Lionel Lincoln/Chapitre XXVI

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 4p. 317-329).


CHAPITRE XXVI.


Montez Fishstreet, descendez au coin Saint-Magnus, terrassez et tuez, jetez-les dans la Tamise. — Quel est ce bruit que j’entends ? Quelqu’un serait-il assez hardi pour sonner la retraite ou une trêve quand j’ordonne de tuer ?
ShakspeareLe roi Henri IV.



Il était bien rare que Polwarth, oubliant son égalité d’âme ordinaire, entreprît une aventure avec des intentions aussi décidément hostiles que celles qui le portèrent à tourner la tête du coursier attelé à son tompung du côté de la place du marché. Il connaissait depuis longtemps la demeure de Job Pray, et souvent en passant devant l’habitation de l’idiot, quand il se rendait de son logis dans le quartier plus à la mode de la ville, il faisait un signe de tête en souriant à l’admirateur ingénu de sa science dans l’art de Comus. Mais en ce moment, quand son élégant équipage sortit de Cornhill pour entrer dans la place, ses regards tombèrent sur les sombres murailles du vieux magasin avec des projets beaucoup moins bienveillants.

Depuis qu’il avait appris la disparition de son ami, le capitaine avait beaucoup réfléchi sur cet événement, dans le vain désir de découvrir une raison probable qui pût déterminer un nouveau marié à une démarche si précipitée et en apparence si peu justifiable que celle d’abandonner tout à coup sa jeune épouse à l’instant même où elle venait d’être unie à lui, et où une circonstance particulière la plongeait dans le plus violent chagrin. Mais plus il raisonnait, plus il se trouvait enfermé dans un labyrinthe d’idées confuses et obscures, et il était disposé à saisir le premier fil qui s’offrirait à lui pour tâcher d’en sortir. On connaît déjà les conclusions qu’il avait tirées de la vue du hausse-col de Mac-Fuse ; il nous reste à montrer la manière ingénieuse dont il se conduisit en conséquence.

Polwarth avait toujours été surpris qu’un homme comme Lionel pût supporter si longtemps la société d’un idiot, et une circonstance qui n’avait pas échappé à ses observations, c’était que les communications qui avaient eu lieu entre eux étaient en quelque sorte couvertes d’une ombre de mystère. Il avait entendu la veille Job se vanter sottement d’avoir donné la mort à Mac-Fuse, et le hausse-col percé par une balle, joint au lieu où on l’avait trouvé, et qui s’accordait si bien avec l’habitude de l’idiot de se coucher dans les cendres, tendait à confirmer la vérité de ses aveux. L’affection de Polwarth pour le capitaine de grenadiers ne cédait qu’à son attachement pour son plus ancien ami ; il lui paraissait reconnu que Job avait été l’instrument de la mort du premier, et il commençait à soupçonner que c’était également lui qui avait détourné le second du sentier de son devoir. Concevoir une opinion et être convaincu qu’elle était juste, c’étaient des résultats que la même opération de l’esprit produisait chez ce disciple de la philosophie animale. Tandis qu’il était près du sépulcre de la famille Lechmere, remplissant le rôle important de maître des cérémonies, il avait brièvement repassé à part soi les arguments qu’il trouvait nécessaires pour le conduire à cette conclusion. L’arrangement de ses idées prit même la forme d’un syllogisme qu’on pourrait établir en ces termes : — Job a tué Mac-Fuse ; or, quelque malheur est arrivé à Lincoln ; donc c’est Job qui en est l’auteur.

Il est vrai qu’il se présentait à l’appui de cette conséquence beaucoup de raisonnements intermédiaires, sur lesquels le capitaine jeta un coup d’œil extrêmement rapide, et que le lecteur peut concevoir aisément, pour peu qu’il soit doué d’imagination. À celui qui est porté à croire à la liaison qui existe entre un effet naturel et sa cause, il ne serait pas difficile de démontrer qu’il n’était pas tout à fait déraisonnable à Polwarth de soupçonner que Job était entré pour quelque chose dans la disparition étonnante de Lincoln, et d’en concevoir tout le ressentiment qu’un pareil événement pouvait faire naître, quoiqu’il fût l’ouvrage d’un idiot.

