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Mémoires d’un révolutionnaire/IV6

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AUTOUR D'UNE VIE
QUATRIÈME PARTIE — Chapitre VI.
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Chapitre VI


LIVRES INTERDITS INTRODUITS PAR CONTREBANDE. — LE NIHILISME. — MÉPRIS DE LA FORME EXTÉRIEURE. — LE MOUVEMENT « VERS LE PEUPLE ». — LE CERCLE DE TCHAÏKOVSKY. — COURANTS POLITIQUES ET SOCIAUX. — PAS D’ESPOIR DE RÉFORMES. — LA PERSONNE DU TSAR PROTÉGÉE PAR LA JEUNESSE.


Pendant mon voyage j’avais acheté un certain nombre de livres et de collections de journaux socialistes. En Russie ces sortes d’ouvrages étaient rigoureusement prohibés par la censure ; et quelques-unes de ces collections de journaux, quelques-uns de ces rapports des congrès internationaux étaient introuvables, même en Belgique et à des prix élevés. « Dois-je m’en séparer alors que mon frère et mes amis auraient tant de plaisir à les lire à Pétersbourg ? » me demandais-je ; et je résolus de les introduire en Russie d’une façon ou de l’autre.

Je retournai à Pétersbourg, via Vienne et Varsovie. Des milliers de juifs vivent de contrebande sur la frontière polonaise et je pensais que si je réussissais à en découvrir un seul, mes livres seraient transportés en toute sûreté au-delà de la frontière. Cependant il ne me semblait pas pratique de descendre à une petite station près de la frontière pour y chercher un contrebandier, tandis que les autres voyageurs poursuivaient leur route ; je pris donc une ligne secondaire et j’arrivai à Cracovie. « La capitale de l’ancienne Pologne est près de la frontière, pensais-je, et j’y trouverai bien quelque juif qui me mènera chez les gens que je cherche. »

J’arrivai le soir dans cette ville jadis célèbre et florissante, et dès le lendemain matin, je me mis en campagne. A mon grand étonnement, je vis à chaque coin de rue et partout où je dirigeai mes regards sur la place du marché, du reste déserte, un juif portant la traditionnelle houppelande et les longs cheveux de ses ancêtres, qui attendait qu’un noble polonais ou un négociant l’envoyât faire une commission pour quelque menue monnaie. Je désirais en trouver un, et voilà qu’il y en avait trop. A qui devais-je m’adresser ? Je fis le tour de la ville et me décidai enfin, en désespoir de cause, à accoster celui qui se tenait à la porte d’entrée de mon hôtel, — un vieux et immense palais dont les salons étaient remplis autrefois d’une foule élégante de danseurs en habits de gala et qui n’avait plus maintenant que la prosaïque destination de procurer le couvert et la table à quelques voyageurs d’occasion. J’expliquai à mon homme mon intention d’introduire en contrebande en Russie un assez lourd ballot de livres et de journaux.

— « Rien n’est plus facile, monsieur, » me répondit-il. « Je vais vous envoyer de suite le représentant de la Compagnie Universelle des (disons) os et chiffons. Cette société brasse les plus grandes affaires de contrebande du monde entier, et son représentant pourra sûrement vous obliger. » Une demi-heure plus tard il revenait effectivement avec le représentant de la Compagnie - un jeune homme très élégant qui parlait admirablement le russe, l’allemand et le polonais.

Il examina mon paquet, le pesa avec les mains, et me demanda quelle sorte de livres il contenait.

— Toutes sortes de livres rigoureusement prohibés par la censure russe ; c’est pour cela qu’il faut les introduire en contrebande.

— « Les livres, dit-il, ne sont pas précisément notre genre de commerce ; nous nous occupons surtout de soieries de prix. Si je payais mes hommes au poids du colis, en appliquant notre tarif de soieries, je serais forcé de vous demander un prix vraiment exorbitant. Et puis, à dire vrai, je n’aime pas beaucoup m’occuper de livres. S’il arrivait la moindre des choses, « ils » en feraient une affaire politique et il en coûterait à la Compagnie Universelle des os et chiffons une somme d’argent effrayante pour se tirer d’affaire. »

J’avais probablement l’air bien triste, car l’élégant jeune homme qui représentait la Compagnie Universelle des os et chiffons ajouta aussitôt : « Tranquillisez-vous. Il (le commissionnaire de l’hôtel) trouvera un autre moyen de vous arranger. »

— « Ah oui ; il y a vingt moyens d’arranger une pareille bagatelle, pour obliger monsieur », remarqua gaiement le commissionnaire, en me quittant.

Au bout d’une heure il revint avec un autre jeune homme. Celui-ci prit mon paquet, le mit à côté de la porte et me dit : « C’est bien. Si vous partez demain, vous trouverez vos livres à telle station russe » et il m’expliqua comment se ferait la chose.

— « Combien cela coûtera-t-il ? » demandai-je.

— « Combien êtes-vous disposé à payer ? » répliqua-t-il.

Je vidai ma bourse sur la table, en disant : « Voilà ce qu’il me faut pour mon voyage. Le reste est pour vous. Je voyagerai en troisième classe. »

— « Comment ! comment ! s’écrièrent mes deux hommes d’une seule voix. Que dites-vous là, monsieur ? Un gentilhomme comme vous, voyager en troisième classe ? Jamais de la vie ? Non, non, non, cela n’est pas possible. Huit roubles nous suffiront, plus un rouble pour le commissionnaire, si vous voulez bien — nous nous en rapportons à vous. Nous ne sommes pas des voleur de grand chemin, mais d’honnêtes commerçants. » Et ils refusèrent carrément d’accepter davantage.

J’avais souvent entendu parler de l’honnêteté des contrebandiers juifs de la frontière ; mais je ne me serais jamais attendu à en rencontrer une pareille preuve. Plus tard, quand notre cercle importait beaucoup de livres de l’étranger, ou plus tard encore, lorsque tant de révolutionnaires et de réfugiés traversaient la frontière pour entrer en Russie ou pour en sortir, il n’y eut jamais d’exemple que les contrebandiers en eussent trahi un seul ou qu’ils eussent profité des circonstances pour se faire payer leurs services à un prix exagéré.

