Mémoires (Saint-Simon)/Tome 3/3

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Texte établi par Adolphe ChéruelHachette (Tome 3p. 33-52).


CHAPITRE III.


Retour de Fontainebleau. — Déclaration du roi d’Espagne ; son traitement. — M. de Beauvilliers seul en chef, et M. de Noailles en supplément accompagnent les princes au voyage. — Le nonce et l’ambassadeur de Venise félicitent les deux rois. — Harcourt duc vérifié et ambassadeur en Espagne. — Rage singulière de Tallart. — L’électeur de Bavière fait proclamer Philippe V aux Pays-Bas, qui est harangué par le parlement et tous les corps. — Plaintes des Hollandois. — Bedmar à Marly. — Philippe V proclamé à Milan. — Le roi d’Espagne fait Castel dos Rios grand d’Espagne de la première classe et prend la Toison ; manière de la porter. — Départ du roi d’Espagne et des princes ses frères. — Philippe V proclamé à Madrid, à Naples, en Sicile et en Sardaigne. — Affaire de Vaïni à Rome. — Albano pape (Clément XI). — Grâces pécuniaires. — Chamillart ministre. — Électeur de Brandebourg se déclare roi de Prusse ; comment [la Prusse] entrée dans sa maison. — Courlande. — Tessé à Milan et Colmenero à Versailles. — Castel dos Rios. — Harcourt retourné à Madrid ; sa place à la junte. — Troubles du Nord.


Le lundi 15 novembre, le roi partit de Fontainebleau entre neuf et dix heures, n’ayant dans son carrosse que Mgr le duc de Bourgogne, Mme la duchesse de Bourgogne, Mme la princesse de Conti, et la duchesse du Lude, mangea un morceau sans en sortir, et arriva à Versailles sur les quatre heures.

Monseigneur alla dîner à Meudon pour y demeurer quelques jours ; et Monsieur et Madame à Paris. En chemin, l’ambassadeur d’Espagne reçut un courrier avec de nouveaux ordres et de nouveaux empressements pour demander M. le duc d’Anjou. La cour se trouva fort grosse à Versailles, que la curiosité y avoit rassemblée dès le jour même de l’arrivée du roi.

Le lendemain, mardi 16 novembre, le roi, au sortir de son lever, fit entrer l’ambassadeur d’Espagne dans son cabinet, où M. le duc d’Anjou s’étoit rendu par les derrières. Le roi, le lui montrant, lui dit qu’il le pouvoit saluer comme son roi. Aussitôt il se jeta à genoux à la manière espagnole, et lui fit un assez long compliment en cette langue. Le roi lui dit qu’il ne l’entendoit pas encore, et que c’étoit à lui à répondre pour son petit-fils. Tout aussitôt après, le roi fit, contre toute coutume, ouvrir les deux battants de la porte de son cabinet, et commanda à tout le monde qui étoit là presque en foule d’entrer ; puis, passant majestueusement les yeux sur la nombreuse compagnie : « Messieurs, leur dit-il en montrant le duc d’Anjou, voilà le roi d’Espagne. La naissance l’appeloit à cette couronne, le feu roi aussi par son testament, toute la nation l’a souhaité et me l’a demandé instamment ; c’étoit l’ordre du ciel ; je l’ai accordé avec plaisir. » Et se tournant à son petit-fils : « Soyez bon Espagnol, c’est présentement votre premier devoir, mais souvenez-vous que vous êtes né François, pour entretenir l’union entre les deux nations ; c’est le moyen de les rendre heureuses et de conserver la paix de l’Europe. » Montrant après du doigt son petit-fils à l’ambassadeur : « S’il suit mes conseils, lui dit-il, vous serez grand seigneur, et bientôt ; il ne sauroit mieux faire que de suivre vos avis. » Ce premier brouhaha du courtisan passé, les deux autres fils de France arrivèrent, et tous trois s’embrassèrent tendrement et les larmes aux yeux à plusieurs reprises. Zinzendorf envoyé de l’empereur, qui a depuis fait une grande fortune à Vienne, avoit demandé audience dans l’ignorance de ce qui se devoit passer, et dans la même ignorance attendoit en bas dans la salle des ambassadeurs que l’introducteur le vînt chercher pour donner part de la naissance de l’archiduc, petits-fils de l’empereur, qui mourut bientôt après. Il monta donc sans rien savoir de ce qui venoit de se passer. Le roi fit passer le nouveau monarque et l’ambassadeur d’Espagne dans ses arrière-cabinets, puis fit entrer Zinzendorf, qui n’apprit qu’en sortant le fâcheux contretemps dans lequel il étoit tombé. Ensuite le roi alla à la messe à la tribune, à l’ordinaire, mais le roi d’Espagne avec lui et à sa droite. À la tribune, la maison royale, c’est-à-dire jusqu’aux petits-fils de France inclusivement, et non plus, se mettoient à la rangette et de suite sur le drap de pied du roi ; et comme là, à la différence du prie-Dieu, ils étoient tous appuyés comme lui sur la balustrade couverte du tapis, il n’y a voit que le roi seul qui eût un carreau par-dessus la banquette, et eux tous étoient à genoux sur la banquette couverte du même drap de pied, et tous sans carreau. Arrivant à la tribune, il ne se trouva que le carreau du roi qui le prit et le présenta au roi d’Espagne, lequel n’ayant pas voulu l’accepter, il fut mis à côté, et tous deux entendirent la messe sans carreau. Mais après il yen eut toujours deux quand ils alloient à la même messe, ce qui arriva fort souvent.

