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Mémoires d’un révolutionnaire/III3

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AUTOUR D'UNE VIE
TROISIÈME PARTIE — Chapitre III.
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Chapitre III


JE TRAVERSE LA MANDCHOURIE DÉGUISÉ EN MARCHAND. — JE REMONTE LE SOUNGARI JUSQU’À KIRIN. — DES MINES D’OR À TCHITA.


Si l’on jette un coup d’œil sur une carte d’Asie on voit que la frontière russe qui court à peu près selon le cinquantième parallèle, passé la Transbaïkalie, s’infléchit brusquement vers le nord. Elle suit pendant cent vingt lieues l’Argougne ; puis, atteignant l’Amour, elle prend la direction du sud-est ; la ville de Blagovéchtchensk, capitale de la province de l’Amour, étant également située à peu près sur le cinquantième degré de latitude. Entre la pointe sud-est de la Transbaïkalie (Nouveau-Tsouroukhaïtou) et Blagovéchtchensk sur l’Amour, la distance à vol d’oiseau n’est que de 200 lieues ; mais le long de l’Argougne et de l’Amour elle est de plus de 400 lieues et en outre, le voyage le long de l’Argougne, qui n’est pas navigable, est extrêmement difficile. On ne trouve qu’un sentier de montagne des plus difficiles.

La Transbaïkalie est très riche en bétail, et les Cosaques de la région sud-est qui sont de grands éleveurs désiraient établir des communications directes avec l’Amour moyen, qui serait un excellent marché pour leur bétail. Ils faisaient du commerce avec les Mongols, et ils leur avaient entendu dire qu’il ne serait pas difficile d’atteindre l’Amour en se dirigeant vers l’est à travers le Grand Khingan. En allant tout droit vers l’est, leur avait-on dit, on tomberait sur une vieille route chinoise qui traverse le Khingan et conduit à la ville mandchoue de Merghen, sur le Nonni, tributaire du Soungari, d’où une excellente route conduit à l’Amour moyen.

On m’offrit la direction d’une caravane marchande que les Cosaques avaient l’intention d’organiser pour découvrir cette route, et j’acceptai avec enthousiasme. Nul Européen n’avait jamais visité cette région, et un topographe russe qui avait suivi cette route quelques années auparavant avait été tué. Seuls deux jésuites, venus du sud du temps de l’empereur Kan-si, s’étaient avancés jusqu’à Merghen et en avaient déterminé la latitude. Toute l’immense région au nord de cette ville, sur une longueur de deux cents lieues et sur une largeur égale, était totalement, absolument inconnue. Je consultai sur cette contrée toutes les sources dont je pouvais disposer. Tout le monde, même les géographes chinois, l’ignorait. D’autre part, il était très important de relier l’Amour moyen avec la Transbaïkalie ; aujourd’hui Tsouroukhaïtou va devenir la tête de ligne du chemin de fer de Mandchourie. Nous fûmes donc les pionniers de cette grande entreprise.

Cependant il y avait une difficulté. Le traité sino-russe accordait à la Russie la liberté du commerce avec l’« Empire de Chine et la Mongolie ». La Mandchourie n’y était pas mentionnée, et pouvait tout aussi bien être ou n’être pas comprise dans le traité. Les autorités chinoises de la frontière l’interprétaient d’une façon et les Russes de l’autre. D’ailleurs, comme il n’était question que de commerce, un officier ne serait pas autorisé à entrer en Mandchourie. Je devais donc y aller en marchand. En conséquence j’achetai à Irkoutsk différents articles et je me déguisai en marchand. Le gouverneur-général me délivra un passeport, « à Petr Alexéiev, marchand de la seconde corporation d’Irkoutsk et à ses compagnons », et il m’avertit que si les autorités chinoises m’arrêtaient et m’emmenaient à Pékin, puis à la frontière russe à travers le Gobi, dans une cage sur un chameau, comme c’était leur coutume, je ne devrais pas le trahir en me nommant. J’acceptai naturellement toutes les conditions, la tentation de visiter une contrée qu’un Européen n’avait jamais vue étant trop grande pour un explorateur.

