Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Troisième époque - Jeunesse

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Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 87-205).





TROISIÈME ÉPOQUE



JEUNESSE.
Elle embrasse environ dix années de voyages et de dérèglemens.





CHAPITRE PREMIER.

Premier voyage. — Milan. — Florence. — Rome.


1766. Le 4 octobre 1766, dans la matinée, avec ce transport inexprimable que l’on me connaît, après avoir passé toute la nuit à m’égarer en pensées folles, sans pouvoir un moment fermer l’œil, je partis pour ce voyage tant désiré. Nous étions dans la Voiture, les quatre maîtres que vous savez ; venait ensuite une calèche, où étaient deux domestiques; deux autres occupaient le siège de notre voiture, et mon valet de chambre était à cheval en courrier. Mais ce n’était plus ce petit vieillard qui m’avait été donné trois ans auparavant, en manière de précepteur ; celui-là, je l’avais laissé à Turin. Ce nouveau valet de chambre dont je parle était un certain François Élie, qui avait demeuré une vingtaine d’années auprès de mon oncle, et qui, depuis sa mort, en Sardaigne, était passé à mon service. Il avait déjà voyagé, avec le susdit oncle, en France, en Angleterre, en Hollande, deux fois en Sardaigne. C’était un homme d’une rare intelligence, d’une activité peu commune, et qui, valant à lui seul mieux que nos quatre autres serviteurs pris en masse, sera désormais le véritable protagoniste dans la comédie de ce voyage. Il en fut immédiatement le seul et vrai pilote, attendu notre incapacité absolue à nous autres huit, jeunes garçons ou vieux enfans.

Notre première station fut à Milan, où nous restâmes environ quinze jours. Pour moi, qui avais déjà vu Gènes deux ans auparavant, et qui étais accoutumé à la magnifique position de Turin, celle de Milan ne devait et ne pouvait me plaire en rien. Les merveilles qu’il pouvait y avoir à visiter, je ne les vis point, ou je les vis mal, au pas de course, en homme fort ignorant, et qui n’avait de goût pour aucun art utile ou agréable. Je me rappelle entre autres qu’à la bibliothèque Ambroisienne, le bibliothécaire m’ayant mis entre les mains je ne sais plus quel manuscrit autographe de Pétrarque, moi, en vrai barbare, en digne Allobroge que j’étais, je le jetai là, en disant que je n’avais qu’en faire. Je crois bien que dans le fond du cœur j’avais contre ce Pétrarque un reste de rancune. Quelques années auparavant, pendant que je faisais ma philosophie, Pétrarque m’étant tombé entre les mains, je l’avais ouvert, au hasard, par le milieu, au commencement et à la fin ; et, en ayant lu ou épelé tout au plus quelques vers, je n’y avais rien compris ni pu saisir aucun sens ; aussi l’avais-je condamné, faisant chorus en ceci avec les Français et avec tout le peuple des ignorans présomptueux ; et le tenant pour un parfait ennuyeux, grand diseur de subtilités et de fadeurs, on ne s’étonnera plus que j’accueillisse si bien ses inappréciables manuscrits.

Au reste, comme, en partant pour ce voyage d’une année, je n’avais pris avec moi d’autres livres que quelques voyages d’Italie, et tous en français, je faisais chaque jour de nouveaux progrès vers la perfection de cette barbarie où j’étais déjà si fort avancé. Avec mes compagnons de voyage, la conversation avait toujours lieu en français, et dans quelques maisons de Milan où j’allais avec eux, c’était toujours aussi le français que l’on parlait. Ainsi ces ombres d’idées que j’arrangeais dans ma pauvre cervelle n’étaient jamais vêtues que de haillons français ; si j’écrivais quelque lambeau de lettre, c’était aussi en français, et quand je voulais recueillir quelques ridicules souvenirs de mon voyage, c’était encore du français que je barbouillais, et le tout fort mal, n’ayant appris que du hasard cette langue travestie. Si jamais j’en avais su la plus petite règle, je n’avais garde de m’en souvenir ; mais l’italien, je le savais beaucoup moins encore : j’expiais ainsi le malheur d’être né dans un pays amphibie, et la belle éducation que j’y avais reçue.

Après un séjour d’environ deux semaines, nous partîmes de Milan. Les sots mémoires que j’écrivais alors sur mes voyages furent bientôt après corrigés de ma propre main et par le feu, comme ils le méritaient ; je ne veux pas les recommencer ici, et perdre du temps à détailler, plus que de raison, ces voyages d’un enfant. Les pays, d’ailleurs, sont assez connus. Je ne dirai donc rien, ou fort peu de chose, des différentes villes que je visitai en Vandale, étranger aux beaux-arts, et ne parlerai que de moi, puisque, après tout, c’est là le malheureux sujet que j’ai entrepris de traiter dans cet ouvrage.

Peu de jours nous suffirent pour nous rendre à Bologne, en passant par Plaisance, Parme et Modène. Nous ne nous arrêtâmes à Parme qu’un seul jour, et à Modène quelques heures, toujours pour ne rien voir, selon l’ordinaire, ou fort vite et très-mal ce qui méritait d’être vu. Le plus grand plaisir, et même le seul que je goûtasse dans ce voyage, c’était de me retrouver courant la poste sur les grandes routes, et de faire le plus de chemin que je pouvais à cheval, en courrier. Bologne, avec ses portiques et ses cloîtres, ne m’enchanta pas ; pour ses tableaux, je n’y entendais rien. Sans cesse talonné par je ne sais quel besoin de changer de place, j’étais pour notre antique précepteur un perpétuel aiguillon qui toujours le pressait de se remettre en route. Nous arrivâmes à Florence à la fin d’octobre, et ce fut, depuis le départ de Turin, la première ville qui me plut par sa position ; mais elle me plut moins que Gènes, que j’avais vue deux ans auparavant. Nous nous y arrêtâmes un mois ; et là aussi, poussé par la renommée du lieu, je commençai à visiter, tant bien que mal, la galerie, le palais Pitti et différentes églises, mais le tout avec grand ennui et sans aucun sentiment du beau, surtout en peinture, mes yeux étant insensibles au mérite de la couleur. Si j’avais pu avoir du goût pour quelque chose, la sculpture m’eût tenté davantage, plutôt encore l’architecture : c’était peut-être une réminiscence de mon excellent oncle, l’architecte. Le tombeau de Michel-Ange, à Sainte-Croix, fut du petit nombre des choses qui m’arrêtèrent, et je fis quelque réflexion sur la mémoire de ce grand homme. Je sentis profondément, dès lors, qu’il n’y avait de vraiment grand parmi les hommes que ceux (combien sont-ils ?) qui laissaient après eux une œuvre durable de leurs mains. Mais cette réflexion isolée, au milieu de l’immense dissipation d’esprit dans laquelle je vivais continuellement, était tout juste, comme on dit, une goutte d’eau dans la mer. Parmi tant d’écarts de jeunesse, dont j’aurai éternellement à rougir, je ne dois pas, certes, compter comme la moindre de mes sottises celle d’avoir voulu, dans le peu de temps que je restai à Florence, me faire enseigner la langue anglaise par un méchant maître anglais qui s’y trouvait, au lieu d’apprendre aux leçons vivantes des bienheureux Toscans à m’exprimer du moins sans barbarie dans leur idiome divin, que j’estropiais en le balbutiant, chaque fois que j’étais obligé d’y recourir. Aussi évitais-je de le parler le plus qu’il m’était possible. Mais si la honte de l’ignorer pouvait sur moi quelque chose, elle pouvait bien moins encore assurément que la paresse de l’apprendre. Je n’avais pas laissé néanmoins de purger ma prononciation de notre horrible U lombard, ou français, qui m’avait toujours grandement déplu pour sa maigre articulation, et pour cette petite moue que font les lèvres en le prononçant, ce qui les fait terriblement ressembler alors à la ridicule grimace des singes lorsqu’ils veulent parler. Et maintenant encore, quoique depuis cinq ou six ans que je suis en France j’aie les oreilles assez remplies et rebattues de cet U, il ne manque jamais de me faire rire chaque fois que j’y prends garde, surtout lorsqu’au théâtre où l’on déclame, et même dans les salons où l’on ne déclame guère moins, ces petites lèvres contractées qui ont toujours l’air de souffler un potage bouillant, laissent entre autres échapper le mot nature.

Perdant ainsi mon temps à Florence à voir peu de chose, à ne rien apprendre, et bientôt à m’y ennuyer, je donnai encore une fois de l’éperon à notre vieux Mentor, et le 1er décembre nous prîmes le chemin de Lucques, en passant par Prato et par Pistoia. Un jour à Lucques me parut un siècle ; aussitôt nous voilà sur la route de Pise. Un jour à Pise, quoique le Campo-Santo m’eût fort touché, ne laissa pas de me paraître long, et de Pise vite à Livourne. Cette ville me plut beaucoup, et parce qu’elle ressemblait un peu à Turin, et parce que la mer était là, la mer, dont je ne pouvais jamais me rassasier. Notre séjour à Livourne fut de huit ou dix jours, et toujours j’allais comme un barbare, balbutiant mon anglais, et l’oreille fermée au Toscan. Lorsque depuis j’ai voulu chercher la raison d’une si sotte préférence, j’ai vu qu’un sentiment particulier de faux amour-propre m’y poussait à mon insu. J’avais, pendant plus de deux ans, vécu avec des Anglais, j’entendais exalter en tous lieux la puissance et la richesse de l’Angleterre, j’avais devant les yeux sa grande influence politique ; d’un autre côté, je voyais l’Italie entière morte, les Italiens divisés, affaiblis, avilis, esclaves ; et, honteux d’être Italien et de le paraître, je ne voulais rien de commun entre eux et moi.

Nous allâmes de Livourne à Sienne. Quoique cette dernière ville me plût médiocrement en elle-même, telle est cependant la puissance du beau et du vrai, que je sentis là comme un vif rayon qui tout-à-coup éclairait mon intelligence, et en même temps un charme irrésistible qui s’emparait de mes oreilles et de mon cœur, en entendant les personnes de la condition la plus humble parler d’une manière si suave et si élégante, avec tant de justesse et de précision. Toutefois je ne m’arrêtai qu’un jour dans cette ville. Le temps de ma conversion littéraire et politique était encore bien loin : j’avais besoin de sortir d’Italie et d’en rester éloigné long-temps pour connaître et apprécier les Italiens. Je partis donc pour Rome avec une palpitation de cœur presque continuelle, dormant fort peu la nuit, et tout le jour ruminant en moi-même Saint-Pierre, le Colysée, le-Panthéon, toutes les merveilles que j’avais tant ouï célébrer. Je laissais encore mon imagination s’égarer à loisir sur divers points illustrés par l’histoire romaine, qui, bien que mal apprise et sans ordre, m’était suffisamment connue et présente dans son ensemble : c’était en effet la seule histoire dont j’eusse consenti à apprendre quelque chose dans ma première jeunesse.

Enfin, un certain jour de décembre 1766, je vis cette Porte du Peuple, après laquelle je soupirais. Depuis Viterbe, la misère et la nudité du pays m’avaient fort mal disposé ; mais cette superbe entrée me rendit mon courage, et enchanta mes regards. A peine étions-nous descendus à la place d’Espagne, où nous devions loger, que mes trois beaux jeunes gens, laissant leur précepteur se reposer, se mettent à courir tout le reste du jour pour visiter à la hâte, entre autres choses, le Panthéon. Mes compagnons se montraient en somme plus émerveillés de ces chefs-d'œuvre que je ne l’étais. Quelques années plus tard, ayant vu leurs pays, j’ai compris aisément pourquoi leur enthousiasme l’emportait si fort sur le mien. Nous ne demeurâmes cette fois à Rome que huit jours, pendant lesquels nous ne fîmes que courir pour apaiser cette première ardeur de notre impatiente curiosité. Pour moi, j’aimais beaucoup mieux retourner à Saint-Pierre jusqu’à deux fois le jour que de voir des objets nouveaux. Et je dois remarquer ici que cette éclatante réunion de choses sublimes me frappa moins au premier abord que je ne l’aurais cru et désiré ; mais ensuite mon admiration allait toujours croissant : il y a plus, je n’ai même connu et véritablement apprécié toute la grandeur de ces monumens que long-temps après, lorsque, fatigué de la pauvre magnificence que j’avais trouvée au-delà des monts, je revins à Rome, et y séjournai des années.






CHAPITRE II.

Suite des voyages. — Je me délivre aussi du gouverneur.


Cependant l’hiver approchait et nous pressait, et plus vivement encore je pressais, moi, notre indolent précepteur de nous mener à Naples, où il avait été convenu que l’on passerait tout le carnaval. Nous partîmes donc avec les voiturins, parce que, d’une part, la route de Rome à Naples n’était presque point praticable alors,et que, de l’autre, Elie, mon valet de chambre, étant tombé, à Radicofani, sous son bidet de poste, et s’étant cassé un bras, nous l’avions recueilli dans notre voiture, où il avait eu horriblement à souffrir des cahots, en venant ainsi jusqu’à Rome. Il montra, dans cette occasion, avec beaucoup de courage et de présence d’esprit, une véritable force d’ame ; car il se releva lui-même, et, prenant son cheval par la bride, il se traîna seul et à pied jusqu’à Radicofani qui était encore à plus d’un mille. Là, ayant fait chercher un chirurgien, en l’attendant, il fit ouvrir la manche de son habit, visita lui-même son bras, et, le voyant cassé, il se fit tenir solidement la main de ce bras, en étendant le bras lui-même autant qu’il lui fut possible, et avec son autre main, qui était la droite, il le remit si parfaitement, que le chirurgien, étant survenu presque au moment où nous-mêmes nous arrivions avec la voiture, trouva le bras assez artistement réduit pour ne pas y toucher davantage, et se contenta de le bander aussitôt ; et en moins d’une heure nous repartîmes, après avoir établi dans la voiture le malheureux blessé, qui sous un visage calme et ferme cachait de cruelles souffrances. A Aqua-Pendente, le timon de notre voiture se trouva rompu, et nous voilà tous fort embarrassés. Tous, c’est-à-dire nous, les jeunes gens, le vieux précepteur, et les quatre autres sots qui nous servaient ; car pour Élie, avec son bras attaché au col, trois heures après sa chute, il se donnait plus de mouvement et s’employait plus efficacement que nous tous à réparer le timon ; et il dirigea si bien cette réparation provisoire, qu’en moins de deux autres heures on se remit en route, et le timon malade nous porta sans autre accident jusqu’à Rome.

