Mémoires (Saint-Simon)/Tome 6/12

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Texte établi par Adolphe ChéruelHachette (Tome 6p. 241-257).

Mort, fortune et caractère de Mansart. — Place des bâtiments fort diminuée, et fort singulièrement donnée à d’Antin. — Mort ; état et caractère de La Frette. — Mort de Montgivrault ; son caractère, son état, et de son frère Le Haquois. — Mort de la jeune marquise de Bellefonds. — Mort, naissance, conduite, famille et caractère de la comtesse de Grammont.


Pendant ce même voyage [à Marly] Mansart mourut fort brusquement. Il étoit surintendant des bâtiments, et personnage sur lequel il faut s’arrêter un moment. C’étoit un grand homme bien fait, d’un visage agréable, et de la lie du peuple, mais de beaucoup d’esprit naturel, tout tourné à l’adresse et à plaire, sans toutefois qu’il se fût épuré de la grossièreté contractée dans sa première condition. D’abord tambour, puis tailleur de pierres, apprenti maçon, enfin piqueur, il se fourra auprès du grand Mansart, qui a laissé une si grande réputation parmi les architectes, qui le poussa dans les bâtiments du roi, et qui tâcha de l’instruire et d’en faire quelque chose. On le soupçonna d’être son bâtard. Il se dit son neveu, et quelque temps après sa mort, arrivée en 1666, il prit son nom pour se faire connoître et se donner du relief, [ce] qui lui réussit. Il monta par degrés, se fit connoître au roi, et profita si bien de sa familiarité passée des seigneurs aux valets et aux maçons, que, trouvant en lui les grâces de l’obscurité et du néant, il crut lui trouver aussi les talents de son oncle, et se hâta d’ôter Villacerf malgré lui, comme on l’a vu en son lieu, et de mettre Mansart en sa place. Il étoit ignorant dans son métier. De Cote, son beau-frère, qu’il fit premier architecte, n’en savoit pas plus que lui. Ils tiroient leurs plans, leurs dessins, leurs lumières, d’un dessinateur en bâtiments, nommé L’Assurance, qu’ils tenoient tant qu’ils pouvoient sous clef.

L’adresse de Mansart étoit d’engager le roi, par des riens en apparence, en des entreprises fortes ou longues, et de lui montrer des plans imparfaits, surtout pour ses jardins, qui tout seuls lui missent le doigt sur la lettre. Alors Mansart s’écrioit qu’il n’auroit jamais trouvé ce que le roi proposoit, il éclatoit en admiration, protestoit qu’auprès de lui il n’étoit qu’un écolier, et le faisoit tomber de la sorte où il vouloit, sans que le roi s’en doutât le moins du monde. Avec ses plans il s’étoit frayé l’entrée des cabinets, et peu à peu de tous et partout, et à toutes les heures, même sans plans et sans avoir rien à dire de son emploi. Il en vint à se mêler dans la conversation en ces heures privées ; il y accoutuma le roi à lui adresser la parole sur des nouvelles et sur toute matière ; il hasardoit quelquefois des questions ; mais il savoit prendre ses moments ; il connoissoit le roi en perfection, et ne se méprenoit point à se familiariser ou à se, tenir sur la réserve. Il montra aux promenades des échantillons de cette privante pour faire sentir ce qu’il pouvoit. Il n’en abusa point pour mal faire à personne, mais il eût été dangereux de le blesser. Il acquit ainsi une considération qui subjugua non seulement les seigneurs et les princes du sang, mais les bâtards et les ministres qui le ménageoient, et jusqu’aux principaux valets de l’intérieur. Sans se méconnoître en effet, la grossièreté qui lui étoit demeurée, le rendoit ridiculement familier. Il tiroit un fils de France par la manche, et frappoit sur l’épaule d’un prince du sang on peut juger comment il en usait avec d’autres.

