Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 44

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (IIp. 336-350).
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CHAPITRE XLIV[1]


Un soir, vers les cinq heures, en revenant des Tuileries, le ministre fit appeler Lucien dans son cabinet. Notre héros le trouva pâle comme la mort.

— Voici une affaire, mon cher Leuwen. Il s’agit pour vous de la mission la plus délicate… »

À son insu, Lucien prit l’air altier du refus, et le ministre se hâta d’ajouter :

— … et la plus honorable.

Après ces mots, l’air sec et hautain de Lucien ne se radoucit pas beaucoup. Il n’avait pas grande idée de l’honneur que l’on peut acquérir en servant avec 900 francs.

Son Excellence continua :

— Vous savez que nous avons le bonheur de vivre sous cinq polices… mais vous savez comme le public et non comme il faut savoir pour agir avec sûreté. Oubliez donc, de grâce, tout ce que vous croyez savoir là-dessus. Pour être lus, les journaux de l’opposition enveniment toutes choses. Gardez-vous de confondre ce que le public croit vrai avec ce que je vous apprendrai, autrement vous vous tromperez en agissant. N’oubliez pas surtout, mon cher Leuwen, que le plus vil coquin a de la vanité, et de l’honneur à sa manière. Aperçoit-il le mépris chez vous, il devient intraitable… Pardonnez ces détails, mon ami, je désire vivement vos succès…

— Ah ! se dit Lucien, j’ai aussi de la vanité comme un vil coquin. Voilà deux phrases trop rapprochées, il faut qu’il soit bien ému ! »

Le ministre ne songeait déjà plus à amadouer Lucien ; il était tout à sa douleur. Son œil hagard se détachait sur des joues d’une pâleur mortelle, en tout, c’était l’air du plus grand trouble. Il continua :

— Ce diable de général N…[2] ne pense qu’à se faire lieutenant général. Il est, comme vous le savez, chef de la police du Château. Mais ce n’est pas tout : il veut être ministre de la Guerre et, comme tel, se montrer habile dans la partie la plus difficile ; et, à vrai dire, la seule difficile de ce pauvre ministère, ajouta avec mépris le grand administrateur : veiller à ce que trop d’intimité ne s’établisse pas entre les soldats et les citoyens, et cependant maintenir entre eux les duels suivis de mort à moins de six par mois.

Lucien le regarda.

— Pour toute la France, reprit le ministre ; c’est le taux arrêté dans le Conseil des ministres. Le général N… s’était contenté jusqu’ici de faire courir dans les casernes ces bruits d’attaques et de guet-apens commis par des gens du bas peuple, par des ouvriers, sur des militaires isolés. Ces classes sont sans cesse rapprochées par la douce égalité ; elles s’estiment : il faut donc, pour les désunir, un soin continu dans la police militaire. Le général N… me tourmente sans cesse pour que je fasse insérer dans mes journaux des récits exacts de toutes les querelles de cabaret, de toutes les grossièretés de corps de gardes, de toutes les rixes d’ivrognes, qu’il reçoit de ses sergents déguisés. Ces messieurs sont chargés d’observer l’ivresse sans jamais se laisser tenter. Ces choses font le supplice de nos gens de lettres. « Comment espérer, disent-ils, quelque effet d’une phrase délicate, d’un trait d’ironie de bon goût, après ces saletés ? Qu’importent à la bonne compagnie des succès de cabaret, toujours les mêmes ? À l’exposé de toutes ces vilenies, le lecteur un peu littéraire jette le journal et ajoute, non sans raison, quelque mot de méprissur les gens de lettres salariés.

Il faut avouer, continua le ministre en riant, que, quelque adresse qu’y mettent messieurs de la littérature, le public ne lit plus ces querelles dans lesquelles deux ouvriers maçons auraient assassiné trois grenadiers, armés de leurs sabres, sans l’intervention miraculeuse du poste voisin. Les soldats, même dans les casernes, se moquent de cette partie de nos journaux, que je fais jeter dans les corridors. Dans cet état de choses, ce diable de N…, tourmenté par les deux étoiles qui sont sur ses épaulettes, a entrepris d’avoir des faits. Or, mon ami, ajouta le ministre en baissant la voix, l’affaire Kortis[3], si vertement démentie dans nos journaux d’hier matin, n’est que trop vraie. Kortis, l’un des hommes les plus dévoués du général N…, un homme à 300 francs par mois, a entrepris mercredi passé de désarmer un conscrit bien niais qu’il guettait depuis huit jours. Ce conscrit fut mis en sentinelle au beau milieu du pont d’Austerlitz[4] à minuit. Une demi-heure après, Kortis s’avance en imitant l’ivrogne. Tout à coup, il se jette sur le conscrit et veut lui arracher son fusil. Ce diable de conscrit, si niais en apparence et choisi sur sa mine, recule deux pas et campe au Kortis un coup de fusil dans le ventre. Le conscrit s’est trouvé être un chasseur des montagnes du Dauphiné. Voilà Kortis blessé mortellement, mais le diable c’est qu’il n’est pas mort.