J’ai raconté avec complaisance cet épisode de mon voyage, parce qu’il peint un homme doué de plus de courage et de présence d’esprit qu’on eût dû l’attendre de sa modeste condition, et, en général, rien ne me plaît comme d’avoir à admirer et à louer de ces vertus simples et naturelles. Elles doivent nous faire gémir sur les mauvais gouvernemens qui n’en tiennent compte, ou qui les craignent et les étouffent.

Nous arrivâmes à Naples le second jour des fêtes de Noël : on pouvait se croire au printemps. L’entrée de Capo di China, par les Études et la rue de Tolède, me présenta cette ville comme la plus riante et la plus peuplée que j’eusse encore vue jusque là, et demeurera toujours présente à ma mémoire. Plus tard, ce fut autre chose, lorsqu’il fallut aller nous loger à une espèce de cabaret, dans le plus obscur et le plus sale cul-de-sac de la ville. Et il le fallait bien, toutes les hôtelleries un peu propres étaient remplies d’étrangers. Cette contrariété répandit de la tristesse sur mon séjour à Naples, car le lieu que j’habite, joyeux ou non, a toujours eu sur mon faible cerveau une irrésistible influence jusque dans l’âge le plus avancé.

Dès les premiers jours, notre ministre me présenta dans plusieurs maisons ; et soit à cause des spectacles publics, soit pour le nombre des fêtes particulières et la variété des amusemens, le carnaval me parut plus brillant et plus agréable qu’aucun de ceux que j’eusse encore vus à Turin. Et cependant, au milieu de ce tourbillon nouveau et continuel, entièrement libre de ma personne, avec ma fortune, mes dix-huit ans et une figure avenante, je trouvais au fond de toutes ces choses la satiété, l’ennui, la douleur. Mon plaisir le plus vif, c’était la musique des bouffes au théâtre nouveau ; mais toujours cette mélodie, si délicate qu’elle fût, me laissait dans l’ame un long et triste murmure de mélancolie ; et alors s’éveillaient en moi, par milliers, les idées les plus sombres et les plus funestes. J’y trouvais un plaisir amer, et j’allais m’en nourrir solitairement sur les plages retentissantes de Chiaja et de Portici. J’avais fait connaissance avec quelques jeunes seigneurs de Naples, mais sans me lier avec eux ; mon caractère assez sauvage ne me permettait pas de rechercher les autres, et cette sauvagerie, vivement empreinte sur mon visage, empêchait les autres de me rechercher à leur tour. Il en était de même avec les femmes : je me sentais beaucoup de penchant pour elles, mais je ne trouvais de charme qu’à celles qui étaient modestes, sans pouvoir jamais plaire qu’à celles qui ne l’étaient point ; toujours mon cœur restait vide. En outre, possédé du désir de voyager au-delà des monts, j’évitais avec soin de me laisser surprendre dans quelque lien d’amour. Aussi, pendant ce premier voyage, je ne donnai dans aucun piège. Tout le jour, je courais dans ces petits cabriolets si divertissans, pour voir les merveilles qui étaient à quelque distance ; pour les voir, non, je n’en étais aucunement curieux, et d’ailleurs je n’y entendais rien, mais pour le plaisir de la route. Je n’étais jamais las d’aller, mais dès que je m’arrêtais, aussitôt je souffrais.

Lorsque je fus présenté à la cour, quoique le roi Ferdinand IV n’eût alors que quinze ou seize ans, je lui trouvai néanmoins une très-grande ressemblance de tenue avec les trois autres souverains que j’avais vus jusque là : c’étaient mon excellent roi Charles-Emmanuel, déjà vieillissant, le duc de Modène, gouverneur de Milan, et le grand duc de Toscane, Léopold, fort jeune aussi ; d’où je conclus fort bien, depuis lors, que tous les princes n’avaient entre eux qu’un seul visage, et que toutes les cours n’étaient qu’une même antichambre. Pendant mon séjour à Naples, j’eus recours une seconde fois à la ruse ; ce fut pour obtenir de la cour de Turin, par l’entremise de notre ministre de Sardaigne, la permission de quitter mon gouverneur, et de continuer seul mon voyage. Je vivais avec ces jeunes gens en parfaite intelligence, et le précepteur ne me causait jamais non plus qu’à eux le moindre déplaisir. Toutefois, comme de ville en ville on avait besoin de s’entendre pour le logis, et de se mouvoir de concert, et que le bonhomme était toujours irrésolu, changeant et temporiseur, cette dépendance me blessait. Il fallut donc me résoudre à prier le ministre d’écrire en ma faveur à Turin, pour y témoigner de ma bonne conduite, et assurer que j’étais parfaitement en état de me diriger moi-même et de voyager seul. La chose réussit à ma grande satisfaction, et j’en contractai une vive reconnaissance envers le ministre, qui, de son côté, m’ayant pris en affection, fut le premier qui me mit dans la tête de me livrer désormais à l’étude de la politique, pour entrer dans la carrière diplomatique. La proposition me plut fort, et il me parut alors que, de toutes les servitudes, c’était la moins servile. Je tournai donc ma pensée de ce côté, sans pour cela commencer aucune étude. Renfermant mon désir en moimême, je ne le communiquai à qui que ce fût ; en attendant, je me bornai à tenir en toute occasion une conduite régulière et décente, peut-être au-dessus de mon âge. Mais en ceci mon naturel me servait mieux encore que ma volonté. J’ai toujours eu de la gravité dans mes mœurs et dans mes manières, sans hypocrisie toutefois, mettant de l’ordre, je le dirais volontiers, dans le désordre même, et n’ayant presque jamais failli qu’à bon escient.

En attendant, je vivais en tout et partout inconnu à moi-même, ne me croyant aucune capacité pour quoi que ce fût au monde, ne me sentant de vocation décidée que pour cette mélancolie continuelle, ne goûtant ni paix ni repos, et ne sachant jamais bien ce que je désirais : j’obéissais aveuglément à ma nature sans la connaître ni l’étudier en rien. Plusieurs années après seulement je m’aperçus que mon malheur ne venait que du besoin, ou, pour mieux dire, de la nécessité de sentir en même temps mon cœur occupé d’un noble amour, et ma pensée d’une œuvre élevée ; chaque fois que l’une de ces deux choses m’a fait défaut, je suis resté incapable de l’autre, dégoûté, ennuyé et tourmenté au-delà de toute expression.

Cependant, pour faire l’essai de ma nouvelle et pleine indépendance, le carnaval à peine fini, je voulus absolument m’en aller seul à Rome, attendu que notre vieux mentor, sous prétexte qu’il attendait des lettres de Flandre, ne fixait encore aucune époque pour le départ de ses pupilles. Moi, impatient de quitter Naples et de revoir Rome, ou, s’il faut dire la vérité, très-impatient de me voir seul et mon maître sur la grande route, à plus de trois cents milles de ma prison natale, je ne voulus pas différer davantage, et je pris congé de mes compagnons : en quoi je fis bien, car ils finirent par passer à Naples tout le mois d’avril, et n’eurent plus assez de temps pour se retrouver à Venise pendant l’Ascension, dont la célébration était alors ce qui m’y attirait vivement.






CHAPITRE III.

Suite des voyages. — Mon premier trait d’avarice.


Arrivé à Rome, où m’avait précédé mon fidèle Élie, j’allai occuper au pied de la Trinité dei monti un petit appartement très-gai et très-propre, qui me consola de la saleté de celui de Naples. Du reste, même dissipation, même ennui, même mélancolie, même fureur de me remettre en route ; et, ce qu’il y avait de pis, toujours même ignorance des choses qu’il y a le plus de honte à ignorer ; enfin une insensibilité de jour en jour plus profonde pour toutes les belles et grandes choses qui abondent dans Rome. Je me bornais à quatre ou cinq des principales, que sans cesse je retournais voir. Chaque jour j’allais chez le comte de Rivera, ministre de Sardaigne, très-digne vieillard, qui, quoique sourd, ne m'ennuyait jamais, et me donnait des conseils excellens. Il m’arriva un jour de trouver chez lui, sur une table, un très-beau Virgile in-folio, ouvert au sixième livre de l’Énéide. Le bon vieillard, m’ayant vu entrer, me fit signe d’approcher, et se mit à déclamer avec enthousiasme ces vers magnifiques sur Marcellus, qui sont si renommés et que tout le monde a retenus ; mais moi, qui ne les entendais presque plus, quoique je les eusse expliqués, traduits et appris par cœur, six ans peut-être auparavant, je rougis jusqu’au fond de l’ame, et en demeurai si fort affecté, que pendant plusieurs jours je ruminai ma honte en moi-même, et ne retournai plus chez le comte. Mais la rouille qui dévorait mon intelligence devenait si épaisse, et chaque jour l’augmentait à tel point, que, pour l’en arracher, il eût fallu un scalpel plus tranchant qu’un déplaisir passager. Aussi s’en alla-t-elle, cette sainte honte, sans laisser en moi aucune trace, et je n’en lus pas plus Virgile, ni aucun autre bon livre, en quelque langue que ce fût, durant plusieurs années qui passèrent comme celle-ci.

Pendant mon second séjour à Rome, je fus présenté au pape, qui était alors Clément XIII, un beau vieillard, plein d’une vénérable majesté, qui, s’augmentant de la magnificence du palais de Monte-Cavallo, fit sur moi une telle impression, que je n’éprouvai aucune répugnance à me prosterner, et à baiser sa mule selon l’usage. J’avais pourtant lu l’histoire ecclésiastique, et je savais au juste ce que valait la mule d’un pape. J’usai alors du crédit de ce cher comte de Rivera pour faire, réussir ma troisième intrigue auprès de la cour paternelle de Turin. Elle avait pour bu de m’obtenir la permission de voyager encore une année, que je consacrerais à visiter la France, l’Angleterre et la Hollande, noms qui sonnaient merveilles et plaisirs aux oreilles de ma jeunesse inexpérimentée. Ce dernier manège eut le succès des autres. Cette année de plus obtenue, je me vis pendant tout le cours de 1768, ou à peu près, en pleine liberté, avec la certitude dé pouvoir courir le monde. Mais survint alors une petite difficulté qui m’attrista long-temps. Mon curateur, avec qui je n’étais jamais entré en compte, et qui avait toujours évité de me laisser voir clairement ce que j’avais de revenus, ne s’expliquant jamais qu’en termes vagues et ambigus, et tantôt m’accordant de l’argent, tantôt m’en refusant, m’écrivit, à propos de la permission que je venais d’obtenir, que, pour cette seconde année, il m’ouvrirait un crédit de 1,500 sequins : il ne m’en avait donné que 1,200 pour mon premier voyage. Cette déclaration de sa part m’effraya beaucoup, sans toutefois me décourager. Comme j’avais toujours ouï dire que tout était fort cher au-delà des monts, il me semblait très-dur de m’y trouver au dépourvu, et de me voir contraint à y faire une si pauvre figure. D’un autre côté, je ne pouvais trop me risquer à écrire de ma bonne encre à mon avare de curateur : c’était la véritable manière de me le mettre à dos. Certes il n’eût pas manqué de faire sonner bien haut à mes oreilles ce mot terrible, le Roi, que l’on fourre toujours à Turin, et parmi la noblesse, dans le plus secret mystère des affaires domestiques. Il lui eût été très-facile de me donner pour un dissipateur, un débauché, et de me faire alors rappeler aussitôt dans le royaume.

Aussi je me gardai fort de chercher noise à mon curateur ; mais je pris avec moi-même la résolution d’épargner tout ce que je pourrais, dans ce premier voyage, sur les 1,200 sequins qui m’avaient été assignés, pour en accroître d’autant les 1,500 que j’aurais à recevoir, et qui me semblaient si peu de chose pour une année de voyage au-delà des monts. Alors, pour la première fois, d’une dépense convenable et même large, pour mieux dire, me réduisant à une mesquine existence, j’éprouvai un douloureux accès de sordide avarice. Je le portai même si loin, que non seulement je n’allais plus visiter aucune des curiosités de Rome, pour n’avoir pas d’étrennes à donner, mais que, renvoyant toujours au lendemain mon fidèle et cher Élie, j’en vins à lui refuser son salaire et de quoi se nourrir. L’honnête garçon me déclara que j’allais le forcer, pour vivre, à me voler ses gages ; alors je le payai ; mais de mauvaise grâce.

Ainsi rapetissé d’esprit et de cœur, vers les premiers jours de mai, je pris la route de Venise, et ma lésinerie me fit préférer les voiturins, malgré mon aversion pour la lenteur de leurs mules. Telle était cependant la différence de prix entre la poste et cette voiture, que je m’y résignai, et partis en jurant. Je laissais Êlie dans la calèche avec un domestique, et m’en allais chevauchant sur un maigre bidet qui trébuchait tous les trois pas. Ainsi donc je faisais à pied la plus grande partie du chemin, en comptant à voix basse et sur mes dix doigts ce que me coûteraient ces dix ou douze jours de voyage ; combien un mois de séjour à Venise ; ce que j’aurais épargné à mon départ d’Italie ; combien ceci et combien cela ; et j’usais mon cœur et ma tête à ces misérables calculs.

J’avais fait marché avec le voiturin jusqu’à Bologne, en passant par Lorette ; mais j’arrivai à Lorette si ennuyé et l’ame si rétrécie, que je ne pus tenir plus long-temps à l’avarice et aux mules, et je renonçai tout-à-çoup à cette allure mortelle. La glace de mon avarice naissante ne put résister à l’impétueuse ardeur de mon caractère, et tomba devant l’impatience de la jeunesse. Je fis rondement une côte mal taillée, et, payant au voiturin à peu près tout ce qui avait été convenu pour le voyage de Rome à Bologne, je le plantai là au milieu de Lorette, et m’en allai par la poste, heureux de m’être reconquis tout entier. De ce moment, l’avarice se convertit chez moi en un ordre sévère, mais sans lésinerie.

