Lord Jim/Chapitre XXIV

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Traduction par Philippe Neel.
Édition de la nouvelle revue française (p. 211-216).


XXIV


« La côte du Patusan (je la vis près de deux ans plus tard) est droite et sombre, et borde un océan brumeux. On voit, comme des cascades de rouille, des pistes rouges filer sous le feuillage vert foncé des buissons et des plantes grimpantes qui revêtent les falaises basses. Des plaines marécageuses, ouvertes à l’embouchure des rivières, laissent entrevoir, par-delà les vastes forêts, des pics déchiquetés et bleuâtres. Au large, une chaîne d’îlots dresse, sous l’éternelle brume lumineuse, leurs ombres noires et croulantes, comme les ruines d’un mur battu en brèche par la mer.

« Sur l’estuaire, à l’embouchure de la branche de Batu-Kring, il y a un village de pêcheurs : la rivière, si longtemps fermée, était alors ouverte ; et la petite goélette de Stein, sur laquelle je me trouvais, remonta en trois marées le courant, sans être exposée à la fusillade « de partis irresponsables ». De tels incidents appartenaient déjà à l’histoire ancienne, à croire le vieux chef de village de pêcheurs, qui était monté à bord pour nous servir de pilote. Il me parlait avec abandon, à moi le second blanc qu’il eût jamais vu, et m’entretenait surtout du premier blanc qu’il avait aperçu. Il l’appelait Tuan Jim, et le ton sur lequel il en parlait était remarquable par un singulier mélange de familiarité et de terreur. Les habitants de son village étaient placés sous la protection de ce seigneur, ce qui prouvait que Jim ignorait la rancune. Il ne m’avait pas trompé en m’affirmant qu’on me donnerait de ses nouvelles. On m’en donnait. On se racontait déjà une histoire de marée survenue deux heures avant son temps, pour l’aider à remonter la rivière. C’était le loquace vieillard lui-même qui s’était émerveillé de ce prodige à la barre de son canot. Toute la gloire en rejaillissait d’ailleurs sur sa famille. Son gendre et son fils ramaient, mais c’étaient des jeunes gens sans expérience qui ne s’étaient avisés de la vitesse de leur allure que lorsqu’il leur avait fait remarquer le phénomène.

« L’arrivée de Jim avait été un bonheur pour ce village de pêcheurs, mais pour eux comme pour tant d’entre nous, ce bienfait était survenu avec un cortège d’épouvantes. Tant de générations avaient passé, depuis que le dernier blanc avait remonté la rivière, que la tradition en était éteinte. L’attitude de l’être qui leur était tombé dessus, en demandant avec une obstination inflexible à être conduit à Patusan, était déconcertante ; son insistance était alarmante, sa générosité plus que suspecte. C’était une exigence inouïe et sans précédent. Que dirait le Rajah et que leur ferait-il ? La majeure partie de la nuit se passa en conciliabules, mais le risque immédiat de la colère de l’homme paraissait tel, que l’on finit par lui préparer une frêle pirogue. Les femmes criaient de douleur, en voyant partir l’embarcation ; une vieille sorcière intrépide lançait des imprécations contre l’étranger.

« Lui, comme je vous l’ai déjà dit, restait assis sur sa malle de fer, et gardait sur ses genoux son revolver déchargé. Il se tenait avec précaution, ce qui est plus fatigant que tout, et pénétra ainsi dans le pays qu’il était destiné à remplir du bruit de ses vertus, depuis les pics bleus de l’intérieur, jusqu’au blanc ruban d’écume de la côte. Dès le premier coude de la rivière, il perdit de vue la mer, avec le travail de ses vagues, sans cesse soulevées, retombées, et fondues, pour surgir à nouveau, – image même des luttes humaines, – pour affronter les forêts immuables, aux racines profondément enfouies dans le sol, aux cimes tendues vers le soleil, éternelles dans la force obscure de leurs traditions, comme la vie elle-même. Et sa destinée se tenait près de lui, voilée comme une fiancée d’Orient, qui attend que la main de son maître lui découvre le visage. Lui aussi était l’héritier d’une tradition obscure et puissante. Ce qui ne l’empêchait pas de ne s’être de sa vie senti aussi déprimé et aussi las que dans ce canot, comme il me le raconta. Le seul mouvement qu’il se permît, c’était d’allonger de temps en temps, en un geste quasi-furtif, la main vers la moitié d’écorce de coco qui flottait entre ses pieds, et d’écoper avec des précautions minutieuses, l’eau du fond de la pirogue. Il s’apercevait qu’un couvercle de malle en fer est un siège bien dur. Il jouissait d’ordinaire d’une santé héroïque, mais plus d’une fois, au cours de ce trajet, il fut saisi d’accès de vertige ; il songeait, entre-temps, de façon brumeuse, aux dimensions de l’ampoule que le soleil faisait gonfler sur son dos. Pour se distraire, il essayait de supputer, en regardant devant lui, si l’objet boueux qu’il voyait traîner au ras de l’eau était un tronc d’arbre ou un alligator. Seulement il dut bientôt renoncer à cet amusement : c’était toujours un alligator, et cela manquait d’imprévu. L’un de ces animaux faillit faire chavirer le canot en se laissant tomber dans le fleuve. Mais l’intérêt de cet incident fut bien vite épuisé. Dans une longue perspective vide, il fut reconnaissant à une bande de singes qui descendirent jusqu’à la rive, et firent, au passage de la barque, un vacarme insultant. Voilà comment il marchait vers une grandeur aussi pure que grandeur jamais conquise par un homme. Par-dessus tout, il aspirait au coucher du soleil, cependant que les trois indigènes se préparaient à mettre à exécution leur projet et à le livrer au Rajah.