Ce n’aurait pas été facile de cacher mon identité tant que je fus en Tranbaïkalie. Les Cosaques sont des gens à l’esprit tout à fait inquisiteur — de vrais Mongols — et dès qu’un étranger vient dans un de leurs villages, tout en le traitant avec la plus grande hospitalité, le maître de la maison où il descend fait subir au nouveau venu un interrogatoire en règle.

— Un voyage ennuyeux, hein ? commencera-t-il ; la route est longue depuis Tchita, n’est-ce pas ? Et peut-être est-elle encore plus longue pour celui qui vient d’au-delà de Tchita ? Par exemple d’Irkoutsk ? Vous y faites du commerce, je pense ? Beaucoup de marchands viennent de là. Vous allez aussi à Nertchinsk, probablement ? — Puis on est souvent marié à votre âge ; et vous aussi, vous devez avoir laissé une famille derrière vous, je suppose ? Beaucoup d’enfants ? Pas rien que des garçons, je pense ? » Et il continuera ainsi pendant des heures.

Le chef des Cosaques de l’endroit, le capitaine Buxhövden connaissait ses gens, aussi avions-nous pris nos précautions. A Tchita et à Irkoutsk nous nous étions souvent amusés, entre amateurs, à jouer des pièces, de préférence des drames d’Ostrovsky, où les scènes se passent presque toujours entre gens de la classe marchande. Je jouai plusieurs fois dans différents drames et je trouvais tant de plaisir à tenir un rôle, qu’un jour j’écrivis à mon frère une lettre enthousiaste, pour lui confesser mon désir passionné d’abandonner la carrière militaire et de me consacrer à la scène. En général je jouais les jeunes marchands, et j’avais si bien attrapé leur manière de parler et de gesticuler et de boire le thé dans la soucoupe — je savais cela depuis mon séjour à Nikolskoïé — que maintenant j’avais une excellente occasion de jouer mon rôle au sérieux.

— « Approchez-vous, Pietr Alexéiévitch, » me disait le capitaine Buxhövden tandis qu’on plaçait sur la table le samovar brûlant d’où s’échappaient des nuages de vapeur.

— « Merci ; nous pouvons bien rester ici, » répliquais-je, assis à distance sur le bord de la chaise, et en me mettant à boire mon thé comme un vrai marchand moscovite. Buxhövden éclatait de rire lorsqu’il me voyait souffler sur ma soucoupe tout en roulant de gros yeux et détacher avec mes dents quelques parcelles microscopiques d’un petit morceau de sucre qui devait servir pour une douzaine de tasses.

Nous savions que les Cosaques auraient tôt fait de découvrir la vérité sur mon compte, mais l’important était de gagner quelques jours seulement et de traverser la frontière avant que mon identité fût découverte. Il faut que j’aie bien joué mon rôle, car les Cosaques me considéraient comme un petit marchand. Dans un village, une vieille me fit signe au passage et me dit : « Y a-t-il encore des gens qui vous suivent sur la route, mon cher ? » « Pas un, grand’mère, que nous sachions. » « On dit qu’un prince, Rapotski, allait venir ? Est-il en route ? »

— « Oh, je sais. Vous avez raison, grand’mère. Son altesse voulait venir en effet d’Irkoutsk. Mais comment le ferait-elle ? Un si long voyage ! Cela ne lui conviendrait pas. Alors elle est restée où elle était. »

— « En effet, comment pourrait-elle venir ? »

