Mémoires (Cardinal de Retz)/Livre troisième/Section 3

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Je trouvai, en arrivant chez moi, un billet de madame de Lesdiguières, qui me donnoit avis que la Reine, qui avoit prévu que nous pourrions nous résoudre à aller au Palais, parce que les conclusions que le procureur général y devoit prendre s’étoient assez répandues dans le monde, avoit écrit à M. de Paris, le conjurant d’aller prendre sa place au parlement dans la vue de m’empêcher d’y aller, parce que M. de Paris y étant, je n’y avois plus de séance.

J’allai à trois heures du matin chercher messieurs de Brissac et de Retz, et les menai aux Capucins dm faubourg Saint-Jacques, où M. de Paris avoit couché, pour le prier en corps de famille de ne point aller au Palais. Mon oncle avoit peu de sens, et le peu qu’il en avoit n’étoit pas droit : il étoit foible, timide, et jaloux de moi jusqu’au ridicule. Il avoit promis à la Reine qu’il iroit prendre sa place, et nous ne tirâmes de lui que des impertinences et des vanteries : comme, par exemple, qu’il me défendroit mieux que je ne me défendrois moi-même. Remarquez, s’il vous plaît, que bien qu’il jasât comme une linotte en particulier, il étoit toujours muet comme un poisson en public. Un chirurgien qu’il avoit à son service me pria d’aller attendre de ses nouvelles aux Carmélites qui sont tout proche, et me vint trouver un quart-d’heure après, pour me dire qu’aussitôt que nous étions sortis de la chambre de M. de Paris, il y étoit entré ; qu’il l’avoit loué de la fermeté avec laquelle il avoit résisté à ses neveux, qui le vouloient enterrer tout vif ; qu’ensuite il l’avoit exhorté à se lever en diligence pour aller au Palais : mais qu’aussitôt qu’il fut hors du lit, il lui avoit demandé d’un ton effaré comment il se portoit ? Que M. de Paris lui avoit répondu : « Je me porte bien. » À quoi il lui avoit reparti : « Cela ne se peut, vous avez trop mauvais visage ; » qu’après cela lui ayant tâté le pouls : « Vous avez, dit-il, la fièvre. » Sur cela M. de Paris s’étoit remis au lit, d’où tous les rois et toutes les reines ne le feroient pas sortir de quinze jours.

Nous allâmes au Palais, messieurs de Beaufort, de Brissac, de Retz et moi ; mais seuls et séparément. Messieurs les princes avoient près de mille gentilshommes avec eux, et on peut dire que toute la cour généralement s’y trouvoit. Comme j’étois en rochet et en camail, je passai la grand’salle le bonnet à la main ; et peu de gens me rendirent le salut, tant on étoit persuadé que j’étois perdu. Étant entré dans la grand’chambre avant que M. de Beaufort y fût arrivé, et ayant surpris par conséquent la compagnie, j’entendis un petit bruit sourd, semblable à ceux que vous entendez quelquefois aux sermons, à la fin d’une période qui a plu. J’en augurai bien ; et je dis, après avoir pris ma place ce que j’avois projeté chez Longueil. Ce petit bruit recommença après mon discours, qui fut court et modeste. Un conseiller ayant voulu rapporter à ce moment une requête pour Joly, le président de Mesmes dit qu’avant toutes choses il falloit lire les informations faites contre la conjuration publique, dont il avoit plu à Dieu de préserver l’État et la maison royale. Il ajouta, en finissant ces paroles, quelque chose de celle d’Amboise, qui me donna, comme vous verrez, un terrible avantage sur lui. J’ai observé mille fois qu’il est aussi nécessaire de choisir les mots dans les grandes affaires, qu’il est superflu de les choisir dans les petites.

On lut les informations, où l’on ne trouva pour témoins qu’un appelé Canto, qui avoit été condamné à être pendu à Pau ; Pichon, qui avoit été mis sur la roue en effigie au Mans ; Sociande, contre lequel il y avoit preuve de fausseté à la tournelle ; La Comette, Marcassar, Gorgibus, filoux fieffés. Je ne crois pas que vous ayez vu, dans les petites Lettres[1] de Port-Royal des noms plus saugrenus que ceux-là : et Gorgibus vaut bien Tambourin. La seule déposition de Canto dura quatre heures à lire. En voici la substance Qu’il s’étoit trouvé en plusieurs assemblées des rentiers à l’hôtel-de-ville, où il avoit ouï dire que M. de Beaufort et M. le coadjuteur vouloient tuer M. le prince ; qu’il avoit vu La Boulaye chez M. de Broussel le jour de la sédition ; qu’il l’avoit aussi vu chez M. le coadjuteur ; que le même jour le président Charton avoit crié aux armes ; que Joly avoit dit à l’oreille, à lui Canto, quoiqu’il ne l’eût jamais ni-vu ni connu que cette fois-là, qu’il falloit tuer le prince et la grande barbe[2]. Les autres témoins confirmèrent cette déposition. Comme le procureur général qu’on fit entrer après la lecture des informations, eut pris ses conclusions, qui furent de nous assigner pour être ouïs, M. de Beaufort, M. de Broussel et moi, j’ôtai mon bonnet pour parler ; et le premier président ayant voulu m’en empêcher, en disant que ce n’étoit pas l’ordre, et que je parlerois à mon tour, la sainte cohue des enquêtes s’éleva, et faillit à étouffer le premier président. Voici ce que je dis :

