Livre pour l’enseignement de ses filles du Chevalier de La Tour Landry/Chapitre 62

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Chappitre LXIIe
D’un bon homme qui estoit cordier


Uns bons homs estoit qui estoit cordier. Si avoit une femme qui n’estoit pas trop saige ne qui ne gardoit pas sa loyaulté vers luy, ains par une faulse houlière qui pour un bien pou d’argent la fist folaier, et s’accorda à un prieur qui estoit riches, grans maistres et luxurieux ; car la convoitise d’un petit don et de petiz joyaux la fist venir au fait, et pour ce dist le saige que femme qui prent se vent. Sy advint une foiz que celluy prieur estoit venus couchier par nuit avecques elle, et, ainsi comme il s’en yssoit de la chambre, le feu se print à alumer, et tant que le mary le vit yssir hors ; si s’effroya et dit qu’il avoit veu yssir gent. La femme en fist l’effraiée et dist que c’estoit l’ennemy ou le luitin. Dont le bon homme si en fut en grant tristesce et en grant merencollie. La femme, qui fut malicieuse, alla à sa houlière et a sa commère et leur dist son fait. La houlière, qui estoit faulse, regarda qu’il aloit et venoit, portant ses cordons à faire la corde. Sy vint et commança à filer à une quenouille de layne noire. Et puis, à l’autre retour que le bonhomme faisoit, elle en prenoit une autre de laine blanche. Sy luy va dire li bons homme, qui estoit plain et loyal : « Ma commère, il me semble que vous filliez maintenant laine noire. — Ha, dist-elle, mon compère, vrayement non faisoye. » Après il revint l’autrefoiz, et elle avoit prins l’autre quenouille et il regarda et va dire : « Comment, belle commère, vous aviez maintenant blanche quenouille. — Ha, biaux compère, dist-elle, que avez-vous ? en bonne foy, il n’en est riens. Je voys que vous estes tout mourne et bestourné ; car vrayement il a esté anuyt jour et nuit, et, en vérité, l’en cuide veoir ce que l’en ne voit pas, et je vous voy moult pensif. Vous avez aucune chose. » Et le bonhomme, qui pensa qu’elle dist voir, lui va dire : « Par Dieu, belle commère, j’ay anuit cuidié veoir je ne sçay quoy issir de nostre chambre. — Ha mon doulx amy, dist la vielle, en bonne foy ce n’est que la nuit et le jour qui se bestournent. » Si le va tourner de tous poins et appaisier par sa faulceté.

Après une aultre foiz lui avint que ilcuida prendre une poche aux piez de son lit pour aler au marchié à iij. leues d’illec, et il prist les brayes du prieur, et les troussa à son eisselle. Et quant il fut au marchié et il cuida prendre sa poche, il prist les brayes, dont il fut trop dolent et couroucié. Le prieur, qui estoit cachié en la ruelle du lit, quant il cuida trouver ses brayes, il n’en trouva nulles, fors la poche qui estoit de costé. Et lors il sceut bien que le mary les avoit prinses et emportées. Si fut la femme à grant meschief, et ala à sa commère de rechief et luy compta son fait, et pour Dieu que elle y meist remède. Si lui dist : « Vous prendrés unes brayes et je en prendray unes autres, et je lui diray que nous avons toutes brayes, et ainsi le firent. Et quant le preudomme fut revenu moult dolent et moult courouciez, sy vint la faulse commère le veoir, et lui demanda quelle chière il faisoit : Car, mon compère, dist-elle, je me doubte que vous n’ayez trouvé aucun mauvais encontre ou que vous n’aiez perdu du vostre. — Vrayement, dist le bonhomme, je n’ay riens perdu ; mais je ay bien autre pensée. Et au fort elle fist tant qu’il luy dist comment il avoit trouvé unes brayes, et, quant elle l’ouy, elle commença à rire et à lui dire : Ha, mon chier compère, or voy-je bien que vous estes deceu et en voye d’estre tempté ; car, par ma foy, il n’y a femme plus preude femme en ceste ville que est la vostre, ne qui se garde plus nettement envers vous que elle fait. Vrayment, elle et moy et aultres de ceste ville avons prises brayes pour nous garder de ces faulx ribaulx qui parfoiz prennent ces bonnes dames a cop, et, afin que vous sachiez que c’est vérité, regardez se je les ay. Et lors elle haulsa sa robe et luy monstra comment elle avoit brayes, et il regarda et vit qu’elle avoit brayes et qu’elle disoit voir ; si la crut, et ainsi la faulce commère la sauva par ij. foiz.

