LA DERNIÈRE PROMENADE DE LOUIS II, DANS LE PARC DU CHATEAU DE BERG, EN COMPAGNIE DU DOCTEUR VON GUDDEN d’après un tableau de Perlberg
champagne, — se pencha soudain d’un côté au beau milieu
d’une tirade, et se laissa tomber dans l’eau en s’écriant « Sauvez-moi,
mon bien-aimé !»
Nicodème, sans ajouter un mot, s’arrêta. Puis il se mit à
ricaner comme un gros malin. Mais Pascal, qui voulut savoir la
fin de ce plaisant récit, demanda : « Et alors ? »
Alors le roi leva l’index et appela un valet de pied.
Quand celui-ci vint, il lui dit d’une voix très douce qu’on ne
lui connaissait pas : « Sortez cette dame, je vous prie, et faites la
sécher ».
Des actrices, des aventurières de tous les étages, qui
s’étaient juré de triompher du roi, ne furent pas plus heureuses.
Louis II opposait à ces entreprises un dédaigneux
noli me tangere. « Ne touchez pas à la Majesté », fut le mot
dont il écarta un jour une dame indiscrète. Mais rien ne
décourageait les prétendantes, et il en venait de partout. La
célèbre Cora Pearl eut l’idée qu’elle pourrait jouer en Bavière
un rôle au moins aussi brillant que celui de Lola Montez.
Elle posa sa candidature avec portraits et documents à l’appui
on ne lui fit même pas l’honneur d’une réponse. Cora
Pearl eut pour consolation de se dire que d’autres porteurs
de sceptre avaient été moins inaccessibles.
On imagine à combien de romans et de légendes cet isolement
farouche a pu donner naissance. Du vivant même de
Louis II, cent fables coururent, plus merveilleuses les unes
que les autres. Et il est vrai que les courtisanes n’étaient pas
les seules que tentât le mystère royal. Il y avait celles qui
croyaient à l’orgueil, et celles qui croyaient à la timidité. Il
y avait celles que la pureté ravissait et celles qui voulaient
deviner une douleur dont elles eussent été les consolatrices.
Chaste ou dédaigneux, Louis eut le privilège d’attirer le dévouement
et le culte des femmes. Ce sont des femmes qui
ont le plus héroïquement défendu sa mémoire. C’est à une femme, l’impératrice Élisabeth d’Autriche, qu’alla sa dernière
amitié. Et si les contes bleus qu’on fait encore en Bavière
sont sujets à caution, Louis II n’en a pas moins, peut-être,
emporté le secret d’une liaison plus spirituelle que sentimentale
dont quelques fragments de correspondance donnent une
plus juste idée que tous les mauvais romans qu’on a pu
construire sur de faibles indices. Mais il faut respecter ce
qui a voulu le mystère. Est-il même tellement certain que
Louis II ait été un ennemi des femmes, qu’il n’ait pas, jusqu’au
dernier jour, espéré qu’il rencontrerait une épouse
d’élection ? Paysannes ou grandes dames, les Bavaroises
n’avaient peut-être pas tort de le regarder comme un perpétuel
Prince Charmant et comme un cœur à conquérir. Au
château de Neuschwanstein, une de ses plus importantes
imaginations d’architecture, et qui occupa tout son règne, un
étage entier est resté vide et nu. Et les guides disent que ces
appartements étaient destinés à « la reine ». Cette reine, qui
n’est jamais venue, qui ne fut ni la princesse russe de Kissingen,
ni la cousine de Bavière, Louis II l’a peut-être désirée,
attendue jusqu’à son dernier jour…
⁂
Ce furent vingt ans de solitude soigneusement entretenue
pendant lesquels ce prince spirituel, pénétrant, fait pour
briller dans la société des rois, organisa à son usage une
extraordinaire existence d’ermite couronné. Richard Wagner,
le « vieux magicien », lui avait laissé, comme un poison, la
manie de théâtre dont parle Nietzsche. La vie de Louis
ne fut plus qu’une longue représentation, une féerie machinée,
une suite de drames montés et joués pour lui-même et
dont l’unique spectateur devint le figurant et même, à la fin, le principal personnage et le héros. Désintéressé des vivants,
le spectacle fut la seule occupation de son esprit. Se passant
du monde, et n’ayant sans doute pas assez de richesse dans
sa pensée pour se créer un monde à lui-même, il planta autour
de sa vie des décors.
L’amusement qu’il prenait, étant jeune homme, au théâtre,
n’était pas devenu avec les années un goût de lettré ou d’amateur.
C’est aux événements mêmes qui se déroulaient entre
les frises et la rampe que continuait de s’attacher son intérêt.
C’est pourquoi la présence de la foule, le bruit des spectateurs,
les lorgnettes braquées sur la loge royale, étaient des
détails odieux qui l’irritaient, qui troublaient son illusion plus
encore que son plaisir. Aussi ne tarda-t-il pas à concevoir
l’idée de faire jouer des pièces pour lui seul : ce furent ces
représentations privées qui établirent en Europe la réputation
d’originalité et de néronisme de Louis II.