Revenant de la messe, le roi s’arrêta dans la pièce du lit du grand appartement, et dit au roi d’Espagne que désormais ce seroit le sien ; il y coucha dès le même soir, et il y reçut toute la cour qui en foule alla lui rendre ses respects. Villequier, premier gentilhomme de la chambre du roi, en survivance du duc d’Aumont, son père, eut ordre de le servir ; et le roi lui céda deux de ses cabinets, où on entre de cette pièce, pour s’y tenir lorsqu’il seroit en particulier, et ne pas rompre la communication des deux ailes qui n’est que par ce grand appartement.

Dès le même jour on sut que le roi d’Espagne partiroit le 1er décembre ; qu’il seroit accompagné des deux princes, ses frères, qui demandèrent d’aller jusqu’à la frontière ; que M. de Beauvilliers auroit l’autorité dans tout le voyage sur les princes et les courtisans, et le commandement seul sur les gardes ; les troupes, les officiers et la suite, et qu’il régleroit, disposeroit seul de toutes choses. Le maréchal-duc de Noailles lui fut joint, non pour se mêler, ni ordonner de quoi que ce soit en sa présence, quoique maréchal de France et capitaine des gardes du corps, mais pour le suppléer en tout en cas de maladie ou d’absence du lieu où seroient les princes. Toute la jeunesse de la cour, de l’âge à peu près des princes, eut permission de faire le voyage, et beaucoup y allèrent ou entre eux ou dans les carrosses de suite. On sut encore que de Saint-Jean de Luz, après la séparation, les deux princes iraient voir la Provence et le Languedoc, passant par un coin du Dauphiné ; qu’ils reviendroient par Lyon, et que le voyage seroit de quatre mois. Cent vingt gardes sous Vaudreuil, lieutenant, et Montesson, enseigne, avec des exempts, furent commandés pour les suivre, et MM. de Beauvilliers et de Noailles eurent chacun cinquante mille livres pour leur voyage.

Monseigneur, qui savoit l’heure que le roi s’étoit réglée pour la déclaration du roi d’Espagne, l’apprit à ceux qui étoient à Meudon ; et Monsieur, qui en eut le secret en partant de Fontainebleau, se mit sous sa pendule dans l’impatience de l’annoncer, et quelques minutes avant l’heure ne put s’empêcher de dire à sa cour qu’elle alloit apprendre une grande nouvelle, qu’il leur dit, dès que l’aiguille arrivée sur l’heure le lui permit. Dès le vendredi précédent, Mgr le duc de Bourgogne, M. le duc d’Anjou et l’ambassadeur d’Espagne le surent, et en gardèrent si bien le secret qu’il n’en transpira rien à leur air ni à leurs manières. Mme la duchesse de Bourgogne le sut en arrivant de Fontainebleau, et M. le duc de Berry le lundi matin. Leur joie fut extrême, quoique mêlée de l’amertume de se séparer ; ils étoient tendrement unis, et si la vivacité et l’enfance excitoient quelquefois de petites riottes entre le premier et le troisième, c’étoit toujours le second, naturellement sage, froid et réservé, qui les raccommodoit.

Aussitôt après la déclaration, le roi la manda par le premier écuyer au roi et à la reine d’Angleterre. L’après-dînée le roi d’Espagne alla voir Monseigneur à Meudon, qui le reçut à la portière et le conduisit de même. Il le fit toujours passer devant lui partout, et lui donna de la Majesté ; en public ils demeurèrent debout. Monseigneur parut hors de lui de joie. Il répétoit souvent que jamais homme ne s’étoit trouvé en état de dire comme lui : Le roi mon père, et le roi mon fils. S’il avoit su la prophétie qui dès sa naissance avoit dit de lui : Fils de roi, père de roi, et jamais roi, et que tout le monde avoit ouï répéter mille fois, je pense que, quelque vaines que soient ces prophéties, il ne s’en seroit pas tant réjoui. Depuis cette déclaration, le roi d’Espagne fut traité comme le roi d’Angleterre. Il avoit à souper un fauteuil et son cadenas à la droite du roi, Monseigneur et le reste de la famille royale des ployants au bout, et au retour de la table à l’ordinaire, pour boire, une soucoupe et un verre couvert, et l’essai comme pour le roi. Ils ne se voyoient en public qu’à la chapelle, et pour y aller et en revenir, et à souper, au sortir duquel le roi le conduisoit jusqu’à la porte de la galerie. Il vit le roi et la reine d’Angleterre à Versailles et à Saint-Germain, et ils se traitèrent comme le roi et le roi d’Angleterre en tout, mais les trois rois ne se trouvèrent jamais nulle part tous trois ensemble. Dans le particulier, c’est-à-dire dans les cabinets et chez Mme de Maintenon, il vivoit en duc d’Anjou avec le roi qui, au premier souper, se tourna à l’ambassadeur d’Espagne, et lui dit qu’il croyoit encore que tout ceci étoit un songe. Il ne vit qu’une fois Mme la duchesse de Bourgogne et Mgrs ses frères, en cérémonie, chez lui et chez eux. La visite se passa comme la première du roi d’Angleterre, et de même avec Monsieur et Madame qu’il alla voir à Paris. Quand il sortoit ou rentroit, la garde battoit aux champs ; en un mot toute égalité avec le roi. Lorsque, allant ou venant de la messe, ils passoient ensemble le grand appartement, le roi prenoit la droite, et à la dernière pièce la quittoit au roi d’Espagne, parce qu’alors il n’étoit plus dans son appartement. Les soirs il les passoit chez Mme de Maintenon, dans des pièces séparées de celles où elle étoit avec le roi, et là il jouoit à toutes sortes de jeux, et le plus ordinairement à courre comme des enfants avec Mgrs ses frères, Mme la duchesse de Bourgogne qui s’occupoit fort de l’amuser et ce petit nombre de dames à qui cet accès étoit permis.

