Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Suite de la quatrième époque

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Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 409-505).





VIE DE VICTOR ALFIERI.





Suite de la quatrième époque.





AVANT-PROPOS.



Ayant relu au bout de treize ans, à Florence où je me suis fixé, tout ce que j’avais écrit à Paris concernant ma vie jusqu’à l’âge de quarante-et-un ans, je l’ai recopié peu à peu, et l’ai un peu corrigé, pour en rendre le style clair et coulant. Cette copie achevée, me voyant rengagé de plus belle à parler de moi, j’ai pensé à continuer le récit de ces treize années, pendant lesquelles j’ai peut-être fait quelque chose qui mérite aussi d’être connu. Comme d’ailleurs mes forces physiques et morales s’affaiblissent à mesure que les ans s’accumulent, et qu’il est vraisemblable que je ne ferai plus rien, je me flatte que cette seconde partie, qui sera beaucoup plus courte que la première, sera aussi la dernière ; car arrivé sur le seuil de la vieillesse, où m’amène ma cinquante-cinquième année près de s’accomplir, et attendu que j’ai noblement usé de mon corps et de mon esprit, bien que je vive encore, résolu désormais à ne rien faire, ma vie ne m’offrira plus que bien peu de choses à raconter.



ÉPOQUE QUATRIÈME.





CHAPITRE XX.

Après avoir entièrement achevé le premier envoi de mes impressions, je m’applique à traduire Virgile et Térence. — But de ce travail.


1790.Continuant donc cette quatrième époque, j’ajoute que me retrouvant à Paris, oisif, tourmenté comme je le dis, incapable de rien inventer, quoiqu’il me restât bien des choses que j’avais résolu de faire, au mois de juin 1790, je me mis, comme par forme de passe-temps, à traduire çà et là des fragmens de l’Énéide, ceux qui m’avaient le plus charmé ; puis voyant que ce travail me devenait très-utile et fort agréable, je commençai par les premiers vers. Ce fut aussi pour ne pas perdre l’habitude du vers blanc. Mais ennuyé de faire chaque jour une même chose, pour varier et rompre l’uniformité de mes occupations, sans cesser de me fortifier dans le latin, j’entrepris également de traduire Térence d’un bout à l’autre. Je voulais en même temps, à l’aide de deux modèles si purs, me créer un vers comique pour écrire plus tard des comédies de ma façon, comme depuis longtemps j’en avais le projet, et apporter dans la comédie un style original et bien à moi, comme je croyais l’avoir fait dans la tragédie. Prenant donc alternativement un jour l’Énéide, et l’autre Térence, dans le cours de 1790, et jusqu’au mois d’avril 1792 que je quittai Paris, j’achevai de traduire les quatre premiers livres de l’Énéide, et de Térence, l’Eunuque, l’Andrienne, et l’Eautontimorumenos. En outre, pour me distraire de plus en plus des funestes pensées que m’inspiraient les circonstances, je voulus essayer encore de dérouiller ma mémoire, que la composition et le travail de l’impression m’avaient fait long-temps négliger, et l’inondant de lambeaux d’Horace, de Virgile, de Juvénal, encore de Dante, de Pétrarque, du Tasse, de l’Arioste, je parvins à me loger dans la tête un millier de vers pris de tout côté. Ces occupations de second ordre achevèrent d’épuiser mon cerveau, et m’ôtèrent à jamais la faculté de rien produire qui m’appartînt. C’est pourquoi de cestramélogédies, que je devais au moins porter à six, il me fut impossible d’en ajouter une à la première, à l’Abel ; et dérouté ensuite par tant d’objets divers, j’y perdis ce qu’il m’eût fallu de temps, de jeunesse et de verve pour une telle création, sans jamais plus le retrouver. Aussi, pendant cette dernière année que je demeurai alors à Paris, comme pendant les deux années que j’allai ensuite passer ailleurs, je n’écrivis de mon propre fonds que quelques épigrammes et quelques sonnets, pour exhaler ma trop juste colère contre les esclaves devenus maîtres, et nourrir ma mélancolie. J’essayai encore toutefois de composer un Comte Ugolin, drame mixte, que je voulais joindre à mes tramélogédies, si jamais je les achevais. Mais après l’avoir conçu, je le laissai là, sans songer même à le développer. Cependant j’avais terminé l’Abel, mais sans l’achever. Au mois d’octobre de cette même année 1790, je fis avec mon amie un petit voyage de quinze jours en Normandie, par Caen, le Havre, et Rouen, admirable et riche province que je ne connaissais pas. J’en revins très-satisfait, et mon cœur en fut même un peu soulagé. Ces trois années, uniquement vouées à la peine et à l’impression de mes ouvrages, m’avaient vraiment desséché le corps et l’intelligence. Au mois d’avril, voyant qu’en France les choses ne faisaient chaque jour que s’embrouiller davantage, je voulus essayer encore si l’on ne pouvait trouver ailleurs un peu de repos et de sécurité ; de son côté, mon amie désirait voir l’Angleterre, la seule terre qui fut un peu libre et qui ne ressemblât point à toutes les autres ; nous nous décidâmes à y aller.








CHAPITRE XXI.

Quatrième voyage en Angleterre et en Hollande.— Retour à Paris, où les circonstances nous obligent à nous fixer.



1791.Nous partîmes donc à la fin d’avril 1791, et comme nous voulions rester long-temps en Angleterre, nous emmenâmes nos chevaux, et donnâmes congé à notre maison de Paris. Il fallut peu de jours pour arriver en Angleterre. Le pays plut beaucoup à mon amie sous plusieurs rapports, beaucoup moins sous certains autres. Un peu vieilli dans mon admiration par les deux premiers séjours que j’y avais faits, je l’admirai encore, mais un peu moins, à cause des effets moraux de son gouvernement ; mais ce qui m’en déplut profondément, plus encore qu’à mon troisième voyage, ce fut le climat et la vie corrompue que l’on y mène. Toujours à table, veiller jusqu’à deux ou trois heures du matin, il n’y a pas de vie dont s’arrangent moins les lettres, l’esprit et la santé. Dès que les objets cessèrent d’avoir aux yeux de mon amie le charme de la nouveauté, et que j’y ressentis moi-même les accès capricieux de cette goutte qui est un fruit indigène de cette bienheureuse île, nous nous lassâmes bientôt d’y vivre. Au mois de juin de cette même année eut lieu la célèbre fuite du roi de France, qui, repris à Varennes comme chacun sait, fut ramené à Paris, pour y être moins libre que jamais. Cet événement assombrit de plus en plus l’horizon de la France, et nos intérêts s’y trouvèrent gravement compromis, car nous avions l’un et l’autre plus des deux tiers de notre revenu sur la France, et la monnaie venant à disparaître pour faire place à un papier imaginaire, et dont le crédit baissait chaque jour, chacun de nous voyait, d’une semaine à l’autre, sa fortune fondre dans sa main, et se réduire d’abord à deux tiers, puis à la moitié, puis à un tiers, pour s’en aller bientôt à rien. Attristés tous les deux et condamnés à subir cette irrémédiable nécessité, nous nous résignâmes à céder, et à revenir en France, le seul pays alors où ce misérable papier pût nous faire vivre, mais avec la triste perspective d’un avenir plus sinistre encore. Toutefois, au mois d’août, avant de quitter l’Angleterre, nous voulûmes la parcourir et visiter successivement Bath, Bristol, et Oxford. De retour à Londres, nous partîmes pour Douvres, où nous nous embarquâmes peu de jours après.

À Douvres, il m’arriva une aventure vraiment romanesque, que je raconterai en peu de mots. Pendant mon troisième voyage d’Angleterre en 1783 et 1781, je n’avais rien su, rien cherché à savoir de cette merveilleuse dame, qui, dans mon second voyage, m’avait par son amour exposé à tant de dangers. J’avais seulement ouï dire qu’elle n’habitait plus Londres, que son mari était mort après son divorce, et l’on croyait, ajoutait-on, qu’elle s’était remariée à quelqu’un d’obscur et d’inconnu. Dans ce dernier voyage, et durant plus de quatre mois que j’avais passés à Londres, je n’avais ni provoqué, ni entendu dire un seul mot à ce sujet, et je ne savais même pas si elle était encore ou non de ce monde. Mais à Douvres, au moment où j’allais m’embarquer, comme j’avais précédé mon amie d’environ un quart d’heure pour m’assurer si tout était en ordre dans le bateau, voici que sur le point de quitter le môle pour y entrer, ayant par hasard levé les yeux sur la plage, où il y avait un certain nombre de personnes, la première que mes yeux rencontrent et distinguent tout d’abord, car elle était fort près, c’est cette dame, très-belle encore, presque aussi belle que je l’avais laissée, juste vingt ans auparavant, en 1771. Je crus que je rêvais ; je regardai mieux, et un sourire qu’elle m’adressa en me regardant à son tour ne me permit plus de douter. Je ne saurais rendre tous les mouvemens, tous les sentimens contraires que cette vue souleva dans mon cœur. Toutefois je ne lui adressai pas une parole. J’entrai dans le paquebot, et je n’en sortis plus. J’y attendis mon amie, qui arriva au bout d’un quart d’heure, et nous levâmes l’ancre. Elle me dit que des messieurs qui étaient venus l’accompagner jusqu’au paquebot lui avaient montré cette dame en la lui nommant, et y avaient ajouté un petit abrégé de sa vie passée et présente. Je lui racontai, à mon tour, comment je l’avais vue et ce qui s’était passé. Entre nous, jamais de feinte, de défiance, de mésestime, de plainte.

Nous arrivâmes à Calais. À Calais, encore ému d’une apparition si inattendue, je voulus écrire à cette femme, pour soulager mon cœur, et j’ envoyai ma lettre à un banquier de Douvres, le priant de la lui remettre en personne, et de me faire passer la réponse à Bruxelles, où je serais sous peu de jours. Ma lettre, dont je me reproche de n’avoir pas gardé copie, était assurément pleine d’un sentiment passionné ; de l’amour non, mais un sincère et profond regret de la retrouver encore dans une vie errante et si peu digne de son rang et de sa naissance, mais une vive et amère douleur, en songeant que j’en avais été quoique innocemment la cause ou le prétexte ; que sans le scandale de mes aventures avec elle, elle aurait pu cacher ses déréglemens, en grande partie du moins, et s’en corriger avec les années. Je trouvai sa réponse à Bruxelles, environ quatre semaines après, et je la transcris fidèlement au bas de la page, pour donner une idée de l’obstination nouvelle et des mauvais penchans de son caractère; il est bien rare de les rencontrer à ce degré, surtout dans le beau sexe, mais tout sert à la grande étude de cette bizarre espèce qui a nom : l’homme.

Cependant après nous être embarqués pour la France et avoir débarqué à Calais, avant d’aller de nouveau nous renfermer à Paris, nous résolûmes de faire une excursion en Hollande. Mon amie voulait voir ce rare monument de l’industrie humaine, et c’était une occasion qui jamais peut-être ne se retrouverait. Nous allâmes donc en suivant la côte, jusqu’à Bruges et Ostende, et de là, par Anvers, à Amsterdam, à Rotterdam, à la Haye, et à la Nord-Hollande. Ce fut un voyage d’environ trois semaines ; à la fin de septembre, nous étions de retour à Bruxelles, où nous nous arrêtâmes quelques semaines, mon amie y ayant sa mère et ses sœurs. Enfin, dans le courant d’octobre et vers la fin, nous rentrâmes dans l’immense cloaque au sein duquel la déplorable situation de nos affaires nous rentraînait malgré nous ; il fallut même songer sérieusement à y fixer notre demeure.







CHAPITRE XXII.

Fuite de Paris. — Retour en Italie par la Flandre et toute l’Allemagne. — Nous nous fixons à Florence.


1792.Après avoir employé ou perdu environ deux mois à chercher et à meubler une nouvelle maison, nous y entrâmes au commencement de 1792. Elle était très-belle et fort commode. Chaque jour on attendait celui qui verrait s’établir enfin un ordre de choses tolérable ; mais le plus souvent on désespérait que jamais ce jour dût venir. Dans cette position incertaine, mon amie et moi, comme aussi tous ceux qui alors étaient à Paris et en France, et que leurs intérêts y retenaient, nous ne faisions que traîner le temps. Déjà, depuis plus de deux ans, j’avais fait venir de Rome tous les livres que j’y avais laissés en 1783, et le nombre s’en était fort augmenté, tant à Paris que dans ce dernier voyage en Angleterre et en Hollande. Ainsi, de ce côté, il s’en fallait peu que je n’eusse à ma disposition tous les livres qui pouvaient m’être nécessaires ou utiles dans l’étroite sphère de mes études. Entre mes livres et ma chère compagne, il ne me manquait donc aucune consolation domestique ; mais ce qui nous manquait à tous les deux, c’était l’espoir, c’était la vraisemblance que cela pût durer. Cette pensée me détournait de toute occupation, et ne pouvant songer à autre chose, je continuai à me faire le traducteur de Virgile et de Térence. Pendant ce dernier séjour à Paris, non plus que dans le précédent, je ne voulus jamais fréquenter ni connaître, même de vue, un seul de ces innombrables faiseurs de prétendue liberté, pour qui je me sentais la répugnance la plus invincible, pour qui j’avais le plus profond mépris. Aujourd’hui même où j’écris, depuis plus de quatorze ans que dure cette farce tragique, je puis me vanter que je suis encore, à cet égard, vierge de langue, d’oreille, et même d’yeux, n’ayant jamais vu ou entendu, ou entretenu aucun de ces Français esclaves qui font la loi, ni aucun de ces esclaves qui la reçoivent.

Au mois de mars de cette année, je reçus des lettres de ma mère, et ce furent les dernières. Elle m’y exprimait, avec une vive et chrétienne affectio , sa grande inquiétude de me voir, disait-elle, « dans un pays où il y avait tant de troubles, où l’exercice de la religion catholique n’était plus libre, où chacun ne cesse de trembler dans l’attente de nouveaux désordres et de calamités nouvelles. » Elle ne disait, hélas ! que trop vrai, et l’avenir le prouva bientôt. Mais lorsque je me remis en route pour l’Italie, la digne et vénérable dame n’existait déjà plus. Elle quitta ce monde le 23 avril 1792, à l’âge de soixante-dix ans accomplis.

