Lionel Lincoln/Chapitre XXVII

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 4p. 329-344).


CHAPITRE XXVII.


— oui, Monsieur, vous me trouverez raisonnable. Si cela est, je ferai ce qui sera de raison.
Shakspeare



Pendant la fin de la scène précédente, Polwarth était dans un égarement d’esprit qui le rendait incapable de faire le moindre effort pour prévenir exécution des menaces des soldats. Car, quoique ses dispositions naturelles le portassent à l’humanité, les derniers mots prononcés par l’idiot lui avaient rendu ses premières idées de vengeance. Il ne lui fallut qu’un coup d’œil pour reconnaître dans les traits flétris mais expressifs de la mère de Job ces restes de beauté éclipsée qu’il avait remarqués dans la femme qui était restée la dernière près du tombeau de Mrs Lechmere. Lorsqu’elle se précipita au-devant des soldats avec l’intrépidité d’une mère qui prend la défense de son fils, l’éclat de ses yeux noirs, rendu encore plus vif par la lueur que répandaient les torches, et l’expression d’horreur que l’amour maternel donnait à tous ses traits, prêtait à sa physionomie un caractère de dignité qui inspirait l’intérêt, et qui ne servit pas peu à tenir en bride les passions déchaînées autour d’elle. Le capitaine était sur le point de seconder les efforts d’Abigaïl par ses avis et son autorité, quand la rage des soldats fut interrompue une seconde fois de la manière rapportée dans le chapitre qui précède. L’effet de cette étrange apparition, dans un tel lieu et dans un pareil moment, produisit autant d’effet sur Polwarth que sur les soldats qui l’entouraient, et il resta spectateur silencieux et attentif de ce qui allait se passer.

La première sensation qu’éprouva la dame qui venait d’arriver, en se trouvant au milieu d’une troupe de soldats en désordre, fut évidemment causée par les alarmes d’une délicatesse blessée. Mais oubliant le moment d’après les appréhensions naturelles à son sexe et soutenue par de bonnes et louables intentions, elle rappela toute la force de son esprit, et baissant le capuchon de sa mante de soie, elle montra aux regards des spectateurs étonnés les traits pâles mais toujours aimables de Cécile[1].

— Je ne sais, dit-elle après un moment de profond silence, pourquoi je trouve tant de visages irrités autour du lit d’un malheureux malade. Si vous avez de mauvais desseins contre lui, je vous conjure de les oublier au nom de votre honneur comme soldats, ou de la crainte que vous devez avoir de vos supérieurs. Je suis moi-même épouse d’un militaire, et je vous promets, au nom de quelqu’un qui a l’oreille du général en chef, le pardon de ce qui s’est passé, ou le châtiment de vos violences, suivant que vous vous conduirez.

Les soldats se regardaient avec un air d’irrésolution, et ils semblaient sur le point de renoncer à leurs projets de vengeance, quand le grenadier qui avait le premier ouvert l’avis de brûler Job dans son lit répondit avec un ton d’humeur :

— Si vous êtes la femme d’un officier, Madame, vous devez savoir ce que peuvent sentir les amis d’un officier qui a été assassiné. Je le demande à votre raison, Madame, quand un idiot semblable va se vanter d’avoir tué le brave capitaine Denis Mac-Fuse, n’est-ce pas plus que les grenadiers de sa compagnie ne peuvent supporter.

— Je crois que je vous comprends, répondit Cécile, car j’ai entendu dire qu’en soupçonne ce jenne homme d’avoir pris parti avec les Américains le jour de la bataille dont vous parlez. Mais si celui qui tue dans une bataille est un assassin, qui êtes-vous donc vous autres dont la guerre est le métier ?

Elle fut interrompue par une douzaine de voix qui s’écrièrent, quoique avec respect : — Il y a bien de la différence, Milady ! Il y a se battre et se battre ! Tuer n’est pas assassiner ! — et d’autres phrases non moins inintelligibles pour Cécile, et prononcées avec l’incohérence et la vivacité naturelles aux Irlandais. Quand ce moment de tumulte fut passé, le grenadier qui avait déjà parlé se chargea de donner à Cécile l’explication dont elle avait besoin.

— Quand vous ne devriez plus prononcer un mot de votre vie, Madame, lui dit-il, vous avez dit la vérité pour cette fois, quoique ce ne soit pas tout à fait la vérité. Quand un homme est tué en combattant, — c’est que c’était son destin de l’être : aucun véritable Irlandais ne dira le contraire. Mais s’accroupir derrière un corps mort pour ajuster son semblable, c’est autre chose, et c’est ce que nous reprochons à ce misérable coquin. D’ailleurs la bataille était gagnée quand il a fait le coup, et la mort de notre capitaine n’y pouvait rien changer.