Le nonce et l’ambassadeur de Venise, un moment après la déclaration, fendirent la presse et allèrent témoigner leur joie au roi et au nouveau roi, ce qui fut extrêmement remarqué. Les autres ministres étrangers se tinrent sur la réserve, assez embarrassés ; mais l’état de Zinzendorf, qui demeura quelque temps dans le salon au sortir de son audience, fut une chose tout à fait singulière et curieuse. Je pense qu’il eût acheté cher un mot d’avis à temps d’être demeuré à Paris. Bientôt après l’ambassadeur de Savoie, et tous les ministres des princes d’Italie, vinrent saluer et féliciter le roi d’Espagne.

Le mercredi 17 novembre, Harcourt fut déclaré duc héréditaire et ambassadeur en Espagne, avec ordre d’attendre le roi d’Espagne à Bayonne et de l’accompagner à Madrid. Tallard étoit encore à Versailles sur son départ pour retourner à Londres, où le roi d’Angleterre étoit arrivé de Hollande.

C’étoit l’homme du monde le plus rongé d’ambition et de politique. Il fut si outré de voir son traité de partage renversé, et Harcourt duc héréditaire, qu’il en pensa perdre l’esprit. On le voyoit des fenêtres du château se promener tout seul dans le jardin, sur les parterres, ses bras en croix sur sa poitrine, son chapeau sur ses yeux, parlant tout seul et gesticulant parfois comme un possédé. Il avoit voulu, comme nous l’avons vu, se donner l’honneur du traité de partage, comme Harcourt laissoit croire tant qu’il pouvoit que le testament étoit son ouvrage, dont il n’avoit jamais su un mot que par l’ouverture de la dépêche du roi à Bayonne, comme je l’ai raconté, ni Tallard n’avoit eu d’autre part au traité de partage que la signature. Dans cet état de rage, ce dernier, arrivant pour dîner chez Torcy, trouva qu’on étoit à table, et perçant dans une autre pièce sans dire mot, y jeta son chapeau et sa perruque sur des sièges, et se mit à déclamer tout haut et tout seul sur l’utilité du traité de partage, les dangers de l’acceptation du testament, le bonheur d’Harcourt qui sans y avoir rien fait lui enlevoit sa récompense. Tout cela fut accompagné de tant de dépit, de jalousie, mais surtout de grimaces et de postures si étranges, qu’à la fin il fut ramené à lui-même par un éclat de rire dont le grand bruit le fit soudainement retourner en tressaillant, et il vit alors sept ou huit personnes à table, environnées de valets, qui mangeoient dans la même pièce, et qui s’étant prolongé le plus qu’ils avoient pu le plaisir de l’entendre, et celui de le voir par la glace vers laquelle il étoit tourné debout à la cheminée, n’avoient pu y tenir plus longtemps, avoient tous à la fois laissé échapper ce grand éclat de rire. On peut juger de ce que devint Tallard à ce réveil, et tous les contes qui en coururent par Versailles.

Le vendredi 19 novembre, le roi d’Espagne prit le grand deuil. Villequier dans les appartements, et ailleurs un lieutenant des gardes, portèrent la queue de son manteau. Deux jours après, le roi le prit en violet à l’ordinaire et drapa ainsi que ceux qui drapent avec lui. Le lundi 22 on eut des lettres de l’électeur de Bavière, de Bruxelles, pour reconnoître le roi d’Espagne. Il le fit proclamer parmi les Te Deum, les illuminations et les réjouissances, et nomma le marquis de Bedmar, mestre de camp général des Pays-Bas, pour venir ici de sa part. Le même jour, le parlement en corps et en robes rouges, mais sans fourrures ni mortiers, vint saluer le roi d’Espagne. Le premier président le harangua, ensuite la chambre des comptes et les autres cours, conduites par le grand maître des cérémonies. Le roi d’Espagne ne se leva point de son fauteuil pour pas un de ces corps, mais il demeura toujours découvert. Chez le prince de Galles à Saint-Germain, et chez Monsieur à Paris, il ne s’assit point et fut reçu et conduit à sa portière comme il avoit été à Meudon. Le mercredi 24, le roi alla à Marly jusqu’au samedi suivant ; le roi d’Espagne fut du voyage. Tout s’y passa comme à Versailles, excepté qu’il fut davantage parmi tout le monde dans le salon. Il mangea toujours à la table du roi, dans un fauteuil à sa droite.

