Lionel Lincoln/Chapitre XXXI

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 4p. 381-390).


CHAPITRE XXXI.


Est-elle une Capulet ? Ô compte précieux ! c’est à mon ennemie que je dois la vie.
Shakspeare. Roméo et Juliette



Ah ! Lincoln ! Lincoln ! s’écria Cécile en pleurant et en cherchant à s’arracher aux bras de son mari qui la tenait tendrement embrassée ; en quel moment m’avez-vous abandonné !

— Et combien j’en ai été puni, ma chère Cécile ! Une nuit de frénésie ! une matinée de regrets ! Le destin m’a fait sentir assez tôt la force des nœuds qui nous unissent, à moins que ma folie ne les ait déjà rompus !

— Ah ! je vous connais à présent, esprit volage, et j’emploierai toute l’adresse d’une femme pour tisser des filets qui puissent vous retenir. Lionel, si vous m’aimez, comme je voudrais le croire, oublions tout le passé, je vous en prie. Non, je ne vous demande aucune explication : vous avez été trompé, et vos yeux repentants m’assurent que vous avez recouvré la raison ; ne parlons que de vous. Pourquoi vous trouvé-je ici gardé à vue plutôt comme un criminel que comme un officier de la couronne ?

— Il est vrai qu’on veille spécialement à ma sûreté.

— Comment êtes-vous tombé en leur pouvoir ? pourquoi abusent-ils de leur avantage ?

— Cela est facile à expliquer. Comptant que la tempête… Quelle nuit affreuse que celle de notre mariage, Cécile !

— Terrible ! s’écria-t-elle en frémissant. Mais au même instant, bannissant par le plus doux sourire toute apparence de crainte et de soucis, elle ajouta : — Mais je n’ai plus de foi aux présages, Lincoln, et si nous en avons eu quelqu’un, n’est-il pas déjà accompli ? Je ne sais pas quel prix vous attachez à la bénédiction d’une âme près de se séparer du corps, Lionel ; mais c’est une consolation pour moi de savoir que mon aïeule a béni, avant de mourir, notre union si subite.

Sans faire attention à la main que Cécile lui avait appuyée sur l’épaule, il s’éloigna d’elle d’un air sombre, et se mit à se promener dans l’appartement.

— Cécile, lui dit-il enfin en s’arrêtant, je vous aime autant que vous voudriez le croire ; et je suis disposé, comme vous le désirez, à ensevelir tout le passé dans l’oubli. Mais je n’ai point fini mon récit. Vous savez que la fureur des éléments était telle cette nuit-là, que personne n’aurait voulu la braver sans une nécessité absolue. J’essayai de profiter de ce mauvais temps, et je sortis de la ville à l’aide d’un drapeau parlementaire qui est régulièrement accordé à Job Pray. Impatients, ou plutôt emportés par un ouragan de passions plus furieux que celui qui agitait les airs, nous nous hasardâmes trop, car je n’étais pas seul, Cécile.

— Je le sais, je le sais, s’écria-t-elle en respirant à peine ; eh bien ! vous vous hasardâtes trop ?

— Et nous rencontrâmes un piquet qui ne voulut pas prendre un officier de l’armée royale pour un idiot. Dans notre empressement, nous oubliâmes… Croyez-moi, chère Cécile, si vous saviez tout : la scène dont j’avais été témoin, les motifs qui m’avaient déterminé, vous me trouveriez excusable de vous avoir en apparence abandonnée et d’une manière si étrange.

— En ai-je douté, Lionel ? s’écria Cécile rougissant de modestie et d’émotion ; ai-je oublié ma condition, la perte que je viens de faire, la faiblesse de mon sexe, pour suivre un homme que je croyais indigne de ma sollicitude ? Ne me soupçonnez pas de venir vous reprocher de prétendus torts ; Je suis votre épouse, Lincoln, et c’est en cette qualité que j’ai voulu me réunir à vous dans un moment où vous pouvez avoir besoin de toute la tendresse d’une femme pour adoucir votre sort. J’ai contracté cet engagement sacré au pied de l’autel et en présence de mon Dieu ; puis-je hésiter à le remplir parce que les yeux des hommes sont fixés sur moi ?