Bref, nous passâmes la frontière sans ennui. Notre troupe se composait de onze Cosaques, d’un Toungouse et de moi-même ; nous étions à cheval. Nous avions environ quarante chevaux à vendre et deux voitures dont l’une, à deux roues, m’appartenait et contenait le drap, le velours de coton, le galon doré et autres articles que j’emportais, conformément à mon rôle de marchand. Je m’occupai moi-même de la voiture et des chevaux. Nous choisîmes l’un des Cosaques comme « ancien » de la caravane. C’était à lui qu’incombaient tous les entretiens diplomatiques avec les autorités chinoises. Tous les Cosaques de la caravane savaient naturellement qui j’étais — l’un d’eux m’avait connu à Irkoutsk — mais jamais ils ne me trahirent, comprenant que le succès de l’entreprise en dépendait. Je portais, comme les autres, un long vêtement de coton bleu, et les Chinois ne faisaient pas attention à moi, de sorte que, sans être observé, je pouvais faire le levé de la route à la boussole. Le premier jour seulement, lorsque toute sorte de soldats chinois nous suivaient dans l’espoir d’avoir un verre d’eau-de-vie, j’étais souvent obligé de ne jeter sur ma boussole qu’un coup d’œil à la dérobée et d’inscrire les altitudes et les distances dans ma poche, sans en sortir mon papier. Nous n’avions aucune espèce d’armes. Seul, notre Toungouse, qui allait se marier, avait pris son fusil à mèche, et il s’en servait pour chasser le daim, nous approvisionnant ainsi de viande pour le souper et faisant une provision de fourrures avec lesquelles il pourrait acheter sa future femme.

Quand ils ne purent plus avoir d’eau-de-vie, les soldats chinois nous laissèrent tranquilles. Nous allions tout droit vers l’est, cherchant notre chemin comme nous pouvions par monts et par vaux, et après une marche de quatre ou cinq jours, nous tombâmes en effet, comme on nous l’avait dit, sur la route chinoise qui nous menait à Merghen à travers le Khingan.

A notre grand étonnement, nous vîmes que cette traversée de la chaîne de montagnes qui avait l’air si noir et si terrible sur les cartes, était des plus faciles. Nous rejoignîmes sur la route un vieux fonctionnaire chinois, à la mine pitoyable, qui voyageait dans la même direction dans une voiture à deux roues. Pendant les deux derniers jours la route monta et le pays témoignait lui-même de sa grande altitude. Le sol devint marécageux et la route boueuse ; l’herbe était très misérable et les arbres étaient minces, chétifs, souvent rabougris et couverts de lichens. Des montagnes dénudées s’élevaient à droite et à gauche, et nous pensions déjà à la difficulté que nous aurions à traverser la chaîne, lorsque nous vîmes le vieux fonctionnaire chinois descendre de voiture devant un obo — c’est-à-dire un tas de pierres et de branches d’arbres auxquels on avait attaché des mèches de crins de cheval et de petits morceaux d’étoffe. Il arracha quelques poils à la crinière de son cheval et il les attacha aux branches.

— « Qu’est-ce que c’est que cela ? » demandâmes-nous.

— « L’obo. Les eaux à partir d’ici coulent vers l’Amour. »

— « Sommes-nous au bout du Khingan ? »

— « Oui. D’ici l’Amour il n’y a plus de montagnes à traverser, des collines seulement ! »

Toute la caravane était émue. « Les eaux coulent vers l’Amour, vers l’Amour ! » s’écriaient les Cosaques les uns aux autres. Toute leur vie ils avaient entendu les vieux Cosaques parler du grand fleuve où pousse la vigne à l’état sauvage, où les prairies, qui s’étendent sur des centaines de lieues, pourraient donner le bien-être à des millions d’hommes. Puis, après que l’Amour eut été annexé à la Russie, ils entendirent parler de la longueur du voyage, des difficultés qu’avaient rencontrées les premiers colons, de la prospérité de leurs parents établis sur le haut Amour ; et voilà que nous avions trouvé le plus court chemin pour y aller. Nous avions devant nous une rampe très raide que la route descendait en zigzags. Elle conduisait à une petite rivière qui se frayait un chemin à travers un dédale de montagnes aux contours tourmentés et appartenait au bassin de l’Amour. Nous n’étions plus séparés du grand fleuve par aucun obstacle. Un voyageur seul saura quelle fut ma joie lorsque je fis cette découverte géographique inattendue. Quant aux Cosaques, ils se hâtèrent de descendre et d’attacher à leur tour des mèches de crins de cheval aux branches jetés sur l’obo. Les dieux des païens inspirent en général une certaine crainte aux Russes. Il ne les estiment guère, mais ces dieux, disent-ils, sont de méchantes créatures, portées au mal, et il n’est jamais bon d’être en mauvais termes avec eux. Il est bien préférable de les corrompre par quelques témoignages de respect.

