Mémoires d’un bourgeois de Paris/Tome I/Chapitre V

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Librairie Nouvelle (1p. 155-216).

CHAPITRE V

LES SCIENCES, L’INDUSTRIE, L’AGRICULTURE, LES ARTS ET LES LETTRES SOUS L’EMPIRE..


Députation de l’Institut. — Rapport de Chénier. — Décret impérial instituant des prix décennaux. — Lauréats des prix décennaux. — Lettre de l’empereur sur Dufresne. — L’empereur et la Comédie-Française. — Molé ; ses funérailles. — Liste des tragédies et comédies représentées devant l’empereur. — La comédie ou la tragédie à Sainte-Hélène. — Création du Conservatoire. — Mademoiselle Mars à une revue. — Mademoiselle Mars sifflée et outragée. — Portrait de mademoiselle Mars. — Les classiques et les romantiques chez mademoiselle Mars. — L’Opéra sous l’empire. — Le théâtre Feydeau. — Le théâtre du Vaudeville. — Le théâtre Montansier. — Le théâtre des Variétés. — Le ci-devant jeune homme. — Merle ; son portrait. — Conclusion.


On a traité de haut en bas la littérature de l’empire, on a poussé la sévérité de la critique jusqu’au dédain. L’empereur, dont le génie comprenait et embrassait tout, aimait les lettres ; il les aimait pour elles et pour la gloire de son règne ; il eut voulu pouvoir faire manœuvrer l’esprit humain, comme il faisait manœuvrer ses vieux bataillons ; il enviait au siècle d’Auguste et au siècle de Louis XIV leurs poëtes, leurs écrivains, leurs orateurs de génie. Il a dit quelque part qu’il eût pris Corneille pour premier ministre. Il eût nommé Racine sénateur, richement pensionné Molière, fait lire à Saint-Cloud les Femmes savantes et le Misanthrope ; on eût représenté ses chefs-d’œuvre sur tous les théâtres de la cour. Aurait-il laissé jouer Tartufe ? Il eût aimé et souvent reçu Boileau, comme représentant dans les lettres la règle et la discipline. Il eût surtout honoré Bossuet, admiré ses vertus et sa grandeur. Bossuet aurait peut-être nui à la fortune du cardinal Maury et du cardinal Fesch.

L’empereur ne refusait au génie qu’une seule chose, la liberté.

Bans son discours de réception à l’Académie française, M. Thiers explique et justifie ainsi les entraves que Napoléon fit subir à la pensée humaine :

« Un gouvernement pacifique supporte ce que ne peut pas supporter un gouvernement illustré par la victoire. Pourquoi, messieurs ? parce que la liberté, possible aujourd’hui à la suite d’une révolution pacifique, ne l’était pas alors à la suite d’une révolution sanglante.

» Les hommes de ce temps avaient à se dire d’effrayantes vérités. Ils avaient versé le sang les uns des autres ; ils s’étaient réciproquement dépouillés ; quelques-uns avaient porté les armes contre leur patrie. Ils ne pouvaient être en présence avec la faculté de parler et d’écrire, sans s’adresser quelques reproches cruels. La liberté n’eût été pour eux qu’un échange d’affreuses récriminations.

» Messieurs, il est des temps où toutes choses peuvent se dire impunément, où l’on peut, sans danger, reprocher aux hommes publics d’avoir opprimé les vaincus, trahi leur pays, manqué à l’honneur ; c’est quand ils n’ont rien fait de pareil ; c’est quand ils n’ont ni opprimé les vaincus, ni trahi leur pays, ni manqué à l’honneur. Alors, cela peut se dire sans danger, parce que cela n’est pas : alors, la liberté peut affliger quelquefois les cœurs honnêtes ; mais elle ne peut pas bouleverser la société. Mais, malheureusement, en 1800, il y avait des hommes qui pouvaient dire à d’autres : Vous avez égorgé mon père et mon fils, vous détenez mon bien, vous étiez dans les rangs de l’étranger. Napoléon ne voulut plus qu’on pût s’adresser de telles paroles. Il donna aux haines les distractions de la guerre ; il condamna au silence dans lequel elles ont expiré les passions fatales qu’il fallait laisser éteindre. Dans ce silence une France nouvelle, forte, compacte, innocente, s’est formée, une France qui n’a rien de pareil à se dire, dans laquelle la liberté est possible, parce que nous, hommes du temps présent ; nous avons des erreurs, nous n’avons pas de crimes à nous reprocher. »

L’empereur était inventif à encourager les lettres, à récompenser les savants, les poëtes, les écrivains et les artistes.

Le 27 février 1808, l’empereur assemble et préside son conseil d’État.

Une députation de la classe de littérature et de belles-lettres de l’Institut, composée de MM. Chénier, président ; de Volney, vice-président ; Suard, secrétaire perpétuel ; et de MM. Morellet, Boufflers, Bernardin de Saint-Pierre, Andrieux, Arnault, Villars, Cailhava, Domergue, Lacretelle, Laujon, Raynouard et Picard, est présentée par Son Excellence le ministre de l’intérieur, et admise à la barre du conseil.

Chénier, président de la classe de littérature et de belles-lettres de l’Institut, lit un rapport que l’empereur avait demandé sur l’état de la littérature, depuis la fin du dix-huitième siècle et depuis le commencement du dix-neuvième : Dans les ordres de Votre Majesté, dit Chénier, nous osons voir avec une respectueuse assurance la preuve du plus vif intérêt dont elle a toujours honoré les lettres, la garantie de sa protection constante, le signal de ses nouveaux bienfaits.

Dans ce rapport, Chénier jette d’abord un coup d’œil sur les sciences philosophiques ; il loue l’école de Port-Royal ; il loue Condillac, Domergue, Sicard, Marmontel, de Gérando, de Tracy et Cabanis.

Chénier étudie ensuite les progrès de la science des devoirs de l’homme, de la morale. Dans cette étude, les Mémoires que Marmontel a légués à ses enfants sont un peu à la légère, ce me semble, comparés aux préceptes de Cicéron, mêlés à la sagesse évangélique.

Résumant les écrits politiques et les travaux de législation, Chénier loue, comme un habile dialecticien, M. Sieyès ; comme un écrivain célèbre en plus d’un genre, le prince architrésorier de l’empire ; puis Rœderer, Dupont de Nemours, Barbé-Marbois, Jean-Baptiste Say, Ganilli, Perreau, Pastoret et Lacretelle aîné.

Dans l’éloquence de la chaire, dit Chénier, M. le cardinal Maury donne d’excellents préceptes, après avoir donné d’éclatants exemples.

Dans la critique littéraire, plusieurs écrivains nous offrent des études approfondies, des commentaires judicieux sur nos grands classiques ; M. Cailhava, sur Molière ; M. Palissot, sur Corneille et sur Voltaire ; Champfort, sur La Fontaine ; La Harpe, sur Racine.

Chénier, qui avait eu sans doute à se plaindre de La Harpe, blâme hautement l’extrême rigueur que La Harpe se croyait en droit d’exercer contre la plupart de ses contemporains et surtout contre ses rivaux.

À propos de l’art oratoire, Chénier se plaît à poser des couronnes sur la tête de Mirabeau, du cardinal Maury, de Cazalès, de Chapelier, de Barnave, de Regnauld de Saint-Jean d’Angély, de Thouret, de Tronchet, de Target, de Merlin et de Treilhard.

Dans ce rapport, on ne craint pas de considérer le plan d’instruction publique de M. de Talleyrand comme un monument de la gloire littéraire.

Parmi les membres des assemblées qui suivirent la Constituante, Chénier distingue le profond Condorcet, Daunou, Vergniaud, Français de Nantes, Boissy d’Anglas, renommé par sa présidence, Garaf, Portalis et Siméon.

Chénier, face à face avec l’empereur qui présidait, admire ces belles proclamations, où le vainqueur de Lodi et d’Arcole, en même temps qu’il créait un nouvel art de la guerre, créa l’éloquence militaire dont il resta le modèle.

Ces proclamations, dit Chénier, du sein de la victoire même, ordonnaient encore la victoire et communiquaient l’héroïsme.

On s’étonne un peu d’entendre Chénier louer, sans transition, l’éloquence académique à côté de l’éloquence militaire.

MM. de Castéra, de Ségur, Rulbière, de Bausset, sont placés par Chénier à la tête des historiens.

Volney, Naigeon et Dupuis sont cités comme voyageurs ou comme ayant fait preuve dans leurs livres d’une érudition raisonnable. Enfin de Lacépède, Lavoisier et Fourcroy reçoivent des éloges mérités comme savants et comme écrivains.

Le rapport de Chénier arrive bientôt au roman ; il remarque d’abord Atala, ornement du livre considérable où M. de Chateaubriand développe le génie du christianisme ; mais il désigne comme le meilleur, le plus moral, et le plus court des romans de l’époque entière, cette Chaumière indienne, où l’un des grands écrivains qui nous restent, M. Bernardin de Saint-Pierre, a réuni, comme en ses autres ouvrages, l’art de peindre par l’expression, l’art de plaire à l’oreille par la musique du langage, et l’art suprême d’orner la philosophie par la grâce.

On fondait les plus hautes espérances sur les talents poétiques de Fontanes, de Parny, de Parceval de Grandmaison, de Luce de Lancival, déjà autour d’Achille à Scyros, de l’abbé Delille qui avait déjà traduit Virgile et Milton, et de Saint-Ange, habile et laborieux traducteur d’Ovide.

Dans la poésie didactique, Esménard, Castel et Delille sont encore cités. Dans le genre de l’ode, on signale Lebrun comme tirant des sons harmonieux de la lyre pindarique ; Daru, comme traducteur d’Horace ; de Parny et de Boufflers, dans la poésie érotique ; Ducis dans l’épitre ; Arnault dans l’apologue ; Andrieux dans le conte. Legouvé et Raynouard, comme auteurs de petits poëmes d’un genre grave et philosophique, n’obtiennent que des éloges dans le rapport de l’Institut ; Millevoye et Victorin Fabre venaient de remporter deux années de suite le prix de poésie à l’Académie française.

Ici se présente aux regards de Votre Majesté, dit Chénier, la poésie dramatique. Ce cortége de la poésie dramatique est représenté par Ducis, par Arnault, auteur de Marius ; par Legouvé, auteur de la Mort d’Abel ; par Lemercier, auteur d’Agamemnon ; par Raynouard, auteur des Templiers ; par Baour-Lormian, auteur de Joseph ; par de Murville, auteur d’Abelasis ; et enfin par Chénier lui-même, auteur de la tragédie de Fénelon.

Le cortége de la comédie est représenté par Laujon, par François, par Fabre d’Églantine et Colin d’Harleville, par Andrieux, Picard et Roger.

Enfin, dans le drame, genre défectueux, mais susceptible de beautés, dit Chénier, Beaumarchais, Monvel et Bouilli occupent la première place. Comme auteurs de poëmes d’opéras, on cite Guillard et Hoffman, Esménard et Jouy ; comme auteurs de poëmes d’opéras-comiques, on cite encore Hoffman, Monvel, Marsollier et Duval.

L’art d’écrire, dit Chénier à l’empereur en achevant ce vaste tableau, refleurira sous vos auspices ; il sera guidé par vous en des routes certaines ; autour de vous brilleront encore les talents ranimés à votre voix ; le génie naîtra lui-même appelé par le génie, et tous les germes de gloire appartiendront au siècle de Votre Majesté.

L’empereur répondit en ces termes au rapport écrit et lu par Chénier :

MESSIEURS LES DÉPUTÉS DE LA SECONDE CLASSE DE L’INSTITUT,

« Si la langue française est devenue une langue universelle, c’est aux hommes de génie qui ont siégé ou qui siègent parmi vous que nous en sommes redevables.

» J’attache du prix au succès de vos travaux ; ils tendent à éclairer mes peuples et sont nécessaires à la gloire de ma couronne.

» J’ai entendu avec satisfaction le compte que vous venez de me rendre.

» Vous pouvez compter sur ma protection. »

L’empereur ne se contenta pas du rapport de la seconde classe de l’Institut ; il voulut donner à l’industrie, à l’agriculture, aux sciences, aux lettres et aux arts un essor nouveau et simultané en fondant les prix décennaux. Nous citerons ici les décrets de l’empereur pour les prix décennaux. Ils ont de la solennité, de l’élévation, de la grandeur et de l’universalité. Ils marquent avec accent et relief quelles étaient, au milieu du bruit et des travaux de la guerre, les préoccupations de l’empereur pour les institutions de la paix.


