Lucie Hardinge/Chapitre 23

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 23p. 254-265).



CHAPITRE XXIII.


Tout muets qu’ils étaient, ils étaient éloquents ; leurs gestes mêmes parlaient. On eût dit qu’ils avaient entendu parler d un monde racheté, ou d’un monde détruit. Une expression remarquable de surprise se peignait en eux ; mais l’observateur le plus habile, qui n’aurait eu d’autre témoignage que celui de ses yeux, n’aurait su dire si c’était de la joie ou de la tristesse ; mais c’était une de ces deux sensations poussée à l’extrême
Un conte d’hiver.



Dès que le radeau se fut mis en marche vent arrière, il me fut possible d’apprécier quels services je pouvais en attendre. La voile de perroquet volant était grande et elle tenait bien. J’avais apporté avec moi une ligne de lok, un sablier, un quart de cercle, une ardoise, etc., et je commençai à songer à estimer la route. Quand j’avais été pris de calme, j’avais supposé que l’Aurore était à deux cents milles de la terre. La ligne de lok m’apprit que le radeau avançait alors à raison d’un demi-nœud par heure ; ainsi donc, si je pouvais suivre une ligne droite pendant quinze à seize jours, j’avais encore une chance d’atteindre la terre. Je n’avais pourtant pas la présomption d’espérer qu’un pareil miracle s’opérerait en ma faveur, quoique, si j’eusse été dans la région des vents alizés, la chose n’eût pas été impossible. Quoi qu’il en fût, il y avait de quoi décourager le plus intrépide, de mettre une heure entière pour faire moins d’un mille, quand il y en avait deux cents à parcourir, et que tous les dangers de l’Océan étaient constamment suspendus sur une seule tête.

Quelle journée je passai ! Il y eut un moment ou le vent fraîchit assez pour me faire trembler pour ma plate-forme, que l’eau couvrit plus d’une fois, quoique la vergue de hune lui fît une sorte d’abri.

Vers le déclin du jour le vent tomba, et au coucher du soleil tout était rentré dans le calme ordinaire. Je pouvais être à huit ou neuf milles de l’endroit où l’Aurore avait péri, sans tenir compte de l’influence des courants, qui pouvaient m’avoir entraîné beaucoup plus loin, ou m’avoir ramené, à mon insu, au point de départ. Je profitai de la dernière lueur de jour pour examiner avec anxiété l’horizon ; mais rien n’était visible.

La nuit fut aussi paisible que les précédentes ; mais il n’en fut pas de même de mon sommeil, qui fut continuellement agité. Mes pensées se reportaient sur ma sœur, sur Lucie, sur M. Hardinge, et sur Clawbonny, que je voyais déjà en la possession de Jacques Wallingford. Mon cousin était triomphant du succès de ses artifices. L’instant d’après, il me semblait que Lucie avait acheté cette propriété, et qu’elle y demeurait avec André Drewett, dans une belle maison qu’elle venait de faire construire dans le goût moderne.

Vers le matin, je m’assoupis pour la quatrième ou la cinquième fois de la nuit ; et je me rappelle que j’éprouvais cette sorte de sensation singulière qui nous apprend que nous rêvons. Au milieu des imaginations qui me passèrent par l’esprit, il me sembla que j’entendais Marbre et Neb qui causaient ensemble. Ils parlaient d’une voix basse et solennelle ; et leurs paroles étaient si distinctes, que je ne perdais pas une seule syllabe.

— Non, Neb, disait Marbre, à ce qu’il me semblait, d’un ton lamentable que je ne lui avais jamais entendu prendre, même en parlant de son ermitage, il n’y a plus guère d’espoir de retrouver Miles à présent. J’ai senti que le pauvre garçon était perdu, quand j’ai été entraîné par ces mâts infernaux. Vous avez perdu un maître n° 1, Neb, c’est moi qui vous le dis, et vous pourriez en servir cent avant de retrouver son semblable.

— Moi n’en servir jamais d’autre, monsieur Marbre ; cela être certain comme l’Évangile ! Moi né dans la famille Wallingford, moi vivre et mourir dans la même famille.