— « Regardez donc ; voici un drôle d’arbre : cela doit être un chêne, » s’écriaient-ils comme nous descendions la rampe. C’est qu’en effet le chêne ne croît pas en Sibérie ; on n’en trouve pas avant d’arriver aux pentes orientales du grand plateau.

« Tiens, des noyers ! » s’écriaient-ils ensuite. « Et qu’est ce que cet arbre-là ? » demandaient-ils en regardant un tilleul ou quelque arbre également inconnu en Sibérie, mais que je savais faire partie de la flore mandchoue. Ces hyperboréens, qui, depuis des siècles, rêvaient des pays chauds et les voyaient enfin, étaient enchantés. Couchés sur le sol couvert d’un épais tapis d’herbe, ils le caressaient des yeux, — ils l’auraient baisé. Maintenant ils brûlaient du désir d’atteindre l’Amour le plus tôt possible. Lorsque, quinze jours plus tard, nous allumâmes notre dernier feu de bivouac à moins de huit lieues du fleuve, ils étaient impatients comme des enfants. Ils se mirent à seller leurs chevaux quelques instants après minuit et me pressèrent de partir longtemps avant l’aube, et lorsqu’enfin nous pûmes d’une hauteur embrasser d’un coup d’œil le puissant fleuve, les yeux de ces sibériens si peu impressionnables, ordinairement fermés à la poésie, brillaient d’une flamme poétique à la vue des flots bleus du majestueux Amour. Il était évident que, tôt ou tard, avec ou sans l’appui du gouvernement russe, ou même contre son désir, les deux rives de ce fleuve — aujourd’hui désert, mais riche d’espérances — ainsi que les immenses étendues inhabitées du nord de la Mandchourie, seraient envahis par des colons russes, tout comme les bords du Mississippi furent colonisés par les voyageurs canadiens.

Entre-temps, le vieux Chinois avec qui nous avions traversé le Khingan, ayant revêtu son manteau blanc et mis son chapeau de fonctionnaire surmonté d’un bouton de verre, nous déclara le lendemain qu’il ne nous laisserait pas aller plus loin. Notre « ancien » l’avait reçu, lui et son scribe, dans notre tente, et le vieillard, répétant ce que le scribe lui soufflait tout bas, soulevait toute sorte d’objections contre la continuation de notre voyage. Il voulait nous faire rester sur place pendant qu’il enverrait notre passeport à Pékin en demandant des ordres, mais nous nous y opposâmes absolument. Alors il souleva des difficultés à propos du passeport.

« Qu’est-ce que c’est que ce passeport ? » dit-il en jetant un regard dédaigneux sur cette pièce qui était rédigée en quelques lignes sur une simple feuille de papier écolier en russe en en mongol et qui n’était munie que d’un simple sceau à la cire. « Vous pouvez bien l’avoir écrit vous-même et l’avoir scellé avec une pièce de monnaie, observa-t-il. Regardez-moi mon passeport, voilà qui en vaut la peine, » et il déroula à nos yeux une feuille de papier, longue de deux pieds, couverte de caractères chinois.

Durant cette discussion, j’étais assis tranquillement à l’écart et je mettais quelque chose dans mon coffre, lorsqu’un numéro de la Gazette de Mouscou me tomba sous la main. La Gazette étant la propriété de l’Université de Moscou, portait un aigle imprimé sur la première page. « Montrez-lui ceci, » dis-je à notre ancien. Il déplia la grande feuille de papier et montra l’aigle. « L’autre passeport, c’est ce que nous devons vous montrer, mais voici celui que nous avons pour nous. » « Quoi, tout cela est écrit sur votre compte ? » demanda le vieillard avec terreur. « Tout, » répondit notre ancien, sans même un battement de paupières.

Le vieux — un vrai fonctionnaire — avait l’air tout abasourdi de voir une telle profusion d’écriture. Il nous examina tous, en hochant la tête. Mais le scribe murmurait toujours quelques paroles à l’oreille de son chef, qui finit par déclarer qu’il ne nous laisserait pas continuer notre voyage.

