Lord Jim/Chapitre XXXII

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Traduction par Philippe Neel.
Édition de la nouvelle revue française (p. 260-266).


XXXII


– « Jim s’assura d’une position avantageuse, et poussa en tas les bandits par la porte ; la torche était restée tout ce temps très droite, dans la petite main, sans le moindre tressaillement. Obéissants et muets, les trois hommes marchaient d’un pas automatique. Jim les fit placer en rang ; – « Prenez-vous le bras ! ordonna-t-il et ils s’exécutèrent. « Le premier qui dégage son bras ou qui tourne la tête est un homme mort ! » déclara-t-il. « En avant ! » Ils s’ébranlèrent d’un seul pas, très raides ; il les suivit, accompagné par la jeune fille, qui élevait toujours la torche au-dessus de sa robe blanche traînante et de ses cheveux noirs tombant jusqu’à la taille. Droite et onduleuse elle paraissait glisser sans toucher terre ; on n’entendait qu’un frou-frou soyeux et le frôlement des longues herbes. « Halte ! » cria Jim.

« La berge du fleuve était abrupte ; une grande fraîcheur montait ; la lumière tombait sur une nappe sombre et lisse qui bouillonnait sans une ride ; à droite et à gauche, les masses noires des maisons se pressaient sous le net profil des toits. – « Présentez mes compliments au Chérif Ali, en attendant que j’aille les lui présenter moi-même », cria Jim. Aucun des trois hommes ne bougea la tête. « Sautez ! » tonna-t-il. Les trois corps ne firent qu’un seul bruit en tombant : une gerbe d’eau jaillit ; des têtes noires émergèrent convulsivement et disparurent à nouveau, mais on entendait un grand bruit de souffle et d’eau agitée qui allait en s’affaiblissant, car les hommes plongeaient avec ardeur, dans la crainte mortelle d’une balle d’adieu. Jim se tourna vers sa compagne qui était restée tout ce temps immobile et silencieuse. Son cœur, soudain trop gros pour sa poitrine, l’étranglait au creux de la gorge. C’est cela qui le fit sans doute rester si longtemps muet ; la jeune fille croisa ses yeux avec les siens, puis jeta tout à coup d’un geste large, la torche allumée dans la rivière. Vive et vermeille, la flamme décrivit dans l’obscurité une longue trajectoire, avant de tomber à l’eau avec un sifflement aigu, et la douceur de la nuit étoilée descendit sur eux sans contrainte.

« Jim ne m’a pas raconté ce qu’il avait dit en retrouvant la voix. Je ne crois pas qu’il ait été bien éloquent. Le monde était silencieux, et, la nuit soupirait sur eux ; c’était une de ces nuits qui semblent faites pour abriter toutes les tendresses ; une de ces heures où nos âmes paraissent libérées de leur sombre enveloppe, et s’avivent d’une sensibilité exquise qui fait certains silences plus clairs que les paroles. De la jeune fille, il me dit : – « Elle eut une demi-faiblesse. L’émotion, vous comprenez… La réaction… Elle devait être affreusement fatiguée… Et tout cela… Et puis… et puis, le diable m’emporte ! Elle m’aimait, voyez-vous… Et moi aussi, je l’aimais… Mais je ne le savais pas, bien sûr… L’idée ne m’en était jamais entrée dans la tête… »

« À ce moment, il se leva, et se mit à arpenter la pièce avec une certaine agitation : – « Je… je l’aime tendrement. Plus que je ne saurais dire. Évidemment, on ne sait pas exprimer ces choses-là. On considère ses actes sous un nouvel angle, du jour où l’on vient à comprendre, où l’on vous fait comprendre que votre existence est nécessaire…, absolument nécessaire à une autre personne. Et voilà bien ce qu’elle me fait comprendre. C’est prodigieux. Mais tâchez seulement de vous représenter ce qu’avait été sa vie. C’est trop affreux ! Et moi qui la trouve comme cela, comme on peut tomber, au hasard d’une promenade, sur un être qui se noie dans un endroit sombre et désert. Par Jupiter ! Il n’y avait pas de temps à perdre… Cela implique une sorte de confiance aussi… Mais je crois en être digne !… »

« La jeune fille venait de nous quitter, quelques instants auparavant. Jim se frappa la poitrine. – « Oui j’ai conscience de cela, mais je me crois bien digne de toute cette chance ! »

