Lord Jim/Chapitre XXXI

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Traduction par Philippe Neel.
Édition de la nouvelle revue française (p. 254-260).


XXXI


– « Vous pouvez juger de l’intérêt avec lequel j’écoutai ce récit. Tous ces incidents s’expliquèrent vingt-quatre heures plus tard. Le matin, Cornélius ne fit nulle allusion aux événements de la nuit. – « Je suppose que vous reviendrez à ma pauvre demeure ? » grommela-t-il d’un ton hargneux, au moment où Jim prenait place dans son canot, pour gagner le campong de Doramin. Le jeune homme se contenta de faire un signe de tête sans le regarder. « Cela vous amuse, apparemment ? » gronda l’autre, d’un ton aigre. Jim passa la journée chez le vieux nakhoda, à prêcher la nécessité d’une action vigoureuse aux notables de la communauté Bugi, qui avaient été convoqués pour une grande discussion. Il se souvenait avec plaisir de l’éloquence et de la persuasion dont il avait fait montre en cette circonstance. – « J’ai su leur donner du nerf, ce jour-là, pas d’erreur ! » disait-il. Dans leur dernière sortie, les séides du Chérif Ali avaient dévasté les abords de la ville, et emmené dans leur redoute quelques femmes de Patusan ; la veille même, on avait vu des émissaires du Chérif se pavaner au marché en manteau blanc, et proclamer l’amitié du Rajah pour leur maître ; l’un d’eux même, posté à l’ombre d’un arbre et appuyé au long canon de son fusil, exhortait le peuple à la prière et à la pénitence, et lui conseillait de massacrer tous les étrangers de la ville, dont certains, disait-il, étaient des Infidèles, et d’autres, pires encore, des enfants de Satan, sous un masque de Musulmans. Et l’on racontait que plusieurs partisans du Rajah, disséminés dans la foule, avaient à haute voix exprimé leur approbation. La terreur était à son comble, parmi la populace. Fort satisfait de sa journée, Jim repassa la rivière avant le coucher du soleil.

« La joie de sentir les Bugis irrévocablement engagés dans une action, dont il avait sur sa tête affirmé le succès, et l’enthousiasme de son cœur étaient tels qu’il fit tout son possible pour se montrer aimable à l’endroit de Cornélius. Mais le métis fit montre, en retour, d’une si sauvage jovialité, que Jim eut grand-peine à supporter ses petits ricanements cauteleux, à le voir frétiller et clignoter, et se prendre tout à coup le menton, en se couchant sur la table, avec des yeux hagards. La jeune fille ne prit pas part au repas, et Jim se retira de bonne heure. Au moment où il se levait, Cornélius bondit en renversant sa chaise, plongea et disparut, comme s’il eût voulu ramasser un objet qu’il eût laissé tomber. Son « bonsoir » enroué sortit de dessous la table. Jim fut stupéfait de l’en voir émerger, la mâchoire tombante et les yeux égarés par une terreur stupide. Il se cramponnait au bord de la table. – « Qu’y a-t-il donc ? Vous êtes souffrant ? » demanda le jeune homme. – « Oui, oui, oui ! Une grosse colique dans le ventre ! » répondit l’autre, et Jim est d’avis qu’il disait vrai. Si le fait était exact, il faudrait y voir, en présence de l’acte qu’il préméditait, le symptôme d’un endurcissement incomplet, dont il y aurait lieu de lui tenir compte.

« Quoi qu’il en fût, le sommeil de Jim fut troublé ; il voyait en rêve un ciel de cuivre vibrant, et une voix formidable lui criait si fort : – « Debout ! Debout ! » que malgré son désir éperdu de rester endormi, il finit par s’éveiller. Un éclat dansant de flammes rouges et pétillantes frappa ses yeux. Des tourbillons de fumée noire voltigeaient autour de la tête d’une apparition, d’un être surnaturel, tout en blanc, avec un visage sévère, contracté, inquiet. Après une seconde d’hésitation, Jim reconnut la jeune fille. Elle tenait en l’air, à bout de bras, une torche de dammara et répétait avec une insistance monotone et anxieuse : – « Levez-vous ! levez-vous ! levez-vous ! »

« Il bondit brusquement sur ses pieds et elle lui plaça aussitôt dans la main un revolver, son propre revolver, qu’il gardait en général pendu à un clou, tout chargé cette fois. Interloqué, les yeux clignotants dans la lumière, il le saisit machinalement, en se demandant ce que la jeune fille attendait de lui.

