Mémoires d’un Éléphant blanc/IV

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Armand Colin et Cie (p. 27-30).





Chapitre IV


ROYAL ÉLÉPHANT DE SIAM


Prince-Formidable — ainsi était nommé le vieil éléphant, mon compagnon — couché non loin de moi sur la litière odorante, me contait un peu de sa vie, et m’enseignait mes devoirs de royal éléphant de Siam.

— Il y a plus de cent ans que je suis ici, disait-il ; je suis très vieux et malade, malgré les singes blancs que vous voyez gambader là-haut dans les poutres. Ils sont là pour nous préserver des mauvaises influences et des maladies ; cependant tous ceux qui étaient avec moi dans ce palais sont morts à quelques jours de distance d’un mal qu’ils prenaient l’un de l’autre, et moi, le plus vieux, je survis.

Voilà plusieurs années que je suis seul, et le désespoir était grand à la cour de ne plus posséder qu’un éléphant blanc et de ne pas en découvrir d’autres, malgré les battues continuelles que l’on faisait dans les forêts. On disait que de grands malheurs menaçaient le royaume et votre arrivée a dû être une fête pour tout le pays.

— Pourquoi donc nous considère-t-on avec tant de respect ? demandai-je, qu’avons-nous d’extraordinaire ? Parmi les éléphants, au contraire, on semble nous mépriser.

— J’ai cru comprendre que les hommes, lorsqu’ils meurent, se transforment en animaux ; les plus nobles, en éléphants, et les rois, en éléphants blancs. Nous sommes donc d’anciens rois humains… Cependant, je ne me souviens pas d’avoir été ni roi, ni homme.

— Moi non plus, dis-je, je ne me souviens de rien. Mais alors, ce serait donc par jalousie que les éléphants gris nous ont en aversion ?

— Pas du tout, dit Prince-Formidable, ceux qui n’ont pas approché les hommes sont de vraies bêtes et ne savent rien. Ils croient que la couleur de notre peau vient d’une maladie et ils nous tiennent pour inférieurs à eux, tandis que cette particularité est au contraire un signe de royauté ; vous voyez que ce sont de vraies brutes.

J’admirais la sagesse et le savoir de mon nouvel ami, qui avait tant vécu. Je ne pouvais me lasser de l’interroger et il me répondait avec une complaisance inépuisable.

Je traduis aujourd’hui en paroles ce qu’il tâchait de me faire comprendre alors en le traduisant lui-même dans le langage très borné des éléphants ; il lui fallait recommencer maintes fois les explications et il ne s’impatientait nullement de mon ignorance, lui qui depuis longtemps comprenait la langue des hommes.

— Attention ! me dit-il tout à coup, en entendant une lointaine musique, voici les Talapoins qui viennent vous bénir.

Il s’efforça de me faire entendre ce que c’était que les Talapoins ; j’eus l’air de comprendre, par politesse, mais en réalité je n’avais rien compris, sinon qu’il s’agissait d’un honneur nouveau qu’on allait me rendre.

Précédés de nos officiers et de nos esclaves, trois hommes, très différents des autres, s’avancèrent au son de la musique.

Ils avaient la tête rasée, les oreilles saillantes et portaient de longues robes jaunes à larges manches. En entrant, ils ne se prosternèrent pas, ce qui, je l’avoue, me choqua un peu.

Le plus vieux marchait au milieu ; il s’arrêta devant moi et commença à parler d’une voix singulière, haute et monotone ; puis, sans se taire, il prit de la main d’un de ses compagnons une houppe à manche d’ivoire, tandis que l’autre lui tendait un bassin plein d’eau. Il trempa la houppe dans l’eau et se mit à m’asperger d’une façon qui m’agaça beaucoup ; je recevais des gouttes d’eau dans les yeux, sur les oreilles, et comme cela durait un peu trop, à mon idée, j’arrachai vivement cette houppe de la main du Talapoin et, l’imbibant bien d’eau, je la secouai sur eux trois, leur rendant ainsi ce qu’ils m’avaient fait. Ils se sauvèrent en riant et en s’essuyant la figure avec leurs manches, et moi je poussai un long cri pour proclamer ma victoire et mon contentement. Cependant, Prince-Formidable n’approuva pas ma conduite. Il trouva que j’avais manqué de dignité.

Peu après, on vint nous chercher pour nous conduire au bain. Un esclave marchait devant nous en frappant des cymbales pour nous faire faire place, et d’autres élevaient au-dessus de nos têtes de magnifiques parasols.

Dans notre parc même, s’étendait un beau lac et on m’y laissa plonger, nager, barboter cette fois autant que je voulus. La journée, terminée par un repas aussi copieux que délicat, me parut extrêmement agréable.

Il en fut ainsi chaque jour, moins les Talapoins qui ne revinrent pas. Une seule heure était un peu pénible, celle où je prenais ma leçon. C’était le soir avant le coucher. L’homme qui s’était le premier assis sur mon cou, restait mon gardien principal, mon mahout, et il devait m’instruire, m’apprendre à connaître les ordres indispensables, à comprendre certains mots : en avant, en arrière, à genoux, relève-toi, à droite, à gauche, halte, plus vite, doucement, c’est bien, c’est mal, assez, encore, saluez le roi, etc.

Prince-Formidable m’aidait beaucoup en me traduisant les ordres en langage d’éléphant et je sus bientôt tout ce qu’il fallait savoir.

Plusieurs années s’écoulèrent ainsi, fort agréables, mais assez monotones et je n’ai pas grand’chose à en dire.

Prince-Formidable mourut la seconde année après mon arrivée. On lui fit des funérailles royales et toute la cour prit le deuil. Je restai seul quelque temps, puis d’autres éléphants blancs furent amenés. Mais les nouveaux venus, qui ne savaient rien et avaient un caractère ombrageux et rebelle, m’inspirèrent peu d’intérêt.