« Il avait le talent d’attribuer un sens secret à tout ce qui lui arrivait, et c’est ainsi qu’il considérait son histoire d’amour : c’était idyllique, un peu solennel et juste aussi, puisque sa conviction avait l’inébranlable gravité de la jeunesse. Quelque temps après, au cours d’une autre conversation, il me dit : – « Je ne suis ici que depuis deux ans, mais maintenant, ma parole, je ne conçois pas l’idée de vivre autre part. La seule pensée du monde extérieur me cause de l’épouvante, parce que… vous savez… » Il tenait les yeux baissés sur son soulier et s’évertuait à réduire en poudre une petite motte de terre sèche (nous nous promenions au bord de la rivière), « … parce que je n’ai pas oublié ce qui m’a amené ici… Pas encore. »

« Je m’abstins de le regarder, et je crus entendre un léger soupir. Nous fîmes quelques pas en silence. – « Sur mon âme et conscience, » reprit-il, « si pareille chose peut s’oublier, je crois avoir le droit de la chasser de mon esprit. Demandez au premier venu, ici… N’est-il pas étrange », reprit-il, d’un ton doux et presque suppliant, « que tous ces hommes, tous ces êtres qui feraient tout pour moi, ne puissent jamais comprendre !… Jamais !… Si vous ne me croyiez pas, je ne pourrais jamais invoquer leur témoignage. Cela paraît dur, quelquefois ! Vous me trouvez stupide, n’est-ce pas ? Que pourrais-je demander de plus ? Demandez-leur qui est brave, loyal et juste ; à qui ils confieraient leur vie ? Ils vous répondront : – « Tuan Jim ! À Tuan Jim ! » Et pourtant, ils ne pourront jamais comprendre la vraie, vraie vérité ! »

« Voilà ce qu’il me disait, aux dernières heures de mon séjour. Je ne laissai pas échapper un murmure. Je sentais qu’il allait en dire plus long, sans approcher davantage, d’ailleurs, la source de l’affaire. Le soleil, dont les feux concentrés font de la terre un atome minuscule de poussière mouvante, venait de se coucher derrière les forêts, et la lumière diffuse d’un ciel d’opale semblait faire tomber sur un monde sans ombre et sans éclat l’illusion d’une calme et pensive grandeur. Je ne sais ce qui me faisait observer de près, tandis que j’écoutais Jim, la chute lente de l’ombre sur le fleuve et sur l’espace, le sourd et irrésistible travail de la nuit qui enveloppait silencieusement toutes les formes visibles, noyait les lignes, estompait de plus en plus les formes, comme une poussière noire et impalpable, inlassablement tombée.

– « Par Jupiter ! » reprit-il brusquement, « il y a des jours où l’on se sent trop ridicule ; seulement, je sais que je puis vous dire tout ce qu’il me plaît… Je parle d’en avoir fini avec… avec ce maudit souvenir qui me reste dans la tête… Oublier !… Je veux être pendu si je sais… Je puis y penser tranquillement… Après tout, qu’est-ce que cela prouvait… ? Rien… Seulement, vous, vous n’en jugez peut-être pas ainsi… »

« Je fis entendre un murmure de protestation.

– « Peu importe ! » reprit-il, « cela me suffit… ou presque. Je n’ai qu’à regarder le premier venu dans les yeux pour retrouver ma confiance. Ils ne comprendraient pas ce qui se passe en moi ? Et après ?… Voyons !… Je n’ai pas commis un tel crime… ! »

– « À coup sûr ! » approuvai-je.

– « Mais tout de même, vous n’aimeriez pas m’avoir sur votre bateau, hein… ? »

– « Au diable ! » criai-je ; « voulez-vous vous taire ! »

– Ah ! Vous voyez ! » triompha-t-il, d’un ton placide, si l’on peut dire. « Mais essayez d’expliquer cela à quelqu’un d’ici… On vous prendra pour un imbécile, un imposteur, ou pis encore. Et c’est cette pensée qui me permet de supporter un tel souvenir. J’ai bien fait quelques petites choses pour ces gens-là, mais c’est cela qu’ils ont fait pour moi, eux… »

– « Mon cher ami », m’écriai-je, « vous resterez toujours pour eux un insoluble mystère ! » Sur quoi nous demeurâmes silencieux…

– « Un mystère », répéta-t-il, avant de lever les yeux. « Alors, laissez-moi donc toujours rester ici. »

