Mémoires (Saint-Simon)/Tome 20/Testament

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Texte établi par Adolphe ChéruelHachette (Tome 20p. 97-104).

TESTAMENT OLOGRAPHE
DU DUC
DE SAINT-SIMON[1].

Au nom du Pere, du Fils et du S. Esprit, un seul Dieu en trois Personnes.

Estant presentement dans la ville de Paris, dans la maison que je loüe rüe Grenelle, faubourg S. Germain, Paroisse de S. Sulpice, le vingt sixieme juin mil sept cent cinquante quatre, moy Loüis duc de S. Simon, par la grace de Dieu sain de corps et d’esprit, après avoir serieusement réfléchi sur l’instabilité de la vie humaine, mon age si avancé, la servitude de la mort, l’incertitude de son heure : de peur d’estre prévenu par elle, j’ay écrit de ma main et signé aussy de ma main le présent testament olographe et la disposition de ma derniere volonté.

Premierement, comme Enfant de Dieu quoyque tres indigne, et de sa sainte Église Catholique, Apostolique et Romaine dans laquelle je suis né, et dans laquelle je veux vivre et mourir, moyennant la grace de Dieu qui m’y a fait naistre et vivre, je me recommande en toute humilité, Foy et Espérance mon ame a Dieu le Pere, le Fils et le S. Esprit qui est la tres sainte et adorable Trinité, pour en obtenir tout indigne que j’en suis, misericorde et le salut éternel, par le prix infini de l’Incarnation, des souffrance et du sang de Nostre Seigneur et Redempteur Jesus Christ. Et encore je me recommande à la tres sainte Vierge sa Mere, a S. Loüis mon patron, et a tous les Saints de la Cour céleste, les priant d’interceder pour moy aupres de Dieu.

Secondement, je veux que mes debtes soyent payées le plus promptement que faire se pourra.

Troisiemement, je veux que tous les legs faits par ma tres chere éspouse, soyent acquités avec toutte l’exactitude et la promptitude possible, singuliérement la fondation de trois sœurs de charité dans le bourg de la Ferté Arnauld dit le Vidame, gage et maison d’icelles, bouillons, nourriture, pauvres malades ; et celle aussy d’un Vicaire audit bien et Parroisse, si de mon vivant elles nestoient pas faittes. Ce que j’ordonne d’autant plus expressément que j’en suis l’Executeur testamentaire, que j’ay eu toujours ces fondations à cœur, que j’y ay inutilement travaillé jusqu’a présent, et que je désire par dessus toutes les choses de ce monde que ses volontés soyent pleinement exécutées et accomplies, soit qu’elles soyent éxprimées ou non en ce mien testament.

Quatriémement, lorsqu’il sera plu a Dieu me retirer de ce monde, je veux que mon corps soit laissé au moins trente heures sans y toucher ny le deplacer, sinon pour s’assurer qu’il n’y a plus de vie, qu’au bout de ce temps il soit ouvert en deux endroits, scavoir au haut du nés, et a la gorge au haut de la poitrine, pour reconnoistre a l’utilité publique, les causes de cet enchiffrement [2] qui m’a esté une vraye maladie, et de ces estouffements estranges dont je me suis depuis toujours ressenti.

Cinquiémement, je veux que de quelque lieu que je meure, mon corps soit aporté et inhumé dans le caveau de l’Église paroissiale dudit lieu de la Ferté aupres de celuy de ma tres chere éspouse, et qui soit fait et mis anneaux, crochets et liens de fer qui attachent nos deux cerceuils si étroitement ensemble et si bien rivés, qu’il soit impossible de les separer l’un de l’autre sans les briser tous deux. Je veux aussy et ordonne tres expressement qu’il soit mis et rivé sur nos deux cercueils une plaque de cuivre, sur chacune desquelles soyent respectivement gravés nos noms et ages, le jour trop heureux pour moy de nostre mariage et celuy de nostre mort : que sur la sienne, autant que l’espace le pourra permettre, soyent gravées ses incomparables vertus : sa piété inaltérable de toutte sa vie si vraye, si simple, si constante, si uniforme, si solide, si admirable, si singulierement aimable qui la rendüe les delices et l’admiration de tout ce qui l’a connüe, et sur touttes les deux plaques, la tendresse extreme et reciproque, la confience sans reserve, l’union intime parfaitte sans lacune, et si pleinement reciproque dont il a plu a Dieu benir singulierement tout le cours de nostre mariage, qui a fait de moy tant qu’il a duré, l’homme le plus heureux, goustant sans cesse l’inestimable prix de cette Perle unique, qui réunissant tout ce qu’il est possible d’aimable et d’estimable avec le don du plus excellent conseil, sans jamais la plus legere complaisance en elle mesme, ressembla si bien a la femme forte decritte par le S. Esprit, de laquelle aussy la perte m’a rendu la vie a charge, et le plus malheureux de tous les hommes par l’amertume et les pointes que j’en ressents jour et nui en presque tous les moments de ma vie. Je veux et j’ordonne tres expressement aussy, que le temoignage de tant de si grandes et de si aimables vertus de nostre si parfaitte union, et de l’extrême et continuelle douleur ou m’a plongé une séparation si affreuse, soit écrit et gravé bien au long de la maniere la plus durable sur un marbre, que pour cela je veux qu’il soit fort long et large, appliqué pour estre vu de tout le monde dans l’Église dudit la Ferté a l’endroit du mur le plus immediat au caveau de notre sepulture avec nos armes et qualités, sans nulle magnificence ny rien qui ne soit modeste. Je conjure tres instament l’Executeur de ce present testament, d’avoir un soin et une attention particuliere à l’éxécution exacte de tout le contenu de ce present article, pour laquelle je me rapporte et legue pour la dépense ce que ledit Executeur jugera a propos, dont je le constitue Ordonateur.