Si Bologne ne m’avait guère plu en allant, au retour elle me plut peut-être moins encore. Lorette ne m’inspira aucun mouvement de dévotion, et ne soupirant qu’après Venise, dont j’avais ouï conter tant de merveilles depuis mon enfance, je m’arrêtai tout au plus un jour à Bologne, et continuai par Ferrare. Je sortis de cette ville sans me souvenir qu’elle avait vu naître et mourir ce divin Arioste, dont j’avais eu tant de plaisir à lire en partie le poème, et dont les vers étaient les premiers, les premiers entre tous, qui fussent tombés entre mes mains. Mais ma pauvre intelligence dormait alors ensevelie dans le plus honteux sommeil, et se rouillait chaque jour davantage pour tout ce qui était des belles lettres. Quant à la science du monde et des hommes, chaque jour aussi, sans m’en apercevoir, j’y devenais, plus habile, grâce au grand nombre et à la variété de tableaux de mœurs qui venaient journellement s’offrir à mes yeux et à ma réflexion.

Au pont de Lagoscuro je pris le courrier de Venise : c’est une barque, où je me trouvai en compagnie de quelques danseuses de théâtre, dont une était fort belle. Mais cette rencontre ne m’allégea nullement l’ennui du passage, qui dura deux jours et une nuit jusqu’à Chiazza : ces nymphes faisaient les Suzannes, et je n’ai jamais pu supporter la vertu de contrebande.

Me voici enfin à Venise. Pendant les premiers jours, la nouveauté du site me remplit d’admiration et de contentement. Il n’était pas jusqu’au jargon des habitans que je n’écoutasse avec plaisir ; peut-être parce que les comédies de Goldoni y avaient, dès l’enfance, accoutumé mon oreille ; et en effet ce dialecte a de la grâce, il ne lui manque que la majesté. La foule des étrangers, le grand nombre des théâtres, la variété des divertissemens et des fêtes qui, outre celles que l’on célèbre à toutes les foires de l’Ascension, se donnaient, cette année, en l’honneur du duc de Wittenberg, et, entre autres, cette magnifique course des barques, me retinrent à Venise jusqu’au milieu de juin ; mais je ne m’en divertis pas davantage. Ma mélancolie accoutumée, l’ennui, le besoin de changer de place, recommençaient à me pénétrer de leurs cruelles morsures, aussitôt que l’habitude des objets m’avait rendu moins sensible à leur nouveauté. Je passai plusieurs jours à Venise, complètement seul, sans sortir de chez moi, et sans faire autre chose que me tenir à la fenêtre, d’où j’adressais de petits signes ou même quelques mots à une jeune dame qui demeurait en face de moi, et le reste de ces jours qui ne finissaient pas je le passais à sommeiller, à ruminer, quoi ? je ne saurais le dire, ou plus souvent encore à pleurer de je ne sais quoi, sans pouvoir jamais trouver le repos, sans chercher ni soupçonner même ce qui me l’ôtait ou me le troublait. Plusieurs années après, en m’observant un peu mieux, j’ai vu que c’était un accès périodique qui me reprenait chaque année au printemps, quelquefois en avril, souvent même dans tout le courant de juin. Le mal durait et se faisait sentir plus ou moins, suivant que le cœur et l’esprit étaient alors plus ou moins vides ou oisifs. J’ai observé également depuis, en comparant mon esprit avec un excellent baromètre, que je me trouvais avoir plus ou moins de gêne et de facilité pour composer, selon que l’air était plus ou moins lourd. Stupidité complète pendant les grands vents de l’équinoxe et des solstices ; vers le soir, infiniment moins de pénétration que le matin ; enfin beaucoup plus d’imagination, d’enthousiasme et de promptitude à concevoir, au cœur de l’hiver et sous le feu de l’été, que pendant les saisons intermédiaires. Cette matérialité de ma nature, qui d’ailleurs se retrouve plus ou moins, je crois, chez tous les hommes dont la fibre est délicate, a singulièrement rabattu et anéanti en moi l’orgueil qu’aurait pu me donner ce que j’ai voulu faire de bien, comme aussi elle m’a soulagé en grande partie de la honte d’avoir fait si mal, surtout en poésie. Je me suis pleinement convaincu qu’à certaines époques données il n’est pas, pour ainsi dire, en mon pouvoir de faire autrement.





CHAPITRE IV.

Fin du voyage d’Italie. — Mon premier voyage à Paris.


En somme, le séjour de Venise m’ennuya plus qu’il ne me divertit. Je n’en recueillis aucun fruit. Uniquement agité de la pensée du voyage que j’allais faire au-delà des monts, je ne visitai pas la dixième partie seulement des chefs-d’œuvre de peinture, de sculpture, d’architecture, que Venise a réunis en si grand nombre. Il suffira de dire, à ma honte éternelle, que je ne vis pas même l’arsenal. Je ne m’inquiétai pas de prendre, même en courant, la plus légère idée de ce gouvernement qui en rien ne ressemble à aucun autre, et qui peut du moins passer pour rare, s’il n’est bon, puisqu’il est resté debout pendant des siècles avec tant d’éclat, de prospérité et de paix. Mais moi, toujours dépourvu du sens des beaux-arts, je végétais honteusement, et voilà tout. Je partis enfin de Venise, et, suivant mon usage, avec mille fois plus de plaisir que je n’y étais entré. Arrivé à Padoue, cette ville me déplut souverainement. Je n’y recherchai aucun de ces professeurs illustres que long-temps après il me fut permis de connaître ; mais alors, au seul mot de professeur, d’études et d’université, je me sentais frissonner. Je ne me rappelai point, le savais-je seulement ? qu’à quelques milles de Padoue, reposaient les os de notre second maître, cette grande lumière, Pétrarque. Et qu’avais-je à faire de Pétrarque, moi qui jamais ne l’avais lu, ni entendu, ni senti, mais qui l’ayant à peine entr’ouvert une fois ou deux, et n’y comprenant rien, l’avais aussitôt laissé là ? Ainsi perpétuellement éperonné, talonné par l’oisiveté et par l’ennui je brûlai Vicence, Vérone, Mantoue et Milan, pour tomber plus vite à Gènes, cette ville que j’avais vue à la dérobée, quelques années auparavant, et qui m’avait laissé un certain désir de la revoir. J’avais des lettres de recommandation pour presque toutes les villes que je viens de nommer ; mais la plupart du temps je n’en faisais point usage, ou, quand j’en usais, il était rare qu’on me revit, si on ne venait me chercher, et si l’on n’insistait pour m’avoir : ce qui n’arrivait presque jamais, et devait en effet rarement arriver. Cette sauvagerie excessive provenait chez moi de la fierté et de l’inflexibilité d’un caractère abandonné à lui-même, et aussi d’une répugnance naturelle et presque invincible à voir de nouveaux visages. Il était cependant assez difficile de changer sans cesse de pays sans que les personnes changeassent avec les lieux. J’aurais voulu, pour la satisfaction de mon cœur, vivre toujours avec les mêmes gens, mais jamais dans le même lieu.

A Gènes donc, comme le ministre de Sardaigne était absent, et que je ne connaissais que mon banquier, je ne tardai guère non plus à m’ennuyer, et j’avais déjà résolu d’en partir vers la fin de juin, lorsqu’un jour ce banquier vint me voir. C’était un homme de mérite et qui savait le monde ; m’ayant trouvé ainsi, solitaire, sauvage et mélancolique, il voulut apprendre de moi comment je passais mon temps,et me voyant sans livres, sans connaissances, et uniquement occupé à rester au balcon, ou à courir tout le jour par les rues de Gènes et à me promener en barque le long du rivage, il eut un peu pitié de ma jeunesse et de moi, et voulut absolument me mener à un de ses amis. C’était le chevalier Carlo Negroni, qui avait passé à Paris une grande partie de sa vie, et qui, me voyant si désireux d’y aller, me dit nettement à cet égard toute la vérité ; je n’y voulus croire que quelques mois après, lorsque j’y fus arrivé. En attendant, ce galant homme me présenta dans quelques-unes des premières maisons ; et à l’occasion du banquet qu’on a coutume d’offrir au nouveau doge, il me servit d’introducteur et de compagnon. Là je fus sur le point de tomber amoureux d’une dame charmante qui me montrait passablement de bonté ; mais d’un autre côté, emporté par la rage de courir le monde et de quitter l’Italie, l’amour, cette fois, ne put s’emparer de moi : il m’attendait à peu de temps de là.

Enfin je m’embarquai sur une petite felouque qui appareillait pour Antibes, et il me sembla que je partais pour les Grandes-Indes. Jamais, dans mes promenades sur mer, je ne m’étais éloigné du bord que de quelques milles ; mais cette fois, une bonne brise s’étant élevée, nous prîmes le large ; peu à peu le vent devint si fort qu’il nous mit en péril, et qu’il nous fallut relâcher à Savone, et y attendre deux jours un temps favorable. Ce retard m’ennuya et m’attrista cruellement ; et je ne mis pas le pied dehors, même pour visiter la très-célèbre madone. Je ne voulais plus absolument rien voir, rien entendre de l’Italie ; chaque minute de plus que je devais y rester était un fâcheux impôt prélevé sur tous les plaisirs qui m’attendaient en France. C’était chez moi la suite d’une imagination déréglée, qui sans cesse m’exagérait outre mesure tous les biens et tous les maux avant que je les éprouvasse ; d’où il arrivait qu’à l’épreuve, les uns et les autres, les biens surtout, se réduisaient à rien.

Une fois arrivé et débarqué au port d’Antibes, tout semblait fait pour me réjouir : une autre langue, d’autres usages, une autre architecture, des visages nouveaux ; et quoique la différence fût rarement à l’honneur du pays, néanmoins je trouvai du charme à cette légère variété. Je repartis bientôt pour Toulon, et à peine à Toulon, je voulus repartir pour Marseille, sans avoir rien vu à Toulon, dont l’aspect me déplut beaucoup. Il n’en fut pas ainsi de Marseille ; sa physionomie riante, ses rues neuves, propres et bien alignées, la beauté du cours, la beauté du port, la grâce piquante des jeunes filles, tout m’enchanta au premier abord. Je me déterminai vite à m’y arrêter presque un mois : ce fut aussi pour laisser passer les grandes chaleurs de juillet, qui sont un inconvénient en voyage. Il y avait chaque jour à l’hôtel une table ronde autour de laquelle je trouvais nombreuse compagnie à dîner et à souper, sans être condamné à parler (ce qui m’a toujours coûté des efforts, étant taciturne de ma nature), et je passais ensuite chez moi sans ennui les autres heures de la journée. Ma taciturnité, qui avait aussi sa source dans une sorte de timidité naturelle que je n’ai jamais pu surmonter entièrement, redoublait encore à cette table, grâce au verbiage sans fin des Français. Il y en avait là de toute espèce ; mais la plupart étaient des officiers ou des négocians. Je ne contractai avec aucun d’eux ni amitié ni familiarité, n’ayant jamais été en cela de nature facile et libérale.

Je les écoutais volontiers, quoique je n’en retirasse aucun fruit ; mais écouter est une chose qui ne m’a jamais coûté trop de peine ; j’écoute même les plus sots discours : ils vous apprennent tout ce qu’ils ne disent pas.

Une des raisons qui m’avaient fait le plus désirer de voir la France, c’était que je pourrais y suivre le théâtre. Deux ans auparavant j’avais vu à Turin une troupe de comédiens français, et durant tout un été j’avais été assidu à ses représentations. Aussi beaucoup de leurs meilleures tragédies et presque toutes leurs comédies les plus célèbres m’étaient connues. La vérité veut que je dise qu’à Turin comme en France, dans le premier voyage comme dans le second que j’y fis plus de deux ans après, jamais il ne m’arriva de penser ou seulement de rêver que j’aurais un jour le désir ou le talent d’écrire des compositions dramatiques. J'écoutais donc celles des autres avec attention sans doute, mais sans aucun but, et, qui plus est, sans éprouver la plus petite velléité de produire ; et même, à tout prendre, la comédie me divertissait bien plus que la tragédie ne me touchait, quoique par nature je fusse beaucoup moins enclin au rire qu’aux larmes. Plus tard, en y réfléchissant, il m’a semblé que l’une des principales causes de mon indifférence pour la tragédie tenait à ce que dans presque toutes les tragédies françaises il y a des scènes entières, souvent même des actes, où des personnages secondaires venaient glacer mon esprit et mon cœur, en allongeant l’action sans nécessité, ou, pour mieux dire, en l’interrompant. Ajoutez, s’il vous plaît, que, quoique bien décidé à ne pas être Italien, mon oreille s’obstinait à me servir contre mon gré, et ne cessait de m’avertir de l’insipide et ennuyeuse uniformité de cette versification qui appareille les rimes et coupe les vers par le milieu, ainsi que de la trivialité du rhythme et de la mélodie nasale des sons. Aussi, sans qu’il me fut possible d’en dire la raison (les acteurs étaient excellens, comparés aux nôtres, qui sont détestables, et ils ne jouaient guère que des œuvres admirables pour la passion, la conduite et les pensées), il m’arrivait souvent de rester froid et de m’en aller mécontent. Les tragédies qui me plaisaient le mieux, c’étaient Phèdre, Alzire, Mahomet et un petit nombre d’autres.

Après le théâtre, un de mes divertissemens à Marseille, c’était de me baigner presque tous les soirs à la mer. J’avais découvert un petit endroit fort joli sur une certaine pointe de terre située hors du port, à main droite. Là, assis sur le sable et les épaules adossées à un petit rocher assez haut pour me dérober la vue de la terre que je laissais derrière moi, je ne voyais plus devant moi et autour de moi que la mer et le ciel, et alors entre ces deux immensités que venaient encore embellir les rayons du soleil qui se prolongeait dans les flots, je passais des heures à rêver délicieusement ; que de poésies j’aurais composées, si j’avais su écrire en vers ou en prose, dans-une langue quelconque!

Mais je finis par me dégoûter aussi du séjour de Marseille ; car tout ennuie bientôt les désœuvrés. Toujours violemment possédé du démon de Paris, je partis vers le 10 du mois d’août, et, semblable à un fugitif plutôt qu’à un voyageur, j’allai nuit et jour sans m’arrêter jusqu’à Lyon. Ni Aix, avec sa magnifique et riante promenade, ni Avignon, autrefois le séjour des papes et le tombeau de la célèbre Laure, ni Vaucluse, qu’habita si long-temps notre divin Pétrarque, rien ne put m’empêcher d’aller droit à Paris comme une flèche. À Lyon, la fatigue me retint pourtant deux nuits et un jour ; mais je me remis en route avec la même fureur, et en moins de trois jours la route de Bourgogne me déposa aux portes de Paris.






CHAPITRE V.

Premier séjour à Paris.