DÉCRET IMPÉRIAL
QUI INSTITUE DES PRIX DÉCENNAUX POUR LES OUVRAGES DE SCIENCES, DE LITTÉRATURE, D’ARTS, ETC.


Au palais d’Aix-la-Chapelle, le 24 fructidor an xii.

Napoléon, empereur des Français, à tous ceux qui les présentes verront, salut :

Étant dans l’intention d’encourager les sciences, les lettres et les arts, qui contribuent éminemment à l’illustration et à la gloire des nations ;

Désirant non-seulement que la France conserve la supériorité qu’elle a acquise dans les sciences et les arts, mais encore que le siècle qui commence l’emporte sur ceux qui l’ont précédé ;

Voulant aussi connaître les hommes qui auront le plus participé à l’éclat des sciences, des lettres et des arts ;

Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

Article premier. — Il y aura, de dix ans en dix ans, le jour anniversaire du 18 brumaire, une distribution de grands prix donnés de notre propre main dans le lieu et avec la solennité qui seront ultérieurement réglés.

Art. ii. — Tous les ouvrages de science, de littérature et d’art, toutes les inventions utiles, tous les établissements consacrés aux progrès de l’agriculture et de l’industrie nationale, publiés, connus ou formés dans un intervalle de dix années, dont le terme précédera d’un an l’époque de la distribution, concourront pour les grands prix.

Art. iii. — La première distribution des grands prix se fera le 18 brumaire an xviii ; et, conformément aux dispositions de l’article précèdent, le concours comprendra tous les ouvrages, inventions ou établissements publiés ou connus depuis l’intervalle du 18 brumaire de l’an vii au 18 brumaire de l’an xvii.

Art. iv. — Les grands prix seront, les uns de la valeur de dix mille francs, les autres de la valeur de cinq mille francs.

Art. v. — Les grands prix de la valeur de dix mille francs seront au nombre de neuf, et décernés :

1° Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages de sciences ; l’un pour les sciences physiques, l’autre pour les sciences mathématiques ;

2° À l’auteur de la meilleure histoire ou du meilleur morceau d’histoire, soit ancienne, soit moderne ;

3° À l’inventeur de la machine la plus utile aux arts et aux manufactures ;

4° Au fondateur de l’établissement le plus avantageux à l’agriculture ou à l’industrie nationale ;

5° À l’auteur du meilleur ouvrage dramatique, soit comédie, soit tragédie, représenté sur le Théâtre-Français ;

6° Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages, l’un de peinture, l’autre de sculpture, représentant des actions d’éclat ou des événements mémorables puisés dans notre histoire ;

7° Au compositeur du meilleur opéra représenté sur le théâtre de l’Académie impériale de musique.

Art. vi. — Les grands prix de la valeur de cinq mille francs seront au nombre de treize, et décernés :

1° Aux traducteurs de dix manuscrits de la bibliothèque impériale, ou des autres bibliothèques publiques de Paris, écrits en langues anciennes ou en langues orientales, les plus utiles, soit aux sciences, soit à l’histoire, soit aux belles-lettres, soit aux arts ;

2° Aux auteurs des trois meilleurs petits poëmes ayant pour sujet des événements mémorables de notre histoire, ou des actions honorables pour le caractère français.

Art. vii. — Ces prix seront décernés sur le rapport et la proposition d’un jury composé des secrétaires perpétuels des quatre classes de l’Institut, et des quatre présidents en fonctions dans l’année qui précédera celle de la distribution.

Signé : Napoléon.


DÉCRET IMPÉRIAL
CONCERNANT LES PRIX DÉCENNAUX POUR LES OUVRAGES DE SCIENCES, DE LITTÉRATURE ET D’ARTS.


Au palais des Tuileries, le 28 novembre 1809.

Napoléon, empereur des Français, roi d’Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, etc., etc.,

Nous étant fait rendre compte de l’exécution de notre décret du 24 fructidor an xii, qui institue des prix décennaux, du rapport du jury institué par ledit décret ;

Voulant étendre les récompenses et les encouragements à tous les genres d’études et de travaux qui se lient à la gloire de notre empire ;

Désirant donner aux jugements qui seront portés le sceau d’une discussion approfondie et celui de l’opinion publique ;

Ayant résolu de rendre solennelle et mémorable la distribution des prix que nous nous sommes réservé de décerner nous-même ;

Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

TITRE PREMIER.


De la composition des prix.


Article premier. — Les grands prix décennaux seront au nombre de trente-cinq, dont dix-neuf de première classe et seize de seconde classe.

Art. ii. — Les grands prix de première classe, seront donnés :

1° Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages de sciences mathématiques, l’un pour la géométrie et l’analyse pure, l’autre pour les sciences soumises aux calculs rigoureux, comme l’astronomie, la mécanique, etc. ;

2° Aux auteurs des deux meilleurs ouvrages de sciences physiques, l’un pour la physique proprement dite, la chimie, la minéralogie, etc. ; l’autre pour la médecine, l’anatomie, etc. ;

3° À l’inventeur de la machine la plus importante pour les arts et les manufactures ;

4° Au fondateur de l’établissement le plus avantageux à l’agriculture ;

5° Au fondateur de l’établissement le plus utile à l’industrie ;

6° À l’auteur de la meilleure histoire ou du meilleur morceau d’histoire générale, soit ancienne, soit moderne ;

7° À l’auteur du meilleur poëme épique ;

8° À l’auteur de la meilleure tragédie représentée sur nos grands théâtres ;

9° À l’auteur de l’ouvrage de littérature qui réunira au plus haut degré la nouveauté des idées, le talent de la composition et l’élégance du style ;

10° À l’auteur du meilleur ouvrage de philosophie en général, soit de morale, soit d’éducation ;

11° Au compositeur du meilleur opéra représenté sur le théâtre de l’Académie impériale de musique ;

12° À l’auteur du meilleur tableau d’histoire ;

13° À l’auteur du meilleur tableau représentant un sujet honorable pour le caractère national ;

14° À l’auteur du meilleur ouvrage de sculpture, sujet héroïque ;

15° À l’auteur du meilleur ouvrage de sculpture, dont le sujet sera puisé dans les faits mémorables de l’histoire de France ;

16° À l’auteur du plus beau monument d’architecture.

Art. iii. — Les grands prix de seconde classe seront décernés :

1° À l’auteur de l’ouvrage qui fera l’application la plus heureuse des principes des sciences mathématiques ou physiques à la pratique ;

2° À l’auteur du meilleur ouvrage de biographie ;

3° À l’auteur du meilleur poëme en plusieurs chants, didactique, descriptif, ou, en général, d’un style élevé ;

4° Aux auteurs des deux meilleurs petits poëmes, dont les sujets seront puisés dans l’histoire de France ;

5° À l’auteur de la meilleure traduction en vers de poëmes grecs ou latins ;

6° À l’auteur du meilleur poëme lyrique mis en musique, et exécuté sur un de nos grands théâtres ;

7° Au compositeur du meilleur opéra-comique, représenté sur un de nos grands théâtres ;

8° Aux traducteurs de quatre ouvrages, soit manuscrits, soit imprimés, en langues orientales ou en langues anciennes, les plus utiles, soit aux sciences, soit à l’histoire, soit aux arts ;

9° Aux auteurs des trois meilleurs ouvrages de gravure en taille-douce, en médailles et sur pierres fines ;

10° À l’auteur de l’ouvrage topographique le plus exact et le mieux exécuté.

Art. iv. — Outre le prix qui lui sera décerné, chaque auteur recevra une médaille qui aura été frappée pour cet objet.


TITRE II.


Du jugement des ouvrages.


Art. v. — Conformément à l’article 7 du décret du 24 fructidor an xii, les ouvrages seront examinés par un jury composé des présidents et secrétaires perpétuels de chacune des quatre classes de l’Institut. Le rapport du jury, ainsi que le procès-verbal des séances et des discussions, seront remis à notre ministre de l’intérieur dans les six mois qui suivront la clôture du concours.

Le concours de la seconde époque sera fermé le 9 novembre 1818.

Art. vi. — Le jury du présent concours pourra revoir son travail jusqu’au 15 février prochain, afin d’y ajouter tout ce qui peut être relatif aux nouveaux prix que nous venons d’instituer.

Art. vii. — Le ministre de l’intérieur, dans les quinze jours qui suivront la remise qui lui aura été faite du rapport du jury, adressera à chacune des quatre classes de l’Institut la portion de ce rapport et du procès-verbal relatif au genre des travaux de la classe.

Art. viii. — Chaque classe fera une critique raisonnée des ouvrages qui ont balancé les suffrages, de ceux qui ont été jugés par le jury dignes d’approcher des prix, et qui ont reçu une mention spécialement honorable.

Cette critique sera plus développée pour les ouvrages jugés dignes du prix : elle entrera dans l’examen de leurs beautés et de leurs défauts ; discutera les fautes contre les règles de la langue ou de l’art, ou les innovations heureuses ; elle ne négligera aucun des détails propres à faire connaître les exemples à suivre et les fautes à éviter.

Art. ix. — Les critiques seront rendues publiques par la voie de l’impression.

Les travaux de chaque classe seront remis par son président au ministre de l’intérieur, dans les quatre mois qui suivront la communication faite à l’Institut.

Art. x. — Notre ministre de l’intérieur nous soumettra, dans le cours du mois d’août suivant, un rapport qui nous fera connaître le résultat des discussions.

Art. xi. — Un décret impérial décerne les prix.


TITRE III.


De la distribution des prix.


Art. xii. — La première distribution des prix aura lieu le 9 novembre 1810, et la seconde distribution, le 9 novembre 1819, jours anniversaires du 18 brumaire.

Ces distributions se renouvelleront ensuite tous les dix ans, à la même époque de l’année.

Art. xiii. — Elles seront faites par nous, en notre palais des Tuileries, où seront appelés les princes, nos ministres et nos grands officiers, les députations des grands corps de l’Etat, le grand maître et le conseil de l’Université impériale, et l’Institut en corps.

Art. xiv. — Les prix seront proclamés par notre ministre de l’intérieur ; les auteurs qui les auront obtenus recevront de notre main les médailles qui en consacreront le souvenir.

Art. xv. — Notre ministre de l’intérieur est chargé de l’exécution du présent décret, qui sera inséré au Bulletin des lois.

Signé : Napoléon.


Le 9 novembre 1810, les prix décennaux furent décernés selon les décrets de l’empereur. On remarquera que le premier décret pour les prix décennaux est daté d’Aix-la-Chapelle, que Napoléon habitait alors comme l’avait habité Charlemagne.

La seconde distribution des prix décennaux n’eut pas lieu le 9 novembre 1819. Les décrets de la Providence annulèrent les décrets de Napoléon, empereur des Français, roi d’Italie, protecteur de la Confédération du Rhin. Le 9 novembre 1819, Napoléon vivait sur le rocher de Sainte-Hélène, dans l’exil, dans la solitude et l’abandon.

Nous donnons ici les noms des lauréats des prix décennaux.


CLASSE DES SCIENCES MATHÉMATIQUES ET PHYSIQUES.


Le grand prix de mathématiques et d’analyse pure fut décerné au comte Lagrange pour six ouvrages sur le Calcul des fonctions. M. Lacroix obtint une mention honorable pour son calcul du Traité différentiel et intégral.

Le second grand prix de première classe pour le meilleur ouvrage dans les sciences soumises au calcul rigoureux, comme l’astronomie, la mécanique, fut décerné au comte Laplace pour sa Mécanique céleste. Des mentions honorables furent accordées à M. Delambre pour ses Tables solaires, à M. Bouvard pour ses Tables de Jupiter et de Saturne, à M. Prony pour l’Architecture hydraulique.

Le troisième grand prix de première classe pour le meilleur ouvrage de physique, de chimie et de minéralogie, fut décerné à M. le comte Berthollet pour sa Statistique chimique ; on regrette de n’avoir pas un second prix à décerner à M. Haüy pour sa Minéralogie. Des mentions honorables furent accordées au comte Fourcroy pour son Système des connaissances physiques, et au comte Lacépède pour son Histoire des poissons.

Le quatrième grand prix de première classe pour le meilleur ouvrage sur la médecine, sur l’anatomie, fut décerné à M. Pinel pour sa Nosographie. Des mentions honorables furent accordées aux ouvrages de MM. Corvisart, Bichat et Alibert.