Il avait commencé par assister aux répétitions du théâtre
de Munich. La salle vide et sombre, la solitude, voilà ce qui
devait lui plaire. Le roi en vint très vite à ne pouvoir admettre
le spectacle dans d’autres conditions. Désormais, les
acteurs durent jouer pour lui seul, les portes étant rigoureusement
condamnées, et les rares personnes qu’il honorât
d’une invitation priées de se dissimuler et de se taire. L’orchestre
était caché selon les préceptes de Bayreuth. Défense
aux musiciens de montrer la tête. Le théâtre est attenant à
la Résidence, et le roi avait accès directement dans sa loge. Il
assistait immobile à ces représentations, glaçant quelquefois
les comédiens, habitués au contact, à la sympathie du public,
et qui n’étaient pas loin — les femmes surtout — de considérer
Louis II comme un bourreau plus encore que comme
un maniaque. Quoique souvent il récompensât avec générosité
pour le plaisir qu’il avait pris, la passion du roi ne rencontra pas de faveur dans le monde des théâtres. Plusieurs
artistes soulagèrent même leur rancune en faisant des
récits manifestement outrés des fêtes néroniennes que
Louis II organisait à Munich.
C’était un Néron naïf et un peu puéril. Il voulait que le
théâtre lui donnât, non l’illusion, mais l’image de la réalité.
Il surveillait avec un soin enfantin la mise en scène. Marc
Twain, l’humoriste américain — car la renommée de Louis II
a passé jusque dans cette littérature — s’est amusé à raconter
que, dans une pièce où un orage avait un rôle, le roi
n’avait pas voulu qu’on se contentât d’imiter le bruit de
l’averse et de la foudre. Il avait exigé une vraie pluie comme
accessoire, et les acteurs, trempés et grelottants, avaient
donné satisfaction au réalisme du royal spectateur. Cette
plaisanterie américaine a au moins un point de départ juste.
Bien souvent, Louis II fit régler des divertissements qui
n’étaient pas d’un goût différent. Si la pluie ne mouillait pas
les personnages, elle tombait cependant des frises en mince
rideau. Par le même principe, le roi ordonnait que les reconstitutions
historiques et archéologiques fussent soigneusement
surveillées. Et il consultait son Académie sur les détails
des costumes et des mœurs, demandant, par exemple, qu’on
recherchât la manière de jouer aux cartes au XVIIe siècle, à
propos de la Jeunesse de Louis XIV de Dumas père, ou bien,
pour une représentation de Guillaume Tell de Schiller, faisant
relever et rétablir, détail par détail, le célèbre chemin
creux de Küssnacht. D’ailleurs grand amateur de Mémoires
historiques, l’anachronisme l’irritait au plus haut point.
« Vous gâtez tout mon plaisir », disait-il à l’auteur ou au
metteur en scène coupable. Et les régisseurs redoutaient de
ne pas le satisfaire, habitués à de royales colères pour le
moindre oubli.
Telle était la conception que se formait Louis II de l’art
dramatique ; Scribe et Guilbert de Pixérécourt étaient ainsi
pour lui des auteurs aussi estimables que Racine ou Shakespeare.
L’important pour cet imaginatif et ce solitaire,
c’était d’obtenir une image même grossière des âges abolis,
afin d’échapper à son propre temps. Le roman, la peinture,
le mélodrame, pouvaient être de la dernière vulgarité.
Il en était content s’il en tirait quelques heures de rêverie, de
délivrance des hommes et de lui-même. Ce fumeur d’opium
ne recherchait que l’ivresse, l’oubli, une sorte de sommeil
enchanté, et non pas un plaisir esthétique. L’admirable, c’est
qu’il ait gardé si longtemps la fraîcheur de sensibilité, la
jeunesse d’imagination, qui font participer le spectateur de
quinze ans à l’action de la scène.
Deux périodes, deux cycles, partageaient sa prédilection.
C’était d’une part la vieille littérature nationale allemande,
celle que le romantisme avait remise en honneur, les fables
de la mythologie germanique où Wagner avait puisé. Et
c’était aussi, par un contraste bien singulier, le XVIIe et le
XVIIIe siècle français. Tannhæsuser, Siegfried, alternaient avec
Louis XIV, Brunhilde avec Mme de Pompadour. Hors de là,
il ne manifestait qu’indifférence. Si, parfois, l’idée lui vint
de faire un voyage romanesque en Espagne ou d’étudier la
mythologie hellénique, ce ne furent que des velléités sans
lendemain. La Grèce, Rome, l’Orient, l’Italie, il dédaigna
tout ce qui attire le lettré et l’artiste. Il ne sortit pas de son
troubadourisme wagnérien et de son culte pour ce qu’il appelait
la « sainte trinité des trois lys de France », Louis XIV,
Louis XV et Louis XVI.
