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Mémoires d’un révolutionnaire/IV7

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AUTOUR D'UNE VIE
QUATRIÈME PARTIE — Chapitre VII.
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Chapitre VII


LES MEMBRES INFLUENTS DU CERCLE DE TCHAÏKOVSKY. — MON AMITIÉ AVEC STEPNIAK. — PROPAGANDE DANS LES CAMPAGNES ET PARMI LES TISSERANDS DE PÉTERSBOURG.


Les deux années que je passai, avant mon arrestation, à travailler avec le cercle de Tchaïkovsky ont laissé une impression profonde sur toute ma vie ultérieure. Durant ces deux années je menai une existence pleine d’une activité intense — je connus cette exubérance de vie où l’on sent à chaque instant battre toutes les fibres de son être intime et qui seule vaut réellement la peine d’être vécue. Je faisais partie d’une famille d’hommes et de femmes si intimement unis par la communauté du but poursuivi et animés dans leurs relations réciproques d’une humanité si profonde et si délicate, que je ne puis me rappeler un seul moment où la vie de notre cercle ait été troublée par un froissement passager. Ceux qui ont quelque expérience de ce qu’est une agitation politique apprécieront la valeur de ce que je dis.

Avant d’abandonner entièrement ma carrière scientifique, je me considérais comme obligé d’achever mon rapport à la Société de Géographie sur mon voyage en Finlande ainsi que quelques travaux que j’avais entrepris pour la même Société, et mes nouveaux amis étaient les premiers à me confirmer dans cette résolution. Ce ne serait pas bien, disaient-ils, d’agir autrement. Je me mis donc énergiquement au travail pour terminer mes ouvrages de géologie et de géographie.

Les réunions de notre cercle étaient fréquentes et je n’en manquais pas une. Nous avions l’habitude de nous rencontrer dans un quartier suburbain de Pétersbourg, dans une petite maison que Sophie Pérovskaïa avait louée sous le faux nom et avec le faux passeport d’une femme d’ouvrier. Elle appartenait à une famille très aristocratique et son père avait été pendant quelque temps gouverneur militaire de Pétersbourg ; mais avec l’assentiment de sa mère, qui l’adorait, elle avait quitté la maison paternelle pour suivre les cours d’une école supérieure et avec les trois sœurs Kornilov — filles d’un riche manufacturier — elle avait fondé ce petit cercle d’études qui dans la suite devint notre cercle. Et maintenant, en voyant cette femme d’artisan, vêtue d’une robe de coton, les pieds chaussés de bottes d’hommes, la tête couverte d’un fichu de cotonnade, porter sur ses épaules ses deux seaux d’eau puisés dans la Néva, personne n’aurait reconnu en elle la jeune fille qui quelques années auparavant brillait dans les salons les plus aristocratiques de la capitale. Elle était notre favorite à tous, et chacun de nous, en entrant dans la maison, avait pour elle un sourire particulièrement amical — même quand elle nous cherchait querelle à cause de la boue que nous apportions avec nos grosses bottes de paysans et nos peaux de moutons, après avoir traversé les rues fangeuses des faubourgs, car elle se faisait un point d’honneur de tenir la maison relativement propre. Elle s’efforçait alors de donner à son petit visage de jeune fille, innocent et pétillant d’intelligence, l’expression la plus sévère. Au point de vue moral c’était une « rigoriste », mais elle n’avait rien de la sermonneuse. Quand elle n’était pas contente de la conduite de quelqu’un, elle lui lançait de dessous ses sourcils un regard sévère ; mais on décelait dans ce regard sa nature franche et généreuse, qui comprenait toutes les faiblesses humaines. Sur un point seulement elle était inexorable : « Un homme à femmes, » dit-elle un jour, en parlant de quelqu’un, et l’expression avec laquelle elle énonça ces paroles, sans interrompre son travail, est restée gravée dans ma mémoire.

