Lord Jim/Chapitre XXXIII

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Traduction par Philippe Neel.
Édition de la nouvelle revue française (p. 266-275).


XXXIII


– « J’étais profondément touché ; sa jeunesse, son ignorance, sa beauté même qui avait le charme simple et la vigueur délicate d’une fleur sauvage, son émouvante supplication, sa faiblesse impuissante m’allaient au cœur avec une force presque égale à celle de sa déraisonnable et trop naturelle terreur. Elle redoutait l’inconnu comme nous le redoutons tous, et sa crainte prêtait à l’inconnu une puissance infinie. C’est moi qui le représentais, cet inconnu, en mon nom comme au vôtre, comme en celui de tout un monde qui ne se souciait nullement de Jim et n’avait pas besoin de lui. Je me serais empressé d’affirmer cette indifférence d’une terre surpeuplée, si je n’eusse réfléchi que Jim appartenait, lui aussi, à ce mystérieux inconnu redouté de la jeune femme, et que si je représentais des êtres innombrables, je n’avais pourtant pas qualité pour parler en leur nom. Cette pensée me faisait hésiter, lorsqu’un gémissement d’infini désespoir vint desceller mes lèvres ; je commençai par affirmer qu’en ce qui me concernait au moins, j’étais venu sans la moindre intention d’emmener Jim.

« Pourquoi étais-je donc venu alors ? Après un léger mouvement, elle restait immobile dans la nuit, comme une statue de marbre. Je tâchai de m’expliquer brièvement : l’amitié…, les affaires… ; si j’avais, en l’espèce, un vœu à formuler, c’était plutôt de le voir rester… – « Ils nous quittent toujours ! » gémit-elle. Comme un souffle de sagesse attristée, son douloureux soupir semblait sortir de la tombe que sa pitié enguirlandait de fleurs… – « Rien », insistai-je, « ne pouvait éloigner Jim d’elle. »

« C’est ma ferme conviction maintenant ; c’était ma conviction à cette heure-là ; c’était la seule conclusion possible, pour qui connaissait les faits de la cause. Je n’en fus pas mieux persuadé par les paroles qu’elle murmura, comme une personne qui se parle à elle-même : – « Il me l’a juré. » – « Vous le lui aviez demandé ? » interrogeai-je.

« Elle fit un pas vers moi : – « Non ! Jamais ! » Elle l’avait seulement supplié de partir. C’était cette nuit-là, sur la berge, après qu’il eut tué l’homme et qu’elle eut lancé la torche dans la rivière, parce qu’il la regardait de si près. Il y avait trop de lumière… ; elle écartait ainsi le danger pour un peu… pour très peu de temps. Jim affirmait qu’il ne l’abandonnerait pas à Cornélius. Elle insistait : elle voulait qu’il la quittât. Il répondit qu’il n’en ferait rien ;… que c’était chose impossible. Il tremblait en disant cela ; elle le sentait trembler… Point n’est besoin de beaucoup d’imagination pour se représenter la scène, pour entendre presque le murmure de leurs voix. C’est pour lui aussi qu’elle avait peur. Je crois qu’à ce moment-là, elle ne voyait en lui qu’une victime marquée pour des dangers qu’elle comprenait mieux que lui. Bien que le jeune homme eût, par sa seule présence, subjugué son cœur, envahi toutes ses pensées, et concentré sur lui toutes les tendresses de son âme, elle ne croyait guère à ses chances de succès. À dire vrai, Jim ne paraissait avoir aucune chance. Je sais que c’était le point de vue de Cornélius, qui espérait, en me faisant cet aveu, excuser le rôle douteux joué par lui dans le complot ourdi par le Chérif Ali pour se défaire de l’Infidèle. Le Chérif lui-même, la chose est bien certaine maintenant, n’avait que mépris pour le blanc, et c’est au nom de principes purement religieux qu’il voulait faire tuer Jim. Il s’agissait d’un simple acte de piété, infiniment méritoire par conséquent, mais sans grande importance d’ailleurs. Cornélius souscrivait à cette manière de voir : – « Honorable Monsieur », m’expliquait-il abjectement, la seule fois qu’il put me parler en tête-à-tête, « honorable Monsieur, comment aurais-je deviné ? Qu’est-ce que c’était que ce garçon-là ? Que pouvait-il faire pour s’attirer la confiance des gens ? À quoi pensait donc M. Stein, en envoyant un enfant dire de grands mots à un vieux serviteur ? Je lui aurais sauvé la vie pour quatre-vingts dollars… ; seulement quatre-vingts dollars… Pourquoi l’imbécile n’est-il pas parti ? Fallait-il me faire poignarder moi-même pour le bénéfice d’un étranger ? » Il rampait moralement devant moi, le corps obséquieusement plié en deux, et les mains à la hauteur de mes genoux, comme s’il eût voulu les embrasser. « Qu’est-ce que c’est que quatre-vingts dollars ? Une somme insignifiante à donner à un vieillard sans défense, ruiné par une drôlesse défunte. » Il se mit à pleurnicher. Mais j’anticipe. Je ne tombai pas, cette nuit-là, sur Cornélius, avant d’en avoir fini avec la jeune femme.