Le roi, qui trouvoit fort mauvais que les courtisans malades ne s’adressassent pas à Fagon et ne se soumissent pas en tout à lui, avoit la même faiblesse pour Mansart, et t’eût été un démérite dangereux à qui faisoit des bâtiments ou des jardins, de ne s’abandonner pas à Mansart qui aussi s’y donnoit tout entier, mais il n’étoit point habile. Il fit un pont à Moulins, où il alla plusieurs fois. Il le crut un chef d’œuvre de solidité, il s’en vantoit avec complaisance. Quatre ou cinq mois après qu’il fut achevé, Charlus, père du duc de Lévi, vint au lever du roi, arrivant de ses terres tout proche de Moulins, et il étoit lieutenant général de la province. C’étoit un homme d’esprit, peu content, et volontiers caustique. Mansart, qui s’y trouva, voulut se faire louer, lui parla du pont, et tout de suite pria le roi de lui en demander des nouvelles. Charlus ne disoit mot. Le roi, voyant qu’il n’entroit point dans la conversation, lui demanda des nouvelles du pont de Moulins. « Sire, répondit froidement Charlus, je n’en ai point depuis qu’il est parti, mais je le crois bien à Nantes présentement. — Comment ! dit le roi, de qui croyez-vous que je parle ? C’est du pont de Moulins. — Oui, sire, répliqua Charlus avec la même tranquillité, c’est le pont de Moulins qui s’est détaché tout entier la veille que je suis parti, et tout d’un coup, et qui s’en est allé à vau-l’eau. » Le roi et Mansart se trouvèrent aussi étonnés l’un que l’autre, et le courtisan à se tourner pour rire. Le fait étoit exactement vrai. Le pont de Blois, bâti par Mansart quelque temps auparavant, lui avoit fait le même tour.

Il gagnoit infiniment aux ouvrages, aux marchés et à tout ce qui se faisoit dans les bâtiments, desquels il étoit absolument le maître, et avec une telle autorité qu’il n’y avoit ouvrier, entrepreneur, ni personne dans les bâtiments qui eût osé parler, ni branler le moins du monde. Comme il n’avoit point de goût ni le roi non plus, jamais il ne s’est rien exécuté de beau, ni même de commode, avec des dépenses immenses. Monseigneur ne voulut plus se servir de lui pour Meudon, parce qu’il s’aperçut enfin, à l’aide d’autrui, qu’il le vouloit embarquer en des ouvrages prodigieux. Le roi, qui en devoit savoir bon gré à Monseigneur et mauvais à Mansart, fit au contraire ce qu’il put pour les raccommoder, jusqu’à vouloir entrer pour beaucoup extraordinairement dans cette dépense. Monseigneur étoit piqué d’avoir été pris pour dupe, et s’en excusa. C’est de du Mont que j’ai su ce fait, qui en étoit toujours en colère. Cette belle chapelle de Versailles, pour la main-d’œuvre et les ornements, qui a tant coûté de millions et d’années, si mal proportionnée, qui semble un enfeu par le haut et vouloir écraser le château, n’a été faite ainsi que par artifice. Mansart ne compta les proportions que des tribunes, parce que le roi ne devoit presque jamais y aller en bas, et il fit exprès cet horrible exhaussement par-dessus le château pour forcer par cette difformité à élever tout le château d’un étage ; et, sans la guerre qui arriva, cela se seroit fait, pendant laquelle il mourut. Une colique de douze heures l’emporta et fit beaucoup parler le monde. Fagon, qui s’empara de lui et qui le condamna assez gaiement, ne permit pas qu’on lui donnât rien de chaud. Il prétendit qu’il s’étoit tué à un dîner à force de glace et de pois, et d’autres nouveautés des potagers dont il se régaloit, disoit-il, avant que le roi en eût mangé.

On débita que les fermiers des postes, qui, par un crédit aussi supérieur qu’inconnu, avoient toujours su parer aux coups portés à leurs gains immenses, et qui venoient tout nouvellement de faire refuser une prodigieuse enchère offerte sur par gens très solvables, présentés par M. le duc d’Orléans dans le court voyage qu’il étoit venu faire d’Espagne, furent avertis que Mansart s’étoit chargé de faire voir au roi des mémoires contre eux, qu’ils étoient venus à bout depuis peu de faire rejeter sans autre examen ; qu’il avoit même obtenu sa permission de tirer un gros argent de l’avis de cette affaire s’il se trouvoit bon, et qu’il avoit refusé jusqu’à quarante mille livres de rente, que ces fermiers avoient offert de lui assurer, pour s’en désister. L’enflure démesurée de son corps, aussitôt après sa mort, et quelques taches qui se trouvèrent à l’ouverture, donnèrent cours à ces propos, vrais ou faux.

