Mémoires de Joinville/Notice sur Joinville

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NOTICE


SUR JOINVILLE.




La famille de Joinville étoit, dans le treizième siècle, l’une des plus distinguées de la Champagne. Vers le milieu du siècle précédent, Étienne, surnommé Devaux, l’un des aïeux de l’auteur des Mémoires, devint très-puissant. Il épousa la comtesse de Joigny, qui lui apporta en mariage ce fief et plusieurs autres seigneuries : ce fut lui qui fit bâtir le château de Joinville.

L’oncle et le père du sire de Joinville s’étoient couverts de gloire, le premier, sous le règne de Philippe-Auguste, en suivant le comte de Flandre à la conquête de Constantinople ; le second, dans la minorité de saint Louis, en défendant la ville de Troyes contre les efforts réunis de presque tous les Seigneurs de France.

Jean, sire de Joinville, dont nous nous occupons, naquit, suivant Du Cange, vers l’année 1224. Pendant son enfance, il fut attaché, conformément aux usages de ce temps, à Thibaut IV, comte de Champagne, son seigneur, dont il se concilia la bienveillance par la gaîté de son humeur et par l’aimable franchise de son caractère. Ayant perdu de bonne heure son père, il épousa, en 1239, n’étant âgé que de seize ans, Alix de Grandpré, aussi jeune que lui ; et consulta moins, dans ce mariage, ses intérêts de fortune que son inclination. La faveur dont il jouissoit près de Thibaut, lui fit obtenir la charge de sénéchal, qu’avoit occupée son père, et il fut en outre grand-maître de la maison des comtes de Champagne.

Lorsqu’en 1245, la croisade fut publiée, il paroît qu’il connoissoit à peine le Roi dont il devoit par la suite acquérir l’amitié et la confiance. Louis étoit devenu l’objet de l’amour de ses peuples ; les Français de toutes les conditions brûloient de partager ses dangers, et Joinville, qui n’avoit encore que vingt-deux ans, ne fut pas des derniers à prendre la croix pour faire l’apprentissage de la guerre sous un si grand prince. Béatrix, sa mère, vivoit encore et jouissoit en douaire de la plus grande partie des terres de la famille ; il fut donc obligé d’engager presque tous ses biens et ceux de son épouse, pour fournir aux frais du voyage. À peine leur resta-t-il douze cents livres de rente ; ils avoient deux enfans en bas âge, et Joinville crut faire plus pour eux en rendant son nom illustre qu’en ménageant le patrimoine qu’il devoit leur laisser.

Avec cette libéralité imprévoyante qui caractérise la première jeunesse, il prit à sa solde dix chevaliers, parmi lesquels se trouvoient trois bannerets [1], dépense évidemment au-dessus de ses moyens. Lorsque l’époque du départ fut arrivée, Joinville et ses jeunes compagnons donnèrent des fêtes, et parurent vouloir s’étourdir sur la carrière dangereuse dans laquelle ils entroient ; mais à cette gaîté bruyante succédèrent bientôt des réflexions plus sérieuses. Joinville assembla ses vassaux et leur déclara qu’avant de partir pour un voyage dont il ne savoit pas s’il devoit revenir, il vouloit réparer tous les dommages qu’il avoit pu faire ; ensuite il se retira pour les laisser libres de dresser leurs réclamations. Je ne veux, disoit-il, emporter un seul denier à tort. Après s’être assuré qu’il n’avoit, sous ce rapport, rien sur la conscience, il se confessa, prit le bourdon des mains de l’abbé de Cheminon, et quitta son château de Joinville pour n’y plus rentrer qu’à son retour de la croisade. Il fit dans les environs plusieurs pèlerinages, pieds nus, et revêtu d’une tunique blanche. En allant ainsi de Blicourt à Saint-Auban, il passa près de son château, où demeuroient son épouse et ses deux enfans ; il n’osa tourner ses regards sur cette habitation chérie, et résista, bien malgré lui, à la tentation si naturelle d’aller embrasser encore une fois sa jeune famille. Il peint lui-même, dans ses Mémoires, cette situation de la manière la plus touchante ; lorsqu’il eut remporté sur sa tendresse cette victoire pénible, il alla dîner à la Fontaine-l’Archevêque, et partit pour Marseille avec sa troupe.

Il joignit le Roi dans l’île de Chypre, rendez-vous général des Croisés. Dès-lors il se trouva dans l’impossibilité de payer sa petite armée, et fut obligé de prier Louis de la prendre à sa solde. Ses propositions furent acceptées ; il entra au service de ce prince, dont il gagna bientôt les bonnes grâces par sa gaîté, sa franchise et son courage.