Le jury eût donné le grand prix aux Leçons d’anatomie de M. Cuvier, s’il eût pu proposer l’ouvrage d'un de ses membres.

Le cinquième grand prix de première classe pour la machine la plus importante pour les arts et les manufactures fut décerné à M. Montgolfier pour son bélier hydraulique.

Le sixième grand prix de première classe pour le fondateur de l’établissement le plus avantageux à l’agriculture fut décerné à l’établissement connu sous le nom de la Mandriade-Chivas ; on regrette de ne pouvoir décerner un second prix à M. Yvart. Des mentions très-honorables furent accordées à MM. Dijon et Herwin, Pétigny, Barbançois et Lamerville, à M. Paul-Dominique Bonneau, ainsi qu’aux propriétaires à qui l’on doit le desséchement des marais de la Boëre.

Le septième grand prix de première classe pour le fondateur de l’établissement le plus utile à l’industrie fut décerné à M. Oberkampf. Des mentions honorables furent accordées à MM. Ternaux, Richard, aux mousselines de M. Duport de Faverges, à la filature de coton de Douai, à celle de Pobécheim, à Essonnes, à la filature de laine de M. Poupart, de Neuflise, à l’appareil de Gensoul pour les soies, à la fabrique de limes de M. Poncelet, enfin aux fabriques de soude et de savon de MM. Darcet, Gauthier, Anfrye et Barréra.


GRANDS PRIX DE DEUXIÈME CLASSE.


Le premier grand prix de deuxième classe pour l’auteur de l’ouvrage qui fera l’application la plus heureuse des principes des sciences mathématiques ou physiques à la pratique, fut décerné au Traité de l’art de la teinture, de M. le comte Berthollet. Des mentions honorables furent accordées au comte Chaptal et à M. Puissant.

Le deuxième grand prix de deuxième classe pour l’auteur de l’ouvrage topographique le plus exact et le mieux exécuté ne fut pas décerné par le jury.


CLASSE DE LA LANGUE ET DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISES.


Le grand prix de première classe pour l’auteur du meilleur poëme épique ne fut pas décerné. Le jury désigna à l’empereur, pour quelques distinctions particulières, l’auteur de la traduction en vers de l’Enéide et du Paradis perdu, l’abbé Delille.

Le grand prix de première classe pour l’auteur de la meilleure tragédie fut décerné à M. Raynouard pour sa tragédie des Templiers. Le jury signala comme dignes de distinction et d’encouragement la Mort de Henri IV, de Legouvé, et Artaxerce, de Delrieu ; des mentions honorables furent accordées à la tragédie d’Omasis, de M. Baour-Lormian, à la tragédie de Pyrrhus, de Lehoc.

Le grand prix de première classe pour l’auteur de la meilleure comédie en cinq actes ne fut point décerné. On signala seulement à l’attention de l’empereur le Tyran domestique, en cinq actes et en vers, d’Alexandre Duval, la comédie de Duhautcours et celle des Marionnettes, toutes deux de Picard.

Le grand prix de première classe pour l’auteur du meilleur ouvrage de littérature qui réunira au plus haut degré la nouveauté des idées, le talent de la composition et l’élégance du style, fut décerné à feu M. de Sainte-Croix pour l’Examen critique des historiens d’Alexandre. On signala à l’attention et à l’estime de l’empereur un mémoire de M. de Villiers sur l’Hstoire et l’influence de la réformation de Luther.

Le grand prix de première classe pour le meilleur ouvrage de morale ou d’éducation fut décerné à Saint-Lambert, auteur du Catéchisme universel ; une mention fut accordée à M. Julien pour son Essai sur l’emploi du temps.

Le grand prix de deuxième classe pour le meilleur poëme en plusieurs chants fut décerné à l’abbé Delille, pour son poëme de l’Imagination. Une mention honorable fut accordée à Esménard pour son poëme de la Navigation, et à M. Perceval pour ses Amours épiques.

Le grand prix de deuxième classe pour les deux meilleurs petits poèmes sur des sujets tirés de l’histoire de France ne fut pas décerné. M. Victorin Fabre obtint une mention honorable pour son poème de la Mort de Henri IV.

Le grand prix de deuxième classe pour le meilleur poème lyrique mis en musique, et exécuté sur un de nos grands théâtres, fut décerné au poème de la Vestale, de Jouy. Une mention honorable fut décernée au poëme du Triomphe de Trajan, d’Esménard.

Nous venons de faire connaître les décisions du jury nommé par la classe de la langue et de la littérature françaises ; mais la classe elle-même, réunie en assemblée, cassa quelques décisions du jury.

Pour la tragédie, la deuxième classe de l’Institut ajoute aux tragédies déjà signalées par le jury la tragédie d’Hamlet, de Ducis, le Nestor des poètes dramatiques.

La deuxième classe signale encore, pour la comédie, la Petite ville, de Picard, comme digne du prix.

La classe vit aussi avec surprise l’Examen critique des historiens d’Alexandre, de M. de Sainte-Croix, désigné comme digne du prix de littérature, et elle proposa le Lycée, de Laharpe, comme seul digne de ce prix.

La classe ne proposa point le Catéchisme universel, de Saint-Lambert, comme digne du prix ; elle signala à l’attention de l’empereur le Cours d’instruction d’un sourd-muet de naissance, par M. Sicard, et les Rapports du physique et du moral de l’homme, par Cabanis.

La classe ne réforma point le jugement du jury pour le prix du meilleur poëme en plusieurs chants ; elle accorda seulement une mention honorable de plus au Printemps d’un proscrit, de M. Michaud.

Le jury n’avait signalé qu’un seul petit poëme se rattachant à l’histoire de France, la Mort de Henri IV, par Victorin Fabre : la seconde classe de l’Institut signala de plus à l’attention de l’empereur le poëme de Belzunce, ou la peste de Marseille, par Millevoye ; les Tombeaux de Saint-Denis, par M. Tréneuil ; les Poésies nationales, par M. d’Avrigny.

On comprend que le jury et la classe des sciences mathématiques et physiques soient toujours d’accord et que, pour les œuvres littéraires et d’imagination, le jury et la classe de la langue et de la littérature françaises ne rendent pas toujours les mêmes arrêts.


CLASSE D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE ANCIENNES.


Le grand prix de première classe pour la meilleure histoire, pour le meilleur morceau d’histoire, soit ancienne, soit moderne, fut décerné à l’Histoire de l’anarchie de Pologne, par Rulhière. Les ouvrages de MM. Sismondi, de Ségur et Lacretelle, furent jugés dignes de mentions honorables. La classe entière de l’histoire adopta les jugements du jury ; mais elle réclama de plus des mentions honorables pour l’Histoire critique de la République romaine, par M. Lévesque, et pour l’Histoire du Bas-Empire, par M. Ameilhon.

Le sixième grand prix de deuxième classe pour la meilleure traduction en vers de poëmes grecs ou latins fut décerné à M. Tissot, pour sa traduction en vers des Eglogues de Virgile. Une mention très-honorable est accordée à la traduction des mêmes Eglogues par M. Firmin Didot.

Le deuxième grand prix de deuxième classe pour le meilleur ouvrage de biographie est décerné à la Vie de Fénelon, par M. de Beausset.

Les neuvième, dixième, onzième et douzième grands prix de deuxième classe pour les traducteurs de quatre ouvrages en langues orientales ou en langues anciennes, furent décernés à la traduction du Traité d’Hipocrate sur l’air, les cieux et les eaux, par M. Coray ;

Un second, à la traduction du manuscrit d’Aboul-Hassan sur l’astronomie des Arabes, par Sédillot ;

Un troisième, à la traduction du poëme persan de Medjnorim et Leila, de Djamy, par M. de Chezy ;

Et le quatrième, à la Christomathie de M. de Sacy.

Des mentions honorables furent accordées à MM. Caussin et Langlês et à M. Pérard.


CLASSE DES BEAUX-ARTS.


Le grand prix de première classe pour le meilleur opéra est décerné à la musique de la Vestale, de Spontini.

Une mention très-distinguée est accordée à la musique de l’opéra de Sémiramis, par Catel.

Le grand prix de première classe pour le meilleur tableau d’histoire est décerné au tableau du Déluge, par Girodet.

Des mentions honorables sont accordées au tableau des Sabines, par David ; au tableau de Phèdre et Hippolyte, par Guérin ; au tableau représentant la Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime, par Prudhon ; au tableau de Tèlémaque dans l’île de Calypso, par Meynier, et au tableau des Trois Ages, par Gérard.

Le grand prix de première classe pour l’auteur du meilleur tableau représentant un sujet honorable pour le caractère national fut de’cernd au tableau du Sacre, par David.

Des mentions honorables furent accordées au tableau de la Peste de Jaffa, par Gros ; au Passage du mont Saint-Bernard, par Thévenin ; au tableau de M. Meynier, représentant les sodats du 76° de ligne recevant leur drapeau des mains du maréchal Ney ; au tableau de M. Carle Vernet, représentant l’empereur donnant des ordres aux maréchaux de l’empire le matin de la bataille d’Austerlitz ; au tableau de M. Girodet, représentant l’empereur recevant les clefs de la ville de Vienne.

Le grand prix de première classe pour le meilleur ouvrage de sculpture (sujet héroïque) est décerné à la statue de l’empereur, par Chaudet.

Des mentions honorables sont accordées aux statues de Poussin, par Julien, et de la Pudeur, par Cartellier.

Le grand prix de première classe pour le meilleur ouvrage de sculpture, dont le sujet sera puisé dans les faits mémorables de l’histoire de France, a été décerné à M. Lemot, auteur du bas-relief qui décore le fronton de la colonnade du Louvre. Ce bas-relief représente les Muses qui, sur l’invitation de Minerve, viennent rendre hommage au souverain qui a eu la gloire d’achever ce grand édifice. Clio, tenant le burin de l’histoire, grave sur le cippe qui porte le buste du héros : Napoléon le grand à terminé le louvre.

Ce sont les termes du rapport.

Des mentions honorables sont accordées aux travaux de MM. Chaudet, Cartellier, de Jouy et Boizot.

Le grand prix de première classe pour le plus beau monument d’architecture est décerné à l’arc triomphal du Carrousel, de MM. Fontaine et Percier.

Des mentions honorables sont accordées à M. Chalgrin, pour la restauration du palais du Luxembourg ; à M. Beaumont, pour la salle du Tribunat, et à M. Célérier, pour le petit théâtre des Variétés.

Le grand prix de deuxième classe pour le meilleur opéra-comique est décerné à l’opéra de Joseph, de Méhul.

Des mentions très-honorables sont accordées aux Deux Journées, de Cherubini ; à Montano et Stéphanie, de Berton ; à l’opéra d’Ariodant, de Méhul ; à l’Auberge de Bagnéres, de Catel.

Les grands prix de deuxième classe pour les trois meilleurs ouvrages de gravure en taille-douce, en médailles et en pierres fines, ont été décernés à la gravure de la Déjanire, par Bervie. Le grand prix pour la gravure en médailles a été partagé entre feu Rambert-Dumareste pour les médailles de la Paix d’Amiens, de l’Institut, de Poussin et de l’École de médecine, et Galle pour cinq médailles : l’une pour le Couronnement, l’autre pour la Prise de Vienne, l’autre pour la Victoire de Friedland, une quatrième pour le Retour d’Egypte, et une cinquième pour une Fête à l’Hôtel de Ville.

Deux mentions honorables sont accordées à MM. Andrieux et Dupré.

Le grand prix pour gravure sur pierres fines a été décerné à M. Jeoffroy.

L’empereur, toujours à la recherche des hommes qui se distinguaient, faisait de profondes études du cœur humain et surtout des goûts, des habitudes, des faiblesses, des entraînements, des plis et replis du caractère français. Il se souciait peu de réformer les défauts du pays et les vices du temps ; mais il savait, en grand politique, exploiter les meilleurs sentiments, les élans généreux, les accès fébriles d’admiration, d’enthousiasme, du citoyen et du soldat.

Nous éprouvons en France, à un égal degré, deux besoins contraires : le besoin de la raillerie et le besoin de l’admiration.

