Lotus de la bonne loi/Chapitre 4

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Lotus de la bonne loi
Version du soutra du lotus traduite directement à partir de l’original indien en sanscrit.
Traduction par Eugène Burnouf .
Librairie orientale et americaine (pp. 62-74).
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CHAPITRE IV.
LES INCLINATIONS.


Ensuite le respectable Subhûti, Mahâkâtyâyana, Mahâkâçyapa et Mahâmâudgalyâyana, tous également respectables, ayant entendu cette loi dont ils n’avaient pas ouï parler auparavant, et ayant appris, de la bouche de Bhagavat, que Çâriputtra était destiné à obtenir l’état suprême de Buddha parfaitement accompli, frappés d’étonnement, de surprise et de satisfaction, s’étant levés en ce moment même de leurs sièges, se dirigèrent vers la place où se trouvait Bhagavat ; et rejetant sur une épaule leur vêtement supérieur, posant à terre le genou droit tenant les mains jointes en signe de respect du côté où était assis Bhagavat, le regardant en face, le corps incliné en avant, l’extérieur modeste et recueilli, ils parlèrent en ces termes à Bhagavat :

Nous sommes vieux, ô Bhagavat, âgés, cassés ; nous sommes respectés comme Sthaviras dans cette assemblée de Religieux. Épuisés par l’âge, nous nous disons : "Nous avons obtenu le Nirvâna ; nous ne pouvons plus faire d’efforts, ô Bhagavat, pour arriver à l’état suprême de Buddha parfaitement accompli, nous sommes impuissants, nous sommes hors d’état de faire usage de nos forces. Aussi, quand Bhagavat expose la loi, que Bhagavat reste longtemps assis et que nous assistons à cette exposition de la loi, alors, ô Bhagavat, assis pendant longtemps et pendant longtemps occupés à honorer Bhagavat, nos membres et les portions de nos membres, ainsi que nos articulations et les parties qui les composent, éprouvent de la douleur. De là vient que, quand nous démontrons, durant le temps où Bhagavat enseigne la loi, l’état de vide, l’absence de toute cause, l’absence de tout objet, nous ne concevons pas l’espérance soit d’atteindre à ces lois du Buddha, soit d’habiter dans ces demeures qu’on nomme les terres des Buddhas, soit de nous livrer aux voluptés des Bôdhisattvas ou à celles des Tathâgatas. Pourquoi cela ? C’est que, ô Bhagavat, attirés en dehors de la réunion des trois mondes, nous imaginant être arrivés au Nirvâna, nous sommes en même temps épuisés par l’âge et par les maladies. C’est pourquoi, ô Bhagavat, au moment où d’autres Bôdhisattvas ont été instruits par nous, et ont appris qu’ils parviendraient un jour à l’état suprême de Buddha parfaitement accompli, alors, ô Bhagavat, pas une seule pensée d’espérance relative à cet état, ne s’est produite en nous. C’est pourquoi, ô Bhagavat, entendant ici de ta bouche ce que tu viens de dire : "La prédiction de l’état futur de Buddha parfaitement accompli s’applique aussi aux Çrâvakas, nous sommes frappés de surprise et d’étonnement. Nous avons obtenu aujourd’hui un grand objet, ô Bhagavat, aussitôt que nous avons entendu cette voix de Bhagavat, que nous n’avions pas ouïe précédemment ; nous nous sommes trouvés en possession d’un grand joyau, ô Bhagavat, en possession d’un joyau incomparable. Oui, Bhagavat, le joyau que nous avons acquis n’était ni recherché, ni poursuivi ni attendu, ni demandé par nous. C’est là ce qu’il nous semble, ô Bhagavat c’est là ce qu’il nous semble, ô Sugata.

