Mémoires (Saint-Simon)/Tome 6/11

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Texte établi par Adolphe ChéruelHachette (Tome 6p. 220-241).

L’électeur de Bavière [destiné] au Rhin, et le duc de Berwick sous lui ; Villars au Dauphiné. — Conversation curieuse avec le duc de Beauvilliers sur la destination de Mgr le duc de Bourgogne. — Déclaration des généraux des armées. — Grand prieur en France, avec défense d’approcher de Paris et de la cour plus que quarante lieues. — Maréchal de Matignon sert sous le duc de Vendôme. — Éclat et réflexion sur cette nouveauté. — Vendôme à Clichy. — Son étrange réception à Bergheyck ; etc., que le roi lui envoie. — Le roi coupe plaisamment la bourse à Samuel Bernard.


L’électeur eut grand’peine à quitter la Flandre : il y étoit avec décence dans les restes de son gouvernement, et par là même il y commandoit avec décence l’armée française. Là, il n’agissoit directement que contre la Hollande et l’Angleterre, les Impériaux n’y étoient qu’auxiliaires. Sur le Rhin il étoit dépaysé, hors de son gouvernement, aux mains directement avec l’empereur et l’empire, dans la situation si personnellement fâcheuse où il se trouvoit, qu’il étoit de son intérêt de n’aigrir pas, dans la perspective d’une paix tôt où tard à faire. C’étoit de général naturel dans son gouvernement devenir général à gages et mercenaire, allant où on l’envoyoit, et avilir sa dignité, que, dans ses disgrâces, il avoit si fort rehaussée. D’autre part, c’étoit avilir encore plus celle de l’héritier nécessaire de la couronne, par montrer, en déplaçant l’électeur, que ce prince ne voudroit pas lui obéir. Après bien des représentations d’un prince sans ressources, Chamillart eut recours à l’argent, quelque court qu’il en fût, et l’électeur, faute de pouvoir mieux, en prit pour sauter le bâton de l’armée du Rhin. Il eut huit cent mille livres payées comptant de gratification extraordinaire, outre ses pensions, ses subsides, et tout ce qu’il tiroit du roi, encore se repentit-il d’avoir cédé. Il dépêcha un courrier après Chamillart pour se rétracter, qui, dans l’embarras où cela le jeta, le lui renvoya avec promesses d’autres quatre cent mille livres qui firent les huit, parce qu’il n’en avoit donné d’abord que quatre, et cette augmentation fixa enfin la résolution forcée de l’électeur.

Berwick étoit de retour et publiquement destiné à l’armée de Dauphiné, où Tessé commandoit dans ces provinces et pressoit fort son retour. Villars étoit à Strasbourg, méditant le siège de Philippsbourg, si l’affaire d’Écosse eût réussi, pour favoriser celle des Pays-Bas. On a vu à quel point il s’étoit brouillé en Bavière avec l’électeur. Il en étoit demeuré en ces termes depuis, nul moyen par conséquent de les remettre ensemble ; aussi Chamillart avoit eu ordre de lui proposer Berwick qu’il accepta, et de lui promettre qu’on alloit faire revenir tout présentement Villars, à qui on donneroit l’armée de Dauphiné. J’explique ces choses un peu à l’avance ; je les sus bientôt avant leur déclaration, et je les préviens ici pour ne pas embarrasser le récit que je vais faire, dans lequel il auroit fallu mettre ces destinations que j’y sus. Pour le marché d’argent de l’électeur, je ne l’appris qu’après.

Un des premiers soirs que nous fûmes arrivés à Marly, et qu’il faisoit fort beau, M. de Beauvilliers, qui avoit envie de causer avec moi, me mena dans le bas du jardin, vers l’abreuvoir, où tout est à découvert et où on ne peut être entendu de personne. J’avois résolu de lui parler de la destination de Mgr le duc de Bourgogne, et ce fut là où je l’exécutai. Il fut étonné que je le susse, je lui en dis le comment ; il me l’avoua et me demanda si je ne trouvois pas cela fort à propos, et tout de suite m’en fit l’éloge en gros comme de la seule bonne résolution à prendre. Ce fut alors que j’appris par lui l’objet du voyage de Chamillart en Flandre, et la disposition des généraux telle que je l’ai racontée, et là aussi où je lui fis les objections sur l’électeur de Bavière que j’ai expliquées, sur quoi il me répondit qu’il avoit fallu tout faire céder à la nécessité d’envoyer Mgr le duc de Bourgogne en Flandre. De là il se mit à enfiler les raisons en détail. Il me dit que, dans le découragement des affaires, il étoit important de les remonter et de donner une nouvelle vigueur aux troupes par la présence de l’héritier nécessaire ; qu’il étoit indécent qu’il languît dans l’oisiveté à son âge, tandis que sa maison brûloit de toutes parts ; que le roi d’Angleterre alloit à la guerre ; qu’il étoit plus que temps que M. le duc de Berry la connût, et qu’il ne seroit pas soutenable de l’y envoyer, et en même temps de retenir son frère ; que la licence étoit montée en Flandre, et, par ceux-là mêmes qui la devoient le plus empêcher ; à un point qu’il n’y avoit plus de remède à y espérer que de l’autorité de ce prince ; que cette licence étoit la cause principale de tous les malheurs, puisque la discipline et la vigilance sont l’âme des armées ; qu’il étoit infiniment utile de profiter de tout ce que ce prince avoit montré en ses deux uniques campagnes de goût et de talent pour la guerre, afin de l’y former et de l’y rendre capable ; que le Dauphiné et l’Allemagne n’étant pas dignes de lui par le rien ou le peu qu’il y avoit à y faire, il n’y avoit que la Flandre où il pût aller ; que ces raisons étoient toutes si fortes qu’elles avoient enfin très sagement déterminé.