— Je perdrai l’esprit, je deviendrai fou ! s’écria Lincoln en marchant à grands pas dans un désordre qui annonçait une angoisse d’esprit inexprimable. Il y a des moments où je crois que la malédiction qui a frappé le père est déjà tombée sur le fils !

— Lionel, lui dit Cécile du ton le plus doux, est-ce ainsi que vous voulez me rendre plus heureuse ? est-ce ainsi que vous recevez la fille confiante qui a remis son bonheur entre vos mains ? Mais je vois que vous revenez à vous, et vous serez plus juste envers vous et envers moi, plus soumis à la volonté de Dieu. On ne vous soupçonne sûrement pas d’être venu si témérairement dans le camp des Américains, conduit par quelque dessein criminel ? Il serait facile de convaincre leurs chefs que vous ne pouvez être coupable d’une telle bassesse.

— Il est difficile d’échapper à la vigilance de ceux qui combattent pour la cause de la liberté, dit la voix calme de Ralph qui parut inopinément devant eux ; le major Lincoln a trop longtemps suivi les conseils des tyrans et des esclaves, et oublié le pays qui l’a vu naître ; s’il veut être en sûreté, qu’il ouvre les yeux et qu’il revienne sur ses pas, tandis qu’il le peut encore avec honneur.

— Avec honneur ! répéta Lincoln avec une dédain qu’il ne chercha pas à déguiser. Et il se remit à marcher dans la chambre avec vitesse et agitation, sans daigner faire aucune attention au vieillard qui était arrivé si mal à propos. Cécile baissa la tête, se laissa tomber sur une chaise, et appuya son visage sur son manchon, comme si elle eût voulu s’épargner la vue de quelque spectacle horrible et effrayant.

Le silence momentané qui s’ensuivit fut interrompu par le bruit de plusieurs voix qui se firent entendre dans le vestibule : le moment d’après, la porte de l’appartement s’ouvrit, et l’on vit entrer Meriton ; Son arrivée fit tressaillir Cécile, qui se leva précipitamment, et s’écria avec une sorte d’empressement frénétique :

— Pas ici ! pas ici ! Retirez-vous. Pour l’amour du ciel, pas ici !

Le valet hésita ; mais, ayant aperçu son maître, son attachement l’emporta sur son respect.

— Dieu soit loué de ce qu’il me permet de vous revoir, monsieur Lionel ! s’écria-t-il ; c’est le moment le plus heureux que j’aie eu depuis que j’ai perdu de vue les côtes de la vieille Angleterre : si nous étions seulement à Ravenscliffe ou dans Soho-Square, je serais l’homme le plus satisfait des trois royaumes. Ah ! monsieur Lionel, partons de cette province, et retournons dans un pays où il n’y a pas de rebelles, où l’on ne calomnie pas le roi, la chambre des pairs et celle des communes.

— Assez, assez pour l’instant, Meriton, dit Cécile d’une voix presque étouffée ; retournez à l’auberge, dans quelqu’un des collèges, où vous voudrez, mais ne restez pas ici.

— Ne renvoyez pas un sujet loyal avec les rebelles, Madame, je vous en supplie, répondit Meriton. Quels blasphèmes j’ai entendus, Monsieur ! Ils parlent du roi aussi librement que s’il n’était pas plus que vous. Je me suis trouvé bien heureux quand on m’a remis en liberté.

— Et si c’eût été un corps-de-garde sur la rive opposée, dit Ralph, la liberté qu’on prend ici avec votre roi terrestre, on se l’y permettrait à l’égard du roi des rois.

