Mémoires (Saint-Simon)/Tome 5/1

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Texte établi par Adolphe ChéruelHachette (Tome 5p. 1-19).


CHAPITRE PREMIER.


Mariage du comte d’Harcourt, et ses suites, avec Mlle de Montjeu ; son extraction. — Gêne de la confession dans la famille royale. — P. de La Rue confesseur de Mme la duchesse de Bourgogne. — Pontchartrain se raccommode avec le maréchal de Coeuvres, et demeure brouillé avec d’O. — Villeroy, Villars et Marsin généraux des armées de Flandre, de la Moselle et d’Alsace. — Laparat envoyé à Verue. — Communication de Verue avec Crescentin coupée. — Verue rendu à discrétion. — Prince Eugène en Italie. — Siège de Turin projeté et publié. — Princesse des Ursins tentée de demeurer en France. — Se résout enfin de retourner en Espagne. — Conduite, audace et succès avortés de Maulevrier, rappelé en France, où il arrive. — Gibraltar secouru ; ce siège levé. — Renault, son caractère, sa fortune. — Rochefort, comment devenu port. — Progrès du Ragotzi. — Princesse de Condé. — Rabutin et sa fortune en Allemagne. — Mort de l’empereur Léopold, etc. — Deuil tardif et abrégé pour l’empereur. — Duretés en Bavière ; l’électrice à Venise. — Laparat prend la Mirandole. — Vaubecourt, lieutenant général, tué à une échauffourée en Italie ; sa femme ; fatuité du maréchal de Villeroy.


Il se fit vers ces temps-ci un mariage qui causa bien du murmure dans la maison de Lorraine. La princesse d’Harcourt avoit perdu un fils en Italie, un autre depuis deux mois dans l’empire, qui s’en alloit à Vienne servir l’empereur, dont elle fut quitte pour faire la pleureuse à Mme de Maintenon ; point de filles, il ne lui restoit qu’un fils qui étoit l’aîné. Plusieurs coups de tête reçus par accident lui avoient fait essuyer trois ou quatre trépans, et ces trépans l’avoient rendu fort sourd. Elle ne l’aimoit point, et tant qu’elle avoit eu d’autres enfants, elle l’avoit forcé tout dévotement au petit collet, et en vouloit faire un riche seigneur dans l’Église ; elle avoit même commencé. Sa répugnance prit des forces se voyant devenu unique ; elle songea donc à le marier, mais son mari ni elle ne vouloient rien donner. Elle chercha vainement ; enfin elle se rabattit à ce qu’elle trouva sous sa main. Elle étoit fort à Sceaux chez Mme du Maine, à qui toute compagnie étoit bonne, pourvu qu’on fût abandonné à ses fêtes, à ses nuits blanches [1], à ses comédies et à toutes ses fantaisies. Il s’y étoit fourré, sur le pied de petite complaisante, bien honorée d’y être comme que ce fût soufferte, une Mlle de Montjeu, jaune, noire, laide en perfection, de l’esprit comme un diable, du tempérament comme vingt, dont elle usa bien dans la suite, et riche en héritière de financier. Son père s’appeloit Castille, comme un chien citron, dont le père qui étoit aussi dans les finances, avoit pris le nom de Jeannin pour décorer le sien, en l’y joignant de sa mère, fille du célèbre M. Jeannin, ce ministre d’État au dehors et au dedans, si connu sous Henri IV.

Le père de notre épousée avoit pris le nom de Montjeu d’une belle terre qu’il avoit achetée. Il avoit ajouté beaucoup aux richesses de son père dans le même métier. Il avoit la protection de M. Fouquet. Elle lui valut l’agrément de la charge de greffier de l’ordre, que Novion, depuis premier président, lui vendit en 1657, un an après l’avoir achetée. La chute de M. Fouquet l’éreinta. Après que les ennemis du surintendant eurent perdu l’espérance de pis que la prison perpétuelle, les financiers de son règne furent recherchés. Celui-ci se trouva fort en prise, on ne l’épargna pas, mais il avoit su se mettre à couvert sur bien des articles ; cela même irrita. Le roi lui fit demander la démission de sa charge de l’ordre ; et sur ses refus réitérés, il eut défense d’en porter les marques. Il avoit longtemps trempé en prison ; on le menaça de l’y rejeter, il tint ferme. On prit un milieu, on l’exila chez lui en Bourgogne, et Châteauneuf, secrétaire d’État, porta l’ordre, et fit par commission la charge de greffier ; enfin le financier, maté de sa solitude dans son château de Montjeu, où il ne voyoit point de fin, donna sa démission. La charge fut taxée, et Châteauneuf pourvu en titre. Montjeu eut après cela liberté de voir du monde, et même de passer les hivers à Autun. Bussy-Rabutin, qui y étoit exilé aussi, en parle assez souvent dans ses fades et pédantes lettres. À la fin, Montjeu eut permission de revenir à Paris, où il mourut en 1688. Sa femme étoit Dauvet, parente du grand fauconnier.