Grands capitaines, gagnez des batailles ; nouveau Périclès, ornez la ville de statues qui nous fassent souvenir du ciseau de Phidias ; bâtissez de vastes et utiles monuments ; nouveau Véronôse, peignez les Noces de Cana ; Meyerbeer ou Rossini, écrivez Robert le Diable ou Guillaume Tell ; Talma ou Rachel, jouez la tragédie autrement et mieux que ceux qui vous précédèrent sur le théâtre ; soldat ou citoyen, risquez votre vie pour sauver celui qui va périr au milieu des flots ou des flammes ; saint Vincent de Paul ou sœur de charité, secourez et consolez de désespérantes misères et de mortelles douleurs ; chantez les tristesses du cœur humain comme Lamartine ; montez à la tribune et soyez probes et éloquents comme Cicéron ; montez dans la chaire et soyez évangéliques et grands comme Bossuet : gloires du champ de bataille, chefs-d’œuvre du génie, soudaines et courageuses inspirations de la charité, en France, l’admiration la plus passionnée ne vous manquera jamais !

L’empereur cultivait avec persévérance ce besoin d’admiration du peuple français ; il tenait à l’éblouir et à flatter sa fierté par des arcs de triomphe, par des colonnes d’airain ou s’inscrivaient nos victoires ; il élevait jusqu’à lui et comblait d’honneurs tous ceux dont les travaux enrichissaient l’industrie, l’agriculture, le commerce, les arts, les sciences et les lettres. Il laissait peu au caractère français le temps de railler ; il n’aimait pas la raillerie ; il détestait surtout l’oisiveté moqueuse, toujours intéressée à entraver les efforts et les succès d’autrui. Toutes les célébrités qui n’étaient point ennemies, toutes les institutions qui pouvaient instruire ou charmer l’esprit français avaient droit à d’honorables munificences, et lui inspiraient un constant et vif intérêt.

L’empereur était sincère, consciencieux dans son admiration, dans son respect pour tout ce qui était grand, utile, ou seulement honnête.

Il existe dans les archives du ministère des finances une lettre de l’empereur, bien peu connue et qui témoigne de sa haute et sincère estime pour les gens de bien.


« Paris, le 3 ventôse an ix de la République.

» Je sens vivement, citoyen ministre, la perte que nous venons de faire du conseiller d’Etat Dufresne, directeur du trésor public.

» L’esprit d’ordre et la sévère probité qui le distinguaient si éminemment nous étaient encore bien nécessaires.

» L’estime publique est la récompense des gens de bien. J’ai quelque consolation à penser que, du sein de l’autre vie, il sent les regrets que nous éprouvons.

» Je désire que vous fassiez placer son buste dans la salle de la Trésorerie.

 » Je vous salue affectueusement.
 » Signé : Bonaparte. »


Les intentions du premier consul ont été remplies.

Le citoyen Masson fut chargé de l’exécution du buste.

Le ministre du trésor public présida à l’exécution des ordres du premier consul.

Les premières autorités de la république vinrent rendre cette cérémonie plus éclatante, et apporter ce dernier tribut de leur estime au magistrat modeste, et si oublié aujourd’hui.

J’ai sous les yeux la minute du procès-verbal de cette cérémonie. Ce procès-verbal porte les signatures suivantes :


Gaudin, ministre des finances ; Chaptal, ministre de l’intérieur ; Decrès, ministre de la marine ; Ch.-Maur. Talleyrand, ministre des relations extérieures ; Abrial, ministre de la justice ; Hugues Maret, secrétaire d’État ; le général Bernadotte ; Duchatel, conseiller d’État ; Regnier, conseiller d’État ; Regnault de Saint-Jean d’Angély, conseiller d’État ; Laguée ; Thibaudeau (il est le seul qui survive de tous les signataires) ; Réal ; Couzard, président du Corps législatif ; Barbé-Marbois ; Muraire, président du tribunal de
cassation ; Kellermann, sénateur ; Ed. Mortier, général de division, commandant la première division militaire ; Brière-Mondétour, maire de l’arrondissement ; Lavalette ; Dubois, préfet de police ; Delafontaine ; Sivry ; Vial ; Vauguyon ; Turpin ; Bénard ; Bellivier ; Perregaux, sénateur ; Brière-Surgy, président de la comptabilité générale ; Estève, trésorier du gouvernement ; Portalis ; Verville fils ; Villeminot, payeur général de la marine ; Berlier ; Mallet l’aîné ; Guillaume, président de la commission de comptabilité générale ; Ad. Duquesnoy ; Desprez ; Pemartin, législateur ; Mollien ; Bergou ; Brune ; Bellerklin ; Bibarran.


L’empereur honorait surtout la Comédie-Française de sa protection et de ses libéralités. Le 2 juillet 1802, il dotait la Comédie-Française d’une rente annuelle de cent mille francs.


Paris, le 13 messidor an x de la République française, une et indivisible.


Les consuls de la république, sur le rapport du ministre de l’intérieur,

Arrêtent :

Article premier. — Au 1er vendémiaire prochain, du grand-livre de la dette publique, n°14,231, volume 24, une somme de cent mille francs sera transférée à la caisse d’amortissement par le ministre de l’intérieur, et le produit en sera versé dans la caisse d’amortissement.

Art. ii. — Au moyen dudit versement, les comédiens français acquitteront :

1° Le loyer de leur salle[1] ;

2° Les pensions de retraite qui seront accordées avec l’agrément du gouvernement ;

3° L’indemnité actuelle qui a été promise à quelques artistes, à l’époque de leur réunion au théâtre de la République, et qui a été payée jusqu’à ce jour sur les fonds du ministre de l’intérieur.

Art. iii. — La recette journalière de la Comédie sera employée à payer les parts et divisions ou fractions de part des comédiens, conformément à l’état qui existe aujourd’hui.

Il sera pareillement pourvu, sur les mêmes fonds, au traitement de ceux qui ne seront pas reçus à part, et à toutes les autres dépenses.

Aucun comédien ne recevra, à l’avenir, ni supplément, ni indemnité sur les fonds du ministère de l’intérieur ou de la police.

Art. iv. — À compter du 1er vendémiaire an xi, le prix des loges, par quelques personnes qu’elles soient occupées, sera versé dans la caisse du théâtre.

Art. v. — Il sera soumis incessamment aux consuls, par le ministre de l’intérieur, un règlement de police et d’administration pour tout ce qui intéresse la Comédie-Française.

Art. vi. — Le ministre de l’intérieur est chargé de l’exécution du présent arrêté.

Le premier consul,
Signé : Bonaparte.


Le 11 décembre 1802, Molé, grand acteur, mourut à l’âge de soixante-neuf ans, après avoir joué pour la dernière fois, le 24 avril 1802, le rôle de Dubriage, du Vieux Célibataire. Le général Jubié, au nom du premier consul, assista au convoi composé de plus de trente voitures de deuil ; le corbillard était attelé de six chevaux. Un service eut lieu à Saint-Sulpice ; le curé de cette paroisse y prononça l’éloge de Molé, en s’élevant contre les préjugés qui pèsent sur la classe des comédiens. À Antony, le corps, qui fut inhumé dans une propriété de Molé, fut encore présenté à l’église ; le curé et le maire prononcèrent chacun un discours sur les qualités privées et sur les grands talents de Molé.

Nous verrons sous la restauration se produire des scènes bien différentes à l’enterrement de mademoiselle Raucourt.

Le 29 octobre 1803, M. de Rémusat, après la représentation d’Agamemnon, de Lemercier, vient chercher le manuscrit de cette tragédie pour le premier consul qui voulait la lire.

Le 3 juillet 1804, on n’inscrit plus sur les affiches les comédiens français sociétaires, mais bien les comédiens ordinaires de l’empereur.

L’empereur s’occupait lui-même des affaires du Théâtre-Français.

Le 10 juin 1807, Joanny et Thénard, l’un tragédien et l’autre premier comique au théâtre de Lyon, reçurent l’ordre de venir débuter au Théâtre-Français à Paris ; c’était là un des plus anciens et des plus importants privilèges de la Comédie-Française, de pouvoir recruter de grands artistes partout où il s’en trouvait. On a laissé tomber en désuétude, sous la restauration, ce privilège qui assurait la supériorité des représentations du Théâtre-Français.

Le 1er novembre 1807, l’empereur Napoléon nomme M. de Rémusat surintendant général, avec pleins pouvoirs administratifs sur les sociétaires du Théâtre-Français, du théâtre Feydeau, du théâtre de l’Impératrice, l’empereur décide aussi la suppression de tous les billets gratis et de toutes les entrées de faveur au Théâtre-Français. Chaque sociétaire a deux grandes entrées et trois places dites de parents ; les auteurs, pour les six premières représentations de leurs pièces seulement, ont trente places, pour un ouvrage en quatre et cinq actes ; vingt places pour trois et deux actes ; quinze places pour un acte. Chaque débutant ne reçoit que douze places. La liste des entrées est soumise à l’approbation du surintendant.

Le 30 avril 1808, l’empereur accorde à Delrieu, l’auteur d’Artaxerce, le jour de la première représentation, une pension de deux mille francs.

Le 19 septembre 1808, les comédiens français partent pour Erfurth. Dazincourt remplit les fonctions d’ordonnateur des spectacles de la cour. Talma reçut pour sa part une gratification de dix mille francs.

A Erfurth, Talma portait tous les matins à l’empereur l’affiche de la représentation du soir. Talma me raconta qu’un matin, avant d’arriver à la porte du cabinet de l’empereur, il fut retenu par le pan de son habit : « Prévenez donc l’empereur, lui dit ce visiteur impatient, que je suis là ! » Ce visiteur impatient, c’était le roi de Saxe.

Le 1er février 1809, l’empereur accorde une pension de six mille francs à M. Luce de Lancival, l’auteur d’Hector, tragédie en cinq actes.

Le 7 août 1810, l’empereur donne l'ordre de jouer toutes les pièces mentionnées au rapport du jury pour les prix décennaux.

C’est d’octobre 1812 qu’est daté le décret de Moscou, complément et consécration inscrits au Bulletin des lois de tous les règlements adoptés depuis 1802.

Le 28 janvier 1813, la Comédie-Française, reconnaissante de tous les bienfaits de l’empereur, votait en assemblée générale le don de trois chevaux pour le service des armées.

Le 12 juin 1813, presque tout le personnel part pour Dresde. Fleury et mademoiselle Mars reçurent chacun une gratification de dix mille francs. Talma, qui avait peu joué, ne reçut que huit mille francs.

Quarante-cinq tragédies et soixante dix-neuf comédies, répertoire ancien et moderne, ont été représentées pendant l’empire, à la cour impériale, dans les résidences de Saint-Cloud, de Fontainebleau, des Tuileries, de la Malmaison, de Compiègne, de Trianon et de l’Elysée.


TRAGÉDIES


Agamemnon, Mort de César (la),
Andromaque, Mort de Henri IV (la),
Artaxerce, Mort de Pompée (la),
Athalie, Nicomède,
Bajazet, Ninus II,
Bérénice, Œdipe,
Britannicus, Omasis,
Brutus, Oreste,
Cid (le), Othello,
Cinna, Phèdre,
Comte d’Essex (le), Philoctète,
Coriolan, Polyeucte,
Électre, Rhadamiste et Zénobie,
Esther, Rodogune,
États de Blois (les), Rome sauvée,
Hector, Sertorius,
Iphigénie en Aulide, Templiers (les),
Iphigénie en Tauride, Tippo-Saëb,
Mahomet, Venceslas,
Mahomet II, Vénitiens (les),
Manlius, Zaïre.
Mithridate,



COMÉDIES


Abbé de l’Épée (l’), Intrigante (l’),
Amant bourru (l’), Jeu de l’amour et du hasard (le),
Amour (l’) et la Raison, Jeunesse de Henri V (la),
Assemblée de famille (l’), Joueur (le),
Avare (l’), Legs (le),
Aveugle clairvoyant (l’), Mariage de Figaro (le),
Avocat Patelin (l’), Mariage secret (le),
Babillard (le), Méchant (le),
Barbier de Séville (le), Menteur (le),
Bourru bienfaisant (le), Mère jalouse (la),
Brucis ou Palaprat, Métromanie (la),
Caroline ou le Tableau, Minuit,
Cercle (le), Misanthrope (le),
Châteaux en Espagne (les), Molière avec ses amis,
Consentement forcé (le), Monsieur de Crac,
Conteur (le), Nièce supposée (la),
Crispin rival de son maître, Optimiste (l’),
Deux Fêtes (les), Original (l’),
Deux Gendres (les), Originaux (les),
Deux Pages (les), Parleur contrarié (le),
Distrait (le), Philinte de Molière (le),
École des bourgeois (l’), Philosophe sans le savoir (le),
Épreuve nouvelle (l’), Plaideurs (les),
Esprit de contradiction (l’), Précepteurs (les),
Ésope à la cour, Procureur arbitre (le),
Étourdis (les), Projets de mariage (les),
Fausse Agnès (la), Pupille (la),
Fausses Confidences (les), Retour imprévu (le),
Fausses Infidélités (les), Revanche (la),
Femmes savantes (les), Rivaux d’eux-mêmes (les),
Festin de Pierre (le), Secret du ménage (le),
Florentin (le), Shakspeare,
Folies amoureuses (les) Somnambule (la)
Gageure imprévue (la), Sourd (le),
Héritiers (les), Suite d’un bal masqué (la),
Heureusement, Tartufe (le),
Heureuse erreur (l’), Tartufe de mœurs (le),
Homme du jour (l’), Trois sultanes (les),
Inconstant (l’), Tyran domestique (le).
Intrigue épistolaire (l’),

A Sainte-Hélène, pendant les longues soirées d’hiver, l’empereur prenait souvent un de nos grands poètes dramatiques dans sa bibliothèque ; hésitant entre Corneille et Molière, il disait à sa compagnie bien peu nombreuse : « Irons-nous ce soir à la tragédie, ou à la comédie ? »

Le 3 mars 1806, l’empereur créait au Conservatoire de musique une classe de déclamation, et nommait comme professeurs Dugazon, Monvel, Fleury, Dazincourt, Talma et Lafon.