L’ambassadeur de Hollande, contre tout usage des ministres étrangers, alla par les derrières chez Torcy se plaindre amèrement de l’acceptation du testament, de la part de ses maîtres. L’ambassadeur d’Espagne y amena le marquis de Bedmar, que le roi vit longtemps seul dans son cabinet. Le prince de Chimay, et quelques autres Espagnols et Flamands qui les accompagnoient, saluèrent aussi les deux rois ; le nôtre, les promena dans les jardins, et leur en fit les honneurs en présence du roi d’Espagne. Ils furent surpris de ce que le roi fit à l’ordinaire couvrir tout le monde et eux-mêmes ; il s’en aperçut, et leur dit que jamais on ne se couvroit devant lui, mais qu’aux promenades il ne vouloit pas que personne s’enrhumât.

Le dimanche 28, l’ambassadeur d’Espagne apporta au roi des lettres de M. de Vaudemont, gouverneur du Milanois, qui y avoit fait proclamer le roi d’Espagne, avec les mêmes démonstrations de joie qu’à Bruxelles, et qui donnoit les mêmes assurances de fidélité. Bedmar retourna en Flandre, après avoir encore entretenu le roi, auquel il plut fort. Les courriers d’Espagne pleuvoient, avec des remerciements et des joies non pareilles dans les lettres de la junte. Le 1er décembre, le chancelier, à la tête du conseil en corps, alla prendre congé du roi d’Espagne, mais sans harangue, l’usage du conseil étant de ne haranguer pas même le roi. Le lundi 2, le, roi d’Espagne fit grand d’Espagne de la première classe le marquis de Castel dos Rios, ambassadeur d’Espagne, et prit sans cérémonie la Toison d’or, conservant l’ordre du Saint- Esprit, qui par ses statuts est compatible avec cet ordre et celui de la Jarretière seulement. Il la porta avec un ruban noir cordonné, en attendant d’en recevoir le collier en Espagne par le plus ancien chevalier. La manière de porter la Toison a fort varié, et est maintenant fixée au ruban rouge ondé au cou. D’abord ce fut pour tous les jours un petit collier léger sur le modèle de celui des jours de cérémonie ; il dégénéra en chaîne ordinaire, puis se mit à la boutonnière par commodité. Un ruban succéda à la chaîne, soit au cou, soit à la boutonnière, et comme il n’étoit pas de l’institution, la couleur en fut indifférente ; enfin la noire prévalut par l’exemple et le nombre des chevaliers graves et âgés, jusqu’à ce que l’électeur de Bavière, étant devenu gouverneur des Pays-Bas, préféra le rouge comme d’un plus ancien usage et plus parant. À son exemple, tous les chevaliers de la Toison des Pays-Bas et d’Allemagne prirent le ruban rouge ondé, et le roi d’Espagne le prit de même bientôt après l’avoir porté en noir, et personne depuis ne l’a plus porté autrement, ni à la boutonnière, que pour la chasse.

La maison royale, les princes et princesses du sang, toute la cour, le nonce, les ambassadeurs de Venise et de Savoie, les ministres des princes d’Italie prirent congé du roi d’Espagne qui ne fit aucune visite d’adieu. Le roi donna aux princes ses petits-fils vingt et une bourses de mille louis chacune, pour leur poche et leurs menus plaisirs pendant le voyage, et beaucoup d’argent d’ailleurs pour les libéralités.

Enfin le samedi 4 décembre, le roi d’Espagne alla chez le roi avant aucune entrée, et y resta longtemps seul, puis descendit chez Monseigneur avec qui il fut aussi seul longtemps. Tous entendirent la messe ensemble à la tribune ; la foule des courtisans étoit incroyable. Au sortir de la messe ils montèrent tout de suite en carrosse : Mme la duchesse de Bourgogne entre les deux rois au fond, Monseigneur au-devant entre Mgrs ses autres deux fils, Monsieur à une portière et Madame à l’autre, environnés en pompe de beaucoup plus de gardes que d’ordinaire, des gens d’armes et des chevau-légers ; tout le chemin jusqu’à Sceaux jonché de carrosses et de peuple, et Sceaux, où ils arrivèrent un peu après midi plein de dames et de courtisans, gardé par les deux compagnies des mousquetaires. Dès qu’ils eurent mis pied à terre, le roi traversa tout l’appartement bas, entra seul dans la dernière pièce avec le roi d’Espagne, et fit demeurer tout le monde dans le salon. Un quart d’heure après il appela Monseigneur qui étoit resté aussi dans le salon, et quelque temps après l’ambassadeur d’Espagne qui prit la congé du roi son maître. Un moment après il fit entrer ensemble Monseigneur et Mme la duchesse de Bourgogne, M. le duc de Berry, Monsieur et Madame, et après un court intervalle les princes et les princesses du sang. La porte étoit ouverte à deux battants, et du salon on les voyoit tous pleurer avec amertume. Le roi dit au roi d’Espagne, en lui présentant ces princes : « Voici les princes de mon sang et du vôtre ; les deux nations présentement ne doivent plus se regarder que comme une même nation, ils doivent avoir les mêmes intérêts ; ainsi je souhaite que ces princes soient attachés à vous comme à moi ; vous ne sauriez avoir d’amis plus fidèles ni plus assurés. » Tout cela dura bien une heure et demie. À la fin il fallut se séparer. Le roi conduisit le roi d’Espagne jusqu’au bout de l’appartement, et l’embrassa à plusieurs reprises et le tenant longtemps dans ses bras, Monseigneur de même. Le spectacle fut extrêmement touchant.