— Oui, et cette famille, où est-elle à présent ? La plus jolie et la plus honnête fille de l’état d’York est partie la première. Je l’ai peu connue, mais avec quelle affection le pauvre Miles m’en parlait toujours ! J’aime bien ma petite nièce Kitty ; mais, Neb, c’était bien autre chose, allez ! Une sœur, voyez-vous, et une sœur comme celle-là ! À présent, c’est le tour de Miles, car il est au fond de la mer, et le bâtiment a coulé bas ; autrement nous l’aurions vu flotter quelque part. Pauvre Miles !

— Moi pas désespérer, monsieur Marbre. Maître nager comme un poisson, et maître n’être pas homme à perdre la tête. Lui nager peut-être encore.

— Tout ce qu’un homme peut faire, Neb, Miles l’aurait fait ; mais il ne peut nager pendant deux cents milles. Non, non, il faut nous résigner, Neb, la Providence nous l’a enlevé. Ah ! c’est que j’aimais ce garçon, mieux même qu’un Yankee n’aime les concombres.

On peut trouver que c’était là une singulière comparaison qui se présentait à mon esprit dans ses rêves ; mais Marbre la faisait souvent, et s’il suffisait, pour qu’elle fût juste, de manger de ce fruit à toute heure de la journée, on ne pouvait taxer le pauvre Marbre d’exagération.

— Tout le monde aimer maître Miles, répondait toujours dans mon rêve le bon nègre. Moi pas concevoir nous pouvoir retourner auprès du bon monsieur Hardinge, et lui dire nous revenir sans maître à moi.

— Ce sera une tâche pénible, Neb, mais je crains bien qu’il ne faille en passer par là. En attendant, couchons-nous, et tâchons de faire un somme ; car le vent va se lever d’un moment à l’autre, et alors nous n’aurons pas trop de tous nos yeux.

Après ces mots je n’entendis plus rien ; mais chaque parole avait retenti à mon oreille aussi distinctement que si les interlocuteurs avaient été à cinquante pas de moi. Je restai encore quelque temps dans la même position, espérant que le rêve continuerait, et que j’entendrais encore quelques mots de ceux que j’aimais tant ; mais ce fut sans succès. Alors je tombai sans doute dans un sommeil plus profond ; du moins je ne conserve aucun souvenir de ce qui se passa pendant plusieurs heures.

Cette fois je n’attendis pas que le soleil frappât mes paupières pour me réveiller ; dès le point du jour, j’étais sur pied. La mer était toujours aussi tranquille, et il y avait un calme parfait. L’horizon était encore chargé de vapeurs. Je commençai par porter mes premiers regards vers l’orient, où les objets étaient mieux éclairés ; puis les tournant lentement du côté opposé, je vis — non, ce n’était pas une illusion — je vis à six brasses de moi une embarcation. Je me frottai les yeux pour m’assurer que j’étais bien éveillé. Un second coup d’œil me convainquit, non-seulement que je ne me trompais pas, mais que c’était même ma chaloupe, celle dans laquelle le pauvre Neb avait été emporté par-dessus bord. Tout y semblait dans le meilleur ordre, et elle était gréée de deux mâts.

Cette embarcation avait donc résisté à la tempête, et les vents et les courants l’avaient rapprochée du radeau. Qu’était devenu Neb ? Il devait avoir gréé les mats ; car naturellement ces mats n’étaient point établis quand la chaloupe était à bord de l’Aurore. Un sentiment étrange s’empara de moi, comme si j’étais en présence de quelque intervention surnaturelle, et je m’écriai presque involontairement : — Oh ! du canot

— Oh ! répondit Marbre ; qui hèle ainsi ?