J’approuvai fort ce qu’il me dit sur l’oisiveté des princes et l’utilité de les former à la guerre, mais j’osai contester tout le reste. Je dis qu’il eût été fort à souhaiter que Mgr le duc de Bourgogne eût continué de commander les armées, et je m’étendis là-dessus ; mais je soutins qu’après une discontinuation de plusieurs campagnes, après tant de pertes et de malheurs, dans une nécessité de toutes choses, avec des troupes si accoutumées à se défier de la capacité de leurs généraux, et qu’à force de mauvaise conduite on avoit mises dans l’habitude de ne plus tenir devant l’ennemi, et de se croire d’avance toujours battues, un temps de défensive et si triste ne me sembloit pas propre pour remettre Mgr le duc de Bourgogne à la tête d’une armée qui croiroit beaucoup faire que de ne pas reculer et de n’essuyer pas de fâcheuses aventures, dont les moindres deviendroient avec lui très embarrassantes et très affligeantes ; que ce prince s’étoit accoutumé à un particulier qui ne convenoit point à la vie de l’armée, et duquel il se déferoit malaisément ; que la raison contraire y feroit briller M. son frère à son préjudice, chose infiniment dangereuse ; mais que le pire de tous les inconvénients étoit celui de la présence du duc de Vendôme. « Eh ! c’est précisément pour cela, interrompit le duc de Beauvilliers, que la présence de Mgr le duc de Bourgogne est nécessaire. Il n’y a que lui dont l’autorité puisse animer la paresse de M. de Vendôme, émousser son opiniâtreté, l’obliger à prendre les précautions dont la négligence a coûté souvent si cher et a pensé si souvent tout perdre. Il n’y a que la présence de Mgr le duc de Bourgogne qui puisse réveiller la mollesse des officiers généraux, tenir en crainte l’exactitude de tous, en respect la licence effrénée du soldat, rétablir l’ordre et la subordination dans l’armée, que M. de Vendôme a totalement ruinés depuis qu’il commande en Flandre. » Je ne pus m’empêcher de sourire de tant de confiance, ni de lui répondre avec assurance que rien de tout cela n’arriveroit, mais bien la perte de Mgr le duc de Bourgogne.

Il seroit difficile de rendre quel fut l’étonnement du duc à cette repartie. Je me laissai interrompre, je demandai après d’être patiemment entendu, et je m’expliquai ensuite à mon aise.

Je lui dis donc que, pour en juger comme je faisois, il n’y avoit qu’à connoître ces deux hommes, et à cette connoissance joindre celle de la cour, et d’une armée qui deviendroit cour, au moment que Mgr le duc de Bourgogne y seroit arrivé. Que le feu et l’eau n’étoient pas plus différents, ni plus incompatibles, que l’étoient Mgr le duc de Bourgogne et M. de Vendôme, l’un dévot, timide, mesuré à l’excès, renfermé, raisonnant, pesant et compassant toutes choses, vif, néanmoins, et absolu, mais avec tout son esprit, simple, retenu, considéré, craignant le mal, et de former des soupçons, se reposant sur le vrai et le bon, connoissant peu ceux à qui il avoit affaire, quelquefois incertain, ordinairement distrait et trop porté aux minuties ; l’autre, au contraire, hardi, audacieux, avantageux, impudent, méprisant tout, abondant en son sens avec une confiance dont nulle expérience ne l’avoit pu déprendre, incapable de contrainte, de retenue, de respect, surtout de joug, orgueilleux au comble en toutes les sortes de genres, âcre et intraitable à la dispute, et hors d’espérance de pouvoir être ramené sur rien ; accoutumé à régner, ennemi jusqu’à l’injure de toute espèce de contradiction, toujours singulier dans ses avis, et fort souvent étrange, impatient à l’excès de plus grand que lui, d’une débauche également honteuse et abominable, également continuelle et publique, dont même il ne se cachoit pas par audace ; ne doutant de rien, fier du goût du roi si déclaré pour lui et pour sa naissance, et de la puissante cabale qui l’appuie, fécond en artifices avec beaucoup d’esprit, et sachant bien à qui il a affaire, tous moyens bons, sans vérité, ni honneur, ni probité quelconque, avec un front d’airain qui ose tout, qui entreprend tout, qui soutient tout, à qui l’expérience de l’état où il s’est élevé par cette voie confirme qu’il peut tout, et que pour lui il n’est rien qui soit à craindre. Que cette ébauche de portrait de ces deux hommes étoit incontestable, et sautoit aux yeux de quiconque avoit un peu examiné l’un et l’autre par leur conduite, et par les occasions qu’ils ont eues de se montrer tels qu’ils sont. Que cela étant ainsi, il étoit impossible qu’ils ne se brouillassent, et bientôt ; que les affaires n’en souffrissent, que les événements ne se rejetassent de l’un sur l’autre, que l’armée ne se partialisât ; que le plus fort ne perdît le plus foible, et que ce plus fort seroit Vendôme, que nul frein, nulle crainte ne retiendroit, et qui avec sa cabale perdroit le jeune prince, et le perdroit sans retour. Que le vice incompatible avec la vertu rendroit la vertu méprisable sur ce théâtre de vices, que l’expérience accableroit la jeunesse, que la hardiesse dompteroit la timidité, que l’asile de la licence, et l’asile par art, pour se faire adorer, en rendroit odieux le jeune censeur, que le génie avantageux, audacieux, saisiroit tout, que les artifices soutiendroient tout, que l’armée, si accoutumée au crédit et au pouvoir de l’un et à l’impuissance de l’autre, abandonneroit en foule celui dont rien n’étoit à espérer ni à craindre, pour s’attacher à celui dont l’audace seroit sans bornes, et dont la crainte avoit tenu glacée toute l’encre d’Italie, tandis qu’il y avoit été.

