Mélanges (O. C. Élisa Mercœur)

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Œuvres complètes d’Élisa MercœurMadame Veuve Mercœur2 (p. 392-422).


MÉLANGES.


Élisa écrivit le passage ci-dessous après avoir lu un article où l’on refusait une âme à la femme, où l’on disait que la poésie appartenait seule à l’homme, que la femme ne devait s’occuper que de plaire. « Quoi ! vous qui avez presque idéalisé les femmes, vous leur refusez la pensée, vous leur refusez une âme ! Comment nommez-vous donc le feu qui les anime ? De quelle source ferez-vous jaillir chacune de leurs sensations ? Non, vous ne l’ayez pas cru, ce n’est point à un être privé d’âme à qui vous consacrez votre amour, à qui vous allez demander l’enthousiasme ; à qui souvent vous devez la gloire que vous ne cherchez que pour leur en faire hommage ! Ah ! qu’il soit à jamais annulé l’arrêt injuste qui ne fait de la femme qu’une statue mouvante. Le vaste domaine de la pensée est-il une carrière où l’homme seul a droit de courir ? Non, l’étincelle sacrée du génie ne s’étouffe pas dans notre cœur ; elle nous dévore comme vous. Comme vous, ne pouvons-nous donc mériter, conquérir la gloire ? Croyez-vous donc que le laurier qui vous couronne se flétrirait sur notre front ? Démentez donc le passé, déchirez donc les pages où l’histoire n’a pas trouvé que le nom d’une femme fut indigne d’être tracé par elle. Ninus a-t-il paru plus grand que Sémiramis sur le trône où elle s’asseyait ? La Victoire a-t-elle dédaigné la vierge de Vaucouleurs lorsqu’elle posait la couronne sur le front de son roi ? D’où seraient donc venus leur courage et leur génie, si ce n’était de l’âme ? Mais non, la guerre, les lois, vous nous les abandonnez encore, et vous réservez à vous seuls la poésie, cette musique intérieure, dont chaque note est un sentiment, une émotion. Une seule, dites-vous, une seule eut ce don sacré. Ah ! si nous n’avons qu’une Sapho, comptez-vous donc beaucoup d’Homères ? Jadis les hiérophantes refusaient au peuple comme un crime la science qui les divinisait. Ah ! sans doute, qu’auraient-ils eu de plus que le vulgaire s’ils avaient partagé leurs connaissances avec lui ? Rappelez-vous cette pensée de Gray dans son Cimetière de village. « Peut-être repose ici quelque Milton muet et sans gloire. » Et cette autre : « Plus d’une fleur s’épanouit au désert. » Peut-être existe-t-il quelque Sapho dans les préjugés où l’ignorance enchaîne l’imagination ; peut-être n’a-t-elle besoin que d’être devinée ou de se deviner elle-même. Il faut briser une pierre pour trouver un diamant. Eh bien ! l’éducation, les circonstances, un moment quelquefois peuvent briser la pierre, et le génie du poète peut s’en échapper. »


Peu de temps après notre arrivée dans la capitale, M. Julien (de Paris), directeur d’une revue pour laquelle Élisa avait une lettre de recommandation, la pria de faire pour son journal une analyse du poëme de Napoléon par Barthélémy et Méry, dont je joins ici un fragment que j’ai trouvé. Élisa ne s’est jamais occupée si son analyse avait paru.

« À inégaux intervalles, sur le chemin des siècles, apparaissent des signaux de gloire, et le nom de Napoléon se lit ineffaçable sur une de ses bornes immortelles. Napoléon !!! c’était Annibal rajeuni des âges qu’a vécus son grand souvenir. Pour la deuxième fois, il avait parcouru la route frayée par lui à travers l’immense Apennin. La poussière des Pyramides attendait l’empreinte de ses pas. Aux yeux de Napoléon, les nations formaient un grand cercle, la France était le centre, tous les empires en étaient à même distance, et le palmier égyptien pouvait, comme le laurier d’Italie, former une couronne de victoire. Mais le drapeau français n’a pu qu’un moment cacher l’étendard oriental. Deux mondes luttaient, et si le combat fut sans triomphes utiles, du moins, dans le monde antique, un éclair de civilisation fut lancé dans le choc par le monde nouveau.