En même temps je vis paraître mon lieutenant, qui se levait du fond du canot. Neb était à côté de lui. La conversation de la nuit précédente avait été réelle, et ceux que j’avais pleurés comme perdus étaient à trente pieds de moi, sains, alertes et pleins d’ardeur. Il ne serait pas facile de dire qui fut le plus surpris de cette reconnaissance. Marbre, que la mer avait dû selon moi engloutir en balayant le radeau, était sain et sauf dans la chaloupe ; et moi, que les deux autres croyaient au fond de l’eau avec l’Aurore, j’étais sain et sauf sur le radeau ! Nous avions changé de place sans pouvoir nous expliquer ni pourquoi ni comment. Mais ce qui était bien certain, c’est que nous nous retrouvions tous les trois en chair et en os. Dès que le doute ne fut plus possible, nous nous assîmes et nous nous mîmes à sangloter comme trois enfants. Alors Neb, trop impatient pour attendre l’ordre de Marbre, se jeta à la mer et nagea jusqu’au radeau. Quand il fut sur la plate-forme, l’honnête garçon baisa mes mains mille et mille fois, sans pouvoir étouffer ses sanglots. Cette scène ne fut interrompue que par la voix tonnante de Marbre.

— Que faites-vous donc là, nègre infernal ? s’écria-t-il ; vous désertez votre poste, et vous me laissez tout seul ici pour diriger cette lourde chaloupe ! S’il survenait subitement un coup de vent, nous serions jolis garçons, n’est-ce pas ? et nous ne tarderions pas à faire un nouveau plongeon.

La vérité était que Marbre commençait à être honteux de la faiblesse qu’il avait montrée, et qu’il avait saisi le premier prétexte pour la dissimuler. Cependant Neb mit fin à cette saillie en plongeant de nouveau, et l’instant d’après il était auprès du lieutenant.

— Ah ! vous voilà bien, vous autres nègres, ne sachant jamais si vous devez partir ou rester, grommela Marbre tout en armant deux avirons. Vous me rappelez un grand chanteur, que j’ai entendu une fois à Liverpool ; un drôle de corps, qui, à la fin de chaque air, faisait des roulades et des cadences à perte de vue, sans savoir comment en sortir. Il n’est pas convenable que des hommes s’oublient ainsi, Neb. Si nous avons retrouvé celui que nous pensions perdu, ce n’est pas une raison pour déserter notre poste ou pour perdre la tête. — Miles, mon cher enfant, s’écria-t-il en s’élançant sur le radeau, dont la chaloupe était alors tout près, et en renvoyant Neb tout seul au large par la force de son élan ; — Miles, mon cher enfant, Dieu soit loué ! — Et il serrait mes deux mains comme dans un étau. — Je ne sais pas comment cela se fait, mais depuis que j’ai trouvé ma mère et la petite Kitty, je ne suis plus qu’une femmelette. Je suppose que c’est ce que vous appelez l’affection domestique.

Marbre eut un nouveau mouvement de faiblesse, et ses sanglots ne furent pas moins convulsifs que ceux de Neb.

Cependant quelques minutes après nous commencions à nous remettre et à aviser à ce qu’il fallait faire.

La chaloupe fut amarrée au radeau, et nous nous assîmes sur la plate-forme pour nous raconter la manière dont chacun de nous avait été sauvé. Neb commença. J’ai déjà dit comment la chaloupe avait été entraînée par les vagues et la violence de la tempête était telle que je n’avais pas douté un instant qu’elle n’eût été engloutie. Il est vrai que je ne l’avais plus aperçue après qu’elle s’était enfoncée derrière la première montagne d’eau sous le vent, car nous avions trop à faire, à bord du bâtiment, pour regarder autour de nous. Le nègre était parvenu à empêcher le canot de chavirer, en vidant l’eau qui le remplissait ; il dériva sous le vent, et le pauvre diable nous décrivit de la manière la plus énergique ses sensations, en voyant avec quelle rapidité il s’éloignait de l’Aurore. Toutefois, dès que le vent le permit, il établit les mâts, et mit deux voiles de lougre, avec tous les ris pris, faisant des bordées de trois ou quatre milles de longueur dans la direction du vent. Ce parti, pris à propos, fut sûrement la cause de notre salut à tous. Au bout de quelques heures, il aperçut la forêt mobile de mâts et d’agrès sur le sommet d’une vague, et bientôt après, Marbre lui-même, à demi noyé, qui s’était cramponné à la hune. Il fallut bien encore une heure avant que Neb pût approcher assez pour se faire entendre de Marbre, et encore plus longtemps pour qu’il pût le recueillir dans le canot. Les forces de mon pauvre lieutenant étaient épuisées, et une minute de plus, il était perdu.