Cependant s’était allumée entre la France et l’empereur cette guerre funeste, qui finit par devenir générale. Au mois de juin, on essaya de détruire entièrement le nom de roi ; c’était tout ce qui restait de la royauté. La conspiration du 20 juin ayant avorté, les choses traînèrent encore de mal en pis, jusqu’au fameux 10 août, où tout éclata, comme chacun sait. Il ne sera pas hors de propos de rapporter ici le détail que j’en écrivais à l’abbé de Caluso, le 14 août 1792.

L’événement accompli, je ne voulus pas perdre un seul jour, et ma première, mon unique pensée étant de soustraire mon amie à tous les dangers qui pouvaient la menacer, je me hâtai, dès le 18, de faire tous les préparatifs de notre départ. Restait la plus grande difficulté ; il nous fallait des passeports pour sortir de Paris et du royaume ; nous fîmes si bien pendant ces deux ou trois jours, que le 15 ou le 16, nous en avions déjà obtenu, en qualité d’étrangers, moi de l’envoyé de Venise, mon amie de celui de Danemarck, qui seuls à peu près de tous les ministres, étaient restés auprès de ce simulacre de roi. Nous eûmes beaucoup plus de peine à obtenir de notre section, c’était celle du ' Mont-Blanc, les autres passeports qui nous étaient nécessaires, un par personne, tant les maîtres que les valets et les femmes de chambre, avec le signalement de chacun, la taille, les cheveux, l’âge, le sexe, que sais-je moi ? Ainsi munis de toutes ces patentes d’esclaves, nous avions fixé notre départ au lundi 20 août ; mais tout étant prêt, un juste pressentiment nous en fit devancer le jour, et nous partîmes le 18, qui était un samedi, dans l’après-dîner. Arrivés à la barrière Blanche, qui était la plus rapprochée de nous, pour gagner Saint-Denis et la route de Calais où nous nous dirigions, pour sortir au plus vite de ce malheureux pays, nous n’y trouvâmes qu’un poste de trois ou quatre gardes nationaux avec un officier, qui ayant visité nos passeports, se disposait à nous ouvrir la grille de cette immense prison, et à nous laisser passer en nous souhaitant bon voyage. Mais il y avait auprès de la barrière un méchant cabaret d’où s’élancèrent à la fois une trentaine environ de misérables vauriens déguenillés, ivres, furieux. Ces gens ayant vu nos voitures, nous en avions deux, et nos impériales chargées de malles, avec une suite de deux femmes et deux ou trois hommes pour nous servir, s’écrièrent que tous les riches voulaient s’échapper de Paris avec toutes leurs richesses, et les laisser, eux, dans la misère et l’abandon. Alors commença une lutte entre ce petit nombre de pauvres gardes nationaux et ce ramas ignoble de coquins, les uns voulant nous aider à sortir, les autres nous retenir. Alors je me jetai hors de la voiture, et tombant au milieu du tumulte, muni de nos sept passeports, je me mis à disputer, à crier, à tempêter plus fort qu’eux tous ; c’est là le vrai moyen de venir à bout des Français. Ils lisaient l’un après l’autre, ou se faisaient lire par ceux d’entre eux qui savaient lire, la description des figures de chacun de nous. Mais plein de colère et d’emportement, et méconnaissant alors le danger, ou, si l’on veut, assez dominé par la passion pour m’exposer à la grandeur du péril qui menaçait nos têtes, je parvins jusqu’à trois fois à reprendre mon passeport, et m’écriai à haute voix : « Voyez et écoutez-moi : Je me nomme Alfieri ; je ne suis pas Français, je suis Italien ; grand, maigre, pâle, les cheveux roux ; c’est bien moi, regardez plutôt. J’ai mon passeport. Je l’ai obtenu dans les formes, de ceux qui avaient autorité pour me le délivrer. Nous voulons passer, et par le ciel nous passerons. » L’échauffourée dura plus d’une demi-heure ; je fis bonne contenance, et ce fut ce qui nous sauva. Sur ces entrefaites, beaucoup de gens s’étaient amassés autour de nos deux voitures ; les uns criaient : « Mettons le feu aux voitures ! » D’autres : « Brisons-les à coups de pierres ! » D’autres encore : « Ce sont des nobles et des riches qui se sauvent, ramenons-les à l’hôtel de ville, et qu’on en fasse justice. » Mais peu à peu le faible secours de nos quatre gardes nationaux, qui de loin en loin ouvraient la bouche en notre faveur, la violence de mes cris, ces passeports que je leur montrai, et que je leur déclamai avec une voix de crieur public, plus que tout le reste enfin, la grande demi-heure pendant laquelle ces singes-tigres eurent tout le temps de se fatiguer à la lutte, tout cela finit par ralentir leur résistance, et les gardes m’ayant fait signe de remonter dans ma voiture où j’avais laissé mon amie, en quel état ? on peut l’imaginer, je m’y jetai ; les postillons se remirent en selle, la grille s’ouvrit, et nous sortîmes au galop, accompagnés par les sifflets, les insultes et les malédictions de cette canaille. Il fut heureux pour nous que l’avis de ceux qui voulaient nous reconduire à l’hôtel de ville ne prévalût pas ; si on nous voyait arriver ainsi avec deux voitures surchargées, et ramenés en pompe avec ce renom de fugitifs, il y avait beaucoup à craindre pour nous au milieu de cette populace. Une fois devant les brigands de la municipalité, nous étions bien sûrs de ne plus partir ; tout au contraire, on nous envoyait en prison ; et si le hasard voulait que nous y fussions encore le 2 septembre, c’est-à-dire quinze jours après, nous étions de la fête, et nous partagions le sort de tant d’autres braves gens qui s’y virent cruellement égorgés. Échappés de cet enfer, nous arrivâmes à Calais en deux jours et demi, pendant lesquels nous montrâmes nos passeports plus de quarante fois. Nous sûmes depuis que nous étions les premiers étrangers qui eussent quitté Paris et le royaume, depuis la catastrophe du 10 août. À chaque municipalité, sur la route, où il nous fallait aller présenter nos passeports, ceux qui les lisaient demeuraient frappés d’étonnement et de stupeur au premier coup d’œil qu’ils y jetaient. Ils étaient imprimés, mais on y avait effacé le nom du roi. On était peu ou mal informé des événemens de Paris, et on tremblait. Voilà sous quels auspices je sortis enfin de France, avec l’espoir et la résolution de ne jamais plus y rentrer. À Calais, on nous laissa entièrement libres de continuer jusqu’à la frontière de Flandre par Gravelines, et, au lieu de nous embarquer, nous préférâmes aller sur-le-champ à Bruxelles. Nous avions pris la route de Calais, parce que la guerre n’ayant point encore éclaté entre la France et les Anglais, nous pensâmes qu’il serait plus facile de passer en Angleterre qu’en Flandre, où la guerre se poussait vivement. En arrivant à Bruxelles, mon amie voulut se remettre un peu de la peur qu’elle avait eue, et passer un mois à la campagne, avec sa sœur et son digne beau-frère. Là nous apprîmes par ceux de nos gens que nous avions laissés à Paris, que, ce même lundi 20 août fixé d’abord pour notre départ, que j’avais par bonheur avancé de deux jours, cette même section qui nous avait délivré nos passeports s’était présentée en corps (voyez un peu la démence et la stupidité de ces gens-là) pour arrêter mon amie et la conduire en prison. Pourquoi ? cela va sans dire, elle était noble, riche, irréprochable. Pour moi, qui ai toujours valu moins qu’elle, ils ne me faisaient pas encore cet honneur. Ne nous trouvant pas, ils avaient confisqué nos chevaux, nos livres, et le reste, mis le séquestre sur nos revenus, et ajouté nos noms à la liste des émigrés. Nous sûmes depuis, de la même manière, la catastrophe et les horreurs qui ensanglantèrent Paris le 2 septembre, et nous remerciâmes, nous bénîmes la Providence, qui nous avait permis d’y échapper.

Voyant s’obscurcir de plus en plus l’horizon de ce malheureux pays, et s’établir dans le sang et par la terreur la soi-disant république, nous tînmes sagement pour gagné tout ce qui pouvait nous rester ailleurs, et nous partîmes pour l’Italie, le premier jour d’octobre. Nous passâmes par Aix-la-Chapelle, Francfort, Augsbourg et Inspruck, et nous arrivâmes au pied des Alpes. Nous les franchîmes gaiement, et nous crûmes renaître, le jour où nous retrouvâmes notre beau et harmonieux pays. Le plaisir de me sentir libre et de fouler avec mon amie ces mêmes chemins que plusieurs fois j’avais parcourus pour aller la voir ; la satisfacsion de pouvoir, à mon gré, jouir de sa sainte prétence, et de reprendre sous son ombre mes études chéries, tout ce bonheur me remit tant de calme et de sérénité dans l’âme, que, d’Augsbourg à Florence, la source poétique s’ouvrit de nouveau, et les vers jaillirent en foule. Enfin, le 3 novembre, nous arrivâmes à Florence, que nous n’avons plus quittée ; et où je retrouvai le trésor vivant de ma belle langue, ce qui me dédommagea amplement de tant de pertes en tout genre, qu’il m’avait fallu supporter en France.





CHAPITRE XXIII.

Peu à peu je me remets à l’étude .— J’achève mes traductions. — Je recommence à écrire quelque petite chose de mon propre fonds. — Je trouve à Florence une maison fort agréable. — Je me livre à la déclamation.


De retour à Florence, où néanmoins nous fûmes presque une année sans pouvoir trouver une maison qui nous convînt, l’avantage d’entendre parler de nouveau cette langue si belle, et pour moi si précieuse, le plaisir de rencontrer çà et là des gens avec qui je pouvais m’entretenir de mes tragédies, de les voir elles-mêmes, fort mal sans doute, mais assez souvent représentées sur un théâtre ou sur l’autre, cela réveilla dans mon cœur quelque chose de cette passion littéraire qui, pendant les deux dernières années, s’y était presque éteinte. La première petite chose que j’imaginai et que je tirai de mon propre fonds (car depuis trois ans tout ce que j’avais composé se réduisait à quelques vers), ce fut l’Apologie du roi Louis XVI, que j’écrivis au mois de décembre de cette même année. Je repris chaudement ensuite mes deux traductions, que je faisais toujours marcher de front, Térence et l’Énéide, et, dans le courant de 1793, je les terminai, sans achever pourtant de les polir et d’y mettre la dernière main. Mais Salluste, le seul ouvrage à peu près auquel j’eusse un tant soit peu touché pendant mon voyage en Angleterre et en Hollande (j’en excepte les Œuvres de Cicéron, que je lus toutes et relus avec passion), le Salluste, que j’avais corrigé et limé avec le plus grand soin, je voulus le recopier tout entier pendant cette année de 1793, et je crus lui avoir donné par là le dernier coup de pinceau. J’écrivis encore, en forme de satire et en prose, un récit abrégé des affaires de Trance. Comme je me trouvai un déluge de compositions poétiques, sonnets, ou épigrammes, sur ces risibles et douloureux bouleversemens, voulant prêter un corps et une existence à tous ces membres épars, il me vint à l’esprit de faire servir cette prose de préface à un ouvrage qui aurait pour titre : Misogallo ; la préface devait rendre raison de l’ouvrage.

Je repris donc ainsi peu à peu le sentier de mes études ; nos revenus s’étaient fortement réduits, tant ceux de mon amie que les miens ; toutefois, comme il nous restait encore de quoi vivre décemment, que je l’aimais chaque jour davantage, et que plus elle était en butte aux coups du sort, plus elle devenait pour moi une chose élevée et sacrée, mon esprit s’apaisait, et l’amour du savoir se rallumait dans mon âme plus ardent que jamais. Mais pour des études sérieuses, telles que j’eusse voulu les entreprendre, les livres me manquaient : Je n’avais sauvé de tous les miens qu’environ cent cinquante volumes de ces petites éditions des classiques, que je portais avec moi ; tous les autres avaient été perdus à Paris, et j’aurais été fort embarrassé de les redemander à qui que ce fût, ce que je fis cependant une fois en 1795, mais par forme de plaisanterie. En m’adressant à un Italien de ma connaissance qui était allé à Paris pour ses affaires, je lui envoyai une epigramme où je redemandais mes livres. On trouvera l’épigramme, la réponse, et mon dernier reçu dans une longue note que j’ai placée à la fin du second morceau en prose du Misogallo. Pour ce qui était de composer, je ne m’en sentais plus la force. J’avais bien le plan de cinq autres tramélogédies, sœurs de l’Abel, mais les angoisses passées ou même présentes de mon âme avaient éteint chez moi la juvénile ardeur de la faculté créatrice ; mon imagination s’était affaiblie, et la verve précieuse des dernières années de la jeunesse s’était émoussée, je dois le dire, dans le chagrin et le travail ingrat des impressions où, pendant cinq ans, mon esprit avait été enseveli. 11 me fallut donc renoncer à mon dessein, ne me trouvant plus ce qu’un genre si extraordinaire eût demandé de fougue et d’énergie. En abandonnant cette idée, qui pourtant m’avait été si chère, je me retournai vers les satires, dont je n’avais encore fait que la première, qui servit de prologue aux autres. Je m’étais assez exercé à la satire dans les divers fragmens du Misogallo, pour ne pas désespérer d’y réussir un jour. J’écrivis la seconde et une partie de la troisième ; mais je n’étais pas encore assez recueilli en moi-même ; mal logé et sans livres, je n’avais guère le cœur à rien.