Quoi qu’il en soit, lorsqu’il fut arrivé sur la place, le mouvement rapide du traîneau qui accélérait la circulation ordinairement tranquille de son sang, la scène funèbre à laquelle il venait d’assister, et les souvenirs qui se présentaient en foule à son esprit concoururent à monter son imagination à un point de détermination obstinée. Job Pray était le sujet de toutes ses pensés, une victime qu’il voulait immoler à la justice et à sa colère, et il ne se proposait rien de moins que de lui arracher un aveu et de se faire prompte justice.

L’ombre du soir tombait déjà sur la ville, et le froid avait depuis longtemps renvoyé chez eux le petit nombre de marchands qui vendaient encore quelques comestibles dans les boutiques mal approvisionnées du marché. On ne voyait à leur place que quelques femmes maigres et exténuées, souvent avec un enfant, qui cherchaient, parmi ce qu’on avait jeté au rebut sur le marché, de quoi faire un misérable repas. Mais si la partie de la place sur laquelle se tenait le marché offrait cet aspect de solitude et de misère, l’autre extrémité présentait un aspect tout différent.

Le vieux magasin était entouré d’une foule d’hommes en uniforme, dont le désordre et les mouvements rapides annoncèrent sur-le-champ à l’œil expérimenté du capitaine qu’ils étaient occupés de quelque œuvre de violence illégale. Quelques-uns se précipitaient dans le bâtiment après avoir ramassé dans la rue tout ce qui pouvait servir d’armes à leur fureur ; d’autres en sortaient et faisaient retentir la place de leurs cris et de leurs menaces. De tous les passages ténébreux qui aboutissaient sur le marché, on en voyait sortir qui se dirigeaient vers le même point ; et un groupe de soldats attroupés sons chaque fenêtre excitaient par leurs acclamations ceux qui étaient dans l’intérieur.

Quand Polwarth eut ordonné à Shearflint d’arrêter, il entendit les cris confus de cette soldatesque, et, avant qu’il pût dans l’obscurité du soir reconnaître les parements de l’uniforme, son oreille avait distingué l’accent bien connu de Royal-Irlandais. Ce fut un éclair qui répandit tout à coup le jour de la vérité dans son esprit. Descendant de son tompung aussi promptement qu’il le put, il se fit jour à travers cette foule de soldats avec une agitation singulière qui devait naissance à des sentiments bien opposés, la soif de la vengeance d’une part, et son humanité naturelle de l’autre. Mais, sans parler du capitaine, combien ne trouve-t-on pas d’hommes qui oublient l’influence de l’humanité quand ils sont en proie à des passions plus tumultueuses et plus violentes ! Pendant le temps qu’il lui fallut pour se frayer un chemin jusqu’au grand et sombre appartement qui formait le rez-de-chaussée de cet édifice, il parvint à se monter l’esprit à un degré de colère qui ne s’accordait ni avec son caractère ni avec son rang. Il écouta même avec un plaisir inconcevable les menaces et les exécrations qui remplissaient le bâtiment ; mais enfin tout ce qu’il entendait lui fit craindre que la fureur des soldats ne mît obstacle, par trop de promptitude, à l’exécution de la moitié de son projet, la découverte de ce que Lincoln était devenu. Agissant d’après cette nouvelle impression, il repoussa les soldats avec une énergie prodigieuse, et prit une position d’où il pourrait plus facilement agir comme il le jugerait à propos.

Le peu de jour qui restait suffisait encore pour faire découvrir Job Pray, placé au milieu du magasin, sur un misérable grabat, dans une telle attitude qu’on n’aurait pu dire s’il était couché ou sur son séant. L’état dans lequel il se trouvait semblait exiger la première position, mais sa peur faisait qu’il avait essayé de prendre la seconde. Les larges taches rouges qui lui couvraient le visage, et ses yeux gonflés, annonçaient qu’indépendamment de ce qu’il était exposé à la fureur d’une soldatesque effrénée, il se trouvait attaqué de la maladie contagieuse qui exerçait depuis longtemps ses ravages dans la ville. Autour de cet être assailli en même temps par la maladie et la pauvreté, étaient rassemblés quelques soldats plus hardis que les autres, dont la plupart étaient des grenadiers de Royal-Irlandais, tandis que leurs compagnons plus timides exhalaient leur rage en jurant et en criant à une plus grande distance de l’atmosphère infectée. Les membres froissés et ensanglantés de l’idiot prouvaient qu’il avait déjà souffert plus d’un mauvais traitement ; heureusement les soldats qui le tourmentaient ainsi n’avaient pas leurs armes, sans quoi la scène n’aurait pas été si longue. Mais, malgré son état de faiblesse et en dépit des dangers qui l’entouraient de toutes parts, Job regardait ses persécuteurs avec un air stupide, et endurait avec patience les coups qu’on lui portait.

