Mémoires d’outre-tombe/Appendice/Tome 6/2

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II

le mariage morganatique de la duchesse de berry[1].

Le comte de la Ferronnays, au cours de ses entretiens avec le roi Charles X au château de Hradschin, avait été amené à lui dire :

Si Madame ne s’est pas rendue encore à la volonté de Sa Majesté, si elle s’est jusqu’ici refusée à fournir la preuve qu’on lui demande, c’est que ses conseils de Paris, M. Hennequin entre autres, l’ont effrayée sur les conséquences que pourrait avoir pour elle la publicité que l’on voudrait peut-être donner à son mariage. On lui a dit que Votre Majesté ne serait satisfaite que lorsqu’elle aurait entre ses mains l’acte original. Or, Madame, je le crains, ne se dessaisira jamais de cette pièce. Mais s’il existait un autre moyen d’acquérir la certitude que veut avoir Votre Majesté, si un homme, honoré de toute la confiance du roi, comme M. de Montbel, par exemple, pouvait, sur sa parole d’honneur, garantir à Votre Majesté l’existence et la parfaite régularité de l’acte de mariage, le roi se déclarerait-il satisfait ?

Depuis l’émigration, Charles X avait l’habitude de tutoyer M. de La Ferronnays. Il répondit vivement : « Oui, certainement, je ne demande qu’à être convaincu. »

Il fut alors convenu que M. de la Ferronnays et M. de Montbel se rendraient à Florence auprès de la duchesse de Berry. Le comte de la Ferronnays continue ainsi son récit en ces termes :

Je trouvai, en revenant à Prague, la voiture de M. de Montbel attelée devant ma porte. Il attendait mon retour pour se mettre en route pour Florence, où nous devions rejoindre la duchesse. Il comptait passer par Vienne, où il avait à se munir de certains papiers qu’il jugeait utiles. Moi, je comptais me rendre directement en Toscane. Cependant, quelque diligence que j’aie pu faire, je n’y arrivai que vingt-quatre heures après lui.

Je me présentai immédiatement à son hôtel, il était six heures du matin. Bientôt, Montbel me rejoignit dans un petit salon attenant à sa chambre à coucher.

« Nous avons fait un voyage inutile, me dit-il aussitôt ; je regrette bien de l’avoir entrepris. J’ai vu la duchesse de Berry hier, une heure après mon arrivée. Je l’ai trouvée plus montée, plus irritée que jamais contre le roi. Elle est fermement décidée à ne céder en rien et à risquer toutes les conséquences d’un éclat en arrivant à Prague, en dépit des mesures prises pour lui en fermer la route. Tous mes raisonnements, toutes mes supplications ont été inutiles. Elle a fini par s’emporter contre ce qu’elle appelait la partialité de ma conduite. Je ne puis plus rien. Quant à vous, elle vous attend avec impatience. Elle se persuade que la lettre que vous lui apportez de l’empereur lui donnera la liberté de continuer son voyage. Cette lettre, si différente de ce qu’elle espère, va redoubler son irritation. Vous allez avoir une scène pénible, et il me paraît impossible que vous parveniez à lui faire entendre raison. »

Comme la duchesse de Berry ne devait recevoir M. de La Ferronnays qu’à onze heures, celui-ci se rendit, en quittant M. de Montbel, chez le comte de Saint-Priest. M. de Saint-Priest était le conseil le plus autorisé de la princesse. L’accueil fut parfait, mais enveloppé cependant de toutes les réserves imaginables. « Au fond, la question demeure la même, disait M. de Saint-Priest. Si affectueuse que soit la lettre du roi apportée par M. de Montbel, elle ne change rien aux exigences premières, ni aux raisons, par conséquent, qu’a la duchesse de les repousser. Le fait seul, concluait M. de Saint-Priest, de la délivrance de son acte de mariage que l’on demande à Madame, suffirait à la déposséder de ses droits de mère, de princesse du sang et de régente. Elle se refuse et se refusera toujours à le livrer. »

C’était aborder brusquement une question que M. de La Ferronnays n’entendait traiter qu’avec la duchesse elle-même. Il quitta donc M. de Saint-Priest, non cependant sans en avoir obtenu la promesse d’une neutralité complète.

