Mémoires d’un artiste/De l’artiste dans la société moderne

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Calmann Lévy, éditeurs (p. 275-295).

DE L’ARTISTE DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE


L’extension prodigieuse que la vie moderne a donnée aux relations sociales a eu sur l’existence et les œuvres de l’artiste une influence considérable et, si je ne me trompe, plutôt funeste que salutaire.

Jadis, — et ce jadis n’est pas encore si loin de nous, — un artiste, non moins qu’un savant, était, et à juste titre, considéré comme appartenant à l’une des grandes corporations d’ouvriers de la pensée ; on voyait en lui une sorte de reclus dont la cellule était inviolable et sacrée ; on se faisait scrupule de l’arracher au silence et au recueillement sans lesquels il est bien difficile, sinon impossible, de concevoir et de produire des œuvres robustes, victorieuses du temps, ce juge redoutable qui « n’épargne pas ce qui se fait sans lui ».

Aujourd’hui, l’artiste ne s’appartient plus : il est à tout le monde ; il est plus qu’une cible, il est une proie. Sa vie personnelle et productive est presque tout entière absorbée, confisquée, gaspillée par les prétendues obligations de la vie sociale qui l’étouffent peu à peu dans le réseau de ces devoirs factices et stériles dont se composent tant d’existences dépourvues d’un but sérieux et d’un mobile supérieur. En un mot, il est dévoré par le monde.

Or, qu’est-ce que le monde ? C’est la collection des gens qui ont peur de s’ennuyer, et qui ne songent à sortir d’eux-mêmes que par crainte de se trouver en face d’eux-mêmes.

Lorsqu’on se prend à faire le décompte des heures prélevées sur le travail d’un artiste par la quantité toujours croissante des menues réquisitions qui se disputent et s’arrachent l’emploi de ses journées, on se demande par quel supplément d’activité, par quel effort de concentration, il peut trouver le temps d’accomplir son premier devoir, celui de faire honneur à la carrière qu’il a choisie et à laquelle appartiennent le meilleur de ses forces et le plus pur de ses facultés.

Il faut bien l’avouer, en faisant tomber devant l’artiste des barrières qu’une indifférence dédaigneuse, plus encore peut-être qu’une discrétion intelligente, avait longtemps élevées devant lui, la société moderne lui a causé un préjudice que ne saurait compenser aucun des attraits dont elle dispose.

Molière, qui a sondé d’un regard si profond et dessiné d’une main si ferme tous les travers de la vie humaine, adressait, sous ce rapport, au grand ministre Colbert, des réflexions pleines de la plus haute sagesse et de la plus saine philosophie :

L’étude et la visite ont leurs talents à part.
Qui se donne à la cour se dérobe à son art ;
Un esprit partagé rarement s’y consomme,
Et les emplois de feu demandent tout un homme.

Qu’on imagine ce qui peut sortir d’un esprit incessamment écartelé par des soirées mondaines, par des dîners en ville, par des convocations perpétuelles à des réunions de toute sorte, par l’assaut d’une correspondance dont l’importunité ne lui laisse pas un instant de répit et dont les coupables ne songent guère à se dire : « Mais voilà un homme à qui je vole son temps, sa pensée, sa vie » ; enfin par ces mille petites tyrannies dont est faite la grande tyrannie de l’indiscrétion publique !

Et les visiteurs, cette foule d’inoccupés et de curieux qui assiègent votre porte du matin au soir ! On me dira : « C’est votre faute ; vous n’avez qu’à fermer votre porte. » À merveille ; mais alors, voici venir les lettres de recommandation, auxquelles il est souvent fort difficile de refuser le service qu’elles vous demandent ; en présence de quoi, on se résigne !… et voilà le visiteur introduit.

— Pardon, monsieur, je vous dérange !…

— Mais… oui, monsieur.

— Alors, excusez-moi ; je me retire ; je reviendrai une autre fois…

— Oh ! non !…

— Mais… quand peut-on vous voir sans vous déranger ?

— Monsieur, on me dérange toujours, quand j’y suis.

— Vraiment ? vous êtes donc toujours très occupé ?

— Toujours, quand on ne me dérange pas.

— Oh ! que je suis donc fâché !… Mais je ne vous prendrai que quelques minutes…

— Mon Dieu, monsieur, c’est plus qu’il n’en faut pour décapiter un homme, voire même une idée ; mais enfin puisque vous voilà, parlez.