C’était je ne me rappelle pas bien quel jour du mois d’août, mais entre le 15 et le 20, par une matinée couverte, froide et pluvieuse ; je quittais cet admirable ciel de Provence et d’Italie, et jamais je n’avais vu de tels brouillards sur ma tête, surtout au mois d’août. Aussi lorsque j’entrai à Paris par ce misérable faubourg Saint-Marceau, et qu’il me fallut ensuite avancer comme à travers un sépulcre fétide et fangeux vers le faubourg Saint-Germain, où j’allais loger, mon cœur se serra fortement, et je n’ai pas souvenance d’avoir éprouvé, dans ma vie, pour cause si petite, une plus douloureuse impression. Tant se hâter, tant s’essouffler, se bercer de toutes lés folles illusions d’une imagination ardente, pour venir s’abîmer ainsi dans ce cloaque impur ! En descendant à l’hôtel, je me trouvais déjà complètement désabusé, et, n’eût été la fatigue et la honte immense, qui en eût rejailli sur moi, je repartais immédiatement.

Lorsque ensuite je parcourus l’un après l’autre tous les recoins de Paris, chaque jour ajouta quelque chose à mon désenchantement. La médiocrité et le goût barbare des constructions ; la ridicule et mesquine magnificence du petit nombre de maisons qui prétendent au titre de palais ; la saleté et le gothique des églises ; l’architecture vandale des théâtres de cette époque, et tant, tant, tant d’objets déplaisans qui, tous les jours, passaient devant mes yeux, sans compter le plus amer de tous, ces visages plâtrés de femmes si laides et si sottement attiffées ; tout cela n’était pas assez racheté à mes yeux par le grand nombre et la beauté des jardins, l’éclat et l’élégance des promenades où se portait le beau monde, le goût, la richesse et la foule innombrable des équipages, la sublime façade du Louvre, la multitude des spectacles, bons pour la plupart, et toutes les choses du même genre.

Cependant le mauvais temps continuait avec une obstination incroyable ; depuis plus de quinze jours que j’étais à Paris, je n’avais pas encore salué le soleil, et mes jugemens sur les mœurs, plus poétiques que philosophiques, se ressentaient toujours, un peu de l’influence de l’atmosphère. Cette première impression de Paris s’est si profondément gravée dans ma tête, que maintenant encore (c’est-à-dire au bout de vingt-trois ans), elle est encore dans mes idées et dans mon imagination, bien que sur beaucoup de points ma raison la combatte et la condamne.

La cour était à Compiègne, où elle devait rester tout le mois de septembre, et l’ambassadeur de Sardaigne pour qui j’avais des lettres n’étant point alors à Paris, je n’y connaissais ame qui vive, si ce n’est quelques étrangers que j’avais déjà rencontrés et pratiqués dans différentes villes de l’Italie. Eux-mêmes ne connaissaient personne à Paris. Je partageais donc mon temps entre les promenades, les théâtres, les filles et ma mélancolie habituelle. J’attrapai ainsi la fin de novembre, époque à laquelle l’ambassadeur quitta Fontainebleau et revint habiter Paris. Il me présenta dans différentes maisons, particulièrement chez les ministres des autres puissances. Il y avait un petit Pharaon chez l’ambassadeur d’Espagne, et je jouai pour la première fois. Je ne gagnai ni ne perdis beaucoup ; mais le jeu aussi m’ennuya vite, comme tous mes passe-temps de Paris ; ce qui me détermina à partir pour Londres au mois de janvier. Las de Paris, dont je ne connaissais guère que les rues, et déjà, en somme, passablement refroidi dans ma passion pour les choses nouvelles, je finissais toujours par les trouver de beaucoup au-dessous non seulement de l’idée que je m’en étais faite dans mon imagination, mais des simples réalités que j’avais pu voir en divers endroits de l’Italie. Londres enfin acheva de m’apprendre à bien connaître et à bien apprécier et Naples, et Rome, et Venise, et Florence.

1768. Avant mon départ pour Londres, l’ambassadeur m’ayant offert de me présenter à la cour de Versailles, j’acceptai, curieux de voir une cour plus grande que celles que j’avais vues jusque alors, quoique parfaitement désabusé à l’égard des unes et des autres. Ce fut le 1er janvier 1768, un jour plus intéressant à cause des différentes cérémonies qui s’y pratiquent. On m’avait bien prévenu que le roi n’adressait la parole qu’aux étrangers de distinction, et qu’il me parlât ou non, je n’y tenais guère. Cependant je ne pus me faire au maintien superbe de ce roi Louis XV, qui, mesurant de la tête aux pieds la personne qu’on lui présentait, ne témoignait par aucun signe l’impression qu’il en recevait. Mais si l’on disait à un géant : J’ai l’honneur de vous présenter une fourmi, le géant, la regardant, sourirait, ou dirait peut-être : Oh ! le pauvre petit animal ! S’il se taisait, son visage le dirait pour lui. Mais ce dédaigneux silence cessa de m’affliger lorsque un moment après je vis le roi répandre autour de lui cette monnaie de son regard sur des objets bien plus importans que je ne l’étais. Après une courte prière qu’il fit entre deux prélats, dont l’un, si j’ai bonne mémoire, était cardinal, le roi se dirigea vers la chapelle et rencontra sur son passage, entre deux portes, le prévôt des marchands, premier officier de la municipalité de Paris, qui lui balbutia le petit compliment d’usage pour le premier de l’an. Le monarque taciturne lui répondit par un mouvement de tête, et, se retournant vers l’un des courtisans qui le suivaient, il demanda où étaient restés les échevins, qui d’ordinaire accompagnent le prévôt. Alors une voix sortit de la foule des courtisans, et dit facétieusement : Ils sont restés embourbés. Toute la cour se prit à rire ; le monarque lui-même daigna sourire, et passa outre pour se rendre à la messe qui l’attendait. L’inconstante fortune a voulu qu’un peu plus de vingt ans après je visse à Paris, dans l’Hôtel-de-Ville, un autre roi Louis recevoir avec beaucoup plus de bonté un compliment bien différent que lui adressait un autre prévôt, sous le titre de maire, le 17 juillet 1789 ; et alors c’était le tour des courtisans de rester embourbés sur la route de Versailles à Paris, quoique ce fût en plein été ; mais sur cette route, la fange alors était en permanence. Peut-être je bénirais Dieu de ni avoir rendu témoin de ces choses, si je n’étais trop convaincu que le règne de ces rois plébéiens peut devenir encore plus funeste à la France et au monde que celui des rois capétiens.



CHAPITRE VI.

Voyage en Angleterre et en Hollande. — Premier empêchement d’amour.


Je partis donc de Paris vers le milieu de janvier, en compagnie d’un de mes compatriotes, jeune homme d’une fort belle tournure, doué d’assez d’esprit, et qui avait environ dix ou douze ans de plus que moi, de l’ignorance autant que moi, de la réflexion beaucoup moins ; plus de passion pour le grand monde que de goût à observer les hommes et de sagacité pour les connaître. Il était cousin de notre ambassadeur à Paris et neveu de l’ambassadeur d’Espagne à Londres, le prince de Massérano, chez lequel il devait loger. J’avais peu de penchant pour les voyages en commun ; mais, pour aller seulement en un lieu déterminé, je m’y prêtai volontiers. Mon nouveau compagnon étant d’humeur babillarde et fort gaie, chacun de nous se trouvait bien, moi de me taire et de l’écouter, lui de parler et de s’en faire accroire. Il était fortement épris de lui-même pour avoir eu beaucoup de succès auprès des femmes, et, chemin faisant, il m’énumérait avec emphase ses conquêtes amoureuses, que j’écoutais avec plaisir et sans envie. Le soir, à l’auberge, en attendant le souper, nous jouions aux échecs, et je me faisais toujours battre, n’ayant jamais eu de dispositions pour aucun jeu. Nous fîmes un long détour par Lille, Douai et Saint-Omer, pour nous rendre à Calais. Le froid était si rigoureux, que dans notre calèche, étroitement close avec des glaces, et où nous tenions une bougie allumée, une nuit le pain gela et le vin aussi. Ce froid excessif me réjouissait, parce que de ma nature je n’aime pas les moyens termes.

Enfin, lorsque nous eûmes perdu de vue les côtes de la France, à peine étions-nous débarqués à Douvres, que ce froid nous parut moindre de moitié, et entre Douvres et Londres nous trouvâmes fort peu de neige. Autant Paris m’avait déplu au premier coup d’œil, autant me plurent subitement et l’Angleterre et Londres en particulier. Les rues, les hôtels, les chevaux, les femmes, le bien-être universel, la vie et l’activité de cette île, la propreté et la commodité des maisons, quoique très-petites, l’absence des mendians, ce mouvement perpétuel de l’argent et de l’industrie, également répandu dans la capitale et dans les provinces, en un mot, tout ce qui fait la gloire vraiment unique de cette heureuse et libre contrée, me ravirent l’ame tout d’abord, et deux autres voyages que j’y ai faits depuis n’ont rien changé à mon opinion. L’Angleterre diffère si complètement de tout le reste de l’Europe, dans toutes ces branches de la félicité publique qui procèdent de la supériorité du gouvernement ! Si je n’étudiai pas alors profondément la constitution qui donne à l’Angleterre une telle prospérité, je savais assez, du moins, en observer et en apprécier des divines conséquences.

À Londres, il est beaucoup plus facile aux étrangers de se faire recevoir dans les maisons qu’il ne l’est à Paris. À Paris, je n’avais jamais voulu me plier à ces exigences pour en triompher, parce que au fond je n’ai que faire de surmonter un obstacle, s’il ne doit m’en revenir aucun bien. Mais à Londres, durant quelques mois, je me laissai entraîner par cette facilité nouvelle, et par, mon compagnon de voyage, dans le tourbillon du grand monde. Ma rusticité et ma sauvagerie cédèrent aussi sensiblement à la bienveillance courtoise et toute paternelle que me témoigna le prince de Masserano, ambassadeur d’Espagne, excellent vieillard, qui aimait les Piémontais avec passion, étant né en Piémont, quoique depuis long-temps son père se fût transplanté en Espagne. Mais au bout de trois mois, ayant fini par m’apercevoir que ces soirées, ces soupers, ces banquets ne m’amusaient aucunement, et que je n’y apprenais rien, alors je changeai de masques ; au lieu de jouer celui du cavalier dans le salon, j’aimais mieux prendre celui du cocher à la porte, et me voilà conduisant et reconduisant d’un bout de Londres à l’autre ce beau Ganymède, mon compagnon, à qui je laissais toute la gloire des triomphes amoureux ; et j’en étais venu à faire si bien, et d’un air si dégagé, mon service de cocher, que, plus d’une fois provoqué dans ces luttes où les cochers anglais font assaut de vitesse au sortir du Ranelawgh et des théâtres, je m’en tirai avec honneur, sans briser ma voiture et sans blesser mes chevaux. Ainsi, monter à cheval chaque matin pendant quatre ou cinq heures, et chaque soir en passer deux ou trois autres sur le siège, et conduire quelque temps qu’il fît, je n’eus pas d’autre amusement pendant toute la fin de cet hiver. Au mois d’avril, je fis une excursion avec mon compagnon habituel dans les plus belles provinces de l’Angleterre. Nous allâmes à Portsmouth, à Salsbury, à Bath, à Bristol, et nous revînmes à Londres par Oxford. Le pays me plut infiniment, et l’harmonie qui règne en toutes choses, dans cette île, où tout est combiné pour le plus haut degré de bien-être général, m’enchanta chaque jour d’avantage. Dès lors je sentis naître en moi le désir de pouvoir m’y fixer pour toujours ; non que les individus m’y plussent infiniment ; ils me plaisaient cependant mieux que les Français, étaient meilleurs et plus ronds ; mais la physionomie du pays, la simplicité des mœurs, la beauté et la modestie des femmes et des jeunes filles, par-dessus tout, l’équité du gouvernement et la vraie liberté, qui en est la fille, tout cela me faisait complètement oublier et les désagrémens du climat, la mélancolie qui ne manque jamais de s’y emparer de vous, et la ruineuse cherté de la vie.

Au retour de cette petite excursion, qui m’avait remis en train, je fus repris de plus belle par cette rage de courir, et j’eus beaucoup de peine à différer encore jusqu’aux premiers jours de juin mon départ pour la Hollande ; alors je m’embarquai à Harwich pour Helvoetlvys, 'et avec un bon vent eu douze heures j’y arrivai.

La Hollande est, pendant l’été, un pays agréable et riant ; mais elle m’aurait plu encore davantage si je l’eusse visitée avant l’Angleterre ; car les mêmes choses que l’on admire en Angleterre, sa population, sa richesse, sa propreté, la sagesse des lois, les merveilles de l’industrie et de son activité, tout se retrouve ici, mais sur une moindre échelle ; et, en effet, après beaucoup d’autres voyages où mon expérience s’étendit, les deux seuls pays de l’Europe qui m’aient toujours laissé le désir de les revoir, ce sont l’Angleterre et l’Italie : la première, parce que l’art y a, pour ainsi dire, subjugué, transfiguré la nature ; la seconde, parce que la nature s’y est toujours énergiquement relevée pour prendre sa revanche de mille façons sur dés gouvernemens souvent mauvais, toujours inactifs.

Pendant mon séjour à La Haye, où je restai bien plus long-temps que je me l’étais promis, je donnai enfin dans les pièges de l’amour, qui jusque là n’avait jamais pu me joindre et m’arrêter. Une femme charmante, mariée depuis un an, pleine de grâces naturelles, d’une beauté modeste et d’une douce ingénuité, me blessa très-vivement au cœur. Le pays était petit, les distractions rares ; je la voyais beaucoup plus souvent que d’abord je ne l’aurais voulu ; bientôt j’en vins à me plaindre de ne pas la voir assez souvent. Je me trouvai pris d’une terrible manière, sans m’en apercevoir ; je ne pensais déjà à rien moins qu’à ne plus sortir de La Haye ni mort ni vif, persuadé qu’il me serait complètement impossible de vivre sans cette femme.

