Mémoires d’outre-tombe/Troisième partie/Livre XIV

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Garnier (Tome 5p. 249-326).

LIVRE XIV[1]

Flagorneries des journaux. — Les premiers collègues de M. de Polignac. — Expédition d’Alger. — Ouverture de la session de 1830. — Adresse. — La Chambre est dissoute. — Nouvelle Chambre. — Je pars pour Dieppe. — Ordonnances du 25 juillet. — Je reviens à Paris. — Réflexions pendant ma route. — Lettre à madame Récamier. — Révolution de juillet. — M. Baude, M. de Choiseul, M de Sémonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M. Thiers. — J’écris au roi à Saint-Cloud. Sa réponse verbale. — Corps aristocratiques. — Pillage de la maison des Missionnaires, rue d’Enfer. — Chambre des Députés. — M. de Mortemart. — Course dans Paris. — Le général Dubourg. — Cérémonie funèbre. — Sous la colonnade du Louvre. — Les jeunes gens me rapportent à la Chambre des Pairs. — Réunion des pairs.

Quand les hirondelles approchent du moment de leur départ, il y en a une qui s’envole la première pour annoncer le passage prochain des autres : j’étais la première aile qui devançait le dernier vol de la légitimité. Les éloges dont m’accablaient les journaux me charmaient-ils ? pas le moins du monde. Quelques-uns de mes amis croyaient me consoler en m’assurant que j’étais au moment de devenir premier ministre ; que ce coup de partie joué si franchement décidait de mon avenir : ils me supposaient de l’ambition dont je n’avais pas même le germe. Je ne comprends pas qu’un homme qui a vécu seulement huit jours avec moi ne se soit pas aperçu de mon manque total de cette passion, au reste fort légitime, laquelle fait qu’on pousse jusqu’au bout la carrière politique. Je guettais toujours l’occasion de me retirer : si j’étais tant passionné pour l’ambassade de Rome, c’est précisément parce qu’elle ne menait à rien, et qu’elle était une retraite dans une impasse.

Enfin, j’avais au fond de la conscience une certaine crainte d’avoir déjà poussé trop loin l’opposition ; j’en allais forcément devenir le lien, le centre et le point de mire : j’en étais effrayé, et cette frayeur augmentait les regrets du tranquille abri que j’avais perdu.

Quoi qu’il en soit, on brûlait force encens devant l’idole de bois descendue de son autel. M. de Lamartine, nouvelle et brillante illustration de la France, m’écrivait au sujet de sa candidature à l’Académie[2], et terminait ainsi sa lettre :

« M. de La Noue, qui vient de passer quelques moments chez moi, m’a dit qu’il vous avait laissé occupant vos nobles loisirs à élever un monument à la France. Chacune de vos disgrâces volontaires et courageuses apportera ainsi son tribut d’estime à votre nom, et de gloire à votre pays. »

Cette noble lettre de l’auteur des Méditations poétiques fut suivie de celle de M. de Lacretelle[3]. Il m’écrivait à son tour :

« Quel moment ils choisissent pour vous outrager, vous l’homme des sacrifices, vous à qui les belles actions ne coûtent pas plus que les beaux ouvrages ! Votre démission et la formation du nouveau ministère m’avaient paru d’avance deux événements liés. Vous nous avez familiarisés aux actes de dévouement, comme Bonaparte nous familiarisait avec la victoire ; mais il avait, lui, beaucoup de compagnons, et vous ne comptez pas beaucoup d’imitateurs. »

Deux hommes fort lettrés et écrivains d’un grand mérite, M. Abel Rémusat[4] et M. Saint-Martin[5], avaient seuls alors la faiblesse de s’élever contre moi ; ils étaient attachés à M. le baron de Damas. Je conçois qu’on soit un peu irrité contre ces gens qui méprisent les places ; ce sont là de ces insolences qu’on ne doit pas tolérer.

M. Guizot lui-même daigna visiter ma demeure ; il crut pouvoir franchir l’immense distance que la nature a mise entre nous ; en m’abordant, il me dit ces paroles pleines de tout ce qu’il se devait : « Monsieur, c’est bien différent aujourd’hui ! » Dans cette année 1829, M. Guizot eut besoin de moi pour son élection ; j’écrivis aux électeurs de Lisieux, il fut nommé[6] ; M. de Broglie m’en remercia par ce billet :

« Permettez-moi de vous remercier, monsieur, de la lettre que vous avez bien voulu m’adresser. J’en ai fait l’usage que j’en devais faire, et je suis convaincu que, comme tout ce qui vient de vous, elle portera ses fruits et des fruits salutaires. Pour ma part, j’en suis aussi reconnaissant que s’il s’agissait de moi-même, car il n’est aucun événement auquel je sois plus identifié et qui m’inspire un plus vif intérêt. »

Les journées de juillet ayant trouvé M. Guizot député, il en est résulté que je suis devenu en partie la cause de son élévation politique : la prière de l’humble est quelquefois écoutée du ciel.

Les premiers collègues de M. de Polignac furent MM. de Bourmont[7], de La Bourdonnaye, de Chabrol, Courvoisier[8] et Montbel[9]. Le 17 juin 1815, étant à Gand et descendant de chez le roi, je rencontrai au bas de l’escalier un homme en redingote et en bottes crottées, qui montait chez Sa Majesté. À sa physionomie spirituelle, à son nez fin, à ses beaux yeux doux de couleuvre, je reconnus le général Bourmont ; il avait déserté l’armée de Bonaparte le 15. Le comte de Bourmont est un officier de mérite, habile à se tirer des pas difficiles ; mais un de ces hommes qui, mis en première ligne, voient les obstacles et ne ne les peuvent vaincre, faits qu’ils sont pour être conduits, non pour conduire : heureux dans ses fils, Alger lui laissera un nom.

Le comte de La Bourdonnaye, jadis mon ami, est bien le plus mauvais coucheur qui fut oncques : il vous lâche des ruades, sitôt que vous approchez de lui ; il attaque les orateurs à la Chambre, comme ses voisins à la campagne ; il chicane sur une parole, comme il fait un procès pour un fossé. Le matin même du jour où je fus nommé ministre des affaires étrangères, il vint me déclarer qu’il rompait avec moi : j’étais ministre. Je ris et je laissai aller ma mégère masculine, qui, riant elle-même, avait l’air d’une chauve-souris contrariée[10].

M. de Montbel, ministre d’abord de l’instruction publique, remplaça M. de La Bourdonnaye à l’intérieur quand celui-ci se fut retiré, et M. de Guernon-Ranville[11] suppléa M. de Montbel à l’instruction publique.

Des deux côtés on se préparait à la guerre : le parti du ministère faisait paraître des brochures ironiques contre le Représentatif ; l’opposition s’organisait et parlait de refuser l’impôt en cas de violation de la charte. Il se forma une association publique pour résister au pouvoir, appelée l’Association bretonne[12] : mes compatriotes ont souvent pris l’initiative dans nos dernières révolutions ; il y a dans les têtes bretonnes quelque chose des vents qui tourmentent les rivages de notre péninsule.

Un journal, composé dans le but avoué de renverser l’ancienne dynastie[13], vint échauffer les esprits. Le jeune et beau libraire Sautelet[14], poursuivi de la manie du suicide, avait eu plusieurs fois l’envie de rendre sa mort utile à son parti par quelque coup d’éclat ; il était chargé du matériel de la feuille républicaine : MM. Thiers, Mignet et Carrel en étaient les rédacteurs. Le patron du National, M. le prince de Talleyrand, n’apportait pas un sou à la caisse ; il souillait seulement l’esprit du journal en versant au fonds commun son contingent de trahison et de pourriture. Je reçus à cette occasion le billet suivant de M. Thiers :

Monsieur,

« Ne sachant si le service d’un journal qui débute sera exactement fait, je vous adresse le premier numéro du National. Tous mes collaborateurs s’unissent à moi pour vous prier de vouloir bien vous considérer, non comme souscripteur, mais comme notre lecteur bénévole. Si dans ce premier article, objet de grand souci pour moi, j’ai réussi à exprimer des opinions que vous approuviez, je serai rassuré et certain de me trouver dans une bonne voie.

« Recevez, monsieur, mes hommages.

« A. Thiers. »

Je reviendrai sur les rédacteurs du National ; je dirai comment je les ai connus ; mais dès à présent je dois mettre à part M. Carrel : supérieur à MM. Thiers et Mignet, il avait la simplicité de se regarder, à l’époque où je me liai avec lui, comme venant après les écrivains qu’il devançait : il soutenait avec son épée les opinions que ces gens de plume dégainaient.

Pendant qu’on se disposait au combat, les préparatifs de l’expédition d’Alger s’achevaient. Le général Bourmont, ministre de la guerre, s’était fait nommer chef de cette expédition : voulut-il se soustraire à la responsabilité du coup d’État qu’il sentait venir ? Cela serait assez probable, d’après ses antécédents et sa finesse ; mais ce fut un malheur pour Charles X. Si le général s’était trouvé à Paris lors de la catastrophe, le portefeuille vacant du ministère de la guerre ne serait pas tombé aux mains de M. de Polignac. Avant de frapper le coup, dans le cas où il y eût consenti, M. de Bourmont eût sans doute rassemblé à Paris toute la garde royale ; il aurait préparé l’argent et les vivres nécessaires pour que le soldat ne manquât de rien.

Notre marine, ressuscitée au combat de Navarin, sortit de ces ports de France, naguère si abandonnés. La rade était couverte de navires qui saluaient la terre en s’éloignant. Des bateaux à vapeur, nouvelle découverte du génie de l’homme, allaient et venaient portant des ordres d’une division à l’autre, comme des sirènes ou comme les aides de camp de l’amiral. Le Dauphin se tenait sur le rivage, où toutes les populations de la ville et des montagnes étaient descendues : lui, qui, après avoir arraché son parent le roi d’Espagne aux mains des révolutions, voyait se lever le jour par qui la chrétienté devait être délivrée, aurait-il pu se croire si près de sa nuit[15] ?

Ils n’étaient plus ces temps où Catherine de Médicis sollicitait du Turc l’investiture de la principauté d’Alger pour Henri III, non encore roi de Pologne ! Alger allait devenir notre fille et notre conquête, sans la permission de personne, sans que l’Angleterre osât nous empêcher de prendre ce château de l’Empereur, qui rappelait Charles-Quint et le changement de sa fortune. C’était une grande joie et un grand bonheur pour les spectateurs français assemblés de saluer, du salut de Bossuet, les généreux vaisseaux prêts à rompre de leur proue la chaîne des esclaves ; victoire agrandie par ce cri de l’aigle de Meaux, lorsqu’il annonçait le succès de l’avenir au grand roi, comme pour le consoler un jour dans sa tombe de la dispersion de sa race :

« Tu céderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton cœur avare : Je tiens la mer sous mes lois et les nations sont ma proie. La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance, mais tu te verras attaqué dans tes murailles comme un oiseau ravissant qu’on irait chercher parmi ses rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. Tu rends déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets, qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. Les pilotes étonnés s’écrient par avance : Qui est semblable à Tyr ? Et toutefois elle s’est tue dans le milieu de la mer[16]. »

Paroles magnifiques, n’avez-vous pu retarder l’écroulement du trône ? Les nations marchent à leurs destinées ; à l’instar de certaines ombres du Dante, il leur est impossible de s’arrêter, même dans le bonheur.

Ces vaisseaux, qui apportaient la liberté aux mers de la Numidie, emportaient la légitimité ; cette flotte sous pavillon blanc, c’était la monarchie qui appareillait, s’éloignant des ports où s’embarqua saint Louis, lorsque la mort l’appelait à Carthage. Esclaves délivrés des bagnes d’Alger, ceux qui vous ont rendus à votre pays ont perdu leur patrie ; ceux qui vous ont arrachés à l’exil éternel sont exilés. Le maître de cette vaste flotte a traversé la mer sur une barque en fugitif, et la France pourra lui dire ce que Cornélie disait à Pompée : « C’est bien une œuvre de ma fortune, non pas de la tienne, que je te vois maintenant réduit à une seule pauvre petite nave, là où tu voulois cingler avec cinq cents voiles. »

Parmi cette foule qui, au rivage de Toulon, suivait des yeux la flotte partant pour l’Afrique, n’avais-je pas des amis ? M. du Plessix[17], frère de mon beau-frère, ne recevait-il pas à son bord une femme charmante, madame Lenormant, qui attendait le retour de l’ami de Champollion[18] ? Qu’est-il résulté de ce vol exécuté en Afrique à tire d’aile ? Écoutons M. de Penhoen[19], mon compatriote : « Deux mois ne s’étaient pas écoulés depuis que nous avions vu ce même pavillon flotter en face de ces mêmes rivages au-dessus de cinq cents navires. Soixante mille hommes étaient alors impatients de l’aller déployer sur le champ de bataille de l’Afrique. Aujourd’hui, quelques malades, quelques blessés se traînant péniblement sur le pont de notre frégate, étaient son unique cortège… Au moment où la garde prit les armes pour saluer comme de coutume le pavillon à son ascension ou à sa chute, toute conversation cessa sur le pont. Je me découvris avec autant de respect que j’eusse pu le faire devant le vieux roi lui-même. Je m’agenouillai au fond du cœur devant la majesté des grandes infortunes dont je contemplais tristement le symbole[20]. »

La session de 1830 s’ouvrit le 2 mars. Le discours du trône faisait dire au roi : « Si de coupables manœuvres suscitent à mon gouvernement des obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas prévoir, je trouverai la force de les surmonter. » Charles X prononça ces mots du ton d’un homme qui, habituellement timide et doux, se trouve par hasard en colère, s’anime au son de sa voix : plus les paroles étaient fortes, plus la faiblesse des résolutions apparaissait derrière[21].

L’adresse en réponse fut rédigée par MM. Étienne et Guizot. Elle disait : « Sire, la charte consacre comme un droit l’intervention du pays dans la délibération des intérêts publics. Cette intervention fait du concours permanent des vues de votre gouvernement avec les vœux du peuple la condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques. Sire, notre loyauté, notre dévouement, nous condamnent à vous dire que ce concours n’existe pas. »

L’adresse fut votée à la majorité de deux cent vingt et une voix contre cent quatre-vingt-une. Un amendement de M. de Lorgeril[22] faisait disparaître la phrase sur le refus du concours. Cet amendement n’obtint que vingt-huit suffrages. Si les deux cent vingt et un avaient pu prévoir le résultat de leur vote, l’adresse eût été rejetée à une immense majorité. Pourquoi la Providence ne lève-t-elle pas quelquefois un coin du voile qui couvre l’avenir ! Elle en donne, il est vrai, un pressentiment à certains hommes ; mais ils n’y voient pas assez clair pour bien s’assurer de la route ; ils craignent de s’abuser, ou, s’ils s’aventurent dans des prédictions qui s’accomplissent, on ne les croit pas. Dieu n’écarte point la nuée du fond de laquelle il agit ; quand il permet de grands maux, c’est qu’il a de grands desseins ; desseins étendus dans un plan général, déroulés dans un profond horizon hors de la portée de notre vue et de l’atteinte de nos générations rapides.

Le roi, en réponse à l’adresse, déclara que sa résolution était immuable, c’est-à-dire qu’il ne renverrait pas M. de Polignac. La dissolution de la Chambre fut résolue : MM. de Peyronnet et de Chantelauze remplacèrent MM. de Chabrol et Courvoisier, qui se retirèrent ; M. Capelle fut nommé ministre du commerce[23]. On avait autour de soi vingt hommes capables d’être ministres ; on pouvait faire revenir M. de Villèle ; on pouvait prendre M. Casimir Périer et le général Sébastiani. J’avais déjà proposé ceux-ci au roi, lorsque, après la chute de M. de Villèle, l’abbé Frayssinous fut chargé de m’offrir le ministère de l’instruction publique. Mais non ; on avait horreur des gens capables. Dans l’ardeur qu’on ressentait pour la nullité, on chercha, comme pour humilier la France, ce qu’elle avait de plus petit afin de le mettre à sa tête. On avait déterré M. Guernon de Ranville, qui pourtant se trouva le plus courageux de la bande ignorée[24], et le Dauphin avait supplié M. de Chantelauze de sauver la monarchie[25].

L’ordonnance de dissolution convoqua les collèges d’arrondissement pour le 23 juin 1830, et les collèges de département pour le 3 de juillet[26], vingt-sept jours seulement avant l’arrêt de mort de la branche aînée.

Les partis, fort animés, poussaient tout à l’extrême : les ultra-royalistes parlaient de donner la dictature à la couronne ; les républicains songeaient à une République avec un Directoire ou sous une Convention. La Tribune[27], journal de ce parti, parut, et dépassa Le National. La grande majorité du pays voulait encore la royauté légitime, mais avec des concessions et l’affranchissement des influences de cour ; toutes les ambitions étaient éveillées, et chacun espérait devenir ministre : les orages font éclore les insectes.

Ceux qui voulaient forcer Charles X à devenir monarque constitutionnel pensaient avoir raison. Ils croyaient des racines profondes à la légitimité ; ils avaient oublié la faiblesse de l’homme ; la royauté pouvait être pressée, le roi ne le pouvait pas : l’individu nous a perdus, non l’institution.

Les députés de la nouvelle Chambre étaient arrivés à Paris ; sur les deux cent vingt et un, deux cent deux avaient été réélus ; l’opposition comptait deux cent soixante-dix voix ; le ministère cent quarante-cinq ; la partie de la couronne était donc perdue. Le résultat naturel était la retraite du ministère : Charles X s’obstina à tout braver, et le coup d’État fut résolu.

Je partis pour Dieppe le 26 juillet, à quatre heures du matin, le jour même où parurent les ordonnances. J’étais assez gai, tout charmé d’aller revoir la mer, et j’étais suivi, à quelques heures de distance, par un effroyable orage. Je soupai et je couchai à Rouen sans rien apprendre, regrettant de ne pouvoir aller visiter Saint-Ouen, et m’agenouiller devant la belle Vierge du musée, en mémoire de Raphaël et de Rome. J’arrivai le lendemain, 27, à Dieppe, vers midi. Je descendis dans l’hôtel où M. le comte de Boissy[28], mon ancien secrétaire de légation, m’avait arrêté un logement. Je m’habillai et j’allai chercher madame Récamier. Elle occupait un appartement dont les fenêtres s’ouvraient sur la grève. J’y passai quelques heures à causer et à regarder les flots. Voici tout à coup venir Hyacinthe ; il m’apporte une lettre que M. de Boissy avait reçue, et qui annonçait les ordonnances avec de grands éloges. Un moment après, entre mon ancien ami Ballanche ; il descendait de la diligence et tenait en main les journaux. J’ouvris le Moniteur et je lus, sans en croire mes yeux, les pièces officielles. Encore un gouvernement qui, de propos délibéré, se jetait du haut des tours de Notre-Dame ! Je dis à Hyacinthe de demander des chevaux, afin de repartir pour Paris. Je remontai en voiture, vers sept heures du soir, laissant mes amis dans l’anxiété. On avait bien, depuis un mois, murmuré quelque chose d’un coup d’État, mais personne n’avait fait attention à ce bruit, qui semblait absurde. Charles X avait vécu des illusions du trône : il se forme autour des princes une espèce de mirage qui les abuse en déplaçant l’objet et en leur faisant voir dans le ciel des paysages chimériques.