« La poésie comme l’histoire devaient s’emparer de ces pages magiques, et MM. Barthélémy et Méry ont montré qu’ils savaient également obtenir des sons de la flûte du satyre et du clairon guerrier. Ce n’est plus cette spirituelle raillerie dont chaque mot étincelle, c’est l’épopée simple et belle, ce sont de ces grandes pensées qui ébranlent une âme.

« Le tableau n’avait pas besoin d’un cadre ; là le merveilleux eût fait ombre, c’eût été comme un manteau jeté sur une statue d’athlète ; où voir les muscles ? Aussi, point de cette férie si vieille maintenant, point d’épisodes parasites, rien que le sujet à lui seul était assez grand. La marche du poème est rapide comme la victoire qu’il célèbre. Sur le premier plan où Napoléon apparaît largement dessiné, se montre Klèber, Murat et Dessaix ; sur le second plan, Marmont, Berthier, Junot, Lannes, Dufalga et leurs frères de gloire. Là, le pinceau descriptif a trouvé d’éclatantes couleurs. Les éternelles pyramides, mâts immobiles au milieu d’une mer de sable ; les eaux fécondes du Nil enfantant la moisson ; le désert, immense lit de mort où depuis tant de siècles dorment les soldats de Cambyse, dont ceux de la grande armée deviennent les compagnons de sommeil ; la vieille tour de Ptolémaïs, le voluptueux harem de Mourad, le sombre sérail d’Achmet, et ces couches infectes où s’agitent de pâles fantômes ; El-Modhy, l’ange exterminateur, sous les traits d’une grande figure du fanatisme, nouveau Mahomet traînant à sa suite de crédules séides, voilà ce qu’a tracé le docile pinceau de MM. Barthélémy et Méry ; voilà les tons de ce noble chant dont la dernière note est le canon d’Aboukir.


Depuis l’analyse du poëme de MM. Barthélémy et Méry, Élisa a rendu compte du roman de Clowdesley dont on va voir l’avant-propos de son compte rendu, et, depuis lors, elle refusa constamment, quelques prières qu’on lui en fît, de se livrer à ce genre de travail. N’écrivant qu’avec sa conscience, elle aurait eu un véritable regret si elle avait dit quelque chose qui eût pu affliger les auteurs dont elle aurait analysé les productions.

« Quelques novateurs en littérature prétendent que poètes, auteurs dramatiques et romanciers ne doivent avoir en écrivant aucun but moral, qu’il faut plaire sans s’occuper d’être utile. Non, sans doute, car alors il faudrait supposer que nous autres, lecteurs ou auditeurs, nous ne sommes que des enfans qui n’avons besoin que de colifichets, et que les drames ou les romans ne sont que des jouets futiles qu’on nous donne pour amuser nos inutiles loisirs. Ou bien croirait-on plutôt que nous en sommes venus au point de n’avoir plus rien à apprendre ? Pauvre orgueil humain, détrompe-toi.

« Que la cause de cette maxime : plaire sans être utile, soit orgueil ou dédain, elle est erronée, car lorsque vous parlez à l’imagination, le cœur et la raison sont aussi là qui écoutent et se fâchent si vous ne leur dites rien. Encore si cela ne causait ni bien ni mal, mais qu’on ne s’y trompe pas.

« Si l’on présente le crime sans l’entourer d’horreur et d’effroi, si la vertu se montre sans exciter l’enthousiasme ou l’émulation, qu’en résultera-t-il ? Qu’une âme jeune et indécise encore sur le choix de ses penchans s’habituera à regarder le crime, se familiarisera avec cette vue lorsqu’on l’aura dépouillé de ce qu’il a de hideux.

« Souvent l’Imagination se révolte contre le despotisme de la Raison, émigre et court par monts et par vaux dans de fantastiques régions. C’est alors qu’elle voyage chez les sylphes, les gnomes, les salamandres, les fées et les génies ; qu’elle va avec les Goliaths du nord déraciner les énormes pins et déchirer les voyageurs dont elle jette les membres dans les torrens ; qu’elle s’assied avec une goule sur le bord d’une fosse nouvellement creusée, et là, dévore tranquillement le cadavre que vient d’y déposer le fossoyeur, ou se relève et va joyeusement danser dans une ronde de squelettes, au bruit des chaînes de pendus dont le vent fait craquer les os contre la potence.