Ce cœur rebelle, une fois ouvert aux traits de l’amour, avait en même temps donné accès aux douces insinuations de l’amitié. Mon nouvel ami était don José d’Acunha, alors ministre de Portugal en Hollande. C’était un homme de beaucoup d’esprit, de plus d’originalité encore, assez d’instruction, un caractère de fer, un cœur magnanime, une ame ardente et très-haute. Une sorte de sympathie entre nos deux taciturnités nous avait déjà, pour ainsi dire, enchaînés l’un à l’autre à notre insu ; la franchise et la chaleur de nos deux âmes eut bientôt fait le reste. Je me trouvai donc à La Haye le plus heureux des hommes : c’était la première fois de ma vie qu’il m’arrivait de ne rien désirer au monde après mon ami et ma maîtresse. Amant et ami, et payé de retour des deux côtés, je ne respirais que sentimens tendres, parlant de ma maîtresse à mon ami, et de mon ami à ma maîtresse. Je goûtais ainsi des plaisirs très-vifs, incomparables, et jusque alors inconnus à mon cœur, quoique toujours il les eût cherchés en silence et entrevus confusément. Ce digne ami me donnait continuellement les plus sages conseils. Il eut surtout l’art, jamais je ne l’oublierai, de me faire rougir et de me dégoûter de la vie stupide et oisive que je menais, n’ouvrant jamais un livre, ignorant mille choses, étranger surtout à cette foule de grands poètes qui honorent l’Italie, et à ce petit nombre éminent de ses prosateurs et de ses philosophes, entre autres l’immortel Nicolò Macchiavel, dont je ne savais que le nom, génie que le préjugé noircit et défigure dans nos écoles, où on nous le définit sans nous initier à ses œuvres, et sans que ses détracteurs se soient donné seulement la peine de le lire, ou de le comprendre, si même ils l’ont vu. Mon ami d’Acunha m’en donna un exemplaire, que je conserve encore, que j’ai beaucoup lu depuis, où j’ai même écrit quelques notes ; mais ce fut bien des années après. Une chose fort étrange (que je notai beaucoup plus tard, mais que j’éprouvai alors vivement sans toutefois m’en rendre compte), c’est que jamais je ne sentais mon esprit et mon ame s’ouvrir au désir de l’étude, et à certain mouvement, à certaine effervescence d’idées créatrices, que quand j’avais le cœur fortement occupé d’aimer. Cet amour me détournait sans doute de toute application d’esprit, mais en même temps il m’en inspirait un très-vif besoin. Et si jamais je me croyais capable de réussir en quelque branche de littérature, c’était lorsque, ayant un objet cher et bien aimé, je me flattais de pouvoir lui apporter encore en tribut les fruits de mon génie.

Mais mon bonheur, en Hollande, ne fut pas de longue durée. Le mari de ma maîtresse était un personnage très-riche, dont le père avait eu le gouvernement de Batavia. Il changeait très-souvent de résidence, et ayant acheté récemment une baronie en Suisse, il voulut aller y passer l’automne. Au mois d’août, il fit avec sa femme un petit voyage aux eaux de Spa, où je les suivis de près, car le digne homme n’était aucunement jaloux. En revenant de Spa en Hollande, nous fîmes route ensemble jusqu’à Maëstricht, où je fus forcé de la quitter ; elle devait aller avec sa mère à la campagne, pendant que son mari irait seul du côté de la Suisse. Je ne connaissais point sa mère, et je n’avais aucun prétexte plausible, aucun moyen décent pour m’introduire dans une maison étrangère. Cette première séparation me déchira vraiment le cœur. Il nous restait encore quelque petite espérance de nous revoir. Et en effet, quelques jours après mon retour à La Haye, et le départ du mari pour la Suisse, mon adorée reparut à la ville. Ma félicité fut au comble, mais ce fut un éclair. Au bout de dix jours, pendant lesquels je pouvais passer et j’étais en réalité le plus heureux des hommes, elle ne se sentant pas le cœur de me dire quel jour elle devait repartir pour la campagne, non plus que moi le courage de le lui demander, un matin, mon ami d’Acunha tombe chez moi, et, en m’apprenant qu’elle n’a pu se dispenser de partir, il me remet une petite lettre de sa main, qui me donne le coup de la mort ; elle m’annonçait avec une ingénuité qui respirait encore la tendresse qu’elle ne pouvait plus, sans scandale, différer de se rendre auprès de son mari, qui lui avait commandé de la rejoindre. Mon ami ajoutait affectueusement de vive voix que, ce mal étant sans remède, il fallait se soumettre à la nécessité et à la raison.

Peut-être ne m’en croirait-on pas si je racontais toutes les folies que m’inspira l’excès de la douleur et du désespoir. Pour tout dire, en un mot, je voulais absolument mourir, mais je n’en dis mot à personne, et feignant d’être malade, afin que mon ami s’en allât, je fis appeler un chirurgien pour me tirer du sang ; celui-ci vint et me saigna. Dès que le chirurgien fut sorti, je fis semblant d’avoir envie de dormir, et m’enfermant dans mes rideaux, je restai quelques minutes à envisager ce que j’allais faire, puis je commençai à arracher les ligatures de la saignée, fortement décidé à perdre tout mon sang et à mourir. Mais, non moins avisé que fidèle, Élie, qui me voyait dans cet état de violence, et à qui d’ailleurs mon ami avait fait sa leçon avant de me quitter, feignant de s’entendre appeler, accourut au bord de mon lit et ouvrit le rideau. Surpris et confus tout ensemble, peut-être aussi me repentant déjà, ou mal affermi dans ma résolution de jeune homme, je lui dis que la ligature s’était défaite ; il eut l’air de me croire et la rattacha, mais sans vouloir ensuite me perdre de vue un seul instant ; bien plus, il fit de nouveau chercher mon ami, qui accourut chez moi ; l’un et l’autre me forcèrent, pour ainsi dire, à sortir de mon lit ; mon ami s’obstina même à m’emmener chez lui, où il me garda plusieurs jours, sans que jamais il me laissât seul. Mon désespoir était profond et muet, et, soit honte ou méfiance, je n’osais le faire paraître : je ne savais que me taire ou pleurer. Mais les conseils de mon ami, et les légères distractions qu’il m’obligeait de prendre, puis je ne sais quelle espérance de la revoir un jour, de revenir en Hollande l’année suivante, et, plus que tout le reste peut-être, l’insouciance naturelle de mes dix-neuf ans, tout cela peu à peu soulagea mes ennuis ; et, quoiqu’il fallût encore bien du temps à mon ame pour qu’elle achevât de guérir, la raison me revint tout entière dans l’espace de quelques jours.

Ainsi converti à de plus sages pensées, mais toujours fort affligé, je me décidai à repartir pour l’Italie, ne pouvant soutenir la vue de ce pays et de ces lieux, auxquels je redemandais en vain un bonheur perdu presque aussitôt que possédé. J’éprouvais encore une vive douleur à me séparer d’un tel ami ; mais, me voyant profondément blessé, il m’encourageait lui-même à partir, bien persuadé que le mouvement, la nouveauté des objets, l’absence et le temps ne pouvaient manquer de me guérir.

Vers le milieu de septembre, je m’arrachai des bras de mon ami, qui avait voulu m’accompagner jusqu’à Utrecht ; je pris la route de Bruxelles, et m’en allai par la Lorraine, l’Alsace, la Suisse et la Savoie, ne m’arrêtant plus, jusqu’en Piémont, que pour dormir ; en moins de trois semaines, je me retrouvai à Cumiana, dans la villa de ma sœur, où, de Suze, je me rendis en droite ligne, sans passer par Turin, pour éviter tout commerce avec les hommes. J’avais besoin d’exhaler le reste de ma fièvre en pleine solitude. Tout le temps que dura le voyage, de toutes les villes où je passai, Nancy, Strasbourg, Bâle et Genève, je ne vis que les murs ; je n’échangeai pas une seule parole avec mon fidèle Élie, qui, se conformant à mon infirmité, m’obéissait sur un signe, et prévenait tous mes désirs.





CHAPITRE VII.

Revenu pour six mois dans ma patrie, je me livre à l’étude de la philosophie.


1769. Tel fut mon premier voyage ; il dura deux ans et quelques jours. Je restai six semaines à la campagne avec ma sœur, et lorsqu’elle revint à la ville, j’y retournai avec elle. Peu de personnes me reconnurent, ma taille, pendant ces deux années, s’étant singulièrement développée. Mon tempérament avait beaucoup gagné à cette vie inconstante, oisive et surtout dissipée. En passant à Genève, j’avais acheté une pleine malle de livres : dans le nombre étaient les œuvres de Rousseau, de Montesquieu, d’Helvétius et de quelques autres. À peine de retour dans ma patrie, et le cœur encore plein de mélancolie et d’amour, je sentis le besoin irrésistible d’appliquer fortement mon esprit à une étude quelconque ; mais à laquelle, je ne savais ; mon éducation si négligée d’abord, et couronnée ensuite par six ans de dissipation et d’oisiveté, m’avait rendu également inhabile à toute espèce d’étude. Incertain du parti que j’avais à prendre, et si je devais rester dans ma patrie ou voyager de plus belle, je m’établis pour cet hiver dans la maison de ma sœur, tout le jour occupé à lire ou à me promener un peu, mais ne frayant jamais avec personne. Je ne lisais toujours que des ouvrages français : je voulus lire l’Héloïse de Rousseau, et je l’essayai à plusieurs reprises ; mais, quoique mon caractère fût naturellement très-passionné, et que je fusse alors éperdument amoureux, je trouvais dans ce livre tant de manière, tant de recherche, tant d’affectation de sentiment, et si peu d’émotion véritable, tant de chaleur de tête et si peu de celle du cœur, que je ne pus jamais achever le premier volume. Pour ce qui est de ses œuvres politiques, le Contrat social, par exemple, je ne le comprenais pas, et partant je les laissai là. La prose de Voltaire me charmait singulièrement ; mais ses vers m’ennuyaient. Je n’ai jamais lu sa Henriade que par morceaux détachés, la Pucelle aussi peu, ayant toujours eu du dégoût pour les choses obscènes. Je lus enfin quelques-unes de ses tragédies. Montesquieu, au contraire, je le lus bien deux fois, d’un bout à l’autre, avec admiration, avec plaisir, et peut-être aussi avec quelque fruit. L’Esprit d’Helvétius me fit encore une impression profonde, mais pénible. Mais pour moi le livre des livres, celui qui, pendant cet hiver, me fit passer bien des heures de ravissement et de béatitude, ce fut Plutarque, et ses vies des vrais grands hommes. Il en est, celles, par exemple, de Timoléon, de César, de Brutus, de Pélopidas, de Caton, et d’autres encore, que je relus jusqu’à quatre et cinq fois, avec un tel transport de cris, de larmes, et parfois de colère, que, s’il y avait eu quelqu’un à m’écouter dans la chambre voisine, on n’eût pas manqué de me croire fou. Souvent, à la lecture de quelques beaux traits de ces grands hommes, je me levais tout hors de moi, et des pleurs de rage et de douleur jaillissaient de mes yeux, à la seule idée que j’étais né en Piémont, dans un temps et sous un gouvernement où rien de grand ne pouvait se faire ni se dire, et où, tout au plus, pouvait-on stérilement sentir et penser de grandes choses. Durant ce même hiver, j’étudiai encore avec beaucoup d’ardeur le système planétaire, les mouvemens et les lois des corps célestes, du moins ce que l’on peut en comprendre sans le secours de la géométrie, toujours inaccessible pour moi. C’est-à-dire que j’étudiai assez mal la partie historique de cette science toute mathémathique en elle-même.

Toutefois, dans l’étroite limite de mon ignorance, j’en compris assez pour élever mon intelligence à la hauteur de cette immense création ; et aucune science, à l’égal de celle-ci, n’eût ravi et rempli mon ame, si j’avais été en possession des principes nécessaires pour la suivre plus loin.

Parmi ces douces et nobles occupations qui me charmaient, mais qui ne laissaient pas d’augmenter encore ma taciturnité, ma mélancolie, mon dégoût pour les amusemens vulgaires, mon beau-frère me pressait continuellement de prendre une femme. J’aurais été de ma nature fort enclin à la vie intérieure : mais, à dix-neuf ans, j’avais vu l’Angleterre, mais, à vingt ans, j’avais lu et chaudement senti Plutarque : je ne devais donc pas imaginer qu’on pût se marier et avoir des enfans à Turin. Toutefois la légèreté de mon âge me rendit peu à peu plus docile à ses conseils sans cesse répétés, et je permis à mon beau-frère de rechercher en mon nom une jeune héritière d’une illustre maison, assez belle d’ailleurs, avec des yeux très-noirs, qui n’auraient pas eu de peine à me faire oublier Plutarque, comme Plutarque lui-même avait amorti ma passion pour la belle Hollandaise. Et je dois confesser ici que, dans cette occasion, je convoitai lâchement la fortune de cette jeune fille plus encore que sa beauté : je calculais en moi-même que mes revenus accrus à peu près de moitié me mettraient en état de faire, comme on dit, dans le monde une meilleure figure. Mais, dans cette affaire, mon heureuse étoile me servit beaucoup mieux que mon débile et vulgaire jugement, fils d’un esprit malsain. Au commencement, la jeune fille eût incliné de mon côté ; mais une bonne tante fit pencher la balance en faveur d’un autre jeune seigneur qui, étant fils de famille, avec une multitude de frères et des oncles, était alors beaucoup moins à l’aise que moi, mais qui jouissait à la cour d’un certain crédit auprès du duc de Savoie, héritier présomptif de la couronne, dont il avait été page, et de qui, dans la suite, il obtint en effet toutes les grâces que le pays comporte. Ce jeune homme avait de plus un excellent caractère et des manières aimables. Moi, au contraire, je passais pour un homme extraordinaire, dans la mauvaises acception du mot ; je ne savais pas me conformer aux opinions, aux mœurs, aux commérages, à l’esclavage de mon pays, et me laissais trop aisément aller à blâmer ses usages et à m’en moquer, ce qu’on ne pardonne guère, et, à dire vrai, on a raison. Je fus donc solennellement refusé, et on me préféra le jeune homme dont j’ai parlé. La jeune personne fit parfaitement pour son bonheur, car elle a vécu la plus heureuse des femmes dans la maison où elle est entrée, et parfaitement aussi pour le mien, car si je tombais dans cet empêchement de femme et d’enfans, assûrement c’en était fait de mon commerce avec les muses. Ce refus me causa tout ensemble du chagrin et de la joie. Pendant que se traitait l’affaire, j’en éprouvais souvent des regrets, et j’en avais, pour moi, une certaine honte que je ne montrais pas, mais qui ne m’en était pas moins sensible. Je rougissais intérieurement de m’abaisser à faire pour des écus une chose toute contraire à ma manière de penser ; mais une petitesse en engendre bientôt une seconde, et elles vont ainsi se multipliant toujours. La raison de cette cupidité peu philosophique assurément, c’était l’idée que j’avais toujours, depuis mon séjour à Naples, de viser un jour ou l’autre aux emplois diplomatiques. Je m’étais vu encourager dans cette pensée par les conseils de mon beau-frère, courtisan invétéré ; et l’espoir de ce riche mariage était précisément la base sur laquelle reposaient mes futures ambassades ; car c’est une carrière qu’il ne faut affronter qu’avec du bien. Heureusement pour moi qu’avec ce mariage s’en allèrent aussi en fumée toutes mes velléités de fortune diplomatique ; jamais je ne sollicitai aucun emploi de ce genre, et ce qui m’ôta un peu de la honte, ce désir stupide et d’ailleurs assez peu vif, éclos et mort en moi, ne fut connu de personne que de mon beau-frère.