— Restez donc ici, mais non dans cette chambre, dit Cécile se méprenant sans doute sur l’expression d’un regard de dédain qu’il jetait sur son ancien compagnon de voyage. Major Lincoln, vous avez quelque autre appartement, faites-y passer ceux qui sont venus à ma suite ; vous ne voudriez sûrement pas que des domestiques fussent présents à notre entrevue.

— D’où vient cette terreur soudaine, ma chère Cécile ? si vous n’êtes pas ici comme je le désirais, du moins vous y êtes en sûreté. Meriton, passez dans la chambre voisine, et, si cela est nécessaire, vous pouvez y entrer par cette porte de communication.

Meriton obéit en murmurant quelques mots dont on ne put entendre que ceux : — Joli costume ! et la direction de ses yeux mécontents prouvait assez que Ralph était le sujet de ses réflexions. Le vieillard suivit ses pas, et, la porte s’étant fermée, Cécile, restée seule avec son mari, demeura debout comme une belle statue et comme absorbée dans ses pensées. Quand elle les eut vus se retirer, et qu’elle n’entendit plus le bruit de leurs pas, elle respira plus librement, et un soupir parut la soulager d’un poids énorme qui pesait sur son cœur.

— Ne craignez rien pour moi, Cécile, et encore moins pour vous, dit Lionel en la pressant tendrement sur son cœur. Ma précipitation téméraire, ou pour mieux dire, la fatalité attachée à ma famille, ce sentiment d’inquiétude mélancolique que vous avez remarqué si souvent et que vous avez regretté, m’a conduit à la vérité dans une apparence de danger. Mais j’ai un motif à alléguer pour ma conduite, et, quand je l’aurai avoué, tous les soupçons, même ceux de nos ennemis, si évanouiront.

— Je n’ai aucun soupçon, aucun regret ; je ne vous connais pas d’imperfections ; mon seul désir c’est de vous voir jouir de la paix de l’esprit, et… si je pouvais ni expliquer… oui, c’est le moment, Lionel, mon cher et fugitif Lionel…

Elle fut de nouveau interrompue par Ralph, qui rentra dans la chambre de ce pas silencieux qui, joint à sa vieillesse et à sa maigreur, donnait quelquefois à ses mouvements et à son aspect le caractère d’un être dont les attributs étaient supérieurs à ceux de l’humanité. Il portait sur le bras un surtout et un chapeau que Cécile reconnut sur-le-champ pour appartenir à l’inconnu qui l’avait accompagnée pendant toutes les vicissitudes d’une nuit si fertile en événements.

— Voyez ! dit Raph en montrant ces dépouilles avec un sourire expressif, voyez sous combien de formes la liberté se montre pour aider ses adorateurs ! Voici le déguisement sous lequel elle veut maintenant être courtisée. Couvrez-vous-en, jeune homme, et vous êtes libre.

— Ne le croyez pas ! ne l’écoutez pas ! lui dit Cécile à demi-voix en s’éloignant de Ralph avec terreur. Je me trompe, écoutez-le, mais agissez avec précaution.

— Hésites-tu à recevoir le don sacré de la liberté ? demanda Ralph ; veux-tu rester ici pour braver la justice courroucée du chef des Américains, pour faire de ta femme d’un jour une veuve pour un siècle ?

— À quoi me servira ce vêtement ? demanda Lionel. Pour me soumettre à la dégradation d’un déguisement, il faudrait du moins que je fusse sûr du succès.

— Jeune homme, tourne tes regards orgueilleux sur cette image de l’innocence et de la terreur qui est à ton côté. Pour l’amour de celle dont la destinée est enchaînée à la tienne, si ce n’est par égard pour toi-même, prends la fuite à l’instant et pourvois à ta sûreté. Une minute de plus, et il sera peut-être trop tard.