— Je ne connais pas toutes les distinctions de votre cruelle profession, dit Cécile ; mais j’ai entendu dire qu’il a péri encore bien du monde après que les troupes du roi furent entrées dans les retranchements.

— Certainement, Madame, répliqua le grenadier : vous ne vous trompez pas ; et il n’en est que plus nécessaire que quelqu’un soit puni pour ces meurtres. On ne peut dire que la bataille est gagnée, avec des gens qui se battent encore quand ils l’ont perdue.

— Je sais, dit Cécile, les lèvres et les paupières tremblantes, que bien des braves gens ont péri comme vous le dites, et je croyais que c’était le sort ordinaire de la guerre ; Mais quand même ce jeune homme serait coupable, regardez-le ! est-ce un être digne du ressentiment d’hommes qui se font un honneur de combattre leurs ennemis à armes égales ? Un coup terrible lui a été porté il y a déjà longtemps par une main plus puissante que la vôtre, qui l’a privé de la raison ; et pour combler la mesure de ses infortunes, le voilà aux prises avec une maladie terrible qui épargne rarement ceux qu’elle attaque. Et vous-mêmes, dans l’aveuglement de votre colère, vous vous exposez à ce fléau, et vous pouvez en devenir les victimes quand vous ne songez qu’à la vengeance.

Les soldats reculèrent insensiblement tandis qu’elle parlait ainsi, et laissèrent un assez grand espace entre eux et le grabat sur lequel Job était étendu. Un assez grand nombre sortiront même sans rien dire de l’appartement infecté, avec une précipitation qui prouvait que l’influence de la crainte avait banni de leur cœur toute autre passion. Cécile profita sur-le-champ de l’avantage qu’elle avait obtenu.

— Retirez-vous de cette chambre dangereuse, dit-elle à ceux qui restaient encore ; j’ai à parler à ce jeune homme relativement aux intérêts et peut-être à la vie d’un officier qui est cher à toute l’armée, et qui mérite de l’être. Voici de l’argent, rentrez dans vos casernes, et évitez le danger que vous avez inutilement bravé. Allez, tout sera oublié et pardonné.

Le grenadier reçut presque avec répugnance l’or qu’elle lui offrait, et voyant qu’il ne restait plus avec lui qu’un très-petit nombre de ses compagnons, il partit enfin en saluant Cécile d’un air gauche, non sans jeter un regard sombre et farouche sur le malheureux qui venait d’être si singulièrement soustrait à sa vengeance. Pas un soldat ne restait alors dans la chambre, et le bruit de leurs pas et de leur conversation ne tarda pas à se perdre dans la distance.

Cécile jeta alors un coup d’œil rapide sur ceux qui restaient auprès d’elle. Du moment qu’elle reconnut Polwarth, et qu’elle vit son air de surprise, le sang ranima les roses de ses joues, et elle baissa les yeux avec un air d’embarras.

— Je suppose que le même objet nous a tous deux amenés ici, capitaine Polwarth, lui dit-elle quand elle eut surmonté le léger mouvement de confusion qu’elle avait éprouvé, la sûreté d’un ami commun.

— Vous me rendez justice, répondit Polwarth ; après avoir rempli les tristes devoirs dont votre belle cousine m’avait chargé, je me suis hâté de me rendre ici pour suivre un fil qui, comme j’ai lieu de le croire, doit nous conduire à…

— À ce que nous désirons savoir, dit Cécile en jetant un coup d’œil inquiet sur les autres témoins de cette scène ; mais notre premier devoir est l’humanité. Ne peut-on faire reporter ce malheureux jeune homme dans sa chambre, et lui faire donner les secours dont il doit avoir besoin ?

— Cela peut se faire sur-le-champ ou quand nous l’aurons interrogé, répondit Polwarth avec un air de froideur et d’indifférence qui fit que Cécile le regarda avec surprise. S’apercevant de l’impression défavorable que son apathie produisait sur elle, le capitaine se tourna nonchalamment vers deux hommes qui étaient encore à la porte, d’où ils avaient vu tout ce qui venait de se passer.

— Shearflint, Meriton, approchez, et emportez ce drôle dans l’autre chambre.