C’est ainsi que les choses se passent journellement. Et je ne prends ici que l’artiste en général. Mais il y a une certaine catégorie d’artistes qui est, sous ce rapport, tout à fait privilégiée ; j’en puis parler en connaissance de cause ; c’est celle des musiciens.

Le peintre, le statuaire, abritent aisément leur journée de travail sous une consigne implacable : la séance du modèle ; et encore peuvent-ils, à la rigueur, continuer à tenir le pinceau ou l’ébauchoir en présence des visiteurs. Mais le musicien !… Oh ! le musicien, c’est bien différent. Comme il peut travailler pendant le jour, on lui prend ses soirées pour l’amusement des salons ; et comme il peut travailler le soir, on lui dépense, on lui émiette ses journées sans le moindre scrupule. D’ailleurs, c’est si facile, la composition musicale ! cela n’exige aucun travail ! cela vient tout seul, d’inspiration.

On ne se figure pas le nombre incalculable des sollicitations indiscrètes auxquelles un musicien est quotidiennement en butte. Tout ce qu’il y a de jeunes pianistes, violonistes, vocalistes, compositeurs, rimeurs (lyriques ou non lyriques), de professeurs, d’inventeurs de méthodes, théories, systèmes quelconques, de fondateurs de périodiques qui vous persécutent de leurs offres d’abonnement, — sans compter les demandes d’autographes, de photographies, les envois d’albums et d’éventails, et mille autres choses encore, — tout cela constitue cette épouvantable obsession qui fait du musicien une sorte de propriété nationale ouverte au public à toute heure du jour.

En un mot, ce n’est plus notre maison qui est dans la rue, c’est la rue qui traverse notre maison ; la vie est livrée en pâture aux oisifs, aux curieux, aux ennuyés, et jusqu’aux reporters de tout genre qui pénètrent dans nos intérieurs pour initier le public, non seulement à l’intimité de nos entretiens confidentiels, mais encore à la couleur de nos robes de chambre ou de nos vestons de travail.

Eh bien ! cela est mauvais et malsain. Cette précieuse et délicate pudeur de conscience, qui ne s’entretient que par le recueillement, se décolore et se fane, chaque jour davantage, au contact de cette perpétuelle cohue, d’où l’on ne rapporte plus qu’une activité superficielle, haletante, fiévreuse, qui s’agite convulsivement sur les ruines d’un équilibre à jamais rompu. Adieu les heures de calme, de lumineuse sérénité qui seules permettent de voir et d’entendre au fond de soi-même ; peu à peu délaissé pour l’agitation du dehors, le sanctuaire auguste de l’émotion et de la pensée n’est bientôt plus qu’un cachot sombre et sourd, dans lequel on meurt d’ennui faute d’y pouvoir vivre de silence.

Si, du moins, le temps qu’on donne était toujours utilement donné ! Si on ne se dépensait que pour des êtres capables ! Si on n’encourageait que des êtres courageux ! Mais que de peines perdues ! Que de conversations creuses ! Que de non-valeurs qui flottent à la surface de cet océan de relations sans y apporter rien, sans en retirer rien !

En somme, la plaie véritable, la plaie par excellence, ce sont les gens qui s’ennuient, et qui, de peur que le temps ne les tue, viennent tuer celui des autres.

S’ennuyer ! Être son propre ennui ! S’ingénier, par tous les moyens imaginables, à s’enfuir de soi-même ! Y a-t-il, au monde, un dénûment comparable à celui-là, et quelle compensation à ce qu’on leur donne peut-on attendre des gens qui s’ennuient ?

Il y a une quantité d’opinions courantes dont on se donne rarement la peine de vérifier le contenu et qui forment le vaste patrimoine des absurdités admises. L’une d’elles consiste à croire, ou plutôt à persuader que la sympathie et la protection du monde sont nécessaires pour arriver.

Il faut vraiment avoir bien peu ressenti la vivifiante atmosphère d’une fidèle conviction pour céder à une illusion pareille ou pour y demeurer.

La protection du monde ! Mais elle n’est pas seulement incertaine ; elle est ce qu’il y a de plus inconstant, de plus versatile ; et ce qui est encore plus assuré, c’est qu’il ne l’offre, d’ordinaire, qu’à ceux qui n’en ont plus besoin, à l’exemple de ces courtisans qui, dans un opéra célèbre, accablent de leurs offres de services un jeune seigneur devenu en un instant l’objet de faveurs royales.