« Je ne crois pas, messieurs, que les siècles passés aient vu des ajournemens personnels donnés à des gens de notre qualité sur des ouï-dire ; mais je crois aussi peu que la postérité puisse ni souffrir ni croire que l’on ait seulement écouté ces ouï-dire de la bouche des plus infâmes scélérats qui soient jamais sortis des cachots. Canto a été condamné à la corde à Pau ; Pichon à la roue au Mans ; Sociande est encore sur vos registres criminels. » (M. l’avocat général Bignon m’avoit envoyé, à deux heures après minuit, ces mémoires.) « Jugez, s’il vous plaît, de leurs témoignages par les étiquettes et par leur profession, qui est d’être des filoux avérés ! Ce n’est pas tout, messieurs, ils ont une autre qualité plus relevée et plus rare ils sont témoins à brevet. Je suis au désespoir que la défense de notre honneur qui nous est commandée par toutes les lois divines et humaines, m’ait obligé de mettre au jour, sous le plus innocent des rois, ce que les siècles les plus corrompus ont détesté même dans le temps des plus grands égaremens des anciens tyrans. Oui, messieurs, Canto, Sociande et Gorgibus ont des brevets pour nous accuser, et ces brevets sont signés de l’auguste nom qui ne devroit être employé qu’à conserver encore mieux les lois les plus saintes. M. le cardinal-Mazarin, qui ne reconnoît que celles de la vengeance qu’il médite contre les défenseurs de la liberté publique, a forcé M. Le Tellier, secrétaire d’État, de contre-signer ces brevets infâmes. Nous en demandons justice, mais nous ne vous la demandons qu’après vous avoir très-humblement suppliés de la faire à nous-mêmes la plus rigoureuse que les ordonnances les plus sévères prescrivent contre les révoltés, s’il se trouve que nous ayons ni directement ni indirectement contribué à ce qui a excité ce dernier mouvement. Est-il possible, messieurs qu’un petit-fils de Henri-le-Grand qu’un sénateur de l’âge et de la probité de M. de Broussel qu’un coadjuteur de Paris soient seulement soupçonnés d’une sédition où l’on n’a vu qu’un écervelé à la tête de quinze misérables de la lie du peuple ? Je suis persuadé qu’il me seroit honteux de m’étendre sur ce sujet. Voilà, messieurs, ce que je sais de la moderne conjuration d’Amboise. »

Je ne vous puis exprimer les applaudissemens des enquêtes. Il y eut beaucoup de voix qui s’élevèrent sur ce que j’avois dit des témoins à brevet. Le bonhomme Doujat, qui étoit un des rapporteurs, et qui m’en avoit fait avertir par l’avocat général Talon son parent, l’avoua, en faisant semblant de l’adoucir. Il se leva comme en colère, et dit très-finement : « Ces brevets, monsieur, ne sont pas pour vous accuser comme vous dites. Il est vrai qu’il y en a, mais ils ne sont que pour découvrir ce qui se passe dans les assemblées des rentiers. Comment le Roi seroit-il informé, s’il ne promettoit l’impunité ceux qui lui donnent des avis pour son service, et qui sont quelquefois obligés, pour les avoir, de dire des paroles qu’on leur pourroit tourner à crime ? Il y a bien de la différence entre des brevets de cette façon, et des brevets qu’on auroit donnés pour vous accuser. »

La compagnie fut radoucie par ce discours ; le feu monta au visage de tout le monde. Le premier président, qui ne s’étonnoit pas du bruit, prit de la main sa longue barbe (c’étoit son geste ordinaire quand il se mettoit en colère). « Patience, messieurs, dit-il ; allons avec ordre. Messieurs de Beaufort, le coadjuteur et Broussel, vous êtes accusés : il y a des conclusions contre vous ; sortez de vos places. » Comme M. de Beaufort et moi voulûmes en sortir M. de Broussel nous retint en disant « Nous ne devons sortir messieurs, ni vous ni moi, jusqu’à ce que la compagnie l’ordonne. M. le premier président, que tout le monde sait être notre partie, doit sortir si nous sortons. » J’ajoutai « Et M. le prince. » M. le prince s’entendant nommer, dit avec fierté et d’un ton moqueur « Moi ! moi ! » À quoi je répondis « Oui, oui, monsieur la justice égale tout le monde. » Le président de Mesmes prit la parole, et lui dit : « Non, monsieur, vous ne devez point sortir, à moins que la compagnie ne l’ordonne. Si M. le coadjuteur souhaite que vous sortiez, il faut qu’il le demande par une requête. Pour lui, il est accusé il est de l’ordre qu’il sorte ; mais puisqu’il en fait difficulté il faut opiner. » On étoit si échauffé sur cette accusation, et contre ces témoins à brevet, qu’il y eut plus de quatre-vingts voix à nous faire demeurer dans nos places, quoiqu’il n’y eut rien au monde de plus contraire aux formes. Il passa enfin à la pluralité des voix que nous nous retirerions ; mais cependant la plupart des avis furent des panégyriques pour nous, des satires contre les ministres, et des anathêmes contre les brevets.

Nous avions des gens dans les lanternes[3], qui ne manquoient pas de jeter des bruits de ce qui se passoit dans la salle. Les curés et les habitués des paroisses ne s’oublioient pas le peuple accourut en foule de tous les quartiers de la ville au Palais. Nous y étions entrés à sept heures du matin, et nous n’en sortîmes qu’à cinq heures du soir. Dix heures donnant un grand temps pour s’assembler, l’on se portoit dans la grand’salle, dans la galerie, dans la cour et sur le degré. Il n’y avoit que M. de Beaufort et moi qui ne portassions personne et, qui fussions portés cependant on ne manqua point de respect ni à Monsieur ni à M. le prince. On n’observa pourtant pas tout ce qu’on leur devoit car en leur présence une infinité de voix s’élevoient et crioient : Vive Beaufort ! vive le coadjuteur !

Nous sortîmes ainsi du Palais, et nous allâmes dîner à six heures du soir chez moi, où nous eûmes peine d’aborder, à cause de la foule du peuple. Nous fûmes avertis sur les onze heures du soir qu’on avoit résolu au Palais-Royal de ne pas assembler les chambres le lendemain ; et le président de Bellièvre, à qui nous le fîmes savoir, nous conseilla de nous trouver dès sept heures au Palais, pour en demander l’assemblée. Nous n’y manquâmes pas.

M. de Beaufort dit au premier président que l’État et la maison royale étoient en péril ; que les momens étoient précieux ; qu’il falloit faire un exemple des coupables. Il conclut par la nécessité d’assembler la compagnie sans perdre un instant. Le bonhomme Broussel attaqua personnellement le premier président, et même avec emportement. Huit ou dix conseillers des enquêtes entrèrent incontinent dans la grand’chambre, pour témoigner l’étonnement où ils étoient, qu’après une conjuration aussi funeste l’on demeurât les bras croisés sans poursuivre la punition. Messieurs Bignon et Talon, avocats généraux, avoient échauffé les esprits, en disant au parquet des gens du Roi qu’ils n’avoient eu aucune part aux conclusions, et qu’elles étoient ridicules. Le premier président répondit très-sagement à toutes les paroles les plus piquantes qui lui furent dites, et les souffrit avec une patience incroyable, croyant avec raison que nous eussions été bien aises de l’obliger à quelque repartie qui eût pu fonder ou appuyer une récusation.