L’eau les vivres ne leur manquaient pas ; par mon ordre, il y avait toujours dans chaque canot un baril d’eau fraîche ; et il paraît que le cuisinier, qui était un épicurien à sa manière, était dans l’habitude de cacher dans le fond de la chaloupe un sac de biscuits et quelques morceaux de choix de bœuf et de porc, pour son usage particulier. Toutes ces provisions avaient un peu souffert par le contact de l’eau salée, mais elles étaient encore mangeables, et ni Marbre ni Neb n’étaient en position de se montrer bien difficiles.

Marbre avait repris naturellement la direction de la chaloupe ; par malheur, il courut un long bord dans le nord, dans l’intention de virer, afin de se rapprocher de l’endroit où il pensait que je pouvais être pour venir à mon secours. Ce fut pendant ce temps que je rencontrai le radeau et que j’en pris possession. Le calcul de Marbre était excellent au fond ; mais, sans doute, il n’arriva au point qu’il avait en vue qu’après que l’Aurore avait coulé bas. Le radeau et la chaloupe étaient trop bas pour être vus à quelque distance ; il est probable que nous n’étions pas à plus de dix à douze milles l’un de l’autre pendant la plus grande partie de la journée où j’avais été sur le radeau ; car c’était vers trois heures après-midi que Marbre avait mis la barre au vent pour me rejoindre. Cette direction l’amena près du radeau vers minuit, et alors eut lieu à quelques brasses de moi la conversation que j’ai rapportée. J’avais été vivement touché de la manière dont Marbre et Neb avaient parlé de mon sort ; à les entendre, il semblait que c’était moi qui étais le plus à plaindre ; ils oubliaient qu’ils avaient été enlevés l’un et l’autre du bâtiment par les lames furieuses, et ils ne songeaient pas au danger qu’ils avaient couru. Je ne pourrais exprimer tout ce que je ressentis en cette occasion ; mais les événements de cette matinée et les preuves d’attachement sans bornes que me donnaient ainsi mes deux anciens compagnons firent sur mon cœur une impression que le temps n’a jamais effacée, et qu’il n’effacera jamais.

Ces explications nous prirent plus d’une heure ; je sentis qu’il était temps de penser un peu à notre situation, qui était assez précaire, quoique Marbre et Neb parussent convaincus que tous les dangers que nous pouvions courir à présent n’étaient que des bagatelles. J’avais été sauvé miraculeusement, ils ne se rappelaient pas autre chose ; mais quand le soleil parut, une brise se leva de l’est, et l’agitation du radeau me convainquit bientôt que j’aurais couru de grands risques si je n’avais pas été si providentiellement secouru. Marbre, lui, ne s’inquiétait de rien ; sa position actuelle, comparée à celle où il s’était trouvé si récemment, sans nourriture, sans eau, sans provision d’aucune espèce, était une sorte de paradis. Néanmoins il n’y avait pas de temps à perdre, et nous avions une longue route à faire dans la chaloupe avant de pouvoir nous croire le moins du monde en sûreté.

Mes deux compagnons avaient mis leur embarcation en aussi bon ordre que les circonstances le permettaient, mais elle manquait de lest pour pouvoir forcer de voiles, et ils avaient éprouvé cet inconvénient, surtout Neb, quand il avait voulu porter au plus près. Il me fut facile de comprendre, par son récit de tous les périls auxquels il avait été exposé, — quoiqu’il n’en eût parlé qu’incidemment et sans le moindre dessein de se faire valoir, — qu’il n’avait fallu rien moins que l’attachement inaltérable qu’il me portait pour l’empêcher de s’éloigner vent arrière, pour sauver sa propre vie. Nous avions les moyens d’y remédier, et nous nous mîmes à transporter dans la chaloupe tous les effets que j’avais placés sur la plate-forme ; ils formaient une cargaison qui lui donnerait de la stabilité. Dès que cela fut fait, nous passâmes à bord de la chaloupe, et nous gouvernâmes au plus près sous nos voiles de lougre, toujours aux bas ris.