Cette union, qui nous rappelle, sous plus d’un rapport, celle de Henri IV et de Sully, différoit cependant en ce que c’étoit Joinville qui paroissoit doué de cet enjouement plein d’agrément et de liberté avec lequel nous aimons à nous représenter le Béarnais, et que Louis montroit, au contraire, cette gravité et cette sagesse profonde qui caractérisoient le ministre de Henri. Il s’établit entre le Roi et Joinville une familiarité dont celui-ci n’abusa jamais : il savoit revêtir les avis les plus sérieux des formes les plus piquantes ; et ses saillies, aussi naïves qu’innocentes, étoient la plus douce distraction d’un prince que sa piété ne sauvoit pas toujours de la mélancolie. Il étoit bien vu de la reine Marguerite, dont l’esprit avoit des rapports avec le sien ; et la position qu’avoit prise un homme de ce caractère dans la Cour de saint Louis, forme la partie la plus curieuse et la plus singulière de ses Mémoires.

Joinville, dans cet ouvrage, n’a omis aucune circonstance de ses aventures personnelles pendant cette croisade malheureuse. Nous ne répéterons pas des récits auxquels le caractère de l’auteur donne tant de charmes. Nous nous bornerons seulement à remarquer qu’aucun chevalier ne montra plus d’intrépidité dans les dangers, plus de générosité dans les victoires, plus de patience dans les revers. Il savoit égayer par des mots piquans, les situations les plus désespérées, et son livre doit surtout plaire à ceux que le sort a rendus témoins et victimes de ces funestes catastrophes qui accompagnent trop souvent les expéditions lointaines.

Après avoir partagé en Égypte la captivité de son maître, il le suivit en Syrie, où ses conseils, pleins de fermeté, contribuèrent beaucoup à sauver les foibles débris d’une armée découragée.

De retour en France, il devint le principal dépositaire de la confiance du Roi, et son crédit, grâce à la manière franche et loyale dont il en usoit, ne lui fit point d’ennemis. En 1255, il fut chargé de l’importante négociation du mariage d’Isabelle, fille de saint Louis, avec le jeune Thibaut V, roi de Navarre, qui venoit de succéder à son père, Thibaut IV. Trois ans après, ce prince lui témoigna sa reconnoissance en lui donnant le village de Germey, pour en jouir en augmentation de fief, à la charge de l’hommage lige.

Pendant la longue paix qui suivit la première croisade de saint Louis, Joinville se partageoit entre les cours de France et de Champagne, où il étoit également bien venu. Lorsqu’il étoit à Paris, le Roi l’admettoit souvent à sa table, et lui donnoit la plus grande preuve de confiance, en le chargeant de recevoir les requêtes à la porte du palais. Il prenoit part aux jugemens, et quelquefois on le voyoit assis à côté de saint Louis, lorsque ce prince rendoit la justice à ses vassaux sous les arbres du bois de Vincennes.

Dans le cercle intime que le Roi avoit formé pour se se délasser des soins du trône par le plaisir de la conversation, il aimoit à mettre aux prises avec Joinville Robert de Sorbonne, son chapelain, qui venoit de fonder le fameux collège de ce nom. La gravite de l’ecclésiastique ne tenoit pas contre l’enjouement du chevalier ; et ces luttes innocentes, qui n’alloient jamais jusqu’à l’aigreur, faisoient le principal agrément de cette petite société : Louis intervenoit alors, et ses décisions, pleines de modération et de justesse, rapprochoient les deux rivaux.

Lorsqu’en 1268 le Roi convoqua tous les barons à Paris pour une nouvelle croisade, Joinville s’y rendit, quoique malade et quoiqu’il ne fût pas vassal immédiat de la couronne de France. Malgré son dévouement pour un prince qui l’avoit comblé de bienfaits, il s’excusa de partir sur ce que ses vassaux avoient trop souffert pendant la dernière expédition. Il venoit d’ailleurs de contracter un second mariage ; ayant perdu Alix de Grandpré, il avoit obtenu la main d’une autre Alix, fille et unique héritière de Gautier sire de Risnel.

Le Roi ne parut pas lui savoir mauvais gré de son refus ; mais les regrets de Joinville furent bien vifs, lorsqu’il apprit que ce grand prince étoit mort près de Tunis. Il conserva chèrement sa mémoire, et son imagination étoit tellement frappée de cette idée, que long-temps après il crut le voir en songe, ce qui le décida sur-le-champ à lui faire bâtir une chapelle dans son château.

Philippe-le-Hardi, successeur de saint Louis, lui témoigna la même confiance. En 1283, ce prince, qui avoit la garde et la tutèle de Jeanne, reine de Navarre et comtesse de Champagne, fille unique de Henri, successeur de Thibaut, fut obligé de faire un voyage en Arragon. Pendant son absence, il chargea Joinville de gouverner le comté de Champagne.