À l’heure dite, continue-t-il dans son récit, je me présentai au Poggio Impériale qu’habitait Madame. Lorsqu’on m’annonça, elle se trouvait seule dans un petit salon avec le comte Lucchesi, qui se retira aussitôt.

La première phrase de Son Altesse Royale fut un remerciement. La seconde fut pour me demander la lettre de l’empereur. Elle la lut plusieurs fois avec une émotion toujours croissante :

« Je vois, dit-elle enfin avec colère, que la partie contre moi est fortement liée. Cette lettre de l’empereur est évidemment dictée par le roi. On veut me pousser à bout. On veut pouvoir dire à la France et à mes enfants qu’il n’y a plus de duchesse de Berry, qu’il n’y a plus qu’une étrangère à laquelle n’est dû ni protection ni pitié ! On dresse un pilori et l’on veut que je m’y attache moi-même…

« On me connaît bien mal si l’on me croit capable d’une pareille lâcheté. Ceux qui me tiennent un si haut langage apprécient faussement leur position et la mienne. Ils ignorent tout ce que l’opinion publique peut me donner de force contre eux. Ils l’apprendront, car, puisqu’on veut la guerre, je l’accepte. Je ferai tout imprimer, tout publier. Je prouverai que c’est à moi à imposer des conditions et non pas à moi à en accepter. Je forcerai le roi à respecter mes droits et à me rendre enfin mes enfants. »

La parole de Madame la duchesse de Berry était haute et brève, son geste saccadé ; et sans son extrême agitation, j’aurais pu croire qu’elle répétait un rôle étudié. Je m’attendais à cette vivacité ; j’étais aussi préparé au langage que j’allais avoir à tenir, mais je ne me hâtai pas de répondre.

Étonnée de mon silence :

— Mais enfin, dit-elle, ne trouvez-vous pas que j’ai raison ?

— J’oserai tout vous dire, Madame, parce que les raisons que j’ai d’être absolument sincère justifieront la sévérité de ma parole. Tout ce que Votre Altesse vient de me dire me fait craindre qu’elle ne soit mal informée, mal conseillée ou mal inspirée. Je viens d’écouter Madame avec une grande attention, et je suis obligé de lui dire qu’elle se trompe sur les intentions du roi, mais qu’elle se trompe, malheureusement aussi, sur sa position personnelle.

Le roi ne croit pas, Madame, au mariage de Votre Altesse. Il n’y croit pas parce que vous vous refusez à lui en donner la preuve, et parce que vos amis continuent à protester contre la réalité de ce mariage. Il importe pourtant que la vérité à cet égard soit connue. On en a trop dit ou pas assez dit. La présence de M. le comte Lucchesi auprès de Votre Altesse n’est plus explicable. Tant qu’il en sera ainsi, je ne crains pas de le dire, le roi, ayant avec lui ses petits-enfants, ne peut vous admettre dans l’intérieur de sa famille. Le droit, la justice et la raison, sont du côté de Sa Majesté.

Ici, la duchesse de Berry, dont l’agitation était extrême, ne put se contenir et s’écria :

— Mais, monsieur, je vous donne ma parole d’honneur que je suis mariée. L’acte de mon mariage, parfaitement en règle, existe. Il est déposé entre des mains sûres, et, certes, je ne l’en retirerai pas pour le remettre entre celles de Charles X et de M. de Metternich.

— Je prie Votre Altesse de remarquer que c’est la première fois qu’elle daigne me parler avec cette confiance. Une telle déclaration, faite à Naples et avec cet accent de vérité, m’eût suffi, j’ose le croire, pour remplir d’une façon entièrement satisfaisante la mission qu’il avait plu à Votre Altesse Royale de me confier. Mais que pouvais-je opposer aux doutes du roi ? Qu’avais-je à lui dire pour rassurer sa conscience ? Rien, Madame, car vous ne m’aviez rien dit. Ma conviction personnelle ne pouvait être d’aucun poids. Vos amis, d’ailleurs, me la reprochaient. Avouer que l’on croyait au mariage de Votre Altesse leur semblait presque une trahison. Je ne pouvais donc rien dire, et j’ai été forcé de laisser le roi dans la plénitude de ses doutes.