M. de Beauvilliers, qui avec toute sa sagesse et sa patience commençoit à en être à bout, voulut ici prendre la parole ; mais je le conjurai de vouloir bien m’écouter jusqu’au bout sur une affaire qui en entraînoit tant d’autres. « Mais est-il possible, me dit-il, qu’il vous reste encore quelque chose ? Et quelque chose, répondis-je, de plus important encore, si vous voulez bien mien donner le temps. » Je lui dis qu’après avoir traité l’armée, il falloit venir à la cour. Mais pour m’entendre ici, il faut se souvenir de sa situation, et surtout de ce que j’ai expliqué (t. III, p. 195 et suiv.) de Mlle de Lislebonne, de Mme d’Espinoy, des mêmes encore, de leur oncle de Vaudemont (p. 2 et suiv. de ce volume) de leur union avec Mlle Choin et Mme la Duchesse d’une part, avec MM. du Maine et de Vendôme de l’autre, de leur autorité sur Chamillart, de Mme de Soubise, et de Mme de Maintenon à l’égard de toutes ces personnes.

Je dis donc à M. de Beauvilliers qu’il falloit ajouter à tout ce que je venois de lui représenter la part qu’y pouvoient prendre les cabales de la cour. « Le roi, monsieur, a soixante-dix ans, et vous savez qu’on se porte toujours sur le futur, surtout quand on n’espère pas de changer le présent. Mlle Choin n’a que de la sécheresse pour Mgr [le duc] et Mme la duchesse de Bourgogne. Elle gouverne Monseigneur entre M. le prince de Conti et M. de Vendôme, qui ont toute leur vie été les deux émules de l’amitié de ce prince. Vous jugez bien pour, qui elle est, après ce qui lui est arrivé. Mme la Duchesse le veut aussi gouverner, et vous voyez tout ce qu’elle fait, et combien elle réussit auprès de lui. Vous n’ignorez pas aussi qu’elle ne peut souffrir Mme la duchesse de Bourgogne ; Mlle de Lislebonne et Mme d’Espinoy sont les dominantes à Meudon ; Monseigneur passe presque tous les matins seul chez elles, vous pensez bien qu’elles le veulent gouverner et M. de Vaudemont par elles. Quant à présent, toutes ces personnes vivent entre elles dans la plus intime union ; c’est un groupe qui ne fait qu’un. C’est leur intérêt pour posséder seuls Monseigneur et en écarter tout, autre pour le solide, et cet intérêt subsistera tant que le roi vivra, sauf après que Monseigneur sera sur le trône à tirer chacun pour soi aux dépens des liaisons anciennes, et ce sera à qui demeurera en principale possession d’un prince trop borné pour choisir, et plus encore pour voir rien par soi-même ; mais en attendant l’union subsistera par le même intérêt de n’y laisser ancrer personne. Excepté Mme la Duchesse, qui n’a jamais aimé que pour le plaisir, vous n’ignorez pas les liaisons de tous ces autres personnages avec M. de Vendôme, vous en avez eu les plus grandes preuves d’Italie et depuis. Voilà donc des personnages sur qui il peut solidement compter aujourd’hui ; et lui par lui-même, et chacun de ces autres personnages chacun par soi, à plus forte raison tous ensemble sont les maîtres de Chamillart, et vous ne pouvez vous dissimuler à vous-même qu’ils lui feront voir tout dans le point précis qu’ils voudront, et que leur autorité sur lui et leur artifice prévaudra sur lui, et à vous et à toute autre considération. Chamillart de plus est livré à M. du Maine, et M. du Maine par Vendôme est à eux ; mais ce n’est pas tout.

Mgr le duc de Bourgogne touche à vingt-six ans. À cet âge son esprit, sa vertu, son application lui ont acquis une réputation en Europe, et les plus grandes espérances des François. Il a réussi en ses deux seules campagnes. Il réussit plus encore dans le conseil. La cour le regarde avec une vénération dont elle ne se peut défendre, quoiqu’en crainte de l’austérité de ses mœurs, laquelle a déjà importuné le roi en plus d’une occasion, et qui met avec lui Monseigneur en une sorte de malaise qui se fait souvent sentir. Un héritier de la couronne devenu dauphin avec ces avantages, et continuant de réussir comme il a commencé, initié dans tous les conseils et dans toutes les affaires, n’est-il pas tout naturellement l’âme du gouvernement et de la distribution des grâces sous un père devenu roi vieux sans s’être jamais instruit ni appliqué ? Qui des ministres, des princes, des courtisans osera être son émule ? Qui d’eux, au contraire, n’en dépendra pas pour le présent et osera tirailler rien contre lui auprès du roi son père ? Qui, de plus, à la taille et à l’âge de ce père, ne redoutera pas une prompte fin de son règne qui mettra entre les mains du fils la souveraine puissance à découvert, et les livrera tous à son bon plaisir ? Je conviens que cette dernière raison devroit retenir tout le monde ; mais que ne peut point l’audace et l’ambition qui veut toujours agir, parvenir, acquérir, gouverner ; qui s’enivre du présent, qui espère et s’étourdit sur l’avenir ; qui se mécompte sur sa puissance et sur l’étroit et le timide d’une vertu dont ils ignorent l’étendue et la lumière ; en un mot de gens entraînés par la violence de leurs désirs ! Tels sont ceux dont il s’agit ici qui, pour gouverner Monseigneur devenu roi, ont l’intérêt le plus pressant d’empêcher que son fils ne le gouverne, qui n’en seront plus à temps si la mort du roi trouve ce prince dans la réputation où nous le voyons, et qui pour cela n’ont d’autre ressource qu’à tout hasarder pour la lui arracher du vivant du roi, et pour le mettre dans le plus triste état où il leur soit possible de le réduire. Je pense, monsieur, continuai-je, avoir démontré leur intérêt ; ce ne seroit pas les connoître que de douter de leurs désirs quand leur conduite explique si parfaitement leurs vues ; et ce seroit être aveugle sur l’intérêt de tout ce qui est monstrueux à l’égard de Dieu et même des hommes, que de douter du tremblement des bâtards, à l’égard d’un prince aussi religieux que Mgr le duc de Bourgogne, pour leurs rangs qui blasphèment, et leurs établissements qui effrayent. Vous connoissez l’esprit, le manège, les artifices, l’application continuelle de M. du Maine. Elles n’ont de contradictoire que la timidité, la passion pour lui de Mme de Maintenon, et le foible du roi pour l’un et l’antre ; les ténèbres, de plus, de ses manèges, la rassurent ; l’audace et l’esprit, la position, les succès de M. de Vendôme le fortifient ; la fougue et l’impétuosité de sa femme le pousse. Toutes ces vérités sont si claires que vous n’en sauriez nier pas une. Vous n’avez qu’un retranchement, c’est la possibilité d’une exécution aussi étrange à concevoir qu’un anéantissement d’un prince tel en tout genre qu’est Mgr le duc de Bourgogne.