C’est comme si un homme, ô Bhagavat, venait à s’éloigner de la présence de son père, et que, s’en étant éloigné, il allât dans une autre partie du pays. Qu’il passe là beaucoup d’années [loin de son père], vingt, trente, quarante ou cinquante ans. Que le père devienne un grand personnage, et que le fils, au contraire, soit pauvre, parcourant le pays pour chercher sa subsistance. Qu’il visite les dix points de l’horizon pour trouver des vêtements et de la nourriture, et qu’il se rende dans une autre partie de la contrée. Que son père se soit aussi retiré dans une autre province ; qu’il soit possesseur de beaucoup de richesses, de grains, d’or, de trésors, de greniers et de maisons. Qu’il soit riche de beaucoup de Suvarnas, d’argent travaillé, de joyaux, de perles, de lapis-lazuli, de conques, de cristal, de corail, d’or et d’argent. Qu’il ait à son service beaucoup d’esclaves des deux sexes, de serviteurs et de domestiques ; qu’il possède un grand nombre d’éléphants, de chevaux, de chars, de bœufs, de moutons ; qu’il ait de nombreux clients. Qu’il ait des possessions dans de vastes pays ; qu’il perçoive des revenus et des intérêts considérables, et dirige de grandes entreprises de commerce et d’agriculture.

Qu’ensuite, ô Bhagavat, l’homme pauvre parcourant, pour trouver de la nourriture et des vêtements, les villages, les bourgs, les villes, les provinces, les royaumes, les résidences royales, arrive de proche en proche à la ville où habite son père, cet homme possesseur de beaucoup de richesses, d’or, de Suvarnas, de trésors, de greniers, de maisons. Que cependant, ô Bhagavat, le père de ce pauvre homme, le possesseur de beaucoup de richesses, [etc., comme ci-dessus,] qui habite dans cette ville, pense sans cesse à ce fils qu’il a perdu depuis cinquante ans, et qu’y pensant ainsi, il n’en parle à personne, au contraire, qu’il se désole seul en lui-même, et qu’il réfléchisse ainsi : Je suis âgé, vieux, cassé ; j’ai beaucoup d’or, de Suvarnas, de richesses, de grains, de trésors, de greniers, de maisons, et je n’ai pas un seul fils ! Puisse la mort ne pas me surprendre dans cet état ! Toute cette fortune périrait faute de quelqu’un qui en pût jouir. Qu’il se souvienne ainsi de son fils à plusieurs reprises : Ah ! certes je serais au comble du bonheur, si mon fils pouvait jouir de cette masse de richesses.

Qu’ensuite, ô Bhagavat, le pauvre homme cherchant de la nourriture et des vêtements, arrive de proche en proche jusqu’à la maison de l’homme riche, possesseur de beaucoup d’or, etc. Que le père de ce pauvre homme se trouve à la porte de sa maison, entouré d’une foule nombreuse de Brâhmanes, de Kchattiyas, de Vâiçyas, de Çûdras, dont il reçoit les hommages, assis sur un grand trône que soutient un piédestal orné d’or et d’argent ; qu’il soit occupé à des affaires de milliers de kôtis de Suvarnas, éventé par un chasse-mouche, sous un vaste dais dressé sur un terrain jonché de fleurs et de perles, auquel sont suspendues des guirlandes de pierreries, entouré en un mot de toute la pompe de l’opulence. Que le pauvre homme, ô Bhagavat, voie son propre père assis à la porte de sa maison, au milieu de cet appareil de grandeur, environné d’une foule nombreuse de gens, occupé aux affaires d’un maître de maison ; et qu’après l’avoir vu, effrayé alors, agité, troublé, frissonnant, sentant ses poils se hérisser sur tout son corps, hors de lui, il réfléchisse ainsi : Sans contredit, le personnage que je viens de rencontrer est ou le roi, ou le ministre du roi. Je n’ai rien à faire ici ; allons-nous-en donc. Là où est le chemin des pauvres, c’est là que j’obtiendrai des vêtements et de la nourriture sans beaucoup de peine. J’ai tardé assez longtemps ; puissé-je ne pas être arrêté ici et mis en prison, ou puissé-je ne pas encourir quelque autre disgrâce !

Qu'ensuite le pauvre homme, ô Bhagavat, en proie à la crainte produite sur son esprit par la succession des malheurs [qu’il appréhende], s’éloigne en grande hâte, s’enfuie, ne reste pas en ce lieu. Qu’en ce moment l’homme riche, assis à la porte de sa maison sur un trône, reconnaisse à la première vue son propre fils, et que l’ayant vu, il soit satisfait, content, ravi, plein de joie, de satisfaction et de plaisir, et qu’il fasse cette réflexion : Chose merveilleuse ! le voilà donc trouvé celui qui doit jouir de cette grande fortune en or, en Suvarnas, en richesses, en grains, en trésors, en greniers et en maisons ; j’étais sans cesse occupé à songer à lui : le voici qui arrive de lui-même, et moi je suis âgé, vieux, cassé.