Mme du Maine conclut le mariage et en fit la noce à Sceaux. M. le duc de Lorraine s’en brouilla avec le prince et la princesse d’Harcourt, et fit défendre à leur fils et à leur belle-fille de se présenter jamais devant lui, surtout de ne mettre pas le pied dans son État. Ce ne fut pas le seul dégoût de la princesse d’Harcourt. Elle trouva à qui parler. Dans les commencements ce furent merveilles. Le pied glissa, la contrainte et les exhortations suivirent. L’esprit et la souplesse remirent tout au premier état ; mais il arriva un malheur. La belle-fille écrivit de Paris à sa belle-mère à Versailles avec des tendresses et des soumissions infinies, et à une de ses amies en même temps les plaintes d’être soumise à une mégère enragée dont la tyrannie de belle-mère étoit insupportable, les caprices et les folies, et avec qui enfants ni domestiques n’avoient jamais pu durer. Aucun terme, aucun temps de la vie et de la conduite de la princesse d’Harcourt n’y étoit ménagé, et le tout paraphrasé avec beaucoup d’esprit, de sel et de tour, en personne qui se divertit et se soulage. L’amie reçut la lettre qui étoit pour la belle-mère, et celle-ci celle qui étoit pour l’amie ; on s’étoit mépris au-dessus. Voilà la princesse d’Harcourt transportée de furie, qui fut assez peu maîtresse d’elle-même pour ne s’en pouvoir taire, en sorte que l’aventure devint publique à la cour, où elle étoit crainte et abhorrée, et où on s’en divertit fort. Elle ne trouva pas plus de consolations dans la maison de Lorraine, enragée de ce bas mariage. Elle retomba cruellement sur sa belle-fille, qui fut étrangement consternée, mais qui au bout de quelques mois reprit ses esprits, et qui, voyant qu’il n’y avoit plus de vraie réconciliation ni de duperie à espérer, gagna son mari aussi impatient qu’elle de ce joug, serrèrent tous deux leurs écus, dont ils tâchoient souvent de l’apaiser, levèrent le masque et se moquèrent d’elle. Le prince d’Harcourt, enfoui dans son obscurité et ses débauches, toujours absent, ne se soucioit ni d’eux ni de sa femme, et ne s’en mêla point. Ainsi la comtesse d’Harcourt se mit en liberté et en profita avec peu de mesure.

Depuis que le P. Le Comte avoit perdu sa place de confesseur de Mme la duchesse de Bourgogne, pour aller tâcher de se justifier à Rome de ce qu’il avoit écrit sur les affaires des jésuites de la Chine, avec tous les autres missionnaires, comme je l’ai rapporté en son temps, elle en avoit essayé plusieurs dont elle ne s’étoit pas accommodée. Le roi tenoit sa famille dans une cruelle gêne pour la confession. Monseigneur n’a jamais eu un autre confesseur que celui du roi. Il n’étoit pas permis à ses enfants d’en prendre ailleurs que ceux qu’il leur donnoit parmi les jésuites ; et il falloit communier en public au moins cinq fois par an : Pâques, la Pentecôte, l’Assomption, la Toussaint et Noël, comme il faisoit lui-même ; et Mme la duchesse de Bourgogne n’auroit pas eu bonne grâce de ne communier pas plus souvent. À son âge, à ses goûts, la chose avec de la religion étoit plus qu’embarrassante. Elle avoit été fort bien instruite à Turin par un barnabite son confesseur. Ce barnabite n’estimoit point les jésuites. M. de Savoie les tenoit de fort court et ne les aimoit pas. Mme la duchesse de Bourgogne avoit sucé cet éloignement avec le lait. C’étoit donc pour elle un grand surcroît de peine d’avoir sa conscience entre leurs mains. Enfin, après plusieurs essois, on lui donna le P. de La Rue, un de leurs plus gros bonnets, fort connu par ses sermons, par quelques ouvrages, par les premières places qu’il avoit occupées dans sa province, par son poids parmi les siens, et par beaucoup d’usage du monde, dans lequel il étoit assez répandu. Il avoit trouvé le moyen de se faire une maison de campagne à Pontoise, sous le nom des jésuites, dont la manière d’acquérir et de s’agrandir eût perdu un homme d’une autre robe, et dont il jouissoit avec ses amis fort souvent. Ce confesseur enfin en conserva la place : on verra en son temps ce qui en arriva.

