Mémoires (Saint-Simon)/Tome 6/21

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Texte établi par Adolphe ChéruelHachette (Tome 6p. 415-431).

Menin et Ath manqués par les Albergotti oncle et neveu. — Vendôme, pour fermer les convois, assiège Leffinghem ; où le chevalier de Croissy est près pour la troisième fois de la guerre. — État de Lille. — Capitulation de Lille. — Boufflers en rien subordonné à Vendôme. — Boufflers entre dans la citadelle de Lille. — Leffinghem pris l’épée à la main par les troupes de Vendôme. — Le duc de Beauvilliers m’arrête à la cour. — Calomnies grossières contre moi. — Mort de Tréville ; abrégé de lui. — Mort et caractère de Lyonne. — Enfants de ministres emblent toutes les charges de la cour. — Jarzé remercié de l’ambassade de Suisse, le comte du Luc y est nommé. — Duc d’Enghien chevalier de l’ordre. — Mort en spectacle du maréchal de Noailles ; son caractère et celui de sa femme. — Retour du duc de Noailles à la cour. — Mort de Saint-Mars, gouverneur de la Bastille ; de Bernaville lui succède. — Mort et caractère de la maréchal de Villeroy. — Mort et caractère de la comtesse de Beuvron. — Mort et caractère du comte de Marsan.


Le dépit de ce triste succès fut extrême dans l’armée, et la douleur à la cour où on triomphoit des assiégeants assiégés eux-mêmes, également hors d’état de continuer le siège par le manquement général de toutes choses, et de savoir par où se retirer à travers tous les différents postes de notre armée. La Mothe y fut un peu pillé, mais la même protection qui lui avoit valu la commission dont il s’étoit si mal tiré sut bien le protéger encore assez pour le faire paroître au roi plus malheureux qu’ignorant. Albemarle menoit le convoi. Vendôme s’en alla à Bruges prendre le commandement des troupes qu’avoit La Mothe. On ne laissa pas d’être surpris et de raisonner sur la prière que le duc de Marlborough envoya faire presque aussitôt après à Mgr le duc de Bourgogne de lui vouloir accorder un passeport pour ses équipages, et qui lui fut envoyé, mais uniquement pour les siens. On jugea qu’il vouloit mettre à couvert beaucoup d’argent qu’il avoit tiré des sauvegardes ; mais ne pouvoit-on pas soupçonner, après l’arrivée du convoi, ou qu’il se moquoit, ou qu’il avoit envie de découvrir quelque chose par un envoi qui parut avec raison fort déplacé ?

M. de Vendôme, qui avoit quarante-trois bataillons et soixante-trois escadrons, mit sa droite au Moordick et sa gauche au canal qui va de Bruges à Plassendal, pour empêcher les convois d’Ostende et de l’Écluse. Marlborough s’alla camper à Rousselaer, faisant mine de l’attaquer pour faire passer les convois, contre lesquels les inondations furent fort grossies. Les ennemis y jetèrent des barques pour y décharger leurs chariots, qui amenèrent au prince Eugène tout ce qu’elles purent.

Parmi tous ces mouvements si vifs on songeoit toujours à des entreprises ; on avoit des intelligences dans Menin, on en crut la surprise facile, on la résolut. La commission étoit agréable, son succès promettoit un avancement certain à celui qui en seroit chargé. Albergotti étoit ami intime de M. de Vendôme pour lui avoir sacrifié dans les derniers temps M. de Luxembourg à qui il devoit tout ; il l’étoit de Mlle Choin, par conséquent fort bien avec Monseigneur et par là même considéré de Mgr le duc de Bourgogne. Il fit donner cette commission à son neveu, qui étoit brigadier et qui s’appeloit Albergotti comme lui. Le luxe et la bonne chère avoient corrompu nos armées, surtout en Flandre ; des haltes froides n’y étoient plus que pour des drilles [1] ; on y étoit servi avec la même délicatesse et le même appareil que dans les villes et aux meilleures tables. Les apprêts retardèrent, le détachement attendit longtemps ; il arriva sur Menin quatre heures plus tard que l’heure concertée ; les ennemis eurent le temps d’être avertis et de couvrir la place. Albergotti n’eut d’autre parti à prendre que de revenir. Un autre en auroit été perdu, mais avec de si bons appuis il n’y parut seulement pas.