Ne croyez pas, Madame, qu’il soit dans l’intérêt de Charles X de flétrir la veuve de son fils et la mère de son petit-fils. Non, il ne se montre jaloux que de votre honneur de veuve et de mère, croyez-le. Le roi a pu désapprouver un mariage fait à son insu, il a pu s’en irriter même ; mais, aujourd’hui, il ne demande qu’à mettre sa conscience en repos et votre honneur à l’abri.

Votre Altesse Royale parle de la force que lui prête l’opinion. Elle semble menacer de sa colère le roi et les puissances. Hélas ! tous ces éclats ne seraient que de nouveaux et grands malheurs. Il est bien douloureux pour moi d’en être réduit à ne faire entendre qu’un langage cruel. Mais il faut que Madame sache enfin toute la vérité, pour se résoudre à un sacrifice nécessaire.

Non ; Madame n’est plus en mesure de dicter des lois ni d’imposer des conditions : elle juge toujours sa position du haut de ce piédestal où l’opinion l’avait placée pendant quelque temps. Sans doute, si Votre Altesse Royale y était demeurée ; si, après l’admiration qu’avaient inspirée son courage, sa constance, son dévouement sublimes, nous n’avions eu à gémir que sur ses revers et sa captivité, non seulement Madame n’aurait rien perdu de son prestige, mais elle serait sortie de Blaye encore grandie. Elle n’aurait pas à dicter de conditions, car elle ne trouverait devant elle que des volontés soumises. Mais, malheureusement pour Madame et pour la France, la déclaration du mois de février[2] a complètement et cruellement changé tout cela.

Croyez-en, Madame, la voix d’un ami qui ne pourra jamais vous donner une plus grande preuve de son dévouement qu’il ne le fait en ce moment, ou plutôt n’écoutez que votre raison. Elle vous fera comprendre pourquoi et combien votre position est changée. Vous reconnaîtrez combien est coupable l’irréflexion de ceux qui vous conseillent la résistance et même la menace. Tout le monde vous plaint, Madame, mais personne ne vous craint plus. La lutte qu’on vous engage à soutenir est désormais trop inégale. Sa prolongation ne peut désormais n’être funeste qu’à vous seule. »

Je voyais, pendant que je parlais, la malheureuse princesse rougir, pâlir ; des larmes coulaient le long de ses joues, mais elle n’essayait pas de m’interrompre. Je pus remplir mon triste devoir jusqu’au bout. Elle me regarda alors avec une indéfinissable expression.

— Si tout ce que vous venez de me dire est vrai, on me trompe et je suis bien malheureuse. Que voulez vous que je fasse ? Puis-je envoyer ce titre original qui, devant les tribunaux, serait ma condamnation ?

— Non, Madame, je suis le premier à dire à Votre Altesse que, dans aucun cas, elle ne doit s’en dessaisir. Seule, la conscience du roi veut être rassurée ; il n’y a, à sa demande, aucun autre mobile. Si le roi pouvait acquérir la certitude du mariage de Votre Altesse, sans qu’elle se dessaisît de l’acte original, sans même qu’elle en donnât une copie, verrait-elle quelque danger, pour elle ou pour ses intérêts, à satisfaire Charles X ?

La princesse cherchait à deviner ma pensée.

— Quel moyen pouvez-vous donc imaginer qui satisfasse le roi, puisqu’il refuse de croire à ma parole ?

— Le roi n’y croit pas, parce que vous ne la lui avez pas donnée.

— Mais je vous répète que je suis mariée. L’acte est à Rome, déposé entre les mains du Pape.

