Luc/Chapitre XI

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Ambert & Cie (p. 84-89).
XI

Et Luc grandissait encore. Sa beauté se faisait virile et décidée. Cette virilité était troublante infiniment, dont se parait le corps autrefois délicat et frêle de l’enfant de chœur, par ce qu’elle révélait des attributions définitives de sa chair, et des émois déjà résolus, — mais en quelle complicité ? — qu’annonçaient sournoisement, au matin, des ombres mauves autour de ses beaux yeux…

Julien s’attachait à lui de plus en plus. Mais l’intimité des deux jeunes hommes également éloignée de la familiarité commune, au point qu’ils ne se tutoyaient pas, et d’un sentimentalisme dangereux, les protégeait contre tout abandon qui en eût détruit la quasi spiritualité.

Luc n’ignorait pas que des femmes ouvertement respectées offraient à peindre leur nudité au père de Julien sous le prétexte peut-être exact d’Art. Il ne se faisait donc aucun scrupule de répondre aux désirs de son ami ; d’autant plus que de lui à Julien aucune incidence ne pouvait naître, pensait-il, hors la sympathie. Dans la simplicité de son acquiescement il ne lui fût venu rien d’autre dont se pût alarmer la tranquillité de son action.

Luc trouvait d’ailleurs trop d’agrément à se laisser voir ainsi, puisque son ami, en peintre, ne cachait pas l’enthousiasme subi devant la révélation de sa nudité. La pâleur ambrée de son corps ne le disputait qu’au bleu des veines fondues sur les reliefs des membres ; et ces membres étaient faits de lignes caressantes et onduleuses dont même se charmaient les regards complexes de Lucet, quand la haute psyché de l’atelier lui en répétait l’impeccable dessin. Les courbes des hanches étaient divinement belles, mais elles demeuraient à jamais contenues dans un lambeau de toison fauve s’il posait Daphnis, dans une écharpe de soierie quand Julien le voulait transformer en quelque autre figure antique. Ce pourquoi il s’ingéniait à réunir de brillantes étoffes, des joyaux bizarres, des fleurs, des armes, pour en adorner la douce chair de son modèle préféré.

Lucet se laissait faire comme un grand gosse très charmant pour plaire au jeune peintre. Et des joies nouvelles entraient avec lui chaque fois qu’il pénétrait dans l’atelier de Julien…


Un jour Luc reçut de Déah Swindor une invitation à passer à son hôtel pour un communiqué urgent et qui devait, disait-elle, intéresser au plus haut point son petit protégé. Ce fut une folie de bonheur quand, arrivé rue Murillo, la comédienne lui fit connaître le secret jalousement gardé envers tous et que même Julien ignorait…

Lucet courut vite, en traversant le parc Monceau, à l’avenue de Villiers. Il parut rayonnant chez Julien, et Julien dévorait ce jeune visage animé par la prolixité des douces paroles d’une vie prodigieusement exubérante et jolie. Julien le laissait parler. Chaque mot embellissait leurs yeux et les illuminait de triomphe… C’était, cela, la réalisation de vœux longtemps caressés ; comme une apothéose où s’arrêtait la magnificence de leurs élans vers la beauté. C’était pour Lucet la prochaine renommée. C’était pour Julien le partage, sans doute, de cette juvénile splendeur de son ami, jalousement gardée ; mais ce partage allait doubler, décupler, centupler la grâce dont rayonnait déjà son être tout entier ; il pouvait bien en abandonner une part au grand public qui la demandait, puisque cette part lui devait revenir multipliée et glorifiée comme jamais il n’eût osé le pressentir.

Déah Swindor, Déah Swindor, la folle de génie, l’extravagante de beautés impossibles et cependant réalisées, la fée dont la présence et la volonté font jaillir le Rêve de son chaos enlizé de brume d’or et d’azur, Déah Swindor offrait son théâtre à Lucet. Lucet jouerait auprès d’elle, d’Elle ! Et les escarboucles éblouissantes dont est son front d’impératrice illuminé verseraient à torrents leurs clartés sur l’adolescent. Quand les rimes s’élèveront — harmonie déjà, mais plus harmonie encore, frôleuses de ses lèvres sonores — Lucet lui répondra. Leurs voix mêlées monteront vers les frises, s’étendront sur la foule charmée ; et la foule l’aimera, lui, par elle ; et la foule tressaillera sous l’emprise charmeresse de cet enfant homme et de cette fée femme ! Oui, oui, voilà ce qui est ! André Bizet lui a fait recevoir son drame biblique : Marie-de-Magdala. Elle sera, elle, la courtisane énamourée de tous ; elle renonce à l’amour de tous après que Iésous a blâmé ses désordres ; mais, comprenant mal les enseignements du Maître de Nazareth, elle ne délaisse les riches et les puissants que pour aimer davantage l’humble et le candide pâtre Iohanam… Lucet sera Iohanam. Il aime Marie la pécheresse ; il la surprend aux pieds de Iésous, s’emporte, insulte le Sauveur qui, sublime de douceur sereine, pardonne, conquiert et disparaît au milieu des palmes jetées sur son chemin ; cependant que les éphèbes et les vierges d’Israël, sur le nebel, sur le kinnor, accompagnent leurs chants d’allégresse…