Le lendemain je quittai Cracovie ; et, à la station russe désignée, un porteur s’approcha de mon compartiment et, parlant à haute voix, de façon à être entendu par le gendarme qui se promenait le long du quai, il me dit : « Voilà la valise que votre Altesse a laissée hier, » et il me remit le précieux paquet.

J’étais si heureux de l’avoir que je ne m’arrêtai même pas à Varsovie, et continuai mon voyage directement jusqu’à Pétersbourg, pour montrer mes trophées à mon frère.

A cette époque, un formidable mouvement se développait parmi la jeunesse russe cultivée. Le servage était aboli. Mais pendant les deux cent cinquante ans qu’avait duré le servage, il était né toute une série d’habitudes d’esclavage domestique, de mépris extérieur de la personnalité individuelle, de despotisme de la part des pères et d’hypocrite soumission de la part des femmes, des fils et des filles. Au commencement du siècle, le despotisme domestique régnait partout en Europe à un haut degré — comme en témoignent les écrits de Thackeray et de Dickens — mais nulle part cette tyrannie n’avait pris un développement aussi considérable qu’en Russie. La vie russe tout entière, dans la famille, dans les relations entre les chefs et leurs subordonnés, entre les officiers et les soldats, les patrons et leurs employés, en portait l’empreinte. Tout un monde d’habitudes et de façons de penser, de préjugés et de lâcheté morale, de coutumes engendrées par une vie d’oisiveté, s’était formé peu à peu ; même les meilleurs hommes de cette époque payaient un large tribut à ces produits de la période de servage.

La loi n’a pas de prise sur ces choses. Un énergique mouvement social était seul capable de réformer les habitudes et les mœurs et la vie journalière en attaquant le mal dans sa racine ; et en Russie ce mouvement — cette révolte de l’individu — prit un caractère beaucoup plus énergique et plus impétueux dans sa critique de l’état de choses existant que dans tout autre pays de l’Europe occidentale ou de l’Amérique. Tourguénev lui donna le nom de « Nihilisme » dans son célèbre roman, « Pères et Fils », et ce nom fut accepté généralement.

Ce mouvement a été souvent mal compris dans l’ouest de l’Europe. Dans la presse, par exemple, on a confondu nihilisme et terrorisme. Les troubles révolutionnaires qui éclatèrent en Russie vers la fin du règne d’Alexandre II et aboutirent à la mort tragique du tsar, sont constamment désignés sous le nom de nihilisme. C’est pourtant une erreur. Confondre le nihilisme avec le terrorisme est une méprise aussi grave que d’identifier un mouvement philosophique comme le stoïcisme ou le positivisme avec un mouvement politique, tel, par exemple, que le républicanisme.

Le terrorisme est né de certaines conditions spéciales de la lutte politique, à un moment donné de l’histoire. Il a vécu et a pris fin. Il peut renaître et disparaître encore. Mais le nihilisme a mis son empreinte sur la vie tout entière des classes cultivées de la Russie et cette empreinte persistera pendant de nombreuses années. C’est le nihilisme qui, dépouillé de ce qu’il y a en lui d’exagéré — l’exagération était inévitable dans un mouvement de cette sorte provoqué par la jeunesse — donne encore actuellement à la vie d’une grande partie des classes cultivées de la Russie un certain caractère particulier que nous autres Russes regrettons de ne pas trouver dans la vie de l’Europe Occidentale. C’est le nihilisme aussi qui dans ses manifestations variées donne à un grand nombre de nos écrivains cette sincérité remarquable, cette habitude de « penser tout haut » qui étonne les lecteurs occidentaux.

Tout d’abord, le nihiliste déclarait la guerre à tout ce qu’on peut appeler « les mensonges de la société civilisée ». La sincérité absolue était sa marque distinctive et au nom de cette sincérité il renonçait et demandait aux autres de renoncer aux superstitions, aux préjugés, aux habitudes et aux mœurs que leur propre raison ne pouvait justifier. Il refusait de se plier devant toute autre autorité que la raison, et dans l’analyse de chaque institution ou habitude sociale, il se révoltait contre toute sorte de sophisme plus ou moins déguisé.

Il rompit, naturellement, avec les superstitions de ses pères, et ses idées philosophiques furent celles du positivisme, de l’agnosticisme, de l’évolutionnisme à la façon de Spencer ou du matérialisme scientifique ; et tandis qu’il n’attaquait jamais la foi religieuse simple et sincère, lorsqu’elle est une nécessité psychologique de l’être sensible, il combattait violemment l’hypocrisie qui pousse les gens à se couvrir du masque d’une religion, qu’ils jettent à chaque instant par-dessus bord comme un fardeau inutile.

La vie des peuples civilisés est pleine de ces petits mensonges conventionnels. Quand les gens, qui ne peuvent se supporter, se rencontrent dans la rue, ils prennent un air radieux et sourient de joie ; le nihiliste restait froid et ne souriait qu’à ceux qu’il était vraiment heureux de rencontrer. Toutes ces formes de politesse extérieure qui ne sont que pure hypocrisie lui répugnaient et il affectait une certaine rudesse de manières pour protester contre la plate amabilité de ses pères. Il remarquait que ceux-ci affectaient dans leurs paroles un idéalisme sentimental et qu’ils se comportaient en même temps comme de véritables barbares à l’égard de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs serfs ; et il se révoltait contre cette sorte de sentimentalisme qui s’accommodait si bien aux conditions d’une vie qui n’avait en soi rien d’idéal.

L’art était soumis avec la même rigueur à cette critique négative. Ces continuels bavardages sur la beauté, l’idéal, l’art pour l’art, l’esthétique, etc., auxquels on se livrait si volontiers, alors que tout objet d’art était payé avec l’argent extorqué à des paysans affamés ou à des ouvriers mal rétribués, et que le soi-disant « Culte de la Beauté » n’était qu’un masque destin à couvrir la plus vulgaire corruption de mœurs — ne lui inspiraient que du dégoût ; et la critique de l’art que l’un des plus grands artistes du siècle, Tolstoï, a formulé depuis d’une manière si saisissante, était exprimée par le nihiliste dans cette affirmation catégorique : « Une paire de bottes vaut beaucoup mieux que toutes vos Madones et que toutes vos discussions raffinées sur Shakespeare. »

Tout mariage sans amour, toute familiarité sans amitié étaient condamnés. La jeune fille nihiliste, contrainte par ses parents de jouer le rôle d’une poupée dans une « maison de poupées », et de faire un mariage d’argent, préférait quitter sa maison et ses toilettes de soie ; elle prenait une robe de laine noire très simple, coupait ses cheveux et allait à l’université, pour pouvoir vivre d’une vie indépendante. La femme qui s’apercevait que son mariage n’était plus un mariage — que ni l’amour, ni l’amitié n’unissaient plus ceux qui restaient de par la loi époux et femme — aimait mieux briser un lien qui n’avait plus rien de son caractère essentiel ; et souvent elle s’en allait avec ses enfants, bravant la pauvreté, préférant l’isolement et la misère à une vie toute conventionnelle qui aurait été une perpétuelle négation de sa propre personnalité.