Pontchartrain remis, comme on l’a vu, avec M. le comte de Toulouse par sa femme, suivoit fort à son insu le projet dont j’ai parlé. Le comte, qui étoit droit et vrai, et qui comptoit, après le pardon qu’il lui avoit accordé et toutes les promesses et les protestations de l’autre, ne trouver plus de difficultés dans ce qui dépendroit de son ministère, ne doutoit pas de retourner à la mer cette année, où il espéroit, étant au large, faire mieux qu’il n’avoit pu l’année précédente parmi tant de malignes contradictions. Pontchartrain, ravi de l’endormir de cette espérance, alloit au-devant de tout ce qui pouvoit l’entretenir. Pour cela, il falloit travailler quelquefois chez l’amiral avec le maréchal de Cœuvres, et quelquefois tous trois avec le roi. Le maréchal et Pontchartrain étoient demeurés fort mal ensemble, et le maréchal étoit outré de la compassion que le comte avoit eue de Mme de Pontchartrain. Cette situation néanmoins étoit gênante pour tous les deux avec la nécessité de ce travail. Le maréchal, abandonné du comte dans cette haine commune, s’ennuya de rester dans la nasse, et craignit le secrétaire d’État. Celui-ci avoit ses raisons pour n’être pas moins lassé d’être brouillé avec toute une famille si appuyée ; celle d’être plus en état de tromper le comte et le maréchal sur la flotte qu’ils se proposoient de commander, et qu’il avoit bien résolu de leur soustraire, fut un des plus puissants motifs qui le portèrent à ce frauduleux accommodement. Cette division importunoit le roi ; de part et d’autre on lui fit un sacrifice de ce que chacun désiroit par des vues fort différentes. Le duc de Noailles, toujours désireux de se mêler, prit cette affaire en main, et finalement il conclut le raccommodement et le consomma entre eux deux dans le cabinet du chancelier. Pour d’O, qui n’avoit point de travail à faire avec Pontchartrain, il vit d’un air froid et méprisant tous ces manèges, et demeura si réservé sur son raccommodement avec Pontchartrain, qu’on ne le put pas même entamer.

Vers la mi-mars, les maréchaux de Villeroy, Villars et Marsin travaillèrent ensemble avec le roi et Chamillart chez Mme de Maintenon, pour concerter les projets de la campagne : le premier pour la Flandre, le second pour la Moselle, oui on craignoit le principal effort des ennemis, le troisième pour l’Alsace. Villeroy partit quinze jours après pour aller à Bruxelles donner tous les ordres nécessaires ; Villars quelque temps après, et Marsin le 1er mai pour Strasbourg, qui paraissoit le côté le plus retardé.

Vendôme, devant Verue depuis le 14 octobre, amusoit le roi par de fréquents courriers et par force promesses qui ne s’exécutoient point. L’infanterie y périssoit de fatigues et de misère, dans la fange jusqu’au cou, et les officiers sans équipage, et par conséquent sans aucun soulagement contre la rigueur de la saison et du terrain. La garde étoit infinie contre une place qui n’étoit investie qu’à demi, et qui communiquoit par tout un grand côté avec un camp retranché dans une entière liberté, et ce camp retranché séparé des assiégeants par la rivière. L’inquiétude enfin prévalut à cette confiance sans bornes en M. de Vendôme. Le roi voulut que Laparat, le premier ingénieur d’alors, et lieutenant général, y allât, quoique mal avec M. de Vendôme, pour accélérer ce siège, y rectifier et y régler, de concert avec ce général, ce qui seroit pour le mieux, et surtout en mander au roi son avis bien en détail. Laparat en savoit trop pour commettre sa fortune à faire un affront à un homme si puissamment accrédité et appuyé, qui ne lui auroit pardonné de sa vie, et qui lui auroit détaché Chamillart, M. du Maine et Mme de Maintenon. L’affaire étoit trop engagée, il trouva tout bien, et fut toujours d’avis commun avec M. de Vendôme. Lui aussi, content de sa conduite et plus embarrassé de jour en jour qu’il ne le montroit, se laissa enfin persuader que jamais il ne prendroit Verue, tant que la place seroit en communication avec ce camp retranché, vidée de morts, de blessés, de malades, rafraîchie de troupes et de munitions de guerre et de bouche, à plaisir et à volonté. On étoit au dernier février, ainsi depuis quatre mois et demi devant Verue. Le parti fut donc pris enfin de faire un effort pour rompre cette communication, avec laquelle, quoi qu’eût soutenu M. de Vendôme avec son opiniâtreté et son autorité ordinaire, il étoit visible que Verue ne se pouvoit prendre.