Qu’ensuite cet homme, ô Bhagavat, tourmenté par le désir de voir son fils, envoie en ce moment, en cet instant même, à sa poursuite des coureurs rapides : Allez, mes amis, amenez-moi bien vite cet homme. Qu’alors ces hommes partant tous rapidement, atteignent le pauvre ; qu’en ce moment le pauvre effrayé, agité, troublé, frissonnant, sentant ses poils se hérisser sur tout son corps, hors de lui, pousse un cri d’effroi ; qu’il se désole, qu’il s’écrie : Je ne vous ai fait aucun tort. Que les hommes entraînent de force le pauvre, malgré ses cris. Qu'ensuite le pauvre, effrayé, [etc., comme ci-dessus,] fasse cette réflexion : Puissé-je ne pas être puni comme un criminel, puissé-je ne pas être battu ! Je suis perdu certainement. Que se trouvant mal, il tombe par terre privé de connaissance. Que son père soit à ses côtés, et qu’il s’adresse ainsi à ses domestiques : Ne tirez pas ainsi cet homme ; et que lui ayant jeté de l’eau froide [au visage], il n’en dise pas davantage. Pourquoi cela ? C’est que le maître de maison connaît l’état des inclinations misérables de ce pauvre homme, et qu’il connaît la position élevée qu’il occupe lui-même et qu’il pense ainsi : C’est bien là mon fils.

Qu’alors, ô Bhagavat, le maître de maison, grâce à son habileté dans l’emploi des moyens, ne dise à personne : Cet homme est mon fils. Qu’ensuite il appelle un autre homme : Va, ami, et dis à ce pauvre homme : Va-t’en où tu voudras, pauvre homme ; tu es libre. Que l’homme ayant promis d’obéir à son maître, se rende à l’endroit où est le pauvre homme, et qu’y étant arrivé, il lui dise : Va-t’en où tu voudras, pauvre homme ; tu es libre. Qu’ensuite le pauvre entendant cette parole, soit frappé d’étonnement et de surprise. Que s’étant levé, il quitte cet endroit pour se rendre sur le chemin des pauvres, afin d’y chercher de la nourriture et des vêtements. Qu’ensuite le maître de maison, pour attirer le pauvre, fasse usage d’un moyen adroit. Qu’il emploie pour cela deux hommes d’une classe inférieure, grossiers et de basse extraction : Allez tous les deux vers ce pauvre homme qui est arrivé ici ; engagez-le sur ma promesse, pour un double salaire par jour, à venir servir ici dans ma maison. Et s’il vient à vous dire : Quelle chose y a-t-il à faire ? répondez-lui : Il faut nettoyer avec nous l’endroit où l’on jette les ordures. Qu’alors ces hommes s’étant mis à la recherche du pauvre, l’emploient à cet ouvrage ; qu’en conséquence, les deux hommes avec le pauvre, recevant leur salaire de la main de l’homme riche, nettoient dans sa maison l’endroit où l’on jette les ordures, et qu’ils se logent dans une hutte de chaume située dans le district qui paye tribut à l’homme riche, maître de maison. Qu’ensuite l’homme fortuné regarde à travers une petite fenêtre ou un œil-de-bœuf son propre fils, occupé à nettoyer l’endroit où l’on jette les ordures, et qu’en le voyant, il soit de plus en plus frappé d’étonnement.