J’emportai le Moniteur. Aussitôt qu’il fit jour, le 28, je lus, relus et commentai les ordonnances. Le rapport au roi servant de prolégomènes me frappait de deux manières : les observations sur les inconvénients de la presse étaient justes ; mais, en même temps, l’auteur de ces observations[29] montrait une ignorance complète de l’état de la société actuelle. Sans doute les ministres, depuis 1814, à quelque opinion qu’ils aient appartenu, ont été harcelés par les journaux ; sans doute la presse tend à subjuguer la souveraineté, à forcer la royauté et les Chambres à lui obéir ; sans doute, dans les derniers jours de la Restauration, la presse, n’écoutant que sa passion, a, sans égard aux intérêts et à l’honneur de la France, attaqué l’expédition d’Alger, développé les causes, les moyens, les préparatifs, les chances d’un non-succès ; elle a divulgué les secrets de l’armement, instruit l’ennemi de l’état de nos forces, compté nos troupes et nos vaisseaux, indiqué jusqu’au point de débarquement. Le cardinal de Richelieu et Bonaparte auraient-ils mis l’Europe aux pieds de la France, si l’on eût révélé ainsi d’avance le mystère de leurs négociations, ou marqué les étapes de leurs armées ?

Tout cela est vrai et odieux ; mais le remède ? La presse est un élément jadis ignoré, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans le monde ; c’est la parole à l’état de foudre ; c’est l’électricité sociale. Pouvez-vous faire qu’elle n’existe pas ? Plus vous prétendrez la comprimer, plus l’explosion sera violente. Il faut donc vous résoudre à vivre avec elle, comme vous vivez avec la machine à vapeur. Il faut apprendre à vous en servir, en la dépouillant de son danger, soit qu’elle s’affaiblisse peu à peu par un usage commun et domestique, soit que vous assimiliez graduellement vos mœurs et vos lois aux principes qui régiront désormais l’humanité. Une preuve de l’impuissance de la presse dans certains cas se tire du reproche même que vous lui faites à l’égard de l’expédition d’Alger ; vous l’avez pris, Alger, malgré la liberté de la presse, de même que j’ai fait faire la guerre d’Espagne, en 1823, sous le feu le plus ardent de cette liberté.

Mais ce qui n’est pas tolérable dans le rapport des ministres, c’est cette prétention effrontée, savoir : que le roi a un pouvoir préexistant aux lois. Que signifient alors les constitutions ? pourquoi tromper les peuples par des simulacres de garantie, si le monarque peut à son gré changer l’ordre du gouvernement établi ? Et toutefois les signataires du rapport sont si persuadés de ce qu’ils disent, qu’à peine citent-ils l’article 14[30] au profit duquel j’avais depuis longtemps annoncé que l’on confisquerait la charte ; ils le rappellent, mais seulement pour mémoire, et comme une superfétation de droit dont ils n’avaient pas besoin.

La première ordonnance établit la suppression de la liberté de la presse dans ses diverses parties ; c’est la quintessence de tout ce qui s’était élaboré depuis quinze ans dans le cabinet noir de la police.

La seconde ordonnance refait la loi d’élection. Ainsi, les deux premières libertés, la liberté de la presse et la liberté électorale, étaient radicalement extirpées : elles l’étaient, non par un acte inique et cependant légal, émané d’une puissance législative corrompue, mais par des ordonnances, comme au temps du bon plaisir. Et cinq hommes qui ne manquaient pas de bon sens se précipitaient, avec une légèreté sans exemple, eux, leur maître, la monarchie, la France et l’Europe, dans un gouffre. J’ignorais ce qui se passait à Paris. Je désirais qu’une résistance, sans renverser le trône, eût obligé la couronne à renvoyer les ministres et à retirer les ordonnances. Dans le cas où celles-ci eussent triomphé, j’étais résolu à ne pas m’y soumettre, à écrire, à parler contre ces mesures inconstitutionnelles.

Si les membres du corps diplomatique n’influèrent pas directement sur les ordonnances, ils les favorisèrent de leurs vœux ; l’Europe absolue avait notre charte en horreur. Lorsque la nouvelle des ordonnances arriva à Berlin et à Vienne, et que, pendant vingt-quatre heures, on crut au succès, M. Ancillon s’écria que l’Europe était sauvée, et M. de Metternich témoigna une joie indicible. Bientôt, ayant appris la vérité, ce dernier fut aussi consterné qu’il avait été ravi : il déclara qu’il s’était trompé, que l’opinion était décidément libérale, et il s’accoutumait déjà à l’idée d’une constitution autrichienne.

Les nominations de conseillers d’État qui suivent les ordonnances de juillet jettent quelque jour sur les personnes qui, dans les antichambres, ont pu, par leurs avis ou par leur rédaction, prêter aide aux ordonnances. On y remarque les noms des hommes les plus opposés au système représentatif. Est-ce dans le cabinet même du roi, sous les yeux du monarque, qu’ont été libellés ces documents funestes ? est-ce dans le cabinet de M. de Polignac ? est-ce dans une réunion de ministres seuls, ou assistés de quelques bonnes têtes anticonstitutionnelles ? est-ce sous les plombs, dans quelque séance secrète des Dix, qu’ont été minutés ces arrêts de juillet, en vertu desquels la monarchie légitime a été condamnée à être étranglée sur le Pont des Soupirs ? L’idée était-elle de M. de Polignac seul ? C’est ce que l’histoire ne nous révélera peut-être jamais.

Arrivé à Gisors, j’appris le soulèvement de Paris, et j’entendis des propos alarmants ; ils prouvaient à quel point la charte avait été prise au sérieux par les populations de la France. À Pontoise, on avait des nouvelles plus récentes encore, mais confuses et contradictoires. À Herblay, point de chevaux à la poste. J’attendis près d’une heure. On me conseilla d’éviter Saint-Denis, parce que je trouverais des barricades. À Courbevoie, le postillon avait déjà quitté sa veste à boutons fleurdelisés. On avait tiré le matin sur une calèche qu’il conduisait à Paris par l’avenue des Champs-Élysées. En conséquence, il me dit qu’il ne me mènerait pas par cette avenue, et qu’il irait chercher, à droite de la barrière de l’Étoile, la barrière du Trocadéro. De cette barrière on découvre Paris. J’aperçus le drapeau tricolore flottant ; je jugeai qu’il ne s’agissait pas d’une émeute, mais d’une révolution. J’eus le pressentiment que mon rôle allait changer : qu’étant accouru pour défendre les libertés publiques, je serais obligé de défendre la royauté. Il s’élevait çà et là des nuages de fumée blanche parmi des groupes de maisons. J’entendis quelques coups de canon et des feux de mousqueterie mêlés au bourdonnement du tocsin. Il me sembla que je voyais tomber le vieux Louvre du haut du plateau désert destiné par Napoléon à l’emplacement du palais du roi de Rome. Le lieu de l’observation offrait une de ces consolations philosophiques qu’une ruine apporte à une autre ruine.

Ma voiture descendit la rampe. Je traversai le pont d’Iéna, et je remontai l’avenue pavée qui longe le Champ de Mars. Tout était solitaire. Je trouvai un piquet de cavalerie placé devant la grille de l’École militaire ; les hommes avaient l’air tristes et comme oubliés là. Nous prîmes le boulevard des Invalides et le boulevard du Mont-Parnasse. Je rencontrai quelques passants qui regardaient avec surprise une voiture conduite en poste comme dans un temps ordinaire. Le boulevard d’Enfer était barré par des ormeaux abattus.

Dans ma rue[31], mes voisins me virent arriver avec plaisir : je leur semblais une protection pour le quartier. Madame de Chateaubriand était à la fois bien aise et alarmée de mon retour.

Le jeudi matin, 20 juillet, j’écrivis à madame Récamier, à Dieppe, cette lettre prolongée par des post-scriptum :

« Jeudi matin, 29 juillet 1830.

« Je vous écris sans savoir si ma lettre vous arrivera, car les courriers ne partent plus.

« Je suis entré dans Paris au milieu de la canonnade, de la fusillade et du tocsin. Ce matin, le tocsin sonne encore, mais je n’entends plus les coups de fusil ; il paraît qu’on s’organise, et que la résistance continuera tant que les ordonnances ne seront pas rappelées. Voilà le résultat immédiat (sans parler du résultat définitif) du parjure dont les ministres ont donné le tort, du moins apparent, à la couronne !

« La garde nationale, l’École polytechnique, tout s’en est mêlé. Je n’ai encore vu personne. Vous jugez dans quel état j’ai trouvé madame de Chateaubriand. Les personnes qui, comme elle, ont vu le 10 août et le 2 septembre, sont restées sous l’impression de la terreur. Un régiment, le 5e de ligne, a déjà passé du côté de la charte. Certainement M. de Polignac est bien coupable ; son incapacité est une mauvaise excuse ; l’ambition dont on n’a pas les talents est un crime. On dit la cour à Saint-Cloud, et prête à partir.

« Je ne vous parle pas de moi ; ma position est pénible, mais claire. Je ne trahirai pas plus le roi que la charte, pas plus le pouvoir légitime que la liberté. Je n’ai donc rien à dire et à faire ; attendre et pleurer sur mon pays. Dieu sait maintenant ce qui va arriver dans les provinces ; on parle déjà de l’insurrection de Rouen. D’un autre côté, la congrégation armera les chouans et la Vendée. À quoi tiennent les empires ! Une ordonnance et six ministres sans génie ou sans vertu suffisent pour faire du pays le plus tranquille et le plus florissant le pays le plus troublé et le plus malheureux. »

« Midi.

« Le feu recommence. Il paraît qu’on attaque le Louvre, où les troupes du roi se sont retranchées. Le faubourg que j’habite commence à s’insurger. On parle d’un gouvernement provisoire dont les chefs seraient le général Gérard, le duc de Choiseul et M. de La Fayette.

« Il est probable que cette lettre ne partira pas, Paris étant déclaré en état de siège. C’est le maréchal Marmont qui commande pour le roi. On le dit tué, mais je ne le crois pas. Tâchez de ne pas trop vous inquiéter. Dieu vous protège ! Nous nous retrouverons ! »

« Vendredi.

« Cette lettre était écrite d’hier ; elle n’a pu partir. Tout est fini : la victoire populaire est complète ; le roi cède sur tous les points ; mais j’ai peur qu’on aille maintenant bien au delà des concessions de la couronne. J’ai écrit ce matin à Sa Majesté. Au surplus, j’ai pour mon avenir un plan complet de sacrifices qui me plaît. Nous en causerons quand vous serez arrivée.

« Je vais moi-même mettre cette lettre à la poste et parcourir Paris. »

révolution de juillet.
journée du 26.

Les ordonnances, datées du 25 juillet, furent insérées dans le Moniteur du 26. Le secret en avait été si profondément gardé, que ni le maréchal duc de Raguse, major général de la garde, de service, ni M. Mangin[32], préfet de police, ne furent mis dans la confidence. Le préfet de la Seine[33] ne connut les ordonnances que par le Moniteur, de même que le sous-secrétaire d’État de la guerre[34] ; et néanmoins c’étaient ces divers chefs qui disposaient des différentes forces armées. Le prince de Polignac, chargé par intérim du portefeuille de M. de Bourmont, était si loin de s’occuper de cette minime affaire des ordonnances, qu’il passa la journée du 26 à présider une adjudication au ministère de la guerre.

Le roi partit pour la chasse le 26, avant que le Moniteur fût arrivé à Saint-Cloud, et il ne revint de Rambouillet qu’à minuit.

Enfin le duc de Raguse reçut ce billet de M. de Polignac :

« Votre Excellence a connaissance des mesures extraordinaires que le roi, dans sa sagesse et son sentiment d’amour pour son peuple, a jugé nécessaire de prendre pour le maintien des droits de sa couronne et de l’ordre public. Dans ces importantes circonstances, Sa Majesté compte sur votre zèle pour assurer l’ordre et la tranquillité dans toute l’étendue de votre commandement. »

Cette audace des hommes les plus faibles qui furent jamais, contre cette force qui allait broyer un empire, ne s’explique que par une sorte d’hallucination, résultat des conseils d’une misérable coterie que l’on ne trouva plus au moment du danger. Les rédacteurs des journaux, après avoir consulté MM. Dupin, Odilon Barrot, Barthe et Mérilhou, se résolurent de publier leurs feuilles sans autorisation, afin de se faire saisir et de plaider l’illégalité des ordonnances. Ils se réunirent au bureau du National : M. Thiers rédigea une protestation qui fut signée de quarante-quatre rédacteurs[35], et qui parut, le 27 au matin, dans le National et le Temps.

À la chute du jour quelques députés se réunirent chez M. de Laborde[36]. On convint de se retrouver le lendemain chez M. Casimir Périer. Là parut, pour la première fois, un des trois pouvoirs qui allaient occuper la scène : la monarchie était à la Chambre des députés, l’usurpation au Palais-Royal, la République à l’Hôtel de Ville. Dans la soirée, il se forma des rassemblements au Palais-Royal ; on jeta des pierres à la voiture de M. de Polignac. Le duc de Raguse ayant vu le roi à Saint-Cloud, à son retour de Rambouillet, le roi lui demanda des nouvelles de Paris : « La rente est tombée. — De combien ? dit le Dauphin. — De
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Imp. Dumas Vorxet
SILVIO PELLICO
Garnier frères Éditeurs


trois francs, répondit le maréchal. — Elle remontera, » répartit le Dauphin ; et chacun s’en alla.
journée du 27 juillet.

La journée du 27 commença mal. Le roi investit du commandement de Paris le duc de Raguse : c’était s’appuyer sur la mauvaise fortune. Le maréchal se vint installer à une heure à l’état-major de la garde, place du Carrousel. M. Mangin envoya saisir les presses du National ; M. Carrel résista ; MM. Mignet et Thiers, croyant la partie perdue, disparurent pendant deux jours : M. Thiers alla se cacher dans la vallée de Montmorency, chez une madame de Courchamp[37], parente des deux MM. Béquet[38], dont l’un a travaillé au National, et l’autre au Journal des Débats.

Au Temps, la chose prit un caractère plus sérieux : le véritable héros des journalistes est incontestablement M. Coste.

En 1823, M. Coste dirigeait les Tablettes historiques[39] : accusé par ses collaborateurs d’avoir vendu ce journal, il se battit et reçut un coup d’épée. M. Coste[40] me fut présenté au ministère des affaires étrangères ; en causant avec lui de la liberté de la presse, je lui dis : « Monsieur, vous savez combien j’aime et respecte cette liberté ; mais comment voulez-vous que je la défende auprès de Louis XVIII, quand vous attaquez tous les jours la royauté et la religion ! Je vous supplie, dans votre intérêt et pour me laisser ma force entière, de ne plus saper des remparts aux trois quarts démolis, et qu’en vérité un homme de courage devrait rougir d’attaquer. Faisons un marché : ne vous en prenez plus à quelques vieillards faibles que le trône et le sanctuaire protègent à peine ; je vous livre en échange ma personne. Attaquez-moi soir et matin ; dites de moi tout ce que vous voudrez, jamais je ne me plaindrai ; je vous saurai gré de votre attaque légitime et constitutionnelle contre le ministre, en mettant à l’écart le roi. »

M. Coste m’a conservé de cette entrevue un souvenir d’estime.

Une parade constitutionnelle eut lieu au bureau du Temps entre M. Baude et un commissaire de police[41].

Le procureur du roi de Paris[42] décerna quarante-quatre mandats d’amener contre les signataires de la protestation des journalistes.

Vers deux heures, la fraction monarchique de la révolution se réunit chez M. Périer[43], comme on en était convenu la veille : on ne conclut rien. Les députés s’ajournèrent au lendemain, 28, chez M. Audry de Puyravault. M. Casimir Périer, homme d’ordre et de richesse, ne voulait pas tomber dans les mains populaires ; il ne cessait de nourrir encore l’espoir d’un arrangement avec la royauté légitime ; il dit vivement à M. de Schonen : « Vous nous perdez en sortant de la légalité ; vous nous faites quitter une position superbe. » Cet esprit de légalité était partout ; il se montra dans deux réunions opposées, l’une chez M. Cadet-Gassicourt, l’autre chez le général Gourgaud. M. Périer appartenait à cette classe bourgeoise qui s’était faite héritière du peuple et du soldat. Il avait du courage, de la fixité dans les idées ; il se jeta bravement en travers du torrent révolutionnaire pour le barrer ; mais sa santé préoccupait trop sa vie, et il soignait trop sa fortune. « Que voulez-vous faire d’un homme, me disait M. Decazes, qui regarde toujours sa langue dans une glace ? »

La foule augmentant et commençant à paraître en armes, l’officier de la gendarmerie vint avertir le maréchal de Raguse qu’il n’avait pas assez de monde et qu’il craignait d’être forcé : alors le maréchal fit ses dispositions militaires.

Le 27, il était déjà quatre heures et demie du soir, lorsqu’on reçut dans les casernes l’ordre de prendre les armes. La gendarmerie de Paris, appuyée de quelques détachements de la garde, essaya de rétablir la circulation dans les rues Richelieu et Saint-Honoré. Un de ces détachements fut assailli, dans la rue du Duc-de-Bordeaux[44], d’une grêle de pierres. Le chef de ce détachement évitait de tirer, lorsqu’un coup parti de l’Hôtel Royal, rue des Pyramides, décida la question : il se trouva qu’un M. Folks, habitant de cet hôtel, s’était armé de son fusil de chasse, et avait fait feu sur la garde à travers sa fenêtre. Les soldats répondirent par une décharge sur la maison, et M. Folks tomba mort avec ses deux domestiques. Ainsi ces Anglais, qui vivent à l’abri dans leur île, vont porter les révolutions chez les autres ; vous les trouvez mêlés dans les quatre parties du monde à des querelles qui ne les regardent pas : pour vendre une pièce de calicot, peu leur importe de plonger une nation dans toutes les calamités. Quel droit ce M. Folks avait-il de tirer sur des soldats français ? Était-ce la constitution de la Grande-Bretagne que Charles X avait violée ? Si quelque chose pouvait flétrir les combats de juillet, ce serait d’avoir été engagés par la balle d’un Anglais[45].