Il fut donc résolu de faire attaquer, la nuit du 1er au 2 mars, le fort de l’Isle, gardé par deux bataillons de Savoie ; il fut escaladé et emporté. Tout y fut tué, excepté deux cents soldats et vingt-quatre officiers qu’on prit en même temps ; leur pont fut rompu à coups de canon ; huit bateaux emportés par le courant, et la communication de Crescentin à Verue coupée. On s’établit dans le fort ; et en même temps deux compagnies de grenadiers, soutenues de deux bataillons, montèrent aux brèches de la grande attaque et entrèrent jusque dans la seconde enceinte, où ils tuèrent une cinquantaine de soldats. Les grenadiers, qui n’avoient ordre que de reconnoître, se retirèrent et perdirent peu en cette action, qui fut brusque et peu attendue. Aucun de leurs fourneaux ne joua. Cette expédition faite, on commença d’espérer avec raison une bonne et prompte issue de ce long siège, qui n’en donnoit aucune auparavant. Il dura pourtant encore tout le mois (cinq et demi en tout). On n’en avoit point vu de si long à beaucoup près de ce règne, ni de si ruineux en tout. Enfin, le 5 avril, ils battirent la chamade. Ils demandèrent une capitulation honorable, mais M. de Vendôme, qui les tenoit à la fin, les voulut prisonniers de guerre. Ils continuèrent donc à se défendre jusqu’au 9, qu’eux-mêmes mirent le feu à leurs fourneaux et renversèrent toute la place, excepté le donjon, après quoi ils se rendirent à discrétion. Ainsi le siège dura six mois moins cinq jours. Il ne fut plus question après que de mettre, et pour longtemps, en quartier les troupes -rainées de ce long siège, dans le temps qu’il falloit avoir déjà mis en campagne, à quoi on suppléa comme l’on put, mais qui fit un grand tort aux troupes et aux opérations de la campagne suivante.

Trois semaines après, le prince Eugène arriva en Italie avec un puissant renfort pour profiter de l’épuisement de notre principale armée, et du délabrement des troupes qui avoient fait ce long et pénible siège. Cela n’empêcha pas de se proposer le siège de Turin, même de le résoudre, et, qui pis fut, de le publier, dont on ne se trouva pas bien.

Mme des Ursins se trouvoit dans son pays si fort au-dessus de tout ce qu’elle avoit pu même imaginer, qu’elle balança sur son retour en Espagne. Les empressements de la reine ne la touchoient plus avec le même retour, et les insinuations légères qui commençoient à lui être faites, elle les éludoit. L’âge et la santé de Mme de Maintenon la tentoient elle eût mieux aimé dominer ici qu’en Espagne. Elle se flattoit sur toutes les distinctions et les marques de confiance qu’elle recevoit d’elle et du roi, et qui souvent s’étendoient hors de la sphère d’Espagne, et la mettoient en occasion de servir et de nuire aux personnes de la cour, et à celles dont les places et la faveur sembloit les mettre hors de sa portée. Elle espéroit se maintenir en cet état à l’appui des affaires d’Espagne, et de s’en faire un petit ministère qui lui ouvriroit les moyens de l’étendre et d’entrer dans toutes. Flattée des louanges ou plutôt des serviles adorations de tout ce qu’il y avoit de plus grand, elle compta se les perpétuer par ce grand personnage. Le goût et l’habitude du roi et de Mme de Maintenon pour elle, et personne vis-à-vis d’elle par la singularité de sa situation, lui semblèrent des avantages dont elle se pouvoit tout promettre ; et, pendant ce combat en elle-même, sa santé et ses affaires couvroient ses retardements, auxquels elle ne fixoit point de terme.

L’archevêque d’Aix et son frère, dont je parlerai après pour ne pas m’interrompre ici, étoient les chefs de son conseil. Elle n’osoit leur dire ses pensées là-dessus. Ils la devinèrent sur son aveu soutenu des raisons que je viens de dire ; ils la combattirent par l’entière différence de ce qui n’est accordé qu’à un court passage et au besoin qu’on se faisoit d’elle en Espagne, à un état fixe et permanent. Ils lui firent sentir qu’aveuglée du brillant prodigieux qui l’environnoit, plutôt qu’éblouie, elle ne prenoit pas garde qu’il ne lui venoit que de l’intérêt de Mme de Maintenon, attisé par Harcourt pour le sien, de régner en Espagne, que tout en passât directement par elle au roi, et de s’emparer de nouveau, aux dépens des ministres, de cette portion si considérable du gouvernement ; que cela même ne se pouvoit que par le retour en Espagne de celle qui en y régnant lui rendoit un compte direct de tout, et l’y faisoit régner ; que, n’y retournant plus, il ne restoit aucun moyen à Mme de Maintenon de rattraper cette précieuse partie des affaires, qui par leur nature ne pourroient que retomber au canal naturel des ministres, et l’en laisser dans l’entière privation ; que le dépit qu’elle en auroit feroit bientôt tomber tout ce brillant séducteur, et que plus Mme des Ursins avoit été initiée, plus elle demeureroit bientôt écartée par la jalousie, à laquelle un court passage ne pouvoit donner lieu ; mais que la continuité de ce qu’elle y avoit acquis exciteroit dans un état fixe et de consistance en ce pays-ci ; que bientôt elle s’y verroit aussi délaissée qu’elle s’y trouvoit environnée et poursuivie ; enfin que sa situation ne pouvoit être durable ni bonne qu’autant qu’elle en sauroit tirer les plus utiles et les plus avantageux partis ; que pour ce but il n’étoit peut-être pas mauvais de laisser quelque lieu à de l’inquiétude pour se procurer de plus en plus un pont d’or, et ne la pousser pas assez loin aussi pour gâter ses affaires, avec une bien absolue détermination de partir et de prendre bien garde entre le trop tôt pour en tirer tout ce qu’elle pourroit, et plus encore le trop tard pour ne pas s’en aller de mauvaise grâce, et n’emporter pas en Espagne un pouvoir moins vaste, moins absolu, moins connu qu’étoit celui qu’on lui vouloit maintenant confier.