L’empereur exigeait que tous les membres de la famille impériale et les grands dignitaires de la couronne eussent leur loge au Théâtre-Français ; il donnait l’exemple en payant sa loge par année vingt et un mille francs. Nous avons pu nous assurer, dit M. Laugier, dans ses documents historiques si intéressants et si complets sur le Théâtre-Français, que la moyenne du prix des loges louées à l’année était de douze mille francs par mois, soit cent quarante-quatre mille francs par an.

Plusieurs régiments de la garde étaient souvent passés en revue par l’empereur, le dimanche, dans la cour des Tuileries. L’empereur, à une de ces revues, aperçoit dans la foule mademoiselle Mars, il pousse son cheval, franchit le piquet de gardes qui empêchait le public d’approcher, et dit à mademoiselle Mars, avec la plus gracieuse bienveillance : « Vous nous rendez les visites que nous avons tant de plaisir à vous faire au Théâtre-Français. » Cette scène désigna mademoiselle Mars à l’attention de toute la foule et de l’état-major de l’empereur, et, malgré son assurance de comédienne, elle resta interdite. J’ai recueilli cette anecdote de la bouche même de mademoiselle Mars.

Elle se montra fidèle au culte et à la mémoire de l’empereur. La première fois que joua mademoiselle Mars, après le retour de l’empereur, pendant les cent-jours, elle portait comme signe de joie des bouquets de violettes : elle portait des violettes à sa ceinture, elle eu portait comme garniture de robe, elle en portait dans sa coiffure. Cette profession de foi politique en bouquets valut à mademoiselle Mars d’assez tristes représailles. La première fois qu’elle reparut sur la scène, après le retour de Louis XVIII, elle eut à subir de cruels outrages. Mademoiselle Mars jouait avec Fleury le rôle d’Elmire du Tartufe, dès que commença la grande scène du troisième acte, des vociférations se firent entendre, elles partaient du parterre et dû l’orchestre : « Criez vive le roi ! criez vive le roi ! » Fleury crut que c’était à lui qu’on en voulait, et il s’avança près de la rampe : « Messieurs, dit-il, j’ai été incarcéré pendant la terreur, et mes opinions... » On ne le laissa point continuer : « Ce n’est pas à vous, c’est à cette s..., à cette g... de Mars, il faut qu’elle crie vive le roi ! » Mademoiselle Mars, dont la physionomie pendant cet orage resta calme et dédaigneuse, profita d’un moment de silence et usa de ruse pour se tirer d’affaire, sans cependant céder à ces cris injurieux : « Mais, messieurs, dit-elle, j’ai crié vive le roi ! » Tout fut dit, et la pièce continua. Mademoiselle Mars, dans le reste de son rôle, obtint d’unanimes applaudissements. Le public, dans la même soirée, se montra tout à la fois juste, poli et violent jusqu’à la grossièreté.

Les flots houleux d’un parterre français s’agitent au moindre vent, et il en sort souvent de menaçantes tempêtes : « Avez-vous souvenance, dit M. Joseph de Maistre, d’un seul trait sublime de piété filiale qui n’ait pas été profondément senti et couvert d’applaudissements par un parterre ?

Retournez le lendemain, vous entendrez le même bruit pour les couplets de Figaro. »

C’est ici la place de crayonner quelques traits de mademoiselle Mars, de cette grande comédienne qui débuta dès le commencement du siècle à la Comédie-Française. J’eus avec elle de longues relations d’amitié.

Je fus présenté à mademoiselle Mars vers la fin de la restauration, par mon ami Étienne Béquet. Toutes les fois que mademoiselle Mars jouait, nous nous rencontrions après le spectacle cinq ou six dans sa loge, et nous allions souper en sa compagnie, dans son hôtel de la rue de la Rochefoucault.

Arnault, de l’Académie française, Étienne Béquet, Coupigny, célèbre à plus d’un titre, comme grand amateur de pêche et comme auteur de romances, le comte de Momay, M. Romieu et moi, nous étions les assidus de ces littéraires et gais soupers.

On était alors au plus vif de la discussion, on pourrait dire de la querelle des classiques et des romantiques. Coupigny défendait les classiques et ses romances. M. Romieu prétendait qu’il n’était plus question de la langue de Racine, de Corneille et de Molière, qu’on allait changer tout cela, et couler en bronze une langue nouvelle, et Coupigny de pousser des gémissements, de bondir sur sa chaise en levant les yeux au ciel ! Voici un épinard pyramidal ! Monsieur Arnault, faites donc couler pour nous le miel de vos vers ! Voilà la langue rajeunie qu’on doit parler, disait M. Romieu à Coupigny. Arnault, quoique classique, se prêtait à cette comédie et à cette trahison apparente. Cette complicité avouée contre la langue de Racine mettait le comble au désespoir et à l’indignation de Coupigny. Il n’en perdait cependant pas une bouchée ; il était moins classique que gourmand.

Ce fut ce même Coupigny qui nous disait un premier jour de l’an ; « Voilà vingt ans que je dîne deux ou trois fois par semaine chez mademoiselle Mars, et elle ne m’a jamais rien donné. »

Dans l’intimité, comme au théâtre, mademoiselle Mars était simple, naturelle, d’une gaieté tranquille et aimable ; elle faisait preuve dans ses manières, dans son langage et dans sa conduite, d’une rare pénétration et de toutes les délicatesses d’une femme bien élevée ; elle ne cherchait ni les mots ni les effets d’esprit ; elle pensait et parlait avec tact et bon sens. Voici un de ses aperçus sur l’art du comédien : « Comme nous jouerions mieux la comédie, me disait-elle, si nous tenions moins à être applaudis ! »

Mademoiselle Mars aimait à conter ; elle contait avec agrément. Comme comédienne, elle avait du singulier, elle ne mentait pas.

Mœurs de théâtre assez étranges ! mademoiselle Mars se respectait ; elle prit toujours l’amour très au sérieux, et dans les tendres et durables intimités qui firent événement dans sa vie, elle engageait son cœur et sa liberté.

Dès l’âge de huit ans, mademoiselle Mars jouait des rôles d’enfant au théâtre Montansier ; elle joua le rôle travesti du frère de Jocrisse, dans le Désespoir de Jocrisse. Baptiste cadet jouait aussi alors la comédie à la Montansier.

Mademoiselle Mars était, comme on sait, la fille de Monvel, comédien et auteur comique de grandes façons et de beaucoup d’esprit.

Ce fut dans les rôles d’ingénues que mademoiselle Mars débuta au Théâtre-Français. Jeune fille et comédienne, elle eut aussi ses mauvais jours. Ses débuts n’eurent point un très-grand éclat ; elle fut cependant protégée et conseillée par mademoiselle Contat ; elle était même reçue dans le salon de cette reine du théâtre, autour de laquelle se pressaient gens d’esprit, grands artistes, financiers et gens de cour.

À ses débuts, mademoiselle Mars était maigre, montrait des coudes pointus, des bras et des mains un peu rouges ; mais elle eut toujours l’œil le plus vif, une bouche au plus gracieux, au plus varié sourire, la voix la plus intelligente, la plus sympathique et d’un timbre musical qui charmait le cœur et l’oreille.

Ce fut surtout vers la fin de l’empire, et lorsque, à la mort de mademoiselle Contât, elle put jouer le grand répertoire, les rôles de grandes coquettes, que mademoiselle Mars fit du bruit et qu’elle conquit l’admiration de la critique et du parterre. Elle prit bientôt l’embonpoint le plus élégant, et cumula toutes les séductions irrésistibles de la beauté, du talent et du succès.

Comme tous les grands artistes, mademoiselle Mars aimait le théâtre avec passion ; elle était toujours la première arrivée à l’heure des répétitions. La retraite de mademoiselle Mars fut tardive et lui causa un profond chagrin. Les grands artistes, en quittant la scène, meurent une première fois.

De grandes richesses n’étaient point l’ambition de mademoiselle Mars ; elle ne courait point après la fortune ; mais toute sa vie il lui arriva les plus heureuses aventures d’argent : des héritages, des présents anonymes. Outre sa part de sociétaire, elle touchait un traitement de trente mille francs par an, et faisait d’amples récoltes pendant ses congés.

Mademoiselle Mars était généreuse et bienfaisante ; elle recueillit chez elle, pendant d’assez longues années, la vieillesse et la misère d’un ancien acteur de l’Odéon, du nom de Walville. Se trouvant en représentation à Toulouse, elle offrit une amicale hospitalité à une actrice du nom de Julienne, qui fut longtemps sa dame de compagnie.

Mademoiselle Mars mourut à soixante et onze ans. Elle a sa place marquée dans les annales du théâtre et de notre histoire littéraire ; elle donna pour ainsi dire aux œuvres de Marivaux une seconde jeunesse ; elle fit surtout revivre avec éclat, pour les jeunes générations de ce demi-siècle, les créations immortelles d’Elmire, d’Henriette, de Célimène, qui sont la gloire de Molière et l’honneur de notre littérature.

Mademoiselle Mars a souvent joué à côté de Talma dans Misanthropie et Repentir, et dans l’Ecole des vieillards, de Casimir Delavigne.

Nous trouvons dans le livre de l’Allemagne, de madame de Staël, ce portrait de Talma tracé de main de maitre :

« Quand il paraît un homme de génie en France, dans quelque carrière que ce soit, il atteint presque toujours à un degré de perfection sans exemple ; car il réunit l’audace qui fait sortir de la route commune, au tact du bon goût qu’il importe tant de conserver lorsque l’originalité du talent n’en souffre pas. Il me semble donc que Talma peut être cité comme un modèle de hardiesse et de mesure, de naturel et de dignité. Il possède tous les secrets des arts divers ; ses attitudes rappellent les belles statues de l’antiquité : son vêtement, sans qu’il y pense, est drapé dans tous ses mouvements comme s’il avait eu le temps de l’arranger dans le plus parfait repos. L’expression de son visage, celle de son regard, doivent être l’étude de tous les peintres. Quelquefois il arrive les yeux à demi ouverts, et tout à coup le sentiment en fait jaillir des rayons de lumière qui semblent éclairer toute la scène.

» Le son de sa voix ébranle dès qu’il parle, avant que le sens même des paroles qu’il prononce ait excité l’émotion. Lorsque dans les tragédies il s’est trouvé par hasard quelques vers descriptifs, il a fait sentir les beautés de ce genre de poésie, comme si Pindare avait récité lui-même ses chants. D’autres ont besoin de temps pour émouvoir, et font bien d’en prendre ; mais il y a dans la voix de cet homme je ne sais quelle magie qui, dès les premiers accents, réveille toute la sympathie du cœur. Le charme de la musique, de la peinture, de la sculpture, de la poésie, et par-dessus tout du langage, voilà ses moyens pour développer dans celui qui l’écoute toute la puissance des passions généreuses ou terribles.