Pérovskaïa était, jusqu’au fond du cœur, une « Amie du peuple » et en même temps une révolutionnaire, une militante loyale et ferme comme l’acier. Elle n’avait pas besoin de parer les ouvrières et les ouvriers de vertus imaginaires pour les aimer et travailler pour eux. Elle les prenait comme ils étaient et me disait une fois : « Nous avons entrepris une grande chose. Deux générations, peut-être, succomberont à la tâche et pourtant il faut qu’elle s’accomplisse. » Aucune des femmes de notre cercle n’aurait reculé devant une mort certaine ou devant l’échafaud. Toutes auraient regardé la mort en face. Mais pas une d’elles ne songeait à un pareil destin, à cette époque de simple propagande. Le portrait bien connu de Pérovskaïa est exceptionnellement bon ; il reflète aussi bien son courage réfléchi que sa haute intelligence et sa nature aimante. Jamais une femme n’exprima mieux les sentiments d’une âme affectueuse que Pérovskaïa dans la lettre qu’elle écrivit à sa mère quelques heures avant de monter à l’échafaud.

L’incident suivant montrera ce qu’étaient les autres femmes de notre cercle. Une nuit, nous allâmes, Koupréïanov et moi, chez Varvara B., à qui nous avions à faire une communication urgente. Il était minuit passé, mais voyant de la lumière à sa fenêtre, nous montâmes. Elle était assise à une table dans son étroite chambre et copiait un programme de notre cercle. Nous savions combien elle était résolue et l’idée nous vint de faire une de ces plaisanteries stupides, que l’on croit quelquefois spirituelles. « B., dis-je, nous venons vous chercher ; nous voulons tenter un coup un peu fou pour délivrer nos amis enfermés dans la forteresse. » Elle ne nous fit pas une question. Elle déposa tranquillement sa plume, se leva de sa chaise et dit simplement : « Allons. » Elle parlait d’une voix si simple, si exempte d’affectation que je sentis tout à coup combien j’avais agi légèrement et je lui dis la vérité. Elle retomba sur sa chaise, les larmes aux yeux, et me demanda d’une voix désespérée : « Ce n’était qu’une plaisanterie ? Pourquoi faites-vous de telles plaisanteries ? » Je compris alors pleinement la cruauté de mes paroles.

* * *

Un autre favori, aimé de tous les membres du cercle était Sergheï Kravtchinsky, qui devint si célèbre en Angleterre et aux États-Unis, sous le nom de Stepniak. On l’appelait souvent « l’Enfant » — tant il se préoccupait peu de sa propre sécurité ; mais cette insouciance en ce qui le concernait provenait simplement de ce qu’il ignorait complètement la peur, ce qui, après tout, est souvent le meilleur moyen d’échapper aux recherches de la police. Il devint bientôt très connu à cause de la propagande qu’il faisait dans les cercles d’ouvriers sous son véritable prénom de Serge et il fut naturellement recherché activement par la police. Malgré cela, il ne prenait aucune précaution pour se cacher et je me souviens qu’un jour il fut sévèrement blâmé à une de nos réunions pour une grave imprudence dont il s’était rendu coupable. Étant en retard à une de nos assemblées, comme cela lui arrivait souvent, et ayant une longue distance à parcourir pour arriver jusqu’à la maison, il avait couru au trot, vêtu d’une pelisse de mouton comme un paysan, tout le long d’une grande rue fréquentée, en se tenant au beau milieu de la chaussée. « Comment avez-vous pu faire cela ? » lui demandait-on d’un ton de reproche. « Vous auriez pu éveiller les soupçons et vous faire arrêter comme un voleur. » Mais je souhaiterais que chacun se fût montré aussi prudent que lui quand il s’agissait d’affaires où d’autres personnes pouvaient être compromises.