La solidité de ces raisons persuada la princesse des Ursins. Elle ne regarda plus ce qu’elle avoit balancé que comme des tentations et une séduction dangereuse. Elle résolut donc de partir, mais de différer le compas dans l’œil, de se faire prier, payer même, si elle pouvoit, au delà de ce qu’elle l’ étoit, mais d’éviter surtout de rompre le fil en le tirant par trop, et de ne plus songer à ce pays-ci que comme au fondement de son règne en Espagne. Nous verrons bientôt qu’elle sut mettre un si bon conseil à profit, et au profit encore de ceux qui le lui donnèrent. À la façon dont j’étois avec elle je sentis toutes ces époques : l’extrême désir en arrivant de retourner en Espagne, l’ivresse qui le balança, enfin la dernière résolution prise. J’écumai bien aussi quelque chose de ces détails, mais pour leur précision, telle que je la raconte ici, je ne l’ai bien sue que depuis.

Il se passoit cependant bien des choses en Espagne. Maulevrier, dans la plus intime confiance de la reine sur ce qui regardoit le retour et les avantages de Mme des Ursins, et seul à Madrid de sa sorte, qui y fut par l’absence de Tessé sur la frontière, profitoit merveilleusement des instructions utiles de conduite qu’il avoit données à la reine par ses connoissances si exactes de l’intérieur de notre cour, par les entrées que la reine lui avoit fait donner ; il entroit chez elle à toute heure par l’appartement du roi, comme je crois l’avoir déjà dit. Il passoit des heures entières entre le roi et elle, et fort souvent tête à tête avec elle. La duchesse de Montellano n’étoit pas une femme à contraindre, et de plus le roi le savoit et le trouvoit bon. Maulevrier voyoit les lettres qu’ils recevoient. Il en faisoit et leur en dictoit les réponses, et par cette confiance entroit d’ailleurs autant qu’il le pouvoit dans la leur sur toutes les autres affaires. Son esprit, son instruction, le succès de ses conseils sur ce qui regardoit la princesse des Ursins, avoient infiniment augmenté la croyance que le roi et la reine avoient prise en lui. On a voulu dire qu’il avoit voulu plaire aux yeux de la reine et qu’il y avoit réussi. Il est vrai que ces particuliers, si longs, si journaliers, si continuels, donnèrent fort à penser et même à parler. Il étoit temps de moissonner après avoir si heureusement semé. Le compagnon ne songea pas à moins qu’à la grandesse, et l’obtint. Mais il étoit trop vain pour n’être pas indiscret, comme on en a vu ici des traits que j’ai rapportés.

Le duc de Grammont en eut le vent. Il n’en avoit eu que des mépris, comme un homme qu’on veut chasser et qu’un nouveau favori ne ménage guère. Il se hâta d’avertir le roi et les ministres du bruit que commençoit à faire la conduite audacieuse de Maulevrier avec la reine, qui offensoit tous les Espagnols, et que sûrement il alloit être déclaré grand d’Espagne. La jalousie, en effet, de toute la cour et ses murmures alarmèrent Tessé, qui les apprit sur les frontières. Il en craignit l’effet aux deux cours, et plus encore en celle de France ; il manda son gendre devant Gibraltar où il étoit, qui fut obligé de partir sur-le-champ de Madrid pour l’y aller trouver. En même temps, arriva un courrier de Torcy avec des lettres du roi très fortes au roi d’Espagne sur Maulevrier, et une de Torcy à celui-ci, qui lui mandoit que le roi lui défendoit très expressément d’accepter la grandesse ni aucune autre grâce du roi d’Espagne, et lui ordonnoit d’aller sur-le-champ joindre Tessé, avec une réprimande très sévère, non d’un cousin germain, mais d’un ministre offensé de ses manèges, de ses intrigues et du parti qu’il avoit pris. Le courrier fit remettre au roi d’Espagne les dépêches du roi, et courut après Maulevrier à Gibraltar lui porter les siennes. Ce fut un étrange coup pour cet ambitieux qui, ayant si bien conduit sa trame, et réussi pour autrui, se trouvoit privé de la récompense qu’il tenoit déjà. La rage et le dépit cédèrent aux espérances qu’il se forgea de venir à bout pour soi de Versailles par Madrid. Son beau-père ne put le retenir au siège comme il l’auroit voulu. Ses représentations et son autorité furent inutiles.