– « Je devais être abruti de fatigue, ou peut-être, avais-je un instant somnolé », m’expliquait-il. La première chose dont il s’avisa tout à coup, c’est que sa pirogue venait de toucher la rive. Ils étaient sortis de la forêt ; les premières maisons apparaissaient un peu plus haut, et à gauche une palissade bordait la rivière ; les bateliers venaient de sauter sur une pointe de terre basse, et détalaient à toutes jambes. Jim se lança instinctivement à leur poursuite. Il se crut d’abord abandonné pour quelque inexplicable raison, mais il entendit des cris véhéments ; une porte s’ouvrit brusquement et un flot de gens en sortit pour courir sur lui, en même temps qu’un canot plein d’hommes armés descendait la rivière et venait se ranger près de sa pirogue vide, en lui coupant la retraite.

– « J’étais trop stupéfait pour garder mon sang-froid, comprenez-vous, et si ce revolver eût été chargé, j’aurais tiré ; j’aurais pu tuer deux ou trois indigènes, et tout aurait été dit pour moi… Mais il ne l’était pas… » – « Et pourquoi cela ? » demandai-je. – « Oh ! je ne pouvais pas me battre contre toute une population, et je ne venais pas chez ces gens-là comme un homme qui craint pour sa peau », fit-il, avec un vestige de son ancien entêtement maussade dans le regard qu’il me lança. Je m’abstins de lui faire remarquer que « ces gens-là » ne pouvaient pas deviner que son arme fût vide. Mieux valait le laisser à sa conviction. – « … En tout cas, il ne l’était pas ! » reprit-il avec bonne humeur ; « alors je suis resté tranquille, en demandant ce qu’on me voulait. Sur quoi ils se tinrent tous cois. Je voyais un groupe de bandits filer avec ma malle. Ce vieux coquin à grandes jambes de Kassim, que je vous présenterai demain, accourut vers moi, en me disant avec force embarras, que le Rajah voulait me voir. – « Très bien ! » répondis-je ; « moi aussi, je voulais voir le Rajah ! » J’entrai tout simplement par la porte, et… et… me voici !… » Il rit, puis, avec une emphase inattendue : « Et savez-vous le plus beau de l’affaire ? » reprit-il. « Je vais vous le dire : c’est la conviction que si l’on m’avait supprimé, ce sont ces gens-là qui auraient perdu ! »

« Il me disait cela devant sa maison, le soir dont j’ai parlé, après que nous eûmes vu la lune s’élever entre les montagnes et monter au-dessus de la faille, comme un esprit libéré de la tombe ; froide et pâle, sa lueur tombait comme le spectre d’un soleil mort ; il y a dans la clarté de la lune quelque chose d’hallucinant : elle a l’impassibilité d’une âme désincarnée et un peu de son inconcevable mystère. Elle est à l’éclat du soleil, c’est-à-dire, quoi que l’on prétende, à tout ce qui nous fait vivre, ce que l’écho est au son : trompeuse et déconcertante, que le son soit triste ou moqueur. Elle dépouille de leur substance toutes les formes matérielles – qui, somme toute, sont notre domaine, – pour donner aux seules ombres une réalité sinistre. Et les ombres, autour de nous, étaient bien réelles, mais Jim, à côté de moi, paraissait très vigoureux, comme si rien, pas même le pouvoir occulte de la lune n’eût pu, à mes yeux, le dépouiller de sa réalité. Et peut-être, en effet, rien ne pouvait-il le toucher, puisqu’il avait résisté aux assauts des sombres puissances. Tout était silencieux et paisible ; sur la rivière même, le reflet de la lune dormait comme sur un étang. C’était l’heure du flot, moment d’immobilité qui accentuait l’isolement complet de ce coin de terre perdu. Pressées le long de la vaste surface luisante, sans rides ni scintillement, descendues jusqu’à l’eau en une ligne de silhouettes heurtées, confuses et argentées, trouées de masses d’ombres noires, les maisons paraissaient un spectral troupeau d’informes créatures, accroupies pour boire dans un fleuve spectral et inerte. Çà et là, un point rougeoyant frémissait entre les murs de bambou, chaud comme une étincelle vivante, symbole d’affections humaines, de refuge, de repos.