Nous fîmes d’abord plus intimement connaissance à propos du livre de Stanley, Comment j’ai retrouvé Livingstone. Un soir que notre réunion avait duré jusqu’à minuit et que nous étions sur le point de partir, une des Kornilovs entra avec un livre à la main et demanda qui de nous pourrait se charger de traduire pour le lendemain matin, à huit heures, seize pages imprimées du livre de Stanley. Je regardai le format du livre et je dis que si quelqu’un voulait m’aider, le travail serait fait dans la nuit. Serge y consentit et à quatre heures du matin les seize pages étaient finies. Nous nous lûmes réciproquement nos traductions, l’un de nous suivant sur le texte anglais ; puis nous vidâmes une écuelle de gruau russe qu’on nous avait laissée sur la table et nous rentrâmes ensemble chez nous. Depuis cette nuit nous devînmes amis intimes.

J’ai toujours aimé les gens actifs et qui s’acquittent sérieusement de leur besogne. La traduction de Serge et sa facilité de travail avaient déjà fait sur moi une impression favorable. Mais quand je le connus davantage, je me mis à l’aimer réellement pour sa nature honnête et franche, pour son énergie juvénile et son bon sens, pour son courage et sa ténacité. Il avait beaucoup lu et beaucoup réfléchi, et nous paraissions avoir les mêmes opinions sur le caractère révolutionnaire de la lutte que nous avions entreprise. Il avait dix ans de moins que moi, et peut-être ne se rendait-il pas bien compte du grave conflit que provoquerait la future révolution. Il nous a parlé plus tard avec beaucoup de verve, de l’époque où il travaillait à la campagne parmi les paysans. « Un jour, nous dit-il, je suivais la route avec mon camarade, quand nous fûmes rejoints par un paysan en traîneau. Je me mis à dire au paysan qu’il ne devait pas payer ses impôts, que les fonctionnaires pillaient le peuple et j’essayai de la convaincre, par des citations de la Bible, qu’il devait se révolter. Le paysan fouetta son cheval, mais nous le suivîmes vivement ; il mit son cheval au trot et nous nous mîmes à courir derrière lui ; je ne cessai pendant tout ce temps de lui parler d’impôts et de révolte. Finalement, il mit son cheval au galop, mais l’animal ne valait pas grand-chose — c’était un petit cheval de paysan mal nourri — aussi, nous pûmes, mon camarade et moi, nous maintenir à sa hauteur et poursuivre notre propagande jusqu’à ce que nous fussions complètement hors d’haleine. »

Serge resta quelque temps à Kazan et je dus correspondre avec lui. Comme il n’avait jamais aimé les lettres chiffrées, je lui proposai un moyen de correspondre qui a été souvent employé autrefois entre conspirateurs. Vous écrivez une lettre ordinaire sur toutes sortes de sujets, mais il n’y a dans cette lettre que certains mots — par exemple chaque cinquième mot — qui comptent. Vous écrivez par exemple : « Excusez ma lettre hâtive. Venez me voir ce soir ; demain je dois me rendre chez ma sœur. Mon frère Nicolas est malade ; il était tard pour faire une opération. » En lisant chaque cinquième mot, on trouve : « Venez demain chez Nicolas tard. » Nous étions forcés d’écrire des lettres de cinq ou six pages pour nous envoyer une page de nouvelles et nous devions avoir recours à toutes les ressources de notre imagination pour remplir les lettres de toutes sortes d’histoires. Serge, dont il était impossible d’obtenir une lettre chiffrée, aima ce genre de correspondance et il m’envoyait des lettres contenant des histoires remplies d’incidents palpitants et de dénouements dramatiques. Il m’a dit plus tard que cette correspondance lui avait servi à développer son talent littéraire. Quand on a du talent, tout contribue à le développer.