Maulevrier, après un court séjour devant Gibraltar, retourna à Madrid, sous prétexte d’y aller rendre compte de l’état du siège ; mais en effet pour tout tenter auprès du roi et de la reine d’Espagne, pour, par eux, forcer la main au roi et le faire consentir à sa grandesse. Malheureusement pour lui il trouva le duc de Grammont encore à Madrid, d’où il étoit prêt à partir, qui dépêcha un courrier sur ce retour d’un homme qu’il savoit avoir eu ordre d’aller au siège de Gibraltar et qu’il ignoroit avoir eu la permission d’en revenir. Cette désobéissance fut promptement châtiée. Torcy eut ordre de dépêcher un courrier à Maulevrier, avec commandement absolu de partir au moment qu’il le recevroit pour revenir en France. Alors il n’y eut plus de remède ni à différer. Il prit congé du roi et de la reine d’Espagne en homme désespéré, et partit. Le rare est qu’en arrivant à Paris, il trouva la cour à Marly et sa femme du voyage. Il fit demander la permission d’user du droit des maris sur Marly, quand leurs femmes y étoient, ce que le roi, pour éviter un éclat, voulut bien ne pas lui refuser. Sa consolation fut d’y trouver la princesse des Ursins de plus en plus au pinacle, par le moyen de laquelle il espéra se raccommoder, brouillé comme il l’étoit pour elle, ou plutôt pour ses vues ambitieuses, avec Torcy, et avec le duc de Beauvilliers, ses cousins germains.

Cependant les choses alloient fort mal à Gibraltar. Il y arriva un prodigieux secours de Lisbonne, conduit par trente-cinq gros vaisseaux de guerre. Ils entrèrent dans la baie de Gibraltar, où ils trouvèrent Pointis avec cinq vaisseaux, qui ne s’y croyoit pas en sûreté, mais qui avoit un ordre positif du roi d’Espagne d’y demeurer. Un brouillard fort épais lui déroba la vue de cette flotte, qui tomba sur lui qu’à peine l’avoit-il aperçue. Il n’en avoit eu aucun avis ; quoiqu’il eût envoyé deux autres vaisseaux dans l’Océan, pour découvrir et l’avertir, ce qu’ils n’avoient pu faire. Malgré l’inégalité du nombre, le combat dura cinq heures ; mais à la fin le grand nombre l’emporta. Trois vaisseaux de soixante pièces de canon chacun furent pris, deux de quatre-vingts pièces de canon que les ennemis n’osèrent aborder s’échouèrent. Pointis, qui montoit le plus gros, sauva les deux équipages et les brûla après pour que les ennemis n’en profitassent point, qui après cette victoire entrèrent à Gibraltar et y jetèrent tout ce qu’ils avoient apporté. Le roi reçut cette mauvaise nouvelle le 5 avril. Cinq jours après, le petit Renault arriva de ce siège pour lui en rendre compte. Il y avoit déjà du temps que le roi pressoit pour qu’on le levât, et que le roi d’Espagne s’opiniâtroit à le continuer. Enfin, le 6 mai, il arriva un courrier dépêché de Séville par le maréchal de Tessé, qui apprit la levée du siège dont il avoit retiré tout le canon, et que Villadarias étoit demeuré devant cette place avec dix pièces de canon seulement et ce peu de troupes espagnoles qui lui restoient, moins nombreuses de moitié que la garnison de la place. Ce fut huit jours après cette nouvelle que Maulevrier arriva. À la fin de ce même mois de mai, le petit Renault fut renvoyé à Cadix pour y demeurer pendant toute la campagne. Il étoit chef d’escadre et avoit fort la confiance du roi.

On ne l’appela jamais que le petit Renault, de sa taille singulièrement petite, mais bien proportionnée et jolie. Il étoit Basque, et il étoit entré tout jeune à Colbert du Terron, intendant de marine à la Rochelle, qui, ayant voulu acheter Rochefort et le seigneur s’étant opiniâtré à ne le point vouloir vendre, de dépit y voulut être plus maître que lui. Il persuada à la cour, où son nom alors l’appuyoit fort, que c’étoit le lieu du monde le meilleur pour en faire un excellent port et le plus propre aux constructions des navires. On le crut, on y dépensa des millions. Du Terron, par ce moyen, devint le maître et le tyran du lieu et du seigneur qui n’avoit pas voulu le lui vendre. Mais quand tout fut fait, il se trouva une telle distance de ce lieu à la mer, un coude entre autres si fâcheux, et la Charente si basse, que les fort gros vaisseaux ne pouvoient y aller de la mer, ni de Rochefort à la mer, et que les autres n’y pouvoient aller qu’avec leur lest et désarmés, encore avec deux vents différents pour en faire le trajet. Il n’eût pas été difficile de voir ce défaut, qui sautoit aux yeux, avant de s’engager en une telle dépense ; mais si le sort des choses publiques est presque toujours d’être gouvernées par des intérêts particuliers, il se peut dire et trop continuellement vérifier qu’il est très singulièrement attaché à la France. Du Terron trouva de l’esprit et de l’application à ce petit Basque. Il le fit étudier, le jeta dans les mathématiques et tout ce qui pouvoit l’instruire dans la marine, et trouva qu’il passoit de bien loin les espérances qu’il en avoit conçues. Il épuisa bientôt ses maîtres et devint le sien à lui-même. Il fut bon géomètre, bon astronome, grand philosophe et posséda parfaitement l’algèbre ; avec cela, particulièrement savant dans toutes les parties de la construction et de la navigation. C’étoit d’ailleurs un homme doux, simple, modeste et vertueux, fort brave et fort honnête homme. Il servit sur mer avec réputation. M. de Seignelay établit une école de marine tenue par lui, dont le roi n’exempta personne, et ce fut pour ne pas vouloir prendre ses leçons publiques que Saint-Pierre et d’autres capitaines de vaisseau furent cassés. Renault fut grand admirateur et grand ami du P. Malebranche, connu et fort protégé des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, beaucoup aussi de M. le duc d’Orléans. Tout le monde l’aima et en fit cas. Il eut des actions heureuses à la mer, et son désintéressement lui lit beaucoup d’honneur. Il eut beaucoup d’emplois de confiance et de rapports immédiats avec le roi. Rien de tout cela ne l’éleva et ne le fit sortir de son caractère. Nous le verrons monter plus haut et toujours le même.