Ces premiers combats, qui dans la journée du 27 n’avaient guère commencé que vers les cinq heures du soir, cessèrent avec le jour. Les armuriers cédèrent leurs armes à la foule, les réverbères furent brisés ou restèrent sans être allumés ; le drapeau tricolore se hissa dans les ténèbres au haut des tours de Notre-Dame : l’envahissement des corps de garde, la prise de l’arsenal et des poudrières, le désarmement des fusiliers sédentaires, tout cela s’opéra sans opposition au lever du jour le 28, et tout était fini à huit heures.

Le parti démocratique et prolétaire de la révolution, en blouse ou demi-nu, était sous les armes ; il ne ménageait pas sa misère et ses lambeaux. Le peuple, représenté par des électeurs qu’il s’était choisis dans divers attroupements, était parvenu à faire convoquer une assemblée chez M. Cadet-Gassicourt.

Le parti de l’usurpation ne se montrait pas encore : son chef, caché hors de Paris, ne savait s’il irait à Saint-Cloud ou au Palais-Royal. Le parti bourgeois ou de la monarchie, les députés, délibérait et répugnait à se laisser entraîner au mouvement.

M. de Polignac se rendit à Saint-Cloud et fit signer au roi, le 28, à cinq heures du matin, l’ordonnance qui mettait Paris en état de siège.

journée militaire du 28 juillet.

Les groupes s’étaient reformés le 28 plus nombreux ; au cri de : Vive la charte ! qui se faisait encore entendre se mêlait déjà le cri de Vive la liberté ! à bas les Bourbons ! On criait aussi : Vive l’empereur ! vive le prince Noir ! mystérieux prince des ténèbres qui apparaît à l’imagination populaire dans toutes les révolutions. Les souvenirs et les passions étaient descendus ; on abattait et l’on brûlait les armes de France ; on les attachait à la corde des lanternes cassées ; on arrachait les plaques fleurdelisées des conducteurs de diligences et des facteurs de la poste ; les notaires retiraient leurs panonceaux, les huissiers leurs rouelles, les voituriers leurs estampilles, les fournisseurs de la cour leurs écussons. Ceux qui jadis avaient recouvert les aigles napoléoniennes peintes à l’huile de lis bourboniens détrempés à la colle n’eurent besoin que d’une éponge pour nettoyer leur loyauté : avec un peu d’eau on efface aujourd’hui la reconnaissance et les empires.

Le maréchal de Raguse écrivit au roi qu’il était urgent de prendre des moyens de pacification, et que demain, 29, il serait trop tard. Un envoyé du préfet de police était venu demander au maréchal s’il était vrai que Paris fût déclaré en état de siège : le maréchal, qui n’en savait rien, parut étonné ; il courut chez le président du conseil ; il y trouva les ministres assemblés[46], et M. de Polignac lui remit l’ordonnance. Parce que l’homme qui avait foulé le monde aux pieds avait mis des villes et des provinces en état de siège, Charles X avait cru pouvoir l’imiter. Les ministres déclarèrent au maréchal qu’ils allaient venir s’établir à l’état-major de la garde.

Aucun ordre n’étant arrivé de Saint-Cloud, à neuf heures du matin, le 28, lorsqu’il n’était plus temps de tout garder, mais de tout reprendre, le maréchal fit sortir des casernes les troupes qui s’étaient déjà en partie montrées la veille. On n’avait pris aucune précaution pour faire arriver des vivres au Carrousel, quartier général. La manutention, qu’on avait oublié de faire suffisamment garder, fut enlevée. M. le duc de Raguse, homme d’esprit et de mérite, brave soldat, savant, mais malheureux général, prouva pour la millième fois qu’un génie militaire est insuffisant aux troubles civils : le premier officier de police eût mieux su ce qu’il y avait à faire que le maréchal. Peut-être aussi son intelligence fut-elle paralysée par ses souvenirs ; il resta comme étouffé sous le poids de la fatalité de son nom.

Le maréchal qui n’avait qu’une poignée d’hommes, conçut un plan pour l’exécution duquel il lui aurait fallu trente mille soldats. Des colonnes étaient désignées pour de grandes distances, tandis qu’une autre s’emparerait de l’Hôtel de Ville. Les troupes, après avoir achevé leur mouvement pour faire régner l’ordre de toutes parts, devaient converger à la maison commune. Le Carrousel demeurait le quartier général : les ordres en sortaient, et les renseignements y aboutissaient. Un bataillon de Suisses, pivotant sur le marché des Innocents, était chargé d’entretenir la communication entre les forces du centre et celles qui circulaient à la circonférence. Les soldats de la caserne Popincourt s’apprêtaient par différents rameaux à descendre sur les points où ils pouvaient être appelés. Le général Latour-Maubourg[47] était logé aux Invalides. Quand il vit l’affaire mal engagée, il proposa de recevoir les régiments dans l’édifice de Louis XIV ; il assurait qu’il les pouvait nourrir, et défiait les Parisiens de le forcer. Il n’avait pas impunément laissé ses membres sur les champs de bataille de l’Empire, et les redoutes de Borodino savaient qu’il tenait parole. Mais qu’importaient l’expérience et le courage d’un vétéran mutilé ? On n’écouta point ses conseils.

Sous le commandement du comte de Saint-Chamans[48], la première colonne de la garde partit de la Madeleine pour suivre les boulevards jusqu’à la Bastille. Dès les premiers pas, un peloton que commandait M. Sala[49] fut attaqué ; l’officier royaliste repoussa vivement l’attaque. À mesure qu’on avançait, les postes de communication laissés sur la route, trop faibles et trop éloignés les uns des autres, étaient coupés par le peuple et séparés les uns des autres par des abatis d’arbres et des barricades. Il y eut une affaire sanglante aux portes Saint-Denis et Saint-Martin. M. de Saint-Chamans, passant sur le théâtre des exploits futurs de Fieschi, rencontra, à la place de la Bastille, des groupes nombreux de femmes et d’hommes. Il les invita à se disperser, en leur distribuant quelque argent[50] ; mais on ne cessait de tirer des maisons environnantes. Il fut obligé de renoncer à rejoindre l’Hôtel de Ville par la rue Saint-Antoine, et, après avoir traversé le pont d’Austerlitz, il regagna le Carrousel le long des boulevards du sud. Turenne devant la Bastille non encore démolie avait été plus heureux pour la mère de Louis XIV enfant.

La colonne chargée d’occuper l’Hôtel de Ville[51] suivit les quais des Tuileries, du Louvre et de l’École, passa la moitié du Pont-Neuf, prit le quai de l’Horloge, le Marché-aux-Fleurs, et se porta à la place de Grève par le pont Notre-Dame. Deux pelotons de la garde firent une diversion en filant jusqu’au nouveau pont suspendu. Un bataillon du 15e léger appuyait la garde, et devait laisser deux pelotons sur le Marché-aux-Fleurs.

On se battit au passage de la Seine sur le pont Notre-Dame. Le peuple, tambour en tête, aborda bravement la garde. L’officier qui commandait l’artillerie royale fit observer à la masse populaire quelle s’exposait inutilement, et que, n’ayant pas de canons, elle serait foudroyée sans aucune chance de succès. La plèbe s’obstina ; l’artillerie fit feu. Les soldats inondèrent les quais et la place de Grève, où débouchèrent par le pont d’Arcole deux autres pelotons de la garde. Ils avaient été obligés de forcer des rassemblements d’étudiants du faubourg Saint-Jacques. L’Hôtel de Ville fut occupé.

Une barricade s’élevait à l’entrée de la rue du Mouton : une brigade de Suisses emporta cette barricade ; le peuple, se ruant des rues adjacentes, reprit son retranchement avec de grands cris. La barricade resta finalement à la garde.

Dans tous ces quartiers pauvres et populaires, on combattit instantanément, sans arrière-pensée : l’étourderie française, moqueuse, insouciante, intrépide, était montée au cerveau de tous ; la gloire a, pour notre nation, la légèreté du vin de Champagne. Les femmes, aux croisées, encourageaient les hommes dans la rue ; des billets promettaient le bâton de maréchal au premier colonel qui passerait au peuple ; des groupes marchaient au son d’un violon. C’étaient des scènes tragiques et bouffonnes, des spectacles de tréteaux et de triomphe : on entendait des éclats de rire et des jurements au milieu des coups de fusil, du sourd mugissement de la foule, à travers des masses de fumée. Pieds nus, bonnet de police en tête, des charretiers improvisés conduisaient, avec un laisser-passer de chefs inconnus, des convois de blessés parmi les combattants qui se séparaient.

Dans les quartiers riches régnait un autre esprit. Les gardes nationaux, ayant repris les uniformes dont on les avait dépouillés, se rassemblaient en grand nombre à la mairie du 1er arrondissement pour maintenir l’ordre. Dans ces combats, la garde souffrait plus que le peuple, parce qu’elle était exposée au feu des ennemis invisibles qui étaient dans les maisons. D’autres nommeront les vaillants des salons qui, reconnaissant des officiers de la garde, s’amusaient à les abattre, en sûreté qu’ils étaient derrière un volet ou une cheminée. Dans la rue, l’animosité de l’homme de peine ou du soldat n’allait pas au delà du coup porté : blessé, on se secourait mutuellement. Le peuple sauva plusieurs victimes. Deux officiers, M. de Goyon et M. Rivaux, après une défense héroïque, durent la vie à la générosité des vainqueurs. Un capitaine de la garde, Kaumann, reçoit un coup de barre de fer sur la tête : étourdi et les yeux sanglants, il relève avec son épée les baïonnettes de ses soldats qui mettaient en joue l’ouvrier.

La garde était remplie des grenadiers de Bonaparte. Plusieurs officiers perdirent la vie, entre autres le lieutenant Noirot, d’une bravoure extraordinaire, qui avait reçu du prince Eugène la croix de la Légion d’honneur, en 1813, pour un fait d’armes accompli dans une des redoutes de Caldiera. Le colonel de Pleineselve, blessé mortellement à la porte Saint-Martin, avait été aux guerres de l’Empire, en Hollande, en Espagne, à la grande armée et dans la garde impériale. À la bataille de Leipzig, il fit prisonnier de sa propre main le général autrichien Merfeld. Porté par ses soldats à l’hôpital du Gros-Caillou, il ne voulut être pansé que le dernier des blessés de juillet. Le docteur Larrey[52], qui l’avait rencontré sur d’autres champs de bataille, lui amputa la cuisse ; il était trop tard pour le sauver. Heureux ces nobles adversaires, qui avaient vu tant de boulets passer sur leur tête, s’ils ne succombèrent pas sous la balle de quelques-uns de ces forçats libérés que la justice a retrouvés depuis la victoire dans les rangs des vainqueurs ! Ces galériens n’ont pu polluer le triomphe national républicain ; ils n’ont été nuisibles qu’à la royauté de Louis-Philippe. Ainsi s’abîmèrent obscurément dans les rues de Paris les restes de ces soldats fameux, échappés au canon de la Moskowa, de Lutzen et de Leipzig : nous massacrions, sous Charles X, ces braves que nous avions tant admirés sous Napoléon. Il ne leur manquait qu’un homme : cet homme avait disparu à Sainte-Hélène.

Au tomber de la nuit, un sous-officier déguisé vint apporter l’ordre aux troupes de l’Hôtel de Ville de se replier sur les Tuileries. La retraite était rendue hasardeuse à cause des blessés que l’on ne voulait pas abandonner, et de l’artillerie difficile à passer à travers les barricades. Elle s’opéra cependant sans accident. Lorsque les troupes revinrent des différents quartiers de Paris, elles croyaient le roi et le dauphin arrivés de leur coté comme elles : cherchant en vain des yeux le drapeau blanc sur le pavillon de l’Horloge, elles firent entendre le langage énergique des camps.

Il n’est pas vrai, comme on le voit, que l’Hôtel de Ville ait été pris par la garde sur le peuple, et repris sur la garde par le peuple. Quand la garde y entra, elle n’éprouva aucune résistance, car il n’y avait personne, le préfet même était parti. Ces vantances affaiblissent et font mettre en doute les vrais périls. La garde fut mal engagée dans des rues tortueuses ; la ligne, par son espèce de neutralité d’abord, et ensuite par sa défection, acheva le mal que des dispositions belles en théorie, mais peu exécutables en pratique, avaient commencé. Le 50e de ligne était arrivé pendant le combat à l’Hôtel de Ville ; harassé de fatigue, on se hâta de le retirer dans l’enceinte de l’hôtel, et il prêta à des camarades épuisés ses entières et inutiles cartouches.

Le bataillon suisse resté au marché des Innocents fut dégagé par un autre bataillon suisse : ils vinrent l’un et l’autre aboutir au quai de l’École, et stationnèrent dans le Louvre,

Au reste, les barricades sont des retranchements qui appartiennent au génie parisien : on les retrouve dans tous nos troubles, depuis Charles V jusqu’à nos jours.

« Le peuple voyant ces forces disposées par les rues, dit L’Estoile, commença à s’esmouvoir, et se firent les barricades en la manière que tous sçavent : plusieurs Suisses furent tués, qui furent enterrés en une fosse faicte au parvis de Notre-Dame ; le duc de Guyse passant par les rues, c’estoit à qui crieroit le plus haut : Vive Guyse ! et lui, baissant son grand chapeau, leur dict : Mes amis, c’est assez ; messieurs, c’est trop ; criez vive le roi ! »

Pourquoi nos dernières barricades, dont le résultat a été puissant, gagnent-elles si peu à être racontées, tandis que les barricades de 1588, qui ne produisirent presque rien, sont si intéressantes à lire ? Cela tient à la différence des siècles et des personnages : le xvie siècle menait tout devant lui ; le xixe a laissé tout derrière : M. de Puyravault n’est pas encore le Balafré.

journée civile du 28 juillet.

Durant qu’on livrait ces combats, la révolution civile et politique suivait parallèlement la révolution militaire. Les soldats détenus à l’Abbaye furent mis en liberté ; les prisonniers pour dettes, à Sainte-Pélagie, s’échappèrent, et les condamnés pour fautes politiques furent élargis : une révolution est un jubilé ; elle absout de tous les crimes, en en permettant de plus grands.

Les ministres tinrent conseil à l’état-major : ils résolurent de faire arrêter, comme chefs du mouvement, MM. Laffitte, La Fayette, Gérard, Marchais, Salverte et Audry de Puyravault ; le maréchal en donna l’ordre ; mais, quand plus tard ils furent députés vers lui, il ne crut pas de son honneur de mettre son ordre à exécution.

Une réunion du parti monarchique, composée de pairs et de députés, avait eu lieu chez M. Guizot : le duc de Broglie s’y trouva ; MM. Thiers et Mignet, qui avaient reparu, et M. Carrel, quoique ayant d’autres idées, s’y rendirent. Ce fut là que le parti de l’usurpation prononça le nom du duc d’Orléans pour la première fois[53]. M. Thiers et M. Mignet, allèrent chez le général Sébastiani lui parler du prince. Le général répondit d’une manière évasive ; le duc d’Orléans, assura-t-il, ne l’avait jamais entretenu de pareils desseins et ne l’avait autorisé à rien.

Vers midi, toujours dans la journée du 28, la réunion générale des députés eut lieu chez M. Audry de Puyravault[54]. M. de La Fayette, chef du parti républicain, avait rejoint Paris le 27 ; M. Laffitte, chef du parti orléaniste, n’arriva que dans la nuit du 27 au 28 ; il se rendit au Palais-Royal, où il ne trouva personne ; il envoya à Neuilly : le roi en herbe n’y était pas.

Chez M. de Puyravault, on discuta le projet d’une protestation contre les ordonnances. Cette protestation, plus que modérée, laissait entières les grandes questions.

M. Casimir Périer fut d’avis de dépêcher vers le duc de Raguse ; tandis que les cinq députés choisis se préparaient à partir, M. Arago[55] était chez le maréchal : il s’était décidé, sur un billet de madame de Boigne, à devancer les commissaires. Il représenta au maréchal la nécessité de mettre un terme aux malheurs de la capitale. M. de Raguse alla prendre langue chez M. de Polignac ; celui-ci, instruit de l’hésitation des troupes, déclara que si elles passaient au peuple, on tirerait sur elles comme sur les insurgés. Le général de Tromelin[56] témoin de ces conversations, s’emporta contre le général d’Ambrugeac[57]. Alors arriva la députation. M. Laffitte porta la parole : « Nous venons, dit-il vous demander d’arrêter l’effusion du sang. Si le combat se prolongeait, il entraînerait non-seulement les plus cruelles calamités, mais une véritable révolution. » Le maréchal se renferma dans une question d’honneur militaire, prétendant que le peuple devait, le premier, cesser le combat ; il ajouta néanmoins ce post-scriptum à une lettre qu’il écrivit au roi : « Je pense qu’il est urgent que Votre Majesté profite sans retard des ouvertures qui lui sont faites. »

L’aide de camp du duc de Raguse, le colonel Komierowski, introduit dans le cabinet du roi à Saint-Cloud, lui remit la lettre ; le roi lui dit : « Je lirai cette lettre. » Le colonel se retira et attendit les ordres ; voyant qu’ils n’arrivaient pas, il pria M. le duc de Duras d’aller chez le roi les demander. Le duc répondit que, d’après l’étiquette, il lui était impossible d’entrer dans le cabinet. Enfin, rappelé par le roi, M. Komierowski fut chargé d’enjoindre au maréchal de tenir bon.

Le général Vincent accourut de son côté à Saint-Cloud ; ayant forcé la porte qu’on lui refusait, il dit au roi que tout était perdu : « Mon cher, répondit Charles X, vous êtes un bon général, mais vous n’entendez rien à cela. »

journée militaire du 29 juillet.

Le 29 vit paraître de nouveaux combattants : les élèves de l’École polytechnique, en correspondance avec un de leurs anciens camarades, M. Charras[58], forcèrent la consigne et envoyèrent quatre d’entre eux, MM. Lothon, Berthelin, Pinsonnière et Tourneux, offrir leurs services à MM. Laffitte, Périer et La Fayette. Ces jeunes gens, distingués par leurs études, s’étaient déjà fait connaître aux alliés, lorsque ceux-ci se présentèrent devant Paris en 1814 ; dans les trois jours, ils devinrent les chefs du peuple, qui les mit à sa tête avec une parfaite simplicité. Les uns se rendirent sur la place de l’Odéon, les autres au Palais-Royal et aux Tuileries.