Ces deux projets à peine tombés dans l’eau, je sentis tout-à-coup renaître en moi la pensée de poursuivre mes voyages pendant trois autres années, afin de voir chemin faisant ce que je voulais faire de ma personne ; mes vingt ans me laissaient le loisir d’y songer. L’autorité du curateur cessant, dans mon pays, à vingt ans révolus, j’avais réglé tous mes comptes avec le mien. Voyant alors plus clair dans mes affaires, je me trouvai beaucoup plus d’aisance que mon curateur n’avait voulu en convenir jusque là. En quoi il me fut grandement utile, car il m’accoutuma à me contenter du moins, et depuis j’ai presque toujours été modéré dans ma dépense. Me voyant donc alors un revenu net d’environ deux mille cinq cents sequins, et beaucoup d’argent mis de côté pendant ma longue minorité je me trouvai assez riche dans mon pays pour un garçon, et, renonçant à toute idée d’augmenter ma fortune, je me préparai à ce nouveau voyage que je voulais faire plus largement et tout à mon aise.






CHAPITRE VIII
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Second voyage. — L’Allemagne, le Danemarck et la Suède.



Après avoir obtenu, comme à l’ordinaire, la difficile et indispensable permission, je partis au mois de mai 1769, et pris bravement la route de Vienne. Pendant le voyage, laissant l’insipide ennui de la dépense à mon fidèle Élie, je commençai à réfléchir profondément aux choses de ce monde. Et au lieu de cette mélancolie importune et oisive, au lieu de cet impatient besoin de changer de place qui, dans mon premier voyage, n’avait cessé de me pousser en avant, je n’éprouvais plus qu’une mélancolie d’un autre genre, celle-ci sérieuse et douce ; elle me venait sans doute en partie du ressentiment de mon amour, en partie de six mois d’application soutenue à des choses d’une certaine importance. Les Essais de Montaigne (si depuis j’ai su penser un peu, je ne le dois peut-être qu’à ce livre), ces sublimes Essais du plus familier des écrivains m’étaient aussi d’une grande ressource. Divisés en dix petits volumes et devenus pour moi de fidèles et inséparables compagnons de route, ils occupaient exclusivement toutes les poches de ma voiture. Ils m’instruisaient, ils me charmaient, ils flattaient même singulièrement ma paresse et mon ignorance ; car il me suffisait d’en ouvrir au hasard un volume et de le refermer après en avoir lu une page ou deux, pour n’avoir plus, moi-même, qu’à rêver ensuite sur ces deux pages pendant des heures entières. J’éprouvais bien aussi quelque honte lorsqu’il m’arrivait, à chaque page, de rencontrer deux ou trois passages latins, et que je me voyais forcé d’en chercher le sens dans la note, incapable désormais de comprendre même les plus simples citations en prose, loin de pouvoir entendre celles que Montaigne emprunte sans cesse aux plus grands poètes. Je ne me donnai même plus la peine de l’essayer, j’allai droit à la note. Que dis-je ? ces fragmens de nos premiers poètes italiens, dont l’ouvrage fourmille, je les sautais à pieds joints ; il m’eût fallu quelque peu d’effort pour m’en rendre bien compte ; tant était grande ma primitive ignorance, et tant j’avais hâte d’oublier cette divine langue dont j’allais, chaque jour, perdant de plus en plus l’habitude.

Pour, me rendre à Vienne, je passai par Milan et Venise, deux villes que je voulus revoir ; puis par Trente, Inspruck, Augsbourg et Munich ; mais je m’arrêtai fort peu dans chaque lieu. Vienne me parut avoir une bonne partie de la mesquinerie de Turin ; mais elle n’en a point la belle position. J’y demeurai tout l’été, mais sans y rien apprendre. Je coupai mon séjour en deux, au mois de juillet, par une excursion que je poussai jusqu’à Bude. J’avais voulu voir quelque chose de la Hongrie. Redevenu le plus désœuvré des hommes, je me bornai à fréquenter tour à tour les différentes sociétés, mais toujours sévèrement en garde contre les pièges de l’amour. Pour m’en défendre, je n’avais rien de mieux à faire que de pratiquer le remède recommandé par Caton [1]. Pendant mon séjour à Vienne, j’aurais pu aisément connaître et hanter le célèbre poète Métastase, chez qui, chaque jour, notre ministre, le vénérable comte de Canale, passait plusieurs heures de la soirée dans la compagnie choisie d’un petit nombre de personnes lettrées, où on lisait régulièrement quelques morceaux des classiques grecs, latins ou italiens. Et le bon vieux comte de Canale, qui m’avait pris en grande amitié, et qui souffrait de voir tout le temps que je perdais, voulut plusieurs fois me présenter à Métastase. Mais, outre ma bizarrerie naturelle, j’étais encore tout entier abîmé dans le français, et plein de mépris pour les livres et les auteurs italiens ; j’avais peine à voir dans une réunion d’hommes initiés aux lettres classiques autre chose qu’une assemblée de pédans ennuyeux. D’ailleurs, j’avais eu, un jour, l’occasion de voir Métastase, à Schoënbrunn, dans les jardins de l’empereur, faire à Marie-Thérèse la petite génuflexion d’usage, avec un visage si servilement heureux et courtisan, et en jeune homme qui plutarquise, je me faisais, moi, une idée si exagérée de la vérité absolue, que pour rien au monde je n’eusse voulu me lier, ni même entrer en relation avec une muse louée ou vendue à ce pouvoir despotique qui m’était si franchement odieux. C’est ainsi que peu à peu je prenais les allures d’un penseur sauvage ; et lorsqu’à ces bigarrures de mon humeur venaient se joindre les passions naturelles à mes vingt ans avec leurs conséquences non moins naturelles, ce mélange faisait de ma personne un tout passablement original et risible.

Au mois de septembre, je poursuivis mon voyage, par Prague, jusqu’à Dresde, où je m’arrêtai un mois, puis à Berlin, où je ne demeurai pas davantage. En entrant dans les états du grand Frédéric, qui me parurent un immense corps-de-garde, je sentis redoubler et tripler l’horreur que j’avais pour cet infâme métier des armes, l’unique et odieuse base de l’autorité arbitraire, laquelle est le résultat nécessaire de tant de milliers de satellites enrôlés. Je fus présenté au roi, mais je n’éprouvai, en le voyant, ni admiration, ni respect ; ce fut plutôt de l’indignation et de la rage : ces mouvemens devenaient, chaque jour, chez moi plus énergiques et plus fréquens à la vue de tant de choses qui ne vont pas comme elles le devraient, et qui, quoique fausses, n’en prennent pas moins le visage et le renom de la vérité. Le comte de Finch, ministre du roi, qui me présentait, me demanda pourquoi, étant au service de mon souverain, je n’avais pas, ce jour-là, endossé l’uniforme ? Je répondis : « Parce qu’il me semble que dans cette cour ce ne sont pas les uniformes qui manquent. » Le roi m’adressa les trois ou quatre paroles d’usage : je l’observai profondément, les yeux respectueusement attachés sur ses yeux, et je remerciai le ciel de ne m’avoir point fait naître son esclave. Je sortis, vers le milieu de novembre, de cette vaste caserne de la Prusse, ayant pour elle autant d’horreur que justice était.

J’allai ensuite à Hambourg, d’où je repartis, au bout de trois jours, pour le Danemarck. Arrivé à Copenhague au commencement de décembre, ce pays me plut assez, parce que je lui trouvais un air de ressemblance avec la Hollande. J’y remarquai, en outre, une certaine activité, du commerce, de l’industrie, ce qui habituellement ne se voit guère dans les gouvernemens purement monarchiques. Il en résulte une sorte de bien-être universel qui, au premier abord, prévient le voyageur, et fait tacitement l’éloge de celui qui règne. De ces choses, pas une ne se rencontre dans les états prussiens : le grand Frédéric avait pourtant commandé aux lettres et aux arts, et à la prospérité publique, de fleurir à l’ombre de son trône. Qui sait ? si Copenhague ne me déplaisait pas, c’était surtout que je lui savais gré de n’être ni Berlin ni la Prusse ; aucun pays, plus que celui-ci, ne m’a laissé une pénible et douloureuse impression, quoique l’architecture y revendique, à Berlin surtout, beaucoup de choses belles et grandes. Mais ces éternels soldats, maintenant encore, après tant d’années, je ne puis y songer que je ne sente renaître la même fureur qu’à cette époque leur vue seule excitait en moi.

1770. Pendant cet hiver, je me remis à bégayer un peu d’italien avec le ministre de Naples en Danemark, lequel était Pisan. C’était le comte Catanti, beau-frère du célèbre marquis Tanucci, premier, ministre du roi de Naples, autrefois professeur à l’Université de Pise. Je me laissais aller au charme de ce langage et de cette prononciation toscane, surtout quand je les comparais au gémissement nasal et guttural de l’idiome danois, que j’étais bien forcé d’entendre, mais sans y rien comprendre, grâce à Dieu. J’avais de la peine avec ledit comte Catanti à me faire à la propriété du mot, à la précision et au tour énergique de la phrase, qualités suprêmes du toscan ; mais, pour la prononciation de mes barbarismes italianisés, elle était assez pure et passablement toscane. À force de me moquer de tous les autres modes de prononciation italienne, qui, en conscience, choquaient trop mon oreille, je m’étais accoutumé à prononcer de mon mieux et l’u et le z, et le ci et le gi, en un mot, tout ce qui distingue le parler toscan. Ainsi excité par le comte Catanti à ne pas négliger une si belle langue, qui, après tout, était la mienne, puisqu’à aucun prix je ne voulais être Français, je me repris à lire quelques ouvrages italiens. Je lus, parmi beaucoup d’autres, les dialogues de l’Arétin, qui provoquaient mon dégoût par leur obscénité, mais qui me ravissaient par l’originalité, la variété et l’heureux choix des expressions. Je m’amusai ainsi à lire, parce que souvent, pendant l’hiver, je me vis forcé de garder la chambre, et même le lit, grâce aux fréquentes indispositions qui m’assaillirent pour avoir trop évité l’amour sentimental. Je me remis encore avec plaisir à la lecture de Plutarque, que je recommençai une troisième et une quatrième fois, et puis toujours Montaigne. Ma tête offrait alors un singulier amalgame de philosophie, de politique et de libertinage. Lorsque mes incommodités me permettaient de sortir, un de mes plus grands plaisirs, sous ce ciel du nord, consistait à aller en traîneau : poétique vitesse qui m’agitait violemment, et qui enchantait mon imagination non moins emportée.

À la fin de mars, je partis pour la Suède, et, bien que j’eusse trouvé la Suède entièrement libre de glaces, et la Scanie également affranchie de neiges, je n’eus pas plus tôt dépassé la ville de Norkoping, que je retrouvai sur ma route le plus terrible des hivers, partout les neiges amoncelées et tous les lacs pris ; impossible d’aller plus avant avec les roues : il fallut démonter ma voiture et l’attacher sur deux traîneaux, suivant l’usage du pays, et c’est ainsi que j’arrivai à Stockolm. La nouveauté du spectacle, l’âpre et majestueuse nature de ces forêts immenses, de ces lacs, de ces précipices, me remplissaient d’enthousiasme. Je n’avais pas encore lu Ossian, néanmoins beaucoup des images qui lui sont familières m’apparaissaient, rudement empreintes dans mon imagination, telles qu’ensuite je les retrouvai développées, lorsque, plusieurs années après, j’étudiai dans Ossian la savante structure des vers du célèbre Cesarotti.

Les sites de la Suède, ainsi que leurs habitans de toute classe, étaient fort de mon goût, peut-être parce que j’ai toujours aimé les extrêmes, peut-être aussi pour toute autre raison que je ne saurais dire ; le fait est que, si je voulais passer ma vie dans le nord, je préférerais à tout ce que j’en connais cette extrémité de l’Europe. La constitution mixte qui régit la Suède, combinée de telle sorte dans son équilibre, qu’une demi-liberté y perce encore par intervalle, m’inspira quelque curiosité de la connaître à fond. Mais toujours peu capable d’une application sérieuse et continue, je ne l’étudiai que superficiellement ; toutefois j’en compris assez pour m’en former une idée dans ma petite tête. L’indulgence des quatre classes appelées à voter, et l’excessive corruption de la classe noble des bourgeois des villes favorisaient l’influence vénale qu’obtenait à prix d’or la politique corruptrice de la Russie et de la France, et il en résultait qu’il ne pouvait y avoir en Suède ni harmonie entre les ordres, ni résolutions efficaces, ni juste et durable liberté. Je continuai à me lancer en traîneau dans la profondeur de ces forêts sombres et sur ces grands lacs glacés, et cette fureur me dura jusques au-delà du 20 d’avril ; alors il fallut à peine quatre jours pour fondre toute cette glace avec la plus incroyable rapidité, grâce à la permanence du soleil sur l’horizon, et à la tiédeur des vents de mer. À mesure que s’écoulaient ces masses de neige, où il se trouvait jusqu’à dix couches entassées l’une sur l'autre, on voyait poindre la fraîche verdure. Spectacle vraiment étrange, et qui eût été pour moi une source de poésie, si j’avais su faire des vers.






CHAPITRE IX.

Continuation de mes voyages : la Russie, encore la Prusse, Spa, la Hollande et l’Angleterre.




