Mémoires d’un artiste/Préface à la correspondance d‘Hector Berlioz

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Calmann Lévy, éditeurs (p. 329-342).

PRÉFACE[1] À LA CORRESPONDANCE D’HECTOR BERLIOZ


Il y a, dans l’humanité, certains êtres doués d’une sensibilité particulière, qui n’éprouvent rien de la même façon ni au même degré que les autres, et pour qui l’exception devient la règle. Chez eux, les particularités de nature expliquent celles de leur vie, laquelle, à son tour, explique celle de leur destinée. Or ce sont les exceptions qui mènent le monde ; et cela doit être, parce que ce sont elles qui paient de leurs luttes et de leurs souffrances la lumière et le mouvement de l’humanité. Quand ces coryphées de l’intelligence sont morts de la route qu’ils ont frayée, oh ! alors vient le troupeau de Panurge, tout fier d’enfoncer des portes ouvertes ; chaque mouton, glorieux comme la mouche du coche, revendique bien haut l’honneur d’avoir fait triompher la Révolution :

   J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.

Berlioz fut, comme Beethoven, une des illustres victimes de ce douloureux privilège : être une exception ; il paya chèrement cette lourde responsabilité ! Fatalement, les exceptions doivent souffrir, et, fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. Comment voulez-vous que la foule (ce profanum vulgus que le poète Horace avait en exécration) se reconnaisse et s’avoue incompétente devant cette petite audacieuse de personnalité qui a bien le front de venir donner en face un démenti aux habitudes invétérées et à la routine régnante ? Voltaire n’a-t-il pas dit (lui, l’esprit s’il en fut) que personne n’avait autant d’esprit que tout le monde ? Et le suffrage universel, cette grande conquête de notre temps, n’est-il pas le verdict sans appel du souverain collectif ? La voix du peuple n’est-elle pas la voix de Dieu ?…

En attendant, l’histoire, qui marche toujours et qui, de temps à autre, fait justice d’un bon nombre de contrefaçons de la vérité, l’histoire nous enseigne que partout, dans tous les ordres, la lumière va de l’individu à la multitude, et non de la multitude à l’individu ; du savant aux ignorants, et non des ignorants au savant ; du soleil aux planètes, et non des planètes au soleil. Eh quoi ! vous voulez que trente-six millions d’aveugles représentent un télescope et que trente-six millions de brebis fassent un berger ? Comment ! c’est donc la foule qui a formé les Raphaël et les Michel-Ange, les Mozart et les Beethoven, les Newton et les Galilée ? La foule ! mais elle passe sa vie à juger et à se déjuger, à condamner tour à tour ses engouements et ses répugnances, et vous voudriez qu’elle fût un juge ? Cette juridiction flottante et contradictoire, vous voudriez qu’elle fût une magistrature infaillible ? Allons, cela est dérisoire. La foule flagelle et crucifie, d’abord, sauf à revenir sur ses arrêts par un repentir tardif, qui n’est même pas, le plus souvent, celui de la génération contemporaine, mais de la suivante ou des suivantes, et c’est sur la tombe du génie que pleuvent les couronnes d’immortelles refusées à son front. Le juge définitif, qui est la postérité, n’est qu’une superposition de minorités successives : les majorités sont des « conservatoires de statu quo » ; je ne leur en veux pas ; c’est vraisemblablement leur fonction propre dans le mécanisme général des choses : elles retiennent le char, mais enfin elles ne le font pas avancer ; elles sont les freins, — quand elles ne sont pas des ornières. Le succès contemporain n’est, bien souvent, qu’une question de mode ; il prouve que l’œuvre est au niveau de son temps, mais nullement qu’elle doive lui survivre ; il n’y a donc pas lieu de s’en montrer si fier.