Cet ordre ne plaisait nullement à chacun des deux domestiques. Meriton murmura à demi-voix, et il était sur le point de désobéir plutôt que de se charger d’un fardeau si dégoûtant. Mais quand Cécile eut ajouté ses prières aux ordres de Polwarth, il n’hésita plus à accomplir ce devoir désagréable, et Job fut reporté sur son grabat dans la petite chambre d’une tourelle, d’où les soldats l’avaient tiré, une heure auparavant, pour le tourmenter plus à leur aise dans le grand appartement.

Quand Abigaïl avait cessé de craindre que les soldats se portassent à quelque acte de violence contre son fils, elle s’était jetée sur le tas de vieilles cordes dont une partie avait servi à entretenir le feu, et elle y était restée dans une sorte d’inertie et de stupeur, pendant qu’en transportait son fils dans sa chambre ; mais voyant alors que Job n’était entouré que de personnes qui, loin de vouloir lui nuire, ne cherchaient qu’à lui être utiles, elle les suivit dans la petite chambre, y porta une chandelle qu’elle alluma, et observa avec attention tout ce qui se passait.

Polwarth semblait penser qu’on en avait fait bien assez pour Job, et il restait debout d’un air un peu sombre, paraissant attendre le bon plaisir de Cécile ; elle avait dirigé le transport du malade avec ce soin attentif qui n’appartient qu’à une femme, et quand il fut effectué, elle ordonna aux domestiques de se retirer dans l’autre pièce et d’y attendre ses ordres. Quand Abigaïl vint se placer en silence près du lit de son fils, il ne restait donc, avec elle et le malade, que Cécile, Polwarth et l’inconnu qui paraissait avoir conduit Cécile dans le magasin. La faible clarté de la chandelle qui brûlait ne servait qu’à faire mieux apercevoir la misère de cet appartement.

Malgré la ferme mais calme résolution que Cécile avait montrée en parlant aux soldats, et dont on voyait encore des traces dans l’éclat de ses yeux brillant d’intelligence, elle parut vouloir profiter de l’obscurité de la chambre pour cacher ses traits expressifs même à la seule femme qui s’y trouvait avec elle ; elle rabattit son capuchon jusque sur ses yeux, se plaça dans l’endroit le moins éclairé, et adressa enfin la parole à l’idiot.

— Job Pray, lui dit-elle avec une chaleur qui rendait le son de sa voix doublement intéressant, je ne suis pas venue ici dans l’intention de vous punir ni de vous intimider par des menaces : je viens vous interroger sur un sujet sur lequel il serait mal à vous, cruel même, de vouloir me tromper, ou de chercher à me rien cacher.

— Vous n’avez pas à craindre que mon fils vous dise autre chose que la vérité, dit Abigaïl ; le même pouvoir qui a détruit sa raison lui a laissé les dons du cœur ; il ne sait ce que c’est que le mensonge. Plût au ciel qu’on pût en dire autant de la femme coupable qui lui a donné le jour !

— J’espère que le témoignage que vous rendez de lui sera justifié par sa conduite, répéta Cécile ; et, avec cette assurance de sa sincérité, je vais le questionner sur-le-champ ; mais afin de vous prouver que je ne me suis pas permis cette démarche sans de bonnes raisons, je vais vous en expliquer les motifs. Elle hésita un moment, et détourna la tête, par un mouvement presque involontaire, en ajoutant ; — Je présume, Abigaïl Pray, que je dois être connue de vous.

— Oui, oui, répondit Abigaïl qui semblait regarder l’élégance de celle qui lui parlait comme un reproche fait à sa misère ; vous êtes la riche et heureuse héritière de celle que j’ai vue mettre aujourd’hui dans sa dernière demeure. Le tombeau s’ouvre pour tout le monde, riche et pauvre, heureux et malheureux. Oui, oui, je vous connais ; vous êtes l’épouse du fils d’un homme riche.

Cécile sépara les boucles de cheveux noirs qui lui tombaient sur le front, et lui dit en rougissant, mais avec un air de dignité :

— Si vous êtes informée de mon mariage, vous une pouvez être surprise que je prenne au major Lincoln l’intérêt qu’une femme doit prendre à son mari ; je désire apprendre de votre fils où est le major en ce moment.

— Quoi ! c’est de mon fils, de Job, de l’enfant méprisé de la pauvreté, d’un être attaqué d’une telle maladie, que vous voulez apprendre des nouvelles de votre mari ! Non, jeune dame, vous vous moquez de nous ; il n’est pas digne d’être dans les secrets des gens riches et puissants.