Sixiémement, je veux que le jour de l’inhumation de mon corps, il soit fait, dit et célébré un service solemnel et des Messes basses autant qu’il sera possible dans ladite Église de la Ferté pour le repos de mon ame, avec les collectes pour le repos de celle de ma tres chere éspouse, et qu’il soit donné le mesme jour audit lieu cinq cent francs aux pauvres, et dit au plustost qu’il se pourra, en diverses Églises, deux mil Messes pour le repos de mon ame, et quinze cent francs aux pauvres.

Septiesmement, je donne et légue a la fabrique a l’Église paroissiale dudit la Ferté la somme de mil livres une fois payée, laquelle sera mise en fond acquis pour cela, qui produira cinquante livres de rente, ou mis de mesme en rente fonciére, moyennant quoy laditte fabrique sera tenüe de faire dire et célébrer tous les ans a perpétuité dans lad. Église deux services, l’un le jour annuel de mon déceds, l’autre le vingt et un janvier, jour du deceds de ma tres chere éspouse pour le repos de nos ames avec les colléctes comme cy dessus, pour celuy ou celle dont ce ne sera pas le jour du déceds. En outre douze Messes basses avec les collectes cy dessus pour celuy ou celle dont ce ne sera pas le jour du deceds pour le repos de nos ames, qui seront dittes en la mesme Église le mesme jour de chaque service. Et de plus douze Messes basses a mesme fin qui seront dittes en la mesme Église, à l’Autel la plus proche de notre sépulture, alternativement par mois le jour de la datte de mon déceds, et de celuy de ma tres chere espouse, avec comme dessus les collectes pour celuy ou celle dont ce ne sera pas le jour du déceds : lesquelles Messes basses et deux services seront annoncés au prosne de laditte Paroisse le dimanche precedant imédiatement le jour desdits deux services, et douze pour le repos de nos ames a la fin de la grand Messe Parroissiale pour le repos de nos ames, en laquelle laditte annonce aura esté faitte. Et la veille desdits deux services ou grandes Messes par an, seront chantées les vespres, matines et laudes des morts pour le repos de nos ames. Et si lesdits jours marqués pour celebrer lesdits deux services et douze messes basses, et autres douze Messes basses une par chacun mois se trouveroient empeschés par dimanches ou festes, seront lesdits services et Messes basses avancées au jour le plus comode et le plus prochain du jour naturel empesché.

Huitiesmement, je défends tres éxpressément touttes tentures, armoiries et ceremonies quelconques, tant dans le lieu ou je mourray, qu’au transport de mon corps, en toutte Église et en l’Église dudit la Ferté, et partout ailleurs, ainsy que touttes littres [3] aux Églises de mes seigneuries.

Neuviémement, je prie Me la Mareschale de Montmorency de vouloir bien recevoir comme une marque de ma vraye amitié la croix de bois bordée de metail avec laquelle le saint abbé Réformateur de la Trappe a esté beni, que depuis sa mort j’ay toujours portée, les choses qui luy ont servi qui me restent de luy, quelques reliques que j’ay toujours portées, un portrait de poche de ma tres chere espouse qui n’est jamais sorti de la mienne depuis nostre mariage quoyque beaucoup moins bien qu’elle nestoit alors, et ses tablettes que j’ay toujours portées depuis que j’ay eu l’affreux malheur de la perdre.

Dixiémement, je laisse a ma fille, la Pssede Chimay, la bague d’un rubis ou est gravé le portrait de Louis treize, que je porte a mon doigt depuis plus de cinquante ans, un autre bague de composition ou est le mesme portrait, les pieces de monnoyes de Varin et les medailles que j’ay de ce grand et juste Prince qui a jamais nous doit estre si cher et une bourse de cent jettons d’argent ou il est representé, et ce que j’ay de mignatures peintes par ma mere et les portraits de sa chambre.

Onsiemement, je donne et substitue a ma petite fille et unique heritiére, la Comtesse de Valentinois, tous les portraits que j’ay a la Ferté et chés moy a Paris qui sont tous de famille, de reconnoissance, ou d’intime amitié. Je la prie de les tendre et de ne les pas laisser dans un gardemeuble.