Lohengrin et le roi-soleil devinrent de la sorte les personnages
de rechange dans lesquels il entrait à volonté, se jouant
à lui-même une perpétuelle comédie. Il devenait un autre lui-même dès que le caprice l’en prenait, de même que son
favori d’un moment, l’acteur Joseph Kainz, n’était plus, à
ses yeux, Kainz, mais le Didier du rôle de Marion Delorme,
dans lequel il l’avait vu pour la première fois.
Ainsi sa vie de tous les jours se transforma peu à peu en
une représentation qui fut bientôt à grand spectacle. Pour
compléter ses illusions, il entreprit de leur donner un milieu
approprié. Telle fut l’origine de ses châteaux merveilleux,
forteresses destinées à défendre sa rêverie et sa solitude
contre les assauts du vulgaire, vastes scènes aussi où il
pourrait jouer les héros légendaires et les grands rois absolus.
⁂
La manie de la décoration avait d’abord, chez Louis II,
été assez innocente. À la Résidence de Munich, il avait commencé
par meubler ses appartements avec un goût naïf et
une modestie qui convenait au train économe des cours allemandes.
Mais déjà son pavillon privé, réduit fermé aux indiscrets
et où n’avaient accès que de rares privilégiés, n’était
qu’une collection de souvenirs wagnériens, pêle-mêle avec
des évocations des rois de France. C’étaient des Lohengrin,
et c’étaient des Siegfried, voisinant avec des Louis XIV et des
Marie-Antoinette, des escadres de cygnes sur les consoles,
voguant, ailes déployées, au milieu d’éventails et de tabatières.
Même confusion à ce château de Berg, si gai, si blanc, qui
dresse ses tourelles à créneaux parmi les sapins sombres et
la clarté de vertes prairies, au bord des eaux transparentes
du lac de Starnberg, en face du Tyrol neigeux et voilé.
Louis II aimait ce pavillon qui porte bien sa date romantique.
C’était là pourtant qu’un jour on le conduirait prisonnier, là
qu’il trouverait la mort. Dans ce beau lac tyrolien, tantôt d’un azur profond, tantôt nuancé comme l’opale, il devait se noyer
par une soirée sombre et maussade…
Il avait fait son premier musée, un musée de jeune
homme, de cette villa presque bourgeoise. Elle n’a plus été
habitée depuis sa mort, et on la trouve aujourd’hui telle qu’il
l’avait ornée. Étrange collection de pauvres choses qui, à
force d’être naïves et laides, en deviennent touchantes. Ce
n’est pas avec ces bustes de stuc et ces imageries communes
que Louis Il eût endetté la Couronne ! L’obsession de Wagner
et du grand siècle ne coûtait pas cher alors au Trésor
bavarois, Il y avait même à Berg un jeu de poupées wagnériennes
qui a été acquis par le musée de Strasbourg quand
le prince-régent voulut combler les dettes de son neveu par
la vente de ses souvenirs. Louis il s’était d’abord contenté
de vivre au milieu des héros de la Tétralogie et de ceux du
Saint-Graal figurés par des marionnettes. Son rêve, alors,
n’avait pas d’exigences.
Bientôt, et Berg, et Hohenschwangau, le petit castel romantique
de son enfance, parurent mesquins à Louis II. Il
lui fallut un monument plus vaste, plus luxueux, plus grandiose,
pour abriter sa passion wagnérienne. Il y avait, près
de Hohenschwangau, — terre du cygne, lieu où était apparu
Lohengrin, — une hauteur où, selon la tradition, s’était
jadis dressé le burg des seigneurs de Schwanstein. De bonne
heure, Louis II avait rêvé de reconstruire là un grand château
féodal. Il avait visité l’Exposition de 1867, invité par
Napoléon III avec les princes de l’Europe entière, et de
son rapide voyage — la mort de son oncle Othon, le roi
exilé de Grèce, l’ayant rappelé en Bavière au bout de quelques
jours — il avait surtout rapporté l’impression que la
reconstitution de Viollet-le-Duc à Pierrefonds lui avait produite.
Il n’avait plus cessé d’envier ce grand jouet en pierre de taille. À Eisenach, à la Wartbourg, l’Allemagne possède
des châteaux forts historiques. Louis II les visita, évoquant
le souvenir du landgrave de Thuringe au milieu des Minnesinger
et des chevaliers-chanteurs. Il eut un moment l’idée
de relever les ruines de Trausnitz, parce que la légende
prétend qu’un Wittelsbach y avait hébergé Tannhsuser. Mais
c’est au projet de Neuschwanstein, — la nouvelle pierre du
cygne, — à l’endroit d’élection de son culte pour l’oiseau
de Lohengrin, qu’il revint et qu’il se fixa.
L’endroit choisi était romantique à souhait : un décor
pour les Burgraves. Des masses géantes de granit, d’obscures
sapinières escaladant des pentes abruptes, un torrent impétueux :
la nature avait fourni tous les accessoires. Les
architectes n’eurent qu’à travailler sur ces données favorables.