Déah Swindor n’a pas voulu confier à une femme mal travestie ce rôle de Iohanam, ni à la fausse jeunesse d’un cabotin trop mûr. Elle a pensé à Luc Aubry, certaine, pour le petit comédien, d’un succès à la mesure de son gracieux talent.

Et tout cela est dit si joyeusement, avec un tel mouvement de vivacité et d’élégance au milieu de cet atelier où tout est pris dans le mystérieux envol d’une surhumanité heureuse et comblée, que Julien est sur le point de saisir Luc entre ses bras et de mordre dans la chair rouge et savoureuse de sa bouche… Mais Luc se déshabille pour sa dernière pose ; et Julien évoque déjà les transformations de chaque soir au théâtre, il se préoccupe du costume, de la loge… Et, dissimulé par le paravent, Lucet rit nerveusement en prononçant ces mots : Ma loge… Un brin de fierté et de cabotinisme se mêle à la musique de ses paroles ; il s’inquiète de ce costume, de ces costumes peut-être, qu’il lui faudra revêtir chaque soir avant de paraître en scène. Il ne sera pas très différent, cet habillage, de celui qu’il achève là parmi les coussins de soies précieuses, les étoffes barbares, les fourrures opulentes jetées sur les larges divans de l’atelier où chatoient leurs couleurs et se lustrent leurs ondes soyeuses. Dans la magie de ces tissus et de ces pelleteries rares, Luc Aubry s’offre, nu et splendide Daphnis, à la profonde admiration de Julien.

C’est la dernière de ces longues séances multipliées à plaisir dans l’atmosphère complaisante de l’atelier. Lucet sera pris désormais par ses répétitions, et, d’autre part, l’œuvre de Julien Bréard est en état de figurer au Salon. Les dernières touches se posent sur l’étude savante du corps adolescent de Lucet répété en une fraîcheur de tons délicieuse. C’est l’éphèbe antique joueur de flûte ; mais c’est aussi, dans l’éclat de cette chair si pâle, dans la grâce de ces gestes et le sortilège prenant de ces yeux, dans la magie de cette bouche fleurie et savoureuse, c’est Luc Aubry, la réalité un peu maladive, l’état d’âme du Parisien sous les contours enchanteurs et la virilité inquiète de Daphnis. Daphnis est achevé auprès de Chloé. Leurs jeunes chairs d’un souple modelé se confondent par l’éclat et la douceur sous la moite caresse d’un soleil couchant tamisée par le feuillage des osiers et des saules et qui ourle d’une gloire vermeille tout un côté de la pâle silhouette abandonnée aux mains actives de Chloé. Daphnis vient d’être retiré par elle, avec l’aide d’un bouvier qui passait, d’une fosse où l’avait entraîné sa course après un bouc furieux. De la terre, par endroits, a sali l’unité mâle de ses membres robustes : « Si résolut de se laver afin que Lamon et Myrtale ne s’aperçussent de rien. Venant donc avec Chloé à la caverne des Nymphes, il lui donna sa panetière et son sayon à garder, et se mit au bord de la fontaine à laver ses cheveux et son corps… Chloé le regardait, et lors elle s’avisa que Daphnis était beau… Elle lui lava le dos et les épaules, et en le lavant sa peau lui sembla si fine et si douce, que plus d’une fois, sans qu’il en vît rien, elle se toucha elle-même, doutant à part soi qui des deux avait le corps plus délicat. — Liv. I. »

Julien s’est arrangé pour que jamais, malgré son désir, Lucet ne rencontrât le modèle de sa Chloé d’ailleurs reléguée au second plan. Mais il rêve à la Chloé qui sentira un jour sur sa chair apeurée et ravie les étreintes, les baisers et la chair en joie de ce Daphnis. S’il désire pour lui Chloé, vierge en qui se répéterait son image merveilleuse, il craint, pour cette belle image de Lucet, Lycénion. Et quand, le matin, des lignes violacées cernent les yeux de son petit modèle, Julien interroge ses regards et redoute la science de cette femme…