En janvier ou en février 1874, j’étais à Moscou, dans une des maisons où j’avais passé mon enfance. Un matin, de bonne heure, on vint me dire qu’un paysan désirait me parler. Je sortis et je me trouvai en présence de Serge, qui venait de s’échapper de Tver. Il était doué d’une grande force physique, et en compagnie d’un autre ancien officier, Rogatchov, qui lui aussi était très vigoureux, il parcourait la campagne et travaillait comme scieur de long. Le travail était très dur, surtout pour des bras inexpérimentés, mais tous deux le faisaient avec plaisir ; personne n’aurait songé à reconnaître deux officiers déguisés dans la personne de ces robustes scieurs. Ils voyageaient sous ce déguisement depuis environ quinze jours, sans éveiller un soupçon et faisaient sans aucune crainte, à droite et à gauche, de la propagande révolutionnaire. Souvent, Serge, qui connaissait le Nouveau Testament presque par cœur, parlait aux paysans comme un prédicateur, leur prouvant par des citations de la Bible qu’ils devaient se révolter. Les paysans les écoutaient comme deux apôtres, les conduisaient hospitalièrement d’une maison à l’autre et refusaient d’accepter de l’argent pour leur nourriture. En quinze jours, ils avaient produit une véritable effervescence dans un certain nombre de villages. Leur renommée s’était répandue au loin à la ronde. Les paysans, jeunes et vieux, commençaient à s’entretenir en secret dans les granges au sujet des « envoyés » ; ils commençaient à dire, plus haut qu’ils ne le faisaient d’habitude, qu’on dépouillerait bientôt les grands propriétaires fonciers de leurs terres, et que ceux-ci recevraient en retour des pensions du tsar. Les jeunes gens devenaient plus agressifs vis-à-vis des agents de police, en disant : « Attendez un peu ; votre tour viendra bientôt ; vous autres Hérodes, vous ne gouvernerez plus pendant longtemps. » Mais la renommée des deux scieurs de long parvint aux oreilles de quelque fonctionnaire de la police et ils furent arrêtés. L’ordre fut donné de les remettre au prochain fonctionnaire de la police, à quinze kilomètres de là.

Ils furent placés sous la garde de quelques paysans et durent passer par un village qui célébrait sa fête patronale. « Quoi ? des prisonniers ? Très bien ! Venez donc, » disaient les paysans, qui étaient en train de boire en l’honneur de la fête.

Ils passèrent presque toute la journée dans le village, emmenés par les paysans d’une maison à l’autre, où on leur servait de la bière de ménage. Les gardiens ne se faisaient pas prier deux fois. Ils buvaient et insistaient pour que les prisonniers bussent aussi. « Heureusement, disait Serge, qu’ils offraient de la bière dans de grandes écuelles de bois qui circulaient à la ronde, de sorte que je pouvais mettre mes lèvres au bord du vase et faire semblant de boire sans que personne pût voir exactement ce que j’avais bu. » Vers le soir tous les gardiens étaient gris, et préférant ne pas se montrer dans cet état à l’officier de police, ils décidèrent de rester dans le village jusqu’au matin. Serge leur parlait et tous l’écoutaient avec attention, regrettant qu’on eût arrêté un aussi brave homme. Comme ils allaient se coucher, un jeune paysan murmura à l’oreille de Serge : « Quand j’irai fermer la porte cochère, je ne mettrai pas le verrou. » Serge et son camarade comprirent l’avertissement et dès que tout le monde fut endormi, ils gagnèrent la route. Ils allongèrent le pas et à cinq heures du matin ils étaient à vingt-cinq kilomètres du village et arrivaient à une petite gare de chemin de fer, où ils prirent le premier train qui les amena à Moscou. Serge y resta, et plus tard, quand nous fûmes tous arrêtés à Pétersbourg, le cercle de Moscou devint sous son inspiration le principal foyer de l’agitation.

* * *

Çà et là, de petits groupes de propagandistes s’étaient établis sous des formes variées dans les villes et les villages. Des ateliers de forgerons et de petites fermes avaient été installés, dans lesquels travaillaient des jeunes gens des classes aisées, pour être en contact journalier avec les masses ouvrières.