Nous travaillâmes l’après-dînée à envoyer chercher nos amis dans les provinces : ce qui ne se faisoit pas sans dépense, et M. de Beaufort n’avoit pas un sou. Lozières dont je vous ai parlé à propos des bulles de la coadjutorerie de Paris, m’apporta trois mille pistoles, qui suppléèrent à tout. M. de Beaufort espéroit tirer du Vendômois et du Blaisois soixante gentilshommes et quarante des environs d’Anet ; mais il n’en eut que cinquante-quatre. J’en tirai de Brie quatorze, et Anneri m’en amena quatre-vingts du Vexin, qui non-seulement ne voulurent jamais prendre un double de moi, mais qui même ne souffrirent pas que je payasse dans les hôtelleries. Ils furent dans tout le cours de ce procès assidus auprès de moi, comme s’ils eussent été mes gardes : Anneri pouvoit tout sur eux, et je pouvois tout sur Anneri, qui étoit un des hommes les plus fermes et les plus fidèles. Vous verrez dans la suite à quoi nous destinions cette noblesse.

Je prêchai le jour de Noël à Saint-Germain de l’Auxerrois. J’y traitai de la charité chrétienne, sans parler un mot des affaires présentes. Les femmes y pleuroient sur l’injustice de la persécution que l’on faisoit à un archevêque qui n’avoit que de la tendresse, pour ses ennemis ; et je connus bien au sortir de la chaire par les bénédictions qui me furent données, que je ne m’étois pas trompé dans la pensée que j’avois eue que ce sermon feroit un’très-bon effet. Il fut incroyable, et surpassa de bien loin mon imagination.

Il arriva à propos de ce sermon un incident[4]… dit depuis et par la haine qu’il avoit pour elle. Je crois, sans raillerie, que par le même principe elle se résolut à m’en faire part… Je m’aperçus que j’eusse mieux fait de l’être.

Justement, quatre ou cinq jours avant que le procès criminel commençât, mon médecin ordinaire se trouvant par malheur à l’extrémité, et un chirurgien domestique que j’avois étant venu à sortir de chez moi parce qu’il avoit tué un homme, je crus que je ne pouvois mieux m’adresser qu’au marquis de Noirmoutier, qui étoit mon ami intime, et qui avoit un médecin très-bon et très-affidé. Quoique je le connusse pour n’être pas secret, je ne pus m’imaginer qu’il ne le fût pas en cette occasion… Noirmoutier, qui étoit auprès d’elle, lui répondit : « Vous le trouveriez bien plus beau si vous saviez qu’il est si malade à l’heure qu’il est, qu’un autre que lui ne pourroit pas seulement ouvrir la bouche…… » À laquelle j’avois été obligé l’avant-veille, en parlant à elle-même, de donner un autre tour. Vous pouvez juger du bel effet que cette indiscrétion ou plutôt que cette trahison produisit…… ; mais je fus assez sot pour me raccommoder avec le cavalier, qui me demanda tant de pardons; et qui me fit tant de protestations, que j’excusai ou sa passion ou sa légèreté. Je crois plutôt la seconde : la mienne ne fut pas moindre de lui confier une place aussi considérable que le Mont-Olympe. Vous verrez ce détail dans la suite, et comment il fit justice à mon imprudence : car il m’abandonna et me trompa pour la seconde fois.

Le 29, nous entrâmes au Palais avant que messieurs les princes y fussent arrivés ; et nous y vînmes ensemble, M. de Beaufort et moi, avec un corps de noblesse qui pouvoit faire trois cents gentilshommes. Le peuple, qui étoit revenu dans sa chaleur pour nous, nous donnoit assez de sûreté ; mais la noblesse nous étoit bonne, tant pour faire paroître que nous ne nous traitions pas simplement de tribuns du peuple, que parce que faisant état de nous trouver tous les jours au PaJais dans la quatrième chambre des enquêtes qui répondoit à la grande, nous étions bien aises de n’être pas exposés, dans un lieu où le peuple ne pouvoit pas entrer, à l’insulte des gens de la cour, qui y étoient pêle-mêle avec nous. Nous étions en conversation les uns avec les autres, nous nous faisions des civilités et cependant nous étions huit ou dix fois tous les matins sur le point de nous étrangler, pour peu que les voix s’élevassent dans la grand’chambre ce qui arrivoit assez souvent par la contestation, dans la chaleur où étoient les esprits. Tout le monde étoit dans la défiance ; et je puis dire sans exagération que, sans même excepter les conseillers, il n’y avoit pas vingt hommes dans le Palais qui ne fussent armés de poignards. Pour moi, je n’en avois point voulu porter M. de Brissac m’en fit prendre un par force, un jour où il paroissoit qu’on pourroit s’échauffer plus qu’à l’ordinaire. De telles armes, qui me convenoient peu, me causèrent un chagrin qui me fut des plus sensibles. M. de Beaufort, qui étoit un peu lourd et étourdi de son naturel, voyant la garde du stylet dont le bout paroissoit un peu hors de ma poche, le montra à Arnauld, à La Moussaye et à des Roches capitaine des gardes de M. le prince, en leur disant « Voilà le bréviaire de M. le coadjuteur. » J’entendis la raillerie mais ; à dire vrai, je ne la soutins pas de bon cœur.

Nous présentâmes requête, au parlement, pour récuser le premier président comme notre ennemi ce qu’il ne soutint pas avec la fermeté qui lui étoit naturelle. Il en parut touché, et même abattu. La délibération-pour admettre ou ne pas admettre la récusation dura plusieurs jours. On opina d’apparat, et il est constant que cette matière fut épuisée. Il passa enfin, à la pluralité de quatre-vingt-dix-huit contre soixante-deux, qu’il demeureroit juge et je suis persuadé que l’arrêt étoit juste, au moins dans les formes du Palais. Mais je suis persuadé en même temps que ceux qui n’étoient pas de cette opinion avoient raison dans lefond, ce magistrat témoignant autant de passion qu’il en faisoit voir en cette affaire mais il ne la connoissoit pas lui-même. Il étoit préoccupé, et son intention étoit bonne.