« Elle lui demanda très vite, dans un souffle : – « Pouvez-vous affronter quatre hommes, avec cette arme ? » Il riait, en me faisant son récit, au souvenir de son ardeur empressée. – « Mais certainement !… Comment donc… Certainement ! Dites-moi ce qu’il faut faire ! » Mal éveillé encore, il avait pourtant l’impression de se montrer très aimable en des circonstances extraordinaires, et de faire montre d’une bonne grâce certaine et d’un aveugle dévouement. La jeune fille quitta la pièce et il la suivit ; ils dérangèrent dans le couloir une vieille sorcière, préposée dans la maison à la confection des repas de fortune, malgré un état de décrépitude qui l’empêchait presque de comprendre le langage humain. Elle se leva et clopina derrière eux, en marmonnant entre ses gencives édentées. Sur la véranda, un hamac de toile appartenant à Cornélius se balança doucement au contact du coude de Jim. Il était vide.

« Comme tous les postes de la Compagnie commerciale Stein, l’établissement de Patusan comportait primitivement quatre bâtiments. Deux d’entre eux étaient représentés par deux tas de décombres, de bambous brisés et de chaume pourri, sur lesquels les quatre poteaux d’angle en bois dur s’inclinaient tristement l’un vers l’autre. Mais le principal magasin subsistait, en face de la maison du représentant : c’était une hutte oblongue faite de boue et d’argile ; une de ses extrémités comportait une large porte de planches épaisses, et dans un des murs latéraux s’ouvrait une baie carrée, sorte de fenêtre à trois barreaux de bois. Avant de descendre les marches de la véranda, la jeune fille tourna la tête par-dessus son épaule, pour souffler rapidement : – « On devait vous attaquer pendant votre sommeil. » Jim, à l’en croire, éprouva une sorte de déception, c’était donc encore la vieille histoire. Il était las de ces attentats à sa vie ; il en avait assez ; il était excédé de semblables alertes. Il éprouva une véritable irritation contre la jeune fille, comme si elle l’eût trompé : il l’avait suivie avec la conviction que c’était elle qui avait besoin de son aide, et maintenant il se sentait presque envie de faire demi-tour, pour retourner avec dégoût sur ses pas. – « Savez-vous », me dit-il, d’un ton pénétré, « je crois n’avoir pas été moi-même, pendant des semaines, à ce moment-là ! » – « Oh si ! c’était bien vous ! » ne pus-je m’empêcher de contredire.

« Cependant la jeune fille marchait à pas pressés, et il la suivit dans la cour. Toutes les barrières étaient depuis longtemps tombées, et les buffles des voisins venaient paisiblement se promener le matin en ronflant profondément dans l’espace ouvert, que la jungle envahissait déjà. Jim et la jeune fille s’arrêtèrent sur un carré d’herbe drue. La lumière qui les éclairait épaississait les ombres d’alentour, et au-dessus de leurs têtes, seulement, scintillait un abondant semis d’étoiles. C’était, me disait Jim, une belle nuit, bien fraîche, avec une légère brise venue de la rivière. Il en avait remarqué la beauté amicale. Souvenez-vous que c’est une histoire d’amour que je vous raconte, pour l’instant. Une nuit adorable, qui faisait passer sur eux sa douce caresse. La flamme de la torche s’allongeait de temps en temps, avec un bruit frémissant comme un drapeau flottant, et pendant quelques minutes, on n’entendit rien d’autre. – « Ils sont dans le magasin », murmura la jeune fille ; « ils attendent le signal. » – « Qui doit donc le donner ? » s’enquit-il. Elle agita sa torche qui flamba de plus belle, après avoir semé, une pluie d’étincelles. – « Seulement, votre sommeil était trop agité », poursuivit-elle dans un souffle. « Je veillais sur vous, moi aussi. » – « Vous ? » s’écria-t-il, en tendant le cou pour regarder autour de lui. – « Vous croyez que je n’ai veillé que cette nuit ? » s’écria-t-elle avec une sorte de sombre indignation.