Et voici comment j’en vins à m’exercer dans la déclamation, ce qui n’était qu’une autre manière de perdre le temps. Il y avait à Florence une dame et quelques jeunes gens qui avaient le goût et l’intelligence de cet art. On apprit Saül, et on le représenta pendant le printemps de 1793, dans une maison particulière, sans théâtre, devant un auditoire très-peu nombreux, et avec beaucoup de succès. À la fin de cette même année, il se trouva près du pont de la Sainte-Trinité une maison extrêmement jolie, quoique petite, placée sur le Lung’Arno, au midi, la maison de Gianfigliazzi, où nous allâmes nous établir au mois de novembre, où je suis encore, et où il est probable que je mourrai, si le sort ne m’emporte pas d’un autre côté. L’air, la vue, la commodité de cette maison me rendirent la meilleure partie de mes facultés intellectuelles et créatrices, moins les tramélogédies, auxquelles il ne me fut plus possible de m’élever. Toutefois ayant pris goût, l’autre année, au plaisir frivole de la déclamation, j’y perdis encore en 1794 trois bons mois du printemps. On recommença dans ma maison les représentations du Saül, et j’en remplis le rôle ; puis le premier Brutus, dont je jouai aussi le personnage. Tout le monde me disait, et je n’étais pas moi-même éloigné de le croire, que je faisais des progrès rapides dans cet art si difficile de la déclamation, et si j’avais eu plus de jeunesse et aucune autre pensée en tète, j’aurais pu réussir ; car je croyais sentir se développer en moi, chaque fois que je déclamais, plus de capacité, plus d’audace, plus d’intelligence ; chaque fois je gagnais quelque chose dans la gradation des tons et dans l’importante variété des mouvemens, tour à tour lents ou rapides, doux ou forts, calmes ou passionnés, qui, venant toujours prêter force à l’expression, colorent la parole, sculptent, pour ainsi parler, le personnage, et gravent en bronze ce qu’il dit. Chaque jour aussi, la compagnie que j’exerçais s’améliorait à mon exemple ; et je demeurai alors plus que convaincu que si j’avais eu de l’argent, du temps et de la santé à gaspiller, j’aurais pu, en trois ou quatre ans, former une société d’acteurs dramatiques, sinon excellente, du moins toute différente de celles qui, en Italie, vont usurpant ce titre, et dirigée sur le chemin du beau et du vrai.

Ce passe-temps me fit encore laisser fort en arrière mes occupations habituelles, pendant toute cette année et presque la suivante, qui vit du moins ma dernière apparition sur les planches. En 1795, je fis représenter dans ma maison le Philippe II, où je remplis alternativement les deux rôles si différens de Philippe et de D. Carlos, puis encore le Saül, qui était mon personnage de prédilection, parce qu’il y a de tout dans ce caractère, de tout absolument. Il s’était formé à Pise, dans une maison particulière, une autre société d’amateurs, qui jouaient aussi le Saül. Sollicité par eux de m’y rendre pour la fête de l’Illumination, j’eus la petite vanité d’y aller et d’y jouer une seule fois, qui fut la dernière, ce cher rôle de Saül, et j’en restai là de ma vie de théâtre, où je mourus en roi.

Depuis deux années que j’étais en Toscane, j’avais recommencé peu à peu à racheter des livres. Je me procurai de nouveau presque tous les chefs-d’œuvre de la langue toscane que j’avais déjà possédés, et j’augmentai encore beaucoup ma collection de classiques latins ; j’y joignis même, je ne sais plus pourquoi, tous les classiques grecs des meilleures éditions gréco-latines, tant pour les avoir que pour en connaître au moins les noms, si je n’allais plus avant.





CHAPITRE XXIV.

La curiosité et la honte me poussent à lire Homère et les tragiques grecs dans des traductions littérales. — Je continue avec tiédeur les satires et autres bagatelles.


Mieux vaut tard que jamais. À l’âge de quarante-six ans bien sonnés, quand il y en avait déjà vingt que je faisais, tant bien que mal, métier de poète lyrique et tragique, sans avoir cependant lu ni Homère ni les tragiques, ni Pindare, ni aucun autre des Grecs, la honte me prit, et en même temps une louable curiosité de voir un peu ce qu’avaient pu dire ces pères de l’art. Je cédai d’autant plus volontiers à cette curiosité et à cette honte, que déjà depuis plusieurs années, grâce aux voyages, aux chevaux, à l’impression, aux corrections, aux anxiétés de cœur et d’esprit, aux traductions enfin, je me trouvais si fort hébété qu’il ne me restait plus qu’à prétendre au titre d’érudit, où il ne faut après tout qu’une bonne mémoire et le mérite d’autrui. Malheureusement, ma mémoire elle-même, qui jadis était excellente, avait singulièrement perdu de sa valeur. Ce nonobstant, pour échapper à l’oisiveté, pour m’arracher au métier d’histrion et faire un pas de plus hors de mon ignorance, je me mis hardiment à l’œuvre, et tour à tour je lus Hésiode, Homère, les trois tragiques, Aristophane et Anacréon, les étudiant mot à mot dans les traductions littérales latines que l’on imprime en regard du texte. Pour ce qui est de Pindare, je vis que c’était temps perdu ; ses élans lyriques, littéralement traduits, me paraissaient un peu trop bêtes, et ne pouvant le lire dans le texte, je le plantai là. J’employai bien une année et demie d’un travail assidu à ce labeur ingrat et désormais médiocrement utile pour moi, dont le cerveau épuisé ne produisait presque plus rien.


1796.Chemin faisant, j’écrivais encore quelques poésies ; je travaillai toute l’année de 96 à mes satires, que je portai au nombre de sept. Cette année de 96, funeste à l’Italie, qui finit par voir se consommer l’invasion dont la France la menaçait depuis trois ans, jeta mon intelligence dans une nuit chaque jour plus profonde, à mesure que je sentais planer sur ma tête la misère et la servitude. Avec l’indépendance, la sécurité du Piémont, je voyais s’en aller en fumée la dernière ressource qui me restât pour vivre. Toutefois, prêt à tout et bien résolu dans le cœur à ne flatter et à ne servir personne, je savais supporter avec courage et fermeté tout ce qui n’était pas ces deux choses. Je m’absorbais alors d’autant plus dans l’étude, la regardant comme la seule diversion honorable à de si tristes et de si amers dégoûts.





CHAPITRE XXV.

Pourquoi, comment, et dans quel but, je finis par me résoudre à faire par moi-même une étude sérieuse et approfondie de la langue grecque.


Déjà en 1778, à l’époque où ce cher Caluso était à Florence avec moi, je ne sais par quel caprice de désœuvré, par quel instinct de curiosité frivole, je l’avais prié de me tracer sur une feuille volante un simple alphabet grec, les grands et les petits caractères, d’où j’avais appris, tant bien que mal, à distinguer les lettres et à les appeler par leurs noms, mais rien de plus. Pendant long-temps je n’y songeai plus ; mais il y a deux ans, quand je me mis à lire ces traductions littérales, comme on l’a vu, je recherchai cet alphabet dans mes papiers , et, l’ayant trouvé, j’essayai d’en reconnaître les signes et de les prononcer, avec la seule pensée de pouvoir de temps en temps jeter les yeux sur la colonne du texte, et voir si je pourrais y saisir le son de quelques mots, de ceux du moins qui, étant composés ou ayant un air étrange, me donnaient dans les traductions la curiosité de recourir au texte ; et en effet, de temps à autre, je jetais de côté, sur les caractères de la colonne où il se trouvait, un coup d’œil sournois, à peu près comme le Renard de la fable sur la grappe défendue après laquelle il soupirait en vain. Il s’y joignait pour moi un obstacle matériel difficile à surmonter : mes yeux ne pouvaient se faire à ce caractère maudit ; qu’il fût grand ou petit, lié ou isolé, ma vue se troublait dès que je voulais l’y arrêter, et c’était à peine si, en épelant, je pouvais en arracher un mot chaque fois, et encore les plus courts ; mais un vers entier, jamais je n’aurais pu le lire, ni le fixer, ni le prononcer, moins encore en retenir par cœur l’harmonie.

Je ne savais en outre comment m’y prendre, ennemi par nature et désormais incapable d’une application servile de l’esprit et de l’œil aux choses de la grammaire, n’ayant d’ailleurs aucune facilité pour l’étude des langues (j’avais essayé de l’anglais à deux ou trois reprises, et je n’avais jamais pu en venir à bout), parvenu à l’âge où j’étais sans avoir de ma vie appris aucune grammaire, pas même l’italienne, à laquelle je manquais bien rarement, mais par simple habitude des livres plutôt que par des principes dont j’aurais été fort en peine de dire la raison et le nom ; avec tout ce beau cortège d’empêchemens physiques et moraux, dégoûté de ces traductions, je pris avec moi-même l’engagement d’essayer de vaincre tant d’obstacles réunis ; mais je ne voulus en parler à qui que ce fût, pas même à mon amie, ce qui est tout dire. Ainsi donc, après avoir passé deux ans sur les confins de la Grèce, sans avoir jamais pu y pénétrer autrement que du coin de l’œil, je perdis patience et résolus de la conquérir.

J’achetai donc une masse de grammaires, d’abord des grammaires gréco-latines, puis des grammaires purement grecques ; je voulais apprendre les deux langues en même temps ; que je comprisse ou ne comprisse pas, je passais les journées entières à répéter le verbe tuptô, et les verbes circonflexes, et les verbes en mi, par où mon secret fut bientôt connu de mon amie, qui, me voyant toujours marmoter des lèvres, voulut enfin savoir et apprit ce qu’il en était. Chaque jour je m’obstinai davantage, et faisant effort de l’esprit, des yeux, de la langue, je parvins, à la fin de 1797, à pouvoir fixer une 1797. page quelconque de grec, en grands ou en petits caractères, en prose ou en vers, sans que mes yeux en souffrissent encore et à comprendre toujours bien le texte, en faisant sur la colonne latine précisément ce que je faisais auparavant sur le grec, c’est-à-dire, en jetant un regard rapide sur le mot latin qui correspondait au mot grec, quand je n’avais pas encore vu celui-ci, ou si je l’avais oublié. J’arrivai enfin à lire nettement à haute voix, avec une prononciation passable, rigoureuse même quant aux accens, aux esprits et aux diphthongues, en me conformant à l’écriture, et non à la manière stupide des Grecs modernes qui, sans s’en apercevoir, ont mis cinq iota dans leur alphabet, ce qui fait un perpétuel iotacisme, un véritable hennissement de chevaux, de l’idiome du peuple le plus heureusement né à l’harmonie qu’il y eût jamais au monde. J’avais surmonté cette difficulté de la lecture et de la prononciation, en me mettant dans la bouche et en déclamant à haute voix, non seulement la leçon journalière du classique que j’étudiais, mais à d’autres heures, et pendant deux heures de suite, sans y rien entendre ou à peu près rien, il est vrai, à cause de la rapidité de ma lecture et du bourdonnement sonore de la déclamation, tout Hérodote, deux fois Thucydide avec son scholiaste, Xénophon, tous les orateurs de second ordre, et deux fois le commentaire de Proclus sur le Timée de Platon, ce dernier uniquement parce que le texte en était imprimé dans un caractère moins aisé à lire, et avec beaucoup d’abréviations.

Un travail si opiniâtre n’affaiblit pas mon intelligence, comme j’aurais pu le croire et le craindre. Il me tira, au contraire, de ma léthargie des années précédentes. Pendant cette année de 1797, je portai mes satires au nombre de dix-sept, où les voici. Je passai une nouvelle revue de mes trop nombreuses poésies, que je fis mettre au net pour les corriger. Enfin, me passionnant de plus en plus pour le grec, à mesure que je croyais mieux le comprendre, je commençai aussi à traduire, d’abord l’Alceste d’Euripide, puis le Philoctète de Sophocle, puis les Perses d’Eschyle, et en dernier lieu, pour essayer ou donner un peu de tout, les Grenouilles d’Aristophane. Si amoureux du grec que je fusse, je ne négligeai pas le latin ; dans le cours de cette même année, je lus et j’étudiai Lucrèce et Plaute ; je lus Térence dont, par une bizarre combinaison, je me trouvais avoir traduit tout le théâtre par fragmens, sans avoir jamais lu de suite une seule de ses six comédies. Si plus tard cette traduction s’achève et se publie, je pourrai équivoquer sur la vérité, en disant que j’ai traduit Térence avant de le lire et sans l’avoir lu.

J’appris en outre les divers mètres dont s’est servi Horace, honteux de l’avoir lu, étudié, je pourrais dire appris par cœur, sans rien savoir du rhythme de ses vers. Je pris également une idée suffisante des mètres grecs dans les chœurs, et de ceux qu’ont employés Pindare et Anacréon. En somme, cette année de 1797 raccourcit mes oreilles d’un bon pied pour le moins. Je n’avais eu d’autre but, en m’imposant toutes ces fatigues, que de satisfaire à ma curiosité, de sortir de mon ignorance, et d’échapper au souci de penser au français, en un mot, de me déceltiser.







CHAPITRE XXVI.

Résultat inattendu de mes études un peu tardives sur la langue grecque. — Parjure à Apollon pour la dernière fois, j’écris la seconde Alceste.


1798.C’était là l’unique fruit que j’attendisse de mes études et que je voulusse en tirer ; mais il plut au bon père Apollon de m’en réserver un autre qui, ce me semble, avait bien son prix. En 1796, à l’époque où je lisais, comme on l’a vu, les traductions littérales, quand déjà j’avais lu Homère, Eschyle, Sophocle et cinq tragédies d’Euripide, arrivé à l’Alceste, dont je n’avais jamais eu aucune connaissance, je fus si frappé, si attendri, si enflammé de tout ce qu’il y a de sentimens dramatiques dans ce sublime sujet, qu’après avoir achevé la pièce, j’écrivis sur un morceau de papier, que j’ai encore, les paroles suivantes : « Florence, 18 janvier 1796. Si je ne m’étais pas juré à moi-même de ne plus composer aucune tragédie, la lecture de cette Alceste d’Euripide m’a si fort ému et transporté, que, sans perdre une minute, je jetterais sur le papier le plan d’une nouvelle Alceste, où je transporterais tout ce qui me paraît bien dans le grec, en y ajoutant si je le pouvais, et où j’élaguerais tout ce que le texte a de ridicule, ce qui n’est pas peu de chose ; et pour commencer, voici mes personnages, dont je diminuerais le nombre. » Suivait, en effet, le nom des personnages, tels que depuis on les a vus ; ensuite je ne songeai plus à ce papier. Je continuai à lire le théâtre d’Euripide dont chaque pièce ne me fit guère plus d’impression que les précédentes. Plus tard, quand je recommençai à lire, car j’avais coutume de lire au moins deux fois chaque chose, et que j’arrivai à l’Alceste, même émotion, même transport, même désir, et au mois de septembre de cette même année 1796, j’écrivis le scénario de ma pièce, bien décidé à ne jamais la faire. Cependant j’avais entrepris de traduire celle d’Euripide, qui me prit toute l’année suivante. Mais comme à cette époque je n’entendais aucunement le grec, je l’avais traduite sur le latin. Toutefois, cette préoccupation incessante de la tragédie d’Euripide m’enflammait chaque jour davantage du désir d’en faire une à ma guise ; enfin arriva ce jour de mai 1798, où mon imagination s’éprit si vivement de ce sujet, qu’en rentrant de la promenade je me mis sur-le-champ à le développer, et en ayant d’un trait écrit le premier acte, je mis à la marge : « Écrit dans le délire et les larmes. » Le jour d’après je développai les quatre derniers actes avec le même emportement, en y joignant l’esquisse des chœurs, outre la prose qui sert de commentaire ; le tout fut achevé, le 26 mai. Il n’y eut pour moi aucun repos que je n’eusse mis bas ce fardeau si long-temps porté et avec tant de persévérance. Toutefois, il n’entrait dans mes intentions ni de mettre cette pièce en vers, ni de la terminer.