» Cet artiste donne autant qu’il est possible à la tragédie française ce qu’à tort ou à raison les Allemands lui reprochent de n’avoir pas, l’originalité et le naturel. Il sait caractériser les mœurs étrangères dans les différents personnages qu’il représente, et nul acteur ne hasarde davantage de grands effets par des moyens simples. Il y a, dans sa manière de déclamer, Shakspeare et Racine artistement combinés. »

Otons maintenant à Talma son rouge, sa couronne ou son bandeau de roi ; mettons une robe de chambre sur les épaules d’Hamlet, d’Auguste, de Néron ou d’Oreste ; suivons Talma le rideau baissé, après ses désespoirs magnanimes, après ses fureurs. En rentrant dans sa loge, il la trouvait toujours encombrée d’une table de jeu et de plus d’un joueur : Kessner, Mira, le fils de Brunet, Doumerc, le parent d’un munitionnaire, M. Firmin et madame Firmin, et tant d’autres y jouaient d’assez grosses sommes à l’écarté, et les joueurs qui perdaient reprochaient durement à Talma de les gêner.

Sur la scène, Talma était rempli de tolérance, d’attention et de soins pour ses camarades ; dans les dénoûments tragiques, il n’a jamais donné un coup de poing, ni fait un noir à une héroïne. Il tuait proprement, et, pour l’illusion du public, il tuait mieux que personne.

Dans plus d’un jeu de scène, les artistes doivent s’entendre et s’entraider, et souvent, au contraire, ils se jouent de mauvais tours et se tendent des pièges. Ils forcent un camarade ou une camarade à tourner le dos au public pendant un couplet important et de longue haleine ; ils remontent le théâtre quand ils n’ont rien à dire, et éloignent ainsi, le plus qu’ils peuvent, de la rampe, leur interlocuteur, que le public n’entendra plus.

Talma ne connaissait ni ces ruses de jalousie, ni ces perfidies de rivalité. Il se préoccupait presque autant des rôles de ses partenaires que du sien propre ; s’il eût pu jouer avec mademoiselle Rachel, il l’eût servie, aidée, utilement conseillée, et cet Oreste eût été heureux de mourir pour cette Hermione.

Talma ne manquait ni d’esprit ni d’instruction. Il savait très-bien l’anglais. Toute sa vie il n’eut que du laisser-aller, de l’obligeance, de la bonté pour tous. Aussi sa mort fut-elle une douleur publique ; il fut pleuré par tous ceux qui le connaissaient. À Brunoy, où était située sa maison de campagne, cette perte désola toute la commune.

Ce fut en 1787 que Talma débuta à la Comédie-Française dans le rôle de Séide du Mahomet de Voltaire ; il créa peu de temps après le rôle de Cléry dans l’Intrigue êpistolaire, de Fabre d’Églantine. Ses grands succès et sa réputation méritée datent du rôle de Charles IX, de Marie-Joseph Chénier. Talma mourut le 19 octobre 1826.

Lorsque Talma mourut, Lafon, ce tragédien gascon, prit tous ses rôles. Jamais Lafon ni ses amis ne prononçaient le nom de Talma ; pour désigner Talma, ils disaient l’autre. Lafon, dans Cinna, jouait Cinna, lorsque Talma jouait Auguste. Après la mort de Talma, la première fois que Lafon joua Auguste, ses amis d’accourir dans sa loge et de lui dire qu’il avait enfoncé l’autre ! « Et cependant, dit Lafon, l’autre avait sur moi un grand avantage : il avait un Cinna, et moi je n’en ai pas. »

L’Opéra national des arts, qui devint l’Académie impériale de musique, jeta peu d’éclat sous l’empire. La première représentation d’Ossian, ou les Bardes, paroles de Baour-Lormian, musique de Lesueur, eut lieu le 21 messidor an xii. Le 4 février 1806, un spectacle gratis de l’Opéra se composait des Prétendus et d’une première représentation de l’intermède Austerlitz. Ce fut le 28 octobre 1807 qu’eut lieu la première représentation du Triomphe de Trajan ; la onzième représentation du Triomphe de Trajan fut donnée comme spectacle gratis. La première représentation de la Vestale, paroles de Jouy et musique de Spontini, eut lieu le 15 décembre 1807.

Les rôles étaient ainsi distribués :


Personnages : Acteurs :
Licinius 
MM.
Lainez.
Cinna 
MM. Laïs.
Le grand prêtre 
MM. Dérivis.
Le chef des aruspices 
MM. Duparu.
Un consul 
MM. Martin.
Julia 
Mmes
Branchu.
La grande vestale 
MMes. Maillard.


La première représentation de Fernand Cortez eut lieu le 28 novembre 1809. Les rôles étaient ainsi distribués :

Personnages : Acteurs :
Fernand Cortez 
MM.
Lainez.
Télasco 
MM. Laïs.
Alvar 
MM. Laforet.
Le grand prêtre 
MM. Dérivis.
Moralès 
MM. Bertin.
Officier espagnol 
MM. Nourrit.
Idem 
MM. Albert.
Officier mexicain 
MM. Martin.
Coryphée 
MM. Martin.
Idem 
MM. Picard.
Amazili 
Mmes
Branchu.
Suivante 
MMes. Reine.
Idem 
MMes. Lacombe.


Le 1er avril 1814, l’opéra le Triomphe de Trajan fut annoncé sur l’affiche jusqu’à sept heures et demie ; mais on exécuta l’opéra de la Vestale. Les empereurs de Russie et d’Autriche et le roi de Prusse assistaient à cette représentation. Le 17 mai 1814, le roi Louis XVIII vint entendre l’opéra d’Œdipe.

L’empereur, connaisseur, même en musique, assistait rarement aux représentations de l’Opéra.

J’aurai souvent, dans ces Mémoires, l’occasion de parler plus longuement de l’Opéra et des grandes révolutions qui se sont produites dans l’art de la musique.

Le théâtre Feydeau, qui s’appela plus tard le théâtre de l’Opéra-Comique, fut mis à la mode, à la fin du directoire, par les concerts où chantait Garat ; plus tard, par Elleviou, par Martin et par mademoiselle Alexandrine Saint-Aubin, dont le talent ne fut cependant très-applaudi que dans Cendrillon. L’empereur assistait souvent aux représentations de ce théâtre, qui comptait alors beaucoup de loges louées à l’année. Ce théâtre obtint, sous l’empire, de grands succès.

On se rappelle encore Une heure de mariage, un acte (20 mars 1804), par Etienne, musique de Dalayrac ; le Bouffe et le Tailleur, un acte (19 juin 1804), de Goutte et Villiers, musique de Gaveau ; l’Intrigue aux fenêtres, un acte (24 février 1803), par Bouilly et Dupaty, musique de Nicolo ; Gulistan, ou le Hulla de Samarcande, trois actes (30 septembre 1803), d’Etienne et de La Chabeaussière, musique de Dalayrac ; Monsieur Deschalumeaux, ou la Soirée de carnaval, trois actes (17 février 1806), de Creuzé Delesser, musique de Gaveau ; les Maris garçons, un acte (13 juillet 1806), de Nanteuil, musique de Berton ; Joseph, trois actes (17 février 1807), d’Alexandre Duval, musique de Méhul ; l’Auberge de Bagnères, trois actes (23 avril 1807), de Jalabert et d’Elleviou, musique de Catel ; les Rendez-vous bourgeois, un acte (9 mai 1807), d’Hoffmann, musique de Nicolo ; Un jour à Paris, trois actes (24 mai 1808), d’Etienne, musique de Nicolo ; Ninon chez madame de Sévigné, un acte (26 septembre 1808), de Dupaty, musique de Berton ; Jadis et Aujourd’hui, un acte (29 octobre 1808), de Sewrin, musique de Kreutzer ; Françoise de Foix, trois actes (28 janvier 1809), de Bouilli et Dupaty, musique de Berton ; Cendrillon, trois actes (22 février 1810), d’Etienne, musique de Nicolo ; le Charme de la voix, un acte (24 janvier 1811), de Nanteuil, musique de Berton ; le Billet de loterie, un acte (14 septembre 1811), de Roger et Creuzé, musique de Nicolo ; Lulli et Quinault, un acte (2 février 1812), de Nanteuil, musique de Nicolo ; Jean de Paris, deux actes (4 avril 1812), de Saint-Just, musique de Boïeldieu ; les Aubergistes de qualité, trois actes (17 juin 1812), de Jouy, musique de Catel ; la Jeune femme colère, un acte (12 octobre 1812), d’Etienne, musique de Boïeldieu ; le Mari de circonstance, un acte (18 mars 1813), de Planard, musique de Plantade ; les Deux Jaloux, un acte (27 mars 1813), de Vial, musique de madame Gail ; le Nouveau Seigneur du village, un acte (29 juin 1813), de Creuzé et Favières, musique de Boïeldieu ; Joconde, ou le Coureur d’aventures, trois actes (28 février 1814), d’Etienne, musique de Nicole ; Jeannot et Colin, trois actes (17 octobre 1811), d’Etienne, musique de Nicolo ; enfin la Lettre de change, un acte (11 décembre 1814), de Planard, musique de Bochsa.

MM. de Pils et Barré, auteurs de vaudevilles joués avec tant de succès à la Comédie-Italienne que quatre de ces pièces seules avaient rapporté au théâtre de la rue Mauconseil plus de cent mille écus, sans valoir aux auteurs plus de douze cents francs, conçurent, en 1790, le projet de consacrer une salle nouvelle à un genre repoussé par la Comédie-Italienne. Ils trouvèrent des fonds et un terrain près de la place du Palais-Royal. Ce terrain était occupé par une salle de bal, appelée Wauxhall d’hiver, ou le Petit Panthéon. De là le théâtre du Vaudeville, situé rue de Chartres, et qui compta sur cet emplacement près de quarante-sept ans d’existence.

Le théâtre du Vaudeville, pendant la révolution et sous l’empire, fut presque un théâtre politique. J’ai pu recueillir quelques faits curieux qui datent de l’origine de ce théâtre.

Barré fut le premier directeur du Vaudeville ; sa direction dura depuis 1792 jusqu’en 1815, époque à laquelle Désaugiers lui succéda.

Barré se retira avec une pension de quatre mille francs, dont il jouit jusqu’au 3 mai 1832. Il mourut à l’âge de quatre-vingt-six ans.

Le Vaudeville est le premier théâtre qui ait rétribué honnêtement les auteurs attachés à sa prospérité. Comme Barré était auteur ; comme Piis, à qui on devait le projet de construction du théâtre, s’était réservé le droit d’y faire jouer des pièces, ils stipulèrent que les droits d’auteur seraient de douze pour cent sur la recette, à partager entre les pièces jouées dans la soirée. Lorsque l’impôt des pauvres fut établi, cet impôt fut défalqué avant le partage. Ce contrat régit encore le Vaudeville aujourd’hui, et il s’est étendu sur les autres théâtres du même genre. Seulement, il se perçoit sur la recette brute, sans tenir compte de l’impôt prélevé au profit des hospices.

Barré prit pour épigraphe de son affiche, en le modifiant pour la circonstance, ce vers connu de Boileau :


Le Français, né malin, créa le Vaudeville !


Dans le deuxième chant de l’Art poétique, Boileau a dit, parlant de la satire :


D’un trait de ce poëme, en bons mots si fertile,
Le Français, né malin, forma le vaudeville,
Agréable indiscret qui, conduit par le chant,
Passe de bouche en bouche, et grandit en marchant.


Le Vaudeville ouvrit le 12 janvier 1792.

Une pièce, la Chaste Suzanne, fait époque dans les annales de ce théâtre. Elle fut jouée le 5 janvier 1793 ; les auteurs étaient Barré, Radet et Desfontaines, surnommés le Triumvirat du Vaudeville. On connaît l’histoire de Suzanne, accusée d’adultère par deux juges qu’elle ne veut pas écouter, et sauvée par Daniel.

La pièce fourmillait d’allusions. On applaudit à outrance un couplet dans lequel les accusateurs disaient :


Celui qui fait parler la loi,
Sait bien aussi la faire taire.


L’enthousiasme de la salle fut au comble lorsque Daniel s’écria :

« Vous êtes ses accusateurs, vous ne pouvez être ses juges. »

Ces paroles rappelaient l’exorde du plaidoyer de Desèze, dans le procès de Louis XVI, instruit en ce moment par la Convention.