[1650] Le temps qui se passa depuis le jugement’de cette récusation, qui fut le 4 janvier, ne fut employé qu’à des chicanes que Charon, qui étoit l’un des rapporteurs et tout-à-fait dépendant du premier président, faisoit autant qu’il pouvoit pour différer, et pour voir si on ne tireroit point quelque lumière de la prétendue conjuration par un certain Boquemont, qui avoit été lieutenant de La Boulaye en la guerre civile et par un nommé Belot, syndic des rentiers, alors prisonnier en la Conciergerie.

Ce Belot, qui avoit été arrêté sans décret, faillit à être la cause du bouleversement de Paris. Le président de La Grange remontra qu’il n’y avoit rien de plus opposé à la déclaration, pour laquelle on avoit fait de si grands efforts autrefois. M. le premier président soutenant l’emprisonnement de Belot Daurat, conseiller de la troisième chambre, lui dit qu’il s’étonnoit qu’un homme, pour l’exclusion duquel il y avoit eu soixante-deux voix, se pût résoudre à violer les formes de la justice à la vue du soleil. Là-dessus le premier président se leva de colère, en disant qu’il n’y avoit plus de discipline, et qu’il laissoit sa place à quelqu’un pour qui on auroit plus de considération que pour lui. Ce mouvement fit une commotion, et causa un trépignement dans la grand’chambre qui fut entendu dans la quatrième, et qui fit que ceux des deux partis qui y étoient se démêlèrent avec précipitation les uns d’avec les autres pour se remettre ensemble. Si le moindre laquais eût alors tiré l’épée dans le Palais, Paris étoit confondu.

Nous pressions toujours notre jugement ; et on le différoit tant qu’on pouvoit, parce qu’on ne pouvoit pas s’empêcher de nous absoudre et de condamner les témoins à brevet. Tantôt on prétendoit qu’on étoit obligé d’attendre un certain Desmartinaux qu’on avoit arrêté en Normandie, pour avoir crié contre les ministres dans les assemblées des rentiers, et que je ne connoissois pas seulement de visage ni de nom en ce temps-là : tantôt on incidentoit sur la manière de nous juger, les uns prétendant qu’on devoit juger ensemble tous ceux qui étoient nommés dans les informations, les autres ne pouvant souffrir que l’on confondît nos noms avec ceux de ces sortes de gens que l’on avoit impliqués en cette affaire. Il n’y a rien de si aisé qu’à laisser écouler les matinées en des procédures où il ne faut qu’un mot pour faire parler cinquante personnes : il falloit à tout moment relire ces misérables informations, où il n’y avoit pas seulement assez d’indice pour faire donner le fouet à un crocheteur. Voilà l’état du parlement jusqu’au 18 janvier 1650. Voilà tout ce que le monde voyoit : mais voici ce que personne ne savoit, que ceux qui connoissoient les ressorts de la machine.

Notre première apparition au parlement, jointe au ridicule des informations qui avoient été faites contre nous, changea si fort les esprits, que le public fut persuadé de notre innocence. M. le prince s’adoucit quatre ou cinq jours après la lecture des informations. M. de Bouillon m’a dit depuis plus d’une fois que le peu de preuves qu’il avoit trouvé à ce que la cour lui avoit fait voir d’abord comme clair et certain, lui avoit donné de bonne heure de violens soupçons de la tromperie de Servien et de l’artifice du cardinal ; et que lui M. de Bouillon n’avoit rien oublié pour le confirmer dans cette pensée. Il ajoutoit que Chavigny, quoique ennemi de Mazarin, ne l’aidoit pas en cette occasion, parce qu’il ne vouloit pas que M. le prince se rapprochât des frondeurs. Je ne puis accorder cela avec l’avance que Chavigny me fit en ce temps-là par Du Guet-Bagnols, père de celui que vous connoissez, son ami et le mien. Il nous fit venir la nuit chez lui, où M. de Chavigny me témoigna qu’il eût cru être le plus heureux des hommes s’il eût pu contribuer à l’accommodement. Il me témoigna que M. le prince étoit persuadé que nous n’avions point eu de dessein contre lui ; mais qu’il étoit engagé, et à l’égard du monde et à l’égard de la cour ; que pour ce qui étoit de la cour, il eût pu trouver des tempéramens : mais qu’à l’égard du monde il étoit difficile de trouver quelque chose qui pût satisfaire un premier prince du sang, à qui on disputoit le pavé publiquement et les armes à la main, à moins que je ne me résolusse à le lui céder au moins pour quelque temps. Il me proposa en conséquence l’ambassade ordinaire de Rome, ou l’extraordinaire à l’Empire, dont il se parloit alors à propos de je ne sais quoi. Vous jugez bien quelle put être ma réponse nous ne convînmes de rien, quoique je n’oubliasse pas de faire connoître à M. de Chavigny la passion extrême que j’avois de rentrer dans les bonnes grâces de M. le prince. Je demandai un jour à M. le prince à Bruxelles le dénoûment de ce que M. de Bouillon m’avoit dit de cette négociation de Chavigny, et je ne me puis remettre ce qu’il me répondit.

Cette conférence avec Chavigny se passa le 30 de décembre. Le premier de janvier, madame de Chevreuse, qui revoyoit la Reine depuis le retour du Roi à Paris et qui même dans ses disgrâces, avoit conservé avec elle une espèce d’habitude incompréhensible, alla au Palais-Royal. Le cardinal la tirant dans une croisée du petit cabinet de la Reine, lui dit : « Vous aimez là Reine est-il possible que vous ne lui puissiez donner vos amis ? Le moyen, répondit-elle ? La Reine n’est plus reine, elle est très-humble servante de M. le prince. Mon Dieu, reprit le cardinal en se frottant le front, si l’on pouvoit s’assurer des gens, — on feroit bien des choses Mais M. de Beaufort est à madame de Montbazon madame de Montbazon est à Vigneul, et le coadjuteur… » En me nommant il se prit à rire. « Je vous entends, dit madame de Chevreuse je vous réponds de lui et d’elle. » Voilà comment cette conversation s’entama. Le cardinal fit un signe de tête à la Reine, qui fit voir à madame de Chevreuse que la conversation avoit été concertée. Elle en eut une assez longue le même soir avec la Reine, qui lui donna le billet suivant, écrit et signé de sa main :

« Je ne puis croire, nonobstant le passé et le présent, que M. le coadjuteur ne soit à moi. Je le prie que je le puisse voir sans que personne le sache, que madame et mademoiselle de Chevreuse. Ce nom sera sa sûreté. Anne. »