Ce qui est certain, c’est que peu de jours avant sa mort il avoit fort pressé le roi sur ses avances dans les bâtiments, et sur celle des principaux de ceux qui étoient sous sa charge, et sur l’épuisement de leur crédit et du sien, qu’étant allé faire les mêmes représentations à Desmarets, celui-ci, qui, comme on vient de voir, ne savoit plus de quel côté se tourner ; lui déclara qu’il n’auroit point d’argent qu’il n’eût rendu compte des derniers fonds qu’il avoit touchés. Mansart, piqué au dernier point d’une proposition si nouvelle, qui attaquoit la confiance en lui et le droit de sa charge de surintendant, qui étoit ordonnateur et point du tout comptable, se défendit sur cette raison. Desmarets lui répliqua durement qu’il diroit tout ce qu’il voudroit, mais qu’il n’auroit pas un sou qu’il n’eût montré en quoi étoient passées les dernières quatre ou cinq cent mille livres qu’il avoit touchées depuis très peu de temps, sans que la menace de s’en plaindre au roi pût ébranler la fermeté du contrôleur général. Là-dessus, Mansart fit en effet sa plainte. Il trouva le roi de même avis, et avec la même fermeté que le contrôleur général, tellement qu’ayant voulu répliquer, il avoit été rudement tancé. On crut donc que cette première et si dure marque, d’une chute prochaine, l’embarras où elle le jetoit, et l’effort qu’il se fit deux ou trois jours durant de cacher ses peines, causèrent en lui la révolution qui le tua. Pendant sa maladie le roi en parut fort en peine et y envoyoit à tous moments. Une heure avant de mourir, Mansart se confessa et pria le maréchal de Boufflers de recommander au roi sa famille ; et la veuve eut une pension. C’étoit dans le salon un mouvement indécent pour un particulier de cette espèce. D’Antin y pleuroit et disoit que ce n’étoit pas tant Mansart que l’affliction et la privation du roi d’un homme de ce mérite. Il sécha et regretta bientôt ses larmes.

À peine Mansart fut-il mort que le roi envoya chercher Pontchartrain, à qui il enjoignit bien expressément de faire mettre à l’instant le scellé partout à Marly, à Versailles, à Paris, et de prendre toutes les précautions possibles pour empêcher que rien pût être détourné. Deux heures après il l’envoya quérir encore pour lui réitérer les mêmes ordres et savoir ceux qu’il avoit donnés. Le lendemain samedi, 11 mai, le chancelier étant venu à l’ordinaire au conseil des finances, le roi le consulta là-dessus, et lui ordonna de contribuer de son ministère pour que tout se passât avec la dernière exactitude et vigilance. La surprise fut grande de voir le roi si dégagé sur une perte qu’une si grande et si longue faveur devoit rendre sensible par celle même du plaisir et de la commodité, sans mélange d’aucune humeur, ni d’une condition contraignante, qui lui avoit fait trouver du soulagement à la mort de ses ministres et de ses plus apparents favoris. Il ne se trouva rien à la levée des scellés qui ternît la mémoire de Mansart. Il étoit obligeant et serviable, et, comme je l’ai dit, ne se méconnoissoit point. Mais sa grossièreté, malgré tout son esprit, et la familiarité qui en est la suite dans un homme de rien, gâté par la faveur, avoit fait en lui un mélange d’impertinence de surface qui empêcha qu’il ne fût regretté.

Sa place fut un mois sans être remplie, et fit les vœux de quantité de gens de tous, états. En appointements, logements, droits et commodités de toutes sortes, sans prendre quoi que ce soit, elle valoit à Mansart plus de cinquante mille écus de rente, et il fut offert trois millions au roi de cette charge et de celles qui en dépendoient. Le roi la voulut diminuer et la changer de nature pendant la vacance. Il se déclara lui-même le surintendant et l’ordonnateur de ses bâtiments, dont il se réserva les signatures, en petit, comme il avoit fait en grand lorsque, après la chute de Fouquet, il supprima la charge de surintendant des finances, dont il fit Colbert contrôleur général. Il arriva de l’une comme de l’autre. Colbert, qui perdit Fouquet, de concert avec Le Tellier, se servit entre autres grands ressorts, du danger et de l’abus de la charge de surintendant, à laquelle, d’intendant de la maison du cardinal Mazarin jusqu’à sa mort, il n’osoit prétendre, mais dont il vouloit se réserver toute l’autorité. C’est ce qu’il fit en accablant le roi des signatures que faisoit le surintendant. Il lui fit accroire qu’il ordonnoit de tout par là, tandis que lui-même en conserva toute la puissance sous la sûreté de ces signatures du roi qu’il fit faire comme il voulut, et ses successeurs après lui. Il en arriva de même sur les bâtiments. Le roi déclara qu’il en feroit un directeur général, et ce directeur, qu’il élagua tant qu’il put, imita en tout Colbert, à la fidélité près, comme cela n’a que trop paru pendant sa gestion, et comme son testament l’a mis depuis dans la plus claire évidence.

