Luc/Chapitre XIII

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Ambert & Cie (p. 99-105).
XIII

Julien ne peut savoir ce que Nine a recueilli en cette visite soudaine à son atelier. Nine reste ignorante de ce que contient la volonté de Julien. Elle attend pendant ses poses qu’un mot vienne éveiller l’occasion de parler de Lucet dont elle sent l’ombre errante sur les tapisseries et les parois de l’atelier. Julien veut surprendre dans leurs conversations, que garde la gouvernante dans le salon voisin, le défaut où trouver la flèche amoureuse qui resterait dans la plaie vive qu’elle a faite. Il ne peut savoir si Jeannine rêve continuellement de Lucet.


« Tout Paris s’occupe de cette Marie-de-Magdala où Déah Swindor doit affirmer comme jamais sa science scénique, et révéler auprès d’elle, choisi par elle, un tout jeune acteur de talent dont le portrait en ce moment au Salon fait le succès, dit-on, d’un de nos plus sympathiques artistes. »

Et l’énigme de cette note parcourt les journaux. On se répète le nom de Luc Aubry. On cherche en vain dans tous les portraits exposés lequel pourrait être « ce jeune acteur de talent ». Jamais le mutisme du traditionnel « portrait de M. X*** » ne fut mieux observé. Et cependant on connaît les toiles en vogue ; mais on n’imagine pas, dans le Daphnis et Chloé de Julien Bréard, autre chose qu’une étude anonyme dans sa saveur étrange et le débordement de son charme savant.

Julien n’a pas prévu, en commençant ce tableau, que le modèle serait un jour, en même temps que la toile, l’objet de l’attention du monde.

Des amis, dont la complaisance se double de quelque perfidie, ont laissé entendre — oh ! avec des réticences d’une habileté parfaite, sans même que leurs conseils parussent viser directement Julien, car il était dans son monde d’autres indépendants capables d’écouter uniquement leur conscience et de ne suivre que leurs droits pour s’attacher, par l’esprit et par la beauté, à l’être de leur élection — des amis ont laissé entendre qu’il vaudrait mieux que Julien n’exposât pas son jeune ami aux commérages d’un tour d’esprit facile, et retirât son tableau. Mais Julien avait trop d’élévation dans son caractère, trop de sérénité dans son affection pour écouter de semblables indicateurs et capituler devant les toujours possibles sottises d’une foule. Le véritable scandale eût été, d’ailleurs, le retrait de son œuvre. On n’eût pas manqué de s’en souvenir et de rapprocher malignement sa disparition de l’apparition de Luc au théâtre. Et puis Julien aimait braver l’opinion dans ces combats où l’épicurisme plat et sournois des repus s’élève contre la franche éclosion de sentiments logiques et sains. Quand il aurait pour Lucet mieux que de l’amitié ? — Et quand Lucet le lui rendrait ! Étaient-ils contraints de s’éloigner du seul sentiment, de la communion quasi spirituelle de leurs sympathies, pour s’abaisser jusqu’à la coupable réalisation physique ?

Cacher Lucet, rougir de Lucet, trembler pour des railleries d’ailleurs sans motif ! Mais quand elles seraient motivées ! Après ?… Julien connaît tous ces gens dont aucun n’oserait risquer en face la moindre allusion à la fantaisie de son amitié. Il les connaît, ces gens ; il les méprise ; et ce sont pourtant des gens de son monde, des gens chics, très chics ! Le reste, la foule, cliente à catins, il veut l’ignorer.

Et c’est une ineffable joie pour lui de parler, dans son atelier, pendant les poses de Jeannine, du petit comédien qui va débuter au théâtre. Il est le seul objet où se peut fixer sa pensée. Il est le seul ami qui retienne les pensées de Nine. Musique, promenades, fêtes et chiffons, choses inutiles auprès de cette obsession douce ; Lucet ! Qu’à l’improviste il arrive, tiède encore du feu des répétitions, Nine abandonne sa pose. Julien gronde en vain, trop heureux que son ami trouve chez lui, une diversion aux horreurs des coulisses. Lucet doit tout raconter, tout ! Nine supplie, demande et redemande les détails, et Lucet, avec ses grands yeux très vifs et très beaux qui font semblant d’être ingénus, conte et raconte le théâtre, les décors, les costumes, la musique, les espoirs, les colères, les jalousies, les luttes, l’émotion, tous les potins qui montent jusqu’à sa loge. Et Nine, frémissante, écoute ; sa loge ! la loge où Lucet revêt ses costumes et parachève la minutie de sa toilette du soir.