Le nihiliste portait cet amour de la sincérité jusque dans les plus minces détails de la vie de tous les jours. Il rejetait les formes conventionnelles du langage de la société et exprimait ses opinions simplement et sans fard, et même en apparence avec une certaine affectation de rudesse.

Nous avions coutume à Irkoutsk de nous réunir une fois par semaine au club, et de danser. Je fus pendant quelque temps un hôte assidu de ces soirées, mais peu à peu, ayant à travailler, je cessai d’y aller. Un soir, comme je ne m’y étais pas montré pendant plusieurs semaines de suite, une des dames présentes demanda à un jeune homme de mes amis pourquoi je ne venais plus à leurs réunions. « Il monte maintenant à cheval quand il veut prendre de l’exercice, » répondit mon ami un peu rudement. — Mais il pourrait venir passer quelques heures avec nous, sans danser, se permit de remarquer une dame. — Que viendait-il faire ici ? répliqua mon ami, le nihiliste. — Causer avec vous de mode et de chiffons ? Il en avait assez de ces niaiseries. — Mais il fréquente pourtant de temps en temps mademoiselle X***, remarqua timidement une des jeunes dames présentes. — En effet, mais mademoiselle X***, c’est une jeune fille studieuse, répliqua sèchement mon ami, il l’aide à apprendre l’allemand. » Je dois ajouter que cette rebuffade évidemment grossière eut pour effet que les jeunes filles d’Irkoutsk se mirent aussitôt à nous assiéger, mon frère, mon ami et moi, de questions sur ce que nous leur conseillions de lire ou d’étudier. Le nihiliste parlait à tous ceux qu’il connaissait avec la même franchise, leur disant que leurs bavardages sur « les pauvres gens » n’étaient que pure hypocrisie, tant qu’ils vivaient du travail mal rétribué de ces gens, qu’ils plaignaient à leur aise tout en bavardant dans leurs salons richement décorés ; et avec la même franchise un nihiliste déclarait à un haut fonctionnaire que celui-ci ne se souciait pas le moins du monde du bien-être de ses subordonnés, mais qu’il était simplement un voleur.

Le nihiliste montrait une certaine rudesse, quand il reprochait à une femme d’aimer les bavardages futiles et de se montrer fière de ses manières élégantes et de ses toilettes recherchées, ou quand il disait sans ambages à une jeune fille : « Comment n’avez-vous pas honte de dire de pareilles sornettes et de porter un chignon de faux cheveux ? » Il désirait trouver dans la femme une camarade, une personnalité humaine — non une poupée ou un mannequin — et il se refusait absolument à ces menus témoignages de politesse dont les hommes entourent celles qu’ils aiment tant à considérer comme « le sexe faible ».

Quand une dame entrait dans un salon, un nihiliste ne s’empressait pas de se lever de son siège pour le lui offrir — à moins qu’elle ne fût fatiguée et qu’il n’y eût pas d’autre siège dans la pièce. Il se comportait vis-à-vis d’elle comme il l’aurait fait avec un camarade de son propre sexe ; mais si une fille — lui fût-elle complètement inconnue — manifestait le désir d’apprendre quelque chose qu’il savait et qu’elle ignorait, il n’hésitait pas à aller chaque soir à l’autre bout de la ville pour l’aider dans ses études. Tel jeune homme qui n’aurait pas fait un mouvement pour présenter à une dame une tasse de thé, abandonnait à une jeune fille, qui venait à Moscou ou à Pétersbourg pour étudier, la seule leçon particulière qu’il avait pu trouver et qui lui procurait son maigre pain quotidien. Il lui disait simplement : « Il est plus facile à un homme qu’à une femme de trouver du travail. Il n’y a rien de chevaleresque dans mon offre, c’est une simple question d’égalité. »

Les deux plus grands romanciers russes, Tourguénev et Gontcharov, ont essayé de représenter ce type nouveau dans leurs romans. Gontcharov a fait, dans le « Précipice », une caricature du nihilisme, en prenant un personnage réel, il est vrai, mais qui ne pouvait nullement être pris pour un représentant du type nihiliste. Tourgénev était un trop grand artiste et il avait une trop grande admiration pour ce nouveau type, pour se laisser aller à en faire une caricature ; et pourtant son nihiliste, Bazarov, ne nous satisfit pas. Nous le trouvions trop rude, principalement dans ses relations avec ses vieux parents, et nous lui reprochions surtout de paraître négliger ses devoirs de citoyen. La jeunesse russe ne pouvait se contenter de l’attitude purement négative du héros de Tourguénev. Le nihilisme, en affirmant les droits de l’individu et en condamnant toute hypocrisie, n’était qu’un premier pas vers un type plus élevé d’hommes et de femmes, qui sont également libres et consacrent leur vie à une grande cause. Les nihilistes se reconnaissaient bien mieux dans les hommes et les femmes que Tchernychevsky a mis en scène dans son roman « Que faire ? » inférieur sans doute au point de vue artistique mais qui par ses idées exerça une influence considérable sur la jeunesse russe.

« Amer est le pain fait par les esclaves », a écrit notre poète Nekrasov. La jeune génération refusait positivement de manger ce pain, et de jouir des richesses accumulées dans leurs maisons paternelles par le travail des serfs, que les ouvriers fussent de véritables serfs ou des esclaves salariés du système industriel existant.

