Mémoires d’un artiste/L’académie de France à Rome

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Calmann Lévy, éditeurs (p. 297-311).

L’ACADÉMIE DE FRANCE À ROME[1]


Au moment où, sous le masque d’un soi-disant naturalisme dans l’art, on s’efforce de jeter la défaveur sur cette noble et généreuse institution de l’Académie de France à Rome, il m’a semblé que c’était un devoir de protester contre des tendances dissolvantes qui, si elles pouvaient aspirer à l’honneur de s’appeler des doctrines, n’iraient à rien moins qu’à l’oblitération du sens élevé des Beaux-Arts, et qui, d’ailleurs, ne reposent que sur les arguments les plus creux et les plus frivoles.

Les avocats de ce qu’on nomme « l’Art moderne » (comme si l’art véritable n’était pas de tous les temps) s’attaquent à l’École de Rome d’une manière absolue, et leur ultimatum est qu’il faut, au plus vite, raser la villa Médicis comme un foyer d’infection artistique. C’est là le delenda Carthago de la secte anti-romaine.

Je n’entreprendrai pas ici une plaidoirie ex professo en faveur des peintres, sculpteurs, architectes et graveurs que l’État envoie, chaque année, à Rome, pour leur assurer, en retour des espérances qu’ils ont fait concevoir, le commerce assidu et gratuit de ces immortels docteurs qu’on nomme « les maîtres ». Je me bornerai, moi musicien, à ce qui concerne les intérêts des musiciens compositeurs. Aussi bien, est-ce surtout pour eux que l’on affecte de regarder comme parfaitement inutile et insignifiant le séjour à Rome. Mais la cause de l’art étant la même pour tous les arts, ce que j’aurai à dire au sujet des musiciens s’appliquera de soi-même aux autres artistes.

Ce qui me frappe tout d’abord, c’est que cet acharnement contre l’École de Rome n’est, lui-même, que la conséquence d’un vœu plus ou moins franchement formulé, et qui résume à peu près, à lui seul, tout le programme de l’opposition. Ce vœu, le voici : « Plus de professeurs ! Il faut voler de ses propres ailes ! » C’est là, sans doute, ce qu’on entend par « l’art moderne ».

Ainsi, plus d’éducation ; plus de notions acquises et transmissibles, c’est-à-dire plus de capital, partant plus de patrimoine ni d’héritage ; plus de passé, partant plus de traditions, plus de paternité intellectuelle ; nous voici en pleine génération spontanée, — car il n’y a pas de milieu : ou l’enseignement ou la science infuse.

Et remarquez bien que ceux qui prônent ce système sont justement ceux-là mêmes qui parlent, à tout propos, de l’École de l’avenir ! L’avenir ! Eh ! de quel droit l’invoquez-vous donc, vous qui, demain, serez devenus, pour lui, ce passé dont vous ne voulez pas ?

Merveilleuse contradiction de l’absurde, ce « royaume divisé au dedans de lui-même » ! Qu’on me montre un emploi quelconque des facultés humaines, un seul, qui repose sur une semblable théorie ! Est-ce le droit ? Est-ce la physique, la chimie, l’astronomie, la mécanique ? Est-ce que l’homme n’est pas un être enseigné ? Est-ce qu’il ne vit pas, en tout, sur un capital de notions amassées ? Est-ce qu’on ne lui apprend pas à lire, à écrire, à marcher, à monter à cheval, à manier les armes, à jouer d’un instrument quelconque ? Est-ce que tout n’a pas sa gymnastique spéciale ? Or, qu’est-ce qu’une école, sinon un gymnase ?

Hé bien ! soit, dit-on ; soit, pour tout ce qui est science ou métier ; mais le génie ? Le génie ne s’enseigne pas ; on en a ou on n’en a pas, et il n’est au pouvoir de personne de le donner à qui n’en a pas, non plus que de le retirer à qui en a.

D’accord, et cela est incontestable ; mais ce qui ne l’est pas moins, c’est que, selon le mot d’un grand artiste[2] qui avait qualité pour en parler, il n’y a pas d’art sans science.