« C’était pur renoncement de sa part, que de presser Jim de l’abandonner, même de quitter le pays, et c’est son danger à lui qui la préoccupait avant tout. On peut supposer pourtant qu’elle souhaitait aussi, à son insu peut-être, se sauver elle-même : voyez l’exemple, la leçon que lui proposaient tous les moments d’une existence récemment éteinte, et sur quoi se concentraient tous ses souvenirs. Elle tomba aux pieds de Jim, me raconta-t-elle, sur la berge du fleuve, où la lueur discrète des étoiles ne dessinait entre des espaces vides que de grosses masses d’ombre silencieuse, et tremblait doucement sur la large nappe d’eau, en la faisant paraître vaste comme la mer. Jim la releva ; il la releva, et elle ne lutta plus. C’est évident. Des bras vigoureux, une voix tendre, une épaule large pour appuyer sa pauvre petite tête solitaire. Le besoin, l’infini besoin de tout cela pour un cœur douloureux, pour un esprit éperdu, l’élan de la jeunesse, l’impulsion du moment. Que voulez-vous de plus ? On comprend… si l’on n’est pas incapable de rien comprendre sous le soleil. Elle fut donc heureuse d’être relevée et soutenue. – « Vous savez, par Jupiter, c’est sérieux,… ce n’est pas une bêtise… », comme Jim me l’avait murmuré à la hâte, avec un visage inquiet et grave, au seuil de sa demeure. De la « bêtise », je ne répondrais pas, mais je sais bien qu’il n’y avait rien de léger dans leur roman ; ils étaient venus l’un vers l’autre sous l’ombre d’un désastre mortel, comme un chevalier et une vierge qui se fussent rencontrés pour échanger des serments dans des ruines hantées. La lueur des étoiles était assez forte pour éclairer la scène, cette lueur si faible et si lointaine qu’elle n’arrive pas à donner aux ombres de formes définies, et à éclairer l’autre bord d’une rivière. Cette nuit-là, je regardais le fleuve, de l’endroit précis ; il roulait silencieux et noir comme le Styx ; je repartis le lendemain, mais je ne suis pas près d’oublier le danger auquel elle voulait échapper, tandis qu’il en était temps encore, lorsqu’elle le suppliait de partir. Calmée et trop passionnément intéressée maintenant pour s’abandonner à une agitation futile, elle m’expliqua son état d’esprit, d’une voix aussi impassible que sa blanche silhouette à demi fondue dans l’ombre. Elle me dit : – « Je ne voulais pas mourir en pleurant ! »