L’ordre du jour publié le 29 au matin offensa la garde : il annonçait que le roi, voulant témoigner sa satisfaction à ses braves serviteurs, leur accordait un mois et demi de paye ; inconvenance que le soldat français ressentit : c’était le mesurer à la taille de ces Anglais qui ne marchent pas ou s’insurgent, s’ils n’ont pas touché leur solde.

Dans la nuit du 28 au 29, le peuple dépava les rues de vingt pas en vingt pas, et le lendemain, au lever du jour, il y avait quatre mille barricades élevées dans Paris.

Le Palais-Bourbon était gardé par la ligne, le Louvre par deux bataillons suisses, la rue de la Paix, la place Vendôme et la rue Castiglione par le 5e et le 53e de ligne. Il était arrivé de Saint-Denis, de Versailles et de Rueil, à peu près douze cents hommes d’infanterie.

La position militaire était meilleure : les troupes se trouvaient plus concentrées, et il fallait traverser de grands espaces vides pour arriver jusqu’à elles. Le général Exelmans[59], qui jugea bien ces dispositions, vint à onze heures mettre sa valeur et son expérience à la disposition du maréchal de Raguse, tandis que de son coté le général Pajol[60] se présentait aux députés pour prendre le commandement de la garde nationale.

Les ministres eurent l’idée de convoquer la cour royale aux Tuileries, tant ils vivaient hors du moment où ils se trouvaient ! Le maréchal pressait le président du conseil de rappeler les ordonnances. Pendant leur entretien, on demande M. de Polignac ; il sort et rentre avec M. Bertier[61], fils de la première victime sacrifiée en 1789. Celui-ci, ayant parcouru Paris, affirmait que tout allait au mieux pour la cause royale : c’est une chose fatale que ces races qui ont droit à la vengeance, jetées à la tombe dans nos premiers troubles, et évoquées par nos derniers malheurs. Ces malheurs n’étaient plus des nouveautés ; depuis 1793, Paris était accoutumé à voir passer les événements et les rois.

Tandis que, au rapport des royalistes, tout allait si bien, on annonce la défection du 5e et du 53e de ligne qui fraternisaient avec le peuple.

Le duc de Raguse fit proposer une suspension d’armes : elle eut lieu sur quelques points et ne fut pas exécutée sur d’autres. Le maréchal avait envoyé chercher un des deux bataillons suisses stationnés dans le Louvre. On lui dépêcha celui des deux bataillons qui garnissait la colonnade. Les Parisiens, voyant cette colonnade déserte, se rapprochèrent des murs et entrèrent par les fausses portes qui conduisent du jardin de l’Infante dans l’intérieur ; ils gagnèrent les croisées et firent feu sur le bataillon arrêté dans la cour. Sous la terreur du souvenir du 10 août, les Suisses se ruèrent du palais et se jetèrent dans leur troisième bataillon placé en présence des postes parisiens, mais avec lequel la suspension d’armes était observée. Le peuple, qui du Louvre avait atteint la galerie du Musée, commença de tirer du milieu des chefs-d’œuvre sur les lanciers alignés au Carrousel. Les postes parisiens, entraînés par cet exemple, rompirent la suspension d’armes. Précipités sous l’Arc de Triomphe, les Suisses poussent les lanciers au portique du pavillon de l’Horloge et débouchent pêle-mêle dans le jardin des Tuileries. Le jeune Farcy fut frappé à mort dans cette échauffourée[62] : son nom est inscrit au coin du café où il est tombé ; une manufacture de betteraves existe aujourd’hui aux Thermopyles. Les Suisses eurent trois ou quatre soldats tués ou blessés : ce peu de morts s’est changé en une effroyable boucherie.

Le peuple entra dans les Tuileries avec MM. Thomas, Bastide, Guinard, par le guichet du Pont-Royal. Un drapeau tricolore fut planté sur le pavillon de l’Horloge, comme au temps de Bonaparte, apparemment en mémoire de la liberté. Des meubles furent déchirés, des tableaux hachés de coups de sabre ; on trouva dans des armoires le journal des chasses du roi et les beaux coups exécutés contre les perdrix : vieil usage des gardes-chasse de la monarchie. On plaça un cadavre sur le trône vide, dans la salle du Trône : cela serait formidable si les Français, aujourd’hui, ne jouaient continuellement au drame. Le musée d’artillerie, à Saint-Thomas-d’Aquin, était pillé, et les siècles passaient le long du fleuve, sous le casque de Godefroy de Bouillon, et avec la lance de François ier.

Alors le duc de Baguse quitta le quartier général, abandonnant cent vingt mille francs en sacs. Il sortit par la rue de Rivoli et rentra dans le jardin des Tuileries. Il donna l’ordre aux troupes de se retirer, d’abord aux Champs-Élysées, et ensuite jusqu’à l’Étoile. On crut que la paix était faite, que le Dauphin arrivait ; on vit quelques voitures des écuries et un fourgon traverser la place Louis XV : c’étaient les ministres s’en allant après leurs œuvres.

Arrivé à l’Étoile, Marmont reçut une lettre : elle lui annonçait que le roi avait donné à M. le Dauphin le commandement en chef des troupes, et que lui, maréchal, servirait sous ses ordres.

Une compagnie du 3e de la garde avait été oubliée dans la maison d’un chapelier, rue de Rohan ; après une longue résistance, la maison fut emportée. Le capitaine Meunier, atteint de trois coups de feu, sauta de la fenêtre d’un troisième étage, tomba sur un toit au-dessous, et fut transporté à l’hôpital du Gros-Caillou : il a survécu. La caserne Babylone, assaillie entre midi et une heure par trois élèves de l’École polytechnique, Vaneau, Lacroix et Ouvrier, n’était gardée que par un dépôt de recrues suisses d’environ une centaine d’hommes ; le major Dufay, Français d’origine, les commandait : depuis trente ans il servait parmi nous ; il avait été acteur dans les hauts faits de la République et de l’Empire. Sommé de se rendre, il refusa toute condition et s’enferma dans la caserne. Le jeune Vaneau périt. Des sapeurs-pompiers mirent le feu à la porte de la caserne ; la porte s’écroula ; aussitôt, par cette bouche enflammée, sort le major Dufay, suivi de ses montagnards, baïonnette en avant ; il tombe atteint de la mousquetade d’un cabaretier voisin ; sa mort protégea ses recrues suisses ; ils rejoignirent les différents corps auxquels ils appartenaient[63].

journée civile du 29 juillet.

M. le duc de Mortemart[64] était arrivé à Saint-Cloud le mercredi 28, à dix heures du soir, pour prendre son service comme capitaine des cent-suisses : il ne put parler au roi que le lendemain. À onze heures, le 20, il fit quelques tentatives auprès de Charles X, afin de l’engager à rappeler les ordonnances ; le roi lui dit : « Je ne veux pas monter en charrette comme mon frère ; je ne reculerai pas d’un pied. » Quelques minutes après, il allait reculer d’un royaume.

Les ministres étaient arrivés : MM. de Sémonville, d’Argout[65], Vitrolles, se trouvaient là. M. de Sémonville raconte qu’il eut une longue conversation avec le roi ; qu’il ne parvint à l’ébranler dans sa résolution qu’après avoir passé par son cœur en lui parlant des dangers de madame la Dauphine. Il lui dit : « Demain, à midi, il n’y aura plus ni roi, ni dauphin, ni duc de Bordeaux. » Et le roi lui répondit : « Vous me donnerez bien jusqu’à une heure. » Je ne crois pas un mot de tout cela. La hâblerie est notre défaut : interrogez un Français et fiez-vous à ses récits, il aura toujours tout fait. Les ministres entrèrent chez le roi après M. de Sémonville ; les ordonnances furent rapportées, le ministère dissous, M. de Mortemart nommé président du nouveau conseil.

Dans la capitale, le parti républicain venait enfin de déterrer un gîte. M. Baude (l’homme de la parade des bureaux du Temps), en courant les rues, n’avait trouvé l’Hôtel de Ville occupé que par deux hommes, M. Dubourg et M. Zimmer. Il se dit aussitôt l’envoyé d’un gouvernement provisoire qui s’allait venir installer. Il fit appeler les employés de la Préfecture ; il leur ordonna de se mettre au travail, comme si M. de Chabrol était présent. Dans les gouvernements devenus machines, les poids sont bientôt remontés, chacun accourt pour se nantir des places délaissées : qui se fit secrétaire général, qui chef de division, qui se donna la comptabilité, qui se nomma au personnel et distribua ce personnel entre ses amis ; il y en eut qui firent apporter leur lit afin de ne pas désemparer, et d’être à même de sauter sur la place qui viendrait à vaquer. M. Dubourg, surnommé le général[66], et M. Zimmer, étaient censés les chefs de la partie militaire du gouvernement provisoire. M. Baude[67], représentant le civil de ce gouvernement inconnu, prit des arrêtés et fit des proclamations. Cependant on avait vu des affiches provenant du parti républicain, et portant création d’un autre gouvernement, composé de MM. de La Fayette, Gérard[68] et Choiseul[69]. On ne s’explique guère l’association du dernier nom avec les deux autres ; aussi M. de Choiseul a-t-il protesté. Ce vieillard libéral, qui, pour faire le vivant, se tenait roide comme un mort, émigré et naufragé à Calais, ne retrouva pour foyer paternel, en rentrant en France, qu’une loge à l’Opéra.

À trois heures du soir, nouvelle confusion. Un ordre du jour convoqua les députés réunis à Paris, à l’Hôtel de Ville, pour y conférer sur les mesures à prendre. Les maires devaient être rendus à leurs mairies ; ils devaient aussi envoyer un de leurs adjoints à l’Hôtel de Ville, afin d’y composer une commission consultative. Cet ordre du jour était signé : J. Baude, pour le gouvernement provisoire, et colonel Zimmer, par ordre du général Dubourg. Cette audace de trois personnes, qui parlent au nom d’un gouvernement qui n’existait qu’affiché par lui-même au coin des rues, prouve la rare intelligence des Français en révolution : de pareils hommes sont évidemment les chefs destinés à mener les autres peuples. Quel malheur qu’en nous délivrant d’une pareille anarchie, Bonaparte nous eût ravi la liberté !

Les députés s’étaient rassemblés chez M. Laffitte[70]. M. de La Fayette, reprenant 1789, déclara qu’il reprenait aussi le commandement de la garde nationale. On applaudit, et il se rendit à l’Hôtel de Ville. Les députés nommèrent une commission municipale composée de cinq membres, MM. Casimir Périer, Laffitte, de Lobau, de Schonen et Audry de Puyravault. M. Odilon Barrot fut élu secrétaire de cette commission, qui s’installa à l’Hôtel de Ville, comme avait fait M. de La Fayette. Tout cela siégea pêle-mêle auprès du gouvernement provisoire de M. Dubourg. M. Mauguin, envoyé en mission vers la commission, resta avec elle. L’ami de Washington fit enlever le drapeau noir arboré sur l’Hôtel de Ville par l’invention de M. Dubourg.

À huit heures et demie du soir débarquèrent de Saint-Cloud M. de Sémonville, M. d’Argout et M. de Vitrolles. Aussitôt qu’ils avaient appris à Saint-Cloud le rappel des ordonnances, le renvoi des anciens ministres et la nomination de M. Mortemart à la présidence du conseil, ils étaient accourus à Paris. Ils se présentèrent en qualité de mandataires du roi devant la commission municipale. M. Mauguin demanda au grand référendaire s’il avait des pouvoirs écrits ; le grand référendaire répondit qu’il n’y avait pas pensé. La négociation des officieux commissaires finit là.

Instruit à la réunion Laffitte de ce qui s’était fait à Saint-Cloud, M. Laffitte signa un laisser-passer pour M. de Mortemart, ajoutant que les députés assemblés chez lui l’attendraient jusqu’à une heure du matin. Le noble duc n’étant pas arrivé, les députés se retirèrent.

M. Laffitte, resté seul avec M. Thiers, s’occupa du duc d’Orléans et des proclamations à faire. Cinquante ans de révolution en France avaient donné aux hommes de pratique la facilité de réorganiser des gouvernements, et aux hommes de théorie l’habitude de ressemeler des chartes, de préparer les machines et les bers avec lesquels s’enlèvent et sur lesquels glissent ces gouvernements.

Cette journée du 29, lendemain de mon retour à Paris, ne fut pas pour moi sans occupation. Mon plan était arrêté : je voulais agir, mais je ne le voulais que sur un ordre écrit de la main du roi, et qui me donnât les pouvoirs nécessaires pour parler aux autorités du moment ; me mêler de tout et ne rien faire ne me convenait pas. J’avais raisonné juste, témoin l’affront essuyé par MM. d’Argout, Sémonville et Vitrolles.

J’écrivis donc à Charles X à Saint-Cloud. M. de Givré se chargea de porter ma lettre. Je priais le roi de m’instruire de sa volonté. M. de Givré revint les mains vides. Il avait remis ma lettre à M. le duc de Duras, qui l’avait remise au roi, lequel me faisait répondre qu’il avait nommé M. de Mortemart son premier ministre, et qu’il m’invitait à m’entendre avec lui. Le noble duc, où le trouver ? Je le cherchai vainement le 29 au soir.

Repoussé de Charles X, ma pensée se porta vers la Chambre des pairs ; elle pouvait, en qualité de cour souveraine, évoquer le procès et juger le différend. S’il n’y avait pas sûreté pour elle dans Paris, elle était libre de se transporter à quelque distance, même auprès du roi, et de prononcer de là un grand arbitrage. Elle avait des chances de succès ; il y en a toujours dans le courage. Après tout, en succombant, elle aurait subi une défaite utile aux principes. Mais aurais-je trouvé dans cette Chambre vingt hommes prêts à se dévouer ? Sur ces vingt hommes, y en avait-il quatre qui fussent d’accord avec moi sur les libertés publiques ?

Les assemblées aristocratiques règnent glorieusement lorsqu’elles sont souveraines et seules investies, de droit et de fait, de la puissance : elles offrent les plus fortes garanties, mais, dans les gouvernements mixtes, elles perdent leur valeur et sont misérables quand arrivent les grandes crises… Faibles contre le roi, elles n’empêchent pas le despotisme ; faibles contre le peuple, elles ne préviennent pas l’anarchie. Dans les commotions publiques, elles ne rachètent leur existence qu’au prix de leurs parjures ou de leur esclavage. La Chambre des lords sauva-t-elle Charles ier ? sauva-t-elle Richard Cromwell, auquel elle avait prêté serment ? Sauva-t-elle Jacques II ? Sauvera-t-elle aujourd’hui les princes de Hanovre ? Se sauvera-t-elle elle-même ? Ces prétendus contre-poids aristocratiques ne font qu’embarrasser la balance, et seront jetés tôt ou tard hors du bassin. Une aristocratie ancienne et opulente, ayant l’habitude des affaires, n’a qu’un moyen de garder le pouvoir quand il lui échappe : c’est de passer du Capitole au Forum, et de se placer à la tête du nouveau mouvement, à moins qu’elle ne se croie encore assez forte pour risquer la guerre civile.

Pendant que j’attendais le retour de M. de Givré, je fus assez occupé à défendre mon quartier. La banlieue et les carriers de Montrouge affluaient par la barrière d’Enfer. Les derniers ressemblaient à ces carriers de Montmartre, qui causèrent de si grandes alarmes à mademoiselle de Mornay lorsqu’elle fuyait les massacres de la Saint-Barthélémy. En passant devant la communauté des missionnaires, située dans ma rue, ils y entrèrent : une vingtaine de prêtres furent obligés de se sauver ; le repaire de ces fanatiques fut philosophiquement pillé, leurs lits et leurs livres brûlés dans la rue[71]. On n’a point parlé de cette misère. Avait-on à s’embarrasser de ce que la prêtraille pouvait avoir perdu ? Je donnai l’hospitalité à sept ou huit fugitifs ; ils restèrent plusieurs jours cachés sous mon toit. Je leur obtins des passe-ports par l’intermédiaire de mon voisin, M. Arago[72], et ils allèrent ailleurs prêcher la parole de Dieu. « La fuite des saints a souvent été utile aux peuples, utilis populis fuga sanctorum. »

La commission municipale, établie à l’Hôtel de Ville, nomma le baron Louis commissaire provisoire aux finances, M. Baude à l’intérieur, M. Mérilhou[73] à la justice, M. Chardel[74] aux postes, M. Marchal[75] au télégraphe, M. Bavoux[76] à la police, M. de Laborde à la préfecture de la Seine. Ainsi le gouvernement provisoire volontaire se trouva détruit en réalité par la promotion de M. Baude, qui s’était créé membre de ce gouvernement. Les boutiques se rouvrirent ; les services publics reprirent leur cours.

Dans la réunion chez M. Laffite, il avait été décidé que les députés s’assembleraient, à midi, au palais de la Chambre : ils s’y trouvèrent réunis au nombre de trente ou trente-cinq, présidés par M. Laffitte. M. Bérard[77] annonça qu’il avait rencontré MM. d’Argout, de Forbin-Janson[78] et de Mortemart, qui se rendaient chez M. Laffitte, croyant y trouver les députés ; qu’il avait invité ces messieurs à le suivre à la Chambre, mais que M. le duc de Mortemart, accablé de fatigue, s’était retiré pour aller voir M. de Sémonville. M. de Mortemart, selon M. Bérard, avait dit qu’il avait un blanc-seing et que le roi consentait à tout.

En effet, M. de Mortemart apportait cinq ordonnances : au lieu de les communiquer d’abord aux députés, sa lassitude l’obligea de rétrograder jusqu’au Luxembourg. À midi, il envoya les ordonnances à M. Sauvo[79] ; celui-ci répondit qu’il ne les pouvait publier dans le Moniteur sans l’autorisation de la Chambre des députés ou de la commission municipale.

M. Bérard s’étant expliqué, comme je viens de le dire, à la Chambre, une discussion s’éleva pour savoir si l’on recevrait ou si l’on ne recevrait pas M. de Mortemart. Le général Sébastiani insista pour l’affirmative ; M. Mauguin déclara que si M. de Mortemart était présent, il demanderait qu’il fût entendu, mais que les événements pressaient et que l’on ne pouvait pas dépendre du bon plaisir de M. de Mortemart.