Quoique Philippe-le-Bel, parvenu au trône deux ans après, eût moins de considération pour Joinville, dont la nouvelle cour affectoit de déprécier le mérite, il continua, pendant les premières années de ce règne, à gouverner la Champagne, sous les ordres de Jeanne, qui étoit devenue reine de France. Cette princesse ne partageoit pas, à l’égard du vieux sénéchal, la froideur de son époux.

Vers la fin du règne de Philippe-le-Bel, lorsque ce prince accabloit ses sujets d’impôts et établissoit en France le pouvoir arbitraire, en feignant de favoriser la liberté des peuples, Joinville jusqu’alors si fidèle, se révolta contre lui.

Cette insurrection, dont Philippe n’eut pas le temps de voir la fin, fut appaisée en 1315 par Louis-Hutin, son successeur, qui nomma des commissaires pour faire une enquête au sujet des réclamations qu’on avoit vues éclater de toutes parts, contre les mesures prises par son père.

La même année, le jeune Louis somma toute la noblesse de le joindre dans la ville d’Arras pour aller combattre les Flamands. Joinville répondit à cet appel de la manière la plus noble, et quoique âgé de plus de quatre-vingt-douze ans, il prit les armes. Nous plaçons dans une note [2] cette lettre de Joinville, monument précieux qui nous a été conservé par Du Cange. On y verra le ton que prenoient les grands vassaux avec les rois de France, et le langage dans lequel sont écrits les mémoires originaux publiés par MM. Mellot, Sallier et Caperonnier.

Il nous reste à dire quelques mots de ces Mémoires, qui se recommandent assez par eux-mêmes, mais qui jusqu’à présent ont été considérés, plutôt sous le rapport de l’érudition que sous celui de la littérature. Il est cependant peu d’ouvrages dont la lecture soit plus agréable et plus attachante ; le caractère de l’auteur s’y déploie tout entier : on le voit tour à tour courtisan aimable, chevalier loyal, ami sensible et chrétien plein de ferveur.

Nous avons déjà donné quelque idée du tableau qu’il fait de son départ, de ses précautions pour tranquilliser sa conscience, et du courage avec lequel il résiste au désir d’embrasser sa femme et ses enfans : ce tableau si touchant nous paroît digne des meilleurs historiens. Mais son récit inspire encore plus d’intérêt lorsqu’il est arrivé en Égypte, et surtout lorsque l’armée commence à éprouver des revers. Tantôt on le voit céder au malheur avec une résignation attendrissante ; tantôt il prend son parti gaiement, et semble se figurer, contre toute apparence, que ces calamités auront un terme.

Lorsqu’une maladie contagieuse consume l’armée, lorsque lui-même en est atteint, il fait célébrer la messe dans sa chambre, par son chapelain, frappé aussi de cette espèce de peste. Le voyant près de s’évanouir, il s’élance de son lit, le soutient et l’exhorte à reprendre courage pour terminer le sacrifice : « Adonc, continue-t-il, s’en revint ung peu, et ne le lessé jusques adce qu’il eust achevé son sacrement, ce qu’il fist. Et aussi acheva il de célébrer sa messe, et onques puis ne chanta, et mourust. Dieu en ayt l’ame. » Y a-t-il rien de plus touchant que cette expression si simple : et onques puis ne chanta ? et ne voit-on pas qu’elle a donné l’idée, à l’auteur de la tragédie des Temliers, du beau vers par lequel il peint la fin de leur supplice :

Mais il n’étoit plus temps, les chants avoient cessé.

Dans une autre occasion, n’ayant auprès de lui que son cousin, le comte de Soissons, attaqué sur un pont par une multitude d’ennemis, n’espérant point de secours, criblé de traits, brûlé par le feu grégeois, il s’entretient gaiement avec son jeune ami, et se flatte de l’espoir qu’ils pourront encore raconter les désastres de cette journée en chambre devant les dames.

Ce mélange d’enjouement, de patience et de résignation, donne à la partie des Mémoires qui concerne la croisade, un attrait qu’on chercheroit vainement dans tout autre ouvrage de ce genre, parce qu’il tient au caractère particulier de l’auteur, encore plus qu’à son talent ; mais ce qui rend cet ouvrage l’un des monumens historiques les plus précieux, c’est qu’on peut y suivre saint Louis dans tous les détails de sa vie privée. On l’y voit converser avec un ami pour lequel il n’a rien de caché. On remarque l’élévation de ses sentimens, la profondeur de sa politique, la justesse de son esprit, et la bonté de son cœur. On entre dans son intérieur, et l’on apprend comment il vivoit avec sa mère, avec son épouse, avec ses enfans. Ses œuvres de charité attendrissent, et les innocentes distractions qu’il se permet font une impression pleine de calme et de douceur.