A Moscou, un certain nombre de jeunes filles appartenant à des familles riches, qui avaient étudié à l’université de Zurich et fondé une association particulière, allèrent jusqu’à entrer dans des fabriques de coton où elles travaillaient de 14 à 16 heures par jour, partageant dans ces casernes manufacturières l’existence misérable des ouvrières russes. Ce fut un grand mouvement auquel deux ou trois mille personnes, au bas mot, prirent une part active, tandis qu’un nombre deux ou trois fois plus grand de sympathiques amis soutenaient de diverses façons cette courageuse avant-garde. Notre cercle de Pétersbourg était en correspondance régulière, — toujours chiffrée, cela va sans dire, — avec une bonne moitié de cette armée de propagandistes.

Les ouvrages que l’on pouvait publier en Russie sous une censure rigoureuse — la moindre velléité de socialisme étant prohibée — furent bientôt considérés comme insuffisants et nous fondâmes à l’étranger une imprimerie pour nous-mêmes. Il s’agissait de faire des brochures pour les ouvriers et les paysans, et notre petit « comité littéraire » dont je faisais partie avait de la besogne par-dessus la tête. Serge écrivit deux brochures — une dans le style de Lamennais et une autre contenant un exposé des doctrines socialistes sous la forme d’un conte de fées — et toutes les deux furent très répandues. Les livres et les pamphlets imprimés à l’étranger étaient introduits en contrebande en Russie par milliers, centralisés en certains endroits et envoyés aux cercles ouvriers. Tout cela exigeait une vaste organisation ainsi qu’un grand nombre de voyages, et une correspondance colossale, particulièrement pour protéger de la police ceux qui nous aidaient et pour tenir secrets nos dépôts de livres. Nous avions des chiffres spéciaux pour les différents cercles des provinces, et souvent, après avoir passé six ou sept heures à discuter tous les points de détail, les femmes qui ne se fiaient pas à nous pour faire avec tout le soin désirable la correspondance chiffrée, passaient toute la nuit à couvrir des feuilles de papier de signes cabalistiques et de fractions.

La plus grande cordialité présida toujours à nos réunions. L’esprit russe répugne tellement à toute sorte de formalisme que nous n’avions jamais de président, et quoique nos débats fussent quelquefois extrêmement vifs, surtout quand on discutait des questions de programme, nous nous entendions toujours très bien sans être forcés de recourir aux formalités usitées en Occident. Il suffisait pour cela d’une absolue sincérité, d’un désir général de résoudre le mieux possible toutes les difficultés et d’un mépris franchement exprimé pour tout ce qui ressemblait le moins du monde à une affectation théâtrale. Si l’un de nous s’était hasardé à prononcer un discours, avec des effets oratoires, on lui aurait montré aussitôt par d’amicales plaisanteries que ce n’était pas le lieu de faire de l’éloquence. Souvent, nous étions forcés de prendre nos repas pendant ces réunions et ils se composaient invariablement de pain de seigle avec des concombres salés et d’un morceau de fromage, le tout arrosé d’un grand nombre de tasses de thé faible. Non que l’argent nous fît défaut ; il y en avait toujours assez en caisse, mais jamais assez pour couvrir les dépenses toujours croissantes, nécessaires pour imprimer et transporter nos livres, pour soustraire nos amis aux recherches de la police, et mettre en œuvre de nouvelles entreprises.