Plusieurs candidats se présentèrent, ou le furent par le public. Voysin, porté à tout par Mme de Maintenon, qui étoit fort occupée de l’approcher du roi pour l’élever à tout ensuite ; Chamillart, qui n’y pensa jamais, pour le consoler, disoit-on, des finances ; Pelletier, comme un emploi qui se marieroit si bien avec le sien des fortifications, qui, par son travail réglé avec le roi, lui ôteroit l’importunité d’une familiarité nouvelle ; Desmarets, qui, avec le même avantage, auroit encore celui d’épargner au roi les contrastés des payements, les trois que je sais qui demandèrent furent le premier écuyer qui ne s’en cacha pas à moi, La Vrillière qui me le confia, et d’Antin. Le Premier avoit l’estime et la familiarité du roi, et sa confiance sur des détails d’argent qui n’avoient point de tiers, indépendamment de ceux de la petite écurie. Il entendoit les, bâtiments, les prix ; il avoit du goût, de l’honneur, de la fidélité, de l’exactitude. La confiance de Louvois, l’autorité qu’il s’étoit conservée dans cette famille, et qui lui étoit restée de la considération de son père, toutes ces choses lui en avoient fait oublier l’origine et la modestie. Il étoit gendre et beau-frère des ducs d’Aumont. Avec l’ordre et une belle charge après son père, il s’étoit mis dans la tête de se faire duc. Les bâtiments lui donnoient des entrées et des privantes continuelles, il espéroit en profiter pour cette élévation. La Vrillière avoit une charge de secrétaire d’État, qui, pour parler comme en Espagne, se pouvoit appeler caponne [1]. Il étoit réduit aux provinces de son département depuis que la révocation de l’édit de Nantes et ses suites avoit anéanti les affaires de la religion prétendue réformée, qui avoit fait le département particulier de cette charge. Nul n’y étoit devenu ministre d’État ; il étoit compté pour fort peu, parce qu’on ne compte guère les gens à la cour, surtout ceux dont tout l’état n’est que de se mêler d’affaires, que par celles qu’on peut avoir à eux. Son désir, au défaut d’importance, étoit donc de relever sa charge par la privante, et par la relation de toutes les heures avec le roi, qu’il auroit trouvées en faisant un département à sa charge des bâtiments, et de tout ce qui en dépend, et qu’un secrétaire d’État en familiarité et en faveur sait bien étendre. Il avoit beaucoup de goût et de connoissance pour bien faire cette charge, et il la souhaitoit passionnément.