À la vue de ce spectacle révoltant, la colère de Polwarth commença à se refroidir, et au milieu de cinquante voix qui criaient en même temps, il s’efforça de faire entendre la sienne. Mais on ne fit aucune attention à sa présence, car il adressait ses remontrances à des furieux que la soif de la vengeance animait.

— Arrachez-lui ces haillons ! cria l’un ; ce n’est pas une créature humaine ; c’est un enfant du diable sous la forme d’un homme !

— Un pareil goujat avoir assassiné la fleur de l’armée anglaise ! dit un autre ; sa petite vérole est une maudite invention de Belzébuth pour le sauver de ce qu’il a si bien mérité.

— Sans doute, ajouta un troisième, qui, même dans sa colère ne pouvait oublier la gaieté irlandaise ; une pareille maladie ne peut être qu’une invention du diable. Mais prenez-y garde, camarades, ce diablotin pourrait la donner tout naturellement à toute la famille pour épargner les frais de l’inoculation.

— Avez-vous bientôt fini, Térence ? reprit le premier interlocuteur ; avez-vous le cœur de plaisanter quand sa mort n’est pas encore vengée ? Un tison ! un tison enflammé ! Faisons un feu de joie qui le brûle lui et son lit !

— Un tison ! un tison pour allumer le bûcher du diable ! s’écrièrent vingt voix à la fois.

Polwarth fit de nouveaux efforts pour se faire entendre, sans y réussir davantage, et ce ne fut que lorsque quelques soldats eurent annoncé d’un ton de désappointement qu’il n’y avait ni feu ni bois dans toute la maison, que le tumulte cessa un peu.

— Garde à vous ! garde à vous, vous dis-je ! s’écria un grenadier d’une taille gigantesque dont la colère s’était enflammée progressivement, comme les matières combustibles qui fermentent dans le sein d’un volcan un moment avant l’éruption ; j’ai ici du feu de quoi brûler une salamandre. Qu’il soit diable ou qu’il soit saint, je lui conseille de faire ses prières.

En parlant ainsi le drôle, qui était le seul qui eût un mousquet, coucha en joue le malheureux Job, qu’on vit frissonner de tous ses membres, par la crainte du danger qui le menaçait. Un autre instant aurait décidé du destin de l’idiot, si Polwarth n’eût rabattu le fusil d’un coup de canne, et ne se fût placé entre Job et son ennemi.

— De la modération, brave grenadier, dit-il en prenant prudemment un moyen terme entre le ton de l’autorité et celui de la persuasion ; pourquoi cette précipitation ? ce n’est point agir en soldat. Je connaissais et j’aimais autant que vous votre ancien capitaine ; mais obtenons d’abord les aveux de ce drôle avant de procéder à sa punition. Il est possible que d’autres soient encore plus coupables que lui.

Les soldats furieux regardèrent cet intrus d’un air qui annonçait qu’ils n’auraient guère de déférence pour ses avis ni de respect pour son grade : — Sang pour sang ! se disaient-ils l’un à l’autre à voix basse et d’un ton féroce ; et la suspension momentanée d’hostilités qui avait suivi l’arrivée inattendue du capitaine commençait déjà à se rompre par de nouveaux actes d’agression quand, heureusement pour Polwarth, un vétéran de Royal-Irlandais le reconnut pour un des amis intimes de Mac-Fuse. Dès qu’il eut communiqué cette découverte à ses camarades, le tumulte s’apaisa peu à peu, et le capitaine fut soulagé de quelques inquiétudes personnelles en entendant son nom passer de bouche en bouche, accompagné de quelques phrases pacifiques et amiables, comme : son ancien ami, un officier des troupes légères, celui à qui les rebelles ont tué une jambe, etc. Dès que cette explication eut été généralement comprise, ses oreilles furent agréablement saluées d’une acclamation universelle.