« Souvent aussi le casque en tête, la lance au poing, frappant de ses éperons d’or les flancs de son rapide coursier, elle accourt et dérobe une belle à la fureur d’infâmes brigands, ou dans les carrousels, d’un coup de lance, renverse chaque adversaire, et vient s’incliner gracieusement aux pieds de la reine du tournoi, tandis que les nobles damoiselles agitent leurs écharpes en signe d’admiration.

« Si dans de tels voyages, il lui arrive quelquefois de tomber, du moins n’est-elle que peu grièvement blessée. Mais si, plus audacieuse, elle veut, comme Icare, s’approcher du ciel, elle brûle ses ailes et tombe sur la terre, et, revenue de sa chute plus sage, retourne en boitant retrouver la Raison qu’elle a laissée au logis.

« Mais celle-ci a voyagé aussi de son côté ; craintive, quelquefois même pusillanime, ne marchant qu’en tremblant, de crainte d’un faux pas, n’osant braver aucun obstacle, elle a rencontré l’Ennui qui lui a tendu la main pour l’aider dans sa marche ; et bientôt lasse de son insipide compagnon de voyage, elle l’a quitté et est retournée. Revenue assez à temps pour se trouver là à l’arrivée de l’Imagination, et enfin toutes deux sentent le besoin l’une de l’autre. ................ »


ELLE.

Elle était belle. Je l’aimais avec le double délire de la jeunesse et de l’amour. En regardant cette taille élégante, cette tête enchanteresse, je ne pensais pas que le temps pût faner ces roses du premier âge, si fraîches, mais, hélas ! sitôt flétries ! La vieillesse ne me semblait pas faite pour Elle. Il durait encore, ce rêve de mon imagination, lorsque le jour du départ arriva. La gloire m’appelait, l’amour parlait en vain, j’écoutai la gloire : je partis. Nous échangeâmes nos regrets et nos espérances. Je promis de revenir, elle jura d’attendre. Le bruit d’une marche guerrière étouffa celui de mes derniers soupirs d’adieux. D’autres aussi me parurent belles, me semblèrent devoir l’être toujours. Je changeais à la fois et de ciel et d’amour.

Mais le temps que j’oubliais se souvint de moi bientôt, le sourire fut moins gracieux sur mes lèvres, le regard moins brûlant dans mes yeux ; ma voix fut moins douce, mes paroles moins persuasives ; mon cœur fut plus calme : je vieillissais.

L’hymen avait consacré mon dernier choix. Époux et père, je recommençais pour mes enfans les songes qui étaient finis pour moi. « Ami, me dit un jour un de mes anciens frères de gloire, il y a ici une personne qu’autrefois nous avons connue ; si tu veux, nous lui rendrons visite ensemble, mais je ne te dirai pas son nom, tu devineras. » Nous fixâmes le jour, et je fus fidèle au rendez-vous. J’hésitais entre plusieurs souvenirs, je ne m’arrêtais sur aucun. Nous arrivâmes.

Nous entrons. Les premiers mots que nous adresse une voix chevrotante sont une excuse de ne pouvoir se lever. Je regarde. Une vieille femme assise dans un large fauteuil, entourée d’oreillers, le nez chargé d’une paire de lunettes, était la personne à qui nous rendions visite. Combien, avant de nous reconnaître, il nous fallut à tous deux retourner de pages du livre de notre vie ; enfin, nous revînmes à celle de notre première connaissance ; et cette femme décrépite que j’avais devant les yeux était Elle. Elle ! qui était jadis environnée de tant d’hommages rendus à sa beauté ! Elle, que je ne soupçonnais pas qui pût vieillir un jour ! Ô mes vieux sermens, qu’étiez-vous devenus ?

Élisa Mercœur.

DISCOURS
PRONONCÉ PAR M. BALLANCHE
SUR LE CERCUEIL D’ÉLISA MERCŒUR LE JOUR DE LA TRANSLATION DE SA DÉPOUILLE MORTELLE AU PÈRE LACHAISE.