Entre tous les projets qui lui furent soumis, le roi
s’arrêta à celui de Jank : chose à noter, ce Jank était décorateur
de l’Opéra royal. Sa conception théâtrale s’était tout
de suite rencontrée avec le goût de Louis II.
Le 15 septembre 1869, la première pierre de Neuschwanstein
était posée. Les plans étaient si hardis et si complexes,
qu’à la mort du roi, en 1886, le château n’était pas encore
terminé. C’est aussi que l’on avait eu de prodigieux obstacles
à vaincre. Louis II, comme s’il eût voulu se mesurer
avec les difficultés naturelles, avait fait choix du rocher le
plus escarpé pour y construire son burg. Il avait fallu, aux
endroits où la roche était peu sûre, élever des murs de
soutien difficiles et coûteux. Seul, une espèce de donjon
avait été rapidement édifié. Louis s’y réfugiait pour y suivre
les progrès de son œuvre. Comme Louis XIV, il prenait
goût à la construction. Mais Louis XIV n’aurait pas eu l’idée
de refaire Montlhéry ou le château de Coucy et de jouer
au seigneur moyenâgeux.
Tel qu’il est aujourd’hui, quand, au sortir d’un défilé des
Alpes tyroliennes, il frappe soudain la vue, le château de
Neuschwanstein est une surprenante apparition. Avec sa profusion
de mâchicoulis, d’échauguettes, de créneaux, de tourelles
vertigineuses et de toits en éteignoir, Neuschwanstein
a l’apparence de ces castels fantastiques et mystérieux que
jetait, au sommet de montagnes sourcilleuses, le crayon de
Gustave Doré.
La première impression du voyageur qui pénètre dans
Neuschwanstein est celle d’un étonnement sans bornes.
Quel est l’original qui a pu vouloir, pour y vivre seul, ces
immenses galeries, ces salles démesurées ? Des fresques monotones
y règnent, du genre le plus faux, où le tour de main
académique est mis au service des poncifs romantiques. Mais
l’ensemble révèle une obsession, une manie, et nullement un
souci d’art : Wagner, encore et toujours Wagner, les motifs
wagneriens, les grandes scènes wagnériennes, se répètent
sans trêve. Dans une « Salle des chanteurs » imitée de la
Wartbourg, c’est toute une vie de Parsifal exécutée par
Spiess, un médiocre élève de Maurice de Schwind, qui déroule
ses épisodes au milieu d’une débauche ornementale de
monstres fabuleux, où la faune et la flore se mêlent, dragons
finissant en végétaux gigantesques, oiseaux dont le col se
fleurit d’un calice. Bien habile qui pénétrerait cette symbolique
conforme aux propres indications du roi.
Peu importait à Louis II que ses artistes ordinaires fussent
médiocres, leur peinture pauvre et sans idée. Il lui suffisait
que la légende fût exactement et fidèlement rendue et que les
costumes fussent strictement de l’époque. Il veillait, par
exemple, à ce que l’on peignit Lohengrin dormant dans son
canot, car il est dit par les anciennes épopées que le héros
pouvait, durant sa traversée, se livrer sans crainte au sommeil. Souvent, il communiquait à ses entrepreneurs de fresques
des notes sur les armures et le harnachement des chevaliers
du moyen âge.
Dès que son burg romantique et wagnérien se fut élevé
de terre, le roi y fit de iongs séjours. Il errait, pendant ses
nuits sans sommeil, à travers les galeries à fresques. Et là
il était à volonté Siegfried ou Parsifal, ou bien quelque landgrave
artiste du temps des Minnesinger. Un officier d’ordonnance,
un secrétaire de cabinet, dont les fonctions n’étaient
pas des sinécures et qui devaient se soumettre aux fantaisies
du roi, formaient toute sa suite. Sans contact avec âme au
monde, Louis II passait ses jours dans ses palais artificiels,
ses jours ou plutôt ses nuits, car des jets d’eau lumineux,
de feux de Bengale, des embrasements de Neuschwanstein
étaient ses plus chères distractions nocturnes. D’un léger
pont de fer, hardiment jeté au-dessus du torrent, il regardait
son beau château enflammé de pièces d’artifice. « J’aime
idéaliser encore la beauté de la nature », disait-il un jour au
peintre Spiess, invité par rare privilège à l’un de ces spectacles.
Voilà ce que ce « dégénéré supérieur », comme on
l’a défini, appelait « idéaliser ».
Il idéalisait d’une autre sorte lorsqu’il s’entretenait avec
les morts ou avec les personnages légendaires qu’il préférait
à la société des vivants. « Parsifal est mon héros, disait-il.
Autrefois, j’avais choisi Siegfried mais celui-ci, dans sa
force indomptée, triomphe de tout, tandis que Parsifal s’incline
devant une puissance supérieure. Il raisonnait ainsi
ses phantasmes. Et, le plus souvent, il dédaignait de fournir
des explications. Il ne dit jamais pourquoi il rendait une sorte
de culte à une statue exécutée sur ses indications. On la voit
encore à Neuschwanstein c’est un dragon qui rampe au
pied d’un palmier et qui s’efforce vainement d’atteindre les fruits qu’il convoite. Là, du moins, il y a une allégorie dont
on peut surprendre le sens. Mais nul ne sut pourquoi il
vénérait certaines colonnes, pourquoi il saluait certains arbres.
