Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 59

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (Volume IIIp. 254-262).
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CHAPITRE LIX[1]


Depuis le commencement de la session, le métier de Lucien était fort amusant. M. des Ramiers, le plus moral, le plus fénelonien des rédacteurs du journal ministériel par excellence, récemment nommé député à Escorbiac, dans le Midi, à une majorité de deux voix, faisait une cour assidue au ministre et à madame la comtesse de Vaize. Sa morale douce et conciliante avait fait la conquête de M. de Vaize et presque celle de Leuwen.

« C’est un homme sans vues politiques, se disait celui-ci, qui prétend concilier des choses incompatibles. Si les hommes étaient aussi bons qu’il les fait, la gendarmerie et les tribunaux seraient inutiles, mais son erreur est celle d’un bon cœur. »

Lucien le reçut donc très bien quand il vint, un matin, lui parler d’affaires.

Après un préambule du plus beau style et qui occuperait bien huit pages s’il était transcrit ici, M. des Ramiers exposa qu’il y avait des devoirs bien pénibles attachés aux fonctions publiques. Par exemple, il se trouvait dans la nécessité morale la plus étroite de réclamer la destitution de M. Tourte, commis à cheval des droits réunis, dont le frère s’était opposé de la façon la plus scandaleuse à la nomination de lui, M. des Ramiers[2]. Cela même fut dit avec des précautions savantes qui furent fort utiles à Leuwen pour le préserver d’un rire fou qui l’avait saisi à la première appréhension.

« De Fénelon réclamant une destitution ! »

Lucien s’amusa à répondre à M. des Ramiers en son propre style, il affecta de ne pas comprendre la question, saisit de quoi il s’agissait, et força barbarement le moderne Fénelon à demander la destitution d’un pauvre diable demi-artisan qui, moyennant un salaire de onze cents francs, vivait, lui, sa femme, sa belle-mère et cinq enfants.

Quand il eut assez joui de l’embarras de M. des Ramiers, que le manque d’intelligence de Leuwen força à employer les façons de parler les plus claires, et, par là, les plus odieuses et les plus contrastantes avec sa morale si douce, Lucien le renvoya au ministre et essaya de lui faire entendre que la présente conversation devait avoir un terme. Alors, M. des Ramiers insista et Lucien, ennuyé de la figure doucereuse de ce coquin, se trouva très disposé à le traiter durement.

— Mais ne pourriez-vous pas, monsieur, avoir l’extrême bonté d’exposer vous-même à Son Excellence la cruelle nécessité où je me trouve ? Mes mandataires me reprochent sérieusement d’être infidèle aux promesses que je leur ai faites. Mais d’un autre côté, réclamer moi-même auprès de Son Excellence la destitution d’un père de famille !… Cependant, j’ai des devoirs à remplir envers ma propre famille. La confiance du gouvernement pourrait m’appeler à la Cour des Comptes, par exemple, en ce cas il faudrait une réélection. Et comment me présenter devant mes mandataires étonnés si la conduite de M. Tourte n’a pas reçu une marque éclatante de désapprobation ?

— Je conçois : la majorité ayant été de deux voix, la moindre prépondérance acquise par le parti contraire peut être funeste à la future députation. Mais, monsieur, je ne me mêle d’élections que le moins possible. Je vous avouerai que je vois dans le mécanisme social beaucoup d’actions nécessaires, indispensables même, j’en conviens, auxquelles, pour rien au monde, je ne voudrais m’astreindre. Les arrêts des tribunaux doivent être exécutés, mais pour rien au monde je ne voudrais me charger de ce soin.

M. des Ramiers rougit beaucoup, et comprit enfin qu’il fallait se retirer.

« M. Tourte sera destitué, mais j’ai appelé bourreau ce nouveau Fénelon. »

Moins de quatre jours après, [il] trouva dans le portefeuille de la première division une grande lettre du ministre de l’Intérieur au ministre des Finances pour ordonner au directeur des Impositions indirectes de proposer la destitution de M. Tourte. Lucien appela un commis extrêmement adroit pour gratter et fit mettre partout Tarte au lieu de Tourte.

Il fallut quinze jours de démarches à M. des Ramiers pour trouver la cause qui arrêtait la destitution. Pendant ce temps, Leuwen avait trouvé l’occasion de raconter toute la scène renouvelée du Tartuffe que M. des Ramiers était venu faire dans son bureau. La bonne madame de Vaize ne voyait le mal que lorsqu’il était bien clairement expliqué et prouvé. Elle reparla sept à huit fois à Lucien du pauvre commis Tourte, dont le nom l’avait frappée, et deux ou trois fois elle oublia d’inviter M. des Ramiers aux dîners donnés aux députés du second ordre.

M. des Ramiers comprit d’où venait le coup et se mit à s’insinuer dans la très bonne compagnie, où il passait pour un philosophe hardi et pour un novateur trop libéral.

Lucien avait oublié le coquin lorsque le petit Desbacs, qui lui faisait la cour et qui enviait la fortune de M. des Ramiers, vint lui conter les propos de celui-ci. Cela parut bien fort à Lucien.