Le roi rentra quelque temps pour se remettre, Monseigneur monta seul en calèche et s’en alla à Meudon, et le roi d’Espagne avec Mgrs ses frères et M. de Noailles dans son carrosse pour aller coucher à Chartres. Le roi se promena ensuite en calèche avec Mme la duchesse de Bourgogne, Monsieur et Madame, puis retournèrent tous à Versailles. Desgranges, maître des cérémonies, et Noblet un des premiers commis de Torcy, pour servir de secrétaire, suivirent au voyage. Louville, de qui j’ai souvent parlé, Montriel et Valouse pour écuyers, Hersent, premier valet de garde-robe, et Laroche pour premier valet de chambre, suivirent pour demeurer en Espagne, avec quelques menus domestiques de chambre et de garde-robe, et quelques gens pour la bouche et de médecine.

M. de Beauvilliers, qui se crevoit de quinquina pour arrêter une fièvre opiniâtre accompagnée d’un fâcheux dévoiement, mena Mme sa femme à qui Mmes de Cheverny et de Rasilly tinrent compagnie. Le roi voulut absolument qu’il se mît, en chemin et qu’il tâchât de faire le voyage. Il l’entretint longtemps le lundi matin avant que personne fût entré ni lui sorti du lit, d’où M. de Beauvilliers monta tout de suite en carrosse pour aller coucher à Étampes et joindre le roi d’Espagne le lendemain à Orléans. Laissons-les aller, et admirons la Providence qui se joue des pensées des hommes et dispose des États. Qu’auroient dit Ferdinand et Isabelle, Charles-Quint et Philippe II qui ont voulu envahir la France à tant de différentes reprises, qui ont été si accusés d’aspirer à la monarchie universelle, et Philippe IV même, avec toutes ses précautions au mariage du roi et à la paix des Pyrénées, de voir un fils de France devenir roi d’Espagne par le testament du dernier de leur sang en Espagne et par le vœu universel de tous les Espagnols, sans dessein, sans intrigue, sans une amorce tirée de notre part, et à l’insu du roi, à son extrême surprise et de tous ses ministres, et qui n’eut que l’embarras de se déterminer et la peine d’accepter ? Que de grandes et sages réflexions à faire, mais qui ne seroient pas en place dans ces Mémoires ! Reprenons ce qui s’est passé dont je n’ai pas voulu interrompre une suite si curieuse et si intéressante.

Cependant on avoit appris que la nouvelle de l’acceptation du testament avoit causé à Madrid la plus extrême joie, aux acclamations de laquelle le nouveau roi Philippe V avoit été proclamé à Madrid, où les seigneurs, le bourgeois et le peuple donnoient tous les jours quelque marque nouvelle de leur haine pour les Allemands et pour la reine que presque tout son service avoit abandonnée, et à qui on refusoit les choses les plus ordinaires de son entretien. On apprit par un autre courrier de Naples dépêché par le duc de Medina-Celi, vice-roi, que le roi d’Espagne y avoit été reconnu et proclamé avec la même joie ; il le fut de même en Sicile et en Sardaigne.

Quelque temps auparavant, il étoit arrivé une aventure assez désagréable à Rome pour ce beau M. Vaïni, à qui la bassesse de donner l’altesse au cardinal de Bouillon avoit valu l’ordre sans que le roi s’en fût douté. Sa naissance était très commune, son mérite ne la relevoit pas, et ses affaires délabrées étoient en prise à des créanciers de mauvaise humeur qui lui lâchèrent des sbires aux trousses pour l’arrêter, n’osant pas trop faire exécuter ses meubles, parce que les armes du roi étoient sur la porte de son palais, car tout est palais en Italie et il ne s’y parle point de maison. Vaïni attaqué se battit en retraite, et fut poursuivi jusque chez lui, où M. de Monaco, averti de cette bagarre, accourut lui-même, et dit au commandant des sbires de se retirer d’un palais qui n’étoit plus celui de Vaïni, mais le sien à lui, ambassadeur, puisqu’il y étoit présent. Le commandant voulut se retirer, mais quelques sbires n’obéissant pas, des gentilshommes de la suite de M. de Monaco les chassèrent à coups d’épée, lui leur recommandant de n’en point blesser. Des sbires qui étoient dans la rue, voyant qu’on chassoit ainsi leurs camarades, firent une décharge qui blessa quelques domestiques de M. de Monaco, et qui blessa à mort le gentilhomme sur lequel il s’appuyoit, qui tomba, et l’ambassadeur sur lui. Cela fit grand bruit dans Rome et peu d’honneur à M. de Monaco, qui se commit là fort mal à propos en personne avec des canailles, et pour ce Vaïni qu’il falloit protéger autrement, et qui n’étoit bon qu’à attirer de mauvaises affaires. Il fut là fort tiraillé même par son cordon bleu. M. de Monaco, mécontent de la lenteur du sacré collège sur cette affaire, sortit de Rome avec éclat, sur quoi les trois chefs d’ordre qui se trouvèrent de jour et qui étoient Acciaïuoli, Colloredo, et San-Cesareo écrivirent au roi pour lui demander pardon au nom du sacré collège, et quelle justice et satisfaction il lui plaisoit prescrire. Le roi, content de la soumission, les en laissa les maîtres, et manda au cardinal d’Estrées qu’il vouloit qu’on fît grâce, si on en condamnoit quelqu’un à mort.