Toute la Russie apprit avec étonnement, par l’acte d’accusation produit devant le tribunal contre Karakosov et ses amis, que ces jeunes gens, propriétaires de fortunes considérables, vivaient à trois ou à quatre dans la même chambre, ne dépensant pas plus de dix roubles (25 francs) chacun par mois pour leur entretien, et donnant tout leur argent aux coopératives de consommation, aux coopératives de production où ils travaillaient eux-mêmes, et à d’autres institutions analogues. Cinq ans plus tard, des milliers et des milliers de jeunes gens — la meilleure partie de la jeunesse russe - imitaient cet exemple. Leur mot d’ordre était : « V narod ! » (allez au peuple : soyez le peuple).

Dès 1860, dans presque chaque famille riche une lutte acharnée s’engagea entre les pères, qui voulaient maintenir les anciennes traditions, et les fils et les filles qui défendaient leur droit de disposer de leur vie suivant leur propre idéal. Les jeunes gens quittaient le service militaire, le comptoir, l’atelier et affluaient dans les villes universitaires. Des jeunes filles, issues des familles les plus aristocratiques, accouraient sans un sou à Pétersbourg, à Moscou et à Kiev, avides d’apprendre une profession qui les affranchît du joug domestique, et un jour, peut-être, même du joug du mari. Beaucoup d’entre elles parvenaient à conquérir cette liberté individuelle après des luttes rudes et acharnées. Elles cherchaient alors à l’utiliser, non pour leur satisfaction personnelle, mais pour apprendre au peuple la science qui les avait émancipées.

Das chaque ville russe, dans chaque quartier de Pétersbourg, des petits groupes de jeunes gens se constituaient pour se former et s’instruire mutuellement. Les œuvres des philosophes, les écrits des économistes, les recherches de la jeune école historique russe étaient lus dans ces cercles, et ces lettres étaient suivies de discussions interminables. Le but de toutes ces lectures et de toutes ces discussions était d’aboutir à la solution de cette grande question qui dominait toutes les autres : comment les jeunes gens pourraient-ils devenir utiles aux masses ? Peu à peu ils en venaient à cette idée que le seul moyen était de s’établir parmi les gens du peuple et de vivre leur vie. Des jeunes gens allaient alors se fixer dans les villages comme médecins, aide-médecins, instituteurs, scribes, et même comme agriculteurs, forgerons, bûcherons, etc. et ils essayaient de vivre là en contact intime avec les paysans. Des jeunes filles passaient leurs examens d’institutrice, apprenaient le métier de sages-femmes et de gardes-malades et se rendaient par centaines dans les villages, se dévouant corps et âme à la partie la plus pauvre de la population.

Ils y allaient sans même avoir un idéal quelconque de reconstitution sociale et la moindre pensée révolutionnaire ; mais purement et simplement pour enseigner à lire à la masse des paysans, pour les instruire, leur prêter leur assistance médicale ou les aider d’une façon ou d’une autre à sortir de leurs ténèbres et de leur misère, et en même temps, apprendre de ces masses ce qui était leuridéal populaire d’une vie sociale meilleure.

A mon retour de la Suisse, je trouvai ce mouvement en plein essor.

* * *

Je m’empressai naturellement de faire part à mes amis de mes impressions sur l’Association Internationale des Travailleurs et de leur prêter mes livres. A l’Université je n’avais pas d’amis à proprement parler ; j’étais plus âgé que la plupart de mes compagnons, et entre jeunes gens une différence de quelques années est toujours un obstacle à une camaraderie complète. Il faut dire aussi que depuis que les nouveaux règlements d’admission à l’Université étaient entrés en vigueur en 1861, les jeunes gens les meilleurs, les plus développés et les plus indépendants au point de vue intellectuel, étaient éliminés par les gymnases et n’étaient pas admis à l’Université. En conséquence, la majeure partie de mes camarades étaient de bons garçons, laborieux, peut-être, mais ne s’intéressant en rien en dehors de leurs examens.

Je ne m’étais lié d’amitié qu’avec un seul d’entre eux : appelons-le Dmitri Kelnitz. Il était originaire de la Russie méridionale, et, quoique son nom fût allemand, il parlait difficilement cette langue ; sa physionomie était celle d’un Russe du sud plutôt que celle d’un Teuton. Il était très intelligent, lisait beaucoup et avait sérieusement réfléchi sur ce qu’il avait lu. Il aimait la science et avait pour elle une vénération profonde ; mais, comme beaucoup d’entre nous, il aboutit bientôt à cette conclusion, qu’en suivant la carrière scientifique il ne ferait que grossir l’armée des Philistins et qu’il y avait une foule de choses beaucoup plus urgentes auxquelles il pourrait se vouer. Il suivit pendant deux ans les cours de l’Université, puis il y renonça pour s’adonner entièrement à l’œuvre sociale. Il trouvait je ne sais comment moyen de vivre ; j’ignore même s’il avait un logement permanent. De temps en temps il venait chez moi et me demandait : « Avez-vous du papier ? » Il en prenait une provision et, s’installant à un coin de table, il travaillait pendant une heure ou deux à une traduction. Le peu qu’il gagnait par ce moyen lui était plus que suffisant pour satisfaire ses modestes besoins. Ensuite il courait dans un quartier éloigné de la ville pour voir un camarade ou aider un ami nécessiteux ; ou bien il traversait tout Pétersbourg à pied, et allait dans quelque faubourg éloigné pour obtenir une bourse dans un collège en faveur d’un enfant auquel s’intéressait les camarades. C’était certainement un homme très bien doué. Dans l’Europe occidentale un homme de moindre valeur aurait réussi à devenir un chef de parti politique ou socialiste. Jamais pareille pensée ne vint à l’esprit de Kelnitz. Il n’eut jamais l’ambition de diriger des hommes et il n’y avait pas de travail, si insignifiant fût-il, qu’il ne fît. Il faut dire aussi que ce trait de caractère ne lui était pas particulier ; tous ceux qui avaient vécu quelques années dans les millieux d’étudiants de cette époque le possédaient à un haut degré.

Bientôt après mon retour, Kelnitz m’invita à faire partie du cercle qui était connu de la jeunesse sous le nom de « Cercle de Tchaïkovsky ». C’est sous ce nom qu’il a joué un rôle important dans l’histoire du mouvement social en Russie et c’est sous ce nom qu’il passera à la postérité. « Ses membres, me dit Kelnitz, ont été jusqu’ici pour la plupart constitutionnalistes ; mais ce sont d’excellents hommes, ouverts à toute idée honnête ; ils ont de nombreux amis dans toute la Russie et vous verrez plus tard ce que vous pouvez en tirer. » Je connaissais déjà Tchaïkovsky et quelques autres membres de ce cercle. Tchaïkovsky avait gagné mon cœur à notre première rencontre et notre amitié est restée inébranlable depuis, pendant vingt-sept ans.