Non, certes, personne ne communique le génie, qui est incommunicable, parce qu’il est un don essentiellement personnel : mais ce qui est communicable, transmissible, c’est le langage au moyen duquel se meut et s’exprime le génie, et sans la possession duquel il n’est qu’un muet ou un impotent. Est-ce que Raphaël, Mozart, Beethoven, n’étaient pas des hommes de génie ? Se sont-ils crus, pour cela, autorisés à rejeter dédaigneusement le magistère traditionnel qui non seulement les initiait à la pratique de leur art, mais encore leur montrait la route propre à les y mener sûrement, leur épargnant ainsi une perte de temps considérable à la recherche d’une certitude dont des siècles d’expériences leur garantissaient le dépôt ? Vraiment, c’est se moquer du sens commun que de prétendre ainsi détrôner l’histoire à coups de paralogismes ! Autant vaut dire que l’orateur et l’écrivain n’ont besoin d’apprendre ni leur langue, ni la syntaxe, ni le dictionnaire.

Théophile Gautier le disait avec raison : « Si j’écris mieux que beaucoup d’autres, c’est que j’ai appris mon métier, et que j’ai un plus grand nombre de mots à mes ordres. » Mais, poursuit l’objection, quantité d’artistes éminents n’ont pas été pensionnaire de l’École de Rome.

Cela est vrai, et je m’empresse d’ajouter (ce dont, au reste, l’opposition a peu de mérite à se targuer si haut) que, pour avoir été pensionnaire de l’École de Rome, on n’en revient pas nécessairement un homme supérieur. Mais que faut-il en conclure ? Que Rome n’a pas fait le miracle de donner ce que la nature avait refusé ? C’est évident, et ce serait par trop commode d’avoir du génie au prix d’un voyage que tout le monde peut faire. Mais ce n’est pas là du tout ce dont il s’agit. Il s’agit de savoir si, étant donné une organisation d’artiste, Rome n’exerce pas sur cette organisation une influence incontestable et incomparable sous le rapport de l’élévation de la pensée et du développement artistique.

Cette considération m’amène à examiner l’utilité du séjour à Rome pour les musiciens compositeurs.

Passe encore, dit-on, d’envoyer en Italie des peintres, des sculpteurs, des architectes, des graveurs ; ils trouvent là une collection considérable de chefs-d’œuvre qui peuvent du moins les intéresser en raison de l’art spécial auquel ils appartiennent. Mais un musicien ! Que va-t-il faire à Rome ? Quelle musique y entendre ? Quel bénéfice en retirer pour son art ?

Il faut, en vérité, que ceux qui produisent de pareilles objections aient bien peu réfléchi à ce que c’est qu’un artiste. Croit-on donc que l’artiste soit tout entier dans la seule technique de son art ? Comme si le métier, dans l’art, était tout ! Comme si l’on ne pouvait pas être un praticien habile et un artiste vulgaire ! un rhéteur consommé en même temps qu’un écrivain sans style ou un orateur sans flamme ! Eh quoi ! l’éloquence et la virtuosité ne sont qu’une seule et même chose ? Il n’y a nulle différence entre l’homme et l’instrument ? On oublie donc que, sous l’artisan, il y a l’artiste, c’est-à-dire l’homme, et que c’est lui qu’il faut atteindre, éclairer, transporter, transfigurer enfin, jusqu’à lui faire aimer éperdument cette incorruptible beauté qui fait, non pas le succès d’un moment, mais l’empire sans fin de ces chefs-d’œuvre qui resteront les flambeaux et les guides de l’Humanité en fait d’art, depuis l’Antiquité jusqu’à la Renaissance, et jusqu’à nos jours, et après nous, et toujours !

Ignore-t-on, ou feint-on d’ignorer les lois immuables de nutrition et d’assimilation qui régissent le développement et le perfectionnement de tout organisme ? Mais si le musicien n’a besoin que de musique pour se développer et se perfectionner, je ne demanderai plus seulement pourquoi on l’envoie à Rome, où il n’a que faire d’aller contempler les fresques de Raphaël et de Michel-Ange au Vatican, cette colline qui garde tous les oracles ! Je demanderai à quoi lui sert de lire Homère, Virgile, Tacite, Juvénal, Dante et Shakespeare, Molière et La Fontaine, Bossuet et Pascal, en un mot tous les grands nourriciers de la forme et de la pensée humaines ? À quoi bon tout cela ? Ce n’est pas de la musique…

Non, sans doute ; mais c’est de l’art, aussi moderne qu’ancien, de l’art immortel et universel, et c’est de cet art-là que l’artiste — non l’artisan — doit faire sa nourriture, sa santé, sa force et sa vie.