Ah ! quand l’existence a pris la place de la vie, doit-on s’étonner que le paraître prenne la place de l’être, et le savoir-faire celle du savoir ?

Dès que le Dieu caché, le Dieu dont le règne est au dedans de nous, dès que Celui-là est absent, il faut bien se fabriquer des idoles. De là, tant d’artistes préoccupés de se répandre, de se montrer partout, de s’appuyer sur ce bâton fragile de la réclame dont les débris jonchent la pénible route de tant d’âmes sans ferveur et de tant d’ambitions vulgaires.

Il n’y a qu’une protection dont il faille se mettre en peine, parce que c’est la seule qui en vaille la peine, c’est celle de l’absolue sincérité en face de soi-même ; c’est de placer l’œuvre extérieure sous la garde de l’œuvre vécue, la parole sous la garde de la pensée. Peu importe, après cela, le conflit des jugements pour ou contre. Les œuvres ne communiquent que la somme de chaleur qui les a fait éclore et qu’elles conservent toujours ; mais il faut le temps d’allumer son feu et de l’entretenir. C’est pour cela qu’un compositeur illustre avait mis sur sa porte cette inscription significative : « Ceux qui viennent me voir me font honneur, ceux qui ne viennent pas me font plaisir. » En d’autres termes : Je n’y suis jamais.

Voici une autre banalité, également accueillie avec faveur, et dont le cliché fournit un tirage considérable :

— Vous vous tuerez ! vous travaillez trop ! il faut vous reposer ; venez donc nous voir ; cela vous fera du bien, cela vous distraira !…

Cela me distraira ! Hé ! c’est justement ce dont je me plains et ce dont on ne se charge que trop !… Se distraire, à un moment donné, librement choisi, à la bonne heure ; mais être distrait, à contretemps, c’est être désorienté, déraciné.

Le travail, une fatigue ! le travail, un danger ! Ah ! qu’il faut peu le connaître pour lui faire une pareille injure ! Non, le travail n’a ni cette ingratitude ni cette cruauté ; il rend au centuple les forces qu’on lui consacre, et, au rebours des opérations financières, c’est ici le revenu qui rapporte le capital.

S’il est au monde un travailleur occupé sans relâche, — et Dieu sait de combien de façons, — c’est assurément le cœur : de la régularité permanente de ses battements dépend celle de notre respiration, ainsi que la circulation de ce sang qui charrie et distribue à chaque organe, avec un discernement si merveilleux, les divers éléments nécessaires à l’entretien de leurs fonctions ; et tout ce magnifique ensemble se déroule jusque pendant notre sommeil, sans un moment de trêve.

Que dirait le cœur, si on lui conseillait, à lui aussi, de ne pas travailler tant que cela, de prendre un peu de repos, de se distraire, enfin ?

Or le travail est à la vie de l’esprit ce que le cœur est à la vie du corps ; c’est la nutrition, la circulation et la respiration de l’intelligence.

Comme toutes les espèces de gymnastique, il n’est une fatigue que pour ceux qui n’y sont point exercés. On a présenté le travail comme un châtiment et une peine ; il est une béatitude et une santé. Voyez une terre cultivée et fertile auprès d’une terre en friche, et dites si l’aspect de la joie et du bonheur n’est pas du côté de la culture et de l’abondance.

Non, ce n’est pas le travail qui tue, c’est la stérilité ; la fécondité, voilà la jeunesse et la vie.

Je ne voudrais pas, cependant, que l’on me crût tellement quinteux, chagrin, misanthrope, que de considérer l’artiste comme une sorte de loup-garou. Assurément, et je le reconnais sans peine, en élargissant ainsi le cercle des relations, la société moderne a multiplié pour l’artiste les occasions de contact entre les différentes classes sociales et de rencontres souvent charmantes, parfois même fort utiles. Mais, encore un coup, qu’est-ce que cela, au prix de ces heures de tranquillité délicieuse, j’allais dire d’espérance divine, pendant lesquelles on attend — et d’une attente moins qu’on ne croit sujette à déception — la visite d’une émotion vraie ou d’une vérité émouvante ? Qu’est-ce que tout l’éclat du dehors comparé à la lumière intime, sereine et chaude de ce cher Idéal qu’on poursuit toujours sans jamais l’atteindre, mais qui nous attire jusqu’à nous faire croire que c’est lui qui nous aime, bien plus encore que nous ne l’aimons ? Dès lors, ne devine-t-on pas quelle épreuve on inflige à un malheureux qu’on fait sortir d’un temple pour le conduire dans un palais, fût-il cent fois plus brillant que ceux des Mille et une Nuits ?…