Fétiches ? Compagnons muets et inanimés qu’il préférait à
l’espèce humaine ? Il n’a pas livré son secret, mais ses
ennemis en abusèrent lorsque, pour le perdre, ils eurent
besoin de faire croire à son incurable folie…
Neuschwanstein est imposant et dispendieux. Louis
avait de plus modestes retraites où il satisfaisait sa manie
wagnérienne. Tout près de son château de Linderhof, cette
fantaisie à la façon de Versailles égarée dans le Tyrol, au
milieu d’un parc dont l’ordonnance paraît réglée par Lenôtre,
une porte mystérieuse se dissimule parmi les rochers. On la
pousse, on entre et l’on se trouve dans une grotte assez vaste,
copiée sur celle de Capri, avec tout ce qu’il faut, en fait de
stalactites, à une caverne qui se respecte. À la lueur d’un
jeu de lampes électriques, on distingue, à l’extrémité d’un
bassin où flotte encore la barque de Lohengrin, un grand
panneau qui représente le Venusberg. Entouré des trois
Grâces, d’innombrables Cupidons et de tous les personnages
au corps de ballet qui figurent au premier acte de l’opéra
fameux, Tannhseuser est couché aux pieds de la déesse. Ce
bizarre ermitage ne servait d’ailleurs pas, comme des voyageurs
pourraient l’imaginer, à de royales débauches. Louis II
avait fait du Venusberg sa salle à manger d’été. Devant les
délices de ce mortel aimé d’une déesse, il déjeunait de son
bel appétit, assis sur un rocher romantique — le rocher de
la Lorelei — avec une branche de faux corail pour table.
Un autre ermitage wagnérien lui servait de cabinet de lecture
et, à l’occasion, de chambre à coucher rustique. Non
loin de Linderhof encore et de son luxe, à deux pas de la
frontière autrichienne, on rencontre, en pleine forêt, une hutte construite de poutres grossières. C’est un pur décor de
théâtre, la demeure de Hunding au premier acte de la Valkyrie.
Des peaux de bêtes sont jetées sur la terre battue. Au
milieu de l’habitation, le frêne énorme sur lequel elle s’appuie,
porte, enfoncé jusqu’à la garde, le glaive symbolique
que viendra arracher le héros. Armes, cornes à boire, ramures
de cerfs, têtes d’aurochs empaillées rien ne manque
des barbares accessoires auxquels la Tétralogie a habitué les
Opéras. Louis II avait un goût particulier pour cette décoration
de théâtre plantée au milieu des bois. Il eut l’idée d’y
faire jouer la Valkyrie. Lui qui redoutait si peu les railleries,
il renonça pourtant à son projet de crainte d’irriter encore ses
ennemis, les bourgeois de Munich. Peut-être aussi avait-il
besoin de ménager le crédit public, étant à court d’argent.
Mais il en faisait le plaintif aveu à Joseph Kainz, son favori
d’un moment : « Cela m’afflige toujours de voir mes innocentes
fantaisies ébruitées et méchamment critiquées. Que
d’heures pénibles on m’a déjà fait passer ainsi ! Pourquoi
donc veut-un me refuser des distractions qui ne font de tort
à personne ? J’avais projeté aussi de faire représenter le
premier acte de Tannhauser dans la grotte de Vénus. Mais
il fallait des chœurs, un corps de ballet… en un mot, un
personnel trop considérable. On m’aurait reproché avec plus
de raison ces dépenses. Aussi, n’y ai-je plus pensé. »
Au promeneur qui visite Linderhof, on ne manque pas
non plus de montrer une troisième retraite de Louis II. C’est
la cabane du pieux solitaire Trevrezent. Croix de bois, foyer
de pierre, lit de pénitence, rien ne manque de la description
donnée par le poème de Wolfram d’Eschenbach.
Il est d’ailleurs probable que, s’il s’était contenté de ces
imitations de la vie érémitique, qui avaient l’avantage de ne
pas être dispendieuses, le roi de Bavière aurait eu une fin moins triste et moins rapide. Ce furent ses prodigalités qui
servirent plus tard de prétexte à ses ennemis pour le priver
de sa liberté et de son trône. Son crime fut de ne pas prendre
assez souvent l’avis de la Cour des Comptes. Son erreur,
d’avoir cru que le peuple de Bavière lui passerait, comme le
peuple de France les avait passées à Louis XIV, les « trop
grandes dépenses » dont le bâtisseur de Versailles et de Marly
s’accusait à son lit de mort.
L’Allemagne, à la fin du XVIIe siècle et pendant tout le
XVIIIe, avait été remplie de ces petits princes dont parle le
fabuliste et qui voulaient avoir, non seulement des ambassadeurs,
mais des palais à l’image de ceux du grand roi. En
ce temps où l’Europe entière était française de goûts, de
mœurs, de langage, les Allemands s’exténuaient avec plus
de zèle encore que les autres peuples à copier notre luxe.