Comme Julien suit avidement la transformation qu’opère en Lucet le prodige de la beauté, le prestige du théâtre, le sortilège de l’amour ! Avec quelle impétuosité il suit, sur la bouche jolie et dans les yeux brillants de Luc, le récit troublant de toutes ces choses du théâtre où il semble que tant de mystères prennent place au delà de la rampe, entre les acteurs sortis de la foule et leur apparition sur la scène avec la machinerie et les trucs d’eux-mêmes, semblables aux machineries et aux trucs des dessous et des cintres !

Jeannine aime Luc Aubry, le beau petit acteur. Oh ! cette affection se tempère d’une telle dignité, d’une telle réserve, que l’on ne peut voir rien autre que la condescendance d’une protectrice où Julien craint de voir la troublante emprise de l’amour qui ne s’avoue pas, mais resplendit dans la tranquillité factice des regards et la douceur tremblante des mots.

Et voilà que l’enfant de chœur d’autrefois, jeune homme maintenant, a conduit à leur proche épanouissement sa grâce hier inutile et sa fraîcheur hier intangible. L’éclosion de ces élégances appelle désormais le geste caressant et la bouche complice… Ce serait une joie terrible et délicieuse de recevoir l’aveu de cette conjugaison des lèvres roses et des dents fleuries de clartés blanches, l’étreinte de ces pâles mains jolies, avides de sentir la douceur partagée d’autres mains ; ce serait douloureux et divin l’abandon de ces yeux où toute la beauté s’enferme en deux cercles de limpidité et d’où se veut répandre le charme de l’aveu bientôt arraché. Et puis ces formes grandissantes, d’avance, boivent les caresses pour lesquelles sont faits leurs contours délicats. Là c’est la place des lèvres communiant en un long et silencieux baiser ; là c’est la place des mains où les doigts brûlants prolongent de leurs lianes sensitives la sensibilité des paumes insatiables de touchers ; ici c’est la place des bras où la chair s’enlize dans la chair et s’abîme peu à peu, s’efface dans l’absorption d’un autre être qui la prend ; c’est là que les yeux se ferment abandonnant à l’âme le soin de voir le douloureux et tendre vase d’où, frisson à frisson, s’élève et s’exhale l’extase qui tue et revivifie le désir…

Jeannine détaille tout cela en parlant à Luc. Julien suit ses regards ; Nine n’oublie rien. Luc est à elle ! Elle est à Luc ! Et Julien tremble d’ignorer et de savoir…


Et des existences d’hommes se meuvent entre ces souffrances et ces joies dans le but unique de saisir un jour entre des bras, de boire entre des lèvres un peu d’une vie qui côtoie la leur et dont la beauté s’exprime auprès d’eux dans le mouvement furtif d’une main délicate, dans un regard, dans un souple contour de chair…


Julien aspire l’âpre joie d’avoir, sur la toile, à jamais fixé la beauté de son ami, puis offert cette vision claire aux gourmets de sensations rares. Il a conscience, sinon de renverser tout à fait l’Aphrodite exigeante, la Vache d’Or accapareuse, sotte, avide, cruelle, haineuse — au moins d’opposer à son image poncive et polluée, appât destructeur offert au rut, l’image de la réelle et toujours neuve Beauté.

Moins que jamais il la veut dérober l’Icône, à l’insu d’elle-même, en silence adorée ; et Luc se repose sur l’amicale assurance de Julien. Comme ils sont sans reproche l’un et l’autre, il ne leur déplaît pas que tout Paris apprenne leur amitié quelque étrange qu’elle soit. Tout Paris, d’ailleurs, a trop à se faire pardonner pour qu’il lui reste la possibilité de juger sévèrement.

Ils ont ensemble étudié ses tares et se récréent de les pénétrer chaque jour davantage, — Julien pour savourer toutes les ignominies connues et se venger par son mépris de ce monde clinquant et crapuleux ; — Lucet, pour apprendre à quelles gens son verbe harmonieux, comme dit Julien, va parler de beauté. Quand ils ont ensemble entendu dans quelque salon vanter ou bafouer les turpitudes mal dissimulées, leur amitié leur apparaît encore plus belle, plus saine, en regard de telles exibitions de laideur monstrueuse et de tumeurs prêtes à crever…


Luc finissait, sans se l’avouer, par trouver naturelle la pensée de cet attachement étroit à son ami dont le charme très grand dès longtemps avait séduit son cœur… Et par ces soirs très calmes après avoir bavardé théâtres et costumes, dans le somptueux atelier tendu de pourpres et d’ors vieillis, tandis que Julien se laissait aller aux graves rêveries sur le clavier du piano, Lucet plus d’une, fois avait été sur le point d’enlacer de ses bras le cou de Julien. Puis il se reprenait ; son geste las signifiait : à quoi bon !… et ses regards anxieux, dans le crépuscule, échappaient aux regards de Julien ; et Julien ignorait que de telles joies avaient été sur le point de frôler son âme endolorie…