Madame de Chevreuse me trouva chez elle au retour du Palais-Royal ; et je m’aperçus d’abord qu’elle avoit quelque chose à me dire, parce que mademoiselle de Chevreuse, à qui elle avoit donné le mot en carrosse en revenant, me pressentit beaucoup sur les dispositions où je serois, en cas que le Mazarin voulût un accommodement avec moi. Je ne fus pas longtemps dans le doute de la tentative, parce que mademoiselle de Chevreuse, qui n’osoit me parler ouvertement devant sa mère, me serra la main en faisant semblant de ramasser son manchon pour me faire connoître qu’elle ne me parloit pas d’elle-même. Ce qui faisoit craindre à madame de Chevreuse que je n’y voulusse pas donner les mains, étoit que quelque temps auparavant j’avois rompu malgré elle une négociation qu’Ondedei avoit fait proposer à Noirmoutier par madame Dempus. Laigues, qui en avoit été en colère contre moi, dit, six jours après, que j’avois bien fait ; et qu’il savoit que si Noirmoutier eût été la nuit chez la Reine, comme Ondedei le lui proposoit, la partie étoit liée pour faire mettre derrière une tapisserie le maréchal de Gramont, afin qu’il pût faire voir à M. le prince que les frondeurs, qui l’assuroient tous les jours de leurs services, étoient des trompeurs. Je ne balançai pas cependant après avoir pesé toutes ces circonstances entre lesquelles celle qui me persuada le plus que sa colère contre M. le prince étoit sincère fut que j’étois informé qu’elle se prenoit à M. le prince d’une galanterie que Jarzé avoit voulu faire croire à tout le monde qu’il avoit avec elle. Il ne tint pas à mademoiselle de Chevreuse de m’empêcher de tenter une aventure dans laquelle elle croyoit qu’on me feroit périr ; et bien qu’elle n’eût pas voulu d’abord témoigner son sentiment devant madame sa mère, elle ne se put contenir ensuite. Je l’obligeai enfin à y consentir, et je fis cette réponse à la Reine :

« Il n’y a jamais eu de moment en ma vie où je n’aie été également à Votre Majesté. Je serois trop heureux de mourir pour son service, sans songer à ma sûreté. Je me rendrai où elle me l’ordonnera. »

J’enveloppai son billet dans le mien et madame de Chevreuse lui porta le lendemain ma réponse, qui fut bien reçue. On prit heure, et je me trouvai à minuit au cloître Saint-Honoré, où Gabouri porte-manteau de la Reine, me vint prendre, et me mena par un escalier dérobé au petit-oratoire où elle étoit toute seule enfermée. Elle me témoigna toutes les bontés que la haine qu’elle avoit contre M. le prince lui pouvoit inspirer, et que l’attachement qu’elle avoit pour M. le cardinal Mazarin lui pouvoit permettre. Le dernier me parut encore au dessus de l’autre. Je crois qu’elle me répéta vingt fois « Le pauvre M. le cardinal » en me parlant de la guerre civile, et de l’amitié qu’il avoit pour moi. Son cardinal entra demi-heure après. Il supplia la Reine de lui permettre qu’il manquât au respect qu’il lui devoit, pour m’embrasser devant elle. Il fut au désespoir, disoit-il, de ce qu’il ne pouvoit me donner sur l’heure même son bonnet ; et il me parla tant de grâces, de récompenses : et de bienfaits, que je fus obligé de m’expliquer, n’ignorant pas que rien ne jette tant de défiance dans les réconciliations nouvelles, que l’aversion que l’oit témoigne à être obligé à ceux avec qui on se réconcilie. Je répondis à M. le cardinal que l’honneur de servir la Reine faisoit la récompense la plus signalée que je dusse jamais espérer, quand même j’aurois sauvé la couronne ; et que je la suppliois très-humblement de ne me donner jamais que celle-là afin que j’eusse au moins la satisfaction de lui faire connoître que c’étoit la seule récompense que j’estimois, et qui pût m’être sensible.

M. le cardinal prit la parole, et supplia la Reine, de me commander de recevoir la nomination au cardinalat, que La Rivière, ajoutait-il, a arraçhée avec insolence, et qu’il a reconnue par une perfidie. Je m’en excusai, en disant que je m’étois promis à moi-même de n’être jamais cardinal, par aucun moyen qui pût avoir le moindre rapport à la guerre civile, afin de faire connoître à la Reine que la seule nécessité m’avoit séparé de son service. Je me défis sur ce fondement de toutes les autres propositions qu’il me fit pour le paiement de mes dettes, pour la charge de grand aumônier, pour l’abbaye d’Orcan. Et comme il insista, soutenant toujours que la Reine ne pouvoit s’empêcher de faire quelque chose pour moi qui fût d’éclat, dans le service considérable que j’étois sur le point de lui rendre, je lui dis « Il y a un point, monsieur, sur lequel la Reine me peut faire plus de bien que si elle me donnoit la tiare. Sa Majesté vient de me dire qu’elle veut faire arrêter M. le prince : la prison ne peut ni ne doit être éternelle à un homme de son rang et de son mérite. Quand il en sortira envenimé contre moi, ce me sera un malheur ; mais j’ai quelque lieu d’espérer que je le pourrai soutenir par ma dignité. Il y a beaucoup de gens qui sont engagés avec moi, et qui serviront la Reine en cette occasion. S’il plaisoit, madame, à Votre Majesté de confier à l’un d’eux quelque place de considération je lui serois plus obligé que de dix chapeaux de cardinal. » Le cardinal dit à la Reine qu’il n’y avoit rien de plus juste, et que le détail étoit à concerter entre lui et moi. La Reine me demanda ma parole de ne me point ouvrir à M. de Beaufort du dessein d’arrêter M. le prince, jusqu’au jour de l’exécution, parce que madame de Montbazon, à qui il le découvriroit assurément, ne manqueroit pas de le dire à Vigneul, qui étoit tout de l’hôtel de Condé. Je lui répondis qu’un secret de cette nature, fait à M. de Beaufort dans une occasion où nos intérêts étoient si unis, me déshonoreroit dans le monde, si je n’en récompensois le manquement par quelque signalé service ; que je suppliois donc Sa Majesté de me permettre de lui dire que la surintendance des mers, promise à cette maison dès les premiers jours de la régence, feroit un merveilleux effet dans le monde. M. le cardinal reprit alors brusquement : « Elle a été promise au père et au fils aîné. » À quoi je lui repartis : « Le cœur me dit que le fils aîné fera une alliance qui le mettra beaucoup au dessus de la surintendance des mers. » Il sourit, et dit à la Reine qu’il accommoderoit encore cette affaire avec moi. J’eus une seconde conférence avec la Reine et avec lui, au même lieu et à la même heure : j’en eus trois avec lui seul dans son cabinet au Palais-Royal, dans lesquelles Noirmoutier et Laigues se trouvèrent. On convint dans ces conférences que M. de Vendôme auroit la surintendance des mers, et M. de Beaufort la survivance ; que M. de Noirmoutier auroit le gouvernement de Charleville et de Mont-Olympe qu’il auroit aussi des lettres de duc ; que M. de Laigues seroit capitaine des gardes de Monsieur que M. le chevalier de Sévigné auroit vingt-deux mille livres ; que M. de Brissac auroit pour récompense le gouvernement d’Anjou à tel prix, et avec un brevet de retenue pour toute la somme. Il fut résolu que l’on arrêteroit M. le prince, M. le prince de Conti et M. de Longueville. Je n’oubliai rien pour tirer du pair le dernier ; je m’offris d’être sa caution, je contestai jusqu’à l’opiniâtreté et je ne me rendis qu’après que le cardinal m’eut montré un billet de la main de La Rivière à Flamarin, où je lus ces propres mots : « Je vous remercie de votre avis ; mais je suis aussi assuré de M. de Longueville que vous l’êtes de M. de La Rochefoucauld. Les paroles sacramentales sont dites. »