Le premier écuyer et lui contraignirent d’Antin plus que nul autre. Il vouloit s’approcher intimement du roi de quelque façon que ce pût être, il vouloit aller à tout, et son esprit étoit capable de tout. Il avoit déjà, comme on l’a vu, tâché d’être fait duc à la mort de son père. Sa naissance ne s’y opposoit pas, il n’avoit plus Mme de Maintenon contraire depuis la mort de sa mère, elle n’étoit pas même éloignée de l’approcher du roi, par rapport aux bâtards. Ceux-ci le portoient à découvert, et les Noailles aussi, qui étoient lors dans la plus haute faveur. Chacun d’eux croyoit y trouver son compté, et le passage par Petit-Bourg les encourageoit à le servir ; mais il avoit beaucoup d’esprit, chose, en général, que le roi craignoit, et éloignoit de sa personne, et une réputation de prendre comme il pouvoit, bien dangereuse pour les bâtiments. Rien toutefois ne les rebuta, et Monseigneur, que cette dernière raison devoit arrêter, comme on va voir, plus que personne, se laissa gagner par Mme la Duchesse, et entraîner, parce qu’il compta du crédit qui portoit d’Antin, jusqu’auprès de Mme de Maintenon, à oser, pour la première fois de sa vie, témoigner au roi à son âge qu’il désiroit les bâtiments à d’Antin, l’affaire traînoit, et cela même donnoit espérance aux rivaux. Le premier écuyer vint une après-dînée dans ma chambre, venant de mettre le roi dans son carrosse. Il nous trouva Mme de Saint-Simon et moi seuls ; ce qui avoit dîné avec nous étoit déjà écoulé. Dès que la porte fut fermée, il me dit d’un air de ravissement que pour le coup il croyoit d’Antin solidement exclu, malgré tous ses appuis. Il nous conta qu’il savoit, par les valets intérieurs qui l’avoient vu, que le roi avoit dit ce même jour-là à Monseigneur qu’il avoit une question à lui faire, sur laquelle il vouloit savoir la vérité de lui. « Est-il vrai, ajouta-t-il, que, jouant et gagnant gros, vous avez donné votre chapeau à tenir à d’Antin, dans lequel vous jetiez tout ce que vous gagniez, et que le hasard vous ayant fait tourner la tête, vous surprîtes d’Antin empochant votre argent de dedans le chapeau ? » Monseigneur ne répondit mot ; mais regardant le roi en baissant la tête, témoigna que le fait étoit vrai. « Je vous entends, Monseigneur, dit le roi, je ne vous en demande pas davantage, » et sur cela se séparèrent, et Monseigneur sortit à l’instant du cabinet. Nous conclûmes, comme le premier écuyer, que cette question n’étoit faite que par rapport aux bâtiments, et qu’après cet éclaircissement, d’Antin en étoit très certainement revenu. Le lendemain, La Vrillière me dit la même chose, transporté de joie de se pouvoir compter délivré d’un compétiteur si dangereux.

Le quatrième, jour, qui étoit un dimanche, tout à la fin de la matinée, le premier écuyer vint chez moi, et m’apprit que d’Antin avoit les bâtiments. Il étoit furieux avec tout son froid et sa sagesse, peut-être moins de s’en voir éconduit, que de ce qui se pouvoit attendre d’une telle faiblesse, après la réponse de Monseigneur. Et puis raisonnez conséquemment dans les cours ! Le roi eut l’égard pour Monseigneur de vouloir que ce fût de lui que d’Antin apprît sa fortune ; son transport de joie fut plus fort que lui ; il s’y livra, il dit que c’étoit à ce coup que le sort étoit levé, qu’il n’étoit plus en peine de sa fortune. Il eut toutes les entrées qu’avoit Mansart, il les élargit même, et bientôt il sut subjuguer le roi, et l’amuser. Il n’en fut pas moins assidu auprès de Monseigneur, ni moins souvent avec les bâtards, surtout avec Mme la Duchesse ; il n’en joua pas moins ; en un mot, quatre corps n’eussent pas suffi à sa vie de tous les jours. Il fut plaisant qu’un seigneur comptât, et avec raison, sa fortune assurée par les restes, en tout estropiés, d’un apprenti maçon, en titre, en pouvoir, en appointements, réduits à un tiers. Ce fut une sottise ; il eut bientôt après plus d’autorité et de revenu que Mansart, mais en s’y prenant d’une autre manière. En bref, il devint personnage, et le fut toujours depuis de plus en plus.

La Frette mourut en ce temps-ci fort subitement. J’ai parlé du fameux duel qui le fit sortir du royaume avec son frère ; c’étoient peut-être les deux hommes de France les mieux faits et les plus avantageux ; leur nom étoit Gruel, et des plus minces gentilshommes de France, et La Frette un des plus légers fiefs du Perche. Leur grand-père s’attacha au premier comte de Soissons, prince du sang, dont il fut domestique principal, et qui obtint d’Henri IV le pénultième collier de la première promotion de l’ordre du Saint-Esprit, qu’Henri IV fit depuis son sacre, en 1595, aux Augustins à Paris. C’est de lui qu’on fait le conte que disant, en recevant le collier : Domine, non sum dignus, qu’on ne dit plus, et qu’on n’a peut-être jamais dit, Henri IV lui répondit : « Je le sais bien, je le sais bien, c’est pour l’amour de mon cousin de Soissons qui m’en a prié. » La Frette le porta vingt ans, et il étoit gouverneur de Chartres. Son fils le fut aussi, et du Pont-Saint-Esprit. Il fut encore capitaine des gardes de Gaston duc d’Orléans, frère de Louis XIII. Le comte de Saint-Aignan, depuis duc et pair et père du duc de. Beauvilliers, et lui, épousèrent les deux sœurs de même nom que Servien, surintendant des finances. Celle que La Frette épousa étoit veuve en premières noces d’un Le Ferron, dont une fille unique fort riche, veuve en premières noces, sans enfants, de Saint-Mégrin, dont j’ai parlé ailleurs, tué au combat du faubourg Saint-Antoine, [fut] remariée au duc de Chaulnes, tellement que ces La Frette dont il est question ici étoient frères de mère de la duchesse de Chaulnes, et cousins germains du duc de Beauvilliers, qui les servirent toute leur vie de tout leur pouvoir, ce qui leur fut d’une grande protection et considération.