Au début, ce cercle ne comprenait qu’un très petit groupe de jeunes gens et de jeunes femmes — l’une d’elles était Sophie Pérovskaya — qui s’étaient unis pour travailler à leur éducation et à leur instruction mutuelle. Tchaïkovsky en faisait partie. En 1869, Nétchaïev avait essayé de fonder une société secrète révolutionnaire parmi la jeunesse désireuse, comme je l’ai dit plus haut, de travailler au milieu des gens du peuple ; et pour parvenir à son but il employait les procédés des anciens conspirateurs, ne reculant même pas devant un mensonge quand il voulait forcer ses associés à lui obéir. De pareils procédés ne pouvaient avoir de succès en Russie, et peu de temps après cette association disparut. Presque tous les membres furent arrêtés et quelques-uns des meilleurs et des plus purs de la jeunesse russe furent envoyés en Sibérie avant d’avoir fait quelque chose. Le cercle d’éducation mutuelle, dont je parle, était institué en opposition aux méthodes de Nétchaïev. Ces quelques amis avaient jugé très sainement que le développement moral de l’individu doit être la base de toute organisation, quel que soit le caractère politique qu’elle puisse revêtir dans la suite, et quel que soit le programme qu’elle puisse adopter au cours des événements. C’est pour cela que le cercle de Tchaïkovsky, en développant graduellement son programme, prit une extension si considérable en Russie et obtint de si importants résultats ; c’est pour cela que plus tard, quand les féroces persécutions du gouvernement provoquèrent une lutte révolutionnaire, il produisit ce groupe remarquable d’hommes et de femmes qui succombèrent dans le combat terrible qu’ils avaient osé engager contre l’autocratie.

A cette époque, cependant — c’est-à-dire en 1872 — le cercle n’avait rien de révolutionnaire. S’il était resté un simple cercle d’études, il se serait figé dans une immobilité de monastère. Mais les membres trouvèrent une occupation suffisante. Ils se mirent à répandre de bons livres. Ils achetaient des ouvrages de Lassalle, de Bervi (sur la condition des classes ouvrières en Russie), de Marx, des ouvrages d’histoire russe, etc., — toute l’édition à la fois — et les distribuaient aux étudiants des provinces. En quelques années il n’y eut pas de ville d’une certaine importance dans les « trente-huit provinces de l’Empire russe », pour me servir du langage officiel, où ce cercle n’eût pas un groupe de camarades occupés à répandre ce genre de littérature. Peu à peu, suivant l’impulsion générale des événements, et stimulé par les nouvelles qui lui parvenaient de l’Europe Occidentale, au sujet de l’extension rapide du mouvement ouvrier, le cercle devint de plus en plus un centre de propagande socialiste parmi la jeunesse instruite et un intermédiaire naturel entre les nombreux cercles de la province. Et un jour vint alors où la glace entre étudiants et ouvriers fut brisée et où des relations directes furent établies entre ce cercle et les ouvriers de Pétersbourg ainsi que de certaines villes de province. Ce fut dans ces conjonctures que j’entrai dans le cercle, au printemps de 1872.

Toutes les sociétés secrètes sont cruellement persécutées en Russie, et le lecteur occidental attendra peut-être de moi une description de mon initiation et du serment de fidélité que j’y fis. Je suis contraint de le désappointer, car rien de semblable n’existait et ne pouvait exister. Nous aurions été les premiers à rire de pareilles cérémonies, et Kelnitz n’aurait pas manqué l’occasion de placer une de ses remarques sarcastiques qui aurait mis fin à toute sorte de rituel. Il n’y avait même pas de statuts. Le cercle n’acceptait comme membres que les personnes qui lui étaient bien connues, qui avaient fait leurs preuves dans diverses circonstances, et en qui on savait qu’on pouvait avoir une absolue confiance. Avant de recevoir un nouveau membre, on discutait son caractère avec la gravité et la franchise qui étaient la caractéristique du nihiliste. Le plus léger signe de duplicité ou d’ambition constaté chez un candidat aurait empêché son admission. Le cercle n’ajoutait pas d’importance au nombre de ses membres et il n’avait pas non plus la tendance d’accaparer toute l’activité déployée par la jeunesse ou de réunir en une seule association les nombreux cercles différents qui existaient dans les deux capitales et les provinces. Il entretenait des relations amicales avec la plupart d’entre eux ; ils s’aidaient mutuellement, quand la nécessité s’en faisait sentir, mais on n’essayait pas de toucher à leur autonomie.

Le cercle préférait rester un groupe d’amis intimement unis ; et je n’ai jamais rencontré nulle part une réunion d’hommes et de femmes supérieurs au point de vue moral comparable aux vingt ou vingt-cinq personnes dont je fis la connaissance à la première assemblée du cercle de Tchaïkovsky. Je me sens encore fier d’avoir été reçu dans cette famille.

* * *

En entrant au cercle de Tchaïkovsky, je trouvai ses membres discutant avec chaleur sur la direction qu’ils devaient donner à leur activité. Quelques-uns étaient d’avis de continuer à faire de la propagande radicale et socialiste parmi la jeunesse instruite ; mais d’autres pensaient que le seul but de leurs efforts devait être de préparer des hommes capables de soulever la grande masse des ouvriers et qu’ils devaient employer toute leur activité à travailler les paysans et les ouvriers des villes. Dans tous les cercles et groupes qui se formaient à cette époque en très grand nombre, à Pétersbourg et dans les provinces, les mêmes discussions se produisaient, et partout ce deuxième programme prévalait sur le premier.