Le cardinal s’étendit à ce propos sur l’infidélité de La Rivière, dont il nous dit un détail qui en vérité faisoit horreur. « Cet homme croit, ajouta-t-il, que je suis la plus grosse bête du monde, et qu’il sera demain cardinal. J’ai eu le plaisir de lui faire aujourd’hui essayer des étoffes rouges qu’on m’a apportées d’Italie, et je les ai approchées de son visage, pour voir ce qui y revenoit le mieux, ou de la couleur de feu, ou de l’incarnat. » J’ai su depuis à Rome que, quelque perfidie que La Rivière eût faite au cardinal, celui-ci n’étoit pas en reste. Le propre jour qu’il l’eut fait nommer par le Roi, il écrivit au cardinal Sachetti une lettre que j’ai vue, bien plus capable de jaunir le chapeau que de le rougir, s’il m’est permis de le dire. Cette lettre étoit toutefois pleine de tendresse pour lui : ce qui étoit le vrai moyen de le perdre auprès d’Innocent, qui haïssoit si fort le cardinal qu’il avoit même de l’horreur pour tous ses amis.

Dans la seconde conférence que nous eûmes en présence de la Reine, on agita fort les moyens de faire consentir Monsieur à la prison de messieurs les princes. La Reine disoit qu’il n’y auroit nulle peine ; mais le cardinal n’étoit pas si persuadé que la Reine des dispositions de Monsieur. Madame de Chevreuse se chargea de le sonder. Il avoit naturellement inclination pour elle ; elle s’en servit habilement : elle lui fit croire que la Reine ne pouvoit être emportée que par lui-même à une résolution de cette nature, bien que dans le fond elle fût mal satisfaite de M. le prince. Elle lui exagéra l’avantage que ce seroit de ramener au service du Roi une faction aussi puissante que celle de la Fronde ; elle lui marqua comme insensiblement le péril où l’on étoit tous les jours de voir Paris à feu et à sang. Je suis persuadé (et elle le fut aussi) que cette dernière raison le toucha pour le moins autant que les autres : car il trembloit de peur toutes les fois qu’il venoit au Palais, et il y eut des jours où il fut impossible à M. le prince de l’y mener. On appeloit cela les accès de la colique de Son Altesse Royale. Sa frayeur n’étoit pas sans sujet. Si un laquais se fût avisé de tirer l’épée, nous eussions tous été tués en moins d’un quart-d’heure : et ce qui est rare est que si cette occasion fût arrivée entre le premier janvier et le 18, ceux qui nous eussent égorgés eussent été ceux-là mêmes avec qui nous étions d’accord ; parce que tous les officiers de la maison du Roi, de celle de la Reine, de celle de Monsieur, et de celle du cardinal, étoient persuadés qu’ils faisoient très-bien leur cour d’accompagner réglément tous les jours messieurs les princes.

Je n’ai jamais pu m’imaginer la raison pour laquelle le cardinal lanterna tant les cinq ou six derniers jours qui précédèrent cette exécution. Laigues et Nôirmoutier crurent qu’il le faisoit à dessein, et dans l’espérance que nous nous massacrerions, M. le prince et nous, dans le Palais. Mais outre que s’il eût eu cette pensée, il lui eût été facile de la faire réussir, en apostant deux hommes qui eussent commencé la noise, je crois qu’il appréhendoit autant que nous, ne pouvant pas douter qu’il n’y avoit point d’asyle assez sacré pour le sauver lui-même d’une catastrophe. J’ai toujours attribué à son irrésolution naturelle ce délai, que je confesse avoir pu et dû même produire de grands inconvéniens. Ce secret, qui fut gardé entre dix-sept personnes, est un de ceux qui m’a persuadé que parler trop n’est pas le défaut le plus commun des gens qui sont accoutumés aux grandes affaires. Ce qui me donna une grande inquiétude fut que je connoissois Noirmoutier pour l’homme du monde le moins secret.

Le 18 janvier, Laigues ayant pressé au dernier point Lyonne pour l’exécution, dans une conférence qu’il eut la nuit avec lui, le cardinal la résolut à midi. Il avoit fait croire la veille à M. le prince que Parain des Coutures, qui ayoit été un des syndics des rentiers, étoit caché dans une maison ; et il fit en sorte que le prince lui-même donnât aux gendarmes et aux chevau-légers du Roi les ordres qui étoient nécessaires pour le mener au bois de Vincennes, sous le prétexte de régler ce qu’il falloit pour la prison de ce misérable. Messieurs les princes vinrent au conseil : Guitaut, capitaine des gardes de la Reine, arrêta M. le prince ; Comminges, lieutenant, arrêta M. le prince de Conti ; et Cressi, enseigne, arrêta M. de Longueville. J’avois oublie de vous dire qu’après que madame de Chevreuse eut fait agréer à Monsieur qu’elle fit ses efforts auprès de la Reine pour l’obliger à prendre quelque résolution contre M. le prince, il lui demanda pour préalable que je m’engageasse par écrit à le servir ; et qu’aussitôt qu’il eut mon billet il le porta à la Reine, croyant lui avoir rendu un très-signalé service.