— Hurra pour le capitaine Pollyware ! hurra pour son ami le brave capitaine Polwarth !

Charmé du succès qu’il avait obtenu, et secrètement flatté des éloges qu’on lui distribuait alors de toutes parts avec cette libéralité qui caractérise le soldat, il profita du léger avantage qu’il venait de remporter pour leur adresser de nouveau la parole en qualité de médiateur.

— Je vous remercie de votre bonne opinion, camarades, leur dit-il, et je dois ajouter qu’elle est mutuelle. J’aime Royal-Irlandais, tant pour sa bravoure qu’à cause du capitaine que j’aimais et que j’estimais, et qui peut-être, comme j’ai lieu de le craindre, a été tué contre toutes les lois de la guerre.

— L’entendez-vous, Térence ? cria une voix ; contre toutes les lois de la guerre !

— Sang pour sang ! répétèrent quatre ou cinq voix avec un accent sombre et farouche.

— Soyons de sang-froid afin d’être justes, et soyons justes afin que notre vengeance soit plus imposante ! s’écria Polwarth avec empressement, craignant que si le torrent rompait encore ses digues, il ne fût plus en son pouvoir de l’arrêter. Un vrai soldat ne fait rien sans ordre, et quel régiment dans l’armée a droit d’être fier de sa discipline, si ce n’est Royal-Irlandais ? Formez-vous en cercle autour du prisonnier, et écoutez tandis que je vais lui arracher la vérité. Après cela, s’il est coupable, je l’abandonnerai à votre tendre compassion.

Les soldats, qui ne voyaient dans ce délai que plus d’ordre et de méthode dans l’exécution de leurs projets de vengeance, accueillirent cette proposition par de nouvelles acclamations, et le nom de Polwarth, dénaturé de toutes les manières dans leur idiome barbare, fit retentir les solives du plafond, tandis qu’on se disposait à lui obéir.

Le capitaine, désirant gagner du temps pour réfléchir sur ce qu’il devait faire, demanda qu’on se procurât de la lumière, afin, dit-il, de pouvoir examiner la physionomie du prisonnier quand il l’interrogerait. Comme la nuit était tout à fait tombée, cette demande était trop raisonnable pour qu’on pût y faire aucune objection, et l’on s’occupa d’y satisfaire avec le même empressement inconsidéré qu’on avait mis, quelques instants auparavant, à vouloir répandre le sang de Job. On était allé chercher, dans un dessein tout différent, quelques tisons dans le voisinage ; mais quand ceux qui les apportaient étaient arrivés, trouvant qu’on avait renoncé au projet de mettre le feu au lit de l’idiot, ils les avaient jetés dans la cheminée ; on vit alors qu’ils n’étaient pas tout à fait éteints, et comme on trouva dans un coin de la chambre une assez grande quantité de vieilles cordes goudronnées, on eut bientôt un grand feu qu’on eut soin d’entretenir de manière à produire une flamme dont la lueur se répandait au dehors à travers toutes les crevasses des murailles.

À l’aide de cette clarté, le capitaine réussit à placer tous ces furieux à une distance d’où ils ne pouvaient en venir à aucun acte de violence immédiate contre Job ; l’affaire prit alors, en quelque sorte, le caractère de l’instruction régulière d’un procès. Cependant la curiosité des soldats qui étaient en dehors l’emporta sur la crainte de la contagion ; ils entrèrent en foule, et au bout de quelques moments on n’entendit plus d’autre bruit que celui de la respiration pénible de leur victime. Quand le silence fut parfaitement établi, Polwarth, à l’air impatient et sauvage de ceux qui l’environnaient, et dont la physionomie farouche était éclairée par la lueur produite par les cordes goudronnées qui brûlaient dans la cheminée, s’aperçut qu’un plus long délai pourrait devenir dangereux, et commença sur-le-champ son interrogatoire.