Qu’est-ce donc, après tout, que ce prétendu naturalisme dans l’art ? J’avoue que je serais bien aise d’être édifié sur le sens qu’on attache à ce mot, dont on semble faire le drapeau d’un grief et la revendication d’un droit méconnu par le despotisme de la routine.

Veut-on dire que, dans les arts, il faut, avant tout, s’appuyer sur la nature, la prendre pour point de départ ? En ce sens, tous les maîtres sont d’accord. Mais l’art ne doit pas en rester là ; et Raphaël qui, je suppose, connaissait bien la nature, n’a-t-il pas donné de l’art cette définition aussi admirable que trop peu méditée : « L’art ne consiste pas à faire les choses comme la nature les fait, mais comme elle devrait les faire ! » Paroles sublimes qui disent clairement que l’art est, par-dessus tout, un choix, une préférence, une véritable sélection, ce qui suppose une initiation de l’entendement à un critérium particulier d’appréciation.

Si la nature est tout et l’éducation rien, si la foule en sait aussi long que les maîtres, comment donc le Temps fait-il constamment justice de ces jugements éphémères qui ont accueilli, les uns avec transport tant d’œuvres bientôt oubliées, les autres avec dédain tant de chefs-d’œuvre acclamés, depuis, par l’admiration de l’infaillible postérité ?

Que la foule soit juge, peut-être, en matière de drame, je l’accorde ; et encore, cet aveu serait-il susceptible de bien des restrictions, si l’on songe à la quantité prodigieuse d’œuvres qui ont passionné nos pères et qui nous laissent aujourd’hui assez indifférents. Mais, abstraction faite de ces revirements de la popularité, il s’en faut bien que l’art ne soit que dans le drame ! Il n’y a pas l’ombre d’analogie entre les secousses violentes provoquées par un coup de théâtre saisissant, et les jouissances sereines et nobles que procure une œuvre d’un art exquis et consommé : nul ne s’avisera d’établir un parallèle entre les émotions produites par un mélodrame du boulevard et celles qu’éveillent les frises du Parthénon ou la Dispute du Saint-Sacrement. Il y a là tout l’abîme qui sépare le domaine des sensations de celui de l’intelligence.

Que dire, enfin, des incalculables bienfaits de cette retraite et de cette sécurité loin des bruits fiévreux et des constantes préoccupations de chaque jour ? Que dire de ce silence où l’on apprend à écouter ce qui se passe au fond de soi-même ? Que dire de ces solitudes profondes, de ces horizons dont les lignes majestueuses semblent conserver le magique pouvoir de ravir la pensée jusqu’à la hauteur des grands événements dont ils furent les témoins ? Et ce Tibre, dont les eaux sévères gardent, avec la terreur des forfaits qu’elles ont engloutis, la tranquillité de cette campagne romaine au sein de laquelle elles se déroulent !

Et Rome elle-même, elle seule, cette triple Rome dont le front a reçu de la main des siècles la tiare auguste que porte son Pontife Suprême, et d’où rayonne, sur le monde, la lumière sans déclin de l’éternelle Vérité ! Quel niveau ! quel diapason ! quel milieu pour qui sait se recueillir !

Ah ! que l’on ne vienne plus agiter devant nous ces mots équivoques et sonores de naturalisme, de réalisme et autres semblables. Oui, l’Art c’est la Nature, d’abord ; mais la Nature vérifiée, contrôlée, pesée, en un mot jugée au tribunal d’un discernement qui l’analyse et d’une raison qui la rectifie et la restaure : l’Art est une réparation des défaillances et des oublis du Réel ; c’est l’immortalisation des choses mortelles par une élimination clairvoyante et non par un culte servile et aveugle de leurs côtés défectueux et périssables. Conservons-la donc à tout prix, envers et contre tout, cette belle École de Rome dont les archives portent des noms comme ceux de David, d’Ingres, de Flandrin, de Regnault, de Duret, d’Hérold, d’Halévy, de Berlioz, de Bizet, qui ne sont pas, que je sache, pour autoriser la pitié hautaine dont on essaie de flétrir une dynastie déjà plus que séculaire. Défendons de toutes nos forces cet asile sacré qui abrite la croissance de l’artiste loin de l’obsession prématurée des besoins de la vie, et le prémunit, à la fois, contre les suggestions du mercantilisme et contre les vulgaires triomphes d’une popularité sans noblesse et sans lendemain.


  1. Janvier 1882.
  2. Ingres.