— Voici l’affaire. Maintenant, le problème à résoudre : Kortis sait qu’il n’a que trois ou quatre jours à vivre, qui nous répond de sa discrétion ?

On (id est le Roi) vient de faire une scène épouvantable au général N… Malheureusement je me suis trouvé sous la main, on a prétendu que moi seul avais le tact nécessaire pour faire finir cette cruelle affaire comme il faut. Si j’étais moins connu, j’irais voir Kortis, qui est à l’hôpital de…, et étudier les personnes qui approchent son lit. Mais ma présence seule centuplerait le venin de cette affaire.

Le général N… paie mieux ses employés de police que moi les miens ; c’est tout simple : les garnements qu’il surveille inspirent plus de craintes que ceux qui sont la pâture ordinaire de la police du ministère de l’Intérieur. Il n’y a pas un mois que le général N… m’a enlevé deux hommes, ils avaient cent francs de traitement chez nous, et quelques pièces de cinq francs par-ci, par-là quand il leur arrivait de faire de bons rapports. Le général leur a donné deux cent cinquante francs par mois, et je n’ai pu lui parler qu’en riant de ces moyens d’embauchage fort ridicules. Il doit être furieux de la scène de ce matin et des éloges dont j’ai été l’objet en sa présence, et presque à ses dépens. Un homme d’esprit comme vous devine la suite : si mes agents font quelque chose qui vaille auprès du lit de douleur de Kortis, ils auront soin de remettre leur rapport dans mon cabinet cinq minutes après qu’ils m’auront vu sortir de l’hôtel de la rue de Grenelle, et une heure auparavant le général N… les aura interrogés tout à son aise[5].

Maintenant, mon cher Leuwen, voulez-vous me tirer d’un grand embarras ?

Après un petit silence, Lucien répondit :

— Oui, monsieur. »

Mais l’expression de ses traits était infiniment moins rassurante que sa réponse. Lucien continua d’un air glacial :

— Je suppose que je n’aurai pas à parler au chirurgien.

— Très bien, mon ami, très bien ; vous devinez le point de la question, se hâta de répondre le ministre. Le général N… a déjà agi, et trop agi. Ce chirurgien est une espèce de colosse, un nommé Monod, qui ne lit que le Courrier français au café près l’hôpital, et qui enfin, à la troisième tentative de l’homme de confiance de N… a répondu à l’offre de la croix par un coup de poing effectif qui a considérablement refroidi le zèle de l’homme de N… et, qui plus est, fait scène dans l’hôpital.

« Voilà un jean foutre, s’est écrié Monod, qui me propose simplement d’empoisonner avec de l’opium le blessé du numéro 13 ! »

Le ministre, dont le ton avait été jusque-là vif, serré, sincère, se crut obligé de faire deux ou trois phrases éloquentes comme le Journal de Paris sur ce que, quant à lui, jamais il n’eût fait parler au chirurgien.

Le ministre ne parlait plus. Lucien était violemment agité. Après un silence inquiétant, il finit par dire au ministre :

— Je ne veux pas être un être inutile. Si j’obtiens de Votre Excellence de me conduire envers Kortis comme ferait le parent le plus tendre, j’accepte la mission.

— Cette condition me fait injure, s’écria le ministre d’un air affectueux. Et réellement les idées d’empoisonnement ou seulement d’opium lui faisaient horreur.

Lorsqu’il avait été question, dans le conseil, d’opium pour calmer les douleurs du malheureux Kortis, il avait pâli.

— Rappelons-nous, ajouta-t-il avec effusion, l’opium tant reproché au général Bonaparte sous les murs de Jaffa. Ne nous exposons pas à être en butte pour toute la vie aux calomnies des journaux républicains et, ce qui est bien pis, des journaux légitimistes, qui pénètrent dans les salons.