« À mon âge, il est bien cruel de venir déposer une couronne sur la tombe d’une jeune fille ; mais j’obéis à la douleur d’une mère désolée qu’aucune consolation ne saurait atteindre, d’une mère réduite à la triste et stérile préoccupation de chercher, avec mille angoisses, le lieu où elle croira que le précieux dépôt confié à la terre sera mieux placé. Mais l’ange de la résurrection ne se hâte-t-il pas de trouver partout où elle est, pour l’accompagner dans le sein des demeures immuables, l’âme qui fut, une fois, revêtue de la dépouille mortelle dont elle s’est débarrassée ? Et respectons ici, jusque dans son excès trop excusable sans doute, respectons la douleur sans repos d’une mère.

« Élisa Mercœur a deux immortalités également assurées ; l’une que le monde ne peut refusera un jeune talent, si noble, si pur, sitôt éteint ; l’autre, plus certaine encore, plus haute et plus durable, puisqu’elle est à l’abri des vicissitudes humaines, celle que Dieu accorde aux créatures morales et intelligentes qui ont bien usé de ses dons. Et si la trop courte vie d’Élisa Mercœur fut consacrée à la poésie, elle fut consacrée aussi aux vertus modestes et généreuses, aux sentimens qui honorent et distinguent entre les autres. Sa chaste imagination ne connut que des rêves de gloire sérieuse, d’espérances avouées du ciel même. Son âme ne fut ouverte qu’à l’inspiration poétique et à la tendresse filiale. Maintenant que les chants de la jeune fille ont cessé, sa mère malheureuse reste dans sa solitude et dans sa désolation.

« Conservons le souvenir d’Élisa Mercœur, honorons sa douce gloire, et plaignons d’une plainte inconsolable sa pauvre mère délaissée. »


SONNET
IMPROVISÉ SUR LE CERCUEIL D’ÉLISA MERCŒUR AU PÈRE LACHAISE.


La mort ! la mort n’est rien qu’une éclipse de l’âme,
Des débris enfouis dans l’aveugle cercueil,
Cendre dont l’ange un jour éveille en paix la flamme,
Dernier trésor que choye un gros d’amis en deuil.

Est-ce tout ce qui reste à sa mère ici blême,
De cet être sublime à force de candeur,
Qu’usa l’ardent génie, ainsi que Dieu lui-même
Consume en s’y mêlant l’astre où naît la splendeur ?

Non, non, son âme aux cieux brille et vit tout entière,
L’aigle altier plane immense au sein de la lumière,
De cœur j’en sens l’essor parmi l’immensité.

Dominant tous les bruits du monde errant qui passe,
Sa voix roulant des feux crie à travers l’espace :
Par la tombe on s’élance à l’immortalité !

Gillot de Kerhardène.
18 mai 1836.
L’OMBRE D’ÉLISA MERCŒUR
APPARAISSANT À SA MÈRE [1].
STANCES.


Hélas ! elle n’est plus cette vive lumière,
De Nantes, son pays, et la gloire et l’honneur ;
Mercœur a terminé sa pénible carrière
                  Dans le besoin, dans la douleur.

Cette muse nouvelle, amante de la gloire,
Sur le Pinde à quinze ans rose avait su fleurir,
Et fut un temps l’amour des nymphes de Mémoire
                  Qui rose l’ont laissé mourir.

Leur douceur, leur éclat, leurs promesses trompeuses,
D’un caressant accueil le charme séducteur,
L’avenir, présenté sous des couleurs flatteuses,
                  Tout séduisait son jeune cœur.

Hélas ! elle ignorait qu’aux rives du Permesse
Jamais l’on ne germa sous les lauriers touffus,
Qu’on y cueille, avec peine, au lieu de la richesse,
                  Parfois la gloire et rien de plus.

Candide, elle ignorait que l’aveugle Fortune
Dans le sacré vallon n’a point de favoris,

Qu’elle accorde ses dons, alors qu’on l’importune,
                  Que de l’intrigue elle est le prix.

Elle ignorait enfin que si l’on vit Voltaire,
Au nombre des heureux de richesse entourés,
Pauvres sont morts Le Tasse et le divin Homère,
                  Et vingt mille auteurs illustres.

Un jour, tout reposait et la nuit était sombre,
Sa mère était plongée en un profond sommeil,
Quand d’Élisa soudain à ses yeux parut l’ombre
                  Dans un éclatant appareil.

Des myrthes, des lauriers ceignaient sa belle tête,
Sa main droite tenait un funèbre cyprès,
Sa robe brillait d’or comme en un jour de fête,
                  Tout en elle était plein d’attraits.