« Assez parlé », dis-je à l’ancien ; « donne l’ordre de seller les chevaux. » Les Cosaques étaient du même avis et quelques instants après notre caravane partait. Nous dîmes adieu au vieux fonctionnaire et nous lui promîmes de déclarer que, sans recourir toutefois à la violence — ce qu’il était incapable de faire — il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour nous empêcher d’entrer en Mandchourie et que c’était par conséquent de notre faute si nous y étions quand même.

Quelques jours après nous étions à Merghen, où nous fîmes un peu de commerce, et bientôt nous atteignîmes la ville chinoise d’Aïgoun sur la rive droite de l’Amour et la ville russe de Blagovéchtchensk sur la rive gauche. Nous avions découvert la route directe et beaucoup d’autres faits intéressants : le caractère de chaîne bordière du Grand-Khingan, la facilité avec laquelle on peut la franchir, ces volcans tertiaires de la région de l’Ouioun Kholdontsi, qui, pendant si longtemps ont été une énigme dans la littérature géographique, et diverses autres choses. Je ne puis dire que je fus un bon marchand, car, à Merghen, je persistai à demander en un mauvais chinois trente-cinq roubles pour une montre quand l’acheteur chinois m’en avait déjà offert quarante-cinq ; mais les cosaques firent de très bonnes affaires. Ils vendirent très bien leurs chevaux, et lorsque mes chevaux, mes marchandises, et tout le reste eurent été vendus par les Cosaques, on trouva que l’expédition avait coûté au gouvernement la modeste somme de vingt-deux roubles — soit un peu plus de cinquante francs.

* * *

Tout cet été-là, je voyageai dans le bassin de l’Amour. J’allai jusqu’à son embouchure, ou plutôt son estuaire, à Nikolaïevsk, rejoindre le gouverneur-général, avec qui je remontai ensuite l’Ousouri sur un vapeur. Et, plus tard, durant l’automne, je fis un voyage encore plus intéressant : je remontai le Soungari, jusqu’au cœur même de la Mandchourie, à Ghirine (ou Kirin, d’après la prononciation méridionale).

En Asie, beaucoup de rivières sont formées par la jonction de deux cours d’eau également importants, si bien qu’il est difficile au géographe de dire quel est le principal et quel est le tributaire. L’Ingoda et l’Onone s’unissent pour former la Chilka ; la Chilka et l’Argougne s’unissent pour former l’Amour ; et l’Amour s’unit au Soungari pour former ce puissant fleuve qui coule vers le nord-est et se jette dans le Pacifique sous les latitudes inhospitalières du détroit de Tartarie.

Jusqu’en 1864, la grande rivière de la Mandchourie est restée très peu connue. Tout ce qu’on en savait datait du temps des jésuites, et c’était peu de chose. Maintenant que les explorations de la Mongolie et de la Mandchourie allaient revenir en faveur, et que la crainte de la Chine qu’on avait eue jusque-là en Russie semblait être exagérée, tous les jeunes gens insistaient auprès du gouverneur-général sur la nécessité d’explorer le Soungari. Cela nous apparaissait comme une provocation d’avoir à nos portes cette immense région presque aussi peu connue que l’étaient autrefois les déserts d’Afrique. Tout à fait inopinément, le général Korsakov résolut cet automne même d’envoyer un vapeur sur le Soungari, sous prétexte de porter un message au gouverneur-général de la province de Ghirine. Le consul russe d’Ourga devait transmettre ce message. Un docteur, un astronome, deux topographes et moi, tous placés sous le commandement du colonel Tchernyaïev, fûmes désignés pour prendre part à l’expédition, à bord d’un petit vapeur, l’Ousouri, qui remorquait une barque chargée de charbon. Vingt-cinq soldats, dont les fusils furent soigneusement dissimulés sous le charbon, nous accompagnaient dans la barque.