M. de Chaulnes, étant ambassadeur extraordinaire à Rome en 1667 et 1670, y eut grande part aux élections de Clément IX et Clément X (Rospigliosi et Altieri), avec qui il fut si bien qu’il le pressa tant de s’employer pour lui auprès du roi qu’il ne put s’en défendre, et le pria d’obtenir la grâce des deux La Frette. Le pape le fit de si bonne grâce, et voulut si fortement dispenser le roi de son serment des duels à leur égard, que le roi, n’y pouvant consentir pour les conséquences, s’engagea au pape de les laisser revenir en France sur sa parole, vivre en liberté à Paris et partout, jouir et disposer entièrement de leurs biens, mais sous d’autres noms. Ils revinrent donc de la sorte, et alloient partout annoncés et appelés de leur nom, mais s’abstenant de livrées, d’armes et de se trouver dans aucun lieu public. On leur écrivoit à leur adresse sous leur nom à Paris, chez eux et partout. Ils vécurent toujours ainsi sous la protection tacite du roi, qui, pour la forme, fit toujours semblant de les ignorer. Il arriva une affaire qui fit grand bruit, où Flamarens, lors premier maître d’hôtel de Monsieur, se trouva si mêlé qu’on fouilla jusque dans le Palais-Royal pour le trouver. Monsieur se plaignit au roi de ce manque de respect pour lui, et ajouta aigrement que cette recherche l’offensoit, d’autant plus qu’on ne disoit mot aux deux La Frette qui depuis plusieurs années étoient dans Paris, et qui y alloient partout à visage découvert. Le roi répondit gravement que cela ne pouvoit être, et sur ce que Monsieur insista., il l’assura qu’il s’en feroit informer, et les feroit arrêter dans les vingt-quatre heures s’ils se trouvoient dans Paris. En même temps, il les fit avertir d’en sortir sur-le-champ pour deux ou trois jours, après quoi ils pourroient y revenir et vivre à leur ordinaire, et il ordonna qu’on fît d’eux partout Paris une recherche éclatante. Mais il enjoignit bien expressément qu’on ne la commençât pas sans être bien assuré qu’ils en étoient sortis. Il ne tint qu’à Monsieur de voir ensuite que le roi s’étoit un peu moqué de lui, en lui donnant cette satisfaction apparente. L’aîné mourut longtemps avant le cadet. Jamais gens ne surent mettre à si grand profit une mort civile, l’honneur d’un duel, et cette tacite protection du roi qui, en effet, en tout son règne a été une distinction unique, ni vivre si largement de procès et de petites tyrannies. Ni l’un ni l’autre ne furent mariés, et ce dernier étoit vieux.

Il mourut peu de jours après un autre homme extraordinaire. On l’appeloit le chevalier de Montgivrault. M. de Louvois l’avoit scandaleusement chassé du service, où il étoit ingénieur dans la première guerre de Flandre en 1667, où il avoit acquis beaucoup de bien. Malgré cette aventure et une réputation peu nette, il sut devenir une espèce d’important à force d’esprit, de galanterie, de commodité pour autrui et d’excellente chère. Il se fit ainsi beaucoup d’amis considérables à la cour et à la ville. Le maréchal de Tessé, le duc de Tresmes, Caumartin, Argenson entre autres étoient ses intimes. Il avoit acquis par là de la considération, et il avoit eu l’art de s’ériger chez lui un petit tribunal où beaucoup de gens étoient fort aises d’être reçus. Il avoit acheté Courcelles auprès du Mans, qui a été depuis la retraite de Chamillart qui l’acheta, où Montgivrault dépensa beaucoup, et où j’ai admiré sa folie d’avoir mis ses armes jusque sur toutes les portes, les cheminées et les plafonds. Il n’avoit jamais été marié et laissa un gros bien.