— Je serai pourtant bien surprise s’il n’est pas instruit de ce que je désire savoir. Un vieillard, nommé Ralph, n’a-t-il pas logé fréquemment dans cette maison depuis environ un an ? n’y était-il pas encore caché il n’y a que quelques heures ?

Abigaïl tressaillit en entendant cette question, mais elle n’hésita pas à y répondre, et sans aucun détour.

— C’est la vérité. Si je dois être punie pour avoir reçu un homme qui vient je ne sais d’où, qui va je ne sais où, qui peut lire dans le cœur, et qui sait ce que nul homme, par ses propres moyens, ne peut jamais savoir, il faut m’y soumettre. Il était ici hier, peut-être y sera-t-il encore ce soir, car il va et il vient comme bon lui semble : vos généraux et votre armée peuvent le trouver mauvais, mais une femme comme moi n’oserait le lui défendre.

— Qui l’a accompagné la dernière fois qu’il est parti d’ici ? demanda Cécile d’une voix si basse que, sans le profond silence qui régnait, on n’aurait pu l’entendre.

— Qui ?… mon fils, mon pauvre insensé ! s’écria Abigaïl avec une précipitation qui semblait avoir pour but de savoir plutôt à quoi elle devait s’attendre, soit en bien, soit en mal. Si c’est un acte de trahison de suivre les pas de cet homme sans nom, Job a certainement à en répondre.

— Vous vous méprenez sur mes intentions ; je vous assure qu’elles sont bonnes, et vous vous trouverez bien de répondre à mes questions, si vous y répondez avec vérité.

— Avec vérité ! répéta Abigaïl en regardant Cécile avec un air de fierté et de mécontentement ; mais vous êtes riche, et les riches ont le droit de rouvrir les blessures des pauvres.

— Si j’ai dit quelque chose qui puisse blesser la sensibilité d’un enfant, dit Cécile avec douceur, je le regrette bien sincèrement. Je n’ai nul dessein de vous chagriner ; au contraire, je veux être votre amie, et je vous le prouverai quand l’occasion s’en offrira.

— Non, non ! s’écria Abigaïl en frissonnant ; ce n’est pas la femme du major Lincoln qui peut jamais être l’amie d’Abigaïl Pray, et prendre le moindre intérêt à son sort !

L’idiot, qui avait paru plongé dans une indifférence stupide pendant cette conversation, écarta en ce moment les haillons qui le couvraient, souleva la tête, et dit avec un air d’orgueil :

— La femme du major Lincoln est venue voir Job, parce que Job est le fils d’un homme comme il faut.

— Vous êtes le fils du péché et de la misère, dit Abigaïl en se couvrant le visage de son tablier. Plût au ciel que vous n’eussiez jamais vu la lumière du jour !

— Dites-moi donc, Job, si le major Lincoln vous a donné la même preuve d’égards que moi, dit Cécile sans faire attention à ce que venait de dire Abigaïl. Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?

L’idiot ne répondit rien.

— Je crois que je puis le questionner d’une manière plus intelligible pour lui, dit l’étranger en adressant à Cécile un regard d’intelligence qu’elle parut comprendre aussitôt.

Il se tourna alors vers Job, dont il étudia quelques instants la physionomie avec attention avant de lui adresser la parole.

— Boston doit être une belle place pour les revues et les parades, jeune homme, dit-il enfin. Allez-vous quelquefois voir les soldats faire l’exercice ?

— Job les suit toujours en marchant en mesure. C’est un grand spectacle que de voir les grenadiers marcher au son des tambours et des trompettes.

— Et Ralph, dit l’étranger d’un ton indifférent, marche-t-il aussi en mesure à leur suite ?

— Ralph ! c’est un grand guerrier. Il apprend aux colons à faire l’exercice, là-bas sur les montagnes. Job l’y voit toutes les fois qu’il va chercher des provisions pour le major.

— Cela demande explication, dit l’étranger.

— L’explication est facile, répondit Polwarth. Ce jeune homme, depuis six mois, apporte périodiquement certaines provisions de la campagne dans cette ville, à la faveur d’un drapeau parlementaire.

L’étranger réfléchit un instant avant de prendre la parole.

— Quand avez-vous été pour la dernière fois parmi les rebelles ? demanda-t-il ensuite.

— Je ne vous conseille pas de les appeler rebelles ; car ils ne souffriront pas que vous leur donniez un pareil nom.