Au mois de septembre 1798, continuant, comme je l’ai dit, l’étude sérieuse du grec, j’épousai avidement la pensée de confronter avec le texte ma traduction de l’Alceste, pour rectifier mes erreurs et faire un pas de plus dans l’étude de cette langue, qui ne s’apprend bien que par la traduction, et à la condition de s’obstiner à rendre, ou du moins à faire sentir chaque image, chaque mot, chaque figure de l’original. Mais une fois rembarqué dans la Première Alceste, mon enthousiasme se ralluma pour la quatrième fois, et prenant la mienne, je la relus, je pleurai, je fus content, et le 30 septembre 1798, j’en commençai les vers, que j’achevai, y compris les chœurs, le 21 d’octobre. Et voilà comment je manquai à ma parole après dix années de silence. Mais comme je ne veux pas plus du nom d’ingrat que de celui de plagiaire, reconnaissant cette tragédie pour appartenir tout entière à Euripide, ou du moins ne pouvant la regarder comme mienne, je l’ai placée parmi les traductions, où elle doit rester sous le titre de Seconde Alceste, inséparable de la Première Alceste qui est sa mère. Je n’avais confié mon parjure à personne, pas même à la moitié de mon âme, Je voulus m’en faire un divertissement, et au mois de décembre, ayant invité quelques personnes, je lus ma pièce, comme étant la traduction de celle d’Euripide, et ceux qui n’avaient pas celle-ci bien présente y furent pris jusqu’à la fin du troisième acte ; mais alors quelqu’un qui se la rappelait finit par découvrir la supercherie, et la lecture commencée au nom d’Euripide s’acheva au nom d’Alfieri. La tragédie eut du succès, et ne me déplut pas à moi-même, comme chose posthume ; j’y voyais cependant beaucoup de choses encore à retrancher et à corriger. J’ai raconté ce fait dans tous ses détails, parce que si, avec le temps, cette Alceste est jugée bonne, cette anecdote pourra servir à faire connaître la nature des poètes d’inspiration , et comment il arrive que ce qu’ils ont voulu faire parfois ne leur réussit pas, tandis que souvent ce qu’ils se refusent à accomplir s’impose à leur génie et réussit, tant il faut tenir compte de l’inspiration, et obéir à l’impulsion naturelle de Phébus. Si mon Alceste ne vaut rien, le lecteur rira deux fois à mes dépens, en lisant mon œuvre et mes mémoires, et il regardera ce chapitre comme anticipé sur la cinquième époque, et bon à détacher de l’âge mûr, pour le renvoyer à la vieillesse.

Ces deux Alcestes, une fois connues de quelques personnes à Florence, leur apprirent en même temps que j’apprenais le grec, ce que je n’avais cessé de cacher à tout le monde. La nouvelle en alla jusqu’à mon ami Caluso ; mais il le sut encore d’une autre façon que je dirai. J’avais envoyé à Turin, vers le mois de mai de cette année, un portrait de moi, très-bien peint par Xavier Fabre de Montpellier. Derrière ce portrait, dont je faisais présent à ma sœur, j’avais écrit deux petits vers de Pindare. Ma sœur le reçut, le trouva fort à son gré, le retourna de toutes les façons, et y ayant vu mon barbouillage grec, fît appeler Caluso qui était aussi de ses amis, pour le prier de lui expliquer ces vers. L’abbé connut par là que j’avais pour le moins appris à former les caractères ; mais il se douta bien que, pour rien au monde, je n’eusse voulu me donner le ridicule pédantesque et vain d’écrire un épigraphe que je n’aurais point compris. Il m’écrivit aussitôt pour me reprocher ma dissimulation et le mystère que je lui avais toujours fait de cette nouvelle étude : Je lui répondis alors par une petite lettre écrite en grec, que j’avais arrangée de mon mieux, sans le secours de personne, et dont je vais donner le texte et la traduction. Il ne la trouva point trop mauvaise pour un écolier de cinquante ans, qui n’avait guère qu’un an et demi de grammaire. Je flanquai ma petite épitre de quatre morceaux empruntés à mes quatre traductions, et lui envoyai le tout comme échantillon des études que j’avais faites jusque alors.

Les éloges de Caluso m’encouragèrent à poursuivre avec plus d’ardeur. Je revins à l’excellent exercice qui m’avait été le plus utile pour le latin et l’italien, et qui consistait à apprendre par cœur des centaines de vers de différens auteurs.

Mais dans cette même année 1798, je reçus encore d’autres lettres, et il me fallut répondre à des personnes en tout bien différentes de mon ami Caluso. La Lombardie était alors, comme je l’ai dit et comme chacun le sait, envahie par une armée française, depuis 1796. Le Piémont était chancelant. L’empereur avait conclu avec le dictateur français la paix ou plutôt la malheureuse trêve de Campo-Formio. Le pape était ébranlé, et sa Rome était occupée et en proie aux fureurs d’une servile démocratie ; tout à l’entour respirait la misère, l’indignation et l’horreur. La France avait alors pour ambassadeur à Turin, M. **....., de la classe ou du métier des gens de lettres à Paris, lequel travaillait sous main à la sublime entreprise de renverser un roi vaincu et désarmé. Au moment où je m’y attendais le moins, je reçus une lettre de cet homme, à ma grande surprise et à mon grand regret. J’insère, en guise de note, la demande et la réponse, sa réplique et la mienne, afin que l’on voie nettement, pour peu que l’on en doute, quelle fut la pensée et la droiture de mes intentions et de mes actes dans toutes ces révolutions d’esclaves.

On rirait bien si je donnais ici la liste de ceux de mes livres que M.**..... voulait, disait-il, s’employer à me faire rendre ; elle se composait d’environ cent volumes de ce qu’il y avait de pis dans les œuvres les plus informes de la littérature italienne ; et ce que j’avais laissé à Paris, il y avait six ans, formait pour le moins seize cents volumes et un choix de tous les classiques italiens et latins ; mais nul ne s’étonnerait de cette liste : c’était, on le sait, une restitution française.avais retrouvé toute ma force, et me sentais rajeuni de corps, comme aussi peut-être trop rajeuni de sens et de savoir, car mes chevaux m’avaient ramené au galop à l’époque où j’étais un âne. Et la rouille s’était de nouveau si bien emparée de mon esprit, que je me croyais retombé pour toujours dans l’impuissance d’inventer et d’écrire.





CHAPITRE XXVII.

Je finis le Misogallo. — Je termine ma carrière poétique par la Teleutodia. — Je recueille l’Abel, ainsi que les deux Alcesle et l’Avis. — Distribution hebdomadaire de mes études. — Ainsi préparé et armé d’épitaphes, j’attends l’invasion des Français, qui arrive en mars 1799.


1799.Chaque jour cependant le danger devenait plus sérieux pour la Toscane, grâce à la loyale amitié que les Français professaient pour elle. Déjà, au mois de décembre 1798, ils avaient achevé la magnifique conquête de Lucques, d’où ils ne cessaient de menacer Florence, et, au commencement de 1799, l’occupation de cette ville semblait inévitable. Je voulus donc mettre ordre à mes affaires et me tenir prêt à tous événemens. Déjà, l’année précédente, j’avais, dans un accès d’ennui, abandonné le Misogallo, et m’étais arrêté à l’occupation de Rome, que je regardais comme le plus brillant épisode de cette épopée servile. Pour sauver cet ouvrage qui m’était cher et auquel je tenais beaucoup, j’en fis faire jusqu’à dix copies, et je veillai à ce que, déposées en différens lieux, elles ne pussent ni s’anéantir ni se perdre, mais reparaître, quand le moment serait venu. N’ayant jamais dissimulé ma haine et mon mépris pour ces esclaves mal nés, je résolus d’être prêt pour toutes leurs violences et toutes leurs insolences, c’est-à-dire de m’y préparer de manière à ne point les subir. Je n’y savais qu’un moyen : si on ne me provoquait pas, je ferais le mort ; si l’on me cherchait le moins du monde, je saurais donner signe de vie et me montrer en homme libre.

Je pris donc toutes mes mesures pour vivre sans tache, libre et respecté, ou, s’il le fallait, pour mourir, mais en me vengeant. J’ai écrit ma vie pour empêcher qu’un autre ne s’en acquittât plus mal que moi ; le même motif me fit alors aussi composer l’épitaphe de mon amie et la mienne, et je les donnerai ici en note, parce que ce sont celles que je veux et non pas d’autres, et qu’elles ne disent de mon amie et de moi que la vérité pure, dégagée de toute fastueuse amplification.

Ayant ainsi avisé à ma renommée, ou du moins au moyen de la sauver de l’infamie, je voulus aussi pourvoir à mes études, et corriger, copier, séparer ce qui était achevé de ce qui ne l’était pas, abandonner enfin ce qui ne convenait plus à mon âge ni à mes desseins. J’entrais dans ma cinquantième année ; c’était le moment de mettre un dernier frein au débordement de mes poésies. J’en arrangeai donc un nouveau recueil en un petit volume qui contenait soixante et dix sonnets, un chapitre et trente-neuf épigrammes que l’on pouvait joindre à ce qui déjà en avait été imprimé à Kehl. Cela fait, je mis le sceau sur ma lyre pour la rendre à qui de droit, avec une ode à la manière de Pindare que pour me donner l’air un peu grec, j’intitulai : Teleutodia. Après quoi, je pliai bagage pour toujours ; et si depuis j’ai composé quelque pauvre petit sonnet, quelque chétive épigramme, c’a été sans l’écrire ; ou si je les ai écrits, je ne les ai point gardés, je ne saurais où les retrouver, et ne les reconnais plus pour être de moi. Il fallait finir une fois, finir de mon propre mouvement et sans y être forcé. Mes dix lustres sonnés et l’invasion menaçante de ces barbares antilyriques m’en offraient une occasion naturelle et opportune, s’il en fut. Je la saisis, et je n’y pensai plus.

Quant à mes traductions, j’avais, les deux années précédentes, recopié et corrigé le Virgile tout entier ; je le laissai vivre sans toutefois le regarder comme chose terminée. Le Salluste me sembla de nature à pouvoir passer, et je le laissai aussi ; mais non pas le Térence, lequel, n’ayant été fait qu’une seule fois, n’avait été ni revu ni corrigé, était tel, en un mot, qu’il est encore aujourd’hui. Je ne pouvais me décider à jeter au feu mes quatre traductions du grec ; je ne pouvais non plus les regarder comme achevées, elles ne l’étaient pas. Je résolus, à tout hasard, et sans me demander si j’aurais ou non le temps d’y revenir, de les recopier avec l’original, en commençant par l’Alceste, que je voulais sérieusement retraduire sur le grec, sans quoi elle eût eu l’air d’être traduite d’une traduction. Les trois autres, bien ou mal venues, avaient été du moins traduites sur le texte, et il devait m’en coûter pour les revoir beaucoup moins de temps et de peine. L’Abel, désormais condamné à rester, je ne dirai pas une œuvre unique, mais isolée, et privé des compagnes que je m’étais promis de lui donner, avait été mis au net, corrigé, et me semblait pouvoir passer. J’avais ajouté à ces ouvrages de ma façon une toute petite brochure politique, écrite quelques années auparavant sous le titre de : Avis aux puissances italiennes. J’avais aussi corrigé ce morceau ; il était recopié, et je lui fis grâce. Non que j’eusse le sot orgueil de vouloir trancher de l’homme d’état ; ce n’est pas là mon métier. Cet écrit était né de l’indignation légitime qu’avait excitée en moi une politique assurément plus sotte que la mienne, celle qui, depuis deux ans, était mise en œuvre par l’impuissance de l’empereur, combinée avec les impuissances italiennes. Enfin les satires que j’avais composées, morceau par morceau, et à plusieurs reprises corrigées et limées , je les laissai achevées et recopiées au nombre de dix-sept, qu’elles n’ont point dépassé, et que je me suis bien promis de ne plus franchir.