« Le monstrueux, monsieur, est qu’un tel projet se puisse présenter à l’esprit. Quelque difficile qu’en soit l’exécution, elle l’est moins que d’oser se la mettre dans la tête. Il faut pour arriver à ce but des conjonctures qui ne se peuvent rencontrer dans l’uni de la vie ordinaire de la cour ; mais à la guerre, à la tête de troupes découragées, sans discipline, manquant de force choses, dans la funeste habitude des plus tristes revers, avec un général dont la licence, la puissance, l’habitude lui ont acquis le cœur du soldat et du bas officier, la terreur des autres, et personnellement intéressé à perdre le jeune prince, avec toute l’audace et les appuis qui le peuvent assurer, les occasions s’en peuvent trouver, et creuser de ces abîmes auxquels il n’est guère naturel de s’attendre et qui font l’étonnement des nations. Rendre la vertu importune, puis ridicule dans une armée, où personne ne la connoît plus ; montrer en odieux le jeune censeur de la licence qui a lié à soi les officiers généraux et particuliers ; faire redouter les exemples sans lesquels on ne peut arrêter les désordres, et les donner comme cruauté ; tourner l’application et l’exactitude si nécessaires en petitesse, en ignorance, en défaut des premières notions et de toute lumière ; présenter les précautions comme timidité, comme crainte déplacée, qui dispose à mal juger du courage d’esprit et du caractère du jugement ; proposer des partis téméraires qu’on seroit bien fâché qu’on prît, mais dont on dispute avec opiniâtreté pour s’en avantager avec les ignorants et les sots qui font le plus grand nombre, pour ne pas dire le total à fort peu près en ces matières, et rejeter sur le jeune prince les conseils qu’on appelle timides, et qu’on donne bientôt pour lâches, avec le contraste du bouillant de l’âge et du désir de gloire d’un jeune homme qui devroit avoir besoin d’être retenu, et qui retient au contraire un général plein de capacité et d’expérience ; avoir des émissaires qui, sans être dans le secret, débitent tout ce qu’on veut, écrivent, crient ; en avoir à la ville, à la cour, qui font l’écho ; susciter des disputes, des contrariétés qui produisent des dits, des contredits, des procès pour ainsi dire, qui se répètent et se déguisent avec artifice en se débitant ; en un mot, vouloir toujours le contraire de ce que veut le prince, pour se plaindre, pour jeter toute faute sur lui, pour faire crier ; et surtout vouloir se battre contre toute raison, et en manquer l’occasion quand elle se présente pour affubler le prince de poltronnerie ; et le déshonorer après y avoir préparé par tout ce que je viens d’exposer, et ne se pas mettre en peine des suites pour l’armée et pour l’État, afin d’écraser mieux le prince sous le poids, voilà, monsieur, ce qui se présente à moi de très possible à un homme aimé, gâté, révéré, appuyé, maître passé en audace, en artifice et en sacrifices de tout à soimême. Alors le cri de l’armée retentira dans la ville, dans le royaume, dans la cour. Monseigneur sera paqueté contre son fils, et le premier à lui jeter la pierre ; le courtisan, qui craint déjà son austérité, sera ravi de pousser de main en main cette pierre qu’il ne craindra plus, maniée par Monseigneur même. Si cela arrive, que jugez-vous que feront les personnes que j’ai nommées ? Quel parti n’en tireront-elles pas ? et avec quel art ne feront-elles pas jouer tous leurs ressorts de derrière les tapisseries ? Mme la duchesse de Bourgogne pleurera, mais il faudra des raisons, non des larmes ; qui les produira contre ce torrent ? qui osera se montrer à la cabale pour en être sûrement la victime tôt ou tard ? Mme de Maintenon sera affligée pour sa princesse, mais persuadée par M. du Maine. Le roi outré écoutera les traits adroits, ménagés, obscurs de ce cher fils de ses amours, et les principaux valets intérieurs [seront] séduits par la familiarité de Vendôme, par les caresses de M. du Maine, et de tout temps blessés du sérieux du jeune prince avec eux, si fort en contraste avec les manières du roi et de Monseigneur pour eux. La mode, le bel air sera d’un côté avec un flux de licence, le silence de l’autre et la solitude. Tout cela, monsieur, ne me paroît ni impossible ni éloigné, et si, indépendamment de tant de machines manifestement dressées par l’intérêt le plus pressant, il arrive une aventure malheureuse en Flandre, de celles dont l’Italie, l’Allemagne, la Flandre même n’ont que trop et trop fraîchement donné les plus cruelles expériences, vous verrez M. de Vendôme en sortir glorieux, et Mgr le duc de Bourgogne perdu, et perdu à la cour, en France et dans toute l’Europe. »

