Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Quatrième époque - Virilité/Chapitre XIX

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Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 403-408).


CHAPITRE XIX
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Commencement des troubles de France. — Ils me dérangent de plusieurs manières, et me transforment de poète en discoureur. — Mon opinion sur les choses présentes et futures de ce royaume.


Depuis le mois d’avril 1789, j’avais vécu en proie à des transes d’esprit de tout genre, craignant de jour en jour que l’un de ces mouvemens insurrectionnels qui, à tout instant, éclataient dans Paris depuis la convocation des états-généraux, ne m’empêchât de terminer toutes ces éditions qui touchaient à leur fin, et qu’après tant de peines et de si lourdes dépenses, il ne me fallût échouer en vue du port. Je me hâtais autant que je pouvais, mais ainsi ne faisaient pas les ouvriers de l’imprimerie de Didot, qui, nouvellement travestis en politiques et en hommes libres, passaient les journées entières à lire les journaux et à faire des lois, au lieu de composer, de corriger, de tirer les épreuves que j’attendais. Je crus que j’en deviendrais fou par contre-coup. J’éprouvai donc une immense satisfaction, quand vint le jour où ces tragédies, qui m’avaient coûté tant de sueurs, terminées et emballées, s’en allèrent en Italie et ailleurs. Mais ma joie ne fut pas de longue durée ; les choses allant de mal en pis, et chaque jour, dans cette Babylone, ôtant quelque chose au repos et à la sécurité de la veille, pour augmenter le doute et les sinistres présages qui menaçaient l’avenir, tous ceux qui ont affaire avec ces espèces de singes, et nous sommes malheureusement dans ce cas, mon amie et moi, doivent passer leur vie à craindre un dénouement qui ne peut tourner à bien.

1790.Voilà donc plus d’une année que je regarde en silence et que j’observe le progrès des lamentables effets de la docte ignorance de ce peuple, qui a le don de savoir babiller sur toutes choses, mais qui ne peut en mener aucune à bonne fin, parce qu’il n’entend rien à la pratique des affaires et au maniement des hommes, ainsi que déjà l’avait finement remarqué et dit notre prophète politique, Machiavel. Aussi, profondément affligé de voir cette sainte et sublime cause de la liberté sans cesse trahie de la sorte, défigurée et compromise par ces demi-philosophes, indigné de ne voir se produire chaque jour que des demi-lumières et des moitiés de crimes, et, en somme, rien d’entier que l’impéritie de tous ; épouvanté enfin de voir la prédominance militaire et l’insolente licence des avocats stupidement données pour base à la liberté, je n’ai plus qu’un désir, c’est de pouvoir sortir pour toujours de cet hôpital fétide, où s’agitent pêle-mêle les misérables et les fous. J’en serais déjà loin, si la meilleure partie de moi-même ne s’y trouvait malheureusement retenue par ses intérêts. Partagé entre des doutes et des craintes continuelles qui se disputent mon intelligence abêtie depuis un an que mes tragédies sont achevées, je traîne des jours misérables, je végète plutôt que je ne vis ; épuisé d’ailleurs par les trois années que je viens de passer tout entières à corriger mes œuvres et à les imprimer, je ne puis, ni ne sais me créer une occupation louable. J’ai cependant reçu et je reçois encore de tous côtés la nouvelle que l’édition de mes tragédies arrive à sa destination ; on ajoute qu’elles se débitent et ne déplaisent pas. Mais comme ces nouvelles me sont transmises par des amis ou par des personnes qui me veulent du bien, je ne me fais pas grande illusion sur ce point. J’ai pris avec moi-même l’engagement de n’accepter ni compliment, ni blâme, s’ils ne sont, l’un et l’autre, accompagnés de leur pourquoi. Et ces pourquoi, je les veux clairs et de nature à tourner au profit de l’art et du poète. Mais de ces pourquoi, il ne s’en rencontre guère, et jusqu’ici il ne m’en est parvenu aucun ; aussi tout le reste est-il à mes yeux comme non avenu. Ces choses, je les savais fort bien d’avance ; néanmoins elles ne m’ont pas rendu plus économe de ma peine ni de mes loisirs, pour arriver au mieux, autant qu’il était en moi. Peut-être, avec les années, ma mémoire en sera-t-elle plus honorée, puisque ayant devant les yeux un tel sujet de désenchantement, j’ai si obstinément persisté à vouloir bien faire, plutôt qu’à faire vite, et à ne flatter que la vérité.