Je me trouvais bien à Stockolm ; mais, toujours possédé de la fureur d’aller, je résolus d’en partir vers le milieu de mai, et je pris, par la Finlande, le chemin de Pétersbourg. À la fin d’avril, j’avais fait une petite excursion jusqu’à Upsal, célèbre université, et, chemin faisant, j’avais visité quelques mines de fer, où je vis des choses fort intéressantes ; mais, les ayant peu examinées et sans prendre aucune note, ce fut comme si jamais je ne les avais vues. Arrivé à Grisselhamma, un petit port sur la côte orientale de la Suède, en face de l’entrée du golfe de Bothnie, je retrouvai l’hiver sur mon chemin ; il semblait que j’eusse pris à tâche de courir après lui. Une grande partie de la mer était gelée, et le trajet du continent au premier îlot (c’est en passant successivement dans cinq petites îles que l’on traverse l’entrée de ce golfe), était alors devenu impraticable à toute espèce d’embarcations, par suite de l’immobilité complète des eaux. Il fallut donc attendre en ce triste lieu ; enfin, après trois jours, au souffle d’un vent plus favorable, cette immense et épaisse croûte commença à se crevasser çà et là, et à faire crich, comme dit notre grand poète ; puis elle se divisa peu à peu en énormes lambeaux flottans, qui ouvraient comme une espèce de chemin si on était assez téméraire pour y jeter une barque. En effet, le jour d’après, aborda à Grisselhamma un pécheur qui venait sur un petit bateau de cette même île où moi-même je devais d’abord prendre terre : ce pêcheur nous dit qu’on pouvait passer, mais avec peine. Je voulus aussitôt tenter l’aventure, quoique ma barque où je transportais ma voiture fut pour cette raison beaucoup plus considérable que ce bateau de pêche. L’obstacle devenait plus grand, mais le danger moindre d’autant ; il était naturel qu’une grosse embarcation résistât mieux qu’une petite aux coups de ces glaçons mouvans, et ce fut précisément ce qui arriva. Tous ces ilôts flottans donnaient un aspect extraordinaire à cette mer horrible, qui ressemblait moins à une masse d’eau qu’à une terre déchirée et bouleversée. Mais comme, grâce à Dieu, le vent était extrêmement faible, les glaçons, en se heurtant contre ma barque, semblaient vouloir la caresser plutôt que la briser. Cependant leur grand nombre et leur mobilité faisaient souvent que partis de points opposés ils se rencontraient au devant de ma proue, et que venant à se réunir, ils l’empêchaient de tracer son sillon ; et aussitôt d’autres venaient, puis d’autres encore, et s’entassant les uns sur les autres, ils faisaient mine de vouloir me renvoyer au continent. Il n’y avait alors qu’un remède efficace, c’était la hache, dont on se servait pour châtier l’insolence des glaces. Plusieurs fois mes marins et moi-même nous sautâmes sur ces glaçons, et à coups de hache nous les brisions et les écartions des flancs de la barque assez pour donner passage à la proue et aux rames. Puis on se jetait de nouveau dans la barque, et la seule impulsion du bâtiment dégagé suffisait pour repousser du chemin cette importune escorte. Il fallut plus de dix heures d’une telle navigation pour parcourir un trajet de sept milles de Suède. La nouveauté de l’expédition me divertit singulièrement ; mais peut-être, en la racontant dans toute la minutie de ses détails, aurai-je moins réussi à divertir le lecteur. J’ai cédé à la tentation d’écrire une chose nouvelle pour des imaginations italiennes. Le premier trajet ainsi achevé, les six autres, beaucoup plus courts et en outre moins embarrassés de glaces, devinrent aussi beaucoup plus faciles ; la Suède, dans sa sauvage rudesse, est un des pays de l’Europe dont s’est le mieux accommodée la tournure de mon esprit et qui a éveillé en moi le plus d’idées fantastiques, mélancoliques et même grandioses, par je ne sais quel vaste et indéfinissable silence qui règne dans cette atmosphère, où volontiers on se croirait en dehors du globe terrestre.

Ayant une dernière fois pris terre à Abo, capitale de la Finlande suédoise, je continuai mon voyage par de très-belles routes et avec d’excellens chevaux jusqu’à Saint-Pétersbourg, où j’arrivai dans les derniers jours de mai. Et je ne saurais dire si j’y entrai de jour ou de nuit, parce que, d’une part, les ténèbres de la nuit existent à peine en cette saison, dans ce climat si septentrional, et que, d’autre part, excessivement fatigué de n’avoir pu reposer pendant plusieurs nuits, ou de n’avoir dormi que dans ma voiture et fort mal à l’aise, tout se confondait si bien dans ma tète, et j’éprouvais un tel ennui de voir toujours cette triste lumière, que je ne savais plus ni à quel jour de la semaine, ni à quelle heure de la journée, ni dans quelle partie du monde je me trouvais en ce moment ; ces mœurs, ces costumes, ces barbes moscovites, me faisaient penser aux Tartares plutôt qu’à des Européens.

J’avais lu dans Voltaire l’histoire de Pierre le Grand ; j’avais connu plusieurs Russes à l’Académie de Turin, et j’avais ouï dire merveille de ce peuple naissant ; de sorte qu’à mon arrivée à Pétersbourg, toutes ces choses, que grandissait encore mon imagination, toujours en quête de nouveaux désenchantemens, me tenaient dans une sorte d’anxiété et d’attente vraiment extraordinaires. Mais à peine, hélas ! avais-je mis le pied dans ce camp asiatique de baraques alignées, que, me ressouvenant alors de Rome, de Gènes, de Venise et de Florence, je ne pus m’empêcher de rire ; et tout ce que j’ai pu voir depuis dans ce pays n’a fait que confirmer chez moi de plus en plus cette première impression, et j’en ai rapporté la précieuse conviction qu’il ne méritait pas d’être vu. Tout y contrariait si fort ma manière de voir (excepté les barbes et les chevaux), que durant six semaines à peu près que je demeurai au milieu de ces barbares déguisés en Européens, je ne voulus faire connaissance avec personne, pas même y revoir deux ou trois jeunes gens des premières familles du pays, avec qui j’avais été à l’Académie de Turin ; je ne voulus pas seulement être présenté à cette fameuse impératrice, Catherine II ; enfin, je ne vis pas, même matériellement, le visage de cette souveraine qui, de nos jours, a tant lassé la renommée. Lorsque ensuite je me suis interrogé pour trouver la vraie cause d’une conduite si ridiculement sauvage, je me suis bien convaincu intérieurement que ce fut pure intolérance de mon caractère inflexible, et simplement horreur pour la tyrannie en elle-même, personnifiée dans une femme justement accusée de s’être souillée du plus affreux des crimes, la trahison et l’assassinat commandé d’un époux désarmé. Je me souvenais parfaitement d’avoir entendu raconter que parmi les raisons qu’avançaient les apologistes de ce crime, ils allaient jusqu’à dire que Catherine II, en prenant possession de l’empire, voulait, indépendamment de tout le mal que son mari avait fait à l’état, rétablir en partie, par l’octroi d’une constitution libérale, les droits de l’humanité si cruellement lésée par la servitude universelle et absolue qui pèse en Russie sur le peuple. Et cependant je trouvais ce peuple tout aussi esclave après cinq ou six ans du règne de cette Clytemnestre philosophe ; je voyais en outre cette maudite engeance militaire assise sur le trône de Pétersbourg, plus encore, peut-être, que sur celui de Berlin. Ce fut là, sans aucun doute, la raison qui me fit prendre ces peuples en mépris, et qui m’inspira une haine si furieuse contre leurs misérables souverains. Las donc et dégoûté de toute cette moscoviteria, je ne voulus pas aller à Moscou, comme j’en avais eu le dessein ; j’avais peur qu’il ne me fallût mille ans pour rentrer en Europe. À la fin de juin, je partis pour Riga, par Narva et Rewel ; ces plaines sablonneuses, nues et horribles, me firent amplement payer tous les plaisirs que j’avais goûtés au bord des précipices, et dans les immenses forêts épiques de la Suède. Je continuai par Kœnisberg et Dantzig. Cette dernière ville, jusque alors libre et opulente, commençait précisément cette année à porter la peine de son mauvais voisinage ; et déjà le despote prussien y avait introduit de vive force ses infâmes satellites. Tout en donnant au diable les Russes et les Prussiens, et tous ceux qui empruntent la face de l’homme pour se laisser ainsi traiter en brutes par leurs tyrans, et forcé de semer mon nom, mon âge, ma qualité, mon caractère, mes intentions (toutes choses que, dans le plus mince village, un sergent vous demande quand vous entrez, quand vous passez, quand vous vous arrêtez, quand vous sortez), je finis par me retrouver une seconde fois à Berlin, après un mois environ du voyage le plus désagréable, le plus fastidieux, le plus rempli de vexations qui se puisse faire, y compris une descente aux enfers, qui ne sauraient être plus sombres, plus déplaisans, plus inhospitaliers. En passant par Zorendorff, je visitai le champ de bataille des Russes et des Prussiens, où tant de milliers de l’un et de l’autre troupeau, libres enfin, laissèrent là leur joug avec leurs os. Il était aisé de reconnaître leurs immenses sépultures à la riche et verdoyante beauté de la moisson, qui, partout ailleurs maigre et aride en elle-même, ne produisait que de rares et misérables épis. Je dus faire alors une réflexion triste, mais qui n’est, hélas ! que trop vraie : c’est que les esclaves sont véritablement nés pour engraisser la terre. Toutes ces prussianerie 'me faisaient chaque jour mieux connaître et plus vivement désirer cette bienheureuse Angleterre.

Je me débarrassai en trois jours de ma seconde Berlinade ; je ne restai même à Berlin que pour m’y reposer un peu d’un si pénible voyage. Vers la fin de juillet, je partis pour Magdebourg, Brunswick, Gottingue, Cassel et Francfort. En entrant à Gottingue, qui possède une très-florissante Université, je rencontrai un petit âne, à qui je fis grande fête, n’en ayant point vu depuis un an que j’étais allé m’ensevelir au fond du Nord, où cet animal ne peut ni vivre ni se reproduire. Cette rencontre d’un âne italien avec un âne allemand, au sein d’une si fameuse Université, m’aurait sans doute inspiré alors quelque poésie joyeuse et originale, si j’avais eu une langue et une plume au service de mon esprit ; mais mon impuissance à écrire devenait chaque jour plus complète. Je me contentai donc d’y rêver intérieurement, et je passai de la sorte une journée fort divertissante, toujours seul, avec moi et mon âne. C’était pour moi chose rare qu’un jour de fête, accoutumé que j’étais à les passer tous dans la plus complète solitude, le plus souvent à ne rien faire, ne lisant pas, et sans jamais ouvrir la bouche. ce de tedescherie, je quittai Francfort au bout de deux jours, pour aller à Mayence, où je m’embarquai sur le Rhin, et descendant ce grand fleuve épique jusqu’à Cologne, je trouvai quelque charme à voguer entre ces rives délicieuses. De Cologne, en passant par Aix-la-Chapelle, je retournai à Spa, où deux ans auparavant j’avais passé quelques semaines ; ce lieu m’avait toujours laissé le désir de le revoir avec le cœur libre. La vie qu’on y mène semblait devoir convenir à mon humeur, parce qu’on y trouve tout ensemble le bruit et la solitude, et que l’on peut y rester inconnu et ignoré au milieu des réunions publiques et des fêtes ; et, en effet, je m’y trouvai si bien, que j’y demeurai depuis la mi-août jusqu’à la fin de septembre, ou peu s’en faut. C’était beaucoup pour moi, qui ne pouvais jamais m’arrêter nulle part. J’achetai, d’un Irlandais, deux chevaux, dont l’un était d’une beauté peu commune, et je m’y attachai vraiment de cœur. Je montais à cheval le matin, dans la journée, et le soir je dînais avec huit ou dix étrangers de tous pays. Pendant la soirée, je regardais danser de jolies femmes, de gracieuses demoiselles, et ainsi je passais mon temps, ou, pour mieux dire, je l’usais le mieux du monde. Mais la saison s’étant gâtée, et la plupart des baigneurs commençant à quitter, je partis de mon côté, et résolus de retourner en Hollande pour y revoir mon ami d’Acunha, certain d’ailleurs de ne pas y retrouver celle que j’avais tant aimée : je savais qu’elle n’était plus à La Haye, et que depuis plus d’un an elle s’était fixée à Paris avec son mari. Ne pouvant consentir à me séparer de mes excellons chevaux, j’envoyai Élie en avant avec la voiture, et je suivis la route de Liège, tantôt à pied, tantôt à cheval. À Liège je rencontrai un ministre de France de qui j’étais connu, et je me laissai présenter par lui au prince évêque de la ville, par complaisance, et aussi par bizarrerie. Je n’ai pas vu la fameuse Catherine II, voyons du moins la cour du prince de Liège. Pendant mon séjour à Spa j’avais déjà été présenté à un autre prince de l'Église, seigneurie à voir au microscope, l’abbé de Stavelò, dans les Ardennes. C’était le même ministre de France à Liège qui m’avait introduit à la cour de Stavelò, où nous dînâmes fort joyeusement et fort bien, en vérité. Je me sentais moins de répugnance pour ces cours en immature que pour celles où commandent, au lieu du bâton pastoral, le fusil et le tambour ; ce sont là deux fléaux de l’humanité dont on ne peut rire de bon cœur. De Liège, toujours avec mes chevaux, je m’en allai à Bruxelles, à Anvers, et, passant le Mordick, à Rotterdam et à La Haye. Mon ami, avec lequel je n’avais cessé de correspondre depuis mon départ, me reçut à bras ouverts, et me trouvant un peu moins fou, continua de m’assister, de m’éclairer par ses conseils pleins de sagesse et d’amitié. Je restai avec lui près de deux mois, mais je brûlais de revoir l’Angleterre, et la saison s’avançant, il fallut nous séparer vers la fin de novembre. Je pris la même route que j’avais suivie un peu plus de deux ans auparavant, et débarquant à Hanvich, après une heureuse traversée, je fus à Londres en peu de jours. J’y retrouvai presque tous les amis que j’avais fréquentés à mon premier voyage, entre autres, le prince de Masserano, ambassadeur d’Espagne, et le marquis de Caraccioli, ministre de Naples, homme d’une sagacité rare et d’une ingénieuse vivacité. Ces deux personnes me témoignèrent plus qu’une affection de père pendant les six mois que je demeurai cette fois à Londres, et où je me vis engagé dans certaines circonstances singulières et scabreuses, comme on le verra tout-à-l’heure.






CHAPITRE X

Nouvel et terrible accident d’amour.