M. de Beauvilliers, avec toute sa douceur et sa patience, eut grand’peine à me laisser dire jusqu’à la fin ; puis, avec une gravité sévère, me reprit de me laisser aller de la sorte à des idées bizarres et sans possibilité, dont le fondement n’étoit en moi que le dégoût des défauts de M. de Vendôme, l’aversion de son rang et de sa naissance, et l’impatience de la faveur dans laquelle je le voyois ; que tel qu’il pût être, il ne s’aveugleroit pas assez pour se risquer en lutte contre l’héritier nécessaire de la couronne, dont la réputation étoit la consolation des François, l’espérance de la cour, la surprise du monde, tout ennemi qu’il est de la vertu, que le roi, malgré ce que j’avois remarqué, aimoit avec quelque chose de plus encore que de l’estime, et que tous respectoient, dont l’épouse faisoit tout son plaisir intérieur et celui de Mme de Maintenon, un prince enfin que tout le monde ne pouvoit s’empêcher de respecter, et dont ce peu qu’il disoit dans le conseil ou dans des occasions étoit recueilli avec une attention surprenante, et portoit un véritable poids. Le duc revint encore, et avec un peu d’amertume, sur mes préventions, sur l’excès où non imagination et mes aversions les portoient, et sur non pas l’ineptie, car il étoit trop mesuré pour employer ce terme, mais il m’en fit bien sentir la valeur, de se laisser aller à l’idée qu’il fût possible de concevoir le projet, et plus encore de pouvoir l’exécuter, de perdre le fils aîné et héritier de la maison, qui le demeureroit toujours, quoi qu’on pût faire, et qui régneroit à son tour. Je lui répondis que, sans être persuadé par ses raisons contre les miennes, je me soumettois à ses lumières, surtout pour un parti pris et arrêté, et sur lequel il n’y avoit plus à délibérer, mais que je me serois reproché de ne lui avoir pas confié mes craintes, que personne ne souhaitoit plus ardemment que moi qui n’eussent pas lieu. Il se rasséréna et se mit à me parler de la conduite que Mgr le duc de Bourgogne devoit se proposer à l’armée, dont nous convînmes aisément comme très importante, comme de s’appliquer et de s’instruire beaucoup, mais hors de son cabinet, par la conversation avec les meilleurs officiers généraux ; des promenades pour reconnoître les pays, les marches, les fourrages, les camps, les positions des gardes et des postes ; se communiquer fort aux officiers, parler aisément à tous ; distinguer ceux qui le méritoient à divers égards ; entrer dans le détail des troupes, avec un grand soin d’éviter le petit et là minutie ; se montrer familièrement et souvent à elles ; être gracieux en tout temps ; et à table être gai sans donner lieu à une liberté peu respectueuse, et à la tenir trop longtemps ; témoigner à M. de Vendôme toutes sortes d’égards et de confiance, l’apprivoiser, ne rien voir de ce qui ne devoit pas être aperçu, beaucoup moins en ouvrir la bouche, ni la laisser ouvrir en sa présence, mais conserver, parmi ces manières, dignité, gravité, supériorité et autorité.

Nous déplorâmes le plus que pitoyable accompagnement de ces princes : d’O et Gamaches pour Mgr le duc de Bourgogne, desquels j’ai suffisamment parlé ailleurs pour n’avoir rien à y ajouter ; et pour M. le duc de Berry Razilly seul, bon homme, droit, vrai, plein d’honneur, mais d’un esprit médiocre, et qui, élevé pour l’Église, marié par la mort de son frère aîné trop tard pour entrer dans le service, faisoit à la lettre sa première campagne avec ce prince. Un particulier auroit eu soin de mieux accompagner ses fils. Nous nous séparâmes de la sorte, moi toujours si persuadé que je ne pus m’empêcher de témoigner en gros mes craintes au duc de Chevreuse, je dis en gros en le renvoyant là-dessus à M. de Beauvilliers, parce qu’à la façon dont j’étois avec eux, parler à l’un c’étoit aussi parler à l’autre, aussi le trouvai je plein des mêmes espérances que son beau-frère, et dans la même conviction que lui sur cette campagne de Mgr le duc de Bourgogne, et plus encore, s’il se pouvoit, par son penchant naturel à tout voir en bien et à tout espérer. L’un et l’autre contèrent cette conversation aux duchesses leurs femmes, pour qui ils avoient peu de secrets, et M. de Beauvilliers, plus scandalisé encore qu’il n’avoit voulu me le paroître, s’en plaignit à la duchesse de Saint-Simon. Je lui promis pour l’apaiser que je ne lui en parlerois plus, à condition aussi qu’il me promettroit de n’oublier rien de tout ce que je lui avois dit là-dessus. Chamillart ne faisoit qu’arriver de Flandre, où sur le courrier de repentir de l’électeur, on envoya Saint-Frémont l’exorciser avec les quatre cent mille livres de plus dont j’ai parlé. Enfin il consentit de nouveau ; le courrier de Saint-Frémont en arriva la nuit du dimanche au lundi 30 avril.

Chamillart en porta la nouvelle au roi ce même lundi matin à Marly, où nous étions encore, où le jour même, de peur de variation, le roi déclara les généraux de ses armées comme je les ai dits ci-dessus, et fit dépêcher un courrier à Villars pour le faire revenir de Strasbourg et lui apprendre sa destination nouvelle. Le duc de Noailles retourna en Roussillon commander une poignée de monde avec le titre de général, et un seul maréchal de camp sous lui. Le roi déclara en même temps que M. le duc de Berry, mais comme volontaire seulement, accompagneroit Mgr son frère, et les trois seuls hommes de leur suite que j’ai dits. Il déclara aussi que le roi d’Angleterre feroit la campagne en Flandre, mais dans un entier incognito, sous le nom de chevalier de Saint-Georges. Villars, attaché à ses sauvegardes, ne se contraignit point sur son déplaisir de quitter l’Allemagne. Berwick, plus mesuré, n’en eut pas moins de se voir un maître, et un maître si différent de lui en mœurs, en conduite, en vie journalière, environné d’une petite cour qu’il falloit ménager, et l’un et l’autre de fort mauvaise humeur de quitter la Flandre.