San-Cesareo étoit aussi camerlingue, et de la maison Spinola, et fut fort sur les rangs pour être pape avec un autre cardinal, Spinola Marescotti, et Albano qui eut enfin toutes les voix, et qui eut vraiment peine et sans feintise à se résoudre d’accepter le pontificat. Il étoit de Pezzaro dans le duché d’Urbin, fils d’un avocat consistorial qu’Urbain VIII avoit fait sénateur. Notre pape avoit pris la route des petits gouvernements d’où Innocent XI le tira pour le faire secrétaire des brefs, et son successeur Alexandre VIII le fit cardinal en 1690, qu’il n’avoit que quarante ans. C’étoit un homme de bien, mais qui n’ayant jamais été au dehors, ni dans les congrégations importantes pendant sa prélature, apporta peu d’expérience et de capacité à son pontificat. Les François eurent beaucoup de part à son exaltation, et le cardinal de Bouillon entre autres qui eut la meilleure conduite du monde dans le conclave avec nos cardinaux, et la plus française avec tous. Il essuya tous les dégoûts que les nôtres lui donnèrent sans se fâcher ni se détourner d’un pas de les seconder de toutes ses forces ; et il fut d’autant plus aise de l’exaltation d’Albano qu’il étoit son ami, qu’il l’avoit toujours porté, qu’il eut grande part au succès, et que ce pape, qui s’étoit fait prêtre fort peu de jours avant d’entrer au conclave, n’étoit point évêque, et devoit être sacré par ses mains comme doyen du sacré collège, comme il le sacra en effet. Il espéra donc recueillir le fruit de sa bonne conduite et de la puissante recommandation du pape qui la lui accorda en effet. Mais la mesure étoit comble et la colère du roi ne se put apaiser. Nos cardinaux eurent ordre de revenir, excepté Janson, chargé des affaires du roi à Rome, et Estrées, qui alla à Venise où nous le retrouverons. Je ne sais par quelle fantaisie ce pape prit le nom de Clément XI, dont il fit faire des excuses au cardinal Ottoboni, de l’oncle duquel il était créature ; il fut élu [le 24 novembre 1700].

Le roi fit payer quatre cent mille livres au cardinal Radziewski, qu’il prétendoit avoir avancées pour l’élection manquée de M. le prince de Conti, donna une grosse confiscation de vaisseaux de Dantzig qu’il avoit fait arrêter à l’abbé de Polignac, pour ses équipages, que ceux de cette ville lui avoient pris, et reçut après leurs soumissions et leurs pardons. Il donna aussi douze mille livres de pension à Mme de Lislebonne, sœur de M. de Vaudemont, cinq mille livres à la femme de, Mansart, et quatre mille livres à Mlle de Croissy, sœur de Torcy, et le 23 novembre, il fit Chamillart ministre, et lui ordonna de venir le lendemain au conseil d’État. Il fut d’autant plus touché de cette importante grâce qu’il n’y songeoit pas encore. Le roi, qui l’aimoit et qui s’en accommodoit de plus en plus, fut bien aise de lui hâter cette joie, et d’augmenter sa considération et son crédit parmi les financiers dans un temps où il prévoyoit qu’il pourroit avoir besoin d’argent. Barbezieux, ami de Chamillart, mais son ancien, et supérieur à lui en tant de manières, ne lui en sut point mauvais gré, mais il prit cette préférence avec la dernière amertume, et Pontchartrain se fit moquer de soi d’en paroître fâché, et d’y avoir prétendu, et blâmer jusque par son père.

Cependant l’empereur se préparoit à la guerre, et à avoir une armée en Italie sous le prince Eugène, et une autre sur le Rhin que le prince Louis de Bade devoit commander. Mais il venoit de se joindre de plus en plus aux opposants au neuvième électorat. L’empereur lui en avoit écrit avec force et hauteur, il y avoit répondu de même et mis le marché à la main sur sa charge de feldmaréchal général de ses armées et de celles de l’empire. S’étant assuré de la maison de Brunswick par ce neuvième électorat, il s’acquit encore celle de Brandebourg, en adhérant à la fantaisie de cet électeur.

Il possédoit la Prusse à un étrange titre. Les chevaliers de l’ordre Teutonique, chassés de Syrie par les Sarrasins, ne savoient où se retirer, et ils étoient trente mille, tous Allemands. Rome, l’empire, la Pologne, convinrent de leur donner la Prusse à conquérir sur les peuples barbares et idolâtres qui en étoient les habitants et les maîtres, et qui avoient un roi et une forme d’État.