Ce mouvement vrai et vertueux diminua l’angoisse horrible de Lucien. Il se disait :

« Ceci est bien pis que tout ce que j’aurais pu rencontrer au régiment. Là, sabrer ou même fusiller, comme à…, un pauvre ouvrier égaré, ou même innocent ; ici, se trouver mêlé toute la vie à un affreux récit d’empoisonnement. Si j’ai du courage, qu’importe la forme du danger ? »

Il dit d’un ton résolu :

— Je vous seconderai, monsieur le comte. Je me repentirai peut-être toute ma vie de ne pas tomber malade à l’instant, garder le lit réellement huit jours, ensuite revenir au bureau, et, si je vous trouvais trop changé, donner ma démission. Le ministre est trop honnête homme (et il pensait : trop engagé avec mon père) pour me persécuter avec les grands bras de son pouvoir, mais je suis las de reculer devant le danger. (Ceci fut dit avec une chaleur contenue.) Puisque la vie, au XIXe siècle, est si pénible, je ne changerai pas d’état pour la troisième fois. Je vois très bien à quelle affreuse calomnie j’expose tout le reste de ma vie ; je sais comme est mort M. de Caulaincourt. Je vais donc agir avec la vue continue, à chaque démarche, de la possibilité de la justifier dans un mémoire imprimé.

— Peut-être, monsieur le comte, eût-il été mieux, même pour vous, de laisser ces démarches à des agents recouverts par l’épaulette : le Français pardonne beaucoup à l’uniforme…

Le ministre fit un mouvement.

— Je ne veux, monsieur, ni vous donner des conseils, non demandés ni d’ailleurs tardifs, ni encore moins vous insulter. Je n’ai pas voulu vous demander une heure pour réfléchir, et naturellement j’ai pensé tout haut.

Cela fut dit d’un ton si simple, mais en même temps si mâle, que la figure morale de Lucien changea aux yeux du ministre.

« C’est un homme, et un homme ferme, pensa-t-il. Tant mieux ! J’en maudirai moins l’effroyable paresse de son père. Nos affaires de télégraphe sont enterrées à jamais, et je puis en conscience fermer la bouche à celui-ci par une préfecture. Ce sera une façon fort honnête de m’acquitter avec le père, s’il ne meurt pas d’indigestion d’ici là, et en même temps de lier son salon. »

Ces réflexions furent faites plus vite qu’elles ne sont lues.

Le ministre prit le ton le plus mâle et le plus généreux qu’il put. Il avait vu la veille la tragédie d' Horace de Corneille, fort bien jouée.

« Il faut se rappeler, pensa-t-il, des intonations d’Horace et de Curiace s’entretenant ensemble après que Flavian[6] leur a annoncé leur combat futur. »

Sur quoi le ministre, usant de sa supériorité de position, se mit à se promener dans son cabinet, et à se dire :

(Ici deux vers)

Lucien avait pris son parti.

« Tout retard, se dit-il, est un reste d’incertitude ; et une lâcheté, pourrait ajouter une langue ennemie. »

À ce nom terrible qu’il se prononça à soi-même, il se tourna vers le ministre qui se promenait d’un air héroïque.

— Je suis prêt, monsieur. Le ministère de l’Intérieur a-t-il fait quelque chose dans cette affaire ?

— En vérité, je l’ignore.

— Je vais voir où en sont les choses, et je reviens. »

Lucien courut dans le bureau de M. Desbacs et, sans se compromettre en aucune façon, l’envoya aux informations dans les bureaux. Il rentra bien vite.

— Voici, dit le ministre, une lettre qui place sous vos ordres tout ce que vous rencontrerez dans les hospices, et voici de l’or.

Lucien s’approcha d’une table pour écrire un mot de reçu.

— Que faites-vous là, mon cher ? Un reçu entre nous ? dit le ministre, avec une légèreté guindée.

— Monsieur le comte, tout ce que nous faisons ici peut un jour être imprimé, répondit Lucien avec le sérieux d’un homme qui dispute sa tête à l’échafaud.

Ce regard ôta toute leur facilité aux manières de Son Excellence.

« Attendez-vous à trouver auprès du lit de Kortis un agent du National ou de la Tribune. Surtout, pas d’emportements, pas de duel avec ces messieurs. Vous sentez quel immense avantage pour eux, et comme le général N… triompherait de mon pauvre ministère.

— Je vous réponds que je n’aurai pas de duel, du moins du vivant de Kortis.