Qu’ensuite le maître de maison étant descendu de son logement, s’étant dépouillé de ses parures et de ses guirlandes, ayant quitté ses vêtements beaux et doux pour en revêtir de sales, prenant de la main droite un panier, couvrant ses membres de poussière, criant de loin, se rende dans l’endroit où est le pauvre, et qu’y étant arrivé, il parle ainsi : Portez ces paniers, ne vous arrêtez pas, enlevez la poussière ; et que par ce moyen il adresse la parole à son fils, qu’il s’entretienne avec lui et qu’il lui dise : Fais ici ce service, ô homme ; tu n’iras plus nulle part ailleurs, je te donnerai un salaire suffisant pour ta subsistance. Les choses dont tu auras besoin, demande-les-moi avec confiance, qu’elles vaillent un Kunda[1], un Kundikâ[2], un Sthâlika[3], un Kâchtha ; que ce soit du sel, des aliments, un vêtement pour le haut du corps. J’ai un vieux vêtement, ô homme ; si tu en as besoin, demande-le-moi, je te le donnerai. Tout ce dont tu auras besoin ici en fait de meubles, je te le donnerai. Sois heureux, ô homme ; regarde-moi comme ton propre père. Pourquoi cela ? C’est que je suis vieux et que tu es jeune, et que tu as fait pour moi beaucoup d’ouvrage, en nettoyant l’endroit où l’on jette les ordures, et qu’en faisant ton ouvrage tu n’as donné aucune preuve de mensonge, de fausseté, de méchanceté, d’orgueil, d’égoïsme, d’ingratitude ; je ne reconnais absolument en toi, ô homme, aucune des fautes que je remarque dans les autres domestiques qui sont à mon service. Tu es maintenant à mes yeux comme si tu étais mon propre fils chéri.

Qu’ensuite, ô Bhagavat, le maître de maison appelle ainsi ce pauvre homme : Ô mon fils ! et que le pauvre homme reconnaisse son père dans le maître de maison qui est en face de lui. Que de cette manière, ô Bhagavat, le maître de maison, altéré du désir de voir son fils, lui fasse nettoyer pendant vingt ans l’endroit où l’on jette les ordures. Qu’au bout de ces vingt ans, le pauvre homme ait acquis assez de confiance pour aller et venir dans la maison du riche, mais qu’il demeure dans sa hutte de chaume. Qu’ensuite, ô Bhagavat, le maître de maison sente qu’il s’affaiblit ; qu’il reconnaisse que le moment de sa fin approche, qu’il parle ainsi au pauvre homme : Approche, ô homme ; cette grande fortune en or, en Suvarnas, en richesses, en grains, en trésors, en greniers, en maisons m’appartient. Je me sens extrêmement faible ; je désire quelqu’un à qui la donner, qui puisse l’accepter, dans les mains de qui je puisse la déposer. Accepte donc tout. Pourquoi cela ? C’est que, de même que je suis maître de cette fortune, ainsi tu l’es toi-même aussi. Puisses-tu ne laisser rien perdre de mon bien ! Que de cette manière, ô Bhagavat, le pauvre homme se trouve propriétaire de la grande fortune du maître de maison, composée d’or, etc., et qu’il ne ressente pas le moindre désir pour ce bien ; qu’il n’en demande absolument rien, pas même la valeur d’un Prastha[4] de farine ; que même alors il continue à rester dans sa hutte de chaume, en conservant toujours ses pensées de pauvreté.

Qu’ensuite, ô Bhagavat, le maître de maison voyant que son fils est devenu capable de conserver [son bien], qu’il est parfaitement mûr, et que son esprit est suffisamment fait, voyant qu’à la pensée de sa grandeur il était effrayé, qu’il rougissait, qu’il se blâmait de sa pauvreté première ; que le père, dis-je, au moment de sa mort, ayant fait venir ce pauvre homme après avoir convoqué un grand nombre de ses parents, s’exprime ainsi en présence du roi ou du ministre du roi, et devant les habitants de la province et du village : Écoutez tous : cet homme est mon fils chéri ; c’est moi qui l’ai engendré. Voilà cinquante ans passés qu’il a disparu de telle ville ; il se nomme un tel, et moi j’ai tel nom. Après avoir quitté cette ville pour me mettre à sa recherche, je suis venu ici. Cet homme est mon fils, et je suis son père. Toutes les richesses que je possède, je les abandonne en entier à cet homme ; et tout ce que j’ai de fortune qui m’appartient en propre, tout cela est à lui seul. Qu’alors, ô Bhagavat, ce pauvre homme entendant en ce moment ces paroles, soit frappé d’étonnement et de surprise, et qu’il fasse cette réflexion : Me voilà tout d’un coup possesseur de tout cet or, de ces Suvarnas, de ces richesses, de ces grains, de ces trésors, de ces greniers, de ces maisons !