Quatre jours avant cette déclaration, M. de Vendôme, qui étoit dans le secret et qui avoit travaillé deux heures avec Chamillart chez Mme de Maintenon avec le roi, s’en alla passer quatre jours chez Duchy, frère de Plenoeuf, à Bellesbat, avec ses plus familiers, d’où il poussa chez lui à la Ferté-Alais, où son frère le grand prieur se rendit, nouvellement revenu de Gènes, d’où l’ennui l’avoit chassé et le peu de satisfaction sur ses prétentions de rang et de distinctions. Il avoit eu permission de revenir en France où il voudroit, à condition de n’approcher de Paris ni de la cour plus près de quarante lieues, excepté pour voir son frère un jour ou deux à la Ferté-Alais. L’entrevue fut assez fraîche et la séparation avec peu de satisfaction réciproque : ils ne se sont guère revus depuis. M. de Vendôme revint à Marly le 1er mai et y demeura jusqu’au 4. Ces bagatelles de dates sont importantes. Dans ce court intervalle, il travailla plusieurs fois avec Chamillart, tantôt chez Mgr le duc de Bourgogne, tantôt avec le roi et le même ministre chez Mme de Maintenon, et Puységur fut admis en ces conférences.

Le 4 mai au matin, le roi, sortant de son cabinet, trouva le maréchal de Matignon, à qui il dit qu’il commanderoit l’armée de Flandre sous le duc de Vendôme, au nom duquel, comme au sien, il le cajola avec toutes les flatteries dont il savoit si bien assaisonner de si étranges nouveautés. Ce dix-huitième maréchal de France n’eut pas honte de se répandre en actions de grâces, et pour combler l’ignominie, en respects pour le maître qui lui étoit donné. On peut juger qu’il étoit arrivé tout préparé, et que Chamillart, à qui il devoit son si léger bâton, lui avoit bien fait sa leçon. Il n’est pas croyable avec quelle liberté on s’expliqua publiquement sur cette destination. Les maréchaux de France, ceux qui aspiroient à l’être, les gens même qui ne regardoient que de loin le bâton, ne purent se retenir. Le fait de Tessé à l’égard de Vendôme, que j’ai raconté, ne fut pas oublié. On parla de la patente de M. de Turenne offerte et du billet informe pour l’Italie seulement ; Matignon fut maltraité, on parla du bâton comme étant déshonoré, et du métier qui l’a pour but comme ne pouvant plus mener à rien qu’à la flétrissure. Les commentaires les plus amers et les plus libres n’y furent pas épargnés, et tout haut en plein salon. De sept ou huit maréchaux de France qui étoient ce voyage-là à Marly, aucun, tant qu’il dura, ne parla au maréchal de Matignon, et, à leur exemple, qui que ce soit à la lettre ; son approche dissipoit les pelotons et [faisait] déserter les sièges : je n’ai rien vu de si marqué. Le maréchal de Noailles, le plus valet de tous les hommes, ne laissa pas de se recrobiller [1]. Quoique je ne fusse avec lui que très médiocrement en mesure, il s’avisa de me demander ce que je pensois d’une si étrange nouveauté. Je lui répondis froidement que, puisque ces sortes de princes nous précédoient nous autres pairs depuis quelques années au parlement, il ne devoit plus sembler surprenant qu’ils commandassent les maréchaux de France dans les armées.

Je sais l’exemple de Louis de La Trémoille qui n’avoit aucune prétention par naissance ni par rang ; je n’ignore pas ceux de la maison de Lorraine et de quelque chose de pareil pour M. d’Angoulême ; mais ces abus ne doivent pas tourner en règle. Je doute que du temps de Louis de La Trémoille les maréchaux de France fussent encore bien nettement officiers de la couronne comme ils le sont devenus depuis. Leur petit nombre fixé les rendoit plus considérables que leurs offices, qui à peine quittoient leurs premières fonctions militaires au sortir de l’écurie du roi, et très subalternes au connétable qui en étoit sorti avant eux ; et ces premières fonctions militaires étoient des chevauchées par le royaume qu’ils partageoient entre eux pour visiter les troupes, en faire les revues, et pourvoir à leur discipline et à leur subsistance. L’office de connétable n’étoit presque jamais vacant ; il offusquoit étrangement le leur. On sait quels étoient la faveur, la puissance, les établissements et le mérite personnel de Louis de La Trémoille sous qui tout ployoit alors, et qui s’en prévalut. Pour la maison de Lorraine, on aura répondu à tout en alléguant la tyrannie des Guise et de leur formidable Ligue. Qui fait des maréchaux de France peut bien les commander. M. de Mayenne en fit cinq ou six, parmi lesquels MM. de La Châtre et de Brissac furent reconnus pour tels par Henri IV à leur accommodement. Quant à M. d’Angoulême, ce fut le fruit d’un gouvernement odieux et étranger. Il étoit confiné en prison pour le reste de ses jours, en commutation de la perte de sa tête, à quoi il avoit été juridiquement condamné plusieurs années avant la mort d’Henri IV.