Berlioz était un homme tout d’une pièce, sans concessions ni transactions ; il appartenait à la race des « Alceste » : naturellement, il eut contre lui la race des « Oronte » ; — et Dieu sait si les Orontes sont nombreux ! On l’a trouvé quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je ? Mais, à côté de cette sensibilité excessive poussée jusqu’à l’irritabilité, il eût fallu faire la part des choses irritantes, des épreuves personnelles, des mille rebuts essuyés par cette âme fière et incapable de basses complaisances et de lâches courbettes ; toujours est-il que, si ses jugements ont semblé durs à ceux qu’ils atteignaient, jamais du moins n’a-t-on pu les attribuer à ce honteux mobile de la jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble, généreuse et loyale nature.

Les épreuves que Berlioz eut à traverser comme concurrent pour le grand prix de Rome furent l’image fidèle et comme le prélude prophétique de celles qu’il devait rencontrer dans le reste de sa carrière. Il concourut jusqu’à quatre fois et n’obtint le prix qu’à l’âge de vingt-sept ans, en 1830, à force de persévérance et malgré les obstacles de toute sorte qu’il eut à surmonter. L’année même où il remporta le prix avec sa cantate de Sardanapale, il fit exécuter une œuvre qui montre où il en était déjà de son développement artistique, sous le rapport de la conception, du coloris et de l’expérience. Sa Symphonie fantastique (épisode de la vie d’un artiste) fut un véritable événement musical, de l’importance duquel le fanatisme des uns et la violente opposition des autres peuvent donner la mesure. Quelque discutée cependant que puisse être une semblable composition, elle révèle, dans le jeune homme qui la produisait, des facultés d’invention absolument supérieures et un sentiment poétique puissant qu’on retrouve dans toutes ses œuvres. Berlioz a jeté dans la circulation musicale une foule considérable d’effets et de combinaisons d’orchestre inconnus jusqu’à lui, et dont se sont emparés même de très illustres musiciens : il a révolutionné le domaine de l’instrumentation, et, sous ce rapport du moins, on peut dire qu’il a « fait école ». Et cependant, malgré des triomphes éclatants, en France comme à l’étranger, Berlioz a été contesté toute sa vie ; en dépit d’exécutions auxquelles sa direction personnelle de chef d’orchestre éminent et son infatigable énergie ajoutaient tant de chances de réussite et tant d’éléments de clarté, il n’eut jamais qu’un public partiel et restreint ; il lui manqua le « public », ce tout le monde qui donne au succès le caractère de la popularité : Berlioz est mort des retards de la popularité. Les Troyens, cet ouvrage qu’il avait prévu devoir être pour lui la source de tant de chagrins, les Troyens l’ont achevé : on peut dire de lui, comme de son héroïque homonyme Hector, qu’il a péri sous les murs de Troie.

Chez Berlioz, toutes les impressions, toutes les sensations vont à l’extrême ; il ne connaît la joie et la tristesse qu’à l’état de délire ; comme il le dit lui-même, il est un « volcan ». C’est que la sensibilité nous emporte aussi loin dans la douleur que dans la joie : les Thabor et les Golgotha sont solidaires. Le bonheur n’est pas dans l’absence des souffrances, pas plus que le génie ne consiste dans l’absence des défauts.

Les grands génies souffrent et doivent souffrir, mais ils ne sont pas à plaindre ; ils ont connu des ivresses ignorées du reste des hommes, et, s’ils ont pleuré de tristesse, ils ont versé des larmes de joie ineffable ; cela seul est un ciel qu’on ne paye jamais ce qu’il vaut.

Berlioz a été l’une des plus profondes émotions de ma jeunesse. Il avait quinze ans de plus que moi ; il était donc âgé de trente-quatre ans à l’époque où moi, gamin de dix-neuf ans, j’étudiais la composition au Conservatoire, sous les conseils d’Halévy. Je me souviens de l’impression que produisirent alors sur moi la personne de Berlioz et ses œuvres, dont il faisait souvent des répétitions dans la salle des concerts du Conservatoire. À peine mon maître Halévy avait-il corrigé ma leçon, vite je quittais la classe pour aller me blottir dans un coin de la salle de concert, et, là, je m’enivrais de cette musique étrange, passionnée, convulsive, qui me dévoilait des horizons si nouveaux et si colorés. Un jour, entre autres, j’avais assisté à une répétition de la symphonie Roméo et Juliette, alors inédite et que Berlioz allait faire exécuter, peu de jours après, pour la première fois. Je fus tellement frappé par l’ampleur du grand finale de la « Réconciliation des Montaigus et des Capulets », que je sortis en emportant tout entière dans ma mémoire la superbe phrase du frère Laurent : « Jurez tous par l’auguste symbole ! »

À quelques jours de là, j’allai voir Berlioz, et, me mettant au piano, je lui fis entendre ladite phrase entière.

Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant fixement :

— Où diable avez-vous pris cela ? dit-il.

— À l’une de vos répétitions, lui répondis-je.

Il n’en pouvait croire ses oreilles.

L’œuvre total de Berlioz est considérable. Déjà, grâce à l’initiative de deux vaillants chefs d’orchestre (MM. Jules Pasdeloup et Édouard Colonne), le public d’aujourd’hui a pu connaître plusieurs des vastes conceptions de ce grand artiste : la Symphonie fantastique, la symphonie Roméo et Juliette, la symphonie Harold, l’Enfance du Christ, trois ou quatre grandes ouvertures, le Requiem, et surtout cette magnifique Damnation de Faust qui a excité depuis deux ans de véritables transports d’enthousiasme dont aurait tressailli la cendre de Berlioz, si la cendre des morts pouvait tressaillir. Que de choses pourtant restent encore à explorer ! Le Te Deum, par exemple, d’une conception si grandiose, ne l’entendrons-nous pas ? Et ce charmant opéra, Beatrix et Bénédict, ne se trouvera-t-il pas un directeur pour le mettre au répertoire ? Ce serait une tentative qui, par ce temps de revirement de l’opinion en faveur de Berlioz, aurait de grandes chances de réussite, sans avoir le mérite et les dangers de l’audace ; il serait intelligent d’en profiter.

Les lettres qu’on va lire[2] ont un double attrait : elles sont toutes inédites et toutes écrites sous l’empire de cette absolue sincérité qui est l’éternel besoin de l’amitié. On regrettera, sans doute, d’y rencontrer certains manques de déférence envers des hommes que leur talent semblait devoir mettre à l’abri de qualifications irrévérencieuses et injustes ; on trouvera, non sans raison, que Berlioz eût mieux fait de ne pas appeler Bellini un « petit polisson », et que la désignation d’« illustre vieillard », appliquée à Cherubini dans une intention évidemment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne que Beethoven considérait comme le premier compositeur de son temps et auquel il faisait (lui Beethoven, le symphoniste géant) l’insigne honneur de lui soumettre humblement le manuscrit de sa Messe solennelle, œuvre 123, en le priant d’y vouloir bien faire ses observations.

Quoi qu’il en soit, et malgré les taches dont l’humeur acariâtre est seule responsable, ces lettres sont du plus vif intérêt. Berlioz s’y montre pour ainsi dire à nu ; il se laisse aller à tout ce qu’il éprouve ; il entre dans les détails les plus confidentiels de son existence d’homme et d’artiste ; en un mot, il ouvre à son ami son âme tout entière, et cela dans des termes d’une effusion, d’une tendresse, d’une chaleur qui montrent combien ces deux amis étaient dignes l’un de l’autre et faits pour se comprendre. Se comprendre ! ces deux mots font penser à l’immortelle fable de notre divin la Fontaine : les deux Amis.

Se comprendre ! entrer dans cette communion parfaite de sentiments, de pensées, de sollicitude à laquelle on donne les deux plus beaux noms qui existent dans la langue humaine, l’Amour et l’Amitié ! C’est là tout le charme de la vie ; c’est aussi le plus puissant attrait de cette vie écrite, de cette conversation entre absents qu’on a si bien nommée la correspondance.

Si les œuvres de Berlioz le font admirer, la publication des présentes lettres fera mieux encore : elle le fera aimer, ce qui est la meilleure de toutes les choses ici-bas.


  1. Correspondance inédite d’Hector Berlioz, 1 vol., Calmann Lévy, éditeur, 1878.
  2. Voir Correspondance inédite.