Si notre jeunesse n’avait fait que du socialisme théorique, elle se serait contenté d’une simple déclaration de principes socialistes, y compris la socialisation des moyens de production comme but final, et elle se serait lancée en même temps dans une agitation politique. C’est le chemin suivi en réalité par beaucoup de politiciens socialistes de la bourgeoisie dans l’Ouest de l’Europe et en Amérique. Mais nos jeunes gens avaient été attirés vers le socialisme d’une tout autre façon. Ils n’étaient pas des théoriciens du socialisme, mais il étaient devenus socialistes en vivant de la vie modeste des ouvriers, en ne faisant pas de distinction entre « le mien et le tien », entre membres du même cercle, et en refusant de jouir pour leur satisfaction personnelle des richesses qu’ils avaient hérité de leurs pères. Ils avaient fait pour le capitalisme ce que Tolstoï conseille de faire pour la guerre — à savoir que les gens au lieu de critiquer la guerre, tout en continuant de porter l’uniforme militaire, devraient refuser, chacun en particulier, d’être soldat et de se servir de ses armes. De même, nos jeunes gens et nos jeunes filles russes refusèrent, chacun de leur côté, de tirer un profit personnel des revenus de leurs pères. Une pareille jeunesse appartenait au peuple, et elle allait au peuple.

Des milliers de jeunes hommes et de jeunes femmes avaient déjà quitté leurs maisons et essayaient maintenant de vivre dans les villages et les villes industrielles, en exerçant toutes les professions possibles. Ce n’était pas un mouvement organisé : c’était une de ces poussées qui entraînent les masses à certaines époques, lors d’un éveil soudain de la conscience humaine. Maintenant que de petits groupes organisés se formaient, prêts à tenter un effort systématique pour répandre en Russie les idées de liberté et de révolte, ils étaient forcément amenés à exercer leur propagande parmi les masses des paysans et des ouvriers des villes.

Divers écrivains ont essayé d’expliquer ce mouvement « vers le peuple » par des influences venues de l’étranger — les agitateurs étrangers sont partout une explication favorite. Il est certain que notre jeunesse prêtait l’oreille à la voix puissante de Bakounine et que l’agitation de l’Internationale exerçait sur nous une irrésistible influence. Mais le mouvement « V narod ! » — Vers le peuple ! — avait une origine beaucoup plus profonde : il avait commencé avant que les « agitateurs étrangers » eussent parlé à la jeunesse russe, et même avant que l’Internationale eût été fondée. Il avait déjà commencé dans les groupes de Karakosov en 1866 ; Tourguénev le vit venir, et dès 1859 il en fait une faible esquisse. Je fis tout mon possible pour favoriser ce mouvement dans le cercle de Tchaïkovsky ; mais je ne faisais que suivre le courant, qui était infiniment plus puissant que tous les efforts individuels. Entraîné par ce courant, le cercle devint bientôt le centre principal de la propagande socialiste parmi les ouvriers des villes, en même temps qu’il commençait à s’occuper de la propagande dans les campagnes.

Nous parlions naturellement souvent de la nécessité d’une agitation politique contre notre gouvernement absolu. Nous remarquions déjà que la masse des paysans était poussée à une ruine irrémédiable et inévitable par les impôts insensés qui l’accablaient et par la vente encore plus insensée de leur bétail, lorsqu’il s’agissait de couvrir les arriérés de l’impôt. Nous autres « visionnaires » nous voyions venir la ruine complète de toute une population, ruine qui a pris dans la Russie Centrale une extension effrayante et dont le gouvernement lui-même n’ose plus faire mystère. Nous savions comment la Russie était pillée de tous côtés de la façon la plus scandaleuse.

Nous connaissions et nous apprenions tous les jours davantage les procédés illégaux des fonctionnaires et l’incroyable brutalité d’un grand nombre d’entre eux. Nous entendions continuellement parler d’amis, chez qui la police avait fait une nuit une visite domiciliaire, qui disparaissaient en prison et qui, comme nous pûmes nous en convaincre plus tard — avaient été transportés sans jugement dans les hameaux de quelque province reculée de la Russie. Nous sentions donc le besoin d’une lutte politique contre ce redoutable pouvoir, qui détruisait les meilleures forces intellectuelles de la nation. Mais nous ne trouvions pas de base possible, légale ou semi-légale, pour entamer une pareille lutte.

Nos frères aînés ne partageaient pas nos idées socialistes et nous ne pouvions y renoncer. Même si quelques-uns de nous l’avaient fait, cela n’eût servi de rien. La jeune génération était traitée en bloc de « suspecte » et la vieille génération craignait de se compromettre avec nous. Tout jeune ayant des tendances démocratiques, toute jeune femme suivant les cours d’une école supérieure étaient suspects aux yeux de la police politique et dénoncés à Katkov comme ennemis de l’État. Une jeune fille portait-elle les cheveux courts et des lunettes bleues ; un étudiant s’habillait-il en hiver d’un plaid écossais, au lieu de revêtir un pardessus, cela suffisait pour les dénoncer comme suspects, alors qu’ils manifestaient simplement ainsi leurs goûts simples et démocratiques de nihilistes. Si un logement d’étudiants recevait la visite fréquente d’autres étudiants, il était périodiquement envahi et fouillé par la police. Ces descentes de police pendant la nuit étaient si communes dans certains logements d’étudiants que Kelnitz dit un jour, avec sa bonhomie sarcastique, à l’officier de police qui fouillait les chambres : « Pourquoi vous donnez-vous la peine de visiter tous nos livres, chaque fois que vous venez ici ? Vous pourriez aussi bien en avoir la liste et venir une fois par mois pour voir s’ils sont bien tous sur leur rayon ; et vous pourrez y ajouter de temps en temps les titres des nouveaux ! » Le plus léger soupçon était un motif suffisant pour arracher un jeune homme à ses études, l’emprisonner pendant plusieurs mois et finalement l’envoyer dans quelque province reculée de l’Oural « pour un terme illimité », suivant l’expression d’usage dans le jargon bureaucratique... Même à l’époque où le cercle de Tchaïkovsky ne faisait que distribuer des livres, tous visés par la censure, Tchaïkovsky fut arrêté deux fois et fit quatre ou six mois de prison — la seconde fois à un moment critique de sa carrière de chimiste : ses recherches venaient d’être publiées dans le Bulletin de l’Académie des Sciences et il allait passer ses derniers examens universitaires. Il fut finalement relâché, parce que la police ne put pas découvrir un prétexte suffisant pour motiver sa déportation dans l’Oural ! « Mais si nous vous arrêtons une autre fois, lui dit-on, nous vous enverrons en Sibérie. » C’était en effet un des rêves favoris d’Alexandre II d’avoir quelque part dans les steppes une ville spéciale, gardée nuit et jour par des patrouilles de Cosaques, où on enverrait tous les jeunes gens suspects, de façon à en réunir dix ou douze mille. Le danger que pouvait offrir une pareille ville l’empêcha seul de réaliser ce rêve vraiment asiatique.