— Ceci est l’affaire du jour. Dès que vous aurez fait ce qui est possible, cherchez-moi partout. Voici mon itinéraire. Dans une heure, j’irai aux Finances, de là chez…, chez… Vous m’obligerez sensiblement en me tenant au courant de tout ce que vous ferez.

— Votre Excellence m’a-t-elle mis au courant de tout ce qu’elle a fait ? dit Lucien d’un air significatif.

— D’honneur ! dit le ministre. Je n’ai pas dit un mot à Crapart. De mon côté, je vous livre l’affaire vierge.

— Votre Excellence me permettra de lui dire, avec tout le respect que je lui dois, que dans le cas où j’aperçois quelqu’un de la police, je me retire. Un tel voisinage n’est pas fait pour moi.

— De ma police, oui, mon cher aide de camp. Mais puis-je être responsable envers vous des sottises que peuvent faire les autres polices ? Je ne veux ni ne puis rien vous cacher. Qui me répond qu’aussitôt après mon départ on n’a pas donné la même commission à un autre ministre ? L’inquiétude est grande au Château. L’article du National est abominable de modération. Il y a une finesse, une hauteur de mépris… On le lira jusqu’au bout dans les salons. Ce n’est point le ton de la Tribune… Ah ! ce Guizot qui n’a pas fait M. Carrel conseiller d’État !

— Il eût refusé mille fois. Il vaut mieux être candidat à la République française que conseiller d’État. Un conseiller d’État a douze mille francs, et il en reçoit trente-six pour dire ce qu’il pense. D’ailleurs, son nom est dans toutes les bouches. Mais fût-il lui-même auprès du lit de Kortis, je n’aurai pas de duel.

Cet épisode de vrai jeune homme, dit avec feu, ne parut pas plaire infiniment à Son Excellence.

— Adieu, adieu, mon cher, bonne chance. Je vous ouvre un crédit illimité, et tenez-moi au courant. Si je ne suis pas ici, soyez assez bon pour me chercher.

Lucien retourna à son cabinet avec le pas résolu d’un homme qui marche à l’assaut d’une batterie. Il n’y avait qu’une petite différence : au lieu de penser à la gloire, il voyait l’infamie.

Il trouva Desbacs dans son bureau.

— La femme de Kortis a écrit. Voici sa lettre. Lucien la prit.

« … Mon malheureux époux n’est pas entouré de soins suffisants à l’hôpital. Pour que mon cœur puisse lui prodiguer les soins que je lui dois, il faut de toute nécessité que je puisse me faire remplacer auprès de ses malheureux enfants qui vont être orphelins… Mon mari est frappé à mort sur les marches du trône et de l’autel… Je réclame de la justice de Votre Excellence… »

« Au diable l’excellence ! pensa Lucien. Je ne pourrai pas dire que la lettre m’est adressée… »

— Quelle heure est-il ? dit-il à Desbacs. Il voulait avoir un témoin irrécusable.

— Six heures moins un quart. Il n’y a plus un chat dans les bureaux.

Lucien marqua cette heure sur une feuille de papier. Il appela le garçon de bureau espion.

— Si l’on vient me demander dans la soirée, dites que je suis sorti à six heures.

Lucien remarqua que l’œil de Desbacs, ordinairement si calme, était étincelant de curiosité et d’envie de se mêler.

« Vous pourriez bien n’être qu’un coquin, mon ami, pensa-t-il, ou peut-être même un espion du général N… »

— C’est que, tel que vous me voyez, reprit-il d’un air assez indifférent, j’ai promis d’aller dîner à la campagne. On va croire que je me fais attendre comme un grand seigneur.

Il regardait l’œil de Desbacs, qui à l’instant perdit tout son feu.

  1. Kortis.
  2. Rumigny.
  3. Modèle : Corteys
  4. Stendhal avait laissé en blanc le nom du pont, il ne le désigne que plus loin. N. D. L. E.
  5. On me. — Je ne dis point : il jouissait des doux épanchements de la tendresse maternelle, des conseils si doux du cœur d’une mère, comme dans les romans vulgaires. Je donne la chose elle-même, le dialogue, et me garde de dire ce que c’est en phrases attendrissantes. C’est pour cela que le présent roman sera inintelligible pour les femmes de chambre même à voiture, comme lady Dijon, 24 novembre 1834. Temps chaud, sirocco presque trop doux et mal à la tête.
  6. Stendhal, dont la mémoire est infidèle écrit Fabien, N. D. L. E.