Son frère, qui faisoit fort peu de cas de lui, s’appeloit Le Haquois, et ne s’étoit point marié non plus. Il étoit son aîné et étoit demeuré fort pauvre. Il avoit été avocat général de la cour des aides, avec une grande réputation d’éloquence, de savoir et de probité. C’étoit un homme parfaitement modeste et parfaitement désintéressé. On ne pouvoit avoir plus d’esprit, un tour plus fin, ni en même temps plus aisé, avec beaucoup de grâce et de réserve ; avec cela salé, volontiers caustique, gai, plaisant, plein de saillies et de reparties, éloquent jusque par son silence. Ses lettres étoient charmantes, et pour peu qu’il se trouvât à son aise, de la meilleure compagnie du monde. Le chancelier de Pontchartrain et lui, à peu près de même âge, avoient été amis intimes dans leur jeunesse. Galants, chasseurs, mêmes goûts, même sorte d’esprit et de sentiments en toute leur vie. Lorsque le chancelier fut en fortune, il fit pour son ancien ami des bagatelles à sa convenance, parce qu’il ne voulut jamais mieux. Il étoit de tous les voyages de Pontchartrain où je l’ai fort connu ; et ce qui est respectable pour les deux amis, c’est que sans s’y mêler de rien, ni sortir de son état de petit bourgeois de Paris, comme il s’appeloit souvent lui-même, il y étoit comme le maître de la maison : tout le domestique en attention et en respect, et tout ce qui y alloit en première considération. Le chancelier, outre l’amitié et la confiance, lui en témoigna toujours une extrême et toute sa famille aussi ; il montroit vouloir que tout le monde-lui en portât, et Le Haquois étoit aimé de tous. Il vivoit avec grand respect pour les gens considérables qu’il y voyoit, il n’en manquoit point au chancelier ni, à la chancelière, qui l’aimoient autant l’un que l’autre ; mais il ne laissoit pas de vivre fort en liberté avec eux, et de laisser échapper des traits de vieil ami qui ne lui messeyoient pas et qui étoient toujours bien reçus. Dans les dernières années sa piété s’accrut tellement que le chancelier et sa femme ne l’avoient plus à Pontchartrain autant qu’ils l’y vouloient. Ils l’appeloient leur muet, parce que la charité avoit mis un cachet sur sa bouche, auquel on perdoit beaucoup. Je m’en plaignois souvent à lui-même ; on ne le voyoit jamais qu’à Pontchartrain ; il vivoit fort retiré à Paris.

Le marquis de Bellefonds, petit-fils du maréchal, perdit sa femme toute jeune et mariée depuis peu ; elle étoit Hennequin, fille d’Égvilly, qui avoit le vautroit [2].

Quatre ou cinq jours après, c’est-à-dire le 3 juin, la comtesse de Grammont mourut à Paris à soixante-sept ans. Elle étoit Hamilton, de cette grande maison d’Écosse si puissante, si ancienne, si grandement alliée et si souvent avec les Stuarts.

Marie, fille de Jacques Stuart II, roi d’Écosse, mariée en 1468 à Jacques Hamilton, comte d’Arran, fut mère de Jacques II Hamilton, comte d’Arran, régent d’Écosse sous le roi Jacques Stuart V, et père de Jacques III Hamilton, régent d’Écosse et tuteur de l’infortunée Marie Stuart, reine d’Écosse, épouse de notre roi François II dont il fit le mariage. Il fut fait duc de Châtellerault, terre en Poitou qui lui fut donnée, et que lui et sa postérité perdirent avec la dignité pour s’être retiré en Écosse, et y avoir quitté le parti françois par l’inimitié des Guise, qui pour se rendre les maîtres des affaires d’Écosse le voulurent faire périr et le persécutèrent partout. Sa postérité et lui-même ont souvent réclamé leur terre et leur dignité. Sa mère étoit tante paternelle du cardinal Béton ; son père l’avoit épousée du vivant de sa première femme, qui s’appeloit Humie, qui n’avoit point d’enfants, et qu’il avoit répudiée. Ce duc de Châtellerault laissa de sa femme, fille du comte de Morton, trois fils : l’aîné fut insensé, les autres ; persécutés en Écosse, se réfugièrent en Angleterre. La reine Élisabeth les fit rétablir en Écosse par Jacques, roi d’Écosse et depuis d’Angleterre après elle. L’aîné fut comte d’Arran, et créé marquis d’Hamilton ; le cadet marquis de Pasley ; celui-ci laissa plusieurs enfants. D’un d’eux, qui fut comte d’Albecorn, et de Marie Boid, sa femme, plusieurs enfants, dont Georges Hamilton, chevalier, baronnet, eut d’une Butler, son épouse, la comtesse de Grammont et ses deux frères, dont il a été parlé plusieurs fois. De l’aîné, Jean Hamilton, comte d’Arran et marquis d’Hamilton, vint Jacques V, marquis d’Hamilton, chambellan et sénéchal de Jacques Ier, roi de la Grande-Bretagne, fils de l’infortunée Marie Stuart, et successeur d’elle en Écosse et d’Élisabeth en Angleterre. Il donna aussi la Jarretière au marquis d’Hamilton. Jacques VI, marquis d’Hamilton, son fils, fut fait duc d’Hamilton et chevalier de la Jarretière par le malheureux roi Charles Ier, pour lequel il mourut sur un échafaud en 1649. Il ne laissa que des filles. Anne, l’aînée, épousa Guillaume Douglas, comte de Selkirke, que Charles II, après son rétablissement, fit duc d’Hamilton ; et c’est de lui que descendent les ducs d’Hamilton d’aujourd’hui.