« Il prétendait avoir eu l’impression d’un coup reçu en pleine poitrine, et qui lui eût coupé le souffle. Il s’accusait d’avoir été une brute épaisse, et se sentait plein de remords, touché, heureux, transporté. Laissez-moi vous rappeler encore une fois, que je vous raconte, en ce moment, une histoire d’amour ; vous pouvez en juger à l’imbécillité, non pas à l’imbécillité odieuse, mais à l’imbécillité exaltée de cette scène et de cette station en pleine lumière de la torche, comme s’ils fussent venus là tous deux mettre à nu leur cœur, pour l’édification des assassins cachés. Si les émissaires du Chérif avaient eu pour un sou de courage, ils auraient profité de ce moment-là, comme me le faisait remarquer Jim, pour se précipiter sur lui. Son cœur battait, mais sans terreur, et croyant entendre un frémissement dans l’herbe, il sortit vivement du cercle de lumière. Une ombre noire et confuse disparut dans l’obscurité. Il appela à voix haute : – « Cornélius ! Oh ! Cornélius ! » Un profond silence lui répondit seul : sa voix ne semblait pas avoir porté à plus de vingt pieds. La jeune fille se trouvait à nouveau près de lui. – « Fuyez ! » cria-t-elle. La vieille femme s’avançait vers eux ; sa silhouette cassée abordait à petits bonds maladroits le cercle de lumière. Ils entendirent un marmonnement et un faible soupir gémissant. « Fuyez ! » reprit impérieusement la jeune fille. « Ils sont effrayés pour l’instant… ; cette lumière… ; ces voix… Ils vous savent éveillé, et vous connaissent pour grand, fort, intrépide… » – « Eh bien ! Si je suis tout cela… », commença-t-il…, mais elle l’interrompit : – « Oui, ce soir… ! Mais demain soir ? Ou le lendemain, le surlendemain, une de ces nuits sans nombre ? Est-ce que je puis toujours être aux aguets ? » Un sanglot haletant de la jeune fille étrangla d’émotion les paroles dans la gorge de Jim.

« Il me disait ne s’être jamais senti si petit, si impuissant ; et quant au courage, à quoi lui servait-il ? Il se trouvait si désarmé que la fuite même lui paraissait illusoire, et bien que la jeune fille continuât à lui souffler avec une insistance fiévreuse : – « Allez chez Doramin ! Allez chez Doramin ! » il comprenait qu’il n’y avait pour lui nul refuge contre cet isolement qui centuplait tous les dangers, nul refuge qu’auprès d’elle. – « Je sentais », me disait-il, « que m’éloigner d’elle serait la fin de tout ! » Seulement, comme ils ne pouvaient pas rester indéfiniment au milieu de la cour, il se décida à aller jeter un coup d’œil dans le magasin. Il ne protesta pas en voyant sa compagne le suivre, comme s’ils eussent été indissolublement unis. – « Je suis intrépide,… ah vraiment ?… » grommelait-il entre ses dents. Elle le retint par le bras. – « Attendez jusqu’à ce que vous entendiez ma voix », fit-elle, et torche en main, elle contourna légèrement le coin du bâtiment. Jim restait seul dans l’ombre, les yeux tournés vers la porte ; nul bruit, nul souffle ne venait de l’intérieur. Derrière son dos, la vieille sorcière poussa un grognement lugubre. Il entendit un appel strident, un cri de la jeune fille : – « En avant, maintenant ! » Il donna une poussée violente ; la porte céda avec un craquement sec, en découvrant, à sa profonde surprise, l’intérieur de la pièce, basse comme une salle de donjon, tout illuminée par une flamme dansante et claire. Un tourbillon de fumée tombait sur une caisse de bois vide, abandonnée au milieu du plancher ; mais ne fit que s’agiter doucement sous le courant d’air. La jeune fille avait passé sa torche à travers les barreaux de la fenêtre. Jim vit son bras nu et rond tout raide et soutenant la torche avec la fermeté d’une applique de fer. Dans un coin éloigné, un tas de vieilles nattes en loques s’empilaient presque jusqu’au plafond ; il n’y avait rien de plus.