Mais au fort il convient que le mal s’espreuve ; car le bonhomme se prist garde qu’elle aloit moult souvent chiez cellui prieur et s’en donna mal courroux ; si luy va deffendre qu’elle ne fust sy hardie sur l’ueil de la teste que plus elle n’y alast. Sy ne s’en peut tenir, comme l’ennemy et la temptacion la poingnoit. Si advint que le bon homme fist semblant d’aler hors ; si se mussa et cacha en un lieu secret, et tantost la fole femme ala chiez le prieur, et son seigneur ala après et la ramena et luy dist que malement avoit tenu son commandement. Sy ala en la ville et fist marchié à un cirurgien de renouer ij. jambes cassées, et quant il eut fait son marchié il revint à son hostel. Si prist un pestail et rompist les deux jambes à sa femme et luy dist : « Au moins tendras-tu une pièce mon commandement, et ne yras plus où il me desplaist oultre ma deffence. » Et quant il eust ce fait, il la prist et la mist en un lit ; sy envoya querre le mire, et fust là une grant pièce. Et au derrenier l’ennemy la moqua ; car il lui fist tant trouver de fole plaisance en son fol pechié qu’elle ne s’en voulst chastier, ains, quant elle fust aussi comme guerie, le prieur vint à elle, et le bon homme s’en doubta et fist semblant de dormir et de ronffler, et toutesfoiz il escouta tant que il ouyt faire à sa femme le villain fait, et il tasta, et trouva que le fait estoit vray. Et lors il fust si forsené que il perdit toute memoire et tira tout bellement un long coustel à pointe et jetta hastivement de la paille ou feu, et, ce fait, quant il le vit, si fiert à coup, et va coudre et percier tous deux ensemble jusques à la couste, et les occist en cellui vil pechié. Et, quant il eust ce fait, il appella ses gens et ses voisins et leur monstra le fait et envoya querre la justice. Sy en fut tenu pour excusé, et se merveillèrent moult les voisins pour ce qu’elle s’estoit tournée à amer cellui prieur, qui estoit gros, gras, noir et lait et mal gracieux, et son mary estoit juenne et bon homme, saige et preudomme et riche ; maiz aucunes femmes ressemblent à la louve, qui eslit son amy le plus failly et le plus lait ; ainsi le fait la folle femme par le pechié et la temptacion de l’ennemy, qui tousjours attire le pecheur et la pecheresse à pechié mortel, et de tant comme le pechié est plus grant, a-il plus grant puissance sur les pecheurs. Et pour ce qu’il estoit homme de religion et la femme mariée, estoit le pechié greigneur : car pour certain, selon l’escripture et selon ce que l’en en puet veoir partout visiblement, se une femme le fait à son parent ou à son compère, de tant comme le parent lui sera plus près de chair et de sanc, de tant sera-elle plus fort temptée et en sera plus ardante, et aussy à gens d’esglise que à gens laiz et à gens mariez plus que à autres qui ne le sont mie. Et ainsi, de tant comme le pechié est plus villain et plus horrible, de tant est la temptacion plus ardente, et y a plus de fole et de mauvaise plaisance, pource que l’ennemy y a plus de povoir en un grant pechié mortel que ou petit. Et pource est bien dit que tant va la cruche à l’eaue que le cul y demeure. Car celle fole femme avoit son seigneur qui estoit x. fois plus bel et plus gracieux que le moyne, et si estoit eschappée de telz perilx, comme la fausse femme sa commère et sa houlière l’avoit ij. foiz sauvée et garentie, et depuis y estoit alée sur la deffense de son seigneur, et de rechief depuis la grant douleur qu’elle avoit soufferte, comme des ij. jambes avoir rompues, et encore ne s’en vouloit chastier. Et dont est-ce une chose vraie et esprouvée que ce n’est que temptacion de l’ennemi qui ainsi tient les ceurs enflamblez de ceulx qu’il puet tempter et faire cheoir en ces laz et en celluy vil pechié de luxure et aux autres pechiez mortels, comme il fist à celle fole pecheresse et à cellui fol prieur, lesquelz il fist mourir ordement et villement. Or vous ay monstré par pluseurs exemples de la Bible et de gestes des Roys et d’autres escriptures comment le pechié de luxure put à Dieu et les desguiseures des foles femmes, et comment le deluge en vint, et en fut tout le monde pery fors que viij. personnes, et comment Gomorre et Sodome et cinq autres cités en furent arses de feu de souffre jusques en abisme, et comment tant de maulx et de guerres, d’occisions et de tribulations en sont venues moult souvent par le monde, et comment la pueur en put aux angels et à Dieu, et comment les saintes vierges qui sont en la grant joye au ciel se laissièrent de leur pure voulenté martirer avant que eulx y consentir ne faire pour dons ne pour promesse, si comme il est contenu en leur legendes, comme de sainte Katherine, de sainte Marguerite, de sainte Cristine, de sainte Luce, et des unze milles vierges et de tant d’autres saintes vierges dont ce seroit grand chose à raconter la xe partie de leur bonté et fermeté de cuer et de courage, qui vainquirent toutes les temptacions de la char et de l’ennemi, dont elles conquistrent le royaume de gloire où elles sont en la grant joye pardurable. Or vous dy, mes belles filles, qu’il n’y a que faire qui se vieult garder nettement, c’est amer Dieu et craindre de bon cuer et penser quel mal, quelle honte, quelle doleur et aviltance en vient à Dieu et au monde, et comment on y pert l’amour de Dieu, et l’ame, et l’amour de ses parens et l’amour du monde. Sy vous pry moult doulcement comme mes très chières filles que vous y pensez jour et nuit quant mauvaises temptacions vous assauldront, et que soiés vaillans et seures et resistez fort encontre, et regardez du lieu dont vous estes e quel mal et deshonneur vous en pourroit venir.