De la même manière, ô Bhagavat, nous sommes l’image des enfants du Tathâgata, et le Tathâgata nous parle ainsi : Vous êtes mes enfants, comme disait le maître de maison. Et nous, ô Bhagavat, nous avons été tourmentés par les trois espèces de douleurs ; et quelles sont ces trois espèces de douleurs ? Ce sont la douleur de la souffrance, la douleur du changement, la douleur des conceptions ; et nous nous sommes livrés aux misérables inclinations du monde. C’est pourquoi Bhagavat nous a fait réfléchir à un grand nombre de lois inférieures semblables à l’endroit où l’on jette les ordures. Nous nous sommes appliqués à ces lois ; nous y avons travaillé, nous nous y sommes exercés, cherchant en quelque sorte, ô Bhagavat, pour salaire de notre journée le seul Nirvâna ; aussi sommes-nous satisfaits, ô Bhagavat, d’avoir obtenu ce Nirvâna, et nous faisons cette réflexion : Nous avons acquis beaucoup pour nous être appliqués à ces lois en présence du Tathâgata, pour y avoir travaillé, pour nous y être exercés.

Et le Tathâgata connaît nos misérables inclinations ; de là vient que Bhagavat nous dédaigne, qu’il ne s’associe pas avec nous, qu’il ne nous dit pas : Le trésor de la science du Tathâgata, ce trésor même vous appartiendra aussi. Mais grâce à son habileté dans l’emploi des moyens, Bhagavat nous établit les héritiers du trésor de la science du Tathâgata. Et nous, nous vivons dans la science du Tathâgata, et nous ne nous sentons pas, ô Bhagavat, la moindre espérance au sujet de ce bien. Aussi sommes-nous convaincus que c’est déjà beaucoup trop pour nous que nous recevions, en présence du Tathâgata, le Nirvâna comme salaire de notre journée. Commençant pour les Bôdhisattvas Mahâsattvas, par l’explication de la science du Tathâgata, nous faisons la noble exposition de la loi ; nous développons la science du Tathâgata, nous la montrons, nous la démontrons ; et cependant, ô Bhagavat, nous sommes sans espérance, indifférents pour ce bien. Pourquoi cela ? C’est que, grâce à l’emploi habile des moyens [dont il dispose], le Tathâgata connaît nos inclinations ; et nous, nous ne connaissons pas, nous ne savons pas ce qui a été dit ici par Bhagavat, savoir que nous sommes devenus les enfants de Bhagavat ; aussi Bhagavat nous fait-il souvenir qu’il nous a donné l’héritage de la science du Tathâgata. Pourquoi cela ? C’est que, quoique nous soyons devenus les enfants du Tathâgata, nous avons cependant, d’un autre côté, de misérables inclinations. Si Bhagavat reconnaissait en nous l’énergie de la confiance, il prononcerait pour nous le nom de Bôdhisattva. Mais nous sommes employés par Bhagavat à un double rôle, en ce que nous sommes, en présence des Bôdhisattvas, appelés des gens qui ont des inclinations misérables, et qu’eux sont introduits [par nous] dans la noble science de l’état de Buddha. Et maintenant voilà que Bhagavat vient de parler, parce qu’il voit en nous l’énergie de la confiance ! C’est de cette manière, ô Bhagavat, que nous disons : Nous venons tout d’un coup d’obtenir, sans l’avoir espéré, le joyau de l’omniscience, joyau non désiré, non poursuivi, non recherché, non attendu, non demandé, et cela en tant que fils du Tathâgata.

Ensuite le respectable Mahâkâçyapa prononça dans cette occasion les stances suivantes :


1. Nous sommes frappés d’étonnement et de surprise, nous sommes remplis de satisfaction pour avoir entendu cette parole ; elle est, en effet, agréable, la voix du Guide [du monde], que nous venons d’entendre tout d’un coup aujourd’hui.

2. Nous venons aujourd’hui d’acquérir en un instant un grand amas de joyaux précieux, de joyaux auxquels nous ne pensions pas, que nous n’avions jamais demandés ; à peine en avons-nous eu entendu parler, que nous avons tous été remplis d’étonnement.

3. C’est comme si un homme eût été enlevé dans sa jeunesse par une troupe d’enfants ; qu’il se fût ainsi éloigné de la présence de son père, et qu’il fût allé très-loin dans un autre pays.

4. Son père, cependant, pleure son fils qu’il sait perdu ; il parcourt, désolé, tous les points de l’espace pendant cinquante années entières.

5. Cherchant ainsi son fils, il arrive dans une grande ville ; s’y ayant construit une demeure, il s’y arrête et s’y livre aux cinq qualités du désir.