« Une fois le soleil couché, la nuit parut tomber sur nous, apportée par des bouffées de brise légère. Au milieu d’un sentier bordé de haies se dressait la silhouette immobile et maigre du vigilant Tamb’ Itam, qui paraissait n’avoir qu’une jambe ; dans la pénombre mon œil distinguait une forme blanche, qui allait et venait sur la véranda, derrière les poteaux de soutènement du toit. Dès que Jim fut parti pour sa ronde nocturne, avec Tamb’ Itam sur les talons, je rentrai seul à la maison, et me trouvai face à face avec la jeune femme qui guettait évidemment cette occasion de me parler.

« Ce qu’elle voulait me faire dire, au juste, il m’est difficile de vous l’expliquer. Il s’agissait certainement d’une chose très simple, de la plus simple impossibilité du monde comme le serait par exemple l’exacte description d’une forme de nuage. Elle attendait une assurance, une affirmation, une promesse, une explication ; je ne sais comment dire ; la chose n’a pas de nom. Il faisait sombre sous le toit en surplomb, et je ne pouvais distinguer que les lignes souples de sa robe, l’ovale pâle de son petit visage et l’éclat blanc de ses dents ; dans les larges orbites sombres, levées sur moi, semblait flotter une lueur confuse, comme celle que l’on croit voir en plongeant les yeux vers le fond d’un puits très profond. « Qu’est-ce qui remue là ? » se demande-t-on. « Est-ce un monstre aveugle ou seulement un reflet perdu de l’univers ? » La jeune femme me parut – ne riez pas – plus inscrutable dans son ignorance enfantine que le sphinx qui proposait de puériles énigmes aux passants. Elle était venue au Patusan avant que ses yeux fussent ouverts. Elle y avait grandi sans rien voir, sans rien apprendre, sans connaissance aucune. Je me demande si elle était bien sûre qu’il existât quelque chose d’autre ? Les idées qu’elle pouvait se faire du monde extérieur sont inconcevables pour moi : tout ce qu’elle en connaissait, c’étaient une femme trahie et un bouffon sinistre. Son amant en sortait aussi de ce monde, avec un cortège d’irrésistibles séductions, mais qu’adviendrait-il d’elle, s’il retournait un jour à ces inconcevables régions, qui semblaient toujours réclamer leurs enfants ? Sa mère l’avait bien mise en garde contre cela, sur son lit de mort, avec des larmes…

« Elle m’avait saisi le bras d’une main ferme, mais elle relâcha vivement son étreinte, dès que je me fus arrêté. Elle faisait montre à la fois d’audace et de timidité. Elle ne craignait rien, mais se trouvait déconcertée par l’incertitude profonde et l’extrême nouveauté de la situation ; c’était un cœur courageux qui cherchait à tâtons son chemin dans la nuit. J’appartenais à cet Inconnu qui pouvait, d’un moment à l’autre, réclamer Jim pour l’un des siens ; j’étais, pour ainsi dire, dans le secret de sa nature et de ses intentions, confident de son redoutable mystère, armé peut-être de sa puissance. Elle devait croire qu’un mot de ma bouche eût suffi à arracher son amant à ses bras ; j’ai la conviction sincère qu’elle avait traversé des agonies de souffrance et de terreur pendant mes longues causeries avec Jim, et connu une angoisse véritablement intolérable, qui eût pu la conduire à méditer ma mort, si la frénésie de son cœur eût été à la hauteur des sentiments qu’elle avait suscités. C’est au moins mon impression et je ne saurais vous dire plus ; c’est peu à peu seulement que la situation s’éclairait à mes yeux, et, mieux dévoilée, m’accablait d’une muette stupeur d’incrédulité. La jeune femme sut m’inspirer confiance, mais nulle parole de ma bouche ne pourrait rendre l’effet du murmure précipité et véhément, des accents doux et passionnés, du brusque silence haletant et du geste suppliant des bras blancs soudain étendus. Elle les laissa retomber ; la silhouette indécise oscilla, comme un arbre frêle secoué par le vent ; le pâle ovale du visage se pencha vers le sol ; il était impossible de distinguer ses traits, et l’ombre de ses yeux était insondable ; deux manches blanches se levèrent dans l’ombre comme des ailes éployées, et elle resta silencieuse, la tête dans les mains. »