Aussitôt que M. le prince fut arrêté, M. de Boutteville, qui est à présent M. de Luxembourg, passa sur le pont Notre-Dame à toute bride, en criant au peuple que l’on venoit d’arrêter M. de Beaufort. On prit les armes, que je fis poser un moment après, en marchant avec cinq ou six flambeaux devant moi par les rues. M. de Beaufort s’y promena de même, et l’on, fit partout des feux de joie.

Nous allâmes ensemble chez Monsieur, où nous trouvâmes La Rivière dans la grande salle, qui faisoit bonne mine, et qui racontoit aux assistans le détail de ce qui s’étoit passé au Palais-Royal. Il ne pouvoit pourtant pas, douter qu’il ne fût perdu. Il demanda son congé, et il l’eut ; mais il ne tint pas à M. le cardinal qu’il ne demeurât. Il m’envoya Lyonne sur le minuit, pour me le proposer, et pour me le persuader par les plus méchantes raisons du monde. J’en avois de bonnes pour m’en défendre. Lyonne me dit, il y a cinq ou six ans, que ce mouvement de conserver La Rivière fut inspiré au cardinal par M. Le Tellier, qui appréhenda que les frondeurs ne s’insinuassent dans l’esprit de Monsieur.

La Reine envoya, incontinent après une lettre du Roi au parlement, par laquelle il expliquoit les raisons de la détention de M. le prince, qui ne furent ni fortes ni bien colorées. Nous eûmes notre arrêt d’absolution, et nous allâmes au Palais-Royal, où la badauderie des courtisans m’étonna plus que celle des bourgeois. Ils étoient montés sur tous les bancs des chambres, qu’on avoit apportés au sermon.

Mesdames les princesses eurent ordre de se retirer à Chantilly. Madame de Longueville sortit de Paris pour tirer du côté de la Normandie, où elle ne trouva point d’asyle. Le parlement de Rouen l’envoya prier de sortir de la ville : M. le duc de Richelieu ne la voulut pas recevoir dans le Havre. Elle se retira à Dieppe, où elle ne put pas demeurer long-temps.

M. de Bouillon, qui s’étoit fort attaché à M. le prince depuis la paix, alla en diligence Turenne. M. de Turenne, qui avoit pris la même conduite depuis son retour en France, se jeta dans Stenay, bonne place que M. le prince avoit confiée à La Moussaye. M. de La Rochefoucauld, qui étoit alors prince de A’Iarsillac, s’en alla chez lui en Poiton ; et le maréchal de Brezé beau-père de M. le prince, gagna Saumur.

On publia et on enregistra au parlement une déclaration contre eux, par laquelle il leur fut ordonné de se rendre dans quinze jours auprès du Roi à faute de quoi ils étoient dès ce moment déclarés perturbateurs du repos public, et criminels de lèze-majesté. Le Roi partit en même temps pour faire un tour en Normandie, on l’on craignoit que madame de Longueville, qui avoit été reçue dans le château de Dieppe par Montigni, domestique du duc son mari, et Chamboi qui commandoit pour lui dans le Pont-de-l’Arche ne fissent quelque mouvement. Tout plia devant la cour. Madame de Longueville se sauva par mer en Hollande, d’où elle alla ensuite à Arras pour sonder le bonhomme La Tour, pensionnaire de son époux, qui lui offrit sa personne, mais qui lui refusa sa place. Elle se rendit à Stenay, où M. de Turenne la vint joindre avec ce qu’il avoit pu ramasser d’amis et de serviteurs de messieurs les princes, depuis son départ de Paris. La Becheraille se rendit maître de Damvilliers, dont il avoit été autrefois lieutenant de roi, ayant fait révolter la garnison contre le chevalier de La Rochefoucauld, qui y commandoit pour son frère. Le maréchal de La Ferté se saisit de Clermont sans coup férir les habitans de Mouzon chassèrent le comte de Grandpré leur gouverneur, parce qu’il leur proposoit de se déclarer pour messieurs les princes. Le Roi, qui après son retour de Normandie alla en Bourgogne, y établit pour gouverneur, en la place de M. le prince, M. de Vendôme, comme il avoit établi en Normandie M. le comte d’Harcourt, en la place de M. de Longueville. Le château de Dijon se rendit à M. de Vendôme. Bellegarde, défendue par messieurs de Tavannes, de Boutteville et de Saint-Micaut, fit peu de résistance au Roi, qui revint à Paris de ses deux voyages de Normandie et de Bourgogne, tout couvert de lauriers.

Le bonheur monta un peu trop fortement à la tête du cardinal : il parut beaucoup plus fier qu’il n’avoit paru avant son départ. Voici la première marque qu’il en donna. Dans l’absence du Roi, madame la princesse douairière vint à Paris, et elle présenta requête au parlement pour demander d’être prise en la sauvegarde de la compagnie, afin de pouvoir demeurer à Paris, et avoir justice de la détention injuste de messieurs ses enfans. Le parlement ordonna que madame la princesse se mît chez M. de La Grange, maître des comptes, dans la cour du Palais, pendant que l’on iroit prier M. le duc d’Orléans de venir prendre sa place.