— J’ai eu tort, j’en conviens. Mais quand avez-vous été chercher des provisions pour la dernière fois ?

— Job y a été samedi dernier, qui était hier.

— Et comment se fait-il, drôle, que vous ne me les ayez pas apportées ? s’écria Polwarth avec impétuosité.

— Il a sans doute eu de bonnes raisons pour cette négligence apparente, dit l’étranger, qui voulait maintenir l’idiot en bonne humeur. — Vous avez eu de bonnes raisons pour les apporter ici, n’est-il pas vrai, Job ?

— Oui, pour satisfaire sa gloutonnerie ! dit le capitaine irrité. Abigaïl, qui était assise par terre, joignit les mains avec un mouvement convulsif, fit un effort pour se lever et pour parler, mais elle retomba dans son humble posture, et une forte émotion la priva de l’usage de la parole.

L’étranger ne fit aucune attention à cette courte pantomime, et il continua ses questions avec le même sang-froid et le même ton d’aisance qui auparavant.

— Sont-elles encore ici ? lui demanda-t-il.

— Certainement elles y sont encore. Job les a cachées jusqu’à ce que le major revienne. Ralph et le major Lincoln ont oublié de dire à Job ce qu’il devait faire des provisions.

— En ce cas je suis surpris que vous ne les ayez pas suivis avec votre fardeau.

— Tout le monde croit que Job est fou, répondit l’idiot ; mais il ne l’est pas assez pour reporter sur les montagnes les provisions qu’il en a apportées. Croyez-vous qu’on en manque là-bas ? Non, non, ajouta-t-il, ses yeux brillants prouvant combien il appréciait cet avantage ; on y amène des chariots pleins de vivres, tandis que la famine est dans la ville.

— Vous avez raison ; j’avais oublié qu’ils étaient allés tous deux joindre les Américains. Et ils sont sans doute sortis de la ville à l’aide du drapeau que vous portiez pour y entrer ?

— Job ne porte pas de drapeau. Ce sont des enseignes qui portent des drapeaux. Job a apporté un beau dindon et un gros jambon ; mais il n’y avait pas de drapeau.

Au nom de ces comestibles, les oreilles du capitaine se dressèrent, et il aurait probablement violé une seconde fois les règles rigides du décorum, si l’étranger n’avait continué ses questions.

— Tout ce que vous me dites est fort sensé, mon cher Job, et j’en reconnais la vérité. Il était bien facile à Ralph et au major Lincoln de sortir de la ville de la même manière que vous avez coutume d’y entrer.

— Bien certainement, répondit Job que toutes ces questions commençaient à fatiguer, en enfonçant sa tête sous sa couverture ; Ralph connaît le chemin, il est né à Boston.

L’étranger se tourna vers Cécile, qui écoutait avec grande attention, et la salua, comme pour lui dire qu’il en avait assez appris. Cécile le comprit parfaitement, et fit un mouvement pour s’approcher d’Abigaïl, dont les gémissements qui lui échappaient de temps en temps prouvaient les angoisses qu’elle endurait.

— Mon premier soin, lui dit-elle, sera de pourvoir à vos besoins ; après quoi je profiterai des informations que je viens d’obtenir.

— Ne pensez ni à moi ni aux miens, répondit Abigaïl avec un ton de résignation plein d’amertume ; le dernier coup est porté, et des gens comme nous doivent s’y soumettre sans se plaindre. Les richesses et l’abondance n’ont pu préserver votre grand’mère du tombeau, et peut-être la mort prendra-t-elle bientôt pitié de moi. Que dis-je ? pécheresse que je suis ! ne pourrai-je jamais forcer mon cœur rebelle à attendre patiemment son temps ?

Choquée du désespoir que montrait cette femme, et se rappelant que Mrs Lechmere à ses derniers moments avait manifesté les mêmes indices d’une vie si criminelle, Cécile resta quelques instants dans une tristesse silencieuse. Enfin, ayant recueilli ses pensées, elle lui dit avec la pitié d’un chrétien jointe à la douceur d’une femme :

— Il nous est sûrement permis de pourvoir à nos besoins sur la terre, quelles que puissent avoir été nos fautes, et vous ne refuserez certainement pas les services que j’ai dessein de vous rendre. Partons maintenant, ajouta-t-elle en s’adressant à l’étranger qui l’avait accompagnée. Voyant Polwarth faire un mouvement qui annonçait l’intention où il était d’avancer vers elle pour lui offrir la main, elle le salua poliment et lui dit : — Je vous remercie, capitaine, mais ne vous dérangez pas. J’ai avec moi ce digne homme et Meriton pour me reconduire, et ma femme de chambre m’attend à la porte. Je vous laisse donc en liberté de vous occuper de vos propres affaires.