1813, le romantisme, la naissance du sentiment national en
Allemagne, avait fait reculer, presque disparaître, cette idée
de la supériorité de la France. Les victoires de 1870 venaient
de porter le coup de grâce à notre influence dans les pays
germaniques. Ce fut le moment que choisit Louis II pour
se mettre au culte et à l’imitation de l’art français.
Depuis longtemps, comme nous l’avons dit, le roi avait
mis les Bourbons de France au nombre des héros de son
culte privé. Mais, dans cet ordre d’idées, il n’avait guère
dépassé la manie du bibelot lorsque, le goût de la grande
construction lui étant venu, il entreprit, bien que le château
féodal de Neuschwanstein ne fût pas à moitié sorti de terre,
d’élever un nouveau bâtiment dont il était allé chercher le
modèle et l’inspiration à Versailles.
En juillet 1874, se faisant violence à lui-même, car les
instants qu’il consacrait au protocole et à la vie de cour
devenaient de plus en plus rares, Louis II avait donné quelques réceptions à Munich en l’honneur de l’empereur Guillaume.
Le public avait été frappé du contraste que formait le
« vieux monsieur » de Berlin, encore droit, robuste, alerte,
avec le jeune souverain bavarois, dont la personne exprimait
l’hésitation, la lassitude et surtout l’ennui. Le séjour de Guillaume
Ier à Munich avait été abrégé, à la grande satisfaction
de Louis II, moins disposé que jamais à pardonner à son
oncle et à ses cousins de Prusse, par la nouvelle de l’attentat
commis par Kullmann contre Bismarck. Quelques semaines
plus tard, Louis II disparaissait mystérieusement. Des notes
communiquées à la presse disaient bien que le roi avait quitté
Munich pour le château de Berg et qu’il avait l’intention
d’achever l’été dans ses pavillons de chasse du Tyrol. En
réalité, il était parti en secret, le 20 août, pour Paris, accompagné
du fidèle Holnstein.
Louis II était descendu tout droit à l’ambassade de la
rue de Lille, qui était occupée alors par le prince de Hohenlohe.
Car déjà l’ancien ministre de Bavière commençait à
recevoir, avec les plus beaux postes du nouvel Empire allemand,
la récompense du concours qu’il avait apporté à l’œuvre
de Bismarck. Louis II prouvait qu’il ne gardait pas de
rancune contre celui qui avait été l’artisan le plus actif de
l’unité allemande, en choisissant Hohenlohe pour hôte et
pour confident de son escapade. L’ambassadeur d’Allemagne
s’empressa d’ailleurs de faire connaitre au Gouvernement
français l’identité du voyageur de marque qui se cachait sous
le nom de comte de Berg. On était encore si près de la guerre
qu’il fallait craindre les plus regrettables incidents au cas où
un hasard ferait tomber l’incognito du roi.
Hohenlohe, dans son Journal, a noté l’emploi du temps de
Louis II pendant ce qu’il appelait, au retour, les « belles
heures » de son voyage. Musées, théâtres et même marchands de curiosités dont il mettait les richesses à sac, rien cependant
ne l’attirait comme Versailles. Versailles était pour lui
comme le but d’un pèlerinage. Il y passa de longs moments,
fit jouer les grandes eaux pour lui tout seul, eut même un
entretien avec le duc Decazes, ministre des Affaires étrangères.
Il regagna son royaume avec l’idée arrêtée de créer
son Versailles, comme l’avait fait le grand roi.
Linderhof était aussi un pavillon de chasse des plus modestes,
lorsque Louis II décida d’y élever une demeure
somptueuse et royale. On a souvent dit que Versailles, son
canal, ses eaux, étaient un défi à la nature. À Linderhof, le
défi est plus frappant encore. Dans un coin du Tyrol, entre
de hautes murailles de roches sauvages, parmi le triste sapin,
à une altitude où la neige couvre le sol près de six mois de
l’année, que peuvent faire un Trianon, un jardin tiré au
cordeau et des nymphes qui frissonnent au milieu des ifs
taillés ? Linderhof, avec ce contraste violent et recherché,
fut pour Louis II une manifestation de volonté et de puissance.
C’est pourquoi il décida même que, par un jeu de
mots d’un orgueil puéril, Linderhof serait débaptisé et, du
village voisin d’Ettal, recevrait le nom de « Meicost-Ettal »,
anagramme de « l’État c’est moi ».
Linderhof — car l’ancienne appellation a prévalu — n’est
encore qu’un modeste essai de reconstitution d’un palais à la
française. Avec ses proportions restreintes, c’est une luxueuse
fantaisie d’ameublement et de décoration à l’usage d’un
amateur de nos grands styles classiques qui aurait beaucoup
pratiqué les livres des frères de Goncourt sur le XVIIIe siècle.