À peu de temps de là, son oncle voulut réparer cette faute ; il partit de l’armée avec un gros détachement pour aller surprendre Ath, où il avoit une intelligence. Il fit comme son neveu, il arriva trop tard, et les gens qui y étoient déjà entrés furent obligés d’en sortir et de se sauver au plus vite. L’extrême sang-froid d’Albergotti n’en fut pas ému ; il revint au camp et n’essuya aucuns reproches, ni de ceux qui là commandoient, ni de la cour. Le gros des troupes et de Paris le ménagea beaucoup moins. On voloit ainsi le papillon de tous côtés. L’armée subsistoit tranquillement près de Tournai, tandis que M. de Vendôme assiégeoit Leffinghem, et promettoit que, dès qu’il l’auroit pris, il ne pourroit plus rien passer au prince Eugène, qui recevoit en attendant tous ses besoins par dés barques. Le chevalier de Croissy fut pris dans une sortie et mené à Leffinghem. Il avoit déjà été pris deux autres fois de cette guerre. Les ennemis avoient trois mille hommes dans Leffinghem, à ce que M. de Vendôme mandoit au roi ; il se trouvera bientôt qu’il n’y en avoit que la moitié ; mais ces suppositions du double étoient marché donné pour Vendôme. Le roi et le public s’étoient accoutumés à lui en passer bien d’autres.

Avec toutes ses prouesses Lille succomboit. Les ennemis y avoient fait le 20 et le 21 trois brèches nouvelles, saigné le fossé et achevé une galerie qui alloit jusqu’au pied d’une des brèches. La place devenoit insultable ; la poudre et les munitions manquoient, les vivres diminués jusqu’à une extrême incommodité, et presque plus de viande. Tant d’insurmontables nécessités résolurent enfin le maréchal de Boufflers, de l’avis de toute sa brave garnison, de battre la chamade. Il ne lui fut rien refusé de tout ce qu’il demanda. Les principaux articles furent que les malades et blessés qui sont dans la ville pourront être transportés dans nos places ; que les mille huit cents chevaux entrés avec le chevalier de Luxembourg seront conduits à Douai par le plus court chemin, les privilèges des habitants conservés, et quatre jours accordés à M. de Boufflers pour se retirer dans la citadelle avec tout ce qu’il y voudra faire entrer en tout genre. Cette capitulation fut signée le 23 octobre, après deux mois de tranchée ouverte, et avoir combattu sans cesse à disputer le terrain jusqu’à un pouce.

Ce qu’il y eut de singulier en cette capitulation fut la liberté de l’envoyer à Mgr le duc de Bourgogne pour être tenue, s’il l’approuvoit, sinon demeurer nulle et comme non avenue. Je dis exprès Mgr le duc de Bourgogne. Boufflers avoit expressément obtenu du roi, et en partant, qu’il ne prendroit et ne recevroit jamais l’ordre, ni aucuns ordres du duc de Vendôme, qu’il ne lui seroit subordonné en aucun cas possible, et qu’il ne reconnoîtroit que Mgr le duc de Bourgogne. Coetquen fut chargé de la lui porter à son camp sous Tournai. Il le trouva jouant au volant, et sachant déjà la triste nouvelle. La vérité est que la partie n’en fut pas interrompue, et que, tandis qu’elle s’acheva, Coetquen alla voir qui il lui plut. Cette réception fut étrangement blâmée, et scandalisa fort l’armée avec raison, dont la cabale ennemie tira de nouvelles armes contre le prince. Coetquen retourna vers lui avec l’approbation de la capitulation, et chargé de louanges pour le maréchal et pour sa garnison, mais avec point ou fort peu d’argent. Boufflers envoya au roi Tournefort, entré avec le chevalier de Luxembourg, et lieutenant des gardes du corps, rendre compte de sa défense, qui reçut de la cour, de Paris, et de toute l’Europe, les plus grands applaudissements. Par sa lettre, il pressa fort le roi de faire payer l’argent qu’il avoit été obligé d’emprunter des bourgeois pour les travaux et pour faire subsister la garnison. Il comptoit d’avoir six mille hommes y compris quelques dragons dans la citadelle. Il offrit à tous les soldats qui y étoient destinés de donner congé à ceux qui n’y voudroient pas entrer. Pas un seul ne l’accepta. Comme il y entra le dernier pour achever de donner quelques ordres, pendant quelques heures, elles parurent si longues aux soldats que l’inquiétude leur en prit, et si fort qu’elle alla jusqu’au murmure. Dès qu’il parut leur joie éclata en louanges les plus flatteuses, et tous promirent de faire des merveilles sous un chef qui leur en montroit si bien l’exemple et qui prenoit tant de soin d’eux. Ce fut donc le 26 octobre au soir qu’ils furent tous renfermés dans la citadelle, qui étoit un vendredi.