M. le duc d’Orléans répondit aux députés de la compagnie que madame la princesse ayant ordre du Roi d’aller à Bourges, il ne croyoit pas devoir aller au Palais pour opiner sur une affaire en laquelle il n’y avoit qu’à obéir aux ordres supérieurs. Il ajouta qu’il seroit bien aise que M. le premier président le vînt trouver sur les cinq heures. Il y alla, et fit connoître à Monsieur qu’il étoit nécessaire qu’il se rendît le lendemain au Palais, pour assoupir par sa présence un comment cernent d’affaire qui pouvoit grossir, par la commisération très-naturelle envers une grande princesse affligée, et par la haine qu’on portoit au cardinal, haine qui n’étoit pas éteinte. Monsieur le crut. Il trouva à l’entrée de la grand’chambre madame la princesse, qui se jeta à ses pieds elle demanda à M. de Beaufort sa protection, elle me dit qu’elle avoit l’honneur d’être ma parente. M. de Beaufort fut fort embarrassé ; je faillis à mourir de honte. Monsieur dit à la compagnie que le Roi avoit commandé à madame la princesse de sortir de Chantilly, parce qu’on avoit trouvé un de ses valets de pied chargé de lettres pour celui qui commandoit dans Saumur ; qu’il ne la pouvoit souffrir à Paris, parce qu’elle y étoit venue contre les ordres du Roi ; qu’elle en sortît pour témoigner son obéissance, et pour mériter que le Roi, qui seroit de retour dans deux ou trois jours, eût égard à ce qu’elle alléguoit de sa mauvaise santé. Elle partit dès le soir même, et alla coucher à Berni, d’où le Roi, qui arriva, un jour ou deux après, lui donna ordre d’aller à Valery. Elle resta malade à Angerville.

Je ne vois pas que Monsieur eût pu se conduire plus justement pour le service du Roi. Cependant le cardinal prétendit qu’il avoit trop ménagé madame la princesse ; et il nous dit, à M. de Beaufort et à moi, que c’étoit en cette occasion que nous avions dû signaler le pouvoir que nous avions sur le peuple. Il étoit naturellement vétilleux et grondeur ce qui est un grand défaut à des gens qui ont affaire à beaucoup de monde.

Je m’aperçus deux jours après de quelque chose de pis. Comme il y avoit eu des particuliers qui avoient fait du bruit dans les assemblées de l’hôtel-de-ville, à cause de l’intérêt qu’ils avoient dans les rentes ils appréhendoient d’en être recherchés ; et ils souhaitèrent, peu de temps après que M. le prince fut arrêté, que j’obtinsse une amnistie. J’en parlai à M. le cardinal, qui n’en fit aucune difficulté, et qui me dit même dans le grand cabinet de la Reine, en me montrant le cordon de son chapeau qui étoit à la Fronde : « Je serai moi-même compris dans cette amnistie. »

Au retour de ces voyages du Roi, ce ne fut plus cela. Il me proposa une abolition, dont le titre seul eût noté cinq ou six officiers du parlement qui avoient été syndics et peut-être mille ou deux mille des plus notables bourgeois de Paris. Je lui fis faire ces considérations, qui paroissoient n’avoir point de réplique. Il contesta, il remit, il éluda ; il fit les deux voyages de Normandie et de Bourgogne sans rien conclure et quoique M. le prince eût été arrêté dès le 18 janvier, l’amnistie ne fut publiée et enregistrée au parlement que le 12 mai. Encore ne fut-elle obtenue que sur ce que je fis entendre que, si on ne me l’accordoit pas, je poursuivrois à toute rigueur la justice contre les témoins à brevet : chose que l’on appréhendoit au dernier point, parce que dans le fond il n’y avoit rien de si honteux. Ils en étoient si convaincus, que Canto et Pichon avoient disparu même avant que M. le prince fût arrêté.

Nous eûmes presque au même temps un autre démêlé sur le sujet des rentes de l’hôtel-de-ville, où d’Emery, qui ne vécut pas long-temps après, n’oublioit rien de tout ce qui pouvoit altérer les rentiers, même sur des sujets où le Roi trouvoit si peu de profit, que j’eus lieu d’être persuadé qu’il n’agissoit ainsi que pour leur faire voir que leurs protecteurs les avoient abandonnés depuis leur accommodement avec la cour.

Je fus averti d’ailleurs que l’abbé Fouquet cabaloit contre moi chez le menu peuple ; qu’il y jetoit de l’argent, et semoit tous les bruits qui pouvoient me rendre suspect.

La vérité est que tous les subalternes sans exception, qui appréhendoient une union véritable du cardinal et de moi, et qui croyoient qu’elle seroit facile par le mariage de l’aîné Mancini[5] avec mademoiselle de Retz qui est présentement religieuse, ne songèrent qu’à nous brouiller dès le lendemain que nous fûmes raccommodés ; et ils y trouvèrent de la facilité, parce que les ménagemens que j’étois obligé de garder avec le public pour ne me pas perdre leur donnoient lieu de les interpréter à leur mode auprès du Mazarin, et aussi parce que la confiance que M. le duc d’Orléans prit en moi, aussitôt après la prison de M. le prince, devoit par elle-même produire dans son esprit une défiance très-naturelle. Goulas, secrétaire des commandemens de Monsieur, rétabli dans sa maison par la disgrâce de La Rivière qui l’en avoit chassé, contribua beaucoup à la lui donner, par l’intérêt qu’il avoit à affoiblir auprès de son maître par le moyen de la cour ma faveur naissante, qu’il s’imaginoit traverser la sienne. Remarquez que je n’avois pas recherché cette faveur, que je connoissois pour très-fragile et pour périlleuse, par l’humeur de Monsieur ; et parce que je n’ignorois pas que l’ombre même d’un cabinet, dont on ne peut empêcher les foiblesses, n’est pas bonne à un homme dont la principale force consiste dans la réputation publique. Ma pensée avoit été de lui produire le président Bellièvre, parce qu’il lui falloit toujours quelqu’un qui le gouvernât : mais il ne prit pas le change. Il avoit de l’aversion pour sa mine trop fine et trop bourgeoise, disoit-il. Le cardinal, qui croyoit, et avec raison, Goulas trop dépendant de Chavigny, balança trop au choix : car si d’abord il eût soutenu Beloi, ami de Goulas, je crois qu’il eût réussi. Quoi qu’il en soit, le sort tomba sur moi ; et j’en fus presque aussi fâché que la cour, pour les raisons marquées, et parce que cette sujétion contraignoit mon libertinage, qui étoit extrême et hors de raison.

  1. Les petites lettres : Il s’agit des Provinciales, que Pascal publia en 1656.
  2. On designoit ainsi le premier président Molé. (A. E.)
  3. Les lanternes : C’étoient de petits cabinets boisés qui donnoient sur la salle où se réunissoient les chambres. C’étoit là que se plaçoient ceux qui vouloient écouter les plaidoyers sans être vus.
  4. Il y a cinq lignes effacées dans l’original. (A. E.)
  5. N… Mancini, tue en 1652 au combat du faubourg Saint-Antoine. Il étoit fils de Michel-Laurent Mancini et de Hieronyme Mazarini, sœur du cardinal. (A. E.)