— N’hésitez pas davantage, Lincoln, s’écria Cécile changeant d’opinion aussi promptement que l’impulsion qu’elle recevait était forte ; fuyez, laissez-moi ; mon sexe, mon nom, seront…

— Jamais ! répondit Lincoln en repoussant avec un froid dédain les vêtements que Ralph lui offrait ; je vous ai abandonnée une fois, quand la mort venait de se choisir une victime, mais il faudra qu’elle me frappe moi-même avant que je vous abandonne encore !

— Je vous suivrai. Je vous rejoindrai.

— Vous ne vous séparerez pas, dit Ralph en déployant le surtout et en le plaçant sur les épaules de Lincoln, qui resta passif, sans chercher à résister aux efforts réunis de son épouse et du vieillard.

— Restez ici, dit Ralph à Lincoln, et attendez que je vous appelle pour vous rendre à la liberté. Et toi, douce fleur d’innocence et d’amour, suis-moi, et partage l’honneur de délivrer celui qui t’a rendue esclave.

La force de ces expressions couvrit les joues de Cécile d’une rougeur virginale, mais elle baissa la tête en signe de soumission à ses volontés. S’avançant vers la porte, il lui fit signe de le suivre, indiquant en même temps à Lionel par un autre geste qu’il devait rester où il était. Lorsqu’il fut sorti de la chambre avec Cécile et qu’ils furent dans l’étroit vestibule de la maison, Ralph, au lieu de montrer aucune appréhension de la sentinelle qui y était en faction, s’approcha d’elle avec confiance et lui parla avec la familiarité d’un ami.

— Voyez, lui dit-il en abaissant le capuchon qui couvrait les traits pâles de Cécile, voyez comme la crainte qu’elle a conçue pour le destin de son mari a fait pleurer la pauvre enfant ! Elle va le quitter avec un des domestiques qui l’ont accompagnée, et l’autre restera pour servir son maître. Regardez-la ! Malgré sa tristesse, n’est-ce pas une compagne faite pour adoucir les dures épreuves de la vie d’un soldat ?

Ce ne fut pas sans un embarras mêlé de quelque gaucherie que la sentinelle jeta les yeux sur les charmes que Ralph présentait à son admiration avec si peu de cérémonie. Il était évident qu’il était sensible à l’éclat de sa beauté, car, quoiqu’il semblait oser à peine lever ses regards sur elle, il ne pouvait les en détacher. Pendant ce temps le vieillard était entré dans la chambre occupée par Meriton et l’étranger, et à peine Cécile s’était-elle voilé de nouveau le visage pour le dérober aux yeux du soldat, que Ralph reparut, suivi d’un homme couvert du surtout dont il a déjà été parlé. Malgré le grand chapeau qui lui couvrait le front et le changement étudié de sa marche, les yeux perçants d’une femme eurent bientôt découvert le déguisement de son mari, et, se rappelant en même temps la porte de communication qui existait entre les deux chambre, elle comprit sur-le-champ le stratagème qui avait été employé. Elle passa près de la sentinelle avec un empressement craintif, et se plaça à côté de Lionel d’un air qui aurait trahi son secret aux yeux d’un homme connaissant mieux le monde que l’honnête paysan qui venait tout récemment de changer la bêche pour le mousquet.

Ralph ne laissa pas à la sentinelle le temps de délibérer, et lui faisant un signe de la main en forme d’adieu, il sortit de la maison avec son activité ordinaire, suivi de ses deux compagnons. Là ils se trouvèrent en présence du second soldat qui était de garde à la porte, double mesure de surveillance qui rendait leur situation plus embarrassante. Suivant l’exemple de leur vieux conducteur, Lionel et sa compagne tremblante s’avancèrent d’un air en apparence indifférent vers cette sentinelle, qui, à ce qu’il paraît, était plus attentive à son devoir que son camarade du vestibule. Leur barrant le chemin avec son mousquet de manière à annoncer qu’il voulait avoir une explication avec eux avant de permettre qu’ils passassent, il dit à Ralph d’un ton brusque :