L’ombre approche du lit : « Séchez, séchez vos larmes,
« Ma mère, lui dit-elle, et calmez vos douleurs ;
« Sur mes destins n’ayez aucun sujet d’alarmes,
                   « Des dieux je goûte les douceurs.

« Sur le fleuve de vie, heureux fut mon voyage,
« Sous un ciel pur ma barque a vogué sans effort ;
« Mais au calme bientôt a succédé l’orage,
                   « Aujourd’hui j’accomplis mon sort.

« Vous, ma mère, espérez un avenir prospère,
« Un prince juste et bon vous promet son appui,
« Ses faveurs ont déjà calmé votre misère
                   « Et vos tourmens et votre ennui.


« Il répand ses bienfaits sur plus d’une famille… »
L’ombre se tait. Sa mère en s’éveillant courut
Hors de son lit criant : « Chère Élisa, ma fille ! »
Mais l’ombre aussitôt disparut.

Desmeure.

À LA MÈRE D’ÉLISA MERCŒUR.


Dans son premier essor, ange de poésie,
Comme un aigle l’oiseau… le destin l’a saisie !
Puis il a sans pitié détaché le lien
Qui l’attachait à nous qui l’écoutions si bien !
Ange, elle a pris son vol, et sa dernière plainte
Nous l’avons recueillie avec une ardeur sainte !…
Nous avons recueilli sa prière, ses chants,
Recueilli ses adieux si tristes, si touchans !…
Recueilli tous les sons de la harpe plaintive
Dont les chastes accords sur notre âme attentive
Coulaient comme un miel pur, comme un lait bienfaisant,
Ou comme d’une sœur le baiser caressant ! ! !
Nous l’écoutions si bien ! et tous dans la carrière
Aimions tant à revoir sa tête belle et fière.
Que ce fut un long jour de tristesse et de deuil
Que le jour où sa main nous montra son cercueil !
Enfant !… car elle était (enfant de poésie)
Plus près de son berceau, tout baigné d’ambroisie,
Que de la froide tombe, où, d’une faible voix,
Pâle ! elle nous disait : « J’y descends… je la vois !…
« Ma mère ! j’ai bien peur d’un funèbre présage…
« Car je vois la douleur, les pleurs, le long veuvage

« De celle qui n’avait qu’un enfant adoré !
« Ah ! j’entends vos sanglots dans mon sein déchiré !
« Bonne mère ! voilà pourquoi je voudrais vivre
« Long-temps… pour vous offrir comme mon plus beau livre
« Les hymnes et l’amour, tous les élans d’un cœur
« Que remplit votre nom… » Ainsi disait Mercœur.
En vain son œil éteint, et sa voix affaiblie,
Sa pâleur, tout montrait sa parole accomplie…
Hélas ! dans notre espoir et dans notre amitié,
Nous pensions que le ciel d’un ange aurait pitié ! ! !
Elle est morte à présent !… morte ! et laisse à la terre,
Comme au fond des forêts, un ramier solitaire
Appelant de ses cris son compagnon ailé…
Et volant dans la nuit, inquiet, désolé…
Elle laisse… ramier qui n’a plus sa colombe,
Une mère qui prie et pleure sur sa tombe ! ! !
Silence ! respectons une de ces douleurs
Que n’assoupissent pas des larmes ni des fleurs !
Écoutons à genoux la sublime prière,
La plainte, les sanglots, les soupirs d’une mère…
D’une femme appelant de ses plus tendres cris
L’enfant que près de lui le Seigneur a repris !…
..................
« Mon Élisa ! dit-elle, ô mon bien ! ô ma vie !
« Hier, à mon amour quand le ciel t’a ravie…
« Pourquoi n’avons-nous pas, en nous donnant la main,
« Gravi, comme deux sœurs, l’invincible chemin ?
« Pourquoi n’avons-nous pas, l’une pour l’autre née,
« Atteint le même port dans la même journée ?
« Ah ! pourquoi, moi surtout, qui n’avais pour trésor
« Qu’un enfant !… n’ai-je pu m’attacher à son sort ?
« M’endormir près de toi, par tes chants caressée…
« Comme aux bras d’un époux la chaste fiancée ?
« Sur la terre, ô mon Dieu ! pourquoi me retenir

 « Sans ma fille ? Pourquoi ? — Mère, pour me bénir !
« Pour, soumise à mes lois, humble en tes destinées,
« Prier, pleurer encor… de nombreuses années !…
« Pour être digne un jour, sur son sein ranimé,
« De presser à ma droite, un ange bien aimé !… »
Ainsi parle le ciel aux vertus d’une femme,
Et c’est pourquoi ses pleurs n’ont pas noyé son âme !!!