Le jeudi, veille de ce jour, M. de Vendôme fit attaquer Leffinghem l’épée à la main. Puyguyon avoit là un camp qui l’assiégeoit sous ses ordres depuis trop de temps pour un poste comme celui-là, que les ennemis avoient accommodé, et où ils avoient mis quinze cents hommes avec un colonel anglois. Ils venoient de débarquer quatorze bataillons sur les dunes près de Leffinghem pour le secourir. Forbin et le chevalier de Langeron les en empêchèrent avec les troupes qu’ils avoient à Nieuport, sur les vaisseaux et sur les galères, à qui ils firent mettre pied à terre. La présence de ce secours imminent et la prise de Lille excitèrent M. de Vendôme à emporter enfin ce poste. Il le fut en effet, et si aisément qu’il n’en coûta pas une douzaine de soldats. On leur en tua une centaine, et on eut tous les autres prisonniers, presque tous Anglois. Le pauvre comte de La Mothe, qui étoit venu se promener au camp de Puyguyon, se trouva à l’action. Vendôme, à son ordinaire, en fit un trophée. Il envoya le chevalier de Roye en porter la nouvelle au roi, qui, infatigablement le même pour Vendôme, le régala d’un brevet de mestre de camp au chevalier de Roye pour la bonne nouvelle.

J’avois compté d’aller à la Ferté assez tôt après le retour de Fontainebleau pour y profiter encore un peu de la belle saison. Plusieurs amis considérables me voulurent arrêter par rapport aux grandes attentes où on étoit sur la Flandre. J’étois pleinement convaincu qu’il ne s’y passeroit rien et que Lille ne servit point secouru. D’ailleurs je commençois à me sentir à bout de l’audace et du triomphe de la cabale ennemie de Mgr le duc de Bourgogne, et je ne respirois que l’éloignement de la cour, lorsque le duc de Beauvilliers, épuisé de raisons pour me retenir, s’avisa de me demander si je ne voudrois pas au moins, pour l’amour de Mgr le duc de Bourgogne, faire l’effort de demeurer encore quelques jours à la cour. Il désarma ainsi mon impatience. Je lui promis de rester jusqu’à ce que lui-même me rendît la liberté, mais je le priai de ne pas excéder le peu de forces que je pouvois conserver parmi ces criminelles menées auxquelles on ne pouvoit rien opposer. Il me le promit, et de plus, de mander à Mgr le duc de Bourgogne la violence que je me faisois en sa seule considération. Ce délai ne me réussit pas et ne servit de rien à ceux qui l’avoient désiré. J’étois odieux à toute cette cabale. Elle avoit emmuselé les plus convaincus de ses crimes. J’ose dire à peine que j’étois peut-être le seul à qui il restât assez de courage pour le conseil et pour ne pas tenir la vérité captive ; qu’ils ne laissoient pas de craindre le premier ; que l’autre leur étoit d’autant plus odieux qu’ils avoient tout subjugué. Non contents des clameurs qu’ils firent retentir partout sur le pari dont j’ai parlé et dont ils firent un si pernicieux usage, ils eurent recours à un autre artifice, de la grossièreté duquel ils n’eurent pas honte, parce qu’ils l’avoient perdue sur tout il y avoit longtemps. Ils se mirent donc à semer que je tombois sur Mgr le duc de Bourgogne plus rudement que personne. Le monde, témoin de ma vivacité pour lui, et contre eux, en rit. Je méprisai aussi une imposture si manifeste, mais à la fin elle réussit à mettre le comble à mon dépit, et à mon impatience d’aller respirer chez moi un air plus sain et plus tranquille, et M. de Beauvilliers me le permit. Reprenons durant cet intervalle diverses choses que la suite des événements de Flandre a fait laisser en arrière.

Tréville mourut à Paris dans le temps que les ennemis investirent Lille. J’ai assez fait connoître ce personnage peu guerrier, fort du grand et du meilleur monde, quelque temps courtisan, puis dévot et retiré, revenu peu à peu dans un monde choisi, toujours recherché, toujours galant, toujours brillant d’esprit et de goût, pour n’avoir plus à en rien dire. Ses vrais amis l’avoient fait rentrer un peu en lui-même. Depuis plusieurs années il vivoit plus retiré et plus particulièrement occupé de son salut. Il étoit fort à son aise et point marié. Son père, comme je l’ai dit, étoit mort commandant une des deux compagnies des mousquetaires.