Un des membres de notre cercle, un officier, avait fait partie d’un groupe de jeunes gens dont l’ambition était de servir dans les zemstvos provinciaux (conseils de districts et de provinces). Ils regardaient cette tâche comme une haute mission et s’y préparaient par de sérieuses études sur les conditions économiques de la Russie centrale. De nombreux jeunes gens nourrissaient à cette époque les mêmes espérances ; mais toutes ces espérances s’évanouirent dès le premier contact avec le système de gouvernement en vigueur.

A peine le gouvernement avait-il accordé à quelques provinces russes une certaine autonomie, très limitée au fond, qu’il employait tous ses efforts pour annihiler cette réforme et lui enlever toute sa valeur et toute sa force.

Le gouvernement autonome des provinces devait se borner au rôle de fonctionnaire public, chargé de recueillir les taxes additionnelles locales et de les employer aux besoins de l’État dans leurs circonscriptions. Toute tentative de la part des conseils de districts pour prendre l’initiative d’améliorations quelconques — écoles, écoles normales, mesures sanitaires, perfectionnements relatifs à l’agriculture, etc. — était considérée par le gouvernement comme suspecte — et même comme dangereuse — et dénoncée par la « gazette de Moscou » comme une tendance « séparatiste », comme la création « d’un État dans l’État », comme un acte de rébellion contre l’autocratie.

Si quelqu’un voulait raconter par exemple l’histoire véridique de l’école normale de Tver, ou de toute tentative analogue faite à cette époque par un zemstvo, avec les persécutions mesquines, les interdictions, les suppressions et autres mesures dont on accablait ces sortes d’institutions, pas un lecteur de l’Ouest de l’Europe et surtout de l’Amérique ne voudrait y ajouter foi. Il mettrait le livre de côté, en disant ; « Cela n’est pas possible : c’est trop stupide pour être vrai. » Et pourtant cela était. Des groupes entiers de représentants élus de plusieurs zemstvos étaient privés de leurs fonctions et recevaient l’ordre de quitter leur province et leurs biens, ou étaient simplement exilés, pour avoir osé adresser une pétition à l’empereur, de la façon la plus loyale, au sujet des droits garantis par la loi aux zemstvos.

« Les membres élus de ces conseils provinciaux doivent être de simples fonctionnaires ministériels et obéir au Ministre de l’Intérieur. » Telle était la théorie du gouvernement de Pétersbourg. Quant aux gens de moindre importance — professeurs, médecins, etc. au service des conseils locaux — ils étaient cassés et exilés par la police dans les vingt-quatre heures, sans autre cérémonie ; il suffisait pour cela d’un ordre de l’omnipotente Troisième Section de la chancellerie impériale. Pas plus tard que l’année dernière (1896), une dame, dont le mari, riche propriétaire foncier, occupe une haute fonction dans un des zemstvos, et qui s’intéresse elle-même beaucoup aux questions d’enseignement, avait invité huit maîtres d’école à la fête de son anniversaire de naissance. « Pauvres gens, se disait-elle, ils n’ont jamais l’occasion de voir d’autres personnes que des paysans. » Le lendemain de la fête, le policier du village se présentait au château et insistait pour avoir les noms des huit maîtres d’école, pour les envoyer à ses chefs. La dame refusa de donner les noms. « Très bien, répliqua-t-il, je les trouverai quand même et je ferai mon rapport. Les maîtres d’école ne doivent pas se réunir et je suis tenu de faire un rapport s’il le font. » La haute situation de la dame couvrit cette fois les maîtres d’école, mais s’ils s’étaient rencontrés dans la maison de l’un d’eux, ils auraient reçu la visite de la police secrète et la moitié d’entre eux aurait été cassée par le ministère de l’Instruction publique ; et si, par hasard, l’un d’eux avait laissé échapper un mot de mécontentement pendant la descente de police, il aurait été interné dans quelque province lointaine. C’est ce qui arrive aujourd’hui, trente-trois ans après l’ouverture des conseils provinciaux et de districts ; mais cela était bien pis entre 1870 et 1880. Quelle base offraient de pareilles institutions pour entreprendre une lutte politique ?

Lorsque mon père me laissa en mourant sa propriété de Tambov, je songeai très sérieusement pendant quelque temps à m’établir sur ces terres et à consacrer toute mon activité au zemstvo local. Quelques paysans et les prêtres les plus pauvres du voisinage me priaient de le faire. Pour moi, je me serais contenté de n’importe quelle occupation, si humble fût-elle, pourvu que je pusse contribuer à élever le niveau intellectuel et à améliorer la condition des paysans. Mais un jour que plusieurs de ceux qui me donnaient ce conseil étaient réunis, je leur demandai : « En supposant que j’essaie de fonder une école, une ferme modèle, une entreprise coopérative, et que je prenne en même temps sur moi la défense des paysans de notre village qui a été dernièrement victime d’une injustice, les autorités me le laisseraient-elles faire ? » — « Jamais ! » répondirent-ils d’une voix unanime.

Un vieux pope à cheveux gris, un homme que tout le monde dans notre voisinage tenait en grande estime, vint me trouver quelques jours plus tard, avec deux chefs de sectes dissidentes influents et me dit : « Parlez à ces deux hommes. Si vous pouvez le faire, allez avec eux et, la Bible à la main, prêchez aux paysans... vous savez bien ce que vous devez leur prêcher... Pas une police au monde ne vous découvrira, s’ils vous cachent... Il n’y a pas autre chose à faire ; c’est le conseil que moi, vieillard, je vous donne. »

Je lui expliquai franchement pourquoi je ne pouvais assumer le rôle d’un Wicleff. Mais le vieillard avait raison. Un mouvement semblable à celui des Lollards est en train de se développer parmi les paysans russes. Les tourments tels que ceux qu’on a infligés aux Doukhobors, qui refusent de faire la guerre, les persécutions comme celles qui ont été exercées en 1887 contre les paysans dissidents du sud de la Russie, auxquels on enlevait leurs enfants pour les élever dans des couvents orthodoxes, ne font que donner au mouvement une force qu’il ne pouvait avoir il y a vingt-cinq ans.