6. Il y acquiert beaucoup d’or et de Suvarṇas, des richesses, des grains, des conques, du cristal, du corail, des éléphants, des chevaux, des coureurs, des bœufs, des troupeaux et des béliers ;

7. Des intérêts, des revenus, des terres, des esclaves des deux sexes, une foule de serviteurs ; il reçoit les respects de milliers de kôṭis d’êtres vivants, et il est constamment le favori du roi.

8. Les habitants de la ville et ceux qui résident dans les villages tiennent devant lui leurs mains réunies en signe de respect ; beaucoup de marchands viennent se présenter à lui, après avoir terminé de nombreuses affaires.

9. Cet homme parvient de cette manière à l’opulence ; puis il avance en âge, il devient vieux et caduc ; et il passe constamment les jours et les nuits à penser au chagrin que lui cause la perte de son fils.

10. « Voilà cinquante ans qu’il s’est enfui, cet enfant insensé qui est mon fils ; je suis propriétaire d’une immense fortune, et je sens déjà le moment de ma fin qui s’approche. »

11. Cependant ce fils [qui a quitté son père] dans sa jeunesse, pauvre et misérable, va de village en village, cherchant de la nourriture et des vêtements.

12. Tantôt il obtient quelque chose en cherchant, d’autres fois il ne trouve rien ; cet infortuné se dessèche de maigreur dans la maison des autres, le corps couvert de gale et d’éruptions cutanées.

13. Cependant il arrive dans la ville où son père est établi ; et tout en cherchant de la nourriture et des vêtements, il se trouve insensiblement porté à l’endroit où est située la maison de son père.

14. L’homme fortuné, cependant, possesseur de grandes richesses, était assis à sa porte sur un trône, entouré de plusieurs centaines de personnes ; un dais était suspendu en l’air, au-dessus de sa tête.

15. Des hommes qui ont sa confiance sont debout auprès de lui ; quelques-uns comptent ses biens et son or ; d’autres sont occupés à tenir des écritures ; d’autres perçoivent des intérêts et des revenus.

16. Alors le pauvre voyant la demeure splendide du maître de maison : Comment suis-je donc venu ici ? [dit-il ;] cet homme est le roi, ou le ministre du roi.

17. Ah ! puissé-je n’avoir commis aucune faute [en venant ici] ! Puissé-je ne pas être pris et mis en prison ! Plein de cette pensée, il se met à fuir, en demandant où est le chemin des pauvres.

18. Mais le père, assis sur son trône, reconnaît son propre fils qui vient d’arriver ; il envoie des coureurs à sa poursuite : Amenez-moi ce pauvre homme.

19. Aussitôt le pauvre est saisi par les coureurs ; mais à peine est-il pris, qu’il tombe en défaillance. Certainement, [se dit-il,] ce sont les exécuteurs qui me saisissent ; à quoi bon penser aujourd’hui à de la nourriture ou à des vêtements ?

20. À la vue de son fils, le riche prudent se dit : Cet homme ignorant, faible d’esprit, plein de misérables inclinations, ne croira pas que toute cette splendeur est à lui ; il ne se dira pas davantage : Cet homme est mon père.

21. Le riche, alors, envoie auprès du pauvre plusieurs hommes boiteux, borgnes, estropiés, mal vêtus, noirs, misérables : Engagez, [leur dit-il,] cet homme à entrer à mon service.

22. L’endroit où l’on jette les ordures de ma maison est puant et infect ; il est rempli d’excréments et d’urine ; travaille à le nettoyer, je te donnerai double salaire, [dit l’homme riche au pauvre.]

23. Ayant entendu ces paroles, le pauvre vint, et se mit à nettoyer l’endroit indiqué ; il fixa même là sa demeure, dans une hutte de chaume près de la maison.

24. Cependant le riche, occupé sans cesse à regarder cet homme par les fenêtres ou par un œil-de-bœuf, [se dit :] Cet homme aux inclinations misérables est mon fils, qui nettoie l’endroit où l’on jette les ordures.

25. Puis il descend, prend un panier, et se couvrant de vêtements sales, il se présente devant le pauvre, et lui adresse ce reproche : Tu ne fais pas ton ouvrage.

26. Je te donnerai double salaire, et une double portion d’huile pour frotter tes pieds, je te donnerai des aliments avec du sel, des légumes et une tunique.

