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Louÿs — Littérature, Livres anciens, Inscriptions et belles lettres/Livres anciens 8.

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Slatkine reprints (p. 153-157).

DISCOURS PRODIGIEUX ET VÉRITABLE
D’UNE FILLE DE CHAMBRE


LAQUELLE A PRODUIT UN MONSTRE
APRÈS AVOIR EU LA COMPAGNIE D’UN SINGE
EN LA VILLE DE MESSINE.

Le texte de cette pièce curieuse est à peu près inconnu.

La Vallière et Brunet se bornent à citer l’édition parisienne de Fleury Bourriquant. L’édition rouennaise dont nous reproduisons le titre ci-contre d’après un exemplaire acquis à la vente Lormier, ne paraît pas avoir été signalée ; mais celle de Paris n’est pas moins rare et toutes deux doivent avoir échappé aux infatigables copistes qui ont réimprimé tant d’histoires prodigieuses au siècle dernier, car la pièce n’est pas de celles qu’ils eussent négligées et pourtant elle manque à leurs collections.

Ouvrons-la. Elle commence par un petit sermon où l’auteur explique à ses lectrices que le pire des péchés est celui de paillardise, mais que celui-là même a ses degrés, et que le plus horrible cas où puisse tomber une créature humaine est la faiblesse amoureuse à l’égard des bêtes brutes.

À Messine vivait un seigneur « magnifico & nobilissimo » nommé Lupo Donati, « gentilhomme bien né ». Il était marié depuis trois ou quatre ans à « une grand’damoiselle du Royaume de Naples », laquelle avait parmi les femmes de sa suite une fille de chambre de 19 ans : Hipolita Biscontina.

Un jour, on crut découvrir qu’Hipolita était grosse. Elle nia, mais de semaine en semaine, sa grossesse devint plus apparente. On l’enferma. Elle ne cessa de jurer qu’elle n’avait eu affaire à aucun homme, et son maître, pour empêcher qu’elle ne supprimât son enfant, la fit surveiller de très près. La pauvre fille finit par accoucher, et le scandale dépassa de loin tout ce qu’elle avait pu craindre : elle mit au monde un petit monstre, velu comme une bête et orné d’une queue.

Par malheur pour elle, son maître élevait alors chez lui un « gros singe à queue », qui avait pris, disait-on, de grandes familiarités avec la femme de chambre. D’une seule voix, on déclara que le singe était père de l’enfant. Et l’affaire d’Hipolita devint tout à coup très grave.

Quelle était l’espèce du singe ? En quatre mots l’auteur nous en dit assez pour nous renseigner. La plupart des singes à queue sont remarquablement sveltes et minces. Un « gros singe à queue » ne peut guère être qu’un cynocéphale et probablement un hamadryas. Ce sont des animaux robustes que l’on apprivoise quand on les prend jeunes, mais qui n’ont pas acquis la réputation d’être sages ni réservés à l’égard des filles de chambre.

La fin de cette histoire ne se devine que trop. Hipolita fut envoyée à la torture, puis au bûcher (j’omets les détails du supplice) et le singe périt avec la jeune fille selon la loi du Lévitique : « Si une femme s’approche d’une bête pour se prostituer à elle, vous tuerez la femme et la bête. » (XX. 16). Sentence exécutée « le 11 d’Aoust dernier » dit le récit. Il est fâcheux que les éditeurs aient omis de dater la pièce.

Pendant le procès, Hipolita confessa qu’elle avait péché, « s’induisant en toutes sortes de lubricité à l’animal, lequel y estant accoutumé, ne manquoit point à la carresser aussi tost qu’il l’apercevoit. Cecy dura l’espace de quelques vingt mois. » Elle s’accusa même d’avoir « provoqué » le singe et de s’être unie charnellement à lui nombre de fois et comme elle protesta toujours qu’elle n’avait pas d’autre amant, tout le monde fut d’accord, même la mère, pour attribuer la paternité au cynocéphale.

Cette hypothèse n’avait rien qui pût étonner les juges de son temps. Le procès était de sorcellerie et les démonographes affirmaient que par l’œuvre du diable, les amours entre hommes et bêtes pouvaient devenir fécondes. Sans parler du Malleus Maleficarum qui avait quelque peu vieilli, l’autorité la plus récente en matière d’instruction contre les sorcières, Delrio, publiait des preuves. Il contait d’après Castañeda, comment une jeune femme de Lisbonne, abandonnée dans une île déserte, y avait été séduite par un singe et en avait eu deux enfants. Il affirmait qu’au Pérou, les Indiens prennent pour concubines certaines femelles de grands singes et que natos inde fœtus caput humanum et pudenda habere, cœtera simiis similes esse. Cette description ressemblait bien à l’enfant d’Hipolita.

Et cependant, pour sauver la malheureuse de la torture et du bûcher, il eût suffi que les juges lussent une autre page du même manuel. Ils y auraient vu comment, à Anvers, une parente maternelle de Delrio lui-même s’était trouvée dans un cas tout à fait analogue à celui d’Hipolita. Elle avait eu un singe familier, elle était devenue grosse (pas de lui) et elle avait accouché d’une petite guenon, d’une fille plus simiesque vraiment qu’humaine. Delrio, qui ne veut pas soupçonner sa cousine, attribue la mésaventure aux effets de l’imagination chez les femmes enceintes. Et c’est bien ainsi que nous expliquerons le cas de Messine. Il est même inutile de disculper la mère pour rectifier tout au moins l’état civil de l’enfant. Une dernière question se pose, qui pourrait être préalable : l’aventure est-elle authentique ? Il semble bien qu’elle le soit. Les précisions de noms, de date et de lieu, l’absence de toute circonstance fantastique ou miraculeuse, permettent de ranger la pièce parmi les faits divers de la petite histoire plutôt que parmi les fantaisies de la petite littérature. On peut noter aussi que l’édition parisienne est traduite « sur la copie imprimée à Sienne ». Or l’auteur y parle des Donati avec les plus grands égards, et une branche de la famille habitait Sienne, précisément. C’est là qu’était né en 1584 le poète Alessandro Donati. Il n’est pas invraisemblable que l’un des siens ait publié dans la même Ville un certain Caso occorso nella città di Messina, qui serait l’original de la plaquette française.