Un cabinet jaune est dédié aux maîtresses de Louis XV :
Mme de Châteauroux et ses sœurs, Mme de Pompadour, la
Du Barry, en pastels qui ne sont pas de La Tour, s’y regardent.
Un salon voisin est consacré aux ministres Choiseul, Chauvelin, Maupeou. Des copies de Watteau ou de
Boucher, de Le Brun ou de Van der Meulen, s’appliquent
aux plafonds et aux murs, parmi les ors prodigués. Et de
ces pastiches si patiemment poursuivis se lève une atmosphère
indéfinissable de solitude et d’écrasement. L’homme qui dicta
ce choix de meubles brillants, de tentures éclatantes, n’était
pas un voluptueux insouciant, avide ou curieux de plaisir.
Ce décor de luxe et de fêtes ne servait qu’aux débauches
d’une imagination meurtrie. Sur cette sorte de musée intime
où Louis II passait les nuits à des rêves inexpliqués, un
morne mystère persiste à s’appesantir. Et Linderhof, qui
donne d’abord l’impression d’une fantaisie historique assez
médiocre, laisse au visiteur l’angoisse d’avoir approché des
lieux témoins d’une douleur ou d’une folie. Sur Louis II,
« dégénéré supérieur », égoïste de génie, artiste manqué ou
cœur incompris, nous avouons qu’après enquête et réflexion
notre jugement hésite encore. Des étranges salons mauves et
bouton d’or de Linderhof ne se dégage que la certitude d’un
secret. Ce trouble et ce charme qu’il répandait, cette sensibilité,
ce pudendum dont il n’a pas dit le mot, continuent de
flotter sur les lieux où il s’est le plus complaisamment attardé.
Cependant, l’obsession du grandiose ne le quittait pas.
Versailles, — où il était revenu sans doute, car ses fuites
dans la montagne pouvaient dissimuler bien des voyages rapides
ou même prolongés, — Versailles le hantait. Mais il
lui fallait le palais lui-même, avec sa noble façade et la perspective
des jardins et du grand canal. Plus de ces réductions
dont se contentaient les menus princes allemands de l’autre
siècle. C’est Versailles intégral que Louis II se donna pour
tâche de reconstituer en Bavière.
Le site qu’il avait désigné était admirable. Une île aride et
nue au milieu d’un lac mélancolique, le Chiemsee, un paysage vaste et désert, un large horizon, et surtout des eaux
qui semblent protéger la majesté royale contre les approches
du vulgaire, refont une originalité à ce Versailles transporté
comme par magie aux environs de Munich. Mais que de
peine il en a coûté ! Si Louis XIV s’est plu à faire violence
aux difficultés, que dira-t-on de Louis II ? La petite île
d’Herrenwœrth, du domaine de la Couronne, était tout juste
assez solide pour supporter le poids d’une pareille construction.
Les courants qui traversent le lac rongent ses bords.
Les déboisements qu’il a fallu faire en ont encore compromis
la solidité, peut-être même la stabilité. Herrenwœrth n’était
que sable et marécages, et, quelques précautions que les architectes
aient prises, on peut redouter qu’un jour le palais
ne glisse dans la vase. Déjà, l’on raconte dans le pays qu’en
des temps reculés un château fut englouti par les eaux du
lac. Le même sort menace peut-être la création qui tint le
plus au cœur de Louis II, le dernier grand rêve de sa vie.
Ce n’est qu’en 1878 que les fondations d’Herrenchiemsee
purent être entreprises. Louis II commençait de succomber
aux embarras d’argent, et il entreprenait une œuvre plus
coûteuse encore que les autres. Linderhof inachevé, l’énorme
Neuschwanstein interminable, engloutissaient chaque année
de grosses sommes. Des idées nouvelles, des fantaisies imprévues,
dont le roi exigeait la réalisation immédiate, rendaient
même toute prévision de dépenses impossible. Le roi
de Bavière, outre ses revenus personnels, d’ailleurs assez
médiocres, avait droit à une liste civile d’environ cinq millions
de francs. En eût-il reçu dix fois plus que Louis II
eût encore trouvé le moyen de s’endetter. La manie de la
construction coûte cher. Et si les admonestations de Colbert
étaient restées sans effet sur Louis XIV, on juge si Louis II,
qui était loin de posséder au même degré que son modèle la notion des devoirs du souverain envers l’État, restait insensibie
aux avis de ses ministres.