« Je crus avoir mal entendu : – « Vous ne vouliez pas mourir en pleurant ? » répétai-je, après elle. – « Comme ma mère ! » fit-elle nettement. Le profil de sa forme blanche n’eut pas un mouvement. « Elle a pleuré des larmes amères, avant de mourir », expliqua-t-elle. Un calme inconcevable semblait monté du sol autour de nous, imperceptiblement, comme la crue silencieuse dans la nuit d’un fleuve, qui efface les traces des émotions familières. Tout à coup, comme si j’avais perdu pied au milieu des eaux, je me sentis accablé par une crainte soudaine, la crainte des profondeurs inconnues. Elle continuait ; elle me racontait qu’au dernier moment, se trouvant seule près de sa mère, elle avait dû quitter son chevet pour appuyer son dos à la porte et empêcher Cornélius de pénétrer dans la chambre. Il voulait entrer de force et tambourinait des deux poings contre la porte, sans cesser de cogner que pour crier de temps à autre, d’une voix sourde : – « Laissez-moi entrer ! Laissez-moi entrer ! » Dans un coin éloigné de la pièce, la moribonde, déjà muette et incapable de lever les bras, roulait la tête de côté et agitait tout doucement la main, comme pour dire : – « Non ! Non ! » La fille obéissante s’arc-boutait de toute sa force contre la porte sans cesser de regarder sa mère. – « Les larmes sont tombées de ses yeux… Et elle est morte », concluait-elle avec un accent imperturbable et monotone, qui, plus que toute autre chose, plus que l’immobilité de statue de sa forme blanche, plus que n’auraient pu le faire de simples paroles, troublaient profondément mon âme, de toute l’horreur évoquée, de l’horreur passive et irrémédiable d’une telle scène. Cette émotion me frustrait de ma propre conception de l’existence, me chassait de l’abri que chacun de nous édifie pour s’y réfugier aux heures de danger, comme une tortue se retire sous sa carapace. Pendant un instant, j’eus la vision d’un monde qui prenait un énorme et lugubre aspect de désordre, alors qu’en réalité, nos inlassables efforts en font un composé aussi aimable de petites commodités que l’esprit humain puisse le concevoir. Mais, ce ne fut qu’un éclair, et je me réfugiai bien vite dans ma coquille. Il le faut, n’est-ce pas, même lorsqu’on a comme moi perdu l’usage de la parole, dans le chaos des pensées sombres suggérées par un regard, plongé une ou deux secondes dans l’au-delà. Mais la parole me revint vite, car les mots font partie, eux aussi, de cette rassurante conception d’ordre et de lumière où nous nous réfugions. Je les avais retrouvés, à ma disposition, avant d’entendre la jeune femme murmurer, d’une voix douce : – « Il m’a juré de ne jamais me quitter, quand nous étions là, seuls tous les deux… Il m’a juré… » – « Est-il donc possible que vous… que vous ne le croyiez pas ? » demandai-je avec un sentiment de réprobation sincère et de réelle indignation. Qu’est-ce qui l’empêchait de croire ? Pourquoi cette soif de doute, cette obstination dans la terreur, comme si doute et terreur eussent été la sauvegarde de son amour ? C’était monstrueux ! Elle aurait dû trouver un refuge d’inexpugnable paix dans cette loyale tendresse. Peut-être n’avait-elle pas l’expérience ou l’habileté nécessaires. La nuit, peu à peu tombée, s’était faite si profonde autour de nous, que, sans bouger, la jeune femme avait disparu à mes yeux, comme la forme intangible d’un esprit soucieux et pervers. Et tout à coup j’entendis à nouveau son murmure impassible : – « D’autres hommes l’avaient juré avant lui ! » On eût cru le commentaire méditatif de quelque pensée pleine de tristesse et d’horreur. Et elle ajouta, à voix plus basse encore, si possible : « Mon père l’avait juré ! » Elle s’interrompit, pour pousser un imperceptible soupir. Son père aussi… ! Voilà donc ce que la vie lui avait appris ! Je protestai vivement : – « Ah ! Mais lui, il n’est pas comme cela ! » Elle ne voulait pas discuter ce point, sans doute, mais un instant plus tard, l’étrange et impassible murmure qui passait dans l’air en paroles rêveuses, vint à nouveau frapper mes oreilles : – « Pourquoi est-il différent ? Est-il meilleur ? Est-il… ? » – « Ma parole », m’écriai-je, « je le crois ! » Nous contenions nos voix et chuchotions sur un ton de mystère. Dans une des huttes des ouvriers de Jim, (pour la plupart esclaves libérés de l’enceinte du Chérif), monta un chant aigu et traînant. De l’autre côté du fleuve, chez Doramin sans doute, un grand feu faisait un globe de flamme parfaitement isolé dans la nuit. – « Est-il plus sincère ? » murmura la jeune femme. – « Oui ! » affirmai-je.