Lyonne, fils aîné de ce grand ministre des affaires étrangères, mourut bientôt après dans une obscurité aussi profonde que le lustre de son père avoit été éclatant. C’est très ordinairement le sort des enfants des ministres. Mais de ce règne seulement, ils ont trouvé, avec tant d’autres moyens de s’élever, celui de faire à leur famille des charges de la maison du roi une planche après le naufrage. Ainsi la noblesse en demeure exclue et le demeurera apparemment toujours ; tellement qu’excepté les grandes charges, toujours de ce règne, possédées par des ducs et des maréchaux de France, on voit aujourd’hui les Cent-Suisses et les deux charges de maître de la garde-robe, celles de grand maréchal des logis et de capitaine de la porte aux enfants des ministres morts ou congédiés. À l’égard de celles de premier écuyer et de premier maître d’hôtel, je ne pense pas qu’on les trouve plus hautement possédées, non plus que celle de grand maître des cérémonies encore du ministère. Reste celle de grand prévôt demeurée à un gentilhomme ; car pour les bâtiments qui de mains viles avoient passé à un seigneur, ils sont bientôt retombés à peu près d’où ils avoient été tirés. Lyonne, qui en fut un des premiers exemples, eut la charge de maître de la garde-robe, de Montglat, père de Cheverny, que le mauvais état de ses affaires lui fit vendre. Une assiduité exacte d’une année entière, et de deux années l’une, fut plus forte que Lyonne. Il servit peu sa première année, encore moins sa seconde, après quoi il ne prit plus la peine de paroître à la cour. La Salle, qui étoit l’autre [maître de la garde-robe], servit continuellement pour tous deux, et c’est ce qui le rendit si agréable au roi. Lyonne passa sa vie à Paris avec des nouvellistes. Il avoit son banc fixe aux Tuileries avec eux, dont pas un n’étoit connu de personne. Il avoit été riche, s’étoit brouillé avec sa femme, Lyonne aussi et héritière, qu’il avoit perdue, et ne vit jamais un homme qui eût un nom ni un état. Il ne laissa qu’un fils très bien fait, brave, bon officier, qui fit la folie d’épouser la servante d’un cabaret de Phalsbourg, qui s’est trouvée une femme de vertu et de mérite. Il n’en a point eu d’enfants. Il a voulu longtemps faire casser ce mariage, sans avoir pu y réussir, et n’a presque point vécu avec sa femme. Il étoit un des favoris de M. le Duc dans sa toute-puissance, pendant laquelle il mourut assez brusquement, et fort regretté. Sa femme a toujours vécu dans la piété et dans la retraite, où elle est encore aujourd’hui à Paris.

Jarzé, nommé avec la surprise de tout le monde, comme je l’ai dit, à l’ambassade de Suisse, s’en repentit. C’étoit un homme fort avare, quoique sans enfants. Il étoit allé chez lui en Anjou. Il y fit une grande chute qui l’incommoda d’autant plus qu’il n’avoit qu’un bras. Il manda qu’il étoit hors d’état de faire son ambassade. Elle fut donnée au comte du Lue qui, comme Jarzé, avoit perdu un bras, et tous deux à la bataille de Cassel.

Le roi donna, à un chapitre extraordinaire tenu pour le duc d’Enghien, permission de porter l’ordre au cardinal de La Trémoille, en attendant qu’il fût reçu. Il avoit été nommé à la Pentecôte.

Bientôt après, le maréchal de Noailles donna à toute la cour le spectacle d’une mort qui put lui fournir de grandes réflexions. C’étoit un homme d’une grosseur prodigieuse et entassé, qui, précisément comme un cheval, mourut aussi de gras fondu. Aussi était-il grand mangeur, et faisoit chez lui grande et délicate chère, mais pour sa famille et pour un très petit nombre d’autres gens. Né dans l’intérieur de la cour d’un père et d’une mère en charge, et qui tenoient intimement au cardinal Mazarin et à la reine mère, il en avoit pris tout l’esprit et conformé en tout le sien, tout pesant, grossier et moins que médiocre qu’il était. Jamais homme plus renfermé, plus particulier, plus mystérieux, ni plus profondément occupé de la cour ; point d’homme si bas pour tous les gens en place ; point d’homme si haut, dès qu’il le pouvoit, et avec cela fort brutal. On l’a vu sans cesse, et en public, duc et capitaine des gardes, porter comme un page la queue de Mme de Montespan, tandis que celle de la reine ne l’étoit, et ne l’est encore, que par l’exempt des gardes en service auprès d’elle ; et ce même homme, commandant en Languedoc, avoit ses gardes le long de son drap de pied à la messe, et ses aumôniers tournés vers son prie-Dieu, avec la même pompe et toutes les mêmes cérémonies de la messe du roi, et tout le reste de même. Le roi, qui étoit l’idole à qui il offroit tout son encens, étant devenu dévot, le jeta dans la dévotion la plus affichée. Il communioit tous les huit jours, et quelquefois plus souvent. Les grandes messes, vêpres, le salut, il n’y manquoit que pour des temps de cour ou des moments de fortune. Avec tout cela, il étoit fort accusé de n’avoir pas renoncé à la grisette, et d’en faire des parties secrètes avec Rouillé du Coudray, son ami intime, et grand et très public débauché, à la fortune duquel il contribua fort, et son fils encore plus dans la régence de M. le duc d’Orléans.