* * *

Comme la question d’une agitation dans le but d’obtenir une constitution était toujours soulevée dans nos discussions, je proposai une fois à notre cercle de l’examiner sérieusement et de s’entendre sur un plan d’action approprié. J’étais déjà d’avis que lorsque le cercle décidait quelque chose à l’unanimité, chaque membre devait mettre de côté tous ses sentiments personnels et consacrer toutes ses forces à l’objet de cette décision. « Si vous décidez de faire de l’agitation pour obtenir une constitution, disais-je, voici mon plan : je me séparerai de vous, pour sauver les apparences, et je ne conserverai de relations qu’avec un seul membre du cercle, — par exemple Tchaïkovsky — je saurai par lui les résultats de votre agitation et je pourrai vous faire savoir d’une façon générale ce que je ferai moi-même. Mon rôle consistera à travailler les gens de la Cour et les hauts fonctionnaires. J’ai parmi eux de nombreuses connaissances et je connais un certain nombre de personnes qui sont dégoûtées du régime actuel. Je les rapprocherai, je les unirai, si cela est possible, en une sorte d’organisation et alors, une occasion se présentera certainement un jour d’opérer avec ces forces réunies une pression sur Alexandre II et de l’amener à donner une constitution à la Russie. Il viendra certainement un temps où tous ces gens, sentant qu’ils sont compromis, feront dans leur propre intérêt un pas décisif. Si cela est nécessaire, quelques-uns d’entre nous, qui ont été officiers, pourraient nous être d’un grand secours en étendant la propagande parmi les officiers de l’armée ; mais cette action doit être absolument indépendante de la propagande parmi les ouvriers, tout en se produisant simultanément. J’ai sérieusement réfléchi à cela. Je connais bien mes relations et je sais ceux en qui je puis avoir confiance ; je crois même que quelques-uns des mécontents ont déjà jeté les yeux sur moi, comme le centre possible d’une entreprise de ce genre. Ce n’est pas là le plan que j’adopterais si j’étais libre de choisir ; mais si vous pensez que c’est le meilleur, je m’emploierai de tout mon pouvoir à le faire aboutir. »

Le cercle n’adopta pas cette proposition. Nous connaissant parfaitement les uns et les autres, mes camarades pensaient probablement qu’en suivant cette ligne de conduite je cesserais d’agir conformément à ma nature. Dans l’intérêt de mon propre bonheur et de ma propre existence, je ne saurais leur être assez reconnaissant d’avoir repoussé ma proposition. J’aurais suivi là une direction qui n’était pas dans mon caractère et je n’y aurais pas trouvé le bonheur que j’ai rencontré sur d’autres chemins.

Mais lorsque, six ou sept ans plus tard, les terroristes eurent engagé leur lutte terrible contre Alexandre II, je regrettai que quelque autre n’eût pas tenté de mettre à exécution le projet que je proposais d’accomplir dans les hautes sphères de Pétersbourg. Si on avait préparé le terrain, le mouvement, en se ramifiant probablement dans tout l’empire, aurait sans doute empêché que les holocaustes de victimes restassent sans effet. En tout cas le travail souterrain du Comité exécutif devait être soutenu par une action parallèle exercée au Palais d’Hiver.

La nécessité d’un effort politique revenait ainsi continuellement en discussion dans notre petit groupe, mais sans résultat. L’apathie et l’indifférence des classes riches ne laissait aucun espoir, et l’exaspération de la jeunesse persécutée n’avait pas encore atteint ce paroxysme qui aboutit, six ans plus tard, à la lutte engagée par les terroristes sous la direction du Comité exécutif. Bien plus, — et c’est là une des plus tragiques ironies de l’histoire — ce fut cette même jeunesse qu’Alexandre II, dans sa crainte et sa fureur aveugle, faisait envoyer par centaines aux travaux forcés et condamner à une mort lente en exil, — ce fut cette même jeunesse qui le protégea de 1871 à 1878. Les doctrines mêmes des cercles socialistes étaient telles qu’elles prévinrent le retour d’un attentat comme celui de Karakosov contre la vie du tsar. « Préparez en Russie un grand mouvement socialiste parmi les ouvriers et les paysans, » tel était le mot d’ordre à cette époque. « Ne vous préoccupez pas du tsar et de ses conseillers. Si un pareil mouvement commence, si les paysans se joignent à ce mouvement en masse pour réclamer la terre et abolir les taxes de rachat du servage, le gouvernement impérial sera le premier à chercher un appui dans les classes riches et les grands propriétaires fonciers, et à convoquer un Parlement, — absolument comme le soulèvement des campagnes en France en 1789 obligea le pouvoir royal à convoquer une Assemblée Nationale : il en sera de même en Russie. »

Mais ce n’était pas tout. Des hommes et des groupes isolés, voyant que le règne d’Alexandre II était irrémédiablement condamné à s’enfoncer de plus en plus profondément dans la réaction et fondant en même temps de vagues espérances sur le prétendu « libéralisme » de l’héritier présomptif du trône — tous les jeunes héritiers présomptifs sont supposés libéraux — persistaient à croire que l’exemple de Karakosov devait être suivi.

Or, les cercles organisés combattaient énergiquement cette opinion et détournaient leurs camarades de recourir à un pareil moyen. Je puis divulguer aujourd’hui le fait suivant qui jusqu’ici était resté ignoré. Un jeune homme étant arrivé un jour de l’une des provinces méridionales à Pétersbourg avec la ferme intention de tuer Alexandre II, quelques membres du cercle de Tchaïkovsky en eurent connaissance et employèrent leurs meilleurs arguments pour dissuader le jeune homme ; et comme ils ne parvenaient pas à la convaincre, ils l’informèrent qu’ils le surveilleraient et qu’ils l’empêcheraient de force d’accomplir un pareil attentat. Sachant combien le Palais d’Hiver était mal gardé à cette époque, je puis affirmer qu’ils sauvèrent la vie Alexandre II. Tellement les jeunes gens étaient opposés alors à une guerre à laquelle ils prirent part avec tant d’entrain quelques années plus tard, quand le calice de leurs souffrances fut plein jusqu’à déborder.