Chacun se rappelle le mot célèbre d’un de nos plus grands poètes :

Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Il ne s’agit pas, en effet, que tous les verres soient de même grandeur ; l’essentiel est qu’ils soient toujours pleins. Un nain, tout couvert d’or, se trouverait aussi bien partagé qu’un géant, si, pour tous deux, le bonheur suprême consistait à être tout couvert d’or. C’est l’ingénieuse comparaison imaginée par saint François de Sales au sujet des élus, pour expliquer l’égalité du bonheur dans l’inégalité de la gloire ; comparaison si fine et si juste qu’on peut l’appliquer à tous les degrés de la vie et à toutes les formes de la perfection.

Il n’est pas donné à chacun d’être un de ces fleuves majestueux dont les eaux répandent partout la fertilité sur leur passage ; mais le plus humble ruisseau, si l’onde en est pure et limpide, reflète le ciel aussi bien que les plus vastes rivières et que les profondeurs de l’Océan.

« Je le conduirai dans la solitude, et là je parlerai à son cœur », dit un prophète hébreu.

L’excellent auteur de l’Imitation exprime ainsi la même pensée : « L’habitude de la retraite en augmente le charme. »

— Enfin, dit-on encore avec un air gracieux, que voulez-vous ? ce sont les inconvénients de la célébrité !…

Autre formule dont il serait grand temps de faire justice : car, en conscience, être dévoré parce qu’on n’est plus ignoré, voilà qui est un bénéfice médiocrement enviable.

On ne saurait assez le redire : ce n’est pas la personne de l’artiste qui appartient au monde ; ce sont ses œuvres : or, point d’œuvres fortes, homogènes, durables, avec un travail constamment interrompu et morcelé. Que le monde se pénètre donc de ce dernier conseil adressé par Molière à l’illustre ministre de qui je parlais tout à l’heure :

Souffre que, dans leur art, s’avançant chaque jour,
Par leurs ouvrages seuls ils te fassent la cour.

Une trop large part accordée aux relations sociales expose encore l’artiste à un autre danger duquel il n’est peut-être pas inutile de dire deux mots.

À force d’entendre bourdonner autour de lui tant d’opinions diverses, d’éloges, de critiques, d’engouements pour telles productions en vogue, l’artiste en arrive insensiblement à douter de lui, de sa nature, des dictées de son émotion personnelle, qui lui indiquait la route à suivre, et il finit par se sentir dans un dédale inextricable ; la voix de son guide intérieur disparaît dans le bruit de ce tourbillon, et c’est aux caprices d’une faveur inconstante comme la mode qu’il mendie vainement le point d’appui qu’elle ne peut donner. On dit : « Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son. » Cela dépend du métal et de la fonte de la cloche, qui, lorsqu’elle est parfaite, donne une admirable série de vibrations harmoniques. Mais entendre à la fois toutes les cloches, quelle horrible cacophonie !

Lorsque, par un de ces temps d’orage qui rendent la respiration pénible et oppressée, nous disons qu’il fait lourd, nous employons un terme inexact ; il fait, au contraire, très léger : ce que nous appelons pesanteur n’est qu’une raréfaction, un déficit de la quantité d’air dont nous avons besoin pour respirer librement.

Il en est de même de l’atmosphère intellectuelle. Le savant, l’artiste, le poète et bien d’autres encore ont, eux aussi, leur atmosphère spéciale, et, par conséquent, leurs conditions spéciales de respiration et d’asphyxie : gardons-nous de les enlever à l’élément qui les fait vivre, et de les étouffer sous ce que Joseph de Maistre a si justement appelé « l’horrible poids du rien ».

Oh ! je le sais et je le confesse ; l’artiste est un être à part, singulier, anormal, bizarre : c’est un original. D’accord. S’il en fait souffrir, il en souffre aussi, et souvent beaucoup plus qu’on ne croit. Mais, après tout, c’est peut-être à ce qu’il est qu’il faut s’en prendre de ce qui lui manque, comme, peut-être aussi, est-ce un peu à ce qui lui manque qu’il doit ce qu’il vaut. Prenons-le donc pour ce qu’il est, laissons-le être tel qu’il est ; c’est le seul moyen de le laisser devenir tout ce qu’il peut être.