– « Plus sincère qu’aucun autre homme ? » insista-t-elle, avec hésitation. – « Personne ici », déclarai-je, « ne songerait à douter de sa parole… personne ne l’oserait,… que vous ! »

« Je crois qu’elle fit un léger mouvement, à ces mots. – « Plus brave ? » reprit-elle, sur un ton nouveau. – « Nulle crainte ne pourra jamais l’éloigner de vous », répondis-je, un peu nerveusement. La chanson se tut brusquement, sur une note aiguë, et l’on entendit plusieurs voix parler dans le lointain. On distinguait celle de Jim, parmi les autres. Je fus frappé du silence de la jeune femme. – « Qu’est-ce qu’il vous a dit ? Il vous a dit quelque chose ? » demandai-je. Pas de réponse. « Dites-moi ce qu’il vous a raconté ? » insistai-je.

– « Croyez-vous que je puisse vous le dire ? Comment pourrais-je savoir ? Comment pourrais-je comprendre ? » s’écria-t-elle enfin. Elle fit un mouvement ; je crois qu’elle se tordait les mains. « Il y a une chose qu’il ne peut jamais oublier ! »

– « Tant mieux pour vous ! » fis-je, tristement.

– « Qu’est-ce donc ? Qu’est-ce donc ? » Il y avait une puissance extraordinaire dans son ton suppliant. « Il prétend avoir eu peur ! Mais comment veut-il me faire croire cela ? Je ne suis pas folle pour croire pareille chose ! Tous, vous gardez un souvenir,… un souvenir vers lequel vous retournez toujours ! Qu’est-ce que c’est ? Dites-le-moi ! Qu’est-ce que c’est que cette chose ? Est-elle vivante ? Est-elle morte ? Je l’exècre ! Elle est cruelle ! A-t-elle un visage et une voix, cette calamité ? Est-ce qu’il la verra ou l’entendra ? Dans son sommeil peut-être, quand il ne me verra pas, moi !… Et alors il se lèvera pour me quitter ! Ah ! Je ne lui pardonnerai jamais ! Ma mère avait pardonné… mais moi… jamais… ! Sera-ce un signal, un appel ? »