Après avoir ainsi disposé et mis en ordre mon second patrimoine poétique , je cuirassai mon cœur, et j’attendis les événemens ; et pour imposer à ma vie, si elle devait se poursuivre, une règle plus conforme à l’âge où j’entrais, et aux desseins que j’avais formés depuis Iong-temps, dès les premiers jours de 1799, je me fis, pour chaque jour de la semaine, un système régulier d’études, que j’ai constamment suivi jusqu’à ce jour, et que je m’abstiendrai de négliger aussi long-temps que me le permettront la santé et la vie. Le lundi et le mardi, à peine éveillé, je consacrais les trois premières heures de la matinée à lire et à étudier la sainte Écriture, honteux de ne pas connaître la Bible à fond, et d’être arrivé à mon âge, sans l’avoir encore lue. Le mercredi et le jeudi je lisais Homère, cette autre source de toute inspiration littéraire. Le vendredi, le samedi et le dimanche, durant toute la première année et au-delà, je les destinais à l’étude de Pindare, comme le plus difficile et le plus scabreux de tous les grecs et de tous les lyriques dans toutes les langues, sans même en excepter Job et les prophètes. Ces trois derniers jours, je me proposais plus tard ce que j’ai fait, de les donner successivement aux trois tragiques, à Aristophane, à Théocrite, et à d’autres poètes ou prosateurs, pour voir s’il me serait possible de couler à fond cette langue, je ne dirai pas de la savoir (ce serait une chimère), mais seulement de l’entendre aussi bien à peu près que je fais le latin. En la perfectionnant, la méthode que j’adoptai me parait bonne à suivre, et je l’expose en détail, dans la pensée que, telle qu’elle est, ou modifiée au gré de chacun, elle pourra servir à ceux qui, après moi, seraient tentés de recommencer cette étude. La Bible, je la lisais d’abord en grec, dans la version des Septante, selon le texte du Vatican, que je confrontai ensuite avec le texte alexandrin. Ensuite, les deux ou trois chapitres au plus qui suffisaient à la matinée, je les relisais dans l’italien des Diodati, toujours si fidèles au texte hébreu ; je les lisais encore dans le latin de la Vulgate, et en dernier lieu dans une traduction latine interlinéaire, faite d’après l’original hébreu. Après plus d’une année d’un commerce si intime avec cette langue, en ayant appris l’alphabet, j’arrivai à pouvoir lire matériellement le mot hébreu et à en saisir le son, ordinairement très-peu agréable, les tournures toujours bizarres pour nous, et mêlées de sublime et de barbare.

Quant à Homère, je commençais par le lire dans le grec, tout haut, sans préparation, et je traduisais littéralement en latin, sans m’arrêter jamais, quelques bévues qui pussent m’échapper, les soixante où quatre-vingts, ou au plus cent vers que je voulais étudier dans la matinée. Après les avoir estropiés de la sorte, je les lisais à haute voix dans le grec en les scandant. Puis je lisais sur ces vers le scholiaste, puis les observations latines de Barnes, de Clarke, d’Ernesti. Je prenais alors la traduction littérale latine, et je la relisais sur mon original grec, parcourant de l’œil la colonne, pour voir où, comment et pourquoi je m’étais trompé, quand j’avais traduit la première fois. Puis dans le texte même, si le scholiaste avait oublié d’éclaircir quelque point, je l’éclaircissais à la marge avec d’autres mots grecs équivalents, que me fournissaient pour la plupart Hésychius, l’Étymologie, et Favorinus. Je notais ensuite à part, sur des feuilles annexées, les expressions, les tours, les figures extraordinaires, et j’en donnais l’explication en grec. Je lisais après tout le commentaire d’Eustathe sur ces mêmes vers qui, de cette façon m’étaient passés cinquante fois sous les yeux, avec toutes leurs interprétations et leurs figures. Cette méthode pourra paraître ennuyeuse et un peu dure. Mais moi aussi j’avais la tête dure, et pour graver quelque chose sur une peau de cinquante ans, il faut un tout autre burin que ne l’eût demandé une peau de vingt ans.

Pindare, lui, avait été de ma part, dans les années précédentes, l’objet d’une étude plus rigoureuse encore que celle dont il vient d’être parlé. J’ai un petit Pindare où il n’y a pas un mot sur lequel je n’aie écrit un chiffre de ma main, pour indiquer à l’aide d’un 1, d’un 2, d’un 3, et parfois même ainsi de suite jusqu’à quarante et au-delà, la place que le sens de chaque mot lui assigne dans la construction de ces éternelles et inexplicables périodes. Mais cela ne me suffisait pas, et pendant les trois jours que je consacrais à ce poète, je pris une autre Pindare, le texte seul, dans une vieille édition, très-incorrecte d’ailleurs et mal ponctuée, celle de Calliergi, à Rome, avant que les scholies n’y fussent ajoutées. Sur ce texte déplorable, je lisais à première vue, comme je l’ai dit d’Homère, en traduisant le grec en latin littéral, puis je recommençais tout ce que j’avais fait sur Homère. J’y ajoutais en dernier lieu, et j’écrivais en grec sur la marge l’explication de ce que l’auteur avait voulu dire, c’est-à-dire sa pensée dégagée de toute métaphore.

Je fis ensuite le même travail sur Eschyle et sur Sophocle, dès qu’ils vinrent à leur tour prendre la place et les jours de Pindare. Tous ces labeurs et ces folles obstinations ont singulièrement affaibli ma mémoire depuis quelques années, et pourtant, je le confesse, je n’ai pas appris grand’ chose, et il m’échappe encore à la première lecture bien des erreurs grossières. Mais l’étude m’est devenue si chère et si indispensable, que depuis 1796, jamais pour aucune raison, je n’ai manqué, ni négligé de lui consacrer ces trois heures de la matinée , et si j’ai composé quelque chose, par exemple, l’Alceste, les satires, les poésies, et toutes mes traductions, j’y employais d’autres heures ; je ne me suis réservé à moi-même que les restes de ma journée, laissant à l’étude les prémices du jour, et forcé de renoncer à la composition ou à l’étude, sans hésiter, c’est la composition que j’abandonne.

Après avoir ainsi réglé ma manière de vivre, j’encaissai tous mes livres, excepté ceux dont j’avais besoin, et je les envoyai dans une villa, hors de Florence, pour voir si je pourrais éviter de les perdre une seconde fois. Cette invasion très-bien prévue et si fort détestée, l’invasion des Français à Florence, eut lieu le 25 mai 1799, avec toutes les circonstances que chacun sait ou ne sait pas, et qui ne méritent pas d’être sues, la conduite de ces esclaves partout la même n’a en toute occasion qu’une couleur. Ce même jour, peu d’heures avant l’arrivée des Français, mon amie et moi, nous nous retirâmes dans une villa du côté de la porte San-Gallo, près de Montughi ; ce ne fut pas cependant sans enlever tout ce qui nous appartenait de la maison que nous habitions à Florence, avant de l’abandonner à l’oppression peu scrupuleuse des logemens militaires.






CHAPITRE XXVIII.

Mes occupations à la campagne. — Départ des Français. — Notre retour à Florence. — Lettres de C... — J’apprends avec douleur qu’il se prépare à Paris une édition de mes ouvrages de Kehl, qui n’avaient jamais été publiés.


Ainsi courbé sous le poids de l’oppression commune, sans néanmoins me confesser vaincu , je restai dans cette villa avec un petit nombre de domestiques, et la douce moitié de moi-même, infatigablement occupés l’un et l’autre de l’étude des lettres ; car assez forte sur l’allemand et sur l’anglais, également bien instruite dans l’italien et le français, elle connaît à merveille la littérature de ces quatre nations, et, de l’ancienne, les traductions qui en ont été faites dans ces quatre langues lui en ont appris tout ce qu’il faut savoir. Je pouvais donc m’entretenir de tout avec elle, et le cœur et l’esprit également satisfaits, jamais je ne me sentais plus heureux que quand il nous fallait vivre tête-à-tête, loin de tous les soucis de l’humanité. Ainsi vivions-nous dans cette villa, où nous ne recevions qu’un très-petit nombre de nos amis de Florence, et rarement encore, de peur d’éveiller les soupçons de cette tyrannie militaire et avocatesque, qui, de tous les mélanges politiques, est le plus monstrueux, le plus ridicule, le plus déplorable, le plus intolérable, et qui ne s’offre à moi que sous l’image d’un tigre guidé par un lapin.

À peine arrivé à la campagne, je repris mon travail, recopiant et corrigeant les deux Alceste, sans toucher pour cela aux heures réservées, le matin, pour l’étude, ce qui m’occupait si fortement que je n’avais plus guère le loisir de penser à nos chagrins et à nos dangers. Ces dangers étaient nombreux, et on ne pouvait se les dissimuler, ni se flatter de l’idée qu’ils étaient loin. Chaque jour me les montrait plus près ; néanmoins, avec cette épine dans le cœur, et condamné à craindre pour deux, j’assurais mon courage, et je travaillais. Chaque jour, ou plutôt chaque nuit, c’étaient des arrestations arbitraires, selon l’usage de ce gouvernement qui n’en était pas un. Ainsi avaient été arrêtés sous le titre d’otages une foule de jeunes gens des plus nobles familles. On venait les prendre de nuit, dans leur lit, à côté de leurs femmes, puis on les expédiait pour Livourne, où on les embarquait brutalement pour les îles Sainte-Marguerite. Bien qu’étranger je devais craindre un traitement pareil, ou plus cruel encore, car il était naturel que l’on m’eût signalé aux Français comme un contempteur et un ennemi de leur autorité. Chaque nuit on pouvait venir me chercher ; mais j’avais pris toutes mes mesures pour ne me laisser ni surprendre, ni maltraiter. Cependant on proclamait dans Florence cette même liberté qui régnait en France, et les plus lâches coquins triomphaient. Pour moi, je faisais des vers, je faisais du grec, et je rassurais mon amie. Cette situation déplorable dura depuis le 25 mai, que les Français entrèrent, jusqu’au 5 de juillet, où, battus et perdant la Lombardie entière, ils s’échappèrent, pour ainsi dire, de Florence, un matin, à la pointe du jour, après avoir pris, cela va sans dire, tout ce qu’ils pouvaient emporter. Mon amie et moi, nous n’avions pas mis le pied à Florence tant que l’invasion avait duré, ni souillé nos regards de la vue d’un seul Français. Mais les mots ne sauraient peindre la joie de Florence, le matin où les Français la quittèrent, et les jours suivans où l’on ouvrit ses portes à deux cents hussards Autrichiens.

Accoutumés au séjour de la campagne, nous résolûmes d’y passer un m’ois encore, avant de revenir à Florence, et d’y rapporter nos meubles et nos livres. De retour à la ville, ce changement ne dérangea rien à l’ordre systématique de mes études : je les continuai, au contraire, avec plus de ferveur et d’espérance. Pendant tout le reste de cette année 1799, les Français s’étaient laissé battre sur tous les points. L’Italie se sentait renaître à l’espoir de la liberté, et, pour ma part, je retrouvais l’espérance de pouvoir mener à fin toutes mes oeuvres, dont j’avais déjà terminé plus de la moitié. Cette année, après la bataille de Novi, je reçus une lettre du marquis de C***, mon neveu, c’est-à-dire le mari d’une fille de ma sœur : il ne m’était pas connu personnellement, mais seulement de réputation. C’était un excellent officier, et il s’était distingué dans les guerres des cinq dernières années au service du roi de Sardaigne, son souverain naturel, car il était lui-même d’Alexandrie. À l’époque où il m’écrivait, ayant été fait prisonnier à la suite d’une blessure grave, il venait de passer au service de la France, après l’expulsion du roi de Sardaigne, arrivée en janvier 1799. Je rapporte ici dans les notes sa lettre et ma réponse. Quand je réfléchis un peu sur l’erreur de cet homme, d’ailleurs bien né, et que je me demande à moi-même ce que j’aurais été si, pauvre, dérangé, vicieux, j’eusse vécu dans les mêmes circonstances, disons toute la vérité, ce que j’aurais été, je n’ose l’assurer, mais l’orgueil peut-être m’eût sauvé. Et ici je raconterai incidemment une chose que j’avais oubliée. Avant l’invasion des Français, j’avais vu à Florence le roi de Sardaigne, et j’étais allé le saluer ; je le devais à double titre, car il avait été mon roi, et il était alors très-malheureux. Il me reçut très-bien. La vue de ce prince me toucha profondément, et j’éprouvai ce jour-là ce que jamais je n’avais senti, je ne sais quel désir de lui offrir mes services, le voyant si délaissé et entouré de si pauvres têtes. Et je me serais offert, si j’avais cru pouvoir lui être utile ; mais que pouvaient mes faibles talens dans des affaires de cette nature ? En tout cas, il était trop tard. Il passa en Sardaigne ; puis les affaires ayant un peu changé de face, il quitta la Sardaigne et revint à Florence, où il resta plusieurs mois au Puits impérial, pendant que les Autrichiens occupaient la Toscane au nom du grand-duc. Mais alors, mal conseillé, comme toujours, il ne fit rien de ce qu’il devait et pouvait faire dans son intérêt, et pour celui du Piémont. Les choses se brouillèrent de nouveau, et cette fois, il se vit entièrement submergé. J’allai encore lui présenter mes hommages à son retour de Sardaigne, et l’ayant trouvé plus confiant dans l’avenir, j’éprouvai beaucoup moins de regret à ne pouvoir lui être utile en rien.

Ces victoires des défenseurs de l’ordre et de la propriété m’avaient à peine remis un peu de baume dans le sang, qu’il me fallut supporter une contrariété extrêmement vive, mais à laquelle je devais m’attendre. Il me tomba dans les mains un catalogue de Molini, libraire italien établi à Paris, où cet homme disait qu’il avait entrepris une édition de toutes mes œuvres philosophiques (c’est le mot du catalogue), tant en prose qu’en vers. Il en donnait la liste et tous mes ouvrages imprimés à Kehl, comme je l’ai dit, et que je n’avais jamais publiés, s’y trouvaient in extenso. Ce fut un coup de foudre, et j’en restai accablé pendant plusieurs jours, non que je me fusse flatté de l’espoir que les caisses qui contenaient toute l’édition de ces quatre ouvrages, les Poésies Diverses, l’Étrurie, la Tyrannie, et le Prince, pourraient échapper à ceux qui avaient fait main basse sur mes livres et sur tout ce que j’avais laissé à Paris ; mais il s’était passé tant d’années qu’il pouvait bien s’en passer d’autres. En 1793, à Florence, quand j’avais vu mes livres perdus sans retour, j’avais fait insérer dans toutes les gazettes d’Italie un avis où je disais que mes livres ayant été pris, confisqués et vendus ainsi que mes papiers, je déclarais dès-lors ne reconnaître comme miens que les ouvrages déjà publiés par moi et en mon nom ; les autres, je ne pouvais les avouer, les regardant comme altérés ou supposés, ou tout au moins surpris. Lors donc qu’en 1799 je tombai sur ce prospectus de Molini, qui annonçait pour l’année suivante la réimpression des ouvrages dont je viens de parler, le meilleur moyen de me laver aux yeux des gens de bien, c’eût été de faire une réponse à ce prospectus, où j’aurais confessé que ces livres m’appartenaient, raconté en détail comment ils m’avaient été dérobés, et publié, comme dernière apologie de mes sentimens et de ma façon de penser, le Misogallo, qui certes était plus que suffisant pour me justifier. Mais alors je n’étais, pas libre et je ne le suis pas encore, car j’habite l’Italie, car j’aime et je crains pour autrui plus que pour moi ; je ne fis donc pas ce que j’aurais dû faire en d’autres circonstances, afin de me dégager une fois pour toutes de la tourbe infâme des esclaves du moment, qui, ne pouvant se blanchir eux-mêmes, se complaisent à noircir les autres, en feignant de les croire leurs pareils et de les enrôler. J’ai parlé de liberté, c’en est assez pour qu’ils veuillent m’associer à eux ; mais je compte sur le Misogallo pour achever de rompre cette impure alliance, même aux yeux des méchans et des sots, les seuls qui puissent me confondre avec ces gens-là. Malheureusement ces deux catégories forment les deux tiers et demi du monde. Ne pouvant donc faire ce que j’aurais dû, ce que j’aurais su, je me bornai à ce peu que je pouvais. Ce fut d’insérer une seconde fois dans toutes les gazettes d’Italie mon avis de 1793 ; seulement j’y ajoutai un post-scriptum où il était dit que, sur la nouvelle qu’il se publiait à Paris, sous mon nom, des ouvrages en prose et en vers, je renouvelais la protestation que j’avais faite six années auparavant.