Louville m’en a conté une aventure que je ne certifie pas, mais qu’il m’a assurée, et, quoique sujet quelquefois à se frapper et à s’engouer, il étoit homme fort vrai. L’histoire est telle : M. de Noailles étoit amoureux d’une fille de la musique du roi, fort jolie ; et cet amour qui fit du bruit, j’en ai fort ouï parler dans le temps. Il étoit en quartier, et alors il logeoit dans l’appartement de quartier sous le cabinet du roi. M. de Noailles et la fille convinrent de leurs faits ; elle vint passer la nuit chez lui. Malheureusement le cardinal de Noailles arriva trop matin, et à son ordinaire alla descendre chez son frère. Les valets lui dirent qu’il n’étoit pas éveillé ; cela ne l’arrêta point, il se fait ouvrir et entre. On peut juger de ce que put devenir le couple fortuné. La fille se fourre la tête dans le lit, et le chevet par-dessus. Le maréchal s’écrie dolemment qu’il a une migraine à mourir, qu’il ne peut ni parler, ni entendre parler, qu’il ne sait s’il pourra se lever pour aller chez le roi, et qu’il veut se reposer en attendant. Le bon cardinal prend cela pour argent comptant, plaint son frère, lui conseille de se donner la matinée, et sort pour le laisser en repos. Voilà les amants bien soulagés. La fille, qui étouffoit de l’issue de l’aventure, et de ce qu’elle s’étoit mise sus, n’eut rien de plus pressé que de sortir de sa cache, de prendre ses cottes et de s’enfuir. Le maréchal vouloit tuer le valet confident. Il continua de faire le malade, mais il fallut pourtant aller chez le roi, où il fit accroire à. son frère qu’il faisoit un grand effort. On prit grand soin d’étouffer l’aventure ; mais tout se sait à la fin. Il faisoit sa cour jusqu’aux basses maîtresses de Monseigneur. Ce prince aima quelque peu de temps la Raisin, qui étoit fort belle et comédienne excellente. Elle se trouva un peu incommodée à Fontainebleau. M. de Noailles y envoyoit sans cesse savoir de ses nouvelles, lui faisoit toutes sortes de présents, et l’alloit voir avec les plus grands respects du monde. Avec tout cela, ce n’étoit ni un méchant homme ni un malhonnête homme ; et quoique très avare de crédit, il n’a pas laissé de faire des plaisirs et de rendre des services. Il plaisoit au roi par son extrême servitude et par un esprit fort au-dessous du sien, à Mme de Maintenon aussi, au contraire de sa femme qu’ils n’aimoient point, et dont ils craignoient l’esprit, les menées, la hardiesse.

C’étoit elle qui gouvernoit mari, enfants, famille, affaires ; manège de cour, avec une gaieté, une liberté d’esprit, comme si elle n’eût jamais rien eu à faire, et qui, à force d’esprit et d’adresse, sans s’étonner ni se rebuter de rien, fit toujours du roi et de Mme de Maintenon tout ce qu’elle voulut, pareillement de Mme la duchesse de Bourgogne, et gouverna à son gré toutes les princesses, tous les ministres et tous les gens en place, et tout cela sans bassesses ; une femme noble, magnifique, libérale, pleine d’entrailles pour ses enfants, pour sa famille, pour son nom, extrêmement capable d’amitié, qui eût toujours des amis en nombre, et qui en mérita encore davantage ; une femme qui ne disoit pas tout ce qu’elle pensoit, mais jamais ce qu’elle ne pensoit pas ; naturellement bonne, douce, sans humeur, franche autant que la cour le peut permettre avec prudence, à qui aussi il ne falloit pas marcher sur le pied, qui disoit alors à qui que ce pût être son fait, mais qui n’étoit point haineuse. Elle vit encore pleine de sens, d’esprit et de santé à quatre-vingt-sept ans, en patriarche de sa nombreuse famille, fort riche et fort donnante, dévote tant qu’elle peut, toujours allante, et faisant les délices de ses amis dont elle a encore beaucoup, et conserve ce badinage avec lequel elle a toujours réussi aux choses même les plus sérieuses.