Le père et la mère de la comtesse de Grammont étoient catholiques, vinrent passer quelque temps en France avec leurs enfants ; ils mirent la comtesse de Grammont, toute jeune, à Port-Royal des Champs, où elle fut élevée, et elle en avoit conservé tout le goût et le, bon, à travers les égarements de la jeunesse, de la beauté, du grand monde et de quelques galanteries, sans que, comme on l’a vu, la faveur ni le danger de la perdre l’aient jamais pu détacher de l’attachement intime à Port-Royal.

C’étoit une grande femme qui avoit encore une beauté naturelle sans aucun ajustement, qui avoit l’air d’une reine, et dont la présence imposoit le plus. On a vu ailleurs comment se fit son mariage, le goût si marqué et si constant du roi pour elle, jusqu’à inquiéter toujours Mme de Maintenon, pour qui la comtesse de Grammont ne, se contraignit pas. Elle avoit été dame du palais de la reine. C’étoit une personne haute, glorieuse, mais sans prétention et sans entreprise ; qui se sentoit fort, mais qui savoit rendre, avec beaucoup d’esprit, un tour charmant, beaucoup de sel, et qui choisissoit fort ses compagnies, encore plus ses amis. Toute là cour la considéroit avec distinction, et jusqu’aux ministres comptoient avec elle. Personne ne connoissoit mieux qu’elle son mari ; elle vécut avec lui à merveilles. Mais, ce qui est prodigieux, c’est qu’il est vrai qu’elle ne put s’en consoler, et qu’elle-même en étoit honteuse. Ses dernières années furent uniquement pour Dieu.

Elle comptoit bien, dès qu’elle seroit veuve, de se retirer entièrement, mais le roi s’y opposa si fortement qu’il fallut demeurer. Ce ne fut pas pour longtemps ; de grandes infirmités la tirèrent de la cour ; [ce] dont elle fit le plus saint usage et le plus solitaire, et mourut ainsi avant ses deux années de deuil.

Elle n’avoit que deux filles : toutes deux de beaucoup d’esprit, fort dangereuses, fort du grand monde, fort galantes, qui avoient été filles d’honneur de Mme la dauphine de Bavière, et qui n’avoient rien. L’une épousa un vilain milord Stafford, qui étoit Howard, qui passoit sa vie à Paris aux Tuileries et aux spectacles, et que personne ne vouloit voir, avec qui elle se brouilla bientôt et s’en sépara. Depuis sa mort elle alla vivre en Angleterre de ce qu’il lui avoit donné, en l’épousant, et n’en eut point d’enfants. L’autre se fit chanoinesse et abbesse de Poussay, où elle s’est convertie et a vécu dans une grande pénitence et bien soutenue. Comme elles n’avoient rien, leur mère écrivit en mourant au roi et à Mme de Maintenon pour leur demander pour elles sa pension du roi. De ces deux lettres, l’une fut dédaignée, l’autre négligée : Tel est le crédit des mourants les plus aimés et les plus distingués durant leur vie. Il n’y eut ni réponse ni pension.


  1. C’est-à-dire mutilée, châtrée.
  2. Terme de vénerie. On appelait vautrait l’équipage de chasse pour le sanglier.