Pour ce qui est ensuite des six ballots que j’avais laissés à Paris, et qui renfermaient plus de cinq cents exemplaires de chacun des quatre ouvrages ci-dessus indiqués, c’est-à-dire mes Poésie Diverses, l’Étrurie, la Tyrannie et le Prince, je ne saurais conjecturer ce qu’ils sont devenus. Si on les eût trouvés et ouverts, les ouvrages qu’ils contenaient auraient été mis en circulation, on les aurait vendus, au lieu de les réimprimer. L’édition, le papier, les caractères en étaient superbes, et le texte très-pur. S’ils n’ont paru nulle part, c’est qu’ils demeurent entassés dans un de ces sépulcres de livres où tant de marchandises, perdues sans voir le jour, restent à pourrir dans Paris, et n’auront point été ouverts, parce que j’avais fait écrire sur les ballots : Tragédies italiennes. Quoiqu’il en soit, il en est résulté pour moi le double malheur de perdre mon argent et mes peines avec cette édition qui était mon bien, et de m’exposer, je ne dirai pas à l’infamie, mais au reproche de faire chorus avec des bandits, en laissant publier mes ouvrages par des presses étrangères.





CHAPITRE XXIX.

Seconde invasion. — Ennuyeuse insistance du général littérateur. — Paix telle quelle, qui adoucit un peu mes misères. — Six comédies conçues à la fois.


Uniquement occupé du soin d’assembler et de revoir mes quatre traductions du grec, je traînais le temps, sans autre souci que de poursuivre avec ardeur des études commencées trop tard. Le mois d’octobre arriva, et le 15, voici qu’au moment où on s’y attendait le moins, pendant la trêve conclue avec l’empereur, les Français se jettent de nouveau sur la Toscane qu’ils savaient occupée au nom du grand-duc, avec lequel ils n’étaient point en guerre. Je n’eus pas le temps, comme la première fois, de me retirer à la campagne, et il me fallut les voir et les entendre, jamais ailleurs toutefois que dans la rue, voilà qui va sans dire. Du reste, le plus grand ennui et le plus oppressif, la corvée de loger le soldat, la commune de Florence eut l’heureuse idée de m’en exempter en qualité d’étranger, et comme ayant une maison étroite et trop petite. Délivré de cette crainte, pour moi la plus cruelle et celle qui me donnait le plus de souci, je me résignai pour le surplus à ce qui pouvait arriver. Je m’enfermai, pour ainsi dire, dans ma maison, et à l’exception de deux heures de promenade, que je faisais chaque matin pour ma santé, et dans les lieux les plus écartés, je ne me laissais voir à personne, et m’absorbais dans le travail le plus obstiné.

Mais si je fuyais les Français, les Français ne voulaient pas me fuir, et pour mon malheur, celui de leurs généraux qui commandait à Florence, tranchant du littérateur, voulut faire connaissance avec moi, et très-honnêtement il se présenta deux fois à ma porte, toujours sans me trouver, car je m’étais arrangé de manière à ce que jamais on ne me trouvât. Je ne voulus pas même lui rendre politesse pour politesse, et lui renvoyer ma carte. Quelques jours après il me fit demander de vive voix, par un message, à quelle heure je pouvais être chez moi. Quand je vis qu’il s’obstinait, ne voulant pas confier à un domestique de place une réponse verbale qui aurait pu être changée ou altérée, j’écrivis sur une petite feuille de papier : « Victor Alfieri, pour éviter tout malentendu dans la réponse qu’il fait rendre à M. le général, la remet par écrit à son domestique. Si M. le général, en sa qualité de commandant de Florence, lui fait signifier l’ordre de l’attendre chez lui, Alfieri, qui ne résiste pas à la force qui commande, quelle qu’elle soit, se constituera immédiatement en tel état que de raison ; mais si M. le général ne veut que satisfaire une curiosité personnelle, Victor Alfieri, naturellement très-sauvage,ne désire plus faire connaissance avec personne, et le prie, en conséquence, de l’en dispenser. » Le général me répondit directement deux mots pour me dire que mes ouvrages lui avaient insspire le désir de me connaître ; mais que désormais, averti de mon humeur sauvage, il ne me chercherait plus. Il tint parole ; et voilà comment j’échappai à un ennui pour moi plus pénible et plus triste que tout autre supplice que l’on eût voulu me faire subir.

Cependant le Piémont, autrefois ma patrie, déjà francisé à sa manière et voulant singer ses maîtres en tout, changea son académie des sciences, ci-devant royale, en un institut national, sur le modèle de celui de Paris, où se trouvaient réunis les belles-lettres et les beaux-arts. Il plut à ces messieurs (je ne saurais les nommer, car mon ami Caluso s’était démis de sa place de secrétaire de l’académie), il leur plut, dis-je, de m’élire membre de cet institut et de me l’apprendre directement par une lettre. Prévenu d’avance par l’abbé, je leur renvoyai la lettre sans l’ouvrir, et je chargeai mon ami de leur dire de vive voix, que je n’acceptais point ce titre d’associé, que je ne voulais être d’aucune association, et moins que de toute autre, d’une académie qui récemment avait exclu avec tant d’insolence et d’acharnement trois personnages aussi respectables que le cardinal Gerdil, e comte Balbo, le chevalier Morozzo (comme on peut le voir dans les lettres que je cite en note) sans en apporter un autre motif, sinon qu’ils étaient trop royalistes.

Je n’ai jamais été, je ne suis pas royaliste ; mais ce n’est pas une raison pour que j’aille me mêler à cette clique. Ma république n’est pas la leur ; je fais et ferai toujours profession d’être en tout ce qu’ils ne sont pas. Furieux de l’affront que je recevais, je manquai à ma parole pour rimer quatorze vers sur ce sujet, et je les envoyai à mon ami ; mais je n’en gardai point copie, et ni ceux-ci, ni d’autres que l’indignation ou toute autre passion arracha de ma plume, ne figureront plus désormais parmi mes poésies déjà trop nombreuses. Je n’avais pas eu la même force, au mois de septembre de l’année précédente, pour résister à une nouvelle impulsion, ou, pour mieux dire, à une impulsion renouvelée de ma nature, impulsion toute-puissante cette fois, qui m’agita pendant plusieurs jours, et à laquelle il fallut bien me rendre, ne pouvant la surmonter. Je conçus et jetai sur le papier le plan de six comédies à la fois. J’avais toujours eu le dessein de m’essayer dans ce dernier genre ; j’avais même résolu de faire douze pièces ; mais les contre-temps, les tourmens d’esprit, et plus que tout le reste, l’étude desséchante et assidue d’une langue aussi immensément vaste que le grec, avaient, en me déroutant, épuisé mon cerveau ; et persuadé que désormais il me serait impossible de rien concevoir, je n’y pensais même plus. Mais je ne saurais dire comment il se fit que, dans le plus triste moment de la servitude, et quand les circonstances ne me laissaient guère l’espoir d’en sortir, et que d’ailleurs je n’avais plus ni le temps, ni les moyens de réaliser mes desseins, mon esprit se releva tout-à-coup et je sentis se rallumer en moi les étincelles créatrices. Mes quatre premières comédies, qui, à vrai dire, n’en forment qu’une divisée en quatre, parce qu’elles tendent au même but, mais par des voies différentes, naquirent ensemble dans l’une de mes promenades, et en rentrant j’en écrivis le canevas, selon mon habitude. Le lendemain, en y rêvant, je voulus voir si je saurais en faire dans un autre genre, quand je n’en ferais qu’une pour essayer, et j’en imaginai deux autres, la première d’un genre encore nouveau en Italie, mais qui n’avait rien de commun avec les quatre premières, et la sixième, une vraie comédie italienne, empruntée aux mœurs de l’Italie de nos jours : je ne voulais pas que l’on m’accusât de ne savoir point les décrire. Mais précisément parce que les mœurs changent, pour écrire des comédies qui restent, il faut s’attacher à corriger l’homme en se moquant de lui, mais pas plus l’homme d’Italie que celui de France ou de Perse, pas plus l’homme du quinzième siècle que celui du dix-neuvième ou de l’an 2000, si le poète ne veut que sa renommée et le sel de ses comédies ne passent avec les hommes et les mœurs qu’il aura tenté de peindre. Ainsi donc voilà six comédies où je crois avoir donné ou essayé de donner l’exemple de trois genres différens. Les quatre premières sont applicables à tous les temps, à tous les lieux, à toutes les mœurs ; la cinquième est fantastique, poétique, et se renferme dans des limites moins rigoureuses ; la sixième est dans le goût moderne de toutes les comédies que l’on fait aujourd’hui. De celles-ci, on pourrait en faire à la douzaine ; il ne faut pour cela que tremper son pinceau dans la boue que l’on a journellement sous les yeux. Mais rien n’est plus trivial ; il y a d’ailleurs, ce me semble, peu de plaisir à en retirer, et pas le moindre fruit. Notre siècle peu fertile en inventions a voulu faire sortir la tragédie de la comédie, en créant le drame bourgeois, que l’on pourrait appeler l’épopée des grenouilles ; moi qui ne sais me plier qu’à la vérité, il m’a paru plus vraisemblable de tirer la comédie de la tragédie. Je le trouve à la fois plus divertissant, plus utile et plus vrai. Il n’est pas rare de voir les grands et les puissans prêter au ridicule ; mais des banquiers, des avocats et autres personnages de la classe moyenne, qui nous forcent à les admirer, c’est ce que l’on ne voit point ; le cothurne ne va point aux pieds qui marchent dans la boue. Enfin j’ai tenté l’épreuve ; le temps et ma conscience, quand je reverrai ces essais, décideront si je dois les garder ou les jeter au feu.






CHAPITRE XXX.

Je développe mes comédies en prose, un an après en avoir fait le plan. — Je laisse passer une autre année avant de les mettre en vers. — Ce double travail altère profondément ma santé. — Je revois l’abbé de Caluso à Florence.


1797. J’atteignis enfin le terme de cette éternelle année 1800, dont la seconde moitié avait été si terrible et si funeste à tous les gens de bien. Dans les premiers mois de l’année suivante, les alliés n’ayant fait que des sottises, il fallut subir cette horrible paix (quelle paix !), qui dure encore, et qui tient toute l’Europe sous les armes, dans la crainte de la servitude.

Mais désormais devenu presque insensible pour avoir trop vivement senti les calamités publiques de l’Italie, je n’avais plus un autre désir que de mettre fin à ma carrière littéraire, déjà trop longue et stérilement féconde. C’est pourquoi, au mois de juillet de cette année, j’essayai avec ardeur mes dernières forces, en développant mes six comédies. Je les avais créées d’un même souffle, je voulus les développer ensemble et sans relâche. Chacune ne me prit tout au plus que six jours ; mais mon imagination s’échauffa si bien, et elle communiqua aux fibres de mon cerveau une tension si forte, qu’il me fut impossible d’achever la cinquième pièce. Je tombai gravement malade d’une inflammation à la tête, sans compter la goutte, qui se fixa dans la poitrine et finit par me faire cracher le sang. Il fallut donc quitter ce cher travail et songer à me guérir. Le mal fut violent, mais il dura peu ; ce qui dura, ce fut ma convalescence, la maladie m’ayant laissé très-faible. Pour me remettre à ma cinquième comédie et écrire toute la sixième, je me vis forcé d’attendre jusqu’à la fin de septembre ; mais, dans les premiers jours d’octobre, toutes étaient développées, et je me sentis soulagé du poids énorme qu’elles faisaient peser sur ma tête depuis des années.

À la fin de cette année, je reçus de Turin une triste nouvelle, celle de la mort de mon unique neveu, le fils de ma sœur, le comte de Cumiana, à peine âgé de trente ans. Une maladie l’emporta au bout de trois jours. Il n’avait pas été marié, et ne laissait point d’enfans. Ce malheur m’affligea beaucoup, quoique je l’eusse à peine vu dans son adolescence ; mais je partageai la douleur de sa mère, (son père était mort deux ans auparavant). Je dois confesser aussi qu’il m’en coûtait de voir toute ma fortune passer en des mains étrangères. Ma sœur n’a plus pour héritier d’elle et de son mari que les trois filles qui lui restent, toutes trois mariées, l’une, comme je l’ai dit, avec Colli, d’Alexandrie, l’autre avec un Ferrari, de Gênes, la troisième avec le comte de Callano, d’Aoste. Cette petite vanité à laquelle on peut imposer silence, mais qu’on ne déracine jamais du cœur d’un homme bien né, et qui lui fait désirer la perpétuité de son nom, ou du moins celle de sa famille, n’avait jamais pu sortir de chez moi, et je m’en affligeai plus que je ne l’aurais cru ; tant il est vrai, que pour se bien connaître soi-même, il faut l’expérience de la vie ; il faut s’être trouvé dans ces tristes situations, pour pouvoir dire ce que l’on est. Cette mort de mon neveu, qui me laissait sans héritier mâle, me fit prendre plus tard, à l’amiable, de nouveaux arrangemens avec ma sœur pour assurer le paiement de ma pension en Piémont. Je ne veux point, si je dois mourir le dernier, ce que je ne crois guère, me voir à la merci de mes nièces ou de leurs maris, que je ne connais pas.