Dousiemement, je donne à mon cousin M. de S. Simon, Evesque de Metz, tous mes manuscrits tant de ma main qu’autres et les lettres que j’ay gardées pour diverses raisons desquelles je proteste qu’aucune ne regarde les affaires de mes biens et Maison.

Treisiemement, je donne et legue à Me de la Lande de present retirée aux Hospitalieres de Pontoise, quinze cent livres par an sa vie durant.

Quatorsiémement, je lègue quatre cent francs par an leur vie durant chacun a Lodier, qui a soin de mes livres et qui a déjà un legs de ma chere espouse, a Piat, mon officier, qui me sert aussy de maistre d’hostel, a Raimbault, mon valet de chambre, et a Talbot qui a soin de mes chasses a la Ferté. Deux cent francs par an au dernier vivant a Tocart et a sa femme chaque année depuis le jour de mon deceds, soit qu’ils restent concierges du chasteau de la Ferté ou non, et deux cent francs a Gabrielle Bertaut, sa vie durant, filleule de ma chere espouse, et actuellement femme de chambre de Me de S. Germain-Beaupré.

Quinsiemement, je legue a Raimbault, mon valet de chambre, outre ce que je luy ay légué cy dessus, ma garderobe, ma montre d’or, mes tabatieres, mes croix d’or du S. Esprit et de S. Loüis, excepté le reste de l’argenterie de ma garderobe, avertissant qu’il faut rendre mon collier du S. Esprit et la croix qui y pend au grand Tresorier de l’ordre, et la croix de S. Loüis que le Roy m’a donnée, au bureau de la guerre.

Seisiesmement, je legue une fois payé, trois mil livres au Sr. Bertrand que je ne puis trop louer depuis qu’il prend soin de mes affaires, mil livres au Sr du Nesme, qui a esté mon tres bon et tres fidele maistre d’hostel et qui l’est a present de M. de Maurepas, mil livres au Sr Foucault, mon chirurgien, cinq cent francs a Monfort, mon cuisinier, six cent francs a Broèller mon suisse, autres six cent francs a Contois, mon laquais, deux cent francs a mon postillon, autant au frotteur, trois cent francs a Laurent, deux cent francs a Marie qui fait bien les choses de service dans la Maison, cent francs au garçon de cuisine et quatre cent francs a mon cocher Fribourg, si on ne lit pas bien parce que j’ay recrit la somme, c’est quatre cent francs que je luy donne. Declarant bien expressement que je révoque tous les legs faits a ceux de mes domestiques actuels qui ne seront plus a moy au jour de mon déceds. Je suis si content de tous, principalement des principaux, et j’en ay toujours esté si fidelement et si honnestement servi, que j’ay grand regret de ne pouvoir le reconnoistre mieux.

Je donne à l’Abbaye de la Trappe le portrait original de leur saint abbé et Reformateur, et je demande tres instament a tous les Abbés, Religieux et Solitaires de cette Stemaison leurs prieres et sacrifices pour le repos de mon ame, de celle de ma tres chere espouse et de tous les miens.

Je prie Monsieur Daguesseau de Fresne, Conseiller d’Estat ordinaire, duquel ainsy que de sa famille j’ay toujours receu beaucoup de marques d’amitié, de voiloir bien m’en donner cette derniere, d’estre l’Executeur de ce mien testament olographe, et de le faire executer et accomplir de point en point selon sa forme et teneur, me démettant entre ses mains de tous mes biens et de tout ce que j’ay en ce monde pour cet effet. Je le supplie en mesme temps de vouloir bien accepter un de mes plus beaux et plus agreables tableaux de Raphael qui represente la SteVierge assise tenant Nostre Seigneur Jesus Christ son divin Fils sur ses genoux, que je luy legue.

Lequel present testament, écrit de ma main, j’ay pour marque et témoignage de ma derniere volonté signé de ma main audit lieu, an, mois et jour que dessus.

(Suivent ces mentions.)

Contrôlé à Paris le 6 mars 1755, reçu soixante livres. Signé illisiblement.

Vu au greffe des insinuations du Châtelet de Paris, sans préjudice des droits. Ce 6 mars 1755.

Signé : Levacher, pour M. Thiers.

« Il est ainsi en l’original du testament ci-dessus littéralement transcrit, de M. le Duc de Saint-Simon, décédé à Paris, le deux mars dix-sept cent cinquante-cinq, déposé pour minute à Me Delaleu, notaire, aux termes de l’acte d’ouverture dudit testament, dressé par Messire Dargouger, Conseiller du Roi et Lieutenant civil de la a Prévôté de Paris, le 2 mars 1755. Le tout étant en la possession de Me Louis Édouard Dreux, notaire à Paris soussigné, comme successeur médiat dud. Me Delaleu, ancien notaire à Paris.

« Paris, ce dix-neuf avril mil huit cent cinquante-six.

« Signé : Dreux. »


  1. L’orthographe de ce testament est scrupuleusement reproduite avec toutes ses irrégularités et ses fautes.
  2. Pour enchifrènement.
  3. La litre est une grande bande noire qu’on tend autour de l’église et sur laquelle sont appliqués les écussons des armes du défunt.