M. de Noailles ne se consola point d’avoir donné sa charge à son fils. Ce vide lui fut insupportable, quoique toujours à la cour et dans la même considération. Dans les premiers temps les gardes continuèrent à prendre les armes pour lui dans leurs salles. Le roi le sut et le trouva mauvais, ils ne les prirent plus. Cela fut insupportable au maréchal à tel point qu’il cessa d’y passer, et qu’il fit toujours depuis le tour par les cours pour aller chez sa fille de Guiche, et partout où il avoit affaire. Sa maladie fut très brusque et courte. Il mourut le 2 octobre, sur les cinq heures du soir, dans son fauteuil, au milieu de sa famille et de toute la cour qu’il avoit tant aimée, en présence de Mme la duchesse de Bourgogne, à qui tous spectacles étoient bons, et des trois filles du roi qui accoururent et le virent passer. Le cardinal son frère eut la douleur que le Saint-Sacrement fut longtemps dans l’appartement du malade, qui mourut sans avoir pu le recevoir. Le deuil fut nombreux, l’affliction peu étendue ; la maréchale de Noailles a eu le bon esprit de n’avoir presque pas remis le pied à la cour depuis, et encore des moments de devoir, et jamais depuis la mort du roi. Le duc de Noailles, qui commandoit en Roussillon, où il n’y avoit rien à faire, revint à la cour fort tôt après.

Saint-Mars, gouverneur de la Bastille, mourut en même temps fort vieux. Bernaville, lieutenant du roi sous lui, lui succéda dans cet emploi de première confiance.

La maréchale de Villeroy mourut le 20 octobre, à Paris, d’une maladie fort courte, et qui n’avoit point paru dangereuse. Elle étoit sœur du duc de Brissac, mari de la mienne. Leur mère étoit sœur du duc de Retz, père de l’héritière qui épousa le duc de Lesdiguières, duquel l’autre maréchale de Villeroy étoit tante paternelle, en sorte que par la mort du duc de Lesdiguières, gendre de M. de Duras, les Villeroy ont eu les deux immenses successions de Lesdiguières et de Retz. La maréchale de Villeroy étoit sans cela fort riche par la prédilection entière de sa mère. Le maréchal de Villeroy et elle, dans les commencements, n’avoient pas toujours été fort contents l’un de l’autre. Le vieux maréchal, plus sage que son fils, et qui avoit éprouvé le même sort avec sa femme, les empêcha de se brouiller. Il y eut toujours entre eux plus de considération réciproque que de tendresse. La maréchale étoit extrêmement petite, la gorge nulle, d’ailleurs d’une grossesse tellement démesurée, qu’à peine pouvoitelle se remuer. Ses bras étoient plus gros qu’une cuisse ordinaire, avec un petit poignet et une petite main mignonne au bout, la plus jolie du monde. Le visage exactement comme un gros perroquet, et deux gros yeux sortants qui ne voyoient goutte. Elle marchoit aussi tout comme un perroquet. Avec une figure si peu imposante, jamais femme n’imposa tant. Avec une grande hauteur, elle avoit une grande politesse, noble, discernée, qui est devenue si rare et qui touche si fort. Personne aussi n’avoit plus d’esprit, ni plus de sens et de justesse, avec un tour unique et très salé et plaisant, quand elle vouloit, mais toujours avec dignité. Elle étoit d’un excellent conseil, et la meilleure et la plus sûre amie du monde, et, avec toute sa gloire, d’un commerce le plus aisé et le plus délicieux. Tout le monde ne lui convenoit pas, mais un choix délicat.