Pour ce qui regarde les divers ouvrages que j’ai fait imprimer à Kehl, je ne veux, sur les six, publier pour le moment que les deux premiers, c’est-à-dire, l’Amérique libre et la Vertu méconnue, et je réserve les autres pour des temps moins orageux où nul ne sera tenté de m’adresser le reproche odieux et immérité, je pense, d’avoir fait chorus avec ces bandits, en disant ce qu’ils disent et ne font jamais, ce qu’ils ne sauraient, ce qu’ils ne pourraient jamais faire. Néanmoins j’ai imprimé le tout, parce que l’occasion s’en est offerte comme je l’ai dit, et parce que je suis convaincu que laisser des manuscrits, ce n’est pas laisser des livres, aucun livre n’étant véritablement fait et achevé, s’il n’a été imprimé avec le plus grand soin, revu et corrigé jusque sous la presse, si j’ose le dire, par son auteur lui-même. En dépit de tous ces soins, un livre peut encore n’être ni fait, ni achevé, cela n’est que trop vrai, mais sans eux, il est sûr qu’il ne saurait l’être.

Maintenant ne voyant pas autre chose à faire, en proie à une foule de sombres pressentimens, et persuadé (je le confesse avec ingénuité) que pendant ces quatorze années, ce que j’ai fait peut n’être pas à dédaigner, j’ai pris le parti d’écrire ce récit de ma vie que j’arrête à Paris, où je l’ai jeté sur le papier, à l’âge de quarante-et-un ans et quelques mois, et où j’achève le présent morceau, qui sera certes le plus considérable, le 27 mai 1790. Et je ne pense pas que je relise ces bavardages, ni même que je les regarde avant ma soixantième année, si j’y arrive, à un âge où il me sera permis de me croire au terme de ma carrière poétique. Alors, avec cette froide sagesse qu’apportent en s’accumulant les années, je reverrai cet écrit, et j’y joindrai le détail des dix ou quinze ans qui vont suivre, et que j’aurai sans doute employés à la composition ou à l’étude. Si je puis encore m’exercer dans deux ou trois genres divers, où je me réserve d’essayer mes dernières forces, j’ajouterai alors les années que j’y aurai consacrées à cette quatrième époque, celle de ma virilité ; sinon, en reprenant cette confession générale de ma vie, je commencerai par ces années stériles, la cinquième époque, celle de ma vieillesse et de ma seconde enfance, que j’écrirai en fort peu de mots et comme chose inutile sous tous les rapports, si toutefois il me reste encore assez de sens et de jugement.

Mais si je venais à mourir dans l’intervalle, ce qui n’a rien d’invraisemblable, je prie dès aujourd’hui toute personne bienveillante entre les mains de qui pourra tomber ce récit, d’en faire tel usage qui lui paraîtra le meilleur. Si elle l’imprime tel qu’il est, on y verra, je l’espère, que s’il a été écrit avec précipitation, il l’a été du moins sous la vive impression de la vérité ; deux choses qui engendrent en même temps la simplicité et l’inélégance dans le style. Si l’on veut terminer ce récit, je désire que l’on y ajoute seulement l’époque, le lieu et le genre de ma mort. Quant aux dispositions d’esprit dans lesquelles m’aura surpris la dernière heure, mon ami pourra hardiment certifier au lecteur, en mon nom, que je connaissais trop ce monde trompeur et vide, pour emporter avec moi un autre regret que celui d’y laisser ma bien-aimée ; comme aussi, tant que je vivrai, ne vivant désormais que pour elle et en elle, la seule pensée de la perdre pourra m’émouvoir ou m’épouvanter ; je ne demande au ciel qu’une chose, c’est de me retirer le premier des misères de cette vie.

Mais si l’ami dépositaire de ces mémoires croit qu’il serait mieux de les brûler, il ne fera pas plus mal. Je le prie seulement, dans le cas où il lui prendrait fantaisie de les refaire pour les publier, de se borner à les raccourcir et à y faire tel changement qu’il voudra quant au style et à l’élégance, mais de n’y ajouter aucun fait, et de n’altérer en aucune façon ceux qui s’y trouvent rapportés. Si, en écrivant ma vie, je ne m’étais proposé avant toute chose le dessein très-peu vulgaire de causer de moi avec moi-même, de me voir à peu près tel que je suis, et de me montrer à demi nu au petit nombre de ceux qui veulent ou qui voudront me connaître véritablement, j’étais, je crois, aussi capable qu’un autre d’exprimer, en deux ou trois pages au plus, la quintessence, s’il y en a, de ces quarante-et-une années de ma vie, et parler de moi-même à la manière de Tacite, avec une concision affectée et cette fausse humilité qui est aussi de l’orgueil. Mais c’est qu’alors j’aurais voulu faire montre de mon génie au lieu de peindre mon âme et mon caractère. Que ce génie existe ou qu’on me le suppose, je lui ai donné amplement son essor dans mes autres ouvrages ; dans celui-ci, qui, pour être plus familier, n’en a pas moins une importance égale, c’est uniquement mon cœur qui s’épanche à la manière un peu diffuse des vieillards qui parlent d’eux-mêmes, et par ricochet des autres hommes, tels qu’ils se laissent voir dans leur déshabillé.