La conquête fut difficile, longue, sanglante ; à la fin elle réussit, et l’ordre Teutonique devint très puissant. Le grand maître y étoit absolu et traité en roi avec une, cour et de grands revenus ; il y avoit un maître de l’ordre sous le grand maître, qui avoit son état à part et grand nombre de commanderies. La religion y fleurit et l’ordre avec elle jusqu’à entreprendre des conquêtes, et d’envahir la Samogitie et la Lituanie, ce qui causa de longues et de cruelles guerres entre eux et les Polonois. Luther ayant répandu sa commode doctrine en Allemagne, ces chevaliers s’y engagèrent, et usurpèrent héréditairement leurs commanderies. Albert de Brandebourg étoit lors grand maître ; il ruina tous les droits et les privilèges de l’ordre qui l’avoit élu, s’en appropria les richesses communes, se moqua du pape et de l’empereur, et, sous prétexte de terminer la guerre de Pologne, partagea la Prusse avec elle, dont la part fut appelée Prusse royale, et la sienne ducale, et lui duc de Prusse. À son exemple, Gothard Kettler qui étoit en même temps maître de l’ordre, s’appropria la Courlande en duché héréditaire, sous la mouvance de la Pologne, et sa postérité l’a conservée jusqu’à nos jours, que le dernier mâle étant mort, la czarine en a su récompenser les services amoureux de Byron [1], gentilhomme tout simple du pays. Frédéric étoit petit-fils, fils et frère des trois premiers électeurs de Brandebourg de la maison d’aujourd’hui. Il eut trois fils entre autres de la fille de Casimir, roi de Pologne : Casimir, qui fit la branche de Culmbach ; qui servit fort utilement Charles V et Ferdinand son frère ; il laissa un fils unique, mort sans postérité ; Georges, qui fit la branche d’Anspach l’ancienne, qui s’éteignit aussi dans son fils ; et Albert qui, de grand maître de l’ordre Teutonique, secoua le joug de Rome, de ses vœux, de l’empire, et se fit duc héréditaire de Prusse, dont il prit l’investiture du roi de Pologne.

Ainsi, la Prusse, qui étoit province de Pologne, fut séparée en deux, comme je viens de dire, en 1525. Ce fut cet Albert, qui érigea l’université de Koenigsberg, capitale de la Prusse ducale ; il mourut en mars 1568, il ne laissa qu’un fils Albert-Frédéric, duc de Prusse, mort imbécile en 1618, en qui finirent les trois branches susdites. Il avoit épousé en 1573 Marie-Éléonore, fille aînée de Guillaume, duc de Clèves, Juliers, Berg, etc., sœur de J.

Guillaume ; mort sans enfants, 15 mars 1609, d’Anne, mariée au palatin de Neubourg, de Madeleine, femme d’autre palatin, duc des Deux-Ponts, de Sibylle, marquise de Bade, puis de Burgau de la maison d’Autriche, mais morte sans enfants de ses deux maris. J. Sigismond, électeur de Brandebourg, eut donc de sa femme Anne, fille aînée d’Albert-Frédéric de Brandebourg ; duc de Prusse, et de Marie-Éléonore, fille aînée de Guillaume, duc de Clèves et de Juliers, et sœur de J. Guillaume, dernier duc de Clèves et Juliers, etc., eut, dis-je, la Prusse et la prétention sur la succession de Clèves, Berg, Juliers, etc., qu’il partagea enfin provisionnellement avec le palatin de Neubourg. Frédéric-Guillaume, électeur de Brandebourg, petit-fils de ce mariage, eut quelque pensée de faire ériger sa Prusse ducale en royaume, par l’empereur, sans pousser plus loin cette idée. Frédéric III son fils et son successeur la suivit davantage, et servit bien l’empereur Léopold en Hongrie et sur le Rhin, où il ouvrit la guerre de 1688, par les sièges de Kaiserswerth et de Bonn qu’il prit en personne. S’étant toujours depuis rendu nécessaire à l’empereur, il s’assura de lui sur son dessein, et dans cette conjoncture favorable où l’empereur cherchoit partout des troupes, de l’argent et des alliés pour disputer la succession d’Espagne, l’électeur donna un repas aux principaux de sa cour dans lequel il leur porta la santé de Frédéric III, roi de Prusse et électeur de Brandebourg, et se déclara roi de cette manière. Il fut aussitôt traité de Majesté par les conviés et par tout ce qui n’osa ou ne voulut pas se brouiller avec, lui, et s’alla bientôt après installer lui-même en cette nouvelle dignité à Koenigsberg par un nouvel hommage de toute la Prusse ducale. C’est le père de celui qui vient de mourir et le grand-père de celui d’aujourd’hui.

La conduite de l’empereur, le murmure des Hollandois, le silence profond de l’Angleterre, firent songer ici à se mettre en état de soutenir le testament partout. Tessé fut envoyé à Milan concerter avec le prince de Vaudemont les choses militaires, et choisi pour commander les troupes que le roi enverroit au Milanois aux ordres de Vaudemont. Celui-ci envoya bientôt après Colmenero, son confident et général d’artillerie, au Milanois, rendre compte au roi de toutes choses et presser l’envoi des troupes. On se mit aussi au meilleur ordre qu’on put par mer, et on fit partir un gros corps de troupes sous des officiers généraux pour passer au Milanois, partie par mer, partie par terre, M. de Savoie ayant accordé lé passage de bonne grâce.