C’étoit la personne du monde qui se respectoit le plus et qui se faisoit le plus naturellement respecter par les autres. Le roi et Mme de Maintenon la craignoient, et jamais elle ne fit un pas pour s’en approcher, quoique passant sa vie à Versailles, où elle avoit toujours chez elle une cour, indépendamment de son mari, et en ses absences. Elle souffroit du ridicule de ses grands airs. Souvent il ôtait en particulier sa perruque chez elle ; elle ne disoit mot, mais elle ne s’y accoutumoit point. Elle eut le bon sens de n’être rien moins qu’éblouie de l’envoi de son mari en Italie ; elle en craignit les revers et m’en parla franchement, quoiqu’elle me reprochât quelquefois, comme en badinant, que je n’aimois point le maréchal. À sa prison elle fut outrée de douleur. Je la vis dès les premiers jours, que sa porte étoit fermée, excepté à ses plus intimes amis. Son bon esprit ne put être consolé par toutes les marques de bonté que le roi prodigua au maréchal, et par tout ce qu’il lui manda à elle. À son retour elle fut vivement touchée de son inflexibilité à rejeter le salutaire conseil du chevalier de Lorraine, que j’ai expliqué en son temps. Mais elle fut abîmée de douleur à la bataille de Ramillies et de tout ce qui la suivit. Il y avoit déjà longtemps qu’elle étoit fort dans la piété, qui augmenta toujours depuis. Elle tomba entre des mains qui en abusèrent. Le P. Poulinier, qui a été abbé de Sainte-Geneviève, étoit un saint, mais de ces saints grossiers et durs, et sans aucune connoissance du monde. C’étoit la femme du monde la plus sensible et d’une conversation qu’on ne pouvoit quitter. Il la condamna au silence le plus exact sur le malheur de son mari, et sur Chamillart qu’elle accusoit de les avoir fort aggravés, et elle y fut si fidèle que non seulement il ne lui en échappa jamais rien, mais si quelque ami particulier se licencioit un peu là-dessus devant elle, elle changeoit aussitôt de discours, et s’il y revenoit, elle le faisoit agréablement taire ; elle étoit occupée en des réparations continuelles.

Elle avoit la folie des Cossé sur leur naissance, et l’avoit fait souvent sentir à ses enfants, et quelquefois à son mari. Depuis elle me disoit quelquefois en riant, mais tête à tête, que les Villeroy n’étoient pas si mauvais que je le pensois, et je riais aussi. L’époque de Ramillies fut celle de sa retraite qu’elle fit insensiblement, et bientôt après elle se retira entièrement de tout. Cette femme, accoutumée à la plus excellente compagnie, qui ne pouvoit se remuer ni lire, se mit à passer sept ou huit mois à Villeroy toute seule, et à Paris à fermer sa porte à tout le monde. Ses meilleurs amis n’y étoient reçus que mandés, et peu souvent. Sa charmante conversation, à force de se retrancher tout, étoit devenue pesante ; elle exigeoit [ces retranchements] des autres avec tant de rigueur qu’on ne savoit de quoi l’entretenir. Sa vue l’empêchoit de travailler ; le jeu, qu’elle avoit fort aimé, elle se l’étoit retranché depuis longtemps sous ce prétexte de sa vue. Ainsi sa vie se passoit dans son fauteuil en prière, et en lectures de piété que lui faisoient ses domestiques. Je lui disois souvent qu’elle se feroit mourir ; elle glissoit et badinoit là-dessus, et avec son agrément ordinaire me jetoit quelques mots fort à propos de morale et de pénitence. Je ne lui dis que trop vrai. Une vie si opposée à celle qu’elle avoit toujours, menée et si contraire à la nature, à laquelle rien n’étoit accordé, la tua en deux ou trois ans. Son P. Poulinier, qui ne la voulut jamais croire mal, ne prit pas la peine de la voir en sa dernière maladie ; elle reçut tous ses sacrements sans lui. Peu avant de mourir elle me demanda ; elle oublia que j’étois à la Ferté ; j’eus une douleur extrême de sa perte et de m’être trouvé absent. Sa mort fut celle des justes, et avec toute sa connoissance et les plus grands sentiments. Ses amis, en très grand nombre, en furent amèrement touchés ; elle n’avoit que soixante ans.

La comtesse de Beuvron ne tarda pas à la suivre. Son nom étoit Rochefort, d’une bonne noblesse de Guyenne, et on voyoit bien encore qu’elle avoit été belle, à soixante-dix ans qu’elle mourut. Elle avoit été fille de la reine ; on l’appeloit Mlle de Théobon. Le comte de Beuvron l’épousa, celui dont j’ai parlé à l’occasion de la mort de la première femme de Monsieur, dont le chevalier, depuis comte de Beuvron, étoit capitaine des gardes. Elle étoit veuve depuis longtemps, et sans enfants, avec fort peu de bien. C’étoit une femme de beaucoup d’esprit et de monde, de fort bonne compagnie, pour qui Madame prit la plus grande et la plus constante amitié. Elle lui écrivoit tous les jours sans y jamais manquer, lorsqu’elle n’étoit pas auprès d’elle. Les intrigues du Palais-Royal l’avoient éloignée plusieurs années de Madame, comme je l’ai raconté à l’occasion de ce qu’elle la prit auprès d’elle, avec la maréchale de Clérembault, à la mort de Monsieur qui lui avoit défendu de les voir. La comtesse de. Beuvron étoit toujours demeurée dans la plus grande union avec la famille de son mari, et étoit comptée dans le monde. Elle étoit extrêmement de mes amies. Elle en avoit, et en méritoit, qui la regrettèrent fort. D’ailleurs c’étoit une femme qui avoit bec et ongles, très éloignée d’aucune bassesse, assez informée, mais qui aimoit fort le jeu.