Dius Antohy Rénal.
Lyon, 25 juillet 1835.

STANCES
ÉLÉGIAQUES ET DE CONDOLÉANCES À MADAME MERCŒUR AU SUJET DE LA MORT DE MADEMOISELLE ÉLISA, SA FILLE.


Hélas ! elle n’est plus ! la mort vous l’a ravie
            Cette fille aimable et chérie
                  Qui vous devait le jour !…
Mais pourquoi la pleurer ? elle a quitté ce monde
            Pour jouir d’une paix profonde
                  Au céleste séjour.

À des travaux d’esprit livrée avec constance,
            Elle affaiblit son existence
                  Par un surcroît d’efforts,
Et cette activité fut la cause fatale
            Qui de sa faculté vitale
                  Détruisit les ressorts.

Sa science précoce étonna le Parnasse,
            Et Phébus y marqua sa place,
                  Même avant son printemps.
Digne émule de Gay, ces deux muses françaises
            Dédaignant les doctes fadaises,
                  Vivront dans tous les temps.

Gay, par ses beaux essais, sa douce poésie,
            S’attira de l’Académie
                  L’estime et la faveur.
Et Mercœur, saisissant le fer de Melpomène,
            Fit voir sur la tragique scène
                  La pitié, la terreur.

Je n’oublîrai jamais l’honorable visite
            Qu’Élisa fit au pauvre ermite
                  Qui la chante en ces vers.
Oh ! combien j’admirai sa noble modestie !
            Simple, elle ignorait son génie
                  Et ses talens divers.

Sitôt que je la vis, cette fille angélique,
            Par un rapport tout sympathique,
                  Gagna mon amitié ;
Et son œil abattu, sa figure flétrie
            Porta dans mon âme attendrie
                  La craintive pitié.

Dès lors, je l’avoûrai, je ne fus pas le maître
            D’un pressentiment que fit naître
                  Son état alarmant ;
Et soudain je formai le sinistre présage
            Qu’elle franchirait le passage
                  Qui mène au monument.

Ô vous ! qui par sa mort, lente et prématurée,
            Mère sensible, êtes livrée
                  Au chagrin oppresseur,
Consolez-vous : croyez, j’aime à vous le redire,
            Qu’au ciel sa belle âme respire
                  Dans le sein du bonheur.

Quel baume à vos douleurs ! n’êtes-vous pas certaine
            De rejoindre au sacré domaine
                  Cet ange de bonté !…
Oui, c’est là qu’avec elle, à l’abri des alarmes,
            Vous jouirez de tous les charmes
                  De la félicité.

Puissé-je bientôt, moi, qui t’ai trop peu connue,
            Bonne Élisa, fille ingénue,
                  Te revoir eu ces lieux !
Je n’y pourrais trouver meilleure compagnie :
            Les mœurs, la vertu, le génie
                  Sont l’ornement des cieux.

À mon treizième lustre, accablé de misère,
            Privé parfois du nécessaire,
                  Ce vœu sied à mon cœur.
Ciel ! daigne l’exaucer, je loûrai ta justice.
            Mes jours trop longs sont un supplice
                  Qu’aggrave le malheur.

            Salut, estime et respect,
            La muse forestière,
            ou l’ermite de Bazemont :

J.-M. Vigneron père,
Ancien garde forestier brigadier des bois du domaine, forêt des Alluets, à Bazemont, près Manie (Seine-et-Oise).
Bazemont, ce 24 janvier 1835.
À ÉLISA MERCŒUR.

Si jeune !… et puis mourir, pauvre ange de souffrance,
Tu courbas donc ton front sous l’éternel décret ;
Peut-être, résignée et lasse d’espérance,
As-tu reçu la mort comme un divin bienfait.
Le chagrin est pour nous ; ce n’est pas toi, poète,
Qui regrettes la vie et son prisme trompeur ;
Le temps en s’enfuyant de sa voix de prophète
T’avertissait déjà de son peu de valeur.
Mêlant ta douce voix aux lyres éternelles,
Quand un ange viendra, dans ses bras protecteurs,
Prendre ta triste mère et finir ses douleurs,
De ses yeux affaiblis, tes lèvres immortelles
                      Recueilleront les pleurs.