En attendant, cette paix exécrable n’avait pas laissé de ramener une sorte de tranquillité en Italie, et le despotisme français ayant aboli le papier-monnaie tant à Rome que dans le Piémont, revenant, mon amie et moi, du papier à l’or, que nous tirions, elle de Rome, moi du Piémont, nous nous vîmes en un instant à peu près hors de l’embarras que nous avions éprouvé dans nos intérêts depuis cinq années, chaque jour prenant quelque chose sur ce qui nous restait. Aussi, vers la fin de 1801, nous rachetâmes des chevaux, mais quatre seulement, dont un de selle pour moi. Depuis Paris, je n’avais pas eu de cheval, et pas d’autre équipage qu’une méchante voiture de louage. Mais les années, les malheurs publics, tant d’exemples d’un sort pire que le nôtre, m’avaient rendu discret et modéré. Ainsi ces quatre chevaux étaient alors du luxe pour quelqu’un qui, pendant bien des années, s’était à peine contenté de dix et de quinze.

Du reste passablement rassasié et désabusé des choses du monde, sobre dans mon régime, toujours vêtu de noir, ne dépensant qu’en livres, je me trouve fort riche, et je me fais gloire de mourir d’une bonne moitié plus pauvre que je ne suis né. Aussi ne pris-je pas garde à l’offre que mon neveu C... me fit faire par ma sœur de s’employer à Paris , où il allait se fixer, pour me faire rendre ce que l’on m’avait confisqué en France, mes revenus, mes livres et le reste. Je ne redemande jamais rien aux gens qui m’ont volé, et d’une tyrannie ridicule où justice rendue passe pour faveur, je ne veux ni l’une ni l’autre. C... n’a pas même eu de moi une réponse sur ce point, comme aussi je n’avais rien répondu à sa seconde lettre, où il fait semblant de n’avoir point reçu la mienne. Et en effet, puisqu’il était décidé à rester général français, il devait feindre de n’avoir point reçu la seule réponse que je lui eusse faite ; et de mon côté, décidé à rester libre et à garder entière ma dignité d’Italien, je devais aussi désormais éviter de paraître avoir reçu ses lettres et ses offres, de quelque moyen qu’il usât pour me les adresser.

1802. Pendant l’été de 1802 (car je suis comme les cigales, et c’est l’été que je chante), je m’appliquai tout-à-coup à versifier mes comédies développées, et avec la même ardeur, la même fureur que j’avais apportée à les concevoir et à les développer. Cette même année, je ressentis encore, mais d’une autre manière, les funestes effets d’un travail excessif. On n’a point oublié que, pour toutes ces compositions, je prenais sur mes heures de promenade et sur d’autres, mais qu’à aucun prix je ne voulais toucher aux trois heures que chaque matin je consacrais à l’étude ; aussi cette année, après avoir mis en vers deux comédies et demie, les chaleurs du mois d’août me rendirent mon inflammation à la tête, et tout mon corps se trouva couvert d’un déluge de furoncles. Je m’en serais moqué, si l’un d’eux, le roi de tous, ne fût venu se loger dans mon pied gauche, entre la cheville externe et le tendon, et ne m’eût retenu au lit pendant plus de quinze jours, avec des douleurs spasmodiques et un érysipèle qui me causa les souffrances les plus atroces que j’eusse éprouvées de ma vie. Il fallut cette fois encore laisser là les comédies et rester au lit à souffrir, et à souffrir doublement ; car ce fut juste au mois de septembre que ce cher abbé de Caluso, qui depuis plusieurs années nous promettait une visite en Toscane, arriva à Florence, où il ne pouvait rester qu’un mois tout au plus. Il venait reprendre son frère aîné, qui depuis deux ans s’était retiré à Pise, pour échapper à l’esclavage du Piémont francisé. Cette année même, une loi émanée de cette soi-disant liberté enjoignait à tous les Piémontais de rentrer dans leur cage, à tel jour du mois de septembre, s’ils ne voulaient voir, selon l’usage, leurs biens confisqués et eux-mêmes bannis des bienheureux états de cette incroyable république. J’éprouvai donc une grande douceur à revoir ce bon abbé de retour à Florence, où la fatalité voulait qu’il me trouvât au lit, comme il m’y avait laissé, en Alsace, quinze ans auparavant, la dernière fois que nous nous étions vus ; mais cette joie était mêlée d’une cruelle amertume, empêché comme je l’étais, et ne pouvant ni me lever, ni bouger, ni m’occuper de rien. Je lui fis lire cependant mes traductions du grec, les Satires, le Térence, le Virgile, en un mot tout ce que j’avais en portefeuille, à l’exception des comédies, dont je n’ai encore rien lu à âme qui vive, pas même le titre, tant que je ne les vois pas arrivées à bon terme. Mon ami parut généralement satisfait de mes travaux ; il me donna de vive voix, et même par écrit, de fraternels et lumineux avis sur mes traductions du grec. J’en ai fait mon profit, et j’espère bien en profiter encore, quand je mettrai la dernière main à ces ouvrages. Mais au bout de vingt-sept jours, mon ami disparut comme un éclair à mes yeux ; son départ me laissa dans une profonde tristesse, et j’ignore comment je l’eusse supportée, si mon incomparable compagne n’eût été là pour me consoler de toutes les privations. Je guéris au mois d’octobre, et retournai aussitôt à mes comédies, que je terminai avant le 8 décembre. Il ne me reste plus qu’à les laisser mûrir et à les revoir.



CHAPITRE XXXI.

Mon intention sur toute cette partie de mes œuvres inédites. — Las, épuisé, je renonce à toute entreprise nouvelle. — Plus propre désormais à défaire qu’à faire, je sors volontairement de la quatrième époque de ma vie, et à l’âge de cinquante-cinq ans et demi, je me constitue vieux, après vingt-huit ans passés presque tout entiers à inventer, à vérifier, à traduire, a étudier. — Vain, comme un écolier, d’avoir à peu près surmonté la difficulté du grec, je crée un ordre nouveau, et je m’arme chevalier d’Homère, de ma propre main.



1792. Je suis arrivé, si je ne me trompe, au terme 1803. de ces longs et ennuyeux bavardages. Mais que j’aie bien ou mal accompli toutes les choses" dont il a été parlé ci dessus, j’avais besoin de les dire; si l’on trouve que j’aie passé les bornes en racontant, la cause en est dans l’excessive fécondité de ma plume. Maintenant les deux maladies que j’ai essuyées, ces deux derniers étés, m’avertissent qu’il est temps que je cesse d’écrire et de raconter. Je ferme donc ici la quatrième époque de ma vie, bien convaincu que je n’ai plus la volonté, et que si je l’avais, je n’aurais plus la force de rien composer. Mon dessein est de continuer à revoir mes productions originales et mes traductions, pendant les cinq ans et quelques mois qu’il me reste encore à vivre pour atteindre la soixantaine, si Dieu permet que j’y arrive. À cet âge, si je vais plus loin, je me propose, et je me commande à moi-même de ne plus rien faire, que continuer (cela je le ferai tant que j’aurai un souffle de vie) les études que j’ai entreprises, et si alors il m’arrive de toucher à mes écrits, ce sera uniquement pour changer ou refaire, (sous le rapport du style) jamais pour y ajouter la moindre chose. La seule que je veuille faire, après soixante ans, c’est de traduire le livre d’or où Cicéron a traité de la vieillesse. L’œuvre sera conforme à mon âge, et je le dédierai à mon inséparable compagne, celle avec qui j’ai partagé, depuis plus de vingt-cinq ans, avec qui je partagerai de plus en plus tous les biens et tous les maux de cette vie.

Pour ce qui est ensuite de l’impression de toutes les choses que je me trouve et me trouverai avoir faites à soixante ans, je ne crois pas que désormais j’y songe. La peine en est trop grande, et d’ailleurs condamné à vivre sous un gouvernement qui n’est pas libre, il faudrait me résigner à la censure, et jamais le pourrai-je ? Je laisserai donc en manuscrits, mais aussi purs et aussi corrects que j’aurai pu le faire, les ouvrages que je veux laisser après moi, et que je croirai dignes de voir le jour. Je brûlerai les autres ; comme aussi, pour ces mémoires que j’écris, si je ne puis les corriger à mon gré, il faudra bien que je les brûle. Mais pour terminer gaiement ces sérieuses bagatelles, et montrer comment déjà j’ai fait le premier pas dans la cinquième époque de ma vie, celle de la seconde enfance, je veux divertir le lecteur en lui confiant ma dernière faiblesse de la présente année 1803. Depuis le moment où j’ai fini de mettre en vers mes comédies, et où j’ai pu les croire achevées et point trop indignes de vivre, il m’a paru de plus en plus que j’étais appelé à jouer un certain personnage dans la postérité. Ensuite depuis qu’à force de persévérance dans l’étude du grec, je me suis vu ou ai cru me voir capable d’entendre à livre ouvert Pindare, les Tragiques, surtout le divin Homère, capable même de les traduire littéralement en latin, et dans un italien passable, je me suis senti orgueilleux d’une telle victoire, remportée de quarante-sept à cinquante-quatre ans. L’idée alors m’est venue que toute peine méritant sa récompense, je devais m’en accorder une, et me la faire belle, honorifique et non lucrative. J’inventai donc un collier où seraient gravés les noms de vingt poètes, anciens et modernes, et auquel serait suspendu un camée avec le portrait d’Homère, et portant au revers (riez, lecteurs) un distique grec de ma façon, que je donne ici dans une dernière note, traduit en un distique italien[1]. Je les ai montrés l’un et l’autre à mon ami, l’abbé de Caluso ; le grec pour m’assurer qu’il n’y avait ni barbarisme, ni sollécisme, ni faute de quantité ; l’italien, pour lui donner à juger si j’avais assez modéré en le traduisant l’impertinence un peu trop forte de l’original. Dans une langue généralement peu comprise, l’auteur peut, on le sait, parler de lui-même avec plus de liberté que dans un idiome vulgaire ; mon ami ayant approuvé les deux versions, je les enregistre ici, de peur qu’elles ne s’égarent.

Quant au collier lui-même, je le ferai exécuter au premier jour, et le plus richement qu’il me sera possible ; je ne veux y épargner ni l’or, ni les joyaux, ni les pierres dures. Alors je me parerai de ce nouvel ordre, qui sera du moins mon œuvre, que je l’aie ou non mérité. S’il ne m’appartient pas l’impartiale postérité saura bien, un jour, le conférer à quelque autre qu’elle aura trouvé plus digne. À revoir, cher Lecteur, si toutefois nous devons nous revoir, lorsque, vieux radoteur, je déraisonnerai mieux encore que je ne l’ai fait dans ce dernier chapitre de ma virilité expirante.

Florence, le 14 mai 1803.
Victor Alfieri.





LETTRE.

Lettre de M. l’abbé de Caluso, destinée à servir de complément à ces Mémoires, avec le récit de la mort de l’auteur.


À LA TRÈS-ILLUSTRE COMTESSE D’ALBANY.


« Très-illustre et honorée comtesse,

» Pour répondre à la faveur que vous avez daigné me faire, de me donner à lire le manuscrit où notre incomparable ami avait entrepris de raconter sa propre vie, je dois en dire mon sentiment, et je le fais la plume à la main, parce que de vive voix, avec beaucoup plus de mots, je pourrais dire beaucoup moins de choses. Je connaissais assez l’humeur et le génie de cet homme unique, pour ne pas douter que s’il y a une grande difficulté à parler de soi longuement, sans tomber dans le mensonge, le ridicule ou l’ennui, il les vaincrait à sa manière ; mais il a surpassé mon attente par sa franchise aimable et sa sublime simplicité. Rien de plus heureux que ce style dont le naturel a un certain air de négligence, et je ne sache pas d’image plus merveilleuse, mieux ressemblante et plus fidèle que celle qu’il a laissée de lui ; c’est un portrait qui vit et qui parle. Il s’y fait voir grand, comme il était, singulier, extrême, tarit par ses dispositions naturelles que par l’ardeur qu’il apportait à toute chose qui ne lui paraissait pas indigne de sa généreuse passion. Que si pour cela même il donnait souvent dans l’excès, on remarquera aisément que chez lui l’excès procédait toujours de quelque sentiment louable, de l’amitié, par exemple, dans les endroits où il parle de moi.

C’est pourquoi à tous les motifs que nous avions déjà de nous plaindre que la mort nous l’ait si tôt ravi, il faut ajouter le regret de compter ces mémoires parmi tant de productions demeurées inachevées, et qui auraient eu besoin d’être plus ou moins retouchées ; il n’y aurait pas manqué s’il fût arrivé à sa soixantième année, époque à laquelle il se proposait de reprendre son œuvre, de la perfectionner ou de la brûler. Mais il ne l’aurait pas brûlée, pas plus que nous n’aurions le cœur de le faire, aujourd’hui, heureux de posséder de lui un portrait si ressemblant, le plus sûr document et le seul qui témoigne de tant de faits et de particularités de sa vie.

Je ne puis cependant, madame la comtesse, que vous louer de la sollicitude jalouse dont vous entourez ces mémoires, et vous approuver de vouloir seulement les communiquer à quelques amis intimes et discrets, qui pourront y puiser des notes pour composer l’histoire de ce grand homme. Pour moi, je n’ose l’entreprendre, et c’est à mon grand regret ; mais tous ne peuvent toute chose, et je dois me borner à noter ici, comme je le pourrai, ce qui me semble nécessaire pour compléter, pour justifier le récit incomplet de notre ami. Ses dernières lignes sont du 14 mai 1803. J’emprunterai la suite à ce que vous m’en avez écrit, madame la comtesse, vous qui ayant toujours non seulement les yeux et les oreilles, mais le cœur et l’esprit attentifs à tout ce qui le regardait, n’ayez hélas ! conservé de sa fin qu’une trop présente image.