« Jim m’avoua qu’il regardait souvent s’éteindre un à un ces points lumineux, qu’il aimait voir les gens s’endormir sous ses yeux, confiants dans la sécurité du lendemain. – « Quelle paix, n’est-ce pas ? » fit-il. Il manquait d’éloquence, mais il y avait un sens profond dans les paroles qu’il prononça ensuite : « Regardez ces maisons ; il n’y en a pas une où l’on n’ait foi en moi ! Par Jupiter ! Je vous avais bien dit que je saurais rester… Demandez à tous les hommes, aux femmes, aux enfants… » Il s’arrêta. « Eh bien, tout va pour le mieux, maintenant ! »

« Je lui fis vivement observer qu’il avait enfin fini par s’apercevoir de ce que je savais moi, dès le premier jour. Il hocha la tête, en me serrant légèrement le bras au-dessus du coude. – « Vraiment ?… Eh bien, alors, vous aviez raison ! »

« Il y avait de l’exaltation et de l’orgueil, il y avait presque de la terreur dans cette exclamation. – « Par Jupiter », reprit-il, « songez un peu à ce que cela signifie pour moi ! » Puis, pressant à nouveau mon bras : « Et vous me demandiez si je songeais à m’en aller ! Bon Dieu ! moi…, vouloir quitter ce pays ! Surtout maintenant, après ce que vous m’avez dit des intentions de M. Stein !… Partir ! Mais c’est l’idée qui m’épouvante le plus ! Ce serait… ce serait plus terrible que la mort… Non, ma parole… Ne riez pas… Il faut que je sente, chaque matin, dès que j’ouvre les yeux, que l’on a confiance en moi… que personne n’a le droit… comprenez-vous ?… Partir ?… Pour où ?… Pourquoi ?… Pour trouver quoi ?… »

« Je lui avais dit (et c’était en somme le principal objet de ma visite), que Stein avait l’intention de lui offrir, dès maintenant, la maison avec son stock de marchandises, moyennant certaines conditions légères, qui rendraient la transaction régulière et facile. Il avait commencé par renâcler et par s’ébrouer. – « Laissez-moi tranquille, avec votre maudite délicatesse ! » m’étais-je écrié. « Ce n’est pas Stein du tout ! Il vous donne ce que vous avez gagné. Et, en tout cas, gardez vos observations pour Mac Neill, quand vous le rencontrerez dans l’autre monde, ce qui n’arrivera pas trop vite, je l’espère… » Il dut céder à mes arguments, parce que toutes ses conquêtes : confiance, gloire, amitié, amour, tout ce qui avait fait de lui un maître en avait fait aussi un prisonnier. Il contemplait avec un œil de propriétaire la paix du soir, le fleuve, les maisons, la vie éternelle des forêts, la vie de la vieille humanité, les secrets de la terre, l’orgueil de son propre cœur ; mais toutes ces choses-là le possédaient bien plus, et faisaient de lui leur chose, jusqu’à sa plus intime pensée, jusqu’au plus profond frémissement de son sang, jusqu’à son dernier souffle.

« Il avait bien lieu d’être fier. Et moi aussi, j’étais fier en son nom, sans être pourtant aussi certain que lui des extraordinaires avantages de son marché. C’était une prodigieuse aventure ! Mais je ne songeais guère à l’intrépidité de Jim, et j’en faisais même singulièrement peu de cas, comme si c’eût été chose trop conventionnelle pour faire la base de l’affaire. Non ! J’étais bien plus frappé par les autres talents qu’il avait déployés. Il avait su s’adapter à une situation toute nouvelle, et avait fait montre, dans cet ordre d’idées, d’une véritable souplesse d’esprit. Et d’à-propos aussi. C’était stupéfiant ! Et tout cela lui était venu, pour ainsi dire, comme le flair à un chien de race. Il n’était pas éloquent, mais il y avait une dignité dans sa réticence naturelle, une haute gravité dans ses balbutiements. Il souffrait toujours de son ancienne infirmité, et rougissait avec insistance. Mais, de temps en temps, un mot, une phrase lui échappaient, qui montraient avec quelle solennité, avec quelle profondeur il considérait une tâche qui lui avait valu une certitude de réhabilitation. Voilà pourquoi il aimait le pays et ses habitants avec une sorte de farouche égoïsme, avec une méprisante tendresse. »