— À la manière dont vous êtes entouré, Job Pray, dit-il, vous pouvez voir que le jour du châtiment est arrivé, et que ce n’est qu’en disant la vérité qu’il peut vous rester quelque espoir de merci ; répondez donc aux questions que je vais vous faire, et ayez la crainte de Dieu devant les yeux.

Le capitaine se fut un moment pour laisser à cette exhortation le temps de produire son effet. Mais Job, voyant que ses persécuteurs restaient tranquilles et ne paraissaient pas avoir l’intention immédiate d’en venir a de nouveaux actes de violence contre lui, laissa retomber sa tête sur son lit, et y resta en silence, ses yeux roulant sans cesse de côté et d’autre pour épier les moindres mouvements de ses ennemis. Polwarth céda bientôt à l’impatience de ses auditeurs.

— Vous connaissez le major Lincoln ?

— Le major Lincoln ! murmurèrent trois ou quatre grenadiers ; ce n’est pas de lui qu’il est question.

— Un moment, mes braves, un moment, j’arriverai plus vite à la vérité en prenant cette marche indirecte.

— Hurra pour le capitaine Pollouwarreth ! s’écrièrent les autres ; hurra pour le brave à qui les rebelles ont tué une jambe !

— Je vous remercie, mes amis, je vous remercie. Répondez-moi, drôle, et répondez sans tergiverser : osez-vous nier que vous connaissez le major Lincoln ?

Après une pause d’un instant, une voix basse murmura sous les couvertures :

— Job connaît tous les habitants de Boston, et le major Lincoln est né à Boston.

— Mais vous connaissez plus particulièrement le major Lincoln ?… Réprimez votre impatience, camarades ; ces questions conduisent directement aux faits dont vous désirez être instruits.

Les soldats, qui ne concevaient pas quelle sorte d’intérêt ils pouvaient prendre aux réponses qui pourraient être faites à un tel interrogatoire, se regardaient les uns les autres d’un air surpris et mécontent. Cependant ils gardèrent le silence.

— Vous le connaissez mieux qu’aucun autre officier de l’armée, continua le capitaine.

— Il a promis à Job d’empêcher les grenadiers de le battre, et Job lui a promis de faire ses commissions.

— Une telle convention annonce plus d’intimité qu’on n’en voit ordinairement entre un homme sage et un fou. Si vous êtes si étroitement lié avec lui, vous devez savoir ce qu’il est devenu.

L’idiot ne répondit rien.

— On croit que vous savez pour quelle raison il a quitté ses amis, et je vous somme de les décliner.

— Décliner ! répéta Job avec l’accent de l’idiotisme le plus prononcé ; Job n’a jamais rien appris à l’école.

— Si vous êtes obstiné, et que vous refusiez de me répondre, je vais me retirer, et je laisserai ces braves grenadiers faire de vous ce qui leur plaira.

Cette menace engagea Job à soulever la tête et à reprendre cette attitude de surveillance craintive qu’il avait quittée depuis si peu de temps. Un léger mouvement eut lieu parmi la soldatesque, et les mots terribles — sang pour sang ! — se firent encore entendre. Le malheureux jeune homme que nous avons été obligés de nommer idiot, faute d’un terme plus convenable et parce que son aliénation mentale faisait qu’on ne pouvait le rendre responsable de ses actions, promena autour de lui des yeux égarés, mais dans lesquels on voyait briller une sorte d’étincelle de raison, ce qu’on pourrait attribuer à une flamme intérieure qui semblait purifier son esprit en proportion qu’elle consumait la matière grossière de sa vie.

— Il est contre les lois de la colonie de battre et de tourmenter un de ses semblables, dit-il avec un accent touchant et solennel ; et, ce qui est encore plus, cela est contre le saint livre. Si vous n’aviez pas fait du bois à brûler de l’église d’Old-North, si vous n’aviez pas changé en écurie celle d’Old-South, vous auriez pu y entendre expliquer cette doctrine de manière à vous faire dresser les cheveux sur la tête.

Cinquante cris partirent de toutes parts : — Souffrirons-nous qu’il se moque ainsi de nous ? — Est-ce que c’est le diable qui veut nous prêcher ? — Sa vieille maison de bois était-elle une église pour de vrais chrétiens ? — Et ils furent suivis de la menace effrayante et souvent répétée, — sang pour sang !