Émilie Doussin-Dubreuil.

Tributs de regrets déposés sur le tombeau de ma fille [2], véritable album populaire, où chaque visiteur inscrit ses pensées ou son nom sous les inscriptions que j’y ai fait graver et que j’ai choisies parmi ses poésies.


Tu dors, pauvre Elisa, si légère d’années ;
Tu ne crains plus du jour le froid et la chaleur :
Elles sont achevées tes fraîches matinées,
              Jeune fille, jeune fleur !

Chateaubriand.

Pauvre enfant… si jeune et mourir !!!


Dieu avait besoin d’un ange !


Par nos regrets ta vie est consacrée.
Ah ! si la mort a brisé ton flambeau,
Du haut des cieux ton étoile tombée,
Scintille encor dans la nuit du tombeau !

Michel Tissandier.

Sta, viator, hic virtus [3].

Adolphe

Jeunes filles qui passez, tâchez d’imiter celle qui repose dans ce caveau !


Une larme et des soupirs pour Élisa Mercœur !


La mort a immortalisé son talent. Ne pleurez pas sur elle, plaignez sa pauvre mère !


Je ne te pleure pas, j’envie ton sort !

Alfred de Musset.

Paul de Kock. — Paul Meheut. — Victor P


Sous cette pierre repose un grand génie !


Poète, j’ai maudit ceux qui t’ont poussé dans la tombe !

A. R…

Vis d’immortalité, le poète est un ange ;
En un être infini l’être d’un jour se change !

Gillot de Kerhardène (Breton).

Si la mort épargnait le génie, elle serait parmi nous !

E. P…

Passant, salue ces débris, ils sont les restes d’une âme sublime !

L. P…

Jetons sur son tombeau des lauriers et des roses !


Rossignol printanier, ta tombe est solitaire,
Ton génie est aux cieux, ton nom sur toute terre !

G. K…

Bonjour et bon repos, bonne Elisa !


Bouscaren. — Mouraud. — Radigois. — Jules Dubois (Nantais).


Elisa, ton tombeau est le plus riche de regrets !


Elle est donc là, pauvre Élisa Mercœur,
Là ses quinze ans, là son âme et son cœur !

Th. C…

Tes vers te reflètent, âme passionnée,
Et celui qui les aime, Élisa, t’eût aimée !

V. Desp…

Le pauvre étranger qui morte te pleure, vivante il vous eut adorce.


Pauvre fleur de Bretagne, à notre amour ravie,
Pour prix de ton parfum sois à jamais bénie !

Un Breton.

Brise des bois, sur votre aile embaumée,
Jusques aux cieux élevez ma prière,
Et d’Élisa que l’ombre consolée,
Rende le calme aux vieux jours de sa mère !

E. Prainat.

Ô Elisa ! combien ton souvenir éveille de sympathie !


Aimez-la dans la tombe comme vous l’aimiez sur la terre.


Terre, sois-lui légère !


Poètes, venez pleurer vos vers harmonieux sur cette tombe chérie.

Prosper.

Sa voix vibra trop pure pour la terre !


Ange de pureté, tes chants harmonieux
    Ravissaient notre terre impure,
Quand le vol de la mort t’a transporté aux cieux,
    Tu ne changeas pas de nature !

Du B…

L’ange console la terre et remonte au ciel !


Non, tu n’étais pas une mortelle !

Un jeune Officier.

En mourant, Elisa, nous faisons naître l’ange ;
La bière est un berceau, le linceul est un lange !


La nature ici-bas doit tout en sacrifice,
Des roses du printemps l’aquilon fait justice.
Heureux qui laisse encor, poète en pure fleur,
De vers et de parfums une aussi douce odeur !


Son âme vacillante au souffle de ce monde,
S’exhalait de son sein en sons harmonieux.
Pour trouver à sa voix un écho qui réponde,
        Elle s’envola vers les cieux !

Célestin Baumier.

        C’est ainsi qu’à sa dernière heure,
        Le cygne lui-même se pleure.

    Son chant alors est plus harmonieux ;
        Et, déployant ses blanches ailes,
Alors qu’il prend sou vol aux voûtes éternelles,
        Son chant semble venir des deux !