Je ne m’éloignai pas du radeau sans un sentiment de regret ; les matériaux qui le composaient étaient tout ce qui restait à présent de l’Aurore, et puis les heures d’anxiété et de solitude que j’y avais passées ne pouvaient être facilement oubliées ; aujourd’hui encore elles sont présentes à mon esprit, et m’inspirent de profondes et, je l’espère, de salutaires réflexions. Le vent commençait à souffler par bouffées assez vives.

Nous gouvernâmes d’abord au sud, la brise continuant à augmenter de violence, et la mer à monter, à tel point que, loin d’avancer, nous perdions plutôt sur le chemin que nous avions fait. Marbre fut d’avis qu’il valait mieux changer de bord : il supposait qu’il devait y avoir un courant dans la direction du sud-est, et nous virâmes vent arrière. Après avoir porté au nord pendant quelque temps, nous rencontrâmes de nouveau le radeau, preuve trop certaine que nous ne gagnions nullement au vent. Je me déterminai alors à amarrer la chaloupe aux débris, et à m’en servir comme d’une sorte d’ancre flottante tant que le mauvais temps durerait. Nous eûmes quelque peine à y parvenir ; mais nous réussîmes enfin à nous rapprocher assez du côté sous le vent de la hune, pour attacher un bout de corde, qui était dans la chaloupe, à un des pitons de la hune. L’embarcation dériva alors il une distance suffisante sous le vent du radeau, où elle fit tête à la lame.

Nous reconnûmes bientôt l’avantage de cet expédient ; la chaloupe n’embarquait presque plus d’eau, et nous n’étions pas obligés d’être continuellement sur le qui-vive, à cause des rafales qui se succédaient de dix minutes en dix minutes, avec une force qui eût pu nous devenir funeste. Le temps s’obscurcissait alors, et il arriva un moment où nous ne pouvions pas voir à cent pas de nous, à cause du grésil qui remplissait l’atmosphère. Pleins de la confiance du marin, nous qui n’étions que comme une bulle de savon au milieu des vagues courroucées de l’Atlantique, nous nous assîmes tranquillement, causant tantôt du passé, tantôt de l’avenir. Nous avions une bonne chaloupe, des provisions en abondance, et je ne crois pas qu’aucun de nous éprouvât de vives inquiétudes sur son sort. Avec un temps ordinaire, nous pouvions en une semaine gagner un port d’Angleterre, et même, pour peu que le vent fût favorable, il ne nous faudrait que deux ou trois jours.

— Il va sans dire, Miles, dit Marbre dans le cours de la conversation, que votre police d’assurance couvrira complètement toutes vos pertes. Vous n’avez pas oublié de comprendre le fret dans les risques ?

— Tout au rebours, Moïse, je me considère comme un homme ruiné ; songez aux circonstances qui ont amené la perte du navire : l’attaque du Rapide, la manière dont nous nous sommes débarrassés de l’équipage anglais. Les assureurs ne manqueront pas de bonnes raisons pour ne pas payer la police.

— Ah ! les scélérats ! Voilà qui est plus mal que je ne pensais ; heureusement que vous avez un port soigné qui vous attend à Clawbonny.