À ces mots elle adressa au capitaine un sourire mêlé de douceur et de mélancolie, et sortit de la tourelle du magasin sans lui laisser le temps de répondre.

Quoique Cécile et son compagnon eussent obtenu de Job tout ce qu’ils pouvaient croire qu’il savait, et dans le fait tout ce qu’ils désiraient apprendre, Polwarth restait dans la chambre sans faire aucun mouvement qui annonçât l’intetion de partir. Il s’aperçut pourtant bientôt que ni la mère ni le fils ne faisaient aucune attention à sa présence. Abigaïl était toujours assise par terre, la tête penchée sur sa poitrine, et abandonnée à ses propres chagrins ; et Job était retombé dans son état d’apathie stupide ; une respiration pénible était le seul signe de vie qu’il donnât. Le capitaine jeta les yeux autour du misérable appartement dont l’aspect semblait encore plus repoussant à la lueur de la petite chandelle qui l’éclairait, et où il ne voyait que souffrance et pauvreté. Mais rien de ce qu’il apercevait ne put le détourner du projet qu’il avait formé. La tentation avait attaqué ce sectateur d’Épicure sous une forme qui ne manquait jamais de triompher de ses résolutions les plus philosophiques, et en cette occasion elle remporta encore une fois sur son humanité. S’approchant du grabat de l’idiot, il lui dit avec aigreur :

— Il faut que vous me disiez ce que vous avez fait des provisions que M. Sage vous avait confiées, jeune homme. Je ne puis fermer les yeux sur la violation de vos devoirs en un point si important. Répondez-moi donc, à moins que vous ne vouliez revoir les grenadiers de Royal-Irlandais, et répondez-moi avec vérité.

Job garda un silence obstiné, mais Abigaïl relevant la tête, se chargea de répondre pour son fils :

— Il n’a jamais manqué de porter les provisions chez le major toutes les fois qu’il revenait à la ville ; non, non, si Job était assez pervers pour voler, ce n’est pas le major qu’il volerait.

— Je l’espère bien, bonne femme, je l’espère bien. Mais il s’agit d’une espèce de tentation à laquelle il est difficile de résister en temps de disette, dit le capitaine impatient, à qui sa propre conscience rendait peut-être témoignage de la fragilité humaine en cette occasion. Mais s’il avait porté ses provisions où il devait les remettre, ne m’aurait-on pas consulté sur ce qu’on devait en faire ? Il reconnaît lui-même qu’il a quitté le camp des Américains hier matin.

— Non, dit l’idiot ; Ralph a fait partir Job samedi soir. Il a quitté les Américains sans avoir dîné.

— Et il s’en est dédommagé en mangeant nos provisions. Est-ce là votre honnêteté, drôle ?

— Ralph était si pressé qu’il n’a pas voulu prendre le temps de manger. Ralph est un grand guerrier, mais il a l’air de ne pas savoir combien il est doux de manger quand on a faim.

— Glouton, gourmand, ventre d’autruche, n’est-ce pas assez de m’avoir volé mes provisions, faut-il encore que vous m’en fassiez mieux sentir la perte en appuyant sur le plaisir que vous avez eu à les dévorer ?

— Si vous soupçonnez réellement mon fils d’avoir manqué à ce qu’il devait à ceux qui l’emploient, dit Abigaïl, vous ne connaissez ni son caractère ni ses principes ; je vous garantis, et je le dis dans toute l’amertume de mon cœur, qu’aucune nourriture ne lui est entrée dans la bouche depuis hier soir : n’entendez-vous pas les gémissements que lui arrache la faim ? Dieu, qui connaît les cœurs, sait que je vous dis la vérité.

— Que dites-vous, femme ? s’écria Polwarth en la regardant avec horreur ; il n’a rien mangé depuis vingt-quatre heures ! Mère dénaturée ! pourquoi n’avez-vous pas pourvu à ses besoins ? pourquoi n’a-t-il pas partagé tous les repas que vous avez faits depuis ce temps ?

Abigaïl jeta sur lui un regard qui peignait le besoin et le désespoir.

— Croyez-vous que je verrais volontairement le fils de mes entrailles périr d’inanition ? Le dernier morceau de pain que je lui ai donné hier quand il est arrivé, était tout ce qui me restait, et je le tenais de quelqu’un qui m’aurait rendu plus de justice en m’envoyant du poison.