On nomma cinq commissaires chargés d’aller conférer avec les pairs : ces cinq commissaires furent MM. Augustin Périer[80], Sébastiani, Guizot, Benjamin Delessert[81] et Hyde de Neuville. Mais bientôt le comte de Sussy[82] fut introduit dans la Chambre élective. M. de Mortemart l’avait chargé de présenter les ordonnances aux députés. S’adressant à l’assemblée, il lui dit : « En l’absence de M. le chancelier, quelques pairs, en petit nombre, étaient réunis chez moi ; M. le duc de Mortemart nous a remis la lettre ci-jointe, adressée à M. le général Gérard ou à M. Casimir Périer. Je vous demande la permission de vous la communiquer. » Voici la lettre : « Monsieur, parti de Saint-Cloud dans la nuit, je cherche vainement à vous rencontrer. Veuillez me dire où je pourrai vous voir. Je vous prie de donner connaissance des ordonnances dont je suis porteur depuis hier. »

M. le duc de Mortemart était parti dans la nuit de Saint-Cloud ; il avait les ordonnances dans sa poche depuis douze ou quinze heures, depuis hier, selon son expression ; il n’avait pu rencontrer ni le général Gérard, ni M. Casimir Périer : M. de Mortemart était bien malheureux ! M. Bérard fit l’observation suivante sur la lettre communiquée :

« Je ne puis, dit-il, m’empêcher de signaler ici un manque de franchise : M. de Mortemart, qui se rendait ce matin chez M. Laffitte lorsque je l’ai rencontré, m’a formellement dit qu’il viendrait ici. »

Les cinq ordonnances furent lues. La première rappelait les ordonnances du 25 juillet, la seconde convoquait les Chambres pour le 3 août, la troisième nommait M. de Mortemart ministre des affaires étrangères et président du conseil, la quatrième appelait le général Gérard au ministère de la guerre, la cinquième M. Casimir Périer au ministère des finances. Lorsque je trouvai enfin M. de Mortemart chez le grand référendaire, il m’assura qu’il avait été obligé de rester chez M. de Sémonville, parce qu’étant revenu à pied de Saint-Cloud, il s’était vu forcé de faire un détour et de pénétrer dans le bois de Boulogne par une brèche : sa botte ou son soulier lui avait écorché le talon. Il est à regretter qu’avant de produire les actes du trône, M. de Mortemart n’ait pas essayé de voir les hommes influents et de les incliner à la cause royale. Ces actes tombant tout à coup au milieu de députés non prévenus, personne n’osa se déclarer. On s’attira cette terrible réponse de Benjamin Constant : « Nous savons d’avance ce que la Chambre des pairs nous dira : elle acceptera purement et simplement la révocation des ordonnances. Quant à moi, je ne me prononce pas positivement sur la question de dynastie ; je dirai seulement qu’il serait trop commode pour un roi de faire mitrailler son peuple et d’en être quitte pour dire ensuite : Il n’y a rien de fait. »

Benjamin Constant, qui ne se prononçait pas positivement sur la question de dynastie, aurait-il terminé sa phrase de la même manière si on lui eût fait entendre auparavant des paroles convenables à ses talents et à sa juste ambition ? Je plains sincèrement un homme de courage et d’honneur comme M. de Mortemart, quand je viens à penser que la monarchie légitime a peut-être été renversée parce que le ministre chargé des pouvoirs du roi n’a pu rencontrer dans Paris deux députés, et que, fatigué d’avoir fait trois lieues à pied, il s’est écorché le talon. L’ordonnance de nomination à l’ambassade de Saint-Pétersbourg a remplacé pour M. de Mortemart les ordonnances de son vieux maître. Ah ! comment ai-je refusé à Louis-Philippe d’être son ministre des affaires étrangères ou de reprendre ma bien-aimée ambassade de Rome ? Mais, hélas ! de ma bien-aimée, qu’en eussé-je fait au bord du Tibre ? J’aurais toujours cru qu’elle me regardait en rougissant.

Le 30 au matin, ayant reçu le billet du grand référendaire qui m’invitait à la réunion des pairs, au Luxembourg, je voulus apprendre auparavant quelques nouvelles. Je descendis par la rue d’Enfer, la place Saint-Michel et la rue Dauphine. Il y avait encore un peu d’émotion autour des barricades ébréchées. Je comparais ce que je voyais au grand mouvement révolutionnaire de 1789, et cela me semblait de l’ordre et du silence : le changement des mœurs était visible.

Au Pont-Neuf, la statue d’Henri IV tenait à la main, comme un guidon de la Ligue, un drapeau tricolore. Des hommes du peuple disaient en regardant le roi de bronze : « Tu n’aurais pas fait cette bêtise-là, mon vieux. » Des groupes étaient rassemblés sur le quai de l’École : j’aperçois de loin un général accompagné de deux aides de camp également à cheval. Je m’avançai de ce côté. Comme je fendais la foule, mes yeux se portaient sur le général : ceinture tricolore par dessus son habit, chapeau de travers renversé en arrière, corne en avant. Il m’avise à son tour et s’écrie : « Tiens, le vicomte ! » Et moi, surpris, je reconnais le colonel ou capitaine Dubourg, mon compagnon de Gand, lequel allait, pendant notre retour à Paris, prendre les villes ouvertes au nom de Louis XVIII, et nous apportait, ainsi que je vous l’ai raconté, la moitié d’un mouton pour dîner dans un bouge, à Arnouville[83]. C’est cet officier que les journaux avaient représenté comme un austère soldat républicain à moustaches grises, lequel n’avait pas voulu servir sous la tyrannie impériale, et qui était si pauvre qu’on avait été obligé de lui acheter à la friperie un uniforme râpé du temps de Larevellière-Lépeaux. Et moi de m’écrier : « Eh ! c’est vous ! comment… » Il me tend les bras, me serre la main sur le cou de Flanquine ; on fit cercle : « Mon cher, me dit à haute voix le chef militaire du gouvernement provisoire, en me montrant le Louvre, ils étaient là-dedans douze cents : nous leur en avons flanqué des pruneaux dans le derrière ! et de courir, et de courir !… » Les aides de camp de M. Dubourg éclatent en gros rires ; et la tourbe de rire à l’unisson, et le général de piquer sa mazette qui caracolait comme une bête éreintée, suivie de deux autres Rossinantes glissant sur le pavé et prêtes à tomber sur le nez entre les jambes de leurs cavaliers.

Ainsi, superbement emporté, m’abandonna le Diomède de l’Hôtel de Ville, brave d’ailleurs et spirituel. J’ai vu des hommes qui, prenant au sérieux toutes les scènes de 1830, rougissaient à ce récit, parce qu’il déjouait un peu leur héroïque crédulité. J’étais moi-même honteux en voyant le côté comique des révolutions les plus graves et de quelle manière on peut se moquer de la bonne foi du peuple.

M. Louis Blanc, dans le premier volume de son excellente Histoire de dix ans[84], publiée après ce que je viens d’écrire ici, confirme mon récit : « Un homme, dit-il, d’une taille moyenne, d’une figure énergique, traversait en uniforme de général et suivi par un grand nombre d’hommes armés, le marché des Innocents. C’était de M. Évariste Dumoulin, rédacteur du Constitutionnel, que cet homme avait reçu son uniforme, pris chez un fripier ; et les épaulettes qu’il portait lui avaient été données par l’acteur Perlet : elles venaient du magasin de l’Opéra-Comique. Quel est ce général ? demandait-on de toutes parts. Et quand ceux qui l’entouraient avaient répondu : « C’est le général Dubourg, » Vive le général Dubourg ! criait le peuple, devant qui ce nom n’avait jamais retenti.[85] »

Un autre spectacle m’attendait à quelques pas de là : une fosse était creusée devant la colonnade du Louvre ; un prêtre, en surplis et en étole, disait des prières au bord de cette fosse : on y déposait les morts. Je me découvris et fis le signe de la croix. La foule silencieuse regardait avec respect cette cérémonie, qui n’eût rien été si la religion n’y avait comparu. Tant de souvenirs et de réflexions s’offraient à moi, que je restais dans une complète immobilité. Tout à coup je me sens pressé ; un cri part : « Vive le défenseur de la liberté de la presse ! » Mes cheveux m’avaient fait reconnaître. Aussitôt des jeunes gens me saisissent et me disent : « Où allez-vous ? nous allons vous porter. » Je ne savais que répondre ; je remerciais ; je me débattais ; je suppliais de me laisser aller. L’heure de la réunion à la Chambre des pairs n’était pas encore arrivée. Les jeunes gens ne cessaient de crier : « Où allez-vous ? où allez-vous ? » Je répondis au hasard : « Eh bien, au Palais-Royal ! » Aussitôt j’y suis conduit aux cris de : Vive la charte ! vive la liberté de la presse ! vive Chateaubriand ! Dans la cour des Fontaines, M. Barba, le libraire, sortit de sa maison et vint m’embrasser.

Nous arrivons au Palais-Royal ; on me bouscule dans un café sous la galerie de bois. Je mourais de chaud. Je réitère à mains jointes ma demande en rémission de ma gloire : point ; toute cette jeunesse refuse de me lâcher. Il y avait dans la foule un homme en veste à manches retroussées, à mains noires, à figure sinistre, aux yeux ardents, tel que j’en avais tant vu au commencement de la Révolution : il essayait continuellement de s’approcher de moi, et les jeunes gens le repoussaient toujours. Je n’ai su ni son nom ni ce qu’il me voulait.

Il fallut me résoudre à dire enfin que j’allais à la Chambre des pairs. Nous quittâmes le café ; les acclamations recommencèrent. Dans la cour du Louvre, diverses espèces de cris se firent entendre : on disait : « Aux Tuileries ! aux Tuileries ! » les autres : « Vive le premier consul ! » et semblaient vouloir me faire l’héritier de Bonaparte républicain. Hyacinthe, qui m’accompagnait, recevait sa part des poignées de main et des embrassades. Nous traversâmes le pont des Arts et nous prîmes la rue de Seine. On accourait sur notre passage ; on se mettait aux fenêtres. Je souffrais de tant d’honneurs, car on m’arrachait les bras. Un des jeunes gens qui me poussaient par derrière passa tout à coup sa tête entre mes jambes et m’enleva sur ses épaules. Nouvelles acclamations ; on criait aux spectateurs dans la rue et aux fenêtres : « À bas les chapeaux ! vive la charte ! » et moi je répliquais : « Oui, messieurs, vive la charte ! mais vive le roi ! » On ne répétait pas ce cri, mais il ne provoquait aucune colère. Et voilà comme la partie était perdue ! Tout pouvait encore s’arranger, mais il ne fallait présenter au peuple que des hommes populaires : dans les révolutions, un nom fait plus qu’une armée.

Je suppliai tant mes jeunes amis qu’ils me mirent enfin à terre. Dans la rue de Seine, en face de mon libraire, M. Le Normant, un tapissier offrit un fauteuil pour me porter ; je le refusai et j’arrivai au milieu de mon triomphe dans la cour d’honneur du Luxembourg. Ma généreuse escorte me quitta alors après avoir poussé de nouveaux cris de Vive la charte ! vive Chateaubriand ! J’étais touché des sentiments de cette noble jeunesse : j’avais crié vive le roi ! au milieu d’elle, tout aussi en sûreté que si j’eusse été seul enfermé dans ma maison ; elle connaissait mes opinions ; elle m’amenait elle-même à la Chambre des pairs où elle savait que j’allais parler et rester fidèle à mon roi ; et pourtant c’était le 30 juillet, et nous venions de passer près de la fosse dans laquelle on ensevelissait les citoyens tués par les balles des soldats de Charles X !

Le bruit que je laissais en dehors contrastait avec le silence qui régnait dans le vestibule du palais du Luxembourg. Ce silence augmenta dans la galerie sombre qui précède les salons de M. de Sémonville. Ma présence gêna les vingt-cinq ou trente pairs qui s’y trouvaient rassemblés : j’empêchais les douces effusions de la peur, la tendre consternation à laquelle on se livrait. Ce fut là que je vis enfin M. de Mortemart. Je lui dis que, d’après le désir du roi, j’étais prêt à m’entendre avec lui. Il me répondit, comme je l’ai déjà rapporté, qu’en revenant il s’était écorché le talon : il rentra dans le flot de l’assemblée. Il nous donna connaissance des ordonnances comme il les avait fait communiquer aux députés par M. de Sussy. M. de Broglie déclara qu’il venait de parcourir Paris ; que nous étions sur un volcan ; que les bourgeois ne pouvaient plus contenir leurs ouvriers ; que si le nom de Charles X était seulement prononcé, on nous couperait la gorge à tous, et qu’on démolirait le Luxembourg comme on avait démoli la Bastille : « C’est vrai ! c’est vrai ! » murmuraient d’une voix sourde les prudents, en secouant la tête[86]. M. de Caraman, qu’on avait fait duc, apparemment parce qu’il avait été valet de M. de Metternich, soutenait avec chaleur qu’on ne pouvait reconnaître les ordonnances : « Pourquoi donc, lui dis-je, monsieur ? » Cette froide question glaça sa verve.

Arrivent les cinq députés commissaires. M. le général Sébastiani débute par sa phrase accoutumée : « Messieurs, c’est une grosse affaire. » Ensuite il fait l’éloge de la haute modération de M. le duc de Mortemart ; il parle des dangers de Paris, prononce quelques mots à la louange de S. A. R. monseigneur le duc d’Orléans, et conclut à l’impossibilité de s’occuper des ordonnances. Moi et M. Hyde de Neuville, nous fûmes les seuls d’un avis contraire. J’obtins la parole : « M. le duc de Broglie nous a dit, messieurs, qu’il s’est promené dans les rues, et qu’il a vu partout des dispositions hostiles : je viens aussi de parcourir Paris, trois mille jeunes gens m’ont rapporté dans la cour de ce palais ; vous avez pu entendre leur cris : ont-ils soif de votre sang ceux qui ont ainsi salué l’un de vos collègues ? Ils ont crié : Vive la charte ! j’ai répondu : Vive le roi ! ils n’ont témoigné aucune colère et sont venus me déposer sain et sauf au milieu de vous. Sont-ce là des symptômes si menaçants de l’opinion publique ? Je soutiens, moi, que rien n’est perdu, que nous pouvons accepter les ordonnances. La question n’est pas de considérer s’il y a péril ou non, mais de garder les serments que nous avons prêtés à ce roi dont nous tenons nos dignités, et plusieurs d’entre nous leur fortune. Sa Majesté, en retirant les ordonnances et en changeant son ministère, a fait tout ce qu’elle a dû ; faisons à notre tour ce que nous devons. Comment ! dans tous le cours de notre vie, il se présente un seul jour où nous sommes obligés de descendre sur le champ de bataille, et nous n’accepterions pas le combat ? Donnons à la France l’exemple de l’honneur et de la loyauté ; empêchons-la de tomber dans des combinaisons anarchiques où sa paix, ses intérêts réels et ses libertés iraient se perdre : le péril s’évanouit quand on ose le regarder. »

On ne me répondit point ; on se hâta de lever la séance. Il y avait une impatience de parjure dans cette assemblée que poussait une peur intrépide ; chacun voulait sauver sa guenille de vie, comme si le temps n’allait pas, dès demain, nous arracher nos vieilles peaux, dont un juif bien avisé n’aurait pas donné une obole.