27. C’est ainsi qu’il le gourmande en ce moment ; mais ensuite cet homme prudent le serre dans ses bras [en lui disant] : Oui, tu fais bien ton ouvrage ici ; tu es certainement mon fils, il n’y a là aucun doute.

28. De cette manière, il le fait peu à peu entrer dans sa maison, et il l’y emploie à son service ; et au bout de vingt années complètes, il parvient à lui inspirer de la confiance.

29. Le riche, cependant, cache dans sa maison son or, ses perles, ses pierres précieuses ; il fait le calcul de tout cela, et pense à toute sa fortune.

30. Mais l’homme ignorant qui habite seul dans la hutte en dehors de la maison, ne conçoit que des idées de pauvreté : Pour moi, [se dit-il,] je n’ai aucune jouissance de cette espèce.

31. Le riche connaissant ses dispositions [nouvelles, se dit] : Mon fils est arrivé à concevoir de nobles pensées. Puis ayant réuni ses parents et ses amis, il leur dit : Je vais donner tout mon bien à cet homme.

32. En présence du roi, des habitants de la ville et du village, ainsi que d’un grand nombre de marchands réunis, il dit à cette assemblée : Celui-là est mon fils, ce fils que j’avais depuis longtemps perdu.

33. Il y a déjà, [depuis cet événement,] cinquante années complètes, et j’en ai vu encore vingt autres depuis ; je l’ai perdu pendant que j’habitais telle ville, et c’est en le cherchant que je suis arrivé ici.

34. Cet homme est le propriétaire de toute ma fortune ; je lui ai donné tout sans exception : qu’il fasse usage des biens de son père, selon qu’il en aura besoin ; je lui donne toutes ces propriétés.

35. Mais cet homme est frappé de surprise en songeant à son ancienne pauvreté, à ses inclinations misérables et à la grandeur de son père. En voyant toute cette fortune, il se dit : Me voilà donc heureux aujourd’hui !

36. De la même manière, le Guide [du monde] qui connaît parfaitement nos misérables inclinations, ne nous a pas fait entendre ces paroles : Vous deviendrez des Buddhas, car vous êtes des Çrâvakas, mes propres enfants.

37. Et le Chef du monde nous excite : Ceux qui sont arrivés, [dit-il,] à l’excellent et suprême état de Bôdhi, je leur indique, ô Kâçyapa, la voie supérieure que l’on n’a qu’à connaître pour devenir Buddha.

38. Et nous, que le Sugata envoie vers eux, de même que des serviteurs, nous enseignons la loi suprême à de nombreux Bôdhisattvas doués d’une grande énergie, à l’aide de myriades de kôṭis d’exemples et de motifs.

39. Et après nous avoir entendus, les fils du Djina comprennent cette voie éminente qui mène à l’état de Buddha ; ils entendent alors l’annonce de leurs destinées futures : Vous serez, [leur dit-on,] des Buddhas dans ce monde.

40. C’est ainsi que nous remplissons les ordres des Protecteurs, en ce que nous gardons le trésor de la loi, et que nous l’expliquons aux fils du Djina, semblables à cet homme qui voulait inspirer de la confiance à son fils.

41. Mais nous restons absorbés dans nos pensées de pauvreté, pendant que nous livrons [aux autres] le trésor du Buddha ; nous ne demandons pas même la science du Djina, et c’est cependant elle que nous expliquons !

42. Nous concevons pour nous un Nirvâna personnel ; mais cette science ne va pas plus loin, et nous n’éprouvons jamais de joie en entendant parler de ces demeures qu’on nomme les terres de Buddha.

43. Toutes ces lois conduisent à la quiétude ; elles sont exemptes d’imperfections, elles sont à l’abri de la naissance et de l’anéantissement, et cependant, [nous dis-tu,] il n’y a là réellement aucune loi ; quand nous réfléchissons à ce langage, nous ne pouvons y ajouter foi.

44. Nous sommes, depuis longtemps, insensibles à tout espoir d’obtenir la science accomplie du Buddha ; nous ne demandons jamais à y parvenir : c’est cependant là le terme suprême indiqué par le Djina.

45. Dans cette existence dernière dont le Nirvâna est le terme, le vide [des lois] a été longtemps médité ; tourmentés par les douleurs des trois mondes, nous en avons été affranchis, et nous avons accompli les commandements du Djina.