Tout fut organisé très vite, et le petit vapeur n’était pas préparé pour recevoir une si nombreuse compagnie. Mais nous étions tous pleins d’enthousiasme et nous nous entassâmes comme nous pûmes dans les petites cabines. L’un de nous devait dormir sur une table, et quand nous partîmes, nous vîmes qu’il n’y avait même pas assez de couteaux et de fourchettes pour nous tous. Et je ne parle pas des autres choses indispensables. L’un de nous avait recours à son canif quand nous prenions nos repas, et mon couteau chinois avec ses deux bâtonnets fut un complément bienvenu à notre équipement.

Ce n’était pas une tâche aisée de remonter le Soungari. La grande rivière, dans son cours inférieur, où elle coule à travers les mêmes basses terres que l’Amour, est très peu profonde, et bien que notre vapeur n’eût que trois pieds de tirant d’eau, souvent nous ne pouvions trouver un chenal pour passer. Certains jours nous n’avancions que de quinze ou seize lieues et nous raclions souvent avec notre quille le fond sablonneux de la rivière. A chaque instant, nous envoyions un canot pour découvrir des endroits ayant la profondeur suffisante. Mais notre jeune capitaine s’était mis en tête d’atteindre Ghirine cet automne-là, et chaque jour nous faisions quelque progrès. A mesure que nous avancions nous trouvions la rivière de plus en plus belle et de plus en plus navigable ; et lorsque nous eûmes passé les déserts sablonneux qui s’étendent à son confluent avec sa sœur, la rivière Nonni, la navigation devint facile et agréable. En quelques semaines, nous eûmes atteint la capitale de cette province de la Mandchourie. Une excellente carte de la rivière fut faite par les topographes.

Malheureusement il n’y avait pas de temps à perdre, aussi nous ne pouvions que très rarement descendre dans un village ou une ville. Les villages sont peu nombreux et distants les uns des autres sur les bords de cette rivière, et, dans son cours inférieur, nous ne trouvâmes que des terrains bas qui sont inondés tous les ans. Plus en amont, nous navigâmes pendant quarante lieues au milieu des dunes de sable. Ce ne fut que lorsque nous atteignîmes le haut Soungari et que nous approchâmes de Ghirine que nous trouvâmes une population assez dense.

Si notre but avait été d’établir des relations amicales avec la Mandchourie — et non tout simplement d’apprendre ce qu’est le Soungari — notre expédition aurait été un échec complet. Les autorités mandchoues se souvenaient encore trop bien comment huit ans auparavant, la « visite » de Mouraviev avait eu pour conséquence l’annexion de l’Amour et de l’Ousouri, et elles ne pouvaient que considérer avec méfiance ces nouveaux et importuns visiteurs. Les vingt-cinq fusils cachés dans le charbon et qui avaient été naturellement signalés aux autorités chinoises avant notre départ, provoquaient plus encore leurs soupçons. Et lorsque notre vapeur jeta l’ancre en face de la populeuse ville de Ghirine, nous en trouvâmes tous les marchands armés de sabres rouillés, déterrés de quelque ancien arsenal. On ne nous empêcha pas cependant de nous promener dans les rues, mais toutes les boutiques se fermaient dès que nous débarquions et on ne permit pas aux marchands de rien nous vendre. Des provisions furent envoyées à bord du vapeur — en guise de présent, mais on n’accepta pas d’argent en retour.

L’automne approchait rapidement de sa fin, les froids commençaient déjà, et nous devions nous hâter de revenir, car nous ne pouvions hiverner sur le Soungari. Bref, nous vîmes Ghirine, mais nous ne parlâmes à personne, sauf aux quelques interprètes qui venaient chaque matin à bord du vapeur. Notre but, cependant, était atteint. Nous nous étions assurés que la rivière est navigable, et une carte détaillée en avait été dressée depuis son confluent jusqu’à Ghirine, carte à l’aide de laquelle nous pouvions revenir à toute vapeur sans crainte d’accident. Notre vapeur ne toucha le fond qu’une seule fois. Mais les autorités de Ghirine, désireuses avant tout que nous ne fussions pas forcés d’hiverner sur la rivière, nous envoyèrent deux cents Chinois qui nous aidèrent à sortir des sables. Lorsque je sautai dans l’eau, et que, prenant aussi un bâton, je me mis à chanter notre chanson de rivière, Doubinouchka, qui aide tout le monde à donner au même moment une poussée soudaine, cela amusa beaucoup les Chinois, et après quelques poussées, le vapeur fut remis à flot. Les plus cordiales relations s’établirent après cette petite aventure entre nous et les Chinois — j’entends le peuple naturellement, qui semblait détester beaucoup ses fonctionnaires mandchous.