J’allais expliquer à Marbre pourquoi mon bien héréditaire courait autant de risques que l’assurance, lorsqu’une sorte d’ombre se répandit sur la chaloupe, et il me sembla que le clapotement de l’eau augmentait en même temps. Nous étions assis tous les trois, regardant du côté sous le vent, et la même impulsion nous fit tourner la tête. Marbre jeta un cri affreux, et tout mon sang se glaça dans mes veines. Tout au plus à cent pieds de nous était un grand navire, qui traçait dans l’Océan un sillon si profond, que l’eau remontait jusqu’aux écubiers, et il refoulait devant lui une montagne d’écume, tandis qu’il avançait sur nous sous ses bonnettes basses et hautes, qui s’étendaient sur la mer comme un nuage immense ; à peine avions-nous eu le temps de l’apercevoir, qu’il nous touchait presque. En s’élevant sur une lame, ses flancs noirs se montrèrent hors de l’Océan, étincelants et luisants, ainsi que les bouches béantes de ses canons. Neb était à l’avant de la chaloupe, et moi à l’arrière ; j’étendis le bras par instinct pour éviter le danger, car il me semblait que, dans son premier bond, le navire allait nous broyer sous sa quille. Sans la force et la présence d’esprit de Neb, nous étions perdus, car il n’y avait pas à songer à gagner le radeau à la nage, contre une mer aussi houleuse ; et quand nous y serions parvenus, quelle mort affreuse ne nous eût pas attendus, dénués de toutes provisions ! Mais Neb saisit l’aussière qui nous amarrait au radeau, et lança la chaloupe en avant de toute sa longueur, avant que l’ancre de bossoir à bâbord de la frégate nous eût écrasés. Quoi qu’il en fût, je portai vivement la main à la gueule du troisième canon quand le navire passa en écumant à côté de nous. Nous étions sauvés ; tous les trois nous poussâmes ensemble un grand cri. Jusqu’à ce moment, personne de la frégate ne s’était aperçu de notre présence ; mais nos cris donnèrent l’alarme, et la poupe de la frégate se couvrit d’officiers ; parmi eux était un homme a cheveux gris, qu’à son uniforme je reconnus pour le capitaine ; il fit un geste, leva le bras, et je compris qu’un commandement venait d’être donné, car la poupe fut évacuée en un instant.

— Par saint George ! s’écria Marbre, voilà quelques secondes que j’étais à généraliser dans ce sens, Miles.

— Mieux eût valu cent fois agir ; mais la frégate s’apprête à virer, et l’on va nous recueillir. Que Dieu en soit béni !

C’était un beau spectacle pour un marin de voir la manière dont le vieux capitaine gouvernait son navire ; à peine nous avait-il dépassés que je vis commencer les dispositions nécessaires pour serrer la toile. Au moment où elle nous abritait sous ses énormes ailes, la frégate avait toutes les voiles grand largue qu’elle pouvait porter, avec ses bonnettes. La grande voile fut carguée presque aussitôt que le capitaine eut fait le signal avec son bras, puis les perroquets flottèrent en même temps. L’instant d’après les vergues étaient couvertes de monde ; la toile fut serrée. Pendant que cette manœuvre s’exécutait, toutes les bonnettes vinrent à bas toutes ensemble comme un oiseau qui plie ses ailes ; les boute-hors disparurent presque aussitôt.

— Regardez, Miles ! s’écria Marbre enchanté ; quoique ce soit un infernal Anglais, ce luron-là n’oublie rien ; il met chaque chose à sa place comme une vieille femme qui serre son fil et ses aiguilles. Je vous garantis que c’est une vieille lame qui a le fil.

— Certes, le bâtiment est bien manœuvré, et son équipage travaille comme des gens qui comprennent qu’il y a des vies à sauver.

Pendant que nous échangions ces paroles, la frégate avait été réduite à ses trois huniers, à sa brigantine, à son foc et à sa misaine ; alors les vergues furent amenées, et elles se couvrirent de vestes bleues comme une ruche autour de laquelle se groupent les abeilles. À peine avions-nous pu suivre de l’œil ce mouvement, que les matelots disparurent, et les vergues furent hissées de nouveau avec les voiles, avec les ris pris. Aussitôt la frégate, qui avait lofé à l’instant où les bonnettes avaient été serrées, vint au plus près du vent, et commença à faire jaillir l’eau au-dessus de sa vergue de civadière, en affrontant les vagues sans paraître y faire aucune attention. Le vieux marin qui dirigeait toute la manœuvre ne se fut pas plus tôt assuré de la force du vent contre lequel il avait à lutter, que la grande voile fut amurée.

La frégate était alors sous la voilure la plus fringante qu’il fût possible de porter par une brise aussi forte, portant ses basses voiles et des ris à ses huniers ; chargée de voiles, elle pouvait les diminuer en un instant.