« Jim éprouva un désappointement cruel. Sa force de résistance avait subi tant d’assauts ; il s’était senti entouré, depuis des semaines, par tant d’obscures menaces, qu’il souhaitait le soulagement d’une réalité palpable, de quelque danger tangible à affronter. – « L’atmosphère en eût été purifiée pour deux heures au moins, si vous me comprenez », m’expliquait-il. « Par Jupiter ! Depuis des jours je vivais avec un pavé sur la poitrine ! » Et maintenant, à l’heure où il avait espéré trouver quelque chose, il n’y avait rien ni personne…, pas un signe, pas une trace quelconques ! Il avait levé son arme devant la porte ouverte, mais son bras retomba. – « Tirez ! Défendez-vous ! » cria la jeune fille, avec un accent déchirant. L’ombre où elle était plongée au dehors, et son bras passé jusqu’à l’épaule dans la baie, l’empêchaient de voir ce qui se passait, et elle n’osait pas retirer sa torche pour courir à la porte. – « Il n’y a personne ! » lança Jim avec mépris, mais le rire d’exaspération irritée auquel il allait s’abandonner mourut sur ses lèvres : au moment même où il tournait le dos, il s’était aperçu que son regard croisait celui d’une paire d’yeux cachés dans le tas de nattes. Il vit leur éclat blanc mobile. – « Sortez ! » cria-t-il furieusement et avec une certaine indécision aussi ; il vit se dessiner, parmi les loques, une tête sombre, une tête sans corps, une tête bizarrement détachée qui le regardait d’un air farouche. Presque aussitôt, le tas sordide s’effondrait, et avec un grondement rauque, un homme se dégageait rapidement pour bondir sur Jim. Les nattes parurent sauter et voler derrière lui ; son bras droit était levé, le coude plié, et la lame mousse d’un kris sortait du poignet qu’il tenait un peu au-dessus de sa tête. Un linge serré autour de ses reins prenait un éclat éblouissant sur le bronze de la peau ; le corps nu luisait comme s’il eût été mouillé.

« Jim observa tout cela ; il éprouvait un sentiment d’inexprimable soulagement, de joie vengeresse. Délibérément il attendit pour presser la détente ; il attendit un dixième de seconde, trois bonds de l’assaillant, un temps infini ; il attendit pour avoir plus longtemps la joie de se dire : « Voilà un homme mort ! » Il en était parfaitement certain, tranquillement persuadé ; il laissait venir l’homme parce que cela n’avait pas d’importance. Un homme mort, à coup sûr ! Il regarda les narines dilatées, les yeux élargis, l’immobilité tendue, ardente du visage ; puis il tira.

« Dans l’espace confiné, la détonation fut assourdissante. Jim recula d’un pas. Il vit l’homme rejeter la tête en arrière, lancer le bras devant lui et lâcher son kris. Il sut plus tard qu’il l’avait atteint à la bouche, et que le coup, légèrement oblique, était sorti très haut en arrière du crâne. La force de l’élan précipita l’homme tout droit, le visage soudain défiguré et les mains tâtonnantes, comme celles d’un aveugle ; il vint, avec une violence terrible, tomber sur le front, juste devant les pieds nus de Jim. Le jeune homme n’avait pas perdu les minces détails de la scène. Il se sentait calme, apaisé, sans colère et sans inquiétude, comme si la mort de ce misérable eût tout expié. La pièce se remplissait d’une fumée fuligineuse, et la flamme rouge sang de la torche brûlait tout droit, sans un vacillement. Jim s’avança résolument, en enjambant le cadavre et braqua son revolver sur une seconde silhouette nue qui se dessinait vaguement au fond de la salle. Au moment où il se préparait à presser la détente, l’homme jeta vivement un court et lourd épieu et s’accroupit humblement sur les jarrets, le dos au mur, et les mains croisées entre les jambes. – « Tu veux ta vie ? » demanda Jim. L’autre ne disait pas mot. « Combien y en a-t-il d’autres ? » s’enquit à nouveau Jim. – « Deux, Tuan ! » répondit très doucement le Malais, en fixant de grands yeux fascinés sur le canon du revolver. Et aussitôt, deux autres hommes sortirent en rampant de l’amoncellement de nattes, et tendirent ostensiblement des mains vides. »