À la sixième représentation, donnée le 27 janvier 1793, une scène violente se produisit. Elle fut courageusement dénoncée à la Commune de Paris par un acteur du Vaudeville nommé Delpêche et surnommé Bourgeois. Cette lettre fut lue dans la séance de la Commune du surlendemain, 29 janvier.

« Depuis plusieurs jours, on nous menaçait de faire interrompre les représentations de la Chaste Suzanne, et nous attendions avec résignation l’effet de cette menace. Mais hier dimanche, plus d’une douzaine de particuliers qui s’étaient trouvés à la fête civique du matin, ayant probablement dîné ensemble, sont venus, dans leur sagesse, juger cette pièce, qu’ils avaient proscrite d’avance ; ils ont commencé par forcer le passage et par entrer sans payer ; ils se sont dits députés par la Société des Amis de la liberté et de l’égalité ; ils ont demandé à parler au directeur : il les a fait placer dans la salle. Ils ont écouté le premier acte, même le second, sans murmurer ; mais au second couplet que je chantais, une très-grande partie du public m’ayant interrompu par des applaudissements et l’ayant redemandé, alors ces particuliers s’y sont opposés avec une fureur menaçante ; quelques-uns d’entre eux sont descendus des premières loges à l’orchestre. Ils ont tenu les propos les plus injurieux contre le public, les auteurs, les acteurs, les pièces !…

» Le commissaire de police de la section des Tuileries leur a représenté qu’ils devaient respecter les propriétés, que les directeurs de spectacles étaient responsables ; et il a cité le décret de la Convention relatif à l’Ami des lois ; un particulier lui a répondu qu’on ne venait point pour s’opposer à la représentation, mais pour s’opposer aux allusions indécentes que l’aristocratie y trouvait. Voici le couplet qui, selon eux, fournissait aux allusions :


Air de Calpigi.

Affecter candeur et tendresse,
Du plus offrant que l’amour presse,
Recevoir argent et présent,
C’est ce que l’on fait à présent.
Refuser plaisir et richesse,
Pour conserver gloire et sagesse,
De la mort braver le tourment,
Ah ! c’est de l’Ancien Testament !


» Je vous demande, citoyens, quel homme de bonne foi peut trouver dans ce couplet quelques rapports aux circonstances actuelles ? Je demande que les magistrats du peuple veillent à ce que nous n’ayons rien à craindre des menaces de quelques-uns de ces particuliers qui, après le spectacle, sont montés sur le théâtre, cherchant ceux à qui ils en voulaient, et sont sortis en promettant de faire un hôpital de ce théâtre. Juste ciel ! verrions-nous se renouveler les scènes sanglantes des 2 et 3 septembre, et les spectacles seraient-ils sur la liste des proscriptions ? J’attends de votre justice que vous voudrez bien, ou charger le département de la police de vérifier l’exemplaire Signé que je dépose sur le bureau, ou nommer des commissaires à cet effet. »

Après la lecture de cette lettre, un membre de la Commune déclara qu’il ne voyait, quant aux allusions, aucune analogie entre Antoinette (c’est ainsi qu’on nommait la reine) et la chaste Suzanne ; un autre traita de faussetés un grand nombre des faits articulés dans la lettre ; d’autres demandèrent que la lettre et la pièce fussent renvoyées à leurs auteurs. Enfin, après une longue discussion, la Commune prit l’arrêté suivant :

« Le conseil général charge le comité de police de surveiller la représentation de cette pièce, afin qu’elle n’occasionne aucun trouble, et d’empêcher qu’elle ne pervertisse l’opinion publique ; passe à l’ordre du jour sur l’adresse du citoyen Delpêche, attendu qu’elle ne peut inspirer que le mépris, et cependant ordonne qu’elle restera déposée, ainsi que l’exemplaire de la Chaste Suzanne, au secrétariat, pour y avoir recours s’il y a lieu. »

C’était une menace de proscription, et la proscription, alors, c’était l’échafaud. Le théâtre et les auteurs se tinrent pour avertis. La Chaste Suzanne ne reparut que le dimanche 17 février, avec les changements, disait l’affiche, demandés par les défenseurs de la république, et elle fut jouée encore onze fois du 17 février au 27 mars, clôture de l’année théâtrale.

Barré, Radet et Desfontaines furent emprisonnés ; ils recouvrèrent difficilement leur liberté. La Chaste Suzanne fut représentée encore à la réouverture, qui eut lieu le 31 mars ; mais bientôt un décret de la Convention, des 2-3 août 1793, coupa court à toute velléité d’opposition. Il portait « que tout théâtre sur lequel seraient représentées des pièces tendant à dépraver l’esprit public et à réveiller la honteuse superstition de la royauté, serait fermé, et les directeurs arrêtés et punis selon la rigueur des lois. »

Un autre décret, rendu onze jours plus tard, le 14 août, « autorisait les conseils des communes à diriger les spectacles et à y faire représenter les pièces les plus propres à former l’esprit public et à développer l’énergie républicaine. »

Le 2 thermidor an ii (20 juillet 1794), huit jours avant la chute de Robespierre, on joua un vaudeville de M. Després, intitulé l’Alarmiste. On y applaudit le couplet suivant :


Tel répand des bruits infidèles,
Qui bien souvent en est l’auteur :
Le fabricateur de nouvelles
Est pareil au faux monnayeur :


L’un, dans son avarice immonde,
De l’or corrompt la pureté ;
L’autre corrompt la vérité,
Qui vaut tous les trésors du monde.


Quatre jours après le 18 brumaire, le 22 (13 novembre 1799), le Vaudeville célébra les événements, dans un à-propos fait et appris en vingt-quatre heures, et intitulé : la Girouette de Saint-Cloud. Le couplet d’annonce était ainsi conçu :


D’un fait qui vivra dans l’histoire,
Tout à l’heure on vous parlera ;
Et si nous manquons de mémoire,
Aucun de vous n’en manquera.
Cette pièce, avant d’être prête,
Fut annoncée aux spectateurs :
L’ouvrage est mal dans notre tête,
Mais le sujet est dans vos cœurs.


Les deux couplets suivants eurent les honneurs du bis :


Nous connaissons certain génie,
Actif autant qu’il est puissant ;
Qui sait de l’Europe à l’Asie
Franchir l’espace en un moment.
Si dans ses courses immortelles,
Il nous mit à couvert partout,
Je crois qu’aujourd’hui de ses ailes
Il pourra bien couvrir Saint-Cloud.

La fuite en Egypte, jadis,
Conserva le Sauveur des hommes ;
Pourtant quelques malins esprits
En doutent au siècle où nous sommes.
Mais un fait bien sûr en ce jour,
Du vieux miracle quoi qu’on pense,
C’est que de l’Egypte un retour
Ramène un sauveur à la France.


Le 18 frimaire (9 décembre), première représentation du Vaudeville au Caire ; nouveau couplet de circonstance, également applaudi :


Vos faibles chansons d’un héros
Peuvent-elles vanter la gloire ?
Peut-il entendre vos pipeaux
Au milieu des chants de victoire ?
À de plus sublimes concerts
Son oreille est accoutumée :
Son théâtre, c’est l’univers,
Et son chantre, la Renommée !


Un grand succès obtenu sous le consulat au Vaudeville, c’est M. Guillaume, ou le Voyageur inconnu. Ce petit chef-d’œuvre, qui date de 1800, se maintint au répertoire pendant près de vingt-cinq ans. On faisait toujours répéter les deux couplets suivants : le premier, qui célèbre la gloire de Malesherbes, le défenseur de Louis XVI ; l’autre, qui est une leçon de morale :


Ce magistrat irréprochable,
L’ennemi constant des abus,
Ce philosophe respectable,
L’ami des talents, des vertus,
Honorant la nature humaine
Par son austère probité,
Quelque part que le sort le mène,
Il marche à l’immortalité.


La chute inattendue de ce couplet (c’est ainsi que les auteurs appellent les deux derniers vers) produisit un mouvement électrique et une sensation profonde.

Voici le second couplet :


Époux imprudent, fils rebelle,
Vous aurez des enfants un jour :
À l’autorité paternelle
Vous prétendrez à votre tour.


Mais, monsieur, ce pouvoir suprême,
Ce pouvoir, le plus saint de tous,
De quel droit l’exercerez-vous,
Quand vous l’aurez bravé vous-même !


Fanchon la vielleuse fut l’immense succès du Vaudeville, pendant l’année 1803. Cette pièce fut jouée le 19 janvier.

Geoffroy disait en rendant compte de cette pièce :

« La foule est au Vaudeville : c’est la rareté ; on y voit une vielleuse riche et vestale : c’est la curiosité. Fanchon est presque aussi courue que mademoiselle Georges. »

Un des couplets qui faisaient pâmer le public d’alors, véritable chef-d’œuvre de pathos, était ainsi conçu :


Au milieu du désordre affreux
Que le choc a fait naître,
Cette rose frappe mes yeux ;
Je crois vous reconnaître,
Je veux vous sauver !…
Pour vous préserver
De ce péril extrême,
Je sais vous saisir,
Et j’ai le plaisir
De vous rendre à vous-même.


Mademoiselle Belmont était alors l’actrice à la mode. Elle avait une rare beauté, et ne manquait pas d’un certain talent. Après le succès de Fanchon, elle épousa son camarade Henri ; mais cette union ne fut pas heureuse : les deux époux divorcèrent ; madame Belmont quitta le Vaudeville pour l’Opéra-Comique, où elle devint sociétaire. Liée avec Dupaty, elle affectait des allures de bas-bleu. Lors du baptême de M. le duc de Bordeaux en 1821, les théâtres de Paris donnèrent des pièces de circonstance ; Théaulon apporta à l’Opéra-Comique un à-propos intitulé : le Baptême de Henri IV. Membre du comité de lecture, madame Belmont, qui se croyait obligée d’être libérale, par suite de sa liaison avec Dupaty, motiva son avis dans le bulletin suivant :

« Je refuse la pièce, attendu que Henri IV, étant né protestant, n’a jamais été baptisé. » Non-seulement on baptise les protestants, mais madame Belmont oubliait que Henri IV a été deux fois catholique.

Ce bulletin devint l’objet de la risée du théâtre.

Pendant l’année 1804, le Vaudeville joua deux fois gratis, comme les autres théâtres : le 25 messidor an xii (14 juillet), en l’honneur de la prise de la Bastille en 1789, et le 10 frimaire an xiii (1er décembre), en l’honneur du couronnement, fixé au lendemain.

En 1805, le Vaudeville fut mandé par Napoléon au camp de Boulogne.

Le 5 frimaire (26 novembre), spectacle gratis en l’honneur de l’entrée des Français à Vienne.

Le 30 frimaire (21 décembre), spectacle gratis pour célébrer la victoire d’Austerlitz ; on y chanta plusieurs couplets de Barré, Radet et Desfontaines. Voici un de ces couplets :


Nos guerriers couverts de gloire
En tous lieux sont triomphants :
En marchant à la victoire
Ils vont à pas de géants ;
Les Autrichiens sont vaincus,
Et les Russes sont battus.
Mes amis, des Français
Chantons les brillants succès ;
Bientôt nous chanterons la paix.

Le 22 février 1807, Barré, Radet et Desfontaines célébrèrent la victoire d’Eylau, en ajoutant les couplets suivants au Rève, ou la Colonne de Rosbach :


Le Russe paraissait content
De sa dernière danse,
Et nuitamment,
Furtivement,
Reculait par prudence ;
Mais voilà qu’en carnaval,
Il veut revenir au bal :
Hélas ! tout comme en Prusse,
Le Russe repoussé,
Rossé,
À quitté son pas russe
Pour le croisé-chassé.

Ses généraux disaient d’avance :
« Nous sommes bien sûrs du succès,
» Car déjà le Russe commence
» À n’avoir plus peur des Français. »
Or voici quelle est la recette
Qui le guérit de sa frayeur :
Devant nous, pour n’avoir pas peur,
Tous les jours, il bat en retraite.


À la fin de l’année théâtrale 1807, une scission éclata entre les auteurs du Vaudeville : quelques-uns, fatigués de la lutte impuissante qu’ils soutenaient contre le répertoire de Barré, travaillèrent pour le théâtre Montansier-Variétés, qui, chassé du Palais-Royal par l’influence de la Comédie Française, jouait à la Cité, pendant qu’on achevait de construire la salle des Panoramas. Cette salle des Panoramas fut inaugurée le 25 juin de cette année 1807.