« Voici un coquin qui en calomnie un autre. »

Il alla voir M. Crapart, le chef de la police du ministère, et le pria de faire vérifier le propos. M. Crapart, un peu nouveau dans les salons de bonne compagnie, ne doutait pas que Leuwen ne fût bien avec madame la comtesse de Vaize, ou du moins bien près d’atteindre à ce poste si envié par les jeunes commis : amant de la femme du ministre. Il servit Lucien avec un zèle parfait, et huit jours après lui apporta les rapports originaux portant les propos tenus par M. des Ramiers sur madame de Vaize.

— Attendez-moi un instant, dit Lucien à M. Crapart.

Et il porta les rapports sans orthographe des observateurs de bonne compagnie à madame de Vaize, qui rougit beaucoup. Elle avait pour Lucien une confiance et une ouverture de cœur bien voisine d’un sentiment plus tendre ; Lucien le voyait un peu, mais il était si excédé de son amour pour madame Grandet que toute relation de ce genre lui faisait horreur. Une heure de promenade tranquille et sombre au pas de son cheval dans les bois de Meudon était ce qu’il avait trouvé de plus semblable au bonheur depuis qu’il avait quitté Nancy.

Lucien trouva les jours suivants madame de Vaize réellement irritée contre M. des Ramiers, et, comme elle avait plus de sensibilité que d’usage du monde, elle fit sentir sa colère au député journaliste d’une façon humiliante. Cet esprit si doux trouva, je ne sais comment, des mots cruels pour le moderne Fénelon, et ces mots, dits sans précaution au milieu de toute la cour qui entoure la femme d’un ministre puissant, furent cruels pour l’auréole de vertu et de philanthropie du député journaliste. Ses amis lui parlèrent, il y eut une allusion assez claire dans le Charivari, journal qui exploitait avec assez de bonheur la tartuferie de MM. du juste milieu.

Lucien avait vu passer une lettre du ministre des Finances annonçant que le directeur des Contributions indirectes répondait qu’il n’y avait point de M. Tarte parmi les commis à pied attachés aux Contributions indirectes. Mais M. des Ramiers avait eu le crédit de faire ajouter un post-scriptum à cette lettre par le ministre des Finances. On lisait, de la main même du ministre :

« Ne s’agirait-il point de M. Tourte, commis à Escorbiac ? »

Huit jours après, réponse de M. le comte de Vaize à son collègue :

« Oui, c’est précisément M. Tourte qui s’est mal conduit et dont je propose la destitution. »

Lucien vola la lettre et courut la montrer à madame de Vaize, que cette affaire intéressait au plus haut point.

— Que faisons-nous ? dit-elle à Lucien avec un air soucieux qui lui parut charmant. Il lui prit la main, qu’il baisa avec transport.

— Que faites-vous ? lui dit-on d’une voix éteinte.

— Je vais me tromper d’adresse, et faire mettre sur l’enveloppe de cette lettre l’adresse du ministre de la Guerre.

Onze jours après arriva la réponse du ministre de la Guerre annonçant l’erreur commise sur l’adresse. Lucien porta cette réponse à M. de Vaize. Le commis décacheteur avait placé trois lettres reçues du ministère de la Guerre ce jour-là dans une feuille de grand papier d’enveloppe, dont il avait fait ce qu’on appelle dans les bureaux une chemise, et sur cette feuille avait écrit : « Trois lettres de M. le ministre de la Guerre. »

Leuwen avait depuis huit jours en réserve une lettre du ministre de la Guerre réclamant son autorité sur la garde municipale à cheval de Paris. Lucien la substitua à la lettre qui renvoyait celle sur M. Tourte. M. des Ramiers n’avait pas de relations directes avec le ministère de la Guerre, il fut obligé d’avoir recours au fameux général Barbaut, et enfin ce ne fut que six mois après sa demande que M. des Ramiers put obtenir la destitution de M. Tourte, et quand madame de Vaize l’apprit elle remit à Leuwen cinq cents francs destinés à ce pauvre commis.

Lucien eut une vingtaine d’affaires de ce genre ; mais, comme on voit, ces détails de basse intrigue exigent huit pages d’imprimerie pour être rendus intelligibles, c’est trop cher.

La douce madame de Vaize, poussée à son insu par un sentiment nouveau pour elle, avait déclaré à son mari avec une fermeté qui le surprit infiniment qu’elle aurait mal à la tête et dînerait dans sa chambre toutes les fois que M. des Ramiers dînerait au ministère. Après deux ou trois essais, le comte de Vaize finit par effacer le nom de M. des Ramiers sur la liste des députés invités. Au su de cet événement une grande moitié du centre cessa de serrer la main au doucereux rédacteur du journal ministériel. Pour comble de misère, M. Leuwen père, qui ne sut l’anecdote que fort tard, par une indiscrétion de Desbacs, se la fit raconter avec détails par son fils, et, le nom de M. Tourte lui paraissant excellent, bientôt cette anecdote brilla dans les salons de la haute diplomatie. M. des Ramiers, qui se fourrait partout, ayant obtenu, je ne sais comment, d’être présenté à M. l’ambassadeur de Russie, le célèbre prince de N., dit tout haut, en recevant le salut de M. des Ramiers :

— Ah ! le des Ramiers de Tourte !

Sur quoi le Fénelon moderne devint pourpre, et le lendemain M. Leuwen père mit l’anecdote en circulation dans tout Paris.

  1. Tourte.
  2. Modèle : M. Saint-Marc Girardin et l’inspecteur des Poids et Mesures.