  1. Ce livre a été écrit à Paris en août et septembre 1830.
  2. Lamartine, qui s’était déjà présenté une première fois en 1824, au lendemain des Nouvelles Méditations, et qui s’était vu alors préférer l’honnête M. Droz, se présentait de nouveau pour remplacer le comte Daru. L’élection eut lieu le 5 novembre 1829. Les concurrents de Lamartine étaient le général Philippe de Ségur, l’historien de Napoléon et la Grande-Armée pendant l’année 1812 ; M. Azaïs, auteur des Compensations dans les destinées humaines, et M. David, ancien consul général à Smyrne, auteur de l’Alexandréide. Lamartine fut élu au premier tour de scrutin, par 19 voix contre 14 données à M. de Ségur.
  3. Charles-Jean-Dominique de Lacretelle, dit le Jeune (1766-1855), membre de l’Académie française, auteur d’un grand nombre d’ouvrages historiques, dont le meilleur est son Histoire de la Révolution française (1821-1826, 8 vol. in-8o). Il a laissé, sous ce titre : Dix années d’épreuves pendant la Révolution (1842, 1 vol. in-8o), de très intéressants Mémoires qui mériteraient d’être réimprimés.
  4. Jean-Pierre-Abel Rémusat (1788-1832). Membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, professeur au Collège de France, rédacteur du Journal des Savants, conservateur des manuscrits orientaux de la Bibliothèque royale, l’un des fondateurs de la Société asiatique, dont il fut président en 1829, il a publié sur les langues et les littératures de l’Orient de nombreuses et savantes études, où il a su allier à l’érudition la plus sûre un rare talent d’écrivain. Ces travaux le placèrent au premier rang des orientalistes. Il ne laissait pas, d’ailleurs, de s’occuper aussi des choses d’Occident et de prendre une part active à la politique. Par ses opinions, il appartenait à l’extrême droite.
  5. Antoine-Jean Saint-Martin (1791-1832) fut, comme Abel Rémusat, son confrère à l’Académie des inscriptions, un de nos plus savants orientalistes. Sa Notice sur l’Égypte sous les Pharaons (1811), et celle sur le Zodiaque de Denderah (1822), ses Fragments d’une histoire des Arsacides (1830) et surtout ses Mémoires historiques et géographiques sur l’Arménie (1818) sont des travaux de premier ordre. Son ardeur monarchique égalait celle de Rémusat, et il fonda, le 1er janvier 1829, l’Universel, feuille ultra-royaliste.
  6. Le 15 octobre 1829, la mort du savant chimiste Vauquelin fit vaquer un siège dans la Chambre des députés, où il représentait les arrondissements de Lisieux et de Pont-l’Évêque, qui formaient le quatrième arrondissement électoral du département du Calvados. La candidature fut offerte à M. Guizot, et, le 23 janvier 1830, il était élu à une forte majorité. Au même moment, M. Berryer, que jusque-là son âge avait tenu, comme M. Guizot, éloigné de la Chambre des députés, y était élu par le département de la Haute-Loire, où un siège se trouvait aussi vacant.
  7. Louis-Auguste-Victor de Ghaisne, comte de Bourmont (1773-1846). Après avoir commandé, de 1794 à 1799, les Chouans du Maine et de l’Anjou, il déposa les armes le 4 février 1800. Arrêté à la suite de l’explosion de la machine infernale (21 décembre 1800) et enfermé dans la citadelle de Besançon, il réussit à s’évader, à la fin de 1804, et à gagner Lisbonne. En 1808, lorsque l’armée du général Junot, qui avait envahi le Portugal, se trouva réduite à une situation désespérée, Bourmont offrit ses services au général, qui les accepta, et il fit à la bataille de Vimeiro des prodiges de valeur. Rentré en France, il fut envoyé par Napoléon à l’armée d’Italie, et fut attaché à l’état-major du prince Eugène. Pendant les campagnes de Russie, de Saxe et de France, il se distingua par ses talents non moins que par son courage ; il se signala notamment à la défense du pont de Nogent-sur-Seine (février 1814) et y gagna le grade de général de division. Pendant les Cent-Jours, il se prononça par écrit contre l’Acte additionnel et attendit sa révocation. Elle ne vint pas, et, lorsque l’armée française franchit la frontière de Belgique, il était à la tête d’une des divisions du 4e corps, commandé par le général Gérard. Le 14 juin 1815, il annonça au général Hulot, le plus ancien de ses commandants de brigade, qu’il s’absenterait le lendemain ; il lui confia tous les ordres et instructions relatifs aux troupes, lui indiqua l’emplacement de tous les postes, réunit la division et la lui laissa sous les armes. Le 15 au matin, il faisait remettre au général Gérard une lettre où il lui disait ; « On ne me verra pas dans les rangs des étrangers ; ils n’auront de moi aucun renseignement capable de nuire à l’armée française, composée d’hommes que j’aime et auxquels je ne cesserai de prendre un vif intérêt. » Cet engagement fut tenu, et il résulte des événements mêmes qui signalèrent le début de la campagne, que Bourmont et les officiers qui l’accompagnaient gardèrent un silence absolu sur tout ce qui concernait l’armée française. Bourmont n’a donc pas trahi, mais il a commis un acte que l’impartiale histoire doit sévèrement condamner. Puisqu’il avait repris du service dans l’armée impériale, il ne la devait point quitter à la veille des hostilités. Cette faute, si grave soit-elle, il l’a noblement rachetée, et par sa glorieuse expédition d’Alger, et par le désintéressement dont il a fait preuve au lendemain de sa victoire. Au mois d’août 1830, son successeur au Ministère de la Guerre, le général Gérard, lui écrivit que « d’heureuses circonstances l’ayant séparé de ses collègues, il n’avait pas a redouter leur sort ; que la France lui savait gré de ses succès, et que le Gouvernement saurait le récompenser de ses services. » Si touché qu’il pût être de ce témoignage rendu par son ancien chef du 4e corps, le maréchal de Bourmont renonça sans hésiter à sa fortune politique et à sa fortune militaire ; il sacrifia sans compter ses titres, ses honneurs, ses traitements, la dignité de pair de France et jusqu’à son bâton de maréchal.
  8. Jean-Joseph-Antoine de Courvoisier (1775-1835). Il avait émigré et servi à l’armée de Condé. Député de 1816 à 1824, il se fit remarquer par la modération de ses idées, ainsi que par son talent. Cormenin a dit de lui (Livre des Orateurs, II, 6) : « Courvoisier, le plus dispos et le plus intarissable des parleurs, si Thiers n’eût pas existé. » Il était depuis 1818 procureur général près la cour de Lyon.
  9. Guillaume-Isidore Baron, comte de Montbel (1787-1861). Ami particulier de M. de Villèle, qu’il avait remplacé comme maire de Toulouse, il ne faisait partie de la Chambre des députés que depuis les élections de novembre 1827. Après les journées de Juillet, il put échapper aux poursuites et gagner l’Autriche. Condamné comme contumace à la prison perpétuelle, et amnistié, ainsi que ses collègues, par le ministère Molé (29 novembre 1836), il revint en France et se tint à l’écart des affaires publiques. Il mourut à Frohsdorff en visite auprès du comte de Chambord, le 3 février 1861. On lui doit une Vie du duc de Reichstadt (1833) et une Relation des derniers moments de Charles X (1836).
  10. M. de Polignac ayant été nommé président du Conseil le 17 novembre 1829, M. de la Bourdonnaye donna sa démission de ministre de l’Intérieur. Un de ses amis lui demanda quel avait été le motif de sa retraite. « On voulait me faire jouer ma tête, répondit-il, j’ai désiré tenir les cartes. » (Papiers politiques de M. de Villèle.)
  11. Martial-Côme-Annibal-Perpétue-Magloire, comte de Guernon-Ranville (1787-1866). Il s’engagea en 1806 aux vélites de la garde impériale ; réformé pour cause de myopie, il se fit inscrire au barreau de Caen. En 1820, il devint président du tribunal civil de Baveux. Avocat général à Colmar en 1821, procureur-général à Limoges eu 1822, à Grenoble en 1826, il fut appelé en 1829 à remplacer au parquet de la cour royale de Lyon M. de Courvoisier, qui venait d’être nommé garde des sceaux. Le 2 mars 1830, il fut nommé député de Maine-et-Loire. Il venait d’être réélu le 19 juillet, lorsque parurent les Ordonnances. Arrêté à Tours le 25 août, il fut condamné par la Cour des pairs à la prison perpétuelle et enfermé à Ham, où il resta jusqu’à l’amnistie de 1836. Il se retira alors au château de Ranville (Calvados), où il est mort le 30 novembre 1866.
  12. Le Journal du Commerce, dans son numéro du 11 septembre 1829, publia, sous ce titre : Association bretonne, le Prospectus d’une Société dont les membres s’engageaient à ne plus payer l’impôt dans le cas où les formes constitutionnelles viendraient à être violées. Le Courrier français reproduisit l’article du Journal du Commerce. Les gérants des deux journaux furent condamnés, en première instance, le 27 novembre 1829, à un mois de prison et 500 francs d’amende. Ce jugement fut confirmé par la Cour royale de Paris le 11 mars 1830.
  13. Le National, dont le premier numéro parut le 3 janvier 1830. Il fut fondé par MM. Thiers, Mignet et Armand Carrel. Chacun d’eux devait prendre la direction pour une année. M. Thiers commença.
  14. Le libraire Sautelet se suicida, en effet, peu de mois après la fondation du National. Armand Carrel publia, à cette occasion, dans la Revue de Paris de juin 1830, sous ce titre : Une mort volontaire, un très bel article, dont j’extrais ces quelques lignes : « Quand on a bien connu ce faible et excellent jeune homme, on se le figure hésitant jusqu’à la dernière minute, demandant grâce encore à sa destinée, même après avoir écrit quinze fois qu’il s’est condamné, et qu’il ne peut plus vivre. Sans doute il a pleuré amèrement et longtemps sur le bord de ce lit où il s’est frappé. Peut-être il s’est agenouillé pour prier Dieu, car il y croyait ; il disait que la création aurait été une absurdité sans la vie future. Ses mains auront chargé les armes sans qu’il leur commandât presque, et, pendant ce temps, il appelait ses amis, sa mère, quelque objet d’affection plus cher encore, au secours de son âme défaillante. Il était là, s’asseyant, se levant avec anxiété, prêtant l’oreille au moindre bruit qui eût pu suspendre sa résolution ou la précipiter. Une fenêtre légèrement entr’ouverte près de son lit a montré qu’après avoir éteint sa lumière et s’être plongé dans l’obscurité, il avait fait effort pour apercevoir un peu de jour qui naissait et qui ne devait plus éclairer que son cadavre… Enfin, il a senti qu’il était seul, bien seul, abandonné de tout sur la terre ; qu’il n’y avait plus autour de lui que les fantômes créés par ses derniers souvenirs. Il a cherché un reste de force et d’attention pour ne pas se manquer, et sa main a été sûre… »
  15. C’est le 5 mai 1830, à Toulon, que le duc d’Angoulême passa la revue de la flotte prête à mettre à la voile. Elle s’élevait à 675 bâtiments de guerre et du commerce, et ne comptait pas moins de 11 vaisseaux, 24 frégates et 70 navires de guerre de moindre force. Le spectacle que présentait la rade était magnifique. Les navires de guerre et les bâtiments de transport, entre lesquels circulaient des milliers de barques, occupaient le centre du tableau dont le cadre était formé par les collines que couvrait une innombrable population. Tous les navires étaient pavoisés ; les équipages, montés dans les vergues et dans les hunes, faisaient retentir l’air des cris de : Vive le Roi ! Journée de soleil et de fête à la veille des jours de deuil, dernier rayon à l’heure où les ombres du soir vont envahir le ciel, dernier sourire de la fortune à cette Maison de Bourbon qui avait trouvé la France épuisée, appauvrie, écrasée sous le poids d’inénarrables désastres, et qui allait la laisser libre, prospère et forte, avec des finances admirables et une flotte superbe ; — qui l’avait trouvée vaincue, humiliée, foulée aux pieds par quatre cent mille envahisseurs, et qui allait lui léguer la plus pure et la plus belle de toutes les conquêtes, accomplie sous les yeux et malgré les menaces de l’Angleterre frémissante.
  16. Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse, prononcée le 1er septembre 1683.
  17. M. du Plessix, frère du contre-amiral du Plessix de Parscau, beau-frère de Chateaubriand.
  18. Charles Lenormant, après avoir accompagné Champollion en Égypte et après avoir fait partie de l’expédition scientifique en Morée, était à la veille de revenir en France.
  19. Auguste-Théodore-Hilaire, baron Barchou de Penhoen, né à Morlaix (Finistère) le 28 avril 1801. Il prit part à l’expédition d’Alger comme capitaine d’état-major. Après la révolution de 1830, il donna sa démission pour ne pas servir le gouvernement de Louis-Philippe, et s’adonna aux lettres ainsi qu’à la philosophie. Ses principaux ouvrages sont une Histoire de la philosophie allemande et une Histoire de la domination anglaise dans les Indes (6 volumes in-8o). Il était membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. En 1849, les électeurs du Finistère l’envoyèrent à l’Assemblée législative, où il siégea parmi les royalistes. Après le 2 décembre 1851, il rentra dans la vie privée et mourut à Saint-Germain-en-Laye le 28 juillet 1855. Il avait été, au collège de Vendôme, le condisciple de Balzac, ce qui lui vaut de figurer dans Louis Lambert. Dans la Comédie humaine, Gobseck lui est dédié.
  20. Mémoires d’un officier d’état-major, par le baron Barchou de Penhoen ; p. 427. Ch.
  21. Charles X avait annoncé, dans son discours, l’expédition d’Alger, déclarant que l’insulte faite au pavillon français par une puissance barbaresque ne resterait pas longtemps impunie et qu’une réparation éclatante allait satisfaire l’honneur de la France. Le soir, quelques amis, parmi lesquels M. Villemain, étaient réunis dans le salon de Chateaubriand : « Voilà, leur dit-il, de ces choses qui appartiennent à la tradition de l’ancienne France, à l’hérédité de Saint Louis et de Louis XIV ; voilà ce que fait la royauté légitime. Dans sa crise actuelle, avec ses misérables instruments, malgré ses peurs exagérées, je le veux, elle conçoit une entreprise généreuse et chrétienne, ce que je conseillais dès 1816, ce qu’elle aurait fait plus tard, avec moi, si elle avait eu le bon sens de me garder. Oui, cet Alger, que Bossuet nous montre foudroyé par nos galiotes à bombes, et qui ne sauva son port qu’en nous rendant des captifs chrétiens, peut tomber dans nos mains, cet été. Nous ferons mieux que lord Exmouth. Rien ne m’étonne de la valeur française. Seulement, cela me ravit sans me rassurer. Qui connaît les abîmes de la Providence ? Elle peut du même coup abattre le vainqueur à côté du vaincu, agrandir un royaume et renverser une dynastie. » Villemain, M. de Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son influence littéraire et politique sur son temps, p. 447.
  22. Cet amendement était ainsi conçu : « Cependant notre honneur, notre conscience, la fidélité que nous vous avons jurée et que nous vous garderons toujours, nous imposent le devoir de faire connaître à Votre Majesté qu’au milieu des sentiments unanimes de respect et d’affection dont votre peuple vous entoure, de vives inquiétudes se sont manifestées à la suite des changements survenus depuis la dernière session. C’est à la haute sagesse de Votre Majesté qu’il appartient de les apprécier et d’y apporter le remède qu’elle croira convenable. Les prérogatives de la couronne placent dans ses mains augustes les moyens d’assurer cette harmonie constitutionnelle aussi nécessaire à la force du trône qu’au bonheur de la France. » M. Guizot et M. Berryer firent tous deux leur début sur cet amendement, qu’avaient inspiré les amis de M. de Martignac ; M. Guizot le repoussa, comme tenant au roi un langage trop faible ; Berryer, comme attaquant les droits de la couronne. — Le comte de Lorgeril (1778-1843) était entré à la Chambre en 1828, comme député d’Ille-et-Vilaine, en remplacement de M. de Corbière, nommé pair de France. Il ne fut pas réélu aux élections de juin-juillet 1830.
  23. Le 19 mai, parut au Moniteur une ordonnance royale qui nommait Garde des sceaux, en remplacement de M. Courvoisier, M. de Chantelauze, premier président de la Cour royale de Grenoble. M. de Montbel remplaçait M. de Chabrol aux Finances, abandonnant le portefeuille de l’Intérieur, qui était confié à M. de Peyronnet. La direction générale des ponts et chaussées, détachée du département de l’Intérieur, formait un nouveau ministère, celui des Travaux publics, à la tête duquel on plaçait M. le baron Capelle, alors préfet de Versailles. — Guillaume-Antoine-Benoît, baron Capelle (1775-1843) avait été, sous l’Empire, préfet du département de la Méditerranée (chef-lieu Livourne) puis préfet du Léman (chef-lieu Genève). La Restauration l’avait fait conseiller d’État, préfet du Doubs, puis de Seine-et-Oise. La Cour des pairs, le 21 décembre 1830, le condamna par contumace à la prison perpétuelle comme signataire des Ordonnances du 25 juillet.
  24. M. de Guernon-Ranville, s’il était un homme de cœur, était aussi un homme de talent. En 1814, il avait quitté le barreau de Caen, où il avait brillamment débuté, et, après un vote énergique contre l’Acte additionnel, il s’était rendu à Gand auprès du roi Louis XVIII, à la tête d’une compagnie de volontaires royalistes. De Gand il était allé à Londres rejoindre le duc d’Aumont, qui préparait un débarquement sur les côtes de Normandie. Comme avocat d’abord, puis comme procureur général, il avait fait preuve de remarquables qualités oratoires. Il a laissé sur son ministère de huit mois un intéressant Journal, publié en 1874, par M. Julien Travers, sous ce titre : Journal d’un ministre.
  25. Lorsque M. de Chantelauze fut appelé au ministère, il annonça sa nomination à son frère par la lettre suivante :
    « Paris, 18 mai 1830.

    « Ma présence à Paris doit, mon cher ami, te causer quelque surprise. Tu en éprouveras davantage demain, à la lecture du Moniteur, qui contiendra ma nomination de Garde des sceaux. Je le regarde comme l’événement le plus malheureux de ma vie, et il n’est rien que je n’aie fait pour y échapper. Voilà bientôt un an que je résiste ; nommé ministre le 17 avril dernier, j’ai été assez heureux pour faire agréer mon refus, pendant mon dernier séjour ici ; j’ai également fait échouer de semblables tentatives à Grenoble ; c’est le 30 avril que j’ai reçu les ordres du roi. M. le Dauphin, à son passage, m’a vivement pressé ; j’ai été ferme dans mon refus, et je croyais bien la chose finie à mon avantage, mais, le 12 de ce mois, une dépêche télégraphique m’a prescrit de me rendre à Paris. Arrivé depuis trois jours, je n’ai pas perdu un instant pour empêcher un choix aussi peu convenable qu’utile. Mes excuses n’ont pas été goûtées, et je cède à des ordres qui ne permettent que l’obéissance. Ainsi, regarde-moi comme une victime à immoler et plains-moi. »