— En arrière, camarades ! en arrière ! s’écria Polwarth en brandissant sa canne de manière à ajouter de la force à ses ordres. Attendez ses aveux avant de le juger. — Drôle, voici la dernière fois que je vous somme très-sérieusement de me dire la vérité. Songez que votre vie dépend probablement de vos réponses. Vous êtes connu pour avoir porté les armes contre la couronne ; moi-même je vous ai vu parmi les rebelles le jour que les troupes de Sa Majesté firent une… une… une contre-marche à Lexington. On sait encore que depuis ce temps vous avez été joindre les rebelles quand l’armée royale a été les attaquer sur les hauteurs de Charleston.

En cet endroit de la récapitulation de tous les crimes de Job, le capitaine s’aperçut que cette énumération rendait plus sombres et plus effrayants les regards de ceux qui l’entouraient, et il ajouta avec un empressement louable, dans l’espoir de les calmer : Ce jour glorieux où les troupes de Sa Majesté dispersèrent votre canaille coloniale comme des moutons chassés du pâturage par les chiens.

L’humanité adroite de Polwarth fut récompensée par un grand éclat de rire sauvage. Encouragé par cette preuve de l’ascendant qu’il exerçait sur ses auditeurs, le digne capitaine continua avec une double confiance.

— Dans cette journée glorieuse, reprit-il en s’échauffant graduellement, bien des braves officiers, et plusieurs centaines de soldats intrépides trouvèrent la fin de leur destinée. Les uns succombèrent honorablement sur le champ de bataille, d’autres y laissèrent, hem… ! hem… ! y laissèrent quelqu’un de leurs membres, et portèrent jusqu’au tombeau les preuves de leur gloire.

Sa voix devint un peu rauque en ce moment, mais surmontant cette faiblesse, il ajouta avec une énergie qu’il croyait devoir glacer le sang du prisonnier : — Et il en est aussi, drôle, qui ont été assassinés.

— Sang pour sang ! devint alors le cri général. Polwarth lui-même, entraîné par les regrets qu’il donnait à son ami, ne songea plus à réprimer la fureur des soldats, qui firent pourtant silence, quand ils l’entendirent crier d’une voix de tonnerre :

— Vous souvenez-vous de Denis Mac-Fuse, de l’homme qui fut traîtreusement assassiné dans vos derniers retranchements, après que la bataille était gagnée ? Répondez-moi, drôle ! n’étiez vous pas avec cette canaille ? N’est-ce pas votre indigne main qui a commis ce crime ?

Job murmura quelques mots à voix basse, mais on entendit assez distinctement : — Serpents d’enfer ! et — On leur apprendra la loi.

— Tuez-le ! Arrachez-lui l’âme du corps ! s’écrièrent les plus féroces des grenadiers.

— Silence ! cria Polwarth encore plus haut ; un moment de patience ! Je veux payer le tribut que je dois à sa mémoire. Parlez, drôle, que savez-vous de la mort du capitaine de ces braves grenadiers ?

Job, qui avait écouté cette question avec attention, quoique ses yeux inquiets continuassent à surveiller tous les mouvements de ses ennemis, se tourna alors vers Polwarth, et lui dit avec un air de triomphe insensé :

— Les grenadiers de Royal-Irlandais sont venus sur la montagne en criant comme des lions rugissants ; mais ils ont crié d’une autre manière en voyant tomber le plus grand d’entre eux.

Polwarth tremblait d’émotion ; cependant il fit signe d’une main aux soldats de se contenir, et de l’autre tira de sa poche le hausse-col qui avait appartenu à Mac-Fuse, et le mit devant les yeux de l’idiot.

— Connaissez-vous cela ? lui demanda-t-il. Quelle main a fait partir la balle qui a percé ce hausse-col ?

Job prit cet ornement militaire, et le regarda un instant d’un air hébété. Peu à peu une sorte d’intelligence se peignit sur ses traits, et il répondit d’un ton satisfait de lui-même :

— On dit que Job est un idiot, mais il sait tirer un coup de fusil.