Joinville composa ses Mémoires dans un âge très-avancé, à la sollicitation de Jeanne de Navarre femme de Philippe-le-Bel et mère de Louis-Hutin. Suivant les traditions les plus vraisemblables, il mourut en 1319, à plus de quatre-vingt-quinze ans. Il fut enterré dans l’église de Saint-Laurent de Joinville, et sa statue fut placée sur son tombeau. Voici son épitaphe, que quelques savans croient apocryphe.

        Quisquis es, aut civis, aut viator,
        Adsta ut lugeas ut legas.
        Nosti quem nunquani vidisti,
    Terris datum anno Domini 1224, cælo natum 1319,
    Nomine, virtute, scriptis, famá nondum mortuum.
        Polo immortalem, utique sole
        Dominum Joannem de Joinville,
        Magnum olim Campaniæ Seneschallum,
        In bello fortissimum, in pace ce æquissimurn,
            In utroque maximum,
            Nunc ossa et cineres.
    Tanti viri animam in cœlis viventem immortales amant,
        Corpus in terris superstites mortales colunt,
        Ingenium candidum, affabile et amabile,
    Ludowico regi sanctissimp gratissimim, principibus laudatissimum,
        Galliæ ulilissimum, patriæ suæ perhonorificentissimum,
            Immortales amant, mortales colunt, omnes honorant.
Nos zoná sancti Josephi e terrá sanctá asportalá ab ce feliciter donati,
               Domino subditi, cives nostrati, amici munerario,
               Inclytis corporis ejus exuviis, cinerumque reliquiis,
Ruiturum nunquam amoris fidelissimi, amantissintœque fidei monumentum

                    III. M. LL. PP. S.

                Plura ne explora, sed plora et ora, ac abi obiturus.

Les auteurs de l’Art de vérifier les dates, disent que cette épitaphe fut trouvée dans la sépulture du sire de Joinville en 1629, au côté droit du grand autel de l’église Saint-Laurent ; sise dans l’intérieur du château de Joinville.

Dans le quinzième siècle, Marguerite, héritière de la maison de Joinville, épousa Ferry de Lorraine, seigneur de Guise. François de Lorraine, duc de Guise, un de leurs descendans, vivoit du temps de Henri II, qui érigea la baronnie de Joinville en principauté par lettres vérifiées au parlement de Paris, le 9 mai 1552. Ainsi l’illustre maison de Guise descendoit par les femmes du sire de Joinville.


  1. Chaque chevalier avoit à sa suite un certain nombre de soldats ; les bannerets en avoient davantage. Ainsi la troupe de Joinville formoit une petite armée.
  2. « À son bon amey seigneur le roy de France et de Navarre.

    « À son bon seigneur Loys par la grâce Dieu roy de France et de Navarre, Jehans sires de Joinville, ses sénéchaux de Champaigne, salut et son service apareilié (1). Chiers sire, il est bien voirs (2) ainsis comes maudey le m’avez que on disoit que vous estiés appaisiés as Flamans (3), et par ce, Sire, que nous cuidiens que vous fust (4), nous n’aviens fait point d’aparoyl (5) pour aleir à vostre mendement, et de ce, Sire, que vous m’avez mandey que vous serez à Arras pour vous edrecier des tors (6), que li Flamainc vous font, il moy semble, Sire, que vous faites bien, et Dex (7) vous eu soit en aiide, et de ce que vous m’avez mendey que ge (8) et ma gent fussiens à Otbie à la moiennetey (9) dou moys de joing. Sire, savoir vous fez que ce ne puet estre bonnement. Quar vos lettres me vinrent le secont dimange de joing, et vinrent huit jours devant la recepte de vos lettres (10) et plus tost que je pourray ma gent seront apparilié pour aleir où il vous plaira. Sire, ne vous desplaise de ce que je au premier parleir ne vous ay apalley que bon signour, quar autrement ne l’ai-je fait à mes signeurs les autres roys qui ont estey devant vous, cuy Dex absoyle (11), nostre sires soit garde de vous. Donuey le secont dimange dou mois de joing que vostre lettre me fut apourtée l’an 1315. »

    (1) Il est prêt à le servir. — (2) Il est bien vrai. — (3) Que vous aviez fait la paix avec les Flamands. — (4) Nous pensions que cela étoit. — (5) Préparatif. — (6) Vous venger des torts. — (7) Dieu. — (8) Que moi. — (9) À la moitié. — (10) Je ne les reçus que huit jours après. — (11) Que Dieu absolve.