  26. La Chambre des députés fut dissoute le 16 mai. Les départements qui n’avaient qu’un collège électoral étaient appelés à voter le 23 juin ; dans les autres départements, les collèges d’arrondissement devaient se réunir le 3 juillet, et les collèges de département le 20 juillet. L’ouverture de la nouvelle Chambre était fixée au 3 août.
  27. La Tribune des départements, fondée par Auguste et Victorin Fabre. Cette feuille devint, après 1830, l’organe le plus violent de l’opposition républicaine.
  28. Hilaire-Étienne-Octave Rouillé, marquis de Boissy (1798-1866). Pair de France de 1839 à 1848, il fut pendant dix ans l’enfant terrible de la Chambre haute, harcelant le chancelier Pasquier de ses continuelles interruptions et de ses saillies irrévérencieuses. De 1848 à 1853, il se vit condamné au supplice du silence. Le 4 mars 1853, il revint au Luxembourg comme sénateur et y fit preuve d’une honorable indépendance. Il a laissé des Mémoires, qui ne valent pas, il faut bien le dire, ceux du vieux chancelier, auquel il avait autrefois fait la vie si dure. Le marquis de Boissy, en 1851, à cinquante-trois ans, avait épousé la célèbre marquise Guiccioli, elle-même presque quinquagénaire, et veuve de lord Byron depuis plus d’un quart de siècle. — En 1830, date à laquelle a été écrite cette page des Mémoires, M. de Boissy n’était encore que le comte de Boissy, et c’est avec raison que Chateaubriand lui donne ce titre ; il ne devait prendre celui de marquis qu’à la mort de son père (28 juin 1840)
  29. Le Rapport au roi avait été rédigé par M. de Chantelauze.
  30. L’article 14 de la Charte était ainsi conçu : « Le Roi est le chef suprême de l’État, commande les forces de terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de paix, d’alliance et de commerce, nomme à tous les emplois d’administration publique, et fait les règlements et ordonnances nécessaires pour l’exécution des lois et la sûreté de l’État.
  31. Chateaubriand demeurait alors rue d’Enfer, no 84.
  32. Jean-Henri-Claude Mangin (1786-1835). Comme procureur général à Poitiers, il avait dirigé les poursuites contre le général Berton et ses complices (1822). Il avait été nommé conseiller à la Cour de cassation en 1827, et préfet de police en 1829. Magistrat éminent, orateur et écrivain, il a laissé des ouvrages de jurisprudence qui font encore aujourd’hui autorité en la matière : Traité de l’action publique et de l’action civile ; — Traité des procès-verbaux ; — Traité de l’instruction publique.
  33. Le comte de Chabrol-Volvic. Il était préfet de la Seine depuis 1812. Le comte de Chabrol-Croussol, qui avait été ministre des finances dans le cabinet Polignac jusqu’au 19 mai 1830, était son frère.
  34. Le vicomte de Champagny. — Lors du procès des ministres (audience du 16 décembre 1830), il fit la déclaration suivante : « J’ai eu connaissance des ordonnances du 25 juillet par le Moniteur du 26 ; rien n’avait pu me faire prévoir un événement aussi grave. Aucun ordre n’avait été donné au ministère de la guerre. Aucun mouvement extraordinaire de troupes n’avait eu lieu. Je dirai même qu’au moment où les ordonnances parurent, il y avait autour de Paris moins de troupes de la garde que de coutume. Deux régiments, dont l’un de cavalerie et l’autre d’infanterie, avaient été envoyés en Normandie pour faciliter la recherche des incendiaires. »
  35. La protestation des journalistes fut rédigée par MM. Thiers, Châtelain et Cauchois-Lemaire. Les signataires étaient, en effet, au nombre de quarante-quatre. Voici leurs noms : Gauja, gérant du National ; Thiers, Mignet, Chambolle, Peysse, Albert Stapfer, Dubochet, Rolle, rédacteurs du National ; — Châtelain, Guyet, Moussette, Avenel, Alexis de Jussieu, J.-F. Dupont, rédacteurs, et V. de Lapelouse, gérant du Courrier français ; — Guizard, Dejean, Charles de Rémusat, rédacteurs, et Pierre Leroux, gérant du Globe ; — Année, Cauchois-Lemaire et variste Dumoulin, rédacteurs du Constitutionnel ; — Senty, Haussmann, Dussard, Chalas, A. Billard, J.-J. Baude, Busoni, Barbaroux, rédacteurs, et Coste, gérant du Temps ; — Victor Bohain, Nestor Roqueplan, rédacteurs du Figaro ; — Auguste Fabre et Ader, rédacteurs de la Tribune des départements ; — Plagnol, Levasseur et Fazy, rédacteurs de la Révolution ; — F. Larreguy, rédacteur, et Bert, gérant du Journal du Commerce ; — Léon Pillet, gérant du Journal de Paris ; — Vaillant, gérant du Sylphe ; — Sarrans jeune, gérant du Courrier des Électeurs.
  36. Au nombre de quatorze. C’étaient MM. Bavoux, Bérard, Bernard, de Laborde, Chardel, Daunou, Jacques Lefebvre, Marchal, Mauguin, Casimir Périer, Persil, de Schonen, Vassal et Villemain.
  37. « M. Thiers, qui avait si bien parlé la veille des têtes à engager, croyant la sienne menacée, alla chercher une prudente retraite dans la vallée de Montmorency, chez Mme de Courchamp, la sœur d’Étienne Béquet. » Notes inédites sur M. Thiers, par Joseph d’Arçay (le Dr Bonnet de Malherbe), p. 52.
  38. Des deux frères Béquet, le seul qui ait laissé un nom était le rédacteur des Débats, Étienne Béquet (1800-1838). C’est lui qui avait écrit, au mois d’août 1829, à l’avènement du ministère Polignac, le fameux article se terminant par ces mots : « Malheureuse France ! malheureux roi ! » Son principal titre est le feuilleton hebdomadaire qu’il rédigea pendant quinze ans, et qu’il signait de la lettre R. « Il savait, selon le mot de Jules Janin, tout dire sans offenser personne. » En 1829, presque en même temps que son célèbre article des Débats, il avait publié dans la Revue de Paris une nouvelle, Marie ou le Mouchoir bleu, qui avait eu un succès prodigieux.
  39. Le titre exact du journal que dirigeait M. Coste en 1823 était celui-ci : Tablettes universelles, ou Répertoire de documents historiques, politiques, scientifiques et littéraires, avec une Bibliographie raisonnée. Le bulletin politique était fait par M. Thiers, qui signait ***. Les autres rédacteurs étaient MM. Cauchois-Lemaire, Coquerel, Dubois, Mahul, Dumon, Rabbe, Charles de Rémusat. Théodore Jouffroy, Damiron, etc. Au mois de janvier 1824, M. Coste, obéré par les frais de son journal, écrasé par les amendes, et d’ailleurs récemment condamné à un an de prison, vendit les Tablettes à M. Sosthène de la Rochefoucauld, qui poursuivait alors, avec les fonds de la liste civile, et aussi parfois avec ses propres fonds, sa campagne d’amortissement des journaux. Un des rédacteurs, M. Rabbe, adressa à M. Coste une lettre fort dure, qui fut insérée dans le Courrier français et amena un duel entre les deux écrivains.
  40. Jacques Coste (1798-1859). S’il avait vendu son journal, les Tablettes universelles, M. Coste n’en restait pas moins l’adversaire résolu et déclaré du gouvernement de la Restauration. Le 15 octobre 1829, il fonda le Temps, « journal des progrès politiques, scientifiques, littéraires et industriels », qui ne contribua pas moins que le National à préparer la révolution de 1830. Ce journal subsista jusqu’au 17 juin 1842, Son titre a été repris, le 1er mars 1849, par M. Xavier Durrieu, et en 1861 par M. A. Nefftzer. Le Temps de M. Durrieu ne vécut que dix mois, mais celui de M. Nefftzer aura bientôt atteint la quarantaine.
  41. Lorsque le commissaire de police se présenta aux bureaux du Temps, dans la rue de Richelieu, pleine à ce moment d’une foule curieuse et inquiète, M. Baude refusa d’ouvrir les portes de l’imprimerie. Un serrurier est requis ; M. Baude lui lit à haute voix l’article 384 du Code pénal, qui punit des travaux forcés le vol par effraction. L’ouvrier intimidé se retire. Le commissaire menace alors M. Baude de le faire arrêter ; celui-ci rouvre son Code et lit l’article 341, qui punit des travaux forcés l’arrestation arbitraire. À un second serrurier, requis pour remplacer le premier, il relit l’article 384, et, cette fois encore, l’ouvrier se retire. La lutte se prolongea ainsi longtemps ; il fallut recourir au serrurier chargé de river les fers des forçats.
  42. M. Billot.
  43. Rue Neuve-du-Luxembourg, no 27.
  44. La rue du duc de Bordeaux est devenue la rue du Vingt-neuf Juillet, en vertu d’une décision ministérielle du 19 août 1830. Elle est située entre la rue de Rivoli (no 208) et la rue Saint-Honoré (no 213), tout près de l’église Saint-Roch.
  45. Alfred Nettement (Histoire de la Restauration, t. VIII, p. 608) raconte cet incident d’une façon un peu différente : « Il était alors six heures du soir. La garde royale vint apporter un secours nécessaire à la gendarmerie et à la ligne, dont les efforts demeuraient impuissants. Des coups de feu répondirent à la grêle de pierres qui tombaient sur la troupe ; ils étaient tirés par un détachement du 5e régiment de ligne qui entrait dans la rue Saint-honoré par la rue de Rivoli. Cette décharge coûta la vie à un jeune étudiant anglais nommé Folks, qui était allé se réfugier à l’Hôtel Royal, situé à l’angle de la rue des Pyramides. Il avait eu l’imprudence de se mettre à la fenêtre pour suivre les progrès du mouvement insurrectionnel : une des premières balles l’atteignit. »
  46. Le président du Conseil occupait l’hôtel du ministère des Affaires étrangères, alors situé à l’angle de la rue des Capucines et des boulevards.
  47. Marie-Victor-Nicolas de Fay, marquis de Latour-Maubourg (1768-1850). Il avait servi avec éclat sous l’Empire. À la bataille de la Moskowa, commandant une des divisions de la réserve de cavalerie, il prit part à la célèbre charge contre la grande redoute de Borodino et fut blessé au moment où ses cuirassiers y pénétraient. À Leipsick, il eut la cuisse emportée par un boulet de canon. À son valet de chambre, qui était accouru et se livrait au désespoir : « Qu’as-tu donc à pleurer ? dit Latour-Maubourg ; tu n’auras plus qu’une botte à cirer. » Pair de France (4 juin 1814), ministre de la guerre (9 novembre 1819-14 décembre 1821), il était devenu gouverneur des Invalides en 1822, après la mort du maréchal de Coigny. Après les journées de Juillet, il donna sa démission de pair, se retira à Melun, puis alla rejoindre les Bourbons en exil. Gouverneur du duc de Bordeaux en 1835, il ne rentra en France qu’en 1848.
  48. Alfred-Armand-Robert, comte de Saint-Chamans (1781-1848). Engagé comme cavalier au 9e régiment de dragons, le 1er octobre 1801, colonel le 19 mai 1811, maréchal de camp et colonel du régiment des dragons de la garde royale le 8 septembre 1815, inspecteur de cavalerie le 19 juin 1822, commandant la 1re brigade de la 2e division de cavalerie de la garde royale en Espagne le 3 décembre 1823, admis au traitement de réforme par décret du 17 septembre 1830. Ses Mémoires ont été publiés en 1896.
  49. Alexandre Sala, officier au 6e régiment d’infanterie de la garde. Il a publié sous ce titre : Dix jours de 1830, une relation des événements auxquels il avait assisté. En 1832, il était avec la duchesse de Berry sur le Carlo-Alberto ; traduit de ce chef devant la Cour d’assises de Montbrison, il fut acquitté. En 1848, il fonda, avec Alfred Nettement et Armand de Pontmartin, l’ Opinion publique, dont il fut, jusqu’à la suppression de cette feuille le 8 janvier 1852, un des principaux rédacteurs.
  50. On lit dans les Mémoires du général de Saint-Chamans : « J’occupai la grande rue du faubourg Saint-Antoine dans toute sa longueur… Notre attitude était paisible et pacifique, et les habitants, hommes, femmes et enfants, sortirent en foule des maisons et se mêlèrent dans nos rangs ; j’étais à cheval au milieu d’eux, et je parlais avec action à plusieurs groupes de ce peuple pour l’exhorter à rester tranquille et à reprendre ses occupations ordinaires, lorsqu’une femme, s’approchant de moi, me dit avec vivacité et en gesticulant qu’il était impossible de rester tranquille lorsqu’on était sans argent pour acheter du pain pour ses enfants, et que, quant au travail et aux occupations, ils n’en avaient plus, puisque, depuis la veille, tous les ateliers étaient fermés. Je lui donnai une pièce de cinq francs, et elle se mit aussitôt à crier à tue-tête : Vive le Roi ! Vive le Roi ! Ce cri fut vivement répété par plusieurs de ceux qui m’entouraient et qui me tendaient leurs mains… Je leur distribuai avec le même succès tout ce que j’avais d’argent sur moi ; pièces d’or et monnaie de billon furent bien reçues et produisirent chez eux le même enthousiasme royaliste, car j’avais soin de leur bien dire que c’était le Roi qui nous avait ordonné de secourir les indigents : je vidai ainsi ma bourse ; mais ce mince trésor fut bientôt épuisé, et ne trouvant plus de réponse à faire à ceux qui me tendaient la main (et il en arrivait de nouveaux à chaque instant), je m’aperçus que les cris de : Vive le Roi ! s’épuisaient aussi ; plusieurs de ceux qui s’en allaient les mains vides éclataient même en murmures, et maugréaient tout comme si, après la réception qu’ils m’avaient faite, je leur devais une gratification. Je le répète, si j’avais eu un fourgon de pièces de cinq francs à leur distribuer, je me serais fait de tout ce peuple du faubourg Saint-Antoine et des environs une nombreuse avant-garde avec laquelle j’aurais pu parcourir pacifiquement tout Paris, et ces mêmes gens qui, le matin, avaient aidé à construire les barricades aux cris de : Vive la Charte ! le soir les auraient démolies avec joie, aux cris de : Vive le Roi ! sans que j’eusse eu besoin de tirer un coup de fusil, et je les aurais amenés ensuite sur la place du Carrousel saluer de leurs acclamations royalistes le palais de nos rois. » (Mémoires, p. 496.)
  51. Cette colonne, placée sous les ordres du général Talon, était composée d’un bataillon du 3e régiment de la garde, renforcé de 150 lanciers, d’un bataillon suisse et de deux pièces de canon.
  52. Félix-Hippolyte Larrey, fils de l’illustre Larrey, chirurgien de l’empereur. Né le 18 septembre 1808, il était en 1830 chirurgien sous-aide à l’hôpital de la garde royale au Gros-Caillou. Chirurgien de Napoléon III en 1853, médecin en chef de l’armée d’Italie en 1859, médecin en chef de l’armée du Rhin en 1870, le baron Félix Larrey a publié un grand nombre de travaux sur la médecine ; membre de l’Académie de médecine depuis 1850, il fut nommé membre de l’Académie des Sciences en 1867. De 1877 à 1881, il fit partie de la Chambre des députés et siégea dans le groupe de l’Appel au peuple. Il a publié en 1830 une Relation chirurgicale des événements de Juillet à l’hôpital militaire du Gros-Caillou. — Chateaubriand a confondu ici le fils avec le père, le chirurgien sous-aide du Gros-Caillou avec le chirurgien de la Grande Armée.
  53. Au sujet de ce passage des Mémoires d’Outre-tombe, le duc Victor de Broglie dit, au tome III de ses Souvenirs, page 287 : « L’auteur de cette assertion a été mal informé ; la réunion fut fortuite ; MM. Thiers et Mignet ne s’y trouvèrent pas. Il n’y fut question de M. le duc d’Orléans ni directement ni indirectement. » — Voici du reste les détails que donne le duc de Broglie sur la réunion qui eut lieu chez M. Guizot dans la matinée du 28 : « En allant vers les dix heures chez M. Guizot, qui demeurait rue de la Ville-l’Évêque, je ne remarquai aucun symptôme d’agitation. Je trouvai M. Guizot dans son cabinet, occupé à mettre au net le projet de protestation dont il avait été chargé la veille (dans la réunion tenue chez M. Casimir Périer) ; à côté, dans le salon, se trouvaient plusieurs de nos amis, entre autres M. de Rémusat et M. Cousin, disputant assez vivement ; nous vîmes entrer au bout d’un quart d’heure un rédacteur du National qui depuis s’est fait un nom, M. Carrel. — « Tout est fini pour cette fois, nous dit-il tristement ; le gouvernement est maître du terrain ; mais, patience, il n’est pas au bout ! »
  54. Rue du faubourg Poissonnière, no 40.
  55. Dominique-François-Jean Arago (1786-1853), le célèbre astronome. Député de 1831 à 1848, membre du Gouvernement provisoire de 1848, représentant du peuple aux Assemblées constituante et législative de 1848-49. — Lorsqu’éclata la Révolution de Juillet, il était directeur de l’Observatoire.
  56. Jacques-Jean-Marie-François Boudin, comte de Tromelin (1771-1842). Il servit à l’armée des princes en 1792 et prit part à l’expédition de Quiberon. Attaché ensuite à l’armée royale de Normandie, il fut pris à Caen (1798), s’évada et passa en Orient, et fit, dans l’armée turque, les campagnes de Syrie et d’Égypte. Rentré en France en 1802, incarcéré à l’Abbaye, lors de l’affaire de Pichegru et de Cadoudal, il en sortit au bout de six mois pour entrer, comme capitaine, dans le 112e régiment de ligne. Général de brigade après la bataille de Leipsick, il se battit vaillamment à Waterloo. Pendant la campagne d’Espagne de 1823, il obtint de grands succès à Igualada, Calders, Yorba et Tarragone, et fut nommé lieutenant-général. Pendant les journées de Juillet, il seconda activement M. de Sémonville dans les démarches qui amenèrent le retrait des ordonnances et le ministère de M. de Mortemart. Son rôle, dans ces néfastes journées, fut aussi courageux qu’honorable ; sa vie même fut un instant menacée, et il fallut que le général La Fayette le couvrît de sa personne à l’Hôtel-de-Ville.
  57. Louis-Alexandre-Marie Valon de Boucheron, comte d’Ambrugeac (1771-1844). Colonel sous l’Empire, il avait servi, pendant les Cent-Jours, dans la petite armée du duc d’Angoulême. De 1815 à 1823, député de la Corrèze, il siégea au côté droit et parut plusieurs fois à la tribune. Louis XVIII le fit pair de France le 23 décembre 1823. Après 1830, il prêta le serment de fidélité à Louis-Philippe et conserva la dignité de pair jusqu’à sa mort.
  58. Jean-Baptiste-Adolphe Charras (1810-1865). Il avait été expulsé de l’École polytechnique trois mois avant les journées de Juillet pour avoir, dans un banquet d’étudiants, porté un toast à La Fayette et chanté la Marseillaise. Il n’était encore que chef de bataillon, malgré l’éclat de ses services en Afrique, lorsqu’éclata la Révolution de Février, qui le fit lieutenant-colonel, puis sous-secrétaire d’État au Ministère de la Guerre. Représentant du peuple de 1848 à 1851, il fut arrêté au coup d’État et conduit à Bruxelles. Il mourut à Bâle le 23 janvier 1865. On lui doit une Histoire de la campagne de 1815 (Bruxelles, 1863). Il avait également préparé les matériaux d’une Histoire de la guerre de 1813 en Allemagne.
  59. Isidore, comte Exelmans (1775-1852), l’un des plus brillants généraux de cavalerie du premier Empire, pair de France sous Louis-Philippe, grand chancelier de la Légion d’honneur en 1849, maréchal de France en 1851.
  60. Pierre-Claude, comte Pajol (1772-1844). Il servit avec éclat sous l’Empire ; Napoléon le créa baron en 1809, général de division en 1812, et grand officier de la Légion d’honneur le 19 février 1814. Ce jour-là, l’Empereur lui dit en l’embrassant : « Si tous les généraux m’avaient servi comme vous, l’ennemi ne serait pas en France. » Louis XVIII le fit comte et lui donna le commandement d’une division de cavalerie à Orléans. Au retour de l’île d’Elbe, il amena ses troupes à Napoléon, qui le nomma pair de France le 2 juin 1815. Mis à la retraite le 3 juin 1816, le comte Pajol voyagea, revint à Paris le 29 juillet 1830, à la nouvelle des Ordonnances, prit la direction de l’insurrection, et, le 2 août, se mit à la tête de la troupe d’insurgés qui marcha sur Rambouillet. La Révolution ne se montra point ingrate : le comte Pajol fut fait grand-cordon de la Légion d’honneur le 31 août 1830, commandant de la 1re division militaire le 26 septembre, et pair de France le 10 novembre 1831.
  61. Albert-Anne-Jules Bertier de Sauvigny, lieutenant au 34e régiment d’infanterie. Il devait être, peu de temps après la Révolution de Juillet, le héros d’une étrange aventure. Le 17 février 1832, le roi Louis-Philippe, la reine et Mlle Adélaïde, accompagnés du général Dumas, aide de camp du roi, sortaient à pied des Tuileries par la grille du quai, et entraient par un des premiers guichets sur le Carrousel, qu’ils traversèrent obliquement pour se rendre au Palais-Royal par la rue de Rohan. Au même moment, un cabriolet de remise, sortant de la rue de Chartres, traversait aussi le Carrousel et se dirigeait vers le guichet du Pont-Royal. Subitement, le maître de la voiture, vêtu d’un manteau bleu, fit retourner le cheval et le ramena du côté de la rue de Chartres et de l’hôtel Longueville, auprès duquel le roi se trouvait alors. Le cabriolet passa si près de lui qu’il fut forcé de se jeter vivement de côté. Quelques instants après, le roi et ses compagnons, arrivés à l’angle de l’hôtel de Nantes, virent revenir à eux le même cabriolet, qui était entré un instant avant dans la rue de Chartres, et qui, cette fois encore, semblait vouloir les serrer contre le mur et même les atteindre ; mais le cheval, ramené trop brusquement dans cette direction nouvelle, s’abattit ; il fut immédiatement relevé et continua rapidement sa course du côté du Pont-Royal. Après trois jours de recherches, la police découvrait que l’homme au manteau bleu était M. Bertier de Sauvigny. Il comparut le 5 mai 1832 devant la Cour d’assises de la Seine ; il n’était accusé de rien moins que d’avoir « commis un attentat contre la personne du roi, en dirigeant volontairement, à deux reprises différentes, et dans une intention coupable, son cabriolet contre la personne du roi ; crime prévu par l’article 86 du Code pénal ». L’article 86 punissait ce crime de la peine de mort. L’avocat général, M. Partarieu-Lafosse réclama l’application de cet article ; il déclara seulement, dans sa réplique, qu’après la condamnation interviendrait certainement une commutation de peine. Après une admirable plaidoirie de Berryer, Bertier de Sauvigny fut acquitté, aux applaudissements de l’auditoire.
  62. Jean-George Farcy (1800-1830). Ancien élève de l’École normale, disciple et ami de Victor Cousin, il avait traduit le troisième volume des Éléments de la Philosophie de l’Esprit humain, par Dugald Stewart (1825). Le 29 juillet, il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du côté du Carrousel ; les soldats faisaient un feu nourri dans la rue de Rohan, du haut d’un balcon qui était à l’angle de cette rue et de la rue Saint-Honoré. Farcy, qui débouchait au coin de la rue de Rohan et de celle de Montpensier, tomba l’un des premiers, atteint du haut en bas d’une balle dans la poitrine. — Ses amis ont publié, en 1831, sous le titre de Reliquiœ, le recueil des vers et opuscules de Farcy.
  63. Dans son Histoire de la Restauration (tome VIII, p. 663), Alfred Nettement raconte ainsi la prise de la caserne Babylone : « Le commandant Dufay refusa de capituler devant l’émeute ; il plaça ses soldats aux fenêtres et dans la cour, et le siège de la caserne commença. Il dura plusieurs heures en amenant des pertes des deux côtés ; l’élève Vaneau tomba mortellement frappé. Les insurgés envoyèrent un parlementaire : on ne le reçut pas, et le drapeau noir fut arboré. Alors les émeutiers résolurent de recourir à L’incendie, afin de forcer les Suisses à se rendre devant cet ennemi qu’on appelle le feu ; des bottes de paille et des fagots arrosés de térébenthine furent allumés… La flamme et la fumée aveuglèrent bientôt les assiégés ; secondés par les lieutenants Halter, Couteau et Saunteron, ils tentèrent d’opérer une sortie et s’élancèrent à travers la flamme, la baïonnette en avant. Les insurgés se précipitèrent vers eux, et un combat corps à corps s’engagea ; les Suisses refusèrent de se rendre ; ils furent impitoyablement massacrés. Le brave commandant Dufay périt et son corps fut traîné dans les rues par les insurgés. Quelques Suisses seulement parvinrent à échapper au massacre ; la caserne envahie par le peuple fut livrée au pillage. — La lutte héroïque de la caserne Babylone devait être l’adieu des Suisses à la France ; comme leurs pères en 1792, ils tinrent jusqu’au bout le serment qu’ils avaient prêté au Roi, et moururent pour lui. »
  64. Casimir-Louis-Victurnien de Rochechouart, prince de Tonnay-Charente, duc de Mortemart (1787-1875). Après avoir servi sous l’Empire, il fut, à la première Restauration, nommé pair de France et colonel des Cent-Suisses, que son grand-père, le duc de Brissac, avait commandés en 1789. Aux Cent-Jours, il suivit le roi à Gand, et, au retour, fut nommé maréchal de camp et major-général de la Garde nationale de Paris (14 octobre 1815). Au mois d’avril 1828, il fut envoyé comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg ; revenu en France au commencement de 1830, il allait partir pour les eaux lorsqu’il apprit la publication des Ordonnances. Après les journées de Juillet, il continua de siéger à la chambre des pairs, et, sous le second Empire, il accepta de faire partie du Sénat (27 mars 1852). Il assista du reste fort peu aux séances, se tint également à l’écart de la nouvelle cour et se consacra aux œuvres de charité. — Sur son rôle pendant les journées de Juillet, voir les Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution de 1830, par M. Alexandre Mazas. M. Mazas était secrétaire du duc de Mortemart.
  65. Apollinaire-Antoine-Maurice, comte d’Argout (1782-1858). Il était pair de France depuis 1819, et comme son collègue M. de Sémonville, il appartenait à la droite modérée. De 1830 à 1836, il fut plusieurs fois ministre et détint successivement les portefeuilles de la Marine, du Commerce et des Travaux publics, de l’Intérieur et des Finances. Durant ces six années, le nez de M. d’Argout ne cessa de servir de cible aux flèches de la Caricature et du Charivari et aux épingles de la Mode et du Corsaire. Renonçant enfin aux ministères, il se réfugia dans le poste moins tourmenté de gouverneur de la Banque de France. Il est mort sénateur du second Empire.
  66. Sur le pseudo-général Dubourg, voir, au tome IV, les notes 1 et 2 de la page 55 (notes 44 et 45 du Livre V de la Troisième Partie).
  67. Voir, sur M. Baude, au tome IV, la note 1 de la page 137 (note 12 du Livre VII de la Troisième Partie).
  68. Étienne-Maurice, comte Gérard (1773-1853). Après avoir été l’un des plus glorieux généraux de l’Empire, il était entré en 1822 dans la vie politique. Au mois de juillet 1830, il était député de l’Oise. Le 11 août 1830, il accepta le portefeuille de la Guerre, qu’il abandonna le 16 novembre suivant pour raison de santé. Élevé à la dignité de maréchal de France, le 17 août de la même année, il fut appelé, le 4 août 1831, au commandement de l’armée du Nord et dirigea le siège d’Anvers. Pair de France en 1833, de nouveau ministre de la Guerre, avec la présidence du Conseil, du 18 juillet au 19 octobre 1834, il fut nommé, le 4 février 1836, grand chancelier de la Légion d’honneur. Le gouvernement provisoire du 24 février 1848 le destitua ; le second Empire le nomma sénateur (26 janvier 1853). Il mourut trois mois après, le 17 avril, et fut inhumé aux Invalides.
  69. Claude-Antoine-Gabriel, duc de Choiseul-Stainville (1760-1838). Chevalier d’honneur de la reine Marie-Antoinette, il était resté auprès d’elle jusqu’à son incarcération au Temple, et il n’avait émigré que quand sa tête avait été mise à prix. Arrêté à Calais, à la suite d’un naufrage (novembre 1795), et acquitté par le Conseil de guerre devant lequel on l’avait traduit, il n’en avait pas moins été retenu en prison par le Directoire, et finalement condamné à mort. Le 18 brumaire le sauva. La Restauration l’appela à la pairie (4 juin 1814), et plus tard au poste de gouverneur du Louvre (28 mai 1820). Son attitude à la Chambre des pairs et sa constante opposition au ministère Villèle lui avaient valu une grande popularité. Le roi Louis-Philippe le choisit pour un de ses aides de camp.
  70. La rue où demeurait M. Laffitte, et qui allait bientôt porter son nom, s’appelait sous la Restauration la rue d’Artois.
  71. Les missionnaires de la rue d’Enfer, dont parle ici Chateaubriand étaient les prêtres de la Société des Missions de France, fondée par le Père Rauzan, et qui est aujourd’hui la Société des Prêtres de la Miséricorde sous le titre de l’Immaculée Conception. Le 29 juillet, leur maison fut envahie par les émeutiers. « Toutes les chambres sont fouillées, dit un témoin oculaire ; la caisse de l’économe est vidée, la cave elle-même est envahie… De nouvelles bandes surviennent, et, l’exaltation croissant avec l’ivresse, les coups de fusil retentissent à travers les corridors et les escaliers. Partout le pillage et la désolation. Rien n’échappe à l’enlèvement ou à la destruction. Argent, linges, objets précieux, tout disparaît ; les fenêtres sont brisées, les meubles hachés en morceaux et jetés dans la cour ou dans les jardins. On sonde à la baïonnette une terre fraîchement remuée, dans le jardin, et une caisse contenant tous les vases sacrés devient la proie des dévastateurs… Au milieu du tumulte, le P. Rauzan paraît un moment a sa fenêtre, et cherche à apaiser les esprits… Deux balles sifflent à ses oreilles, et un troisième coup, ajusté par un de ces bourreaux égarés, allait atteindre le digne prêtre, lorsqu’un garde national parvient à relever à temps le canon du fusil. La balle, toutefois, effleure de si près le dessus de la tête du saint vieillard, qu’il avouait plus tard avoir perdu pour un moment le sentiment de sa situation… » Pour compléter l’œuvre de destruction, les dévastateurs mettent le feu à l’intérieur d’une chambre. L’incendie commençait, lorsque deux missionnaires, déguisés en domestiques de l’hospice des Enfants-Trouvés (situé également rue d’Enfer), arrivent, accompagnés de deux sœurs de Charité, et, se mêlant à la foule, ils s’écrient : « Malheureux, que faites-vous ? Ne voyez-vous pas que le feu va se communiquer à l’hospice ? Voulez-vous donc brûler ces pauvres petits orphelins ? » — On les écoute ; une chaîne est organisée, et le feu est éteint au dedans. Mais bientôt, à l’aide de la paille qu’ils ont amoncelée, et sur laquelle ils entassent les débris des meubles, les livres, les papiers, les ornements sacrés, de grands feus sont allumés à la fois au jardin, dans la cour et jusque dans la rue. — Les missionnaires purent échapper, en se réfugiant, les uns à l’hospice des Enfants-Trouvés, les autres sous le toit de Chateaubriand. (Vie du très révérend Père Jean-Baptiste Rauzan, par le P. A. Delaporte, pages 281 et suiv.)
  72. La maison de Chateaubriand, rue d’Enfer, no 84, était voisine de l’Observatoire, dont François Arago était alors le directeur.
  73. Joseph Mérilhou (1788-1856). — Après avoir appartenu à la magistrature impériale, il avait figuré, sous la Restauration, au premier rang des avocats libéraux, et avait plaidé dans presque tous les procès politiques du temps. Il ne se bornait pas du reste à défendre les conspirateurs, il conspirait comme eux. Affilié à la « Charbonnerie », il fut d’abord membre de la haute-vente et bientôt de la vente suprême. C’est donc à bon droit que l’avocat-général Marchangy, dans l’affaire des quatre sergents de la Rochelle (août 1822), pouvait dire à Mérilhou, qui plaidait pour le sergent Bories : « Ici les véritables coupables ne sont pas sur les bancs des accusés, mais sur les bancs des avocats. » — Nommé conseiller d’État le 20 août 1830, il devint, le 2 novembre suivant, lors de la formation du ministère Laffitte, ministre de l’Instruction publique et des Cultes, et il en profita pour supprimer la Société des Missions de France et pour réunir au domaine de l’État la maison du Mont-Valérien qui en était le chef-lieu. Député de 1831 à 1834, pair de France le 3 octobre 1837, il s’était fait nommer, dès le 21 avril 1832, conseiller à la cour de Cassation, revenant ainsi à la magistrature, après avoir passé par le carbonarisme :
    Que dans un bon fauteuil il dorme à son retour.
  74. Casimir-Marie-Marcellin-Pierre-Célestin Chardel (1777-1847). Il était en 1830 juge au tribunal de la Seine et député de Paris. Pendant les journées de juillet, il présida un comité insurrectionnel, et, dès le 27 août, il se fit nommer conseiller à la cour de Cassation.
  75. Pierre-François Marchal (1785-1864). Il était, depuis 1827, député de la Meurthe. Il prit part aux journées de juillet et s’empara du télégraphe, que le gouvernement nouveau utilisa immédiatement pour assurer son triomphe. Nommé directeur des télégraphes par la Commission municipale, il ne resta pas longtemps à ce poste ; ses idées avancées le firent destituer. Réélu député de 1831 à 1834 et de 1837 à 1845, il siégea dans l’opposition. Après le 24 février, il fit partie de l’Assemblée constituante, et vota constamment avec la gauche républicaine. Il ne fut pas renommé à la Législative et rentra dans la vie privée.
  76. Jacques-François-Nicolas Bavoux (1774-1848). Il était en 1830, député de Paris. Il ne garda la préfecture de police que deux jours ; dès le 1er août, il était remplacé par M. Girod (de l’Ain). Le 23 août, il fut nommé conseiller-maître à la Cour des Comptes. En 1819, professeur suppléant à la Faculté de droit, il avait été traduit devant la cour d’Assises de la Seine sous la prévention d’avoir provoqué, par des discours tenus dans des lieux publics, à la désobéissance aux lois. Acquitté par le jury, après une plaidoirie de Me Dupin aîné, il passa sans transition de l’obscurité la plus profonde à la popularité la plus éclatante. L’obscurité depuis longtemps est revenue :
    Bavoux, Bavoux, Bavoux, nous t’avons oublié !
  77. Auguste-Simon-Louis Bérard (1783-1859), banquier à Paris, député de la Seine depuis 1827. Son rôle pendant les journées de juillet fut des plus considérables. Il ne laissa pas du reste de tirer assez bien son épingle du jeu. Dès le mois d’août 1830, il fut nommé directeur général des ponts et chaussées et des mines ; peu de temps après il devint conseiller d’État. Un peu plus tard, le ministère Molé lui donna la recette générale du Cher : Ce fut sa dernière situation officielle. — M. Bérard a publié, en 1834, des Souvenirs historiques sur la Révolution de 1830.
  78. M. Palamède de Forbin-Janson, beau-frère du duc de Mormart.
  79. François Sauvo (1772-1859). Il était attaché, depuis 1795, à la rédaction du Moniteur universel, lorsqu’il fut chargé, en 1800, de la direction de ce journal, par Maret, secrétaire général des Consuls ; il devait la conserver jusqu’en 1840. — Dans la soirée du 25 juillet 1830, il avait été averti qu’il recevrait des articles fort étendus qui ne seraient terminés qu’au milieu de la nuit et devraient être insérés dans le numéro du lendemain. Vers onze heures du soir, il fut mandé par M. de Chantelauze, qui lui remit le rapport et les ordonnances. M. Sauvo parcourut les pièces « Qu’en pensez-vous ? » lui demanda M. de Montbel qui était présent. — « Dieu sauve le Roi et la France ! » répondit le rédacteur du Moniteur. Et il ajouta en se retirant : « Messieurs, j’ai cinquante-sept ans, j’ai vu toutes les journées de la Révolution et je me retire avec une profonde terreur. »
  80. Augustin-Charles Périer (1773-1833), frère de Casimir Périer. Il était député de l’Isère depuis 1827 et siégeait au centre gauche. Non réélu aux élections du 5 juillet 1831, il fut nommé pair de France le 16 mai 1832.
  81. Jules-Paul-Benjamin Delessert (1773-1847). Grand industriel, il avait créé à Passy, en 1801, une filature de coton qui rendit la France moins tributaire de l’Angleterre, et une raffinerie de sucre, où il obtint le premier sucre de betterave bien cristallisé. En 1818, il importa d’Angleterre l’idée des Caisses d’épargne et popularisa en France cette institution, qu’à sa mort il dota généreusement. Il fut vingt-quatre ans député, de 1817 à 1824 et de 1827 à 1842, et il sut toujours allier à une noble indépendance un amour éclairé de l’ordre. Peu d’hommes politiques ont laissé une mémoire plus honorée. — Il était le frère de M. Gabriel Delessert, préfet de police de 1836 à 1848, qui a su, dans l’exercice de ces délicates fonctions, forcer l’estime de ses adversaires eux-mêmes.
  82. Jean-Baptiste-Henry Collin, comte de Sussy (1776-1837). Il fut maître des requêtes sous l’Empire, puis, sous la Restauration, administrateur des contributions indirectes. Admis à siéger, le 3 janvier 1827, à la Chambre des pairs, par droit héréditaire, en remplacement de son père décédé, il prit place parmi les modérés. M. de Sussy siégea à la Chambre haute jusqu’à sa mort, ayant prêté serment au gouvernement de Juillet.
  83. Sur cet épisode d’Arnouville et sur la première rencontre de Chateaubriand avec le capitaine Dubourg, voir au tome IV, pages 55-56 (Livre V de la Troisième Partie).
  84. Tome I, p. 244.
  85. J’ai reçu, le 9 janvier de cette année 1841, une lettre de M. Dubourg ; on y lit ces phrases : « Combien j’ai désiré vous voir depuis notre rencontre sur le quai du Louvre ! Combien de fois j’ai désiré verser dans votre sein les chagrins qui déchiraient mon âme ! Qu’on est malheureux d’aimer avec passion son pays, son honneur, sa gloire, quand l’on vit à une telle époque !…