A Pétersbourg, nous ne tardâmes pas à avoir de nombreuses connaissances parmi les ouvriers. Serdioukov, un jeune homme d’une haute culture intellectuelle, avait fait des amis parmi les mécaniciens employés pour la plupart dans un arsenal de l’État, et il avait organisé un cercle d’environ trente membres qui se réunissaient pour causer et discuter. Les mécaniciens étaient bien payés à Pétersbourg, et ceux qui n’étaient pas mariés étaient dans une assez bonne situation. Ils furent bientôt au courant des principaux ouvrages de la littérature radicale et socialiste — les noms de Burckle, de Lassalle, de Mill, de Draper, de Spielhagen, leur étaient familiers ; et au point de vue des idées, ces mécaniciens différaient peu des étudiants. Quand Kelnitz, Serge et moi, nous entrâmes dans le cercle, nous fîmes de fréquentes visites à leur groupe et nous leur donnâmes des conférences sur toutes sortes de sujets. Cependant nos espérances de voir ces jeunes gens devenir d’ardents propagandistes parmi les classes moins privilégiées des ouvriers ne se réalisèrent pas complètement. Dans un pays libre ils auraient été les orateurs habituels des réunions publiques ; mais, de même que les ouvriers privilégiés du corps des bijoutiers à Genève, ils traitaient la masse des ouvriers de fabrique avec une sorte de mépris et ne se montraient pas empressés à devenir des martyrs de la cause socialiste. Ce fut seulement après avoir été arrêtés et fait trois ou quatre années de prison pour oser penser comme des socialistes, et quand ils eurent sondé la profondeur de l’absolutisme russe, que plusieurs d’entre eux se consacrèrent à une ardente propagande, principalement en faveur d’une révolution politique.

* * *

Mes sympathies allaient surtout aux tisserands et aux ouvriers des fabriques de coton. Il y en a des milliers à Pétersbourg, qui y travaillent durant l’hiver et retournent passer les trois mois d’été dans leurs villages natals pour y cultiver la terre. Moitié paysans et moitié ouvriers des villes, ils avaient généralement gardé l’esprit social des villageois russes. Le mouvement se répandit parmi eux comme une traînée de poudre. Nous devions tempérer le zèle de nos nouveaux amis ; sans cela ils auraient amené chez nous, à la fois, des centaines de leurs amis, jeunes et vieux. La plupart d’entre eux vivaient en petites associations ou « artels » de dix ou douze personnes qui louaient un appartement commun et prenaient leurs repas ensemble, chacun payant sa quote-part mensuelle des dépenses générales. C’est dans ces logements que nous avions l’habitude d’aller et les tisserands nous mettaient en relation avec d’autres « artels » de maçons, de charpentiers et autres corps de métiers. Dans quelques-uns de ces « artels » Serge, Kelnitz et deux ou trois autres de nos amis étaient comme chez eux et ils y passaient des nuits entières à parler de socialisme. De plus nous avions dans différents quartiers de Pétersbourg des appartements spéciaux, loués par quelques-uns des nôtres, où se réunissaient chaque soir dix ou douze ouvriers pour apprendre à lire et à écrire et pour causer ensuite. De temps en temps, l’un de nous se rendait au village natal de nos amis de la ville et consacrait une quinzaine de jours à faire une propagande presque ouverte parmi les paysans.