« C’était une scène singulière. Elle se méfiait du sommeil même de Jim, et semblait croire que je saurais lui dévoiler la raison de cette méfiance. Ainsi un pauvre mortel, asservi au charme d’une apparition, pourrait-il tenter d’arracher à un second fantôme le formidable secret du pouvoir de l’autre monde, sur une âme égarée parmi les passions de cette terre. Le sol même sur lequel je me tenais semblait se dérober sous mes pieds. Et c’était bien simple, pourtant : si les esprits évoqués par nos terreurs et nos inquiétudes ont jamais eu à témoigner l’un pour l’autre de leur constance devant les pauvres magiciens que nous sommes, alors, moi, – moi seul des fils de la chair, – j’ai frémi du frisson désespéré d’une tâche pareille Un signal… Un appel… ! En quels termes frappants s’exprimait son ignorance ! Quelques mots ! Comment elle les avait appris ; comment elle était arrivée à les prononcer, je ne puis me le figurer. Les femmes trouvent leurs inspirations dans des causes d’émotions qui nous semblent à nous simplement odieuses, absurdes ou futiles. C’était assez de s’apercevoir qu’elle avait une voix, pour se sentir le cœur rempli d’épouvante. Si une pierre broyée sous le pied eût crié sa douleur, le miracle ne m’eût pas paru plus grand et plus pitoyable. Les quelques mots soupirés dans l’ombre avaient rendu tragiques à mes yeux ces deux âmes enténébrées. Il était impossible de lui faire comprendre ! J’enrageais en silence de mon impuissance. Et Jim aussi… Pauvre diable ! Qui pouvait avoir besoin, ou se souvenir de lui ? Il avait ce qu’il demandait. Son existence même était probablement oubliée maintenant. Ils avaient subjugué leurs destins. Ils étaient tragiques !

« Devant moi, l’immobilité de la jeune femme était manifestement expectante, et j’avais à parler pour mon frère, échappé au royaume des ombres oublieuses. J’étais profondément ému de ma responsabilité devant cette détresse. J’aurais tout donné pour pouvoir apaiser cette âme frêle qui se torturait dans son invincible ignorance comme se meurtrit un petit oiseau contre les barreaux cruels d’une cage. Rien de plus facile que de dire : « Ne craignez rien ! » mais rien de plus difficile aussi ! Comment peut-on tuer la peur, je me le demande ? comment peut-on traverser d’une balle un cœur de spectre, trancher sa tête spectrale, le prendre à sa gorge de spectre ? C’est une impossibilité à quoi l’on se heurte dans les rêves, et à laquelle on est heureux d’échapper avec des cheveux humides et des membres tremblants. La balle n’est pas fondue, le fer n’est pas forgé, l’homme n’est pas né encore ; les paroles ailées de la vérité même tombent à nos pieds comme des lingots de plomb. Il faudrait pour une aussi redoutable rencontre une lame enchantée et empoisonnée, préalablement trempée dans un mensonge trop subtil pour cette terre. C’est une entreprise de rêve, ô mes maîtres !

« Je commençai mon exorcisme avec un cœur lourd et une sorte de sombre colère. La voix de Jim, tout à coup haussée à un ton sévère, passa par-dessus la cour pour réprimander, près de la rivière, la négligence de quelque serviteur muet. – « Rien », affirmai-je nettement, il ne pouvait rien y avoir dans ce monde qu’elle croyait si prêt à lui voler son bonheur, il n’y avait rien de vivant ou de mort, pas de visage, pas de voix ou de puissance qui pût lui arracher son Jim. Je repris haleine, et elle murmura doucement : – « C’est ce qu’il m’a dit. » – « Et c’est la vérité ! » affirmai-je. – « Rien ! » soupira-t-elle ; et se tournant tout à coup vers moi avec une émotion à peine perceptible : « Pourquoi êtes-vous venu chez nous, de là-bas ? Il parle trop souvent de vous. Vous m’épouvantez ! Est-ce que vous voulez l’emmener, vous ? » Une sorte de violence secrète passait maintenant dans notre chuchotement. – « Je ne reviendrai jamais ! » promis-je amèrement. « Et je n’ai pas besoin de lui ! » – « Personne ? » répéta-t-elle avec un accent de doute. – « Personne ! » affirmai-je, sous l’impulsion d’une émotion étrange. « Vous le trouvez fort, sage, courageux, grand ; pourquoi ne pas le croire sincère aussi ? Je partirai demain, et ce sera fini. Jamais plus, vous ne serez tourmentée par une voix venue de là-bas. Ce monde que vous ignorez est trop grand pour s’apercevoir de son absence. Comprenez-vous ? Trop grand ! Vous avez son cœur dans la main. Il faut bien le sentir ; il faut bien le savoir… » – « Oh ! je le sais », murmura-t-elle sans bouger, impassible comme une statue.