Nous visitâmes quelques villages chinois peuplés de déportés du Céleste Empire et nous fûmes reçus de la plus cordiale façon. Le souvenir d’une soirée m’est tout particulièrement resté en mémoire. Nous arrivâmes à un petit village pittoresque comme la nuit tombait déjà. Quelques-uns d’entre nous descendirent à terre, et je me promenais tout seul à travers le village. Bientôt une foule d’une centaine de Chinois m’entoura, et bien que je ne connusse pas un mot de leur langue, nous causâmes de la manière la plus agréable du monde au moyen de gestes et nous nous comprenions les uns les autres. Tapoter quelqu’un sur les épaules en signe d’amitié, c’est décidément le langage international. S’offrir du tabac et du feu est aussi un moyen international d’exprimer l’amitié. Quelque chose les intéressait : pourquoi avais-je de la barbe, moi si jeune ? Ils n’en portaient pas avant soixante ans. Et quand je leur fis comprendre par signes qu’au cas où je n’aurais rien à manger, je pourrais m’en nourrir, la plaisanterie se transmit de l’un à l’autre à travers toute la foule. Ils éclatèrent de rire et se mirent à me tapoter sur les épaules avec encore plus de sympathie. Ils me promenèrent, me montrant leurs demeures. Chacun m’offrit sa pipe et toute la foule m’accompagna comme un ami au vapeur. Je dois dire qu’il n’y avait pas un seul bochko (policier) dans ce village. Dans d’autres villages nos soldats et les jeunes officiers étaient dans les meilleurs termes avec les Chinois, mais dès que le bochko paraissait, tout était fini. En revanche, il fallait voir quelles grimaces ils faisaient au bochko quand il avait le dos tourné ! Ils haïssaient évidemment ces représentants de l’autorité.

Depuis lors notre expédition a été oubliée. L’astronome Th. Ouzoltzev et moi en avons publié un compte rendu dans les « Mémoires » de la Société de Géographie de Sibérie. Mais quelques années plus tard un grand incendie à Irkoutsk détruisit tous les exemplaires qui restaient des Mémoires ainsi que la carte originale du Soungari, et ce ne fut que l’an dernier (1896), lorsqu’on commença à construire le chemin de fer de Mandchourie que les géographes russes déterrèrent nos comptes rendus et découvrirent que la grande rivière avait été explorée trente-cinq ans auparavant.

* * *

Comme il n’y avait plus moyen de s’occuper de réformes, j’essayai de faire ce qu’il semblait possible étant données les circonstances. Mais ce ne fut que pour me convaincre de l’inutilité absolue de pareils efforts. Comme attaché au gouverneur général pour les affaires cosaques, je fis par exemple un examen des plus approfondis des conditions économiques des Cosaques de l’Ousouri, dont les moissons étaient perdues tous les ans, de sorte que le gouvernement, chaque hiver, était obligé de les nourrir pour les sauver de la famine. Lorsque je revins de l’Ousouri avec mes rapports, je reçus des félicitations de tous côtés, j’eus une promotion, j’eus des récompenses spéciales. Toutes les mesures que je recommandais furent acceptées et des fonds spéciaux furent accordés pour aider les uns à émigrer, pour fournir du bétail aux autres, ainsi que je l’avais suggéré. Mais pour la réalisation pratique de ces mesures on s’en remit à un vieil ivrogne qui gaspillait l’argent et faisait impitoyablement donner le fouet aux Cosaques pour les convertir en bons agriculteurs. Et c’est ainsi qu’il en était partout, depuis le Palais d’Hiver à Pétersbourg jusqu’à l’Ousouri et au Kamchatka. Les efforts de quelques-uns dans la bonne direction se brisaient contre l’apathie ou la vénalité de la bureaucratie.