Malgré l’imminence du péril auquel nous venions récemment d’échapper, nous ne perdions pas un seul des mouvements de la frégate, et nous les considérions tous les trois avec la satisfaction d’un connaisseur qui est en extase devant un beau tableau.

Pendant que la frégate diminuait de voiles et venait au plus près, elle s’était éloignée de plus d’un quart de mille. Il nous fallait donc attendre qu’elle pût courir des bordées dans la direction où nous étions. En effet, elle courut un bord au sud, et quand elle fut sur la même ligne que la chaloupe, elle vira vent devant et vint vers nous, ses vergues brassées au plus près, mais ayant le vent presque par son travers. Quand elle ne fut plus qu’à une encâblure, les basses voiles furent carguées. Alors le noble navire passa si près de nous en ayant la lame par le travers, qu’il put nous parler. Le vieil officier se tenait dans le passavant du vent avec un porte-voix, et il nous héla dès que nous fûmes à portée de l’entendre. Au lieu de nous faire des questions pour satisfaire sa curiosité, il nous communiqua ses intentions.

— Je mettrai en panne quand je vous aurai dépassés, s’écria-t-il. Vous pourrez alors arriver sous ma poupe le plus près possible, et nous vous jetterons une amarre.

Dès que la frégate eut assez d’espace, elle vira donc vent arrière, en changeant les amures et en brassant carré la grande vergue.

Quand le bâtiment fut immobile, Neb largua l’amarre, et Marbre et lui armèrent deux avirons. Nous arrivâmes sans trop de peine et en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, sur la frégate, avec une vitesse incroyable. Je gouvernai et passai si près du gouvernail de la frégate, que je craignis un instant de m’être trop approché. Un cordage nous fut jeté comme nous passions devant la hanche sous le vent, et les matelots nous halèrent le long du bord. Nous fûmes bientôt sur le gaillard d’arrière ; un vieillard aux épaules carrées, de l’air le plus respectable, en petit uniforme de commandant, me reçut les bras ouverts, avec une franche cordialité.

— Soyez le bienvenu à bord du Breton, me dit-il vivement. Je remercie Dieu de m’avoir mis à même de vous secourir. Il y a sans doute peu de temps que votre bâtiment s’est perdu, car vous ne paraissez pas avoir souffert. Quand vous serez reposé, je vous serai obligé de m’apprendre le nom de votre bâtiment et les particularités du désastre. C’est sans doute pendant la dernière tempête qu’il a eu lieu. On ne saurait croire tous les ravages qu’elle a faits le long des côtes. Je vois que vous êtes Américains, et que votre chaloupe a été construite à New-York ; mais les hommes qui sont dans la détresse sont tous des compatriotes.

On n’aurait pu désirer une réception plus bienveillante. Tant que je restai avec le capitaine Rowley, — c’était le nom de cet officier, — il fut toujours le même à notre égard. J’aurais été son fils qu’il n’aurait pu me traiter avec plus de bonté. Il me fit partager sa chambre et asseoir à sa table. Je lui racontai en peu de mots ce qui nous était arrivé. Je ne crus pourtant pas nécessaire de parler de notre rencontre avec le Rapide. Je me bornai à lui dire la manière dont nous avions échappé à un corsaire français, et je le laissai libre de conclure que c’était dans cette occasion que le reste de mon équipage m’avait été enlevé. Ma réserve au sujet de l’autre capture n’étonnera personne ; c’était une nécessité de ma position.

Dès que j’eus fini mon histoire, que j’abrégeai le plus possible, le capitaine Rowley me serra de nouveau la main et me répéta que j’étais mille fois le bienvenu. Marbre fut recommandé à l’hospitalité des lieutenants, Neb aux soins des domestiques de la chambre. On tint un moment conseil au sujet de la chaloupe ; il fut décidé qu’on l’abandonnerait, après en avoir retiré ce qu’elle contenait, le Breton n’ayant point de place pour l’arrimer. Du passavant je jetai un triste regard sur ce dernier débris de l’Aurore. C’était plus de quatre-vingt mille dollars que la mer m’enlevait en engloutissant ce navire et sa cargaison !