La tyrannie de Marie de Médicis et de son maréchal d’Ancre souleva tout et arma les princes. Le maréchal d’Ancre éperdu ne put leur opposer que M. d’Angoulême, qui du cachot passa subitement à la tête de toutes les forces du roi, et qui s’en prévalut dans les suites. C’est l’exemple qui blessa M. d’Épernon qui ne voulut plus obéir aux maréchaux de France, et qui toujours depuis commanda des corps séparés dans une entière indépendance, et qui, se trouvant avec eux, comme à Saint-Jean d’Angély, à la Rochelle et ailleurs, eut son quartier et son commandement à part, sans prendre ni jamais recevoir leurs ordres. Mais entre les disparates trop familières à notre nation, celle qui regarde l’office des maréchaux de France est difficile à comprendre ; c’est le seul qui ait continuellement acquis, et qui se soutienne dans les honneurs les plus marqués et les plus délivrés de toute dispute, c’est aussi le seul que les princes, étrangers ou bâtards, dédaignent comme au-dessous d’eux. Jusque-là qu’il n’y a point d’exemple d’aucun qui ait été maréchal de France, tandis qu’ils courent tous après tous les autres offices de la couronne. En même temps, quelles différences de fonctions ! Le grand chambellan n’a plus que celles de servir le roi, quand il s’habille ou qu’il mange à son petit couvert ; il est dépouillé de tout le reste, et n’a nulle part aucun ordre à donner, ni qui que ce soit sous sa charge. Le grand écuyer met le roi à cheval, et commande uniquement à la grande écurie, en quoi, pour la réalité, il n’est pas plus que le premier écuyer. Le colonel général de l’infanterie et le grand maître de l’artillerie commandent, à la vérité, à des gens de guerre, mais ils se trouvent dans les armées, ils obéissent sans difficulté aux maréchaux de France. L’office de ceux-là est plus ancien que ces trois derniers, et même que celui de l’amiral, et les fonctions des maréchaux de France sont bien autrement nobles, puisqu’ils n’en ont d’autres que de commander les armées, de donner l’ordre partout où ils se trouvent avec des gens de guerre, et d’être les juges de la noblesse sur le point d’honneur. Jusqu’au grand maître de France, qui depuis longtemps est un prince du sang, il ne commande qu’aux maîtres d’hôtel, ne se mêle que des tables ; et encore depuis Henri III, à cause du dernier Guise qui l’étoit, a-t-il perdu toute inspection sur tout ce qui regarde la bouche du roi, et à cet égard, le premier maître d’hôtel est indépendant de lui. J’ajoute que les princes du sang même sont colonels, maréchaux de camp, lieutenants généraux, et servent et roulent par ancienneté avec ceux qui ont les mêmes grades. À quoi mènent-ils, et que se propose-t-on en les acquérant ? le bâton de maréchal de France, et c’est ce bâton dont aucun prince ne veut. Il faut avouer que c’est une manie, et qu’elle est tout à fait inintelligible. Les princes allemands, même souverains, n’ont pas cette fantaisie, ils sont ravis d’être faits feld-maréchaux, qui est la même chose que nos maréchaux de France, au jugement près du point d’honneur qu’ils n’ont pas, et toutefois je doute qu’on fût bien reçu à leur proposer de céder à nos princes bâtards, ni à pas un de la maison de Lorraine.

Vendôme en usa en cette occasion comme il avoit fait lorsqu’il avoit obtenu ce billet informe du roi, pour commander les maréchaux de France en Italie. Il partit sur-le-champ, ne varietur. Le compliment du roi au maréchal de Matignon lui avoit été fait le vendredi matin à Marly, 4 mai. Ce même jour, Vendôme s’en alla de Marly à Clichy, pour en partir le lundi suivant pour la Flandre ; il ne voulut pas être témoin du vacarme d’une telle nouveauté ; il n’y eut pas moyen de l’arrêter jusqu’au lendemain samedi, 5 mai, que Bergheyck, de nouveau mandé pour prendre avec lui de nouvelles et dernières mesures, devoit arriver tout droit à Marly, pour s’en retourner tout court en Flandre, après avoir donné seulement un jour à Marly, où il fut logé dans le pavillon où étoit Chamillart. Il ne s’agissoit plus de la révolte des Pays-Bas, depuis le malheureux succès d’Écosse. Le roi voulut, dans ce changement de mesures, consulter Bergheyck sur celles à achever de fixer pour la campagne, où l’envoi de son petit-fils lui faisoit prendre un double intérêt, et Bergheyck, qui étoit l’âme de toutes les affaires en Flandre, ne pouvoit s’en absenter en ce point surtout de l’ouverture si prochaine de la campagne, sans beaucoup d’inconvénients. Il arriva tard le samedi 5 ; le dimanche 6, il travailla le matin avec le roi et Chamillart avant le conseil. L’après-dînée, le roi s’amusa à lui faire les honneurs de ses jardins, et à le promener partout ; le soir, il travailla deux heures avec lui et Chamillart chez Mme de Maintenon. Après le travail du matin, le roi envoya à Clichy, Bergheyck ; Chamlay et Puységur, conférer avec M. de Vendôme, pour revenir dîner à Marly à trois heures, se promener ensuite comme je viens de dire, rendre compte du voyage de Clichy chez Mme de Maintenon, le soir, et y résumer tout avec le roi, et y recevoir ses derniers ordres pour s’en retourner le lendemain 7 en Flandre. On voit ici l’excès de la complaisance du roi pour le duc de Vendôme, et l’orgueil démesuré de celui-ci : faire perdre tout ce temps à Bergheyck, pour l’aller trouver à Clichy, dans le seul jour qu’il a à demeurer ici, au lieu de retenir à Marly Vendôme vingt-quatre heures de plus, pour y voir Bergheyck, et y conférer, et résoudre tout sous les yeux du roi ensemble.