1771. Dès mon premier séjour à Londres, je n’avais pas vu sans plaisir et sans émotion une très-belle personne d’un rang élevé, dont l’image, sans doute entrée à mon insu dans mon cœur, avait fort contribué à me faire alors trouver tant de charme et d’agrément à ce pays, et augmentait encore maintenant le désir qui m’y ramenait. Néanmoins, quoique cette beauté m’eût témoigné alors assez de bienveillance, mon naturel sauvage et fantasque m’avait préservé de ses fers. Mais à mon retour, étant un peu plus civilisé et plus capable d'aimer, assez peu corrigé d’ailleurs par un premier accès de cette mélancolie funeste, qui m’avait si mal réussi à La Haye, je donnai dans ce nouveau piège, et je m’épris d’une si furieuse passion, que j’en frémis encore quand j’y songe, aujourd’hui que je la raconte froidement dans la première tiédeur de mon neuvième lustre.

J’avais très-souvent l’occasion de voir cette belle Anglaise, principalement chez le prince de Masserano ; elle avait en commun avec la princesse une loge à l’Opéra italien. Je ne la voyais pas chez elle, parce qu’alors il n’était pas d’usage, en Angleterre, que les dames reçussent des visites, et surtout des étrangers. Ajoutez que le mari était extrêmement jaloux de sa femme, autant que peut et que sait l’être un homme né de ce côté des Alpes. Ces petits obstacles ne faisaient que m’enflammer davantage : tous les matins elle me trouvait devant elle, tantôt à Hyde-Park, tantôt dans une autre promenade ; tous les soirs je la voyais également dans les cercles à la mode ou au théâtre ; et les nœuds de l’intrigue se resserraient chaque jour de plus en plus. La chose en vint à ce point que, le plus heureux des hommes d’être ou de me croire payé de retour, je me regardais néanmoins comme le plus infortuné, et je l’étais, de ne pouvoir trouver le moyen de continuer long-temps ce commerce avec sécurité. Les jours passaient, les jours avaient des ailes, et le printemps avançait. À la fin de juin, au plus tard, elle partait pour la campagne, où elle devait rester sept ou huit mois, et il allait devenir absolument impossible de la voir. Aussi voyais-je arriver ce mois de juin comme le dernier de ma vie. Ni mon cœur, ni mon esprit malade, n’admettaient la possibilité matérielle de survivre à une telle séparation ; ma nouvelle passion, fortifiée par le temps, avait ainsi plus de violence que la première. Cette pensée fatale, que l’heure de son départ marquerait celle de ma mort, m’avait exaspéré à ce point, que, dans ma conduite, je procédais comme un homme qui désormais n’a plus rien à perdre. Je n’y étais pas non plus médiocrement encouragé par le caractère de ma maîtresse, qui n’avait aucun goût pour les moyens termes, et paraissait mal les comprendre. Les choses en étant là, et chaque jour ne faisant qu’ajouter à nos imprudences, le mari, qui déjà depuis long-temps s’en était aperçu, avait plusieurs fois fait entendre qu’il saurait bien se venger de moi ; pour ma part, je ne désirais rien au monde autant que cela. L’éclat de son ressentiment pouvait seul me tirer d’affaire, ou achever de me perdre entièrement. Je vécus environ cinq mois dans cette horrible situation, mais enfin la bombe éclata de la manière suivante. Plusieurs fois déjà, à différentes heures du jour, elle m’avait, au grand péril de tous deux, introduit elle-même dans sa maison. Jamais on ne m’avait aperçu, les maisons, à Londres, étant fort petites et les portes toujours closes. La plupart du temps, les gens se tiennent dans des salles souterraines, ce qui fait que du dedans on peut, sans difficulté, ouvrir la porte de la rue, et introduire un étranger dans quelque chambre du rez-de-chaussée contiguë à la porte. Voilà pourquoi mes entrées de contrebande avaient toutes si facilement réussi, d’autant que nous prenions les heures où le mari était dehors, et la plupart des domestiques à table. Le succès nous enhardit à braver de plus grands périls. Au mois de mai, le mari ayant conduit sa femme dans une maison de campagne, à seize milles de Londres, pour y demeurer huit ou dix jours tout au plus, nous convînmes aussitôt du jour et de l’heure, où, comme à Londres, elle m’introduirait furtivement chez elle. Nous choisîmes un jour où le mari, en sa qualité d’officier aux gardes, devait assister sans faute à une revue des troupes, et coucher à Londres. Je partis donc ce même soir, seul, à cheval. J’avais eu de ma maîtresse l’exacte description du lieu ; je laissai mon cheval dans une auberge, à un mille environ de la maison de campagne, et je continuai, à pied et de nuit, jusqu’à la petite porte du parc, où l’ayant trouvée qui m’attendait, je la suivis dans la maison sans être vu de personne, je le croyais du moins. Mais de telles visites étaient du soufre sur le feu, et pour suffire à notre passion il n’y avait que l’éternité. Nous prîmes donc certaines mesures pour renouveler ces entrevues, et les rendre encore plus fréquentes tant que durerait cette courte absence, ne pouvant songer sans désespoir à cette autre absence bien plus longue qui nous menaçait. De retour à Londres, le lendemain matin, je rugissais, je devenais fou, à la seule idée que j’allais passer deux jours encore sans la revoir, et je comptais les heures et les minutes ; je vivais dans un délire continuel, inexprimable, autant que difficile à croire pour qui ne l’a pas éprouvé, et bien peu, certes, l’auront éprouvé comme moi. Je ne retrouvais un peu de calme qu’en allant toujours sans savoir où. Mais à peine m’asseyais-je pour me reposer, pour manger ou pour essayer de manger, qu’aussitôt je me relevais avec des cris et des hurlemens horribles, et me démenais par ma chambre comme un forcené, si l’heure ne me permettait pas de sortir. Je possédais plusieurs chevaux, entre autres ce bel animal que j’avais acheté à Spa, et qui m’avait suivi en Angleterre ; je faisais sur ce cheval mille extravagances à faire frémir les plus intrépides cavaliers de Londres, franchissant d’un bond les plus hautes et les plus larges haies, les fossés les plus profonds, et des barrières autant qu’il s’en présentait. Un matin, entre deux de mes visites à cette chère maison de campagne, me promenant avec le marquis de Caraccioli, je voulus lui montrer ce que savait faire en sautant ce merveilleux cheval, et désignant de l’œil une barrière fort élevée qui séparait un pré de la grande route, je m’y portai au galop. Mais comme j’avais à moitié perdu la tête, j’oubliai de rendre la main et de donner à temps le coup d’éperon au cheval ; il toucha du pied le devant de la barrière, et tous deux, en un bloc, nous allâmes tomber sur le pré ; il se releva, moi ensuite, et je crus ne m’être fait aucun mal. Mon fol amour avait du reste quadruplé mon courage, et on eût dit que j’avais pris à tâche de courir après toutes les occasions de me rompre le cou. Garaccioli, qui était resté sur la route, de l’autre côté de la barrière que j’avais si mal franchie , eut beau me crier de ne pas recommencer et d’aller prendre, pour venir le rejoindre, l’issue ordinaire du pré, moi qui ne savais plus guère ce que je faisais, courant à mon cheval, qui avait l’air de vouloir fuir dans le pré, je saisis la bride à propos, et de plus belle en selle, je le ramenai avec l’éperon du côté de la barrière, où réhabilitant à la fois son honneur et le mien, il la franchit sans hésiter. Ma vanité de jeune homme ne jouit pas long-temps de ce triomphe ; j’avais à peine fait quelques pas, que mon esprit et mon cœur venant à se refroidir en même temps, je commençai à ressentir une atroce douleur dans l’épaule gauche ; elle était démise, et le petit os qui la rattache au cou était cassé. La douleur allait croissant, et ce peu de milles qui me séparaient de la maison me parurent horriblement longs lorsqu’il fallut les faire à cheval et au pas. Le chirurgien arriva, et après m’avoir long-temps tenu à la torture, il dit avoir remis toute chose en sa place, arrangea ses ligatures, et m’ordonna de rester au lit. Il faut comprendre l’amour, pour se faire une idée de ma colère et de ma rage, quand je me vis cloué dans un lit, précisément à la veille de cet heureux jour qui avait été fixé pour ma seconde visite à la campagne. L’accident était arrivé dans la matinée du samedi ; je pris patience ce jour-là et le dimanche jusqu’au soir, et ce peu de repos, en donnant quelque force à mon bras, ne fit qu’animer encore mon audace. Vers les six heures du soir, je voulus à tout prix me lever, et quoi que voulût me dire Élie, qui était pour moi un demi-précepteur, je me jetai seul dans une petite chaise de poste, et m’en allai à ma destinée. Il m’était impossible de monter à cheval, à cause de la douleur que je ressentais au bras, et de l’embarras des ligatures qui étaient fortement serrées ; je ne pouvais non plus ni ne devais arriver avec cette voiture et le postillon jusqu’à la maison de campagne ; je me déterminai donc à laisser le tout à la distance d’environ deux milles, et je fis le reste de la route à pied, un bras en écharpe ; l’autre sous mon manteau et tenant, comme il est naturel, la garde de mon épée, en homme qui va seul, de nuit, dans une maison étrangère, et qui n’y entre pas en ami. Cependant la secousse de la voiture avait renouvelé et redoublé la douleur que je sentais à l’épaule, et en avait si bien dérangé les ligatures, que depuis, en effet, mon épaule ne s’est jamais bien remise. Je ne laissai pas de me regarder comme le plus heureux des hommes, à mesure que je me rapprochais de l’objet tant désiré. J’arrivai enfin, et à grand’peine je parvins (n’ayant personne qui m’aidât, car nous n’avions pas de confidens) à escalader la palissade du parc pour y entrer ; il m’avait été impossible d’ouvrir la petite porte, qui la première fois avait été laissée entr’ouverte. Le mari, toujours pour cette revue du lendemain, était encore allé coucher à Londres ce soir-là. J’arrivai donc à la maison, où je trouvai ma belle qui m’attendait, et sans beaucoup nous inquiéter l’un et l’autre de là circonstance de cette petite porte qu’elle avait ouverte elle-même quelques heures auparavant, et qui maintenant se trouvait close, je restai près d’elle jusqu’à la pointe du jour. Je sortis comme j’étais entré, et bien persuadé que pas une ame ne m’avait vu, je repris la même route jusqu’à ma chaise, je remontai dedans, et j’arrivai à Londres vers les sept heures du matin, partagé entre le regret cuisant d’avoir quitté ma maîtresse, et l’ennui de rapporter chez moi une épaule plus malade. Mais mon ame était dans un tel état de démence et de furie, que je ne m’inquiétais de rien, quoi qu’il pût m’arriver, prévoyant d’ailleurs toute chose. Je fis rattacher par le chirurgien les ligatures dérangées, sans lui vouloir permettre de toucher autrement à l’épaule, qu’elle fût ou ne fût pas disloquée. Le mardi soir, je me sentis un peu mieux, et ne voulant pas rester chez moi, j’allai au Théâtre-Italien, et comme à l’ordinaire, dans la loge du prince de Masserano, qui s’y trouvait avec sa femme ; ils me croyaient dans mon lit, à demi estropié, et ne furent pas médiocrement étonnés de me voir simplement le bras en écharpe. Tranquille cependant en apparence, j’écoutais la musique, qui réveillait dans mon cœur mille tempêtes terribles. Mais, quoique fortement ému, mon visage était ce qu’il est toujours, du marbre. Tout-à-coup j’entends ou je crois entendre quelqu’un parler vivement et prononcer mon nom à la porte de la loge, qui était fermée. Aussitôt, par un simple mouvement machinal, je m’élance à la porte, je l’ouvre, je la referme en un clin d'œil derrière moi, et me voici face à face avec le mari de ma maîtresse, qui attendait qu’on vînt lui ouvrir cette porte fermée à clef. En Angleterre, il y a des gens qui gardent les loges, et qui se tiennent pour cela dans les corridors du théâtre. Plusieurs fois déjà je m’étais attendu à cette visite, et ne pouvant avec honneur la provoquer, je la désirais néanmoins plus qu’aucune chose au monde. Je m’élançai donc hors de la loge comme un éclair, et : — Me voici, m’écriai-je, qui me cherche ? — Moi, me répondit-il, j’ai à vous parler. — Sortons, repliquai-je, je suis à vous. 1l n’y eut d’échangé que ce peu de mots, et sans rien ajouter, nous sortîmes immédiatement du théâtre. C’était vers les sept heures et demie du soir, dans les plus longs jours du mois de mai : les spectacles à Londres commencent à six heures. Du théâtre d’Hay-Market nous nous rendîmes, par un long détour, au parc Saint-James, d’où l’on entre par une barrière dans une vaste prairie appelée Green-Park ; nous arrivons, il faisait presque nuit. Là, dans un petit coin écarté, chacun dégaine sans mot dire. Il était alors d’usage de porter l’épée, même enfrack ;je me trouvais donc avoir la mienne, et lui, à peine de retour à la campagne, n’avait eu que le temps de courir chez un armurier pour s’en procurer une. En suivant le chemin de Pall-Mall, qui mène au parc Saint-James, deux ou trois fois il me reprocha d’être venu furtivement dans sa maison et à plusieurs reprises, me demandant comment je m’y étais pris. Mais la fureur qui me possédait ne m’ôtait rien de ma présence d’esprit, et quoique au fond du cœur je reconnusse combien était légitime et sacré le ressentiment de mon adversaire, je ne pouvais que lui répondre : — Cela n’est pas vrai, mais puisqu’il vous plaît de le croire, je suis ici pour vous en rendre raison. — C’est la vérité, répliqua-t-il, et insistant sur ma dernière visite à sa maison de campagne, il m’en détaillait si minutieusement les moindres circonstances, que tout en répondant ce n’est pas vrai, je voyais cependant bien qu’il avait été exactement informé de toute chose. Il finit par me dire : — Pourquoi tant le nier, quand ma femme elle-même en est convenue et me l’a raconté ? Ce discours me jeta dans un grand étonnement, et je répondis : — Si elle en convient, je ne le nierai pas davantage. J’avais tort, et depuis je m’en repentis ; mais je laissai échapper ces paroles, fatigué de nier si long-temps une chose évidente et vraie de tout point. Ce rôle m’était odieux en face d’un ennemi que j’avais outragé ; mais je me faisais violence, pour sauver, s’il se pouvait, la femme que j’aimais. Nous n’eûmes pas d’autre explication avant d’arriver sur le terrain que j’avais indiqué. Mais là, au moment de tirer l’épée, s’apercevant que j’avais le bras gauche en écharpe