— La vieille Nab ne sait pas que Job a trouvé un os à la porte des casernes, dit l’idiot d’une voix faible ; je doute que le roi sache combien un os est bon à ronger.

— Mais les provisions ! les provisions ! s’écria Polwarth étouffant d’impatience ; qu’avez-vous fait des provisions, jeune insensé ?

— Job les a cachées sous le tas de vieilles cordes, dit l’idiot en se soulevant pour montrer du doigt, à travers la porte qui était restée ouverte, l’endroit dont il parlait ; quand le major Lincoln sera de retour, peut-être donnera-t-il les os à ronger à Job et à la vieille Nab.

— Sous le tas de vieilles cordes ! s’écria le capitaine ; morbleu ! quels risques elles ont couru ! Et se levant précipitamment, il entra dans le grand appartement, dispersa les cordes dans toute la chambre avec une violence qui ressemblait presque à de la folie, et, d’une main tremblante, tira enfin de leur cachette le jambon et le dindon. Pendant cette courte opération, il haletait plutôt qu’il ne respirait ; tous les traits de son visage étaient agités par une émotion extraordinaire, et il murmurait de temps en temps à demi-voix : — Vingt-quatre heures sans manger ! mourant d’inanition ! et quelques autres exclamations aussi expressives qui exprimaient le cours de ses pensées. Quand il tint le jambon d’une main et le dindon de l’autre, il s’écria d’une voix terrible :

— Shearflint ! drôle ! Shearflint ! où êtes-vous caché ?

Shearflint savait par expérience qu’il était dangereux de ne pas répondre sur-le-champ à un appel fait sur un pareil ton, et quittant une escabelle sur laquelle il s’était assis au fond du grand magasin, il sortit des ténèbres qui l’enveloppaient, et se présenta devant son maître.

— Rallume le feu, prince des fainéants, lui dit Polwarth avec, la même véhémence ; voici de la nourriture, et la faim est là-bas : Dieu soit loué de ce qu’il m’est permis de leur faire faire connaissance ensemble. Jette une brassée de ces cordes dans la cheminée ; du feu ! vite, grand feu !

Ces ordres furent exécutés avec autant de rapidité qu’ils étaient donnés : car Shearflint, qui connaissait le caractère de son maître, voyait à ses gestes d’impatience qu’il voulait être promptement obéi. Il empila donc dans la cheminée un amas de vieilles cordes enduites de goudron, et en ayant approché la chandelle, il en jaillit à l’instant une flamme brillante qui attira les regards étonnés de la mère et du fils.

Pendant ce temps, Polwarth, assis sur un banc devant une mauvaise table, tira un couteau pliant de sa poche, et se mit à couper des tranches du jambon avec une vivacité qui faisait honneur à son humanité.

— Shearflint, disait-il en même temps, mettez du bois au feu, il me faut du charbon, et arrangez la pelle et les pincettes de manière à ce qu’elles puissent servir de gril. Que Dieu me pardonne d’avoir conçu des projets hostiles contre quelqu’un qui souffre la plus cruelle de toutes les calamités ! Ne m’entends-tu pas, Shearflint ? Mets du bois au feu, fais-moi de la braise ; je suis prêt dans une minute.

— C’est impossible, Monsieur, il n’y a pas dans toute la maison de quoi faire une allumette, et le bois est trop précieux à Boston pour qu’on en trouve dans la rue.

— Où gardez-vous votre bois, bonne femme ? demanda le capitaine à Abigaïl, sans faire attention qu’il lui parlait avec le même ton de rudesse qu’à son valet ; me voilà prêt ; je n’attends plus que du bois.

— Je n’en ai point, répondit-elle d’un ton de sombre résignation ; le jugement de Dieu m’a frappée de plus d’un côté à la fois.

— Pas de nourriture ! pas de bois ! s’écria Polwarth en parlant avec difficulté. Il passa une main sur ses yeux, et s’écria d’une voix dont la dureté avait pour but de cacher son émotion :

— Shearflint ! viens ici, drôle ; détache-moi ma jambe !

Shearflint le regarda d’un air surpris, mais un geste d’impatience de son maître fit qu’il obéit sur-le-champ.

— Bien, dit Polwarth ; brise-la en dix mille morceaux. Le bois en est sec et nous fera de la braise en un moment. La meilleure des jambes après tout, et je parle de celles de chair et d’os, ne sert pas à grand-chose. Un cuisinier a besoin de mains, d’yeux, de nez, de palais, mais il peut fort bien se passer de jambes.