Th. B.

Ta muse fut la douleur,
Ton chant un cri de l’âme !


Élisa, tu couvris d’une honte immortelle
Ceux qui te refusaient une gloire mortelle ;
Tu ne vécus qu’un jour parmi ces euvieux ;
Tu tombas, mais tes chants descendirent des cieux !

L. Chevejor.

Son génie, ses vertus, dans ce siècle égoïste, n’ont trouvé que la pauvreté !

Du…

Génie, vertus, beauté, jeunesse, tout est là !

Eug. Cu

Ô Elisa ! un jeune artiste, admirateur de ta belle poésie, vient élever vers Dieu son humble prière pour toi !


Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
        L’espace d’un matin !


Je suis venu, Elisa, j’ai pleuré !

30 mai 1837. Edouard, de Nantes.


Moi aussi, noble sœur, je t’ai donné des larmes !


Qui pourrait refuser des larmes à ta cendre !


À sa cendre aujourd’hui chacun vient rendre hommage.
Son âme chaste et pure habite dans les cieux ;
An rang des immortels est son nom glorieux,
À sa patrie, enfin, ses Œuvres en partage !

E. P…

Ergo mane tua gens,
Se tibi consecrat !


Manibus date lilia plenis !
Répandez des fleurs à pleines mains !


Purpureos spargam flores et fungar inani munere !
Je semerai des fleurs de pourpre, et je m’acquitterai d’un devoir inutile !


Gloire de ta patrie, chère Elisa, adieu !

Un Nantais.

Vous avez su la pleurer, grands de la terre ! ! !


Pour obtenir tant d’honneur, pauvre Élisa, il te fallut mourir ! ! !


Dors, poète charmant, dors, âme vertueuse ;
Au ciel plus qu’ici-bas, sois à jamais heureuse !


Cher ange, après tant de travaux,
Pour prix de ta noble misère,
Que Dieu te donne le repos
Et console ta pauvre mère !

L. B…

À M. A. DAR…,
QUI VOULAIT M’ARRACHER DU TOMBEAU DE MA FILLE.

                Ah ! laissez-moi sur ce tombeau !
                Laissez-moi prier pour ma fille ;
                Son âme, comme un pur flambeau,
                À mes yeux apparaît et brille
                        Sur ce tombeau !

C’est elle ! je la vois, ce n’est point un prestige,
Ce n’est point une erreur de mes sens éperdus,
C’est l’âme d’Élisa, belle de ses vertus,
Qui, tout autour de moi, sur ce tombeau voltige.

                Viens-tu ranimer mon enfant,
                Âme de son brillant génie ?
                Viens-tu, sensible à mon tourment,
                Me rendre ma fille chérie
                        Un seul moment ?

Rien qu’un moment, que je la voie encore !
      Que je la presse sur mon cœur !
      Dieu tout-puissant, Dieu que j’implore !
      Fais que je goûte ce bonheur
Un seul moment, un seul moment encore !!!

Veuve Mercœur.

FRANÇOIS-MARIE-ARMAND Ste.-SUZANNE DESCOUS,
FILS UNIQUE, AGE DE DIX ANS, DÉCÉDÉ LE 3 JUILLET 1830.

Il n’a fait que dix pas, et sa course est finie !
Quoi ! devait-il sitôt nous quitter pour jamais,
Lui que nous admirions, que la douce harmonie
Instruisit au berceau de célestes secrets !
                    Une fois sous sa main légère
S’exhalèrent des sons plus purs, plus gracieux :
Jeune cygne, c’était son adieu sur la terre !
Ange, il prenait son vol pour retourner aux cieux [4] !

Élisa Mercœur.

  1. J’ai cru ne pouvoir mieux prouver ma reconnaissance aux personnes qui m’ont adressé les pièces suivantes, qu’en les insérant dans les Œuvres de ma fille.
  2. Au Père Lachaise, à l’entrée du chemin de Labédoyère, du côté du rond-point.
  3. Passant, arrête-toi, c’est ici que la vertu repose !
  4. Il mourut en sortant de remporter un prix de piano !!!… Le volume de poésies étant clos lorsque j’ai recueilli l’épitaphe de cet enfant, je l’ai fait placer dans les Mélanges du deuxième volume.