Naturellement, tous ceux de nous qui travaillaient avec cette classe d’ouvriers devait s’habiller comme les ouvriers eux-mêmes, c’est-à-dire porter le caftan du paysan. L’abîme qui sépare les paysans des gens instruits est si profond en Russie et le contact est si rare entre eux, que la seule présence dans un village d’un homme vêtu en citadin éveille l’attention générale ; mais même en ville, si un homme dont le langage et le costume ne sont pas ceux d’un ouvrier, se montre dans un milieu ouvrier, il éveille aussitôt les soupçons de la police. « Pourquoi fréquenterait-il le bas peuple, s’il n’avait pas de mauvaises intentions ? » Souvent, après un dîner dans une riche maison, ou même au Palais d’Hiver, où j’allais quelquefois voir un ami, je prenais un fiacre et je courrais dans un pauvre logis d’étudiant, dans un faubourg éloigné ; je troquais mes vêtements élégants contre une chemise de coton, de grosses bottes de paysan et une pelisse de mouton et plaisantant avec les paysans que je rencontrais sur la route, j’allais rejoindre mes amis les ouvriers. Je leur racontais ce que j’avais vu du mouvement ouvrier à l’étranger, de la puissance de l’Internationale, de la Commune de 1871. Ils m’écoutaient avec la plus grande attention, ne perdant pas un mot de ce que je disais ; et alors venait la question : « Que pouvons-nous faire en Russie ? » — « Faire de l’agitation, nous organiser, leur répondions-nous ; il n’y a qu’une voie pour y arriver » ; et nous leur lisions une histoire populaire de la Révolution française, une adaptation de l’admirable « Histoire d’un Paysan » d’Erckmann-Chatrian. Tout le monde admirait M. Chovel, qui s’en allait faire de la propagande à travers les villages en colportant des livres prohibés et tous brûlaient de marcher sur ses traces. « Parlez aux autres, disions-nous, réunissez les hommes et quand nous serons plus nombreux, nous verrons ce que nous pourrons obtenir. » Ils comprenaient parfaitement et nous n’avions qu’à modérer leur zèle.

C’est au milieu d’eux que je passais mes heures les plus heureuses. Le premier de l’année 1874, le dernier jour de l’an que je passai en Russie en liberté, s’est particulièrement gravé dans ma mémoire. La veille, je m’étais trouvé dans une société choisie. On avait parlé en termes nobles et enthousiastes des devoirs des citoyens, du bien-être du pays, etc. Mais une note dominait tous ces pathétiques discours : chacun des convives semblait surtout préoccupé d’assurer son propre bien-être, quoique personne n’eût le courage de dire franchement et ouvertement, qu’il n’était prêt à faire que ce qui ne compromettrait pas sa propre sécurité.

Des sophismes — et encore des sophismes — sur la lenteur de l’évolution, sur l’inertie des classes inférieures, sur l’inutilité du sacrifice, servaient de justifications aux paroles qu’on ne disait pas, et chacun ajoutait à toutes ces considérations l’assurance qu’il était prêt, lui, à faire tous les sacrifices. Je rentrai chez moi, pris tout à coup d’un dégoût prorfond au milieu de tous ces bavardages.

Le lendemain matin, j’allais à une de nos réunions de tisserands. Elle se tenait dans un sous-sol sombre. J’étais habillé en paysan et perdu dans la foule des assistants vêtus comme moi de pelisses de mouton. Mon camarade, qui était connu des ouvriers, me présenta par ces simples mots : « Borodine, un ami. » « Racontez-nous, Borodine, dit-il, ce que vous avez vu à l’étranger. » Et je leur parlai du mouvement prolétarien dans l’ouest de l’Europe, de ses luttes, de ses difficultés et de ses espérances.

L’assistance se composait surtout de gens entre deux âges. Ils étaient puissamment intéressés. Ils me posaient des questions, toutes à propos, sur des points de détail du mouvement ouvrier, sur le but de l’Internationale et sur les chances de succès ; puis venaient les questions relatives à ce que nous pouvions faire en Russie et aux résultats de notre propagande. Je n’atténuais jamais les dangers de notre agitation et je disais franchement ce que j’en pensais. « Nous serons probablement envoyés en Sibérie un de ces jours ; et vous — quelques-uns de vous — passerez de longs mois en prison pour nous avoir écoutés. » Cette sombre perspective ne les refroidissait pas. « Après tout, il y a aussi des hommes en Sibérie, il n’y a pas que des ours. » « Où vivent des hommes d’autres peuvent y vivre. » « Le diable n’est pas aussi terrible qu’on le représente. » « Quand on a peur du loup, il ne faut pas aller dans le bois, » disaient-ils comme nous les quittions. Et lorsque quelques-uns d’entre eux furent arrêtés plus tard, ils se comportèrent presque tous bravement ; ils nous couvrirent et ne trahirent personne.