L’administration supérieure en Sibérie avait d’excellentes intentions, et je ne puis que répéter que, tout bien considéré, elle était bien meilleure, bien plus éclairée, beaucoup plus soucieuse du bien-être du peuple, que l’administration de toute autre province russe. Mais c’était une administration — une branche de l’arbre qui a ses racines à Pétersbourg — et c’était assez pour paralyser les meilleures intentions et pour étouffer dans le germe, par sa seule intervention toute vie locale et tout progrès. On regardait avec défiance tout ce que des personnalités locales faisaient pour le bien du pays, et on leur suscitait des montagnes de difficultés, non pas tant à cause des mauvaises intentions des administrateurs, mais uniquement parce que ces fonctionnaires appartenaient à une administration pyramidale, centralisée. Le seul fait d’appartenir à un gouvernement qui rayonnait tout autour d’une lointaine capitale, les portait à voir tout en fonctionnaires, qui se demandent d’abord ce que diront leurs supérieurs et quelle place tiendra telle ou telle chose dans la machine administrative. Les intérêts du pays sont alors secondaires.

Peu à peu je tournai toute mon énergie vers les explorations scientifiques. En 1865 j’explorai le Sayan occidental, ce qui me permit de mieux comprendre la structure des hautes terres sibériennes et de découvrir une importante région volcanique sur la frontière chinoise. Enfin, l’année suivante, j’entrepris un long voyage pour trouver une communication directe entre les mines d’or de la province de Yakoutsk (sur le Vitim et l’Olokma) et la Transbaïkalie. Pendant plusieurs années les membres de l’expédition sibérienne (1860-1864) avaient essayé de trouver ce passage et avaient tenté de traverser la série des chaînes parallèles, sauvages et rocailleuses, qui séparent ces mines des plaines de la Transbaïkalie. Mais lorsqu’ils eurent atteint, en venant du sud, cette région montagneuse désolée, et qu’ils eurent vu devant eux ces montagnes arides s’étendre vers le nord sur des centaines de kilomètres, tous ces explorateurs, sauf un qui fut tué par les naturels, revinrent vers le sud. Il était évident que pour réussir l’expédition devait se diriger du nord vers le sud, de la triste solitude inconnue du nord, vers les régions plus chaudes et habitées du sud. Il arriva aussi que, pendant que je me préparais pour l’expédition on me montra une carte qu’un Toungouse avait tracée avec son couteau sur un morceau d’écorce. Cette petite carte — preuve merveilleuse de l’utilité du sens de la géométrie pour les gens les moins civilisés — me parut devoir être si exacte que je m’y fiai complètement. Je commençai mon voyage par le nord, en suivant les indications de la carte.

En compagnie d’un jeune naturaliste d’avenir, Polakov, et d’un topographe, nous descendîmes tout d’abord la Léna, nous dirigeant vers les mines d’or du nord. Là, nous organisâmes l’expédition. Nous prîmes des provisions pour trois mois et nous partîmes dans la direction du sud. Un vieux chasseur akoute, qui, vingt ans auparavant, avait suivi le passage indiqué sur la carte du Toungouse, se chargea de nous servir de guide et de traverser la région montagneuse, large de 100 lieues, en suivant les vallées et les gorges que le Toungouse avait indiquées à l’aide de son couteau sur sa carte d’écorce de bouleau. Il accomplit en effet cet étonnant tour de force, bien qu’il n’y eût aucun sentier et que toutes les vallées qu’on apercevait du haut d’un col parussent absolument semblables à l’œil inexpérimenté. Cette fois le passage fut découvert. Pendant trois mois nous parcourûmes les montagnes désertes les plus totalement inhabitées qu’on puisse voir ; nous traversâmes le plateau marécageux ; enfin nous atteignîmes notre but, Tchita. On m’a dit qu’aujourd’hui ce passage est très utile pour mener le bétail du sud aux mines d’or. Quant à moi, ce voyage me fut d’un grand secours pour découvrir la clef de la structure des montagnes et des plateaux de Sibérie — mais je n’écris pas une relation de voyages, et je dois m’arrêter ici.