    « Avais-je tort, en 1830, de ne pas vouloir me soumettre à ce que l’on faisait ! Je voyais clairement l’avenir odieux que l’on préparait à la France, j’expliquais comment le mal seul pouvait surgir d’arrangements politiques aussi frauduleux ; mais personne ne me comprenait ».

    Le 5 juillet de cette même année 1841, M. Dubourg m’écrivait encore pour m’envoyer le brouillon d’une note qu’il adressait en 1828 à MM. de Martignac et de Caux pour les engager à me faire entrer au Conseil. Je n’ai donc rien avancé sur M. Dubourg qui ne soit de la plus exacte vérité. (Paris, note de 1841). Ch.

  86. En regard de la version de Chateaubriand, il convient de placer celle du duc Victor de Broglie : « Je ne sais en vérité, dit-il (Souvenirs, III, 325), si j’ai placé quatre paroles dans une conversation à bâtons rompus, où nous étions animés des mêmes sentiments et préoccupés du même but ; mais ce dont je suis parfaitement sûr, c’est de n’avoir jamais dit que je venais de parcourir tout Paris, que nous étions sur un volcan ; que les maîtres ne pouvaient plus contenir leurs ouvriers ; que, si le nom du roi était désormais prononcé, on couperait la gorge à qui le prononcerait ; que nous serions tous massacrés ; qu’on prendrait d’assaut le Luxembourg comme la Bastille en 1789 ; et, quant au discours par lequel M. de Chateaubriand aurait foudroyé ce langage, c’est ma faute peut-être, mais je regrette de n’en avoir pas entendu le premier mot. »