Fort tôt après mourut le comte de Marsan, frère cadet de M. le Grand et du feu chevalier de Lorraine, qui n’avoit ni leur dignité, ni leur maintien, ni rien de l’esprit du chevalier, qui, non plus que le grand écuyer, n’en faisoit aucun cas. C’étoit un extrêmement petit homme, trapu, qui n’avoit que de la valeur, du monde, beaucoup de politesse et du jargon de femmes, aux dépens desquelles il vécut tant qu’il put. Ce qu’il tira de la maréchale d’Aumont est incroyable. Elle voulut l’épouser et lui donner tout son bien en le dénaturant. Son fils la fit mettre dans un couvent, par ordre du roi, et bien garder. De rage, elle enterra beaucoup d’argent qu’elle avoit en lieu où elle dit qu’on ne le trouveroit pas, et, en effet, quelques recherches que le duc d’Aumont ait pu faire, il ne l’a jamais pu trouver. M. de Marsan étoit l’homme de la cour le plus bassement prostitué à la faveur et aux places, ministres, maîtresses, valets, et le plus lâchement avide à tirer de l’argent à toutes mains. Il avoit eu tout le bien de la marquise d’Albret, héritière, qui le lui avoit donné en l’épousant, et avec laquelle il avoit fort mal vécu. Il en tira aussi beaucoup de Mme de Seignelay, sœur des Matignon, qu’il épousa ensuite ; et quoique deux fois veuf, et de deux veuves, il conserva toujours une pension de dix mille francs sur Cahors, que l’évêque La Luzerne lui disputa, et que M. de Marsan gagna contre lui au grand conseil. Il tira infiniment des gens d’affaires, et tant qu’il put des contrôleurs généraux. Ce riche Thévenin, dont j’ai parlé à l’occasion du legs qu’il fit au chancelier de Pontchartrain, qu’il refusa, Marsan le servit dans sa maladie, qui fut longue, comme un de ses valets, et fut la dupe de cette infamie qui ne lui valut rien. [A l’égard de] Bourvalois, autre fameux financier, auprès duquel il fut plus heureux, il disoit qu’il étoit le soutien de l’État, dont quelqu’un impatienté lui répondit qu’il l’étoit en effet, comme la corde l’est des pendus. Lui surtout et Matignon, son beau-frère, tirèrent des trésors des affaires qui se firent du temps de Chamillart, à tous les environs duquel il faisoit une cour rampante. M. le Grand, qui en étoit blessé, l’appeloit le chevalier de La Proustière, et disoit qu’il avoit pris le perruquier de l’abbé de La Proustière pour lui faire mieux sa cour. C’étoit un très bon homme, assez imbécile, cousin germain de Chamillart et de sa femme, qui gouvernoit toute la dépense et le domestique de leur maison, honnête homme et désintéressé, mais fort incapable.

Jamais fadeur ne fut pareille à celle de M. de Marsan, avec toutes ses manières d’un vieux galant auprès des dames, et ses bassesses avec les gens qu’il ménageoit. Il n’avoit pas honte d’appeler Mme de La Feuillade ma grosse toute belle, qui étoit une très bonne femme, mais beaucoup plus maritorne que celle de don Quichotte. Elle-même en étoit embarrassée, et la compagnie en riait. Enfin un homme si bas et si avide, qui toute sa vie avoit vécu des dépouilles de l’Église, des femmes, de la veuve et de l’orphelin, surtout du sang du peuple, mourut enragé de malefaim par une paralysie sur le gosier, qui, lui laissant la tête dans toute sa liberté et toutes les parties du corps parfaitement saines, l’empêcha d’avaler. Il fut plus de deux mois dans ce tourment, jusqu’à ce qu’enfin une seule goutte d’eau ne put plus passer sans que cela l’empêchât de parler. Il faisoit manger devant lui ses gens, et sentoit tout ce qu’on leur donnoit avec une faim désespérée, et mourut en cet état, qui frappa tout le monde si fort instruit des, rapines dont il avoit toute sa vie vécu. Il avoit vingt mille livres de pension du roi, qui en donna douze mille aux deux fils qu’il laissa de sa seconde femme, huit mille à l’aîné, quatre mille au second. Il n’en avoit point eu de la première. Il avoit soixante-deux ans.


  1. Vieux mot qui d’abord signifiait haillons, et qui fut employé par extension pour désigner les misérables et surtout les mauvais soldats.