Le Versailles du Chiemsee fut un gouffre. Ce prodigieux
pastiche coûta aussi cher que l’original. Mais la Bavière ne
possède ni les ressources ni la générosité de la France. Et
puis, le Versailles de Louis XIV répondait à une politique,
à la formation d’une cour et d’une société, proclamait l’indiscutable
souveraineté du monarque sur tous les gentilshommes
du royaume, attestait la victoire de la monarchie
absolue sur la puissance féodale et sur les puissances d’argent,
était une réponse au faste du financier Fouquet. Versailles
recueillait l’admiration de tous les mondes, celui des
lettres, celui des arts, celui de la noblesse, celui de la
bourgeoisie. À l’étranger, ce palais était devenu le signe éclatant
du prestige conquis par la monarchie française. Herrenchiemsee
n’avait aucune de ces excuses. Le vaste palais
désert, où s’entassaient les richesses, ne servait qu’aux
mornes rêveries solitaires d’un prince sans cour, sans admirateurs,
sans poètes, sans maîtresses. C’est pourquoi les
énormes dépenses où Louis II était entraîné par ce caprice
qui passait la mesure firent murmurer les bourgeois de
Munich plus fort qu’au temps même où Wagner était le favori :
Versailles devait causer la perte de Louis II.
À vingt ans, il avait écouté l’opinion publique, il s’était
séparé de Wagner. Maintenant, il opposait un mépris glacial
aux reproches de la presse et aux voix de la foule. Un vertige
d’orgueil l’avait saisi. Il avait voulu que son palais dépassât,
par quelques côtés, celui des rois de France, que sa Galerie
des Glaces dépassât la vraie de quelques pieds, que sa
chambre de parade fût la plus imposante des chambres de
roi. Dans le grand vestibule d’Herrenchiemsee, un paon
merveilleux, dressé sur un piédestal isolé, représente allégoriquement, suivant le procédé qui lui était cher, la pensée
dominante de l’œuvre. Comme ailleurs il avait mis le cygne
romantique, il a voulu, à l’entrée d’Herrenchiemsee, poser
l’oiseau orgueilleux.
⁂
Ces actes d’autorité alternaient avec des visites à Versailles,
à Reims, sanctuaire, disait-il, du « plus haut idéal
monarchique ». Et, avec le temps, à mesure d’ailleurs que
Louis II s’éloignait de la vie politique de son royaume et
qu’il laissait aller avec un dédain croissant la machine parlementaire
et constitutionnelle, il adoptait des goûts et surtout
des formules d’un absolutisme plus accusé. Il prit l’habitude
de commencer ses lettres par « Moi, le Roi, je veux. »
et de terminer ses ordres par un « amen » impératif. Plagiant
Charles-Quint et Philippe II après Louis XIV, il signait
sur les registres des auberges de montagne, d’une écriture
hiératique : Yo el Rey.
Dans un tel état d’esprit, on imagine avec quelle impatience
Louis II supportait sa dépendance vis-à-vis des gens de Berlin.
En cette année 1875, où il avait donné déjà plusieurs preuves
d’un renouveau d’énergie et de volonté, il s’avisa d’une manifestation
de son pouvoir souverain tout à fait significative
au point de vue de ses rapports avec la famille impériale.
Le 20 août, les troupes bavaroises avaient fini leurs manœuvres
d’été, et, l’inspection d’usage accomplie par le prince
Frédéric de Prusse, elles étaient déjà pour la plupart rentrées
dans leurs quartiers, lorsque survint l’ordre d’organiser une
grande revue que passerait le roi en personne. Le public,
accoutumé aux absences, aux disparitions du souverain, accueillit
d’abord avec incrédulité la nouvelle. Il fallut se rendre à l’évidence lorsque arrivèrent à Munich des détachements
des diverses garnisons.
C’est que Louis II avait été péniblement froissé de l’accueil
enthousiaste que la foule, cette année-là, comme les autres,
avait fait à « notre Fritz ». C’était le prince prussien de
Hohenzollern, le suzerain, qui était le plus salué et le plus
acclamé. « Quant à moi, on m’honore seulement dans mes
couleurs », disait amèrement le roi. Il n’avait pas désarmé
envers celui qu’il regardait comme son rival et son ennemi.
Il y avait entre eux une haine d’homme à homme.
Cette revue militaire tirait de là toute son importance aux
yeux de Louis II. Il s’agissait pour lui d’affirmer qu’il était
le seul chef de l’armée bavaroise, qu’il entendait conserver
sa liberté d’action, indépendamment des inspections annuelles
de Frédéric. Louis II fut accueilli avec enthousiasme par la
foule, chez qui le loyalisme était toujours vif et qui conservait
l’esprit particulariste à fleur de peau. Mais il se contenta de
cette manifestation, en somme platonique. Il n’osa, ou plutôt
ne put aller plus loin. Deux jours après il partait secrètement
pour Reims, dont la cathédrale, avec les souvenirs du sacre,
attirait à ce moment ses rêveries historiques.
Au retour, il reprit sa vie négligente et solitaire. Il n’avait
eu qu’une velléité de reconquérir son royaume. Le contact
même avec la population, qu’il avait retrouvé un instant, il
le reperdit aussitôt. Au mois d’octobre, on inaugurait une
statue de son père, le roi philosophe Maximilien. La cérémonie
s’acheva sans que Louis II eût paru. C’était fini. Il avait
donné son dernier effort. Il se retrancha désormais du monde
des vivants, et il devait poursuivre son règne loin des hommes
dans la fantasmagorie et le spleen, avant de l’achever par
une tragédie atroce.
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