Tout en parlant ainsi, le capitaine philosophe restait assis sur son banc avec beaucoup d’indifférence, et veillait à ce que son aide de cuisine exécutât avec soin les ordres qu’il lui donnait pour faire griller convenablement les tranches de jambon.

— Il y a des gens, dit Polwarth, sans négliger de surveiller et de diriger Shearflint dans ses opérations, qui ne font que deux repas par jour ; on en voit même qui se contentent d’un seul ; mais je n’ai jamais connu personne qui fût dans un état de santé florissante sans fournir tous les jours à la nature quatre repas réguliers et substantiels. Ces sièges sont de maudits fléaux pour l’humanité ; on devrait inventer quelque moyen de faire la guerre sans en avoir besoin. Du moment que vous commencez à affamer un soldat, il devient lâche et mélancolique ; nourrissez-le bien, il est gai et il affronterait le diable. Eh bien, mon brave jeune homme, comment aimez-vous une tranche de jambon ? bien cuite ou dans son jus ?

L’odeur savoureuse de grillades avait pénétré jusque dans la petite chambre, et avait donné un nouvel aiguillon à l’appétit de Job qui s’était soulevé sur son lit, d’où il suivait des yeux tous les mouvements de son bienfaiteur ; ses lèvres desséchées remuaient d’impatience, et chaque regard de ses yeux hébétés annonçait l’empire absolu que les besoins physiques exerçaient sur son faible esprit. Il répondit à cette question avec simplicité :

— Le plus tôt fait sera le meilleur pour Job.

— Sans doute, sans doute, réplique le capitaine méthodiste en faisant retourner les grillades, que Job dévorait déjà en imagination ; mais malgré la presse, on aime à bien faire ce qu’on fait ; encore un moment de patience, et ce sera un morceau digne d’un prince. Shearflint, prenez cette assiette de bois ; il est inutile de songer à la cérémonie dans un cas aussi urgent. Eh bien ! sale coquin, essuie-la donc avec le pan de ton habit. Quel bouquet ! Allons, viens, aide-moi à retourner près du lit.

— Puisse le Seigneur, qui lit dans le cœur de toutes ses créatures, vous bénir et vous récompenser pour le soin que vous prenez de mon malheureux enfant ! s’écria Abigaïl dans la plénitude de son cœur ; mais croyez-vous qu’il soit prudent de lui donner une pareille nourriture dans l’état où il se trouve ?

— Et que voulez-vous lui donner, bonne femme ? soyez sûre que sa maladie ne vient que d’inanition. Un estomac vide est comme une poche vide, le diable y entre pour jouer quelque mauvais tour. Ne me parlez jamais d’un docteur qui prescrit la diète ; la faim est une maladie en elle-même, la plus grande des maladies, et tout homme raisonnable qui est au-dessus du charlatanisme ne croira jamais que la diète puisse être un remède : la nourriture soutient le corps, c’est comme une jambe de bois. À propos, Shearflint, ayez soin de chercher dans les cendres les ferrures de la mienne, et remettez quelques nouvelles tranches sur le feu. Mangez, mon brave garçon, mangez, continua Polwarth se frottant les mains de plaisir en voyant avec quel air d’avidité Job prenait l’assiette qu’il lui présentait ; le second plaisir de la vie, c’est de voir manger celui qui a faim, car le premier est encore plus profondément enraciné en nous par la nature. Ce jambon vient de la Virginie, je le sens au fumet. Shearflint, trouveriez-vous quelque chose qui puisse servir d’assiette ? cette bonne femme doit aussi avoir besoin de manger, et comme c’est à peu près l’heure de mon souper, je ne vois pas pourquoi je n’en ferais pas autant ; il est rare qu’on puisse jouir en même temps de deux semblables plaisirs.

Le bon Polwarth continua de parler ainsi jusqu’au moment où les soins de Shearflint lui eurent donné une occupation différente ; et le magasin dans lequel il était entré peu auparavant, en roulant dans sa tête des idées de vengeance, offrit l’étrange spectacle d’un capitaine des troupes de ligne de Sa Majesté partageant l’humble repas d’une pauvre femme et d’un idiot dans l’asile de la pauvreté même.



  1. Le lecteur familier avec les chefs-d’œuvre de sir Walter Scott, se souviendra ici du passage de la Dame du Lac où Hélène parle avec tant de courage aux soldats de Stirling.