« Je compris que je n’avais rien fait. Qu’avais-je donc voulu faire, à vrai dire ? Je n’en suis pas certain, aujourd’hui encore. Sur le moment, je me sentais poussé par une inexplicable ardeur, comme si je me fusse trouvé en face d’une tâche haute et nécessaire ; c’était l’influence de l’heure sur mon état mental et émotif. Il y a, dans toutes nos existences, de telles minutes, de telles influences, irrésistibles, incompréhensibles, que l’on croirait venues du dehors, comme si elles étaient déterminées par de mystérieuses conjonctions de planètes. Comme je le lui avais affirmé, elle possédait le cœur de Jim ; elle le possédait et aurait aussi possédé tout le reste, si elle eût seulement pu le croire ! Ce que je voulais lui faire comprendre, c’est qu’il n’y avait personne au monde qui eût besoin du cœur, de l’esprit, de la main de Jim. C’est un sort commun, et c’est pourtant chose douloureuse à dire de quiconque. Elle m’écoutait sans desserrer les lèvres, et son silence m’apparaissait maintenant comme la protestation d’une invincible incrédulité. Quel besoin, demandai-je, avait-elle de se soucier du monde au-delà des forêts ? De toutes les multitudes qui peuplaient cet inconnu, je pouvais lui affirmer que nul appel, nul signal ne viendrait la troubler. Jamais ! Je me laissais emporter. Jamais ! Jamais ! Je me rappelle avec surprise l’espèce de violence têtue dont je faisais montre. J’avais l’illusion d’avoir enfin saisi le spectre à la gorge ! Et en fait, toute cette scène vécue m’a laissé l’impression minutieuse et stupéfiante d’un rêve. Qu’avait-elle à redouter ? Elle le savait fort, sincère, sage, brave. Tout cela, il l’était en effet, sans aucun doute. Il était même plus : il était grand, invincible,… et le monde n’avait nul besoin de lui ; il l’avait oublié et ne le reconnaîtrait même plus.

« Je me tus ; un profond silence régnait sur Patusan, et le bruit faible et sec d’une rame qui frappa le bord d’un bateau, quelque part, au milieu du fleuve, parut rendre ce silence infini. – « Pourquoi ? » murmura-t-elle. Je me sentis envahi par cette rage qui vous saisit au cours d’une lutte sans merci. Le spectre voulait se dérober à mon étreinte ! « Pourquoi ? » reprit-elle plus haut. « Dites-le-moi ! » Et me voyant rester confondu, elle se mit à taper du pied comme un enfant gâté. « Voyons ! Parlez ! » – « Vous voulez se savoir ? » éclatai-je, avec fureur. – « Oui ! » cria-t-elle. – « Parce qu’il n’est pas digne d’y rentrer ! » lançai-je brutalement. Pendant le silence qui suivit mes paroles, je vis, sur l’autre rive, le feu flamber tout à coup, et agrandir son cercle de lumière comme une étoile affolée, pour se réduire presque aussitôt à l’état d’une pointe d’épingle rougeoyante. La sensation des doigts de la jeune femme, agrippés à mon bras, me fit comprendre combien près de moi elle s’était tenue, tout ce temps. Sans élever le ton, elle fit passer dans sa voix un monde de mépris cruel, d’amertume et de désespoir :

– « C’est ce qu’il m’avait dit lui-même… Vous mentez ! »

« Elle me lança les deux derniers mots dans sa langue natale. – « Écoutez-moi ! » suppliai-je, mais la poitrine haletante, elle repoussa violemment mon bras. – « Personne…, personne n’en est digne ! » commençai-je, avec une grande véhémence. J’entendais le spasme convulsif de sa poitrine et sa respiration affreusement accélérée. Je laissai tomber la tête. À quoi bon ? Des pas s’approchaient ; je m’esquivai sans rien ajouter. »