— Que veut dire ceci, mon vieux ? Vous sortez par brigades de l’appartement du prisonnier. Un, deux, trois. Notre officier anglais pourrait être avec vous, et il en resterait encore deux par-derrière. Allons, allons, vieux papa, rendez-moi compte de vous et de ceux qui vous suivent ; car, pour vous parler plus clairement, il y a des gens qui vous soupçonnent de ne pas être autre chose qu’un espion de Howe, quoiqu’on vous permette de courir dans tout le camp comme vous le voulez. En bon Yankie, et cela se comprend facilement en anglais, vous avez été surpris en mauvaise compagnie tout récemment, et il a été grandement question de vous mettre sous les verrous aussi bien que votre camarade.

— Entendez-vous cela ? dit Ralph en souriant d’un air calme et s’adressant à ses compagnons au lieu de répondre à la sentinelle ; croyez-vous que les satellites soudoyés de la couronne soient aussi alertes ? Les esclaves ne dormiraient-ils pas, du moment que leurs tyrans ne seraient occupés que de leurs plaisirs ? Tel est l’effet de la liberté ! Son esprit consacre le dernier de ses adorateurs, et donne au simple soldat toutes les vertus du plus noble capitaine.

— Allez ! allez ! dit la sentinelle en remettant son fusil sur son épaule ; je crois qu’il n’y a rien à gagner à faire avec vous une guerre de paroles. Il faudrait que j’eusse passé une couple d’années là-bas dans les collèges pour bien comprendre tout ce que vous voulez dire, mais il y a un point sur lequel je vois que vous avez plus d’à moitié raison ; car, si un pauvre diable qui aime son pays et qui combat pour la bonne cause trouve si difficile de tenir ses yeux ouverts à son poste, comment doit se trouver un mercenaire à demi affamé qui se bat pour six pence par jour ? Passez, vieux papa, passez ; vous êtes entrés quatre et il n’en sort que trois ; et s’il s’était passé dans l’intérieur quelque chose qui ne fût pas dans l’ordre, la sentinelle du vestibule devrait le savoir.

En achevant ces mots, le soldat reprit sa promenade en fredonnant un couplet de l’air de Yankee doodle[1], en paix avec lui-même et avec tout le genre humain, sauf l’exception générale des ennemis de son pays. Dire que ce ne fut pas la première fois que l’intégrité la plus pure se laissa endormir par le jargon de la liberté, ce serait peut-être une assertion trop hasardeuse ; mais nous croyons qu’on peut dire, en toute sûreté de conscience, que ce ne fut pas la dernière, quoique notre mémoire ne nous fournisse en ce moment aucun exemple à citer à l’appui de cette preuve de crédulité hérétique.

Ralph ne parut pourtant avoir aucune intention d’en dire plus qu’il n’était nécessaire et que l’esprit du temps ne justifiait ; car, lorsqu’il fut maître de ses mouvements, il continua son chemin avec une rapidité qui prouvait la sincérité du désir qu’il avait de s’éloigner. Quand ils eurent tourné le coin de la rue et qu’ils se trouvèrent à quelque distance de tout danger immédiat, il ralentit le pas pour donner à ses compagnons le temps de le rejoindre, s’approcha de Lionel, et lui dit à demi-voix en serrant le poing d’un air de triomphe :

— Je le tiens maintenant ! il n’est plus dangereux ! Oui, oui, je le tiens, et il est surveillé de près par trois patriotes d’une fidélité incorruptible.

— De qui parlez-vous ? demanda Lincoln ; quel est votre captif, et quel crime a-t-il commis ?

— Je parle d’un homme par la forme, qui n’est qu’un tigre au fond du cœur ; mais je le tiens, répéta le vieillard avec un sourire de satisfaction qui semblait partir du fond de son âme. Un chien, vous dis-je, un véritable chien, et fasse le ciel qu’il boive jusqu’à la lie la coupe de l’esclavage !