À ces mots Polwarth fit un mouvement en arrière, et le ressentiment des soldats ne connut plus aucune borne. Le tumulte devint plus terrible qu’il ne l’avait encore été, et la chambre retentit de cris sauvages, d’imprécations et de menaces de vengeance. On nomma à la fois vingt manières de le mettre à mort, avec toute la véhémence qui caractérise les Irlandais. On en aurait probablement adopté quelqu’une à l’instant, si le soldat qui s’était chargé d’entretenir le feu ne se fût écrié d’une voix à se faire entendre par-dessus toutes les autres, en brandissant un bout de corde enflammée :

— Qu’il périsse par le feu ! c’est un diable que l’enfer a vomi : brûlons-le dans ses haillons.

Cette proposition fut accueillie avec les transports d’une joie frénétique, et au même instant une douzaine de bouts de corde enflammés furent arrachés du feu, et suspendus sur la tête de la malheureuse victime. Job fit une faible tentative pour détourner le destin terrible qui le menaçait ; mais il n’avait d’autres moyens de résistance que des bras dépourvus de force, et des gémissements qui ne faisaient qu’exciter la dérision. Il était enveloppé d’un nuage de fumée, et la flamme commençait déjà à si attacher à une couverture, quand une femme se fit jour à travers la foule, arracha les combustibles des mains des soldats surpris, jeta par terre la couverture qui brûlait, éteignit le feu en le foulant aux pieds, et se mit devant Job comme une bonne furieuse qui veut défendre ses lionceaux ; elle resta un instant dans cette attitude, regardant les soldats la fureur dans les yeux, et palpitant d’une émotion trop forte pour qu’il lui fût possible de parler. Mais elle retrouva bientôt la parole, et ce fut pour s’exprimer avec cette intrépidité dont est toujours armée l’indignation d’une femme :

— Monstres sous la forme d’hommes ! s’écria-t-elle d’une voix qui s’éleva au-dessus du tumulte qui régnait, et qui imposa silence à toutes les autres ; que faites-vous ici ? avez-vous des corps sans âme ? la forme des créatures de Dieu sans en avoir les entrailles ? Qui vous a donné le droit de juger et de punir les péchés des autres ? y a-t-il un père parmi vous ? qu’il vienne voir le spectacle d’angoisse d’un fils expirant ! S’y trouve-t-il un fils ? qu’il s’approche, et qu’il voie le désespoir d’une mère ! Sauvages plus sauvages que les animaux qui rugissent dans le désert, car ils ont pitié de leurs semblables, que faites-vous ? que voulez-vous faire ?

L’air d’intrépidité maternelle avec lequel furent prononcés ces mots, qui partaient du cœur, imposa d’abord aux soldats furieux, qui se regardèrent les uns les autres avec un étonnement stupide, comme s’ils n’eussent su quel parti prendre. Mais le silence ne dura qu’un moment, et il fut encore interrompu par le cri redoutable : — Sang pour sang !

— Lâches ! misérables ! soldats de nom et démons par vos actions, s’écria l’intrépide Abigaïl Pray, êtes-vous venus ici pour boire le sang humain ? Allez-vous-en ; allez vous mesurer sur les hauteurs voisines avec des hommes qui vous attendent les armes à la main, et ne venez pas ici écraser un réseau brisé ; l’infortuné, frappé comme il l’est par une main plus puissante que la vôtre, s’y trouvera pour vous faire honte, et pour venger la cause des lois et de sa patrie.

C’en était trop pour ceux à qui elle s’adressait, et ces discours insultants changèrent en incendie les dernières étincelles de leur ressentiment.

Tout fut de nouveau agitation et tumulte, et les cris : — Mettons le feu à la maison ; brûlons la sorcière et le rejeton du diable ! se faisaient entendre, quand un homme d’une force et d’une taille remarquables se fit jour à travers la foule, et ouvrit le passage à une dame dont l’air, la tournure et le costume, quoiqu’elle fût couverte d’une grande mante, annonçaient qu’elle était d’un rang fort supérieur aux êtres qui fréquentaient ordinairement ce magasin. Son arrivée inattendue et son air imposant, quoique plein de douceur, firent cesser tous les cris, et il y succéda un si profond silence, qu’un mot prononcé à voix basse aurait pu être entendu dans un appartement qui, un instant auparavant, retentissait de clameurs sauvages et de menaces féroces.