Ragotzi continuoit ses progrès deçà et delà le Danube jusqu’en Moravie. Il menaçoit Bude ; et le comte Forgatz, maître de la Transylvanie, assiégeoit Rabutin dans Hermanstadt. Ce Rabutin étoit ce page pour lequel Mme la Princesse fut renfermée à Châteauroux, d’où elle n’est jamais sortie, et où, après tant d’années, elle ignora toujours la mort de M. le Prince, son mari, gardée avec autant d’exactitude que jamais jusqu’à sa mort, par les ordres de M. le Prince son fils. Le page se sauva de vitesse, se mit dans le service de l’empereur, s’y distingua, épousa une princesse fort riche, et parvint avec réputation aux premiers honneurs militaires.

Pendant ces désordres en Hongrie et dans les provinces voisines, l’empereur Léopold mourut à Vienne le 5 mai sur le soir, d’une assez longue maladie, sans enfants de ses deux premières femmes. Il laissa deux fils et trois filles de la troisième, sœur de l’électeur palatin : Joseph, déjà roi reconnu de Hongrie, Bohème et des Romains ; et Charles, qui étoit en Portugal, se prétendant roi d’Espagne, qui l’un après l’autre lui succédèrent à l’empire. Ce fut un prince qui sut régner sans être jamais sorti de Vienne que pour se sauver à Lintz, lorsque les Turcs en firent le siège, que le fameux J. Sobieski, roi de Pologne, leur fit si glorieusement lever. Une laideur ignoble, une mine basse, une simplicité fort éloignée de la pompe impériale ne l’empêcha pas d’en pousser l’autorité beaucoup plus loin qu’aucun de ses prédécesseurs, si on en excepte Charles-Quint ; et sa vie extérieure, plus monacale que de prince, ne l’empêcha pas de se servir de toutes sortes de voies pour arriver à ses fins. Témoin la mort du prince électoral de Bavière, fils de sa fille, d’un de ses premiers lits ; celle de la reine d’Espagne, fille de Monsieur ; l’étrange objet de l’envoi du prince de Hesse-Darmstadt en Espagne du temps de la reine, seconde femme de Charles II ; la part si principale qu’il eut au renversement du trône d’Angleterre et de la religion catholique en ces royaumes pour y placer le célèbre prince d’Orange ; ses usurpations sans nombre dans l’empire et en Hongrie et Bohème contre le serment de ses capitulations ; et les vengeances sans mesure et sans oubli qu’il tira des moindres manquements à son égard des princes et des seigneurs d’Allemagne. Son éloignement personnel de la guerre, pour n’en rien dire de plus, émoussa la crainte et la jalousie jusqu’à ce qu’il ne fût plus temps de remuer contre lui. Il la fit toujours par ses généraux, auxquels il fut singulièrement heureux. Il ne le fut pas moins en ministres, qu’il sut si bien choisir que son conseil fut toujours le meilleur de l’Europe. Il eut le bon esprit de le croire et il s’en trouva toujours bien. La terreur que le roi causa par ses conquêtes et par un ministre habile qui voulut et qui fit toujours la guerre, et le dépit que le prince d’Orange conçut enfin de n’avoir pu amortir, par ses longues et persévérantes soumissions, la haine étrange du roi pour sa personne, qui bâtirent les ligues contre la France, formèrent aussi la dictature de Léopold dans l’Europe. En un mot, il fut habile et fier, toujours suivi dans ses plans et dans sa conduite, heureux en tout et en famille.