— Vieillard, dit Lionel avec fermeté, personne ne peut savoir mieux que vous que je vous ai suivi jusqu’ici par des motifs qui n’étaient pas indignes de moi. C’est à votre instigation et par suite d’un égarement d’esprit produit par les circonstances que j’ai oublié le serment que j’avais prêté en face de l’autel de protéger l’être faible et sans tache qui est à mon côté ; mais l’illusion est déjà dissipée. Nous nous séparons en ce moment pour toujours, à moins que vous n’accomplissiez sur-le-champ les promesses solennelles que vous m’avez répétées tant de fois.

Le sourire de triomphe qui avait donné un caractère hideux au visage décharné de Ralph, disparut comme une ombre, et il écouta ce que lui disait Lionel avec une attention calme et soutenue. Mais, lorsqu’il se préparait à lui répondre, il fut prévenu par Cécile, qui s’écria d’une voix tremblante :

— Ne nous arrêtons pas un instant ; marchons, n’importe où, n’importe comment. Peut-être nous poursuit-on déjà. Je suis en état de vous suivre au bout du monde : marchons !

— Lionel Lincoln, je ne vous ai pas trompé, dit Ralph d’un ton solennel ; la Providence nous a déjà mis sur le chemin, et dans quelques minutes nous serons au but. Permettez à cette femme timide et tremblante de rentrer dans le village, et suivez-moi.

— Je ne ferai pas un seul pas ! répondit Lionel en serrant plus étroitement le bras de Cécile ; c’est ici que nous nous séparerons ou que vous accomplirez vos promesses.

— Suivez-le ! suivez-le ! lui dit à voix basse la craintive Cécile presque suspendue à son bras. Cette contestation peut causer votre perte. Ne vous ai-je pas dit que je vous accompagnerai partout ?

— Marchez donc, dit Lionel à Ralph en lui faisant signe d’avancer ; je me fie à vous encore une fois, mais usez de ma confiance avec discrétion. Souvenez-vous que mon ange gardien est avec moi, et que vous ne conduisez plus un homme dont l’esprit est égaré.

Les rayons de la lune, tombant sur les traits flétris du vieillard, y révélèrent un sourire tranquille, tandis qu’il reprenait silencieusement sa marche rapide. Ils n’étaient encore qu’à peu de distance du village ; ils voyaient encore les bâtiments dépendant de l’université, et entendaient les cris tumultueux des soldats rassemblés devant la porte des auberges, et même les mots de guerre échangés par les sentinelles. Leur conducteur se dirigea alors vers une église solitaire dont il leur fit remarquer l’architecture, extraordinaire parce qu’elle était régulière.

— Ici, du moins, dit-il en passant devant ces murs, Dieu règne dans son temple sans y être insulté.

Lionel et Cécile jetèrent un coup d’œil sur ces murs silencieux, et suivirent Ralph dans un enclos qui y touchait, en passant par une brèche pratiquée dans une haie qui le formait. Là Lionel s’arrêta de nouveau.

— Je n’irai pas plus loin que vous ne m’ayez satisfait, dit-il ; et, sans y penser, il fortifiait cette déclaration en appuyant le pied sur un monticule de terre gelée, dans une attitude de résistance. Il est temps que je cesse de songer à moi-même, et que je pense à la faiblesse de celle que je soutiens.

— Ne pensez pas à moi, cher Lincoln ! je…

Cécile fut interrompue par le vieillard qui, ôtant son chapeau d’un air grave et exposant ses cheveux gris aux rayons de la lune, dit d’une voix que son émotion rendait tremblante :

— Ta tâche est terminée ; tu as atteint l’endroit où reposent les restes de celle qui t’a portée dans son sein : jeune homme irréfléchi, ton pied sacrilège foule les cendres de ta mère.



  1. L’auteur a déjà parlé de cet air dans le chapitre xx des Pionniers, et dans le chapitre xxxix, où nous avons placé une note qui en fait connaître l’origine. Cet air était devenu surtout populaire depuis l’affaire de Lexington.