46. Quand nous instruisons les fils du Djina, qui sont arrivés en ce monde à l’état suprême de Bôdhi, la loi quelle qu’elle soit que nous leur exposons, ne fait naître en nous aucune espérance.

47. Mais le précepteur du monde, celui qui existe par lui-même, nous dédaigne, en attendant le moment convenable ; il ne dit pas le véritable sens de ses paroles, parce qu’il essaye nos dispositions.

48. Mettant en œuvre son habileté dans l’emploi des moyens, comme fit dans son temps l’homme maître d’une grande fortune : Domptez sans relâche, [nous dit-il,] vos misérables inclinations ; et il donne sa fortune à celui qui les a domptées.

49. Le Chef du monde fait une chose bien difficile, lorsque développant son habileté dans l’emploi des moyens, il discipline ses fils, dont les inclinations sont misérables, et leur donne la science quand il les a disciplinés.

50. Mais aujourd’hui nous sommes subitement frappés de surprise, comme des pauvres qui acquerraient un trésor, d’avoir obtenu ici, sous l’enseignement du Buddha, une récompense éminente, accomplie et la première de toutes.

51. Par ce que nous avons longtemps observé, sous l’enseignement de celui qui connaît le monde, les règles de la morale, nous recevons aujourd’hui la récompense de notre ancienne fidélité à en remplir les devoirs.

52. Parce que nous avons suivi les préceptes excellents et purs de la conduite religieuse, sous l’enseignement du Guide [des hommes], nous en recevons aujourd’hui une récompense éminente, noble, accomplie et qui donne le calme.

53. C’est aujourd’hui, ô Chef, que nous sommes devenus des Çrâvakas ; aussi exposerons-nous l’éminent état de Bôdhi ; nous expliquerons le sens du mot de Bôdhi ; aussi sommes-nous comme de redoutables Çrâvakas.

54. Aujourd’hui, ô Chef, nous sommes devenus des Arhats ; nous sommes devenus dignes des respects du monde formé de la réunion des Dêvas, des Mâras et des Brahmâs, en un mot de l’ensemble de tous les êtres.

55. Quel est celui qui, même en y employant ses efforts pendant de nombreux kôṭis de Kalpas, serait capable de rivaliser avec toi, toi qui accomplis les œuvres si difficiles que tu exécutes ici, dans le monde des hommes ?

56. Ce serait, en effet, un rude travail que de rivaliser avec toi, un travail pénible pour les mains, les pieds, la tête, le cou, les épaules, la poitrine, dût-on y employer autant de Kalpas complets qu’il y a de grains de sable dans le Gange.

57. Qu’un homme donne de la nourriture, des aliments, des boissons, des vêtements, des lits et des siéges, avec d’excellentes couvertures ; qu’il fasse construire des Vihâras de bois de santal, et qu’il les donne à de dignes personnages, après y avoir étendu des tapis faits d’étoffes précieuses ;

58. Qu’il donne sans cesse au Sugata, pour l’honorer, de nombreuses espèces de médicaments destinés aux malades ; qu’il pratique l’aumône pendant des Kalpas aussi nombreux que les sables du Gange, non, il ne sera pas capable de rivaliser avec toi.

59. Les lois du Buddha sont celles d’un être magnanime ; il a une vigueur incomparable, une grande puissance surnaturelle ; il est ferme dans l’énergie de la patience ; il est accompli, il est le grand roi, le Djina : il est tolérant [pour tous] comme pour ses enfants.

60. Revenant sans cesse sur lui-même, il expose la loi à ceux qui portent des signes favorables ; il est le maître de la loi, le souverain de tous les mondes, le grand souverain, l’Indra des Guides du monde.

61. Il montre à chacun divers objets dignes d’être obtenus, parce qu’il connaît avec exactitude la situation de tous les êtres ; et comme il sait quelles sont leurs inclinations diverses, il expose la loi à l’aide de mille motifs.

62. Le Tathâgata, qui connaît la conduite des êtres et des âmes autres [que lui], emploie divers moyens pour enseigner la loi, lorsqu’il expose le suprême état de Bôdhi.


  1. Un pot, ou une bouteille.
  2. Un petit pot.
  3. Un chaudron, ou un vase de terre.
  4. Quarante-huit poignées doubles.