En vertu du décret du 8 juin 1806, qui déclarait, article 5, que le ministre de l’intérieur pourrait assigner à chaque théâtre un genre de spectacle, dans lequel il serait tenu de se renfermer, M. de Champagny prit un arrêté, en date du 25 avril 1807 (Journal de Paris du 4 juin).

Le genre du Vaudeville y est ainsi défini :

« Son répertoire ne doit contenir que de petites pièces, mêlées de couplets sur des airs connus, et des parodies. »

L’article 16, applicable à tous les théâtres, porte :

« Les spectacles n’étant point au nombre des jeux publics auxquels assistent les fonctionnaires en leur qualité, mais des amusements préparés et dirigés par des particuliers, qui ont spéculé sur les bénéfices qu’ils doivent en retirer, personne n’a le droit de jouir gratuitement d’un amusement que l’entrepreneur vend à tout le monde. Les autorités n’exigeront donc d’entrées gratuites des entrepreneurs que pour le nombre d’individus jugés indispensables.

Le 6 juin 1807, on ajouta le couplet suivant à la pièce la Colonn : de Rosbach, pour célébrer la prise de Dantzick :


Pour nous quel brillant assemblage !
Après s’être bien défendu,
Forcé par l’art et le courage,
À la fin Dantzick s’est rendu.
Combien ce nouveau trait de gloire
Doit plaire à tous les bons Français,
En songeant que cette victoire
Est un pas de plus vers la paix.

Ce fut le 17 juin 1807 qu’on représenta les Pages du duc de Vendôme, de Dieu-la-Foi et Gersain, imitation du Muletier de La Fontaine. Grand succès. L’Opéra a mis ce vaudeville en ballet.

Le 26 juin, sur l’annonce de la victoire de Friedland, Barré, Radet et Desfontaines font chanter le couplet suivant dans la Mégalanthropogénésie :


J’ai vu ce peuple industrieux,
Éclairé, sensible, intrépide,
Capable de tout sous les yeux
Du chef immortel qui le guide.
Son génie à tous les États
Ouvre les sentiers de la gloire :
Il fait marcher du même pas
Les arts, les lois et la victoire.


Le 2 octobre 1809, fut représenté Lantara, ou le Peintre au cabaret. — Le premier jour, malgré le succès, on nomma comme auteur de la pièce Jean-Louis-Pierre de Saint-Yon. Plus tard l’anonyme fut levé, et on sut que l’ouvrage était de Barré, Radet, Desfontaines et Picard. Ce vaudeville avait été improvisé après un déjeuner au Rocher de Cancale, le restaurant à la mode du temps.

Le 11 juillet 1810, MM. Théaulon et Dartois firent représenter Partie carrée, dont le succès fut durable.

Le 20 mars 1811, jour de la naissance du roi de Rome, Barré, Radet et Desfontaines célébrèrent le soir même cet événement dans les couplets suivants, ajoutés à la représentation :


Dès l’point du jour avec ivresse,
Nous entendions l’gros bourdon :
Unis à cett’douce allégresse,


Il manquait le bruit du canon.
Vingt coups auraient pu nous suffire ;
Ça nous aurait égayés tous ;
Et v’là qu’pour nous mettre en délire,
Le canon a fait les cent coups.

Ces cent coups-là dans tout l’empire,
En mêm’temps vont se répéter ;
On écoute, à peine on respire,
On n’était là qu’pour bien compter.
Combien ce bruit-là dans la France
Va faire de plaisir à tous !
Et déjà, je le prédis d’avance,
L’Anglais va craindre les cent coups.

Je déjeunions avec ma femme,
Quand j’avons entendu c’bruit-là ?
J’me dis : « Qu’est-c’que c’est qu’on proclame ?
Puis, en comptant, j’me dis : « C’est ça !
C’est la naissance du roi de Rome ;
Allons, femm’, réjouissons-nous !
— T’as raison, qu’all’m’a dit, mon homme,
Faut aujourd’hui faire les cent coups ! »


Le 18 avril 1811, les Deux Edmond, deux actes, obtinrent un succès. La pièce resta au répertoire.

Elle était bien jouée par MM. Henri, Joly, madame Hervey et mademoiselle Rivière.

Le 2 septembre 1811, on joua sur le théâtre du Vaudeville les Dervis, arlequinade en un acte ; les auteurs demandés gardèrent l’anonyme. Cette pièce est le début de M. Scribe. Il avait pour collaborateur M. Delavigne (sans doute Germain).

« Les auteurs, dit Geoffroy, sont jeunes (M. Scribe n’avait que vingt ans) : ils ne connaissent pas la scène : quelques traits de leur ouvrage annoncent qu’ils peuvent faire mieux. Ce qui leur fait beaucoup d’honneur, et qui donne de grandes espérances, c’est qu’ils ont voulu, quoique fort applaudis, garder l’anonyme. Cette prudence est la marque d’un bon esprit ; c’est aussi ce qui me fait espérer que, pour être applaudis, ils n’auront pas toujours besoin de la charité des fidèles (allusion au couplet d’annonce qui priait le public d’applaudir par charité). »

Nous étudierons plus loin dans ces Mémoires M. Scribe et son œuvre, qui fit rire la restauration, la monarchie de Juillet, la république de 1848, et qui nous fera rire encore longtemps.

Un des théâtres le plus en vogue, sous l’empire, ce fut le théâtre Montansier, qui devint, en 1807, le théâtre des Variétés. L’empereur protégeait la Comédie-Française ; Cambacérès protégeait le théâtre des Variétés.

Cambacérès y prit une loge d’avant-scène à l’année. Il honorait d’une publique protection les acteurs et même une actrice de ce théâtre, mademoiselle Cuizot.

Dorvigny, Aude, Francis, Moreau, Désaugiers, Dumersan, Brazier, Georges Duval, Rougemont, et surtout Merle, défrayaient alors le répertoire du théâtre des Variétés ; la haute société y venait rire des mœurs populaires prises sur le fait. Ce fut à ce théâtre que s’élevèrent et s’éteignirent les dynasties des Jocrisse et des Cadet Roussel. On se rappelle encore les Chevilles de maître Adam, par Francis et Moreau, pièce jouée à la Montansier le 28 décembre 1805 ; M. Vautour, par Désaugiers, Tournay et Georges Duval (13 juin 1806) ; les Trois Étages, par Désaugiers (4 août 1808) ; M. Dumolet dans sa famille, par Désaugiers (14 mai 1810) ; la Petite Cendrillon (12 octobre 1810). C’était Brunet qui jouait le rôle de Cendrillon. En partant dans son carrosse pour le bal du prince Mirliflor, Cendrillon disait à sa marraine : « Ma marraine, s’il vous prenait envie de devenir chatte, n’oubliez pas que votre pâtée est sous la fontaine. » Quinze ans d’absence, par Merle et Brazier (13 avril 1811) ; les Habitants des Landes, par Sewrin (21 octobre 1811) ; Tout pour l’enseigne, par Lafortelle, Merle et Brazier (26 août 1813) ; le Diner de Madelon, par Désaugiers (6 septembre 1813).

Nous finirons cette nomenclature en rappelant la pièce du Ci-devant Jeune homme, de Merle et Brazier, représentée le 28 mai 1812. Cette comédie peignait un ridicule de tous les temps ; on y sentait l’esprit pénétrant et comique de mon vieil ami Merle ; ce fut surtout lui qui trouva cette veine heureuse de petits tableaux vrais, neufs et qui vous faisaient crever de rire.

Merle était fort distingué de sa personne, d’une figure numismatique ; il se plaça à la tête de la critique littéraire par ses feuilletons dans la Quotidienne, après ses nombreux succès de théâtre.

Je le rencontrais souvent dans l’intimité de M. Michaud, de l’Académie française ; du plus loin que j’apercevais mon ami Merle, j’en éprouvais une douce gaieté et comme du bien-être ; il vous rendait, en mots charmants, en observations fines, en malices bienveillantes, en honnête camaraderie, tous les sentiments affectueux qu’on éprouvait le besoin de lui témoigner.

C’était le plus savant gourmet et le plus spirituel paresseux ; il avait des manies chères, des manies de grand seigneur. Il prenait ses mesures pour manger chaque année en primeurs les premières fèves de marais et les premières fraises.

Merle fit la fortune de bien des théâtres qui n’ont pas fait la sienne ; il fut quelque temps directeur de la Porte-Saint-Martin, puis du théâtre de Strasbourg, et se garda bien de s’y enrichir.

Merle est une des physionomies les plus aimables, les plus souriantes de cette galerie d’originaux qu’on coudoyait à chaque pas, dans cette vie de coulisses, de cabarets et de journaux.

Que nous avons souvent, mon ami Merle et moi, les coudes sur la table, portant tous deux de temps en temps sur le bord de nos lèvres un verre mousseline coloré par un grand vin, passé de bonnes heures à nous égayer du genre humain, à rire des sottes tristesses de l’opulence, des gais expédients du pauvre diable sans le sou, des hauts et des bas des gens d’esprit, et des crocs-en-jambe de l’amour !

Merle avait le laisser-aller, je ne dirai pas d’un enfant (l’enfant est l’animal le plus résistant, le plus volontaire, le plus capricieux et le plus criard de la nature entière, j’entends encore les cris des enfants trouvés), Merle avait le laisser-aller d’un cœur sans une seule mauvaise passion et sans le moindre intérêt personnel ; il a fait des vaudevilles pour déjeuner et pour diner, et parce qu’on lui a dit : « Faites des vaudevilles. » Si on lui eût dit, en l’encourageant : « Faites des comédies, » il eût écrit, du style de Lesage, de grandes comédies qui eussent honoré son nom et la littérature de son temps et de son pays.

Lesage, lui aussi, écrivit beaucoup de vaudevilles pour le théâtre de la Foire ; mais ce ne fut qu’à la fin de sa vie, attablé au cabaret et chez les distillateurs du temps, qu’il se gaspilla en vaudevilles ; il avait commencé par Turcaret.

Par justice autant que par un mouvement de cœur, j’ai tenu à mettre mon ami Merle à sa place, et à le détacher avec relief de tous ceux qui l’entouraient.

M. Alfred Nettement, dans une Histoire de la littérature française sous la restauration, résume ainsi la littérature des écrivains sous l’empire : « Le courage des écrivains, dans ce temps, consistait plus dans ce qu’ils ne disaient pas que dans ce qu’ils disaient. »

M. de Chateaubriand prouve autrement que par le silence sa fidélité à ses convictions. Chargé d’affaires dans le Valais, il donne sa démission le lendemain de l’exécution du duc d’Enghien. Il s’embarque volontairement le 14 juillet 1806, et rentre en France le 5 mars 1807. Ses voyages en Orient lui inspirèrent l’Itinéraire à Jérusalem et les Martyrs, qui furent publiés en 1809. En 1811, M. de Chateaubriand n’en fut pas moins nommé membre de l’Académie française en remplacement de Marie-Joseph Chénier. Le discours de réception de M. de Chateaubriand fut alors tout un événement ; dans ce discours, il foudroyait de son éloquence le régicide ; ce discours fut repoussé par la commission de l’Académie ; l’empereur tint à le lire, et y fit plus d’une rature. Chateaubriand ne consentit à aucun changement, et il ne reprit même la plume que pour écrire, en 1814, cet audacieux et cruel pamphlet intitule : Bonaparte et les Bourbons.

Lemercier, Victorin Fabre et Ducis montrèrent de la noblesse et de l’indépendance jusqu’à des refus de places et d’honneurs.

L’abbé Delille eut le courage de rester fidèle dans ses vers à la maison des Bourbons.

Madame de Staël subit avec dignité, mais non sans douleur, dix années d’exil. Son livre de l’Allemagne n’avait peut-être d’autre tort que de venir d’un écrivain suspect.

Louis XIV, qui aimait aussi les lettres, n’hésita pas à bannir l’auteur d’Andromaque et d’Esther de son intimité et de son palais, pour avoir commis le crime de rappeler devant lui et devant madame de Maintenon les mauvais écrits de Scarron.

Napoléon n’obéit jamais à de si futiles rancunes, et les nécessités de sa politique de dictateur et de conquérant purent seules le pousser à des persécutions et à des rigueurs.

  1. Messieurs les comédiens français ont été exonérés en 1852, sous le ministère de M. de Morny, par le prince Louis-Napoléon, président de la république, du payement du loyer de leur salle. Il est vrai que messieurs les comédiens français payaient très-inexactement le prix de leur loyer sous Louis-Philippe, et obtenaient même souvent des remises.