— Eh bien, Madame, si un homme, honoré de votre confiance et de celle du roi, si M. de Montbel se rendait à Rome, vous refuseriez-vous à ce que le dépositaire de votre acte de mariage lui en donnât communication, ou, du moins, lui en certifiât l’existence ?

J’ai la certitude que la déclaration de M. de Montbel serait immédiatement suivie de l’envoi de passeports que Votre Altesse désire si impatiemment.

Madame la duchesse de Berry, enfin vaincue, s’approcha de moi et me dit avec un triste sourire :

— Je ne vois aucun inconvénient à essayer le moyen que vous me proposez, mais vous comprenez que je ne puis décider seule. Le consentement du comte Lucchesi est aussi nécessaire que le mien.

M. le comte Lucchesi était dans un salon voisin avec MM. de Montbel et de Saint-Priest ; je l’appelai. Madame lui répéta elle-même la proposition que je venais de lui faire. Il n’hésita pas à l’accepter.

Je demandai alors à faire entrer ces deux autres messieurs. Tout le monde s’assit autour d’une petite table devant laquelle Madame la duchesse de Berry était elle-même assise, et, par son ordre, je rendis compte de l’explication que je venais d’avoir avec elle. En achevant, je m’adressai au comte de Montbel :

— Et maintenant, monsieur, c’est à vous seul, qui connaissez la pensée du roi et qui, pour ainsi dire, le représentez ici, qu’il appartient de juger et de déclarer si le moyen que je propose pourra satisfaire Sa Majesté et faire cesser l’opposition qu’elle met à l’arrivée de Madame à Prague ?

— J’en prends l’engagement formel, s’écria M. de Montbel avec un profonde émotion. Madame, que de reconnaissance nous vous devrons et combien je serai heureux, si je puis avoir un peu contribué à un rapprochement que je désire de toute mon âme !

Je proposai à M. de Montbel de rédiger lui-même, séance tenante, la minute d’une lettre au cardinal-vicaire, qui serait ensuite copiée et signée par Madame et par le comte Lucchesi. Quelques instants suffirent à la rédaction de ce projet qui fut approuvé.

Il fut convenu que la lettre serait écrite dans la journée, et Madame nous invita à nous réunir chez elle le lendemain à midi ; elle ajouta que M. de Montbel pourrait ensuite partir pour Rome, et qu’elle-même quitterait Florence le surlendemain pour aller à Bologne, où M. de Montbel la rejoindrait.

Le lendemain, en effet, nous nous retrouvions à l’heure dite au Poggio Imperiale. Son Altesse nous reçut avec un air de contentement que, pour ma part, je ne lui avais pas encore vu.

« J’ai fait, nous dit-elle, tout ce que vous avez désiré. J’espère que, enfin, on sera content. »

Elle nous montra en même temps sa lettre au cardinal-vicaire ; cette lettre était exactement conforme au modèle donné par M. de Montbel. La signature de Madame et celle du comte Lucchesi se trouvaient au bas, et leur authenticité était certifiée par le grand-duc de Toscane et son ministre Fossombroni. M. de Montbel partit le soir même pour Rome, et moi je quittais Florence le surlendemain.

À une poste de Viterbe, je rencontrai M. de Montbel, qui avait déjà rempli sa mission ; il ne s’était arrêté à Rome qu’une demi-journée. Il n’avait vu que le cardinal-vicaire, qui, après avoir pris les ordres du Pape, s’était empressé, non seulement de lui donner une déclaration écrite du mariage de Madame la duchesse de Berry avec le comte Lucchesi, mais lui en avait montré l’acte parfaitement en règle. M. de Montbel était décidé à voyager sans s’arrêter, convaincu du succès définitif de sa mission…

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  1. Ci-dessus, p. 301.
  2. « Pressée par les circonstances et les mesures ordonnées par le gouvernement, quoique j’eusse les motifs les plus graves pour tenir mon mariage secret, je crois me devoir à moi-même, ainsi qu’à mes enfants, de déclarer m’être mariée secrètement pendant mon séjour en Italie.
    « Marie-Caroline.
    « Blaye, 22 février 1833. »