La dernière impératrice étoit fort impérieuse ; il la laissoit maîtresse d’une infinité de petites choses, mais elle n’entroit en aucune des grandes, et point du tout dans les affaires. Elle lui étoit tellement attachée, qu’elle ne s’en fait qu’à elle-même, dès qu’il étoit malade (ce qui n’arriva presque point que pour mourir), pour faire son pot dans sa chambre, préparer les remèdes qu’il devoit prendre, les lui donner de sa main et le servir comme une simple garde-malade. La vie privée de ce prince fut un continuel exercice de religion, et, comme je l’ai dit, une vie tout à fait monacale, avec un usage le plus fréquent des sacrements. Il les reçut plusieurs fois dans sa maladie, et encore le matin du jour qu’il mourut. Ce qui est bien étrange, c’est que sentant sa fin approcher, après avoir mis ordre à toutes choses, il demanda sa musique, qui avoit toujours fait son unique plaisir. Il l’entendit plusieurs heures, et mourut en l’entendant.

Le roi des Romains fut très longtemps sans en donner part au roi. Enfin le 30 juin, le nonce, qui avoit demandé audience, lui présenta les lettres de ce prince, de la princesse son épouse et de l’impératrice douairière, écrites, selon leur usage, en italien ; aussi le roi ne drapa point quoique beau-frère, prit le deuil en violet, mais le compta, pour la durée, du jour que l’empereur étoit mort. Le successeur de ce prince se montra, incontinent après, bien plus dur et plus fâcheux que Léopold n’avoit été encore sur la Bavière. Il fit entrer six mille hommes dans Munich, contre le traité qu’il avoit signé lui-même avec l’électrice, laquelle s’étoit retirée à Venise, et à qui il ne voulut pas permettre de retourner en Bavière. La reine de Pologne, sa mère, y avoit été passer quelque temps avec elle, outrée contre la cour de Vienne de l’enlèvement de ses fils, que le roi Auguste avoit fait enlever en Silésie, et qu’il ne vouloit pas rendre.

Laparat, après la prise de Verue, étoit allé à la Mirandole, que M. de Vendôme faisoit assiéger depuis longtemps, et encore sans investiture entière, en sorte que la garnison étoit continuellement rafraîchie. Cet ingénieur, qui étoit aussi lieutenant général, y commanda en chef, et vint enfin à bout de cette place, le 11 mai, la garnison prisonnière de guerre. Le comte de Koenigsech, qui y commandoit, subit ce sort avec soixante-dix officiers et cinq cents soldats ; il étoit général major. Il s’y trouva force artillerie et munitions de guerre et des vivres encore pour trois mois. On sut en même temps que le prince Eugène avoit fait traverser plusieurs petites rivières et plus de trente lieues à huit mille chevaux qui étoient tombés entre plusieurs villages près de Lodi, où étoient les équipages de nos officiers généraux, dont ils emmenèrent près de mille avec quelques-uns de l’artillerie. Vaubecourt, lieutenant général, qui étoit là auprès, y accourut avec ce qu’il put ramasser, et y fut tué : c’étoit un homme fort court, mais brave, fort appliqué et très honnête homme. Sa femme, dont il n’avoit point d’enfants, avoit fait bruit dans le monde. Le maréchal de Villeroy, qui en étoit amoureux, eut, une de ses campagnes, la fatuité de faire faire le tour de la place Royale, où elle logeoit, à son magnifique équipage qui partoit pour l’armée. Elle étoit sœur d’Amelot, qui venoit d’aller ambassadeur en Espagne, et de la femme d’Estaing, qui eut le petit gouvernement de Châlons et la lieutenance générale de Champagne qu’avoit Vaubecourt. Ce dernier s’appeloit Nettancourt, et étoit homme de qualité. M. de Vendôme fit raser la Mirandole, Verceil et les trois premières enceintes de Verue, ne laissant que la quatrième ; et continua toujours, lui et le grand prieur, d’amuser le roi par des courriers, des espérances d’attaquer le prince Eugène, et de différents petits projets sans exécution : par-ci par-là quelque cassine enlevée ou forcée.




  1. Les nuits blanches de Sceaux étoient célèbres. Mlle de Launay (Mme de Staal), qui y avoit joué un rôle important, en raconte ainsi l’origine dans ses Mémoires : « Mme la duchesse du Maine, qui aimoit à veiller, passoit souvent toute la nuit à faire différentes parties de jeu. L’abbé de Vaubrun, un de ses courtisans les plus empressés à lui plaire, imagina qu’il falloit, pendant une des nuits destinées à la veille, faire paroître quelqu’un sous la forme de la Nuit enveloppée de ses crêpes, qui feroit un remerciement à la princesse de la préférence qu’elle lui accordoit sur le Jour ; que la déesse auroit un suivant qui chanteroit un bel air sur le même sujet. L’abbé me confia ce secret, et m’engagea à composer et à prononcer la harangue, représentant la divinité nocturne. La surprise fit tout le mérite de ce petit divertissement…. L’idée en fut applaudie ; et de là vinrent les fêtes magnifiques données la nuit par différentes personnes à Mme la duchesse du Maine.