Le duc d’Ossone, jeune grand d’Espagne, vint saluer le roi, et ne baisa point Mme la duchesse de Bourgogne, les grands d’Espagne n’ayant jamais eu de rang en France. Sa figure ne donna pas idée à notre cour de celle d’Espagne, il fut fort festoyé. Il trouva le roi d’Espagne à Amboise, et comme il était gentilhomme de la chambre, il le voulut servir à son dîner ; mais M. de Beauvilliers lui fit entendre que ce prince seroit fort aise qu’il fit sa charge auprès de lui, dès qu’il auroit passé la Bidassoa, mais que tant qu’il seroit en France, il vouloit être servi à l’ordinaire par des François. M. de Beauvilliers, comme premier gentilhomme de la chambre du roi et le sien particulier pour avoir été son gouverneur, le servit toujours tant que sa santé le lui permit dans le voyage. Il entendoit une messe tous les jours séparément des deux autres princes ses frères, recevoit seul, et sans qu’ils se trouvassent présents, les harangues et les honneurs qui lui étoient faits, et mangea toujours seul, et lorsqu’ils se trouvoient ensemble en public, c’étoit toujours debout, en sorte qu’ils ne se voyoient familièrement qu’en carrosse ou à porte fermée, et que tout cérémonial étoit évité entre eux. Je ne sais pourquoi cela fut imaginé ; en Espagne, les infants ont un fauteuil, même en cérémonie, devant le roi et la reine, qui est toujours à la vérité d’une, étoffe moins riche ; il est vrai qu’en public ils ne mangent point avec eux, mais en particulier. Plusieurs grands d’Espagne écrivirent au roi pour le remercier de l’acceptation du testament. Le roi leur répondit à tous, et leur donna à tous le cousin qu’ils ont aussi des rois d’Espagne.

Le roi, qui traita toujours le marquis de Castel dos Rios avec grande distinction et beaucoup de familiarité depuis l’acceptation du testament, lui envoya beaucoup d’argent à différentes reprises, dont il manquoit fort sans en jamais parler ; il l’accepta comme du grand-père de son maître, avec grâce.

C’étoit un très bon, honnête et galant homme, à qui la tête ne tourna ni ne manqua dans cette conjoncture si extraordinaire et si brillante, poli et considéré, et qui se fit aimer et estimer de tout le monde. Le roi lui procura, au sortir d’ici, la vice-royauté du Pérou pour l’enrichir, où il mourut au bout de quelques années dans un âge médiocrement avancé. Il reçut tous ses diplômes de grand d’Espagne de première classe gratis, par un courrier, aussitôt après l’arrivée du roi d’Espagne à Madrid.

Le duc d’Harcourt étoit retourné à Madrid par ordre du roi, où il fut reçu avec la plus grande joie. La junte, qui désira qu’il y assistât quelquefois, lui donna le choix de sa place, qu’il prit à la gauche de la reine, le cardinal Portocarrero étant à droite, et après lui ceux qui la composent, la place de la reine demeurant vide en son absence, et elle ne s’y trouvoit presque jamais. Cette junte supplia le roi de donner ses ordres dans tous les États du roi son petitfils, et lui manda qu’elle avoit envoyé ordre à l’électeur de Bavière, au duc de Medina-Celi, au prince de Vaudemont, en un mot à tous les vice-rois et gouverneurs généraux et particuliers, ambassadeurs et ministres d’Espagne, de lui obéir en tout sans attendre d’autres ordres sur tout ce qu’il lui plairoit de commander, de même à tous les officiers de finance et autres de la monarchie.

Le Nord étoit cependant fort troublé, au grand déplaisir de l’empereur qui avoit moyenné la paix entre la Suède et le Danemark, à qui le jeune roi de Suède avoit fait grand mal et encore plus de peur par ses conquêtes en personne. Le roi y entra aussi plus pour l’honneur que pour l’effet. De là ce jeune prince attaqua les Moscovites, qu’il battit avec une poignée de troupes contre près de cent mille hommes ; il força leurs retranchements à Narva, leur fit lever des sièges, les chassa de la Livonie et des provinces voisines, et s’irrita fort contre le roi de Pologne, qui s’étoit allié avec eux pour soutenir sa guerre d’Elbing, dans laquelle la Pologne avoit refusé d’entrer, et où Oginski, à la tête d’un grand parti contre les Sapieha, ou plutôt contre le roi de Pologne, remportoit de grands avantages, ce qui empêchoit l’empereur d’espérer du Nord les secours dont il s’étoit flatté pour augmenter ses troupes.

Il cherchoit en même temps de tous côtés à en acheter, il en farcissoit le Tyrol, et se donna beaucoup de mouvements à Rome pour empêcher le pape de donner l’investiture de Naples et de Sicile au nouveau roi d’Espagne. Il y réussit, mais d’autre côté le pape admit les nominations des bénéfices de ce royaume faites par ce prince comme en étant roi, et fit dire dans l’un et dans l’autre, qu’encore qu’il eût des raisons de retarder l’investiture, il le reconnoissoit pour seul roi de Naples et de Sicile, et vouloit qu’il y fût reconnu pour tel sans difficulté. J’avance de quelques mois ce procédé du pape pour n’avoir pas à y revenir.




  1. Saint-Simon a écrit Byron. Ce personnage est connu sous le nom de Biren et a joué un rôle important au XVIIIe siècle.