Voilà donc Bergheyck, Puységur et Chamlay courant à Clichy après M. de Vendôme. Ils l’y trouvèrent dans le salon de la maison de Crosat, au milieu d’une nombreuse et fort médiocre compagnie, qui se promenoit les mains derrière son dos. Il fut à eux et leur demanda ce qui les amenoit. Ils lui dirent que le roi les envoyoit vers lui. Sans les tirer seulement dans une fenêtre, et sans bouger de la même place, il se fit expliquer à voix basse de quoi il s’agissoit. La réponse du héros fut courte. Il leur dit tout haut qu’il seroit sur la frontière presque aussitôt que Bergheyck à Mons ; que, sur les lieux, il travailleroit avec plus de justesse, et, avec une demi-révérence et une pirouette, il alla rejoindre sa compagnie, qui s’étoit tenue éloignée par discrétion. Leur surprise à tous trois fut sans pareille. Quoiqu’ils le connussent bien, ils demeurèrent quelques moments immobiles d’un mépris si audacieux et si public pour des affaires de cette première importance, et pour des gens comme eux envoyés exprès par le roi pour en conférer avec lui et en rapporter au roi le résultat le jour même. Le roi, fort surpris de les voir sitôt de retour, leur en demanda la cause. Ils se regardèrent. Enfin Puységur, plus hardi, raconta le succès du voyage. Le roi ne put se contenir de laisser échapper un geste qui fit connoître ce qu’il pensoit, mais ce fut tout, et, après un moment de silence, il les envoya travailler et dîner chez Chamillart, pour montrer après ses jardins à Bergheyck. La journée se passa comme je l’ai dit d’abord, et le lendemain, 7 mai, Bergheyck, dès le matin, repartit pour Mons. Ce trait de Vendôme fit grand bruit. Enté si frais sur ce qui venoit de se passer du maréchal de Matignon, il en redoubla le vacarme, et à moi l’intime persuasion de tout ce que j’avois prédit à M. de Beauvilliers. L’audace de Vendôme à l’égard du roi même et de ses affaires les plus importantes, et la faiblesse du roi à un trait si public et si marqué, me devinrent des garants sûrs de tout ce que j’avois prévu. Je laissai à Puységur les réflexions à faire faire là-dessus au duc de Beauvilliers. Je n’en voulus même suggérer aucune au premier, et je ne parlai pas même de Clichy à M. de Beauvilliers ni à M. de Chevreuse. Il n’étoit plus temps de rien. M. de Vendôme partit de Clichy pour la Flandre le lundi 7 mai, comme il l’avoit résolu.

Je ne veux pas omettre une bagatelle dont je fus témoin à cette promenade, où le roi montra ses jardins à Marly, et dont la curiosité de voir les mines et d’ouïr les propos du succès du voyage de Clichy m’empêchèrent d’en rien perdre. Le roi, sur les cinq heures, sortit à pied et passa devant tous les pavillons du côté de Marly. Bergheyck sortit de celui de Chamillart pour se mettre à sa suite. Au pavillon suivant le roi s’arrêta. C’étoit celui de Desmarets, qui se présenta avec le fameux banquier Samuel Bernard, qu’il avoit mandé pour dîner et travailler avec lui. C’étoit le plus riche de l’Europe, et qui faisoit le plus gros et le plus assuré commerce d’argent. Il sentoit ses forces, il y vouloit des ménagements proportionnés, et les contrôleurs généraux, qui avoient bien plus souvent affaire de lui qu’il n’avoit d’eux, le traitoient avec des égards et des distinctions fort grandes. Le roi dit à Desmarets qu’il étoit bien aise de le voir avec M. Bernard, puis, tout de suite, dit à ce dernier : « Vous êtes bien homme à n’avoir jamais vu Marly, venez le voir à ma promenade, je vous rendrai après à Desmarets. » Bernard suivit, et pendant qu’elle dura, le roi ne parla qu’à Bergheyck et à lui, et autant à lui qu’à d’autres, les menant partout et leur montrant tout également avec les grâces qu’il savoit si bien employer quand il avoit dessein de combler. J’admirois, et je n’étois pas le seul, cette espèce de prostitution du roi, si avare de ses paroles, à un homme de l’espèce de Bernard. Je ne fus pas longtemps sans en apprendre la cause, et j’admirai alors où les plus grands rois se trouvent quelquefois réduits.

Desmarets ne savoit plus de quel bois faire flèche. Tout manquoit et tout étoit épuisé. Il avoit été à Paris frapper à toutes les portes. On avoit si souvent et si nettement manqué à toutes sortes d’engagements pris, et aux paroles les plus précises, qu’il ne trouva partout que des excuses et des portes fermées. Bernard, comme les autres, ne voulut rien avancer. Il lui étoit beaucoup dû. En vain Desmarets lui représenta l’excès des besoins les plus pressants, et l’énormité des gains qu’il avoit faits avec le roi, Bernard demeura inébranlable. Voilà le roi et le ministre cruellement embarrassés. Desmarets dit au roi que, tout bien examiné, il n’y avoit que Bernard qui pût le tirer d’affaire, parce qu’il n’étoit pas douteux qu’il n’eût les plus gros fonds et partout ; qu’il n’étoit question que de vaincre sa volonté, et l’opiniâtreté même insolente qu’il lui avoit montrée ; que c’étoit un homme fou de vanité, et capable d’ouvrir sa bourse si le roi daignoit le flatter. Dans la nécessité si pressante des affaires, le roi y consentit, et pour tenter ce secours avec moins d’indécence et sans risquer de refus, Desmarets proposa l’expédient que je viens de raconter. Bernard en fut la dupe ; il revint de la promenade du roi chez Desmarets tellement enchanté, que d’abordée il lui dit qu’il aimoit mieux risquer sa ruine que de laisser dans l’embarras un prince qui venoit de le combler, et dont il se mit à faire des éloges avec enthousiasme. Desmarets en profita sur-le-champ, et en tira beaucoup plus qu’il ne s’étoit proposé.


  1. Vieux mot qui est pris ici dans le sens de se regimber.