Le comte Alfieri s’occupait donc alors de mener à bonne fin ses comédies, et par forme de distraction et d’amusement, il songeait aussi quelquefois au dessin, à la devise, à l’exécution de ce collier de l’ordre d’Homère, dont il voulait se créer chevalier ; mais la goutte, qui se faisait toujours sentir dans les changemens de saisons, lui était survenue dès le mois d’avril, cette fois plus fâcheuse que de coutume, le trouvant épuisé par son obstination à l'étude, et dénué de cette sève, de cette vigueur salutaire qui l’eussent repoussée et reléguée dans quelque parties extérieures de son corps. Pour la dompter, ou du moins pour l’affaiblir, considérant d’ailleurs que depuis plus d’un an sa digestion devenait sur la fin difficile et laborieuse, il se mit dans la tête qu’il n’avait pas de meilleur parti à prendre que de retrancher encore de sa nourriture, que déjà il avait réduite à fort peu de chose. Il pensait qu’en cessant de nourrir la goutte, il la forcerait à se retirer, et que d’un autre côté son estomac toujours vide, laissant à son esprit toute sa lucidité, lui permettrait de poursuivre ses opiniâtres études. Vainement, madame la comtesse, votre amitié daignait l’avertir, l’importunait même et le pressait de manger davantage, car il maigrissait à vue d’œil, et il était clair qu’il lui fallait plus de nourriture. Mais lui, ferme dans son dessein, persévèra tout l’été dans cette abstinence excessive, et dans son ardeur à s’occuper de ses comédies ; il y travaillait chaque jour plusieurs heures, dans la crainte que la mort ne le surprît avant qu’il n’eût achevé de les perfectionner, ce qui ne l’empêcha pas de consacrer aussi, chaque jour, beaucoup de temps aux livres des autres, pour acquérir de nouvelles connaissances. Ainsi travaillant à se détruire avec des efforts d’autant plus désespérés qu’il se sentait défaillir, dégoûté de tout ce qui n’était pas l’étude, la seule douceur désormais permise à sa vie lasse et chancelante, il arriva au 3 octobre. Ce jour-là, s’étant levé en apparence mieux portant et plus gai qu’il n’avait coutume depuis long-temps, il sortit après son étude habituelle du matin, pour se promener en phaéton. Mais il avait à peine fait quelque pas, qu’il se sentit pris d’un froid extrême, et voulant, pour le chasser, se réchauffer, descendre et marcher un peu, il en fut empêché par des douleurs d’entrailles. Il rentra avec un accès de fièvre qui dura quelques heures, et baissa sur le soir. Quoiqu’il fût d’abord tourmenté d’une envie de vomir, il passa la nuit sans trop grandes douleurs, et le lendemain, non seulement il s’habilla, mais il sortit de son appartement, et descendit à la salle à manger pour dîner ; cependant il ne put manger ce jour-là, et il en passa une grande partie à dormir. Il eut ensuite une nuit agitée. Le 5 au matin, après s’être rasé, il voulait sortir pour prendre l’air ; mais la pluie ne le permit pas. Le soir, selon sa coutume, il but son chocolat, et le trouva bon. Mais dans la nuit du 5 au 6, il fut repris de très-vives douleurs d’entrailles. Le docteur ordonna des sinapismes aux pieds ; mais au moment où ils commençaient à opérer, le malade s’en débarrassa, dans la crainte que la plaie venant à se former, il ne fût pendant plusieurs jours empêché de marcher. Le soir, il paraissait mieux, et ne voulut pas se mettre au lit, ne croyant pas pouvoir le supporter. Dans la matinée du 7, son médecin ordinaire fit appeler un de ses confrères en consultation, et ce dernier ordonna des bains, et des vésicatoires aux jambes. Mais le malade n’en voulut pas non plus, toujours dans la crainte de ne pouvoir marcher. On lui fit prendre de l’opium qui calma les douleurs, et lui fit passer une nuit assez tranquille. Toutefois il ne se mit pas encore au lit ; ce repos que lui donnait l’opium n’était pas sans quelque mélange d’hallucinations importunes ; il avait la tête pesante, et quoique éveillé, il retrouvait comme en songe le souvenir des choses passées le plus vivement empreintes dans son esprit. Il se rappelait alors ses études et ses travaux de trente années, et ce qui l’étonnait davantage, un bon nombre de vers grecs du commencement d’Hésiode, qu’il n’avait lus qu’une fois, lui revenaient à la mémoire... Vous étiez assise près de lui, madame la comtesse, et c’est à vous qu’il le disait. Toutefois il ne semblait pas croire que la mort avec laquelle il s’était depuis long-temps familiarisé, le menaçât alors de si près. Du moins,madame, il ne vous en témoigna rien, quoique vous ne l’ayez quitté que le matin, à six heures, lorsqu’il s’obstina, contre l’avis des médecins, à prendre de l’huile et de la magnésie. Ce remède ne pouvait que lui nuire et lui embarrasser les intestins. En effet, sur les huit heures, on s’aperçut qu’il était en danger, et quand on vous rappela près de lui, madame, vous le trouvâtes qui respirait avec peine et à demi suffoqué. Néanmoins, s’étant levé de sa chaise, il eut encore la force de s’approcher du lit et de s’y appuyer ; un moment après sa vue s’obscurcit, ses yeux se fermèrent, et il expira. On n’avait négligé ni les devoirs ni les consolations de la religion ; mais on ne croyait pas que le mal fît des progrès si rapides, ni qu’il fût nécessaire de se hâter, et le confesseur qu’on avait mandé n’arriva pas à temps. Toutefois nous ne pouvons douter que le comte ne fût prêt pour ce terrible passage, dont la pensée lui était si présente, que très-souvent il y revenait dans ses discours. C’est ainsi que le samedi 8 octobre 1803, au matin, ce grand homme nous fut enlevé, ayant à peine dépassé la moitié de la cinquante-cinquième année de son âge.

...Il a été enseveli où le furent avant lui tant de personnes célèbres, à Sainte-Croix, près de l’autel du Saint-Esprit, sous une simple pierre, en attendant le mausolée digne de tous deux que lui fait élever Mme la comtesse d’Albany, non loin de Michel-Ange. Déjà Canovay a mis la main, et l’œuvre d’un si grand sculpteur ne peut être qu’une œuvre grande. J’ai essayé d’exprimer dans les sonnets qu’on va lire les sentimens que j’ai apportés sur la tombe de notre ami :
I.

« Ô cœur, encore palpitant de ta blessure, yeux désireux de voir, mais dont le regard est depuis long-temps noyé de larmes, voici le marbre que vous cherchez et les simples caractères où cependant se cache une grande gloire.

» Ici repose Alfieri. Hélas !.....quel grand homme ! que son amitié me fut douce ! que de foi j’avais mise en lui ! Quel chant funèbre j’espérais de lui, lorsque viendrait le jour où, avant lui, je reposerais dans la tombe !

» Moi, vieux, épuisé, désormais sans voix sur le Pinde, où, peu connu, et des derniers, j’osai, durant quelques jours, aspirer à la gloire,

» Moi, vieillard inutile, je survis à une telle douleur. Oh ! mort cruelle, qui m’as oublié pour frapper d’abord là où il y avait tant à regretter !


II.

» Elle est humble, elle est étroite la pierre qui tient maintenant ses os enfermés sous la terre, et qui, sur elle, porte son grand nom ; mais le Tibre enverra ici les beaux marbres que vainement on chercherait ailleurs.

» Et un monument sera élevé. De toutes parts on viendra l’admirer, avec plus de justice qu’on ne fait, sur les rives du Nil, les tombes fastueuses des rois de l’Egypte.

» Déjà j’entends bénir le ciseau du grand Canova, et son art, et vous aussi, ô princesse auguste, qui, pour cette œuvre, avez choisi cette main souveraine, afin que par vous fussent dignement honorés les restes de celui qui vous rapporta tout entier l’honneur de ses écrits ; et cependant vous pleurez comme si vous aviez trop peu fait encore pour votre gloire.


III.


» Là, dans l’âge futur, viendront en pieux pèlerins les plus nobles amans ; car les siècles craindront d’ensevelir dans l’ombre autant que les tragiques scènes d’Alfieri, ces chants plus humbles,

» Dans lesquels le monde apprendra, madame, vos rares qualités et les aventures de ce généreux amour, par où autrefois vous viviez dans une double vie, par où désormais ce n’est plus votre vie, c’est votre douleur qui se continue, et lui reste fidèle.

» Et quelqu’un dira : Laquelle entre les plus célèbres peut, à l’égal de celle-ci, marcher fière de l’amant passionné, du poète illustre, du poète sublime, qui lui consacra son génie ?

» Et quel esclave de l’amour posséda, espéra jamais un objet, non seulement plus accompli, mais doué d’un mérite plus éclatant et plus vrai ? »


Je pourrais dire plus encore pour montrer quel homme ce fut, et quelle perte nous avons faite, ainsi que l’Italie. Mais le respect et la pitié me commandent de retenir mes larmes, de peur d’en faire couler de plus douloureuses ; mieux vaut encore, madame, que je sèche les vôtres, en vous rappelant que, dans ses écrits immortels, son génie du moins nous est resté avec la vive image de sa grande âme, profondément empreinte à chaque page de ses œuvres. C’est ce qui doit encore affaiblir nos regrets, s’il n’a pu achever cette histoire de sa vie, dont la seconde partie n’est qu’une première esquisse écrite à la hâte, chargée de notes et de renvois ; d’où il suit qu’il est assez mal aisé d’y mettre chaque chose en son lieu et de la lire couramment.

Toutefois, il ne faut pas craindre que l’on veuille chercher le mot pour rire au style du comte Alfieri. Si j’ai hasardé ici une manière d’apologie, ce n’est pas la diction, c’est le fond des choses qui semblerait en avoir besoin. Alfieri, dans ses mémoires, s’est montré tel qu’il était ; et pour peu que l’on n’apporte à cette lecture aucune passion envieuse, on n’en rapportera jamais qu’une idée vraie de l’auteur. Mais en plus d’un endroit, l’âpreté dédaigneuse du ton pourra blesser quelques esprits. Si ce dédain ne se sentait dans aucun autre ouvrage d’Alfieri, il suffirait, comme je l’ai dit, et c’est ce que vous faites, madame la comtesse, de ne communiquer qu’à des amis sûrs ce manuscrit de ses mémoires. Mais puisque les sentimens qui sont de nature à lui aliéner beaucoup de gens ont déjà été remarqués de tout le monde dans les ouvrages qu’il a publiés, comme d’ailleurs l’éclat de sa gloire suffirait au besoin pour le rendre en butte au fiel amer de l’envie, et que ces papiers enfin, si bien gardés qu’on les suppose, peuvent tomber en des mains peu bienveillantes, il ne sera pas mal de répandre ici à l’avance un peu de contre-poison.

Je dis donc qu’il y a deux manières de mériter la louange : on peut être grand, on peut être irréprochable. De ces deux qualités, la dernière, dans ce misérable bas monde, est rarement l’apanage de la médiocrité même, et on ne l’exige pas de ce qui est grand. Or, c’est au grand que tendait toujours Alfieri, et parmi les plus nobles passions que l’amour de la gloire allumait dans ce grand cœur, il y avait deux choses qu’il ne séparait pas dans son culte, la patrie et la liberté civile. Il est vrai que dans une monarchie, le philosophe qui n’exerce aucun emploi est plus libre que le monarque lui-même ; je n’ai jamais, pour mon compte, désiré une autre liberté ni dédaigné les devoirs d’un sujet fidèle. Mais s’il plaît aux souverains de se faire appeler les maîtres de tous leurs sujets, faut-il s’étonner que l’un d’eux se mette en tête qu’il ne peut y avoir de liberté civile là où un seul a droit de vouloir ? C’était là l’illusion d’Alfieri ; il brûlait du désir de voir sa patrie libre, et cet amour passant de la partie au tout, se changeait en un violent amour de la liberté italienne, qui devait un jour, c’était son espoir, glorieusement renaître ; et alors ne voyant plus d’obstacle que dans l’ascendant de la France, il s’abandonnait contre les Français à une haine politique, dans laquelle il voyait le salut de l’Italie, si elle pouvait devenir universelle. Il voulait aussi, par là, se séparer de ces infâmes qui, après avoir paru comme lui animés d’un zèle ardent pour la liberté, avaient rendu sa cause odieuse par leurs abominables scélératesses. Pour qui juge sans passion, il est clair qu’il ne devait point parler d’une manière si générale, sans distinction des bons ou des méchans, et le philosophe de sang-froid ajoutera que rien n’est moins raisonnable que d’envelopper ainsi toute une nation dans sa haine. Mais il faut voir dans Alfîeri un amant passionné, qui ne saurait être juste envers les adversaires de son idole, un Démosthènes italien, qui n’a que des paroles enflammées pour opposer aux forces supérieures des Macédoniens. Ce n’est pas là une apologie, et je ne sais même pas s’il en a besoin pour conserver ce nom de grand. Je ne demande qu’un peu d’indulgence pour des écarts qui prennent leur source dans l’excès d’un sentiment aussi recommandable que peut l’être l’amour de la patrie.

Je vous prie, madame la comtesse, de faire de cette lettre tel usage qu’il vous plaira, d’y voir au moins un témoignage de ma bonne volonté, d’agréer, avec votre bienveillance ordinaire, le respect avec lequel j’ai l’honneur d’être,

Votre très-humble serviteur, de tout mon cœur,

Thomaso Valperga-Caluso.

Florence, 21 juillet 1801.

FIN.



  1. On a cru pouvoir se dispenser de rapporter ici l’original de ce distique grec, dont voici la traduction, un peu différente toutefois de celle qu’Alfieri lui-même en a donnée en Italien :
    « Alfieri, en se créant lui-même chevalier d’Homère,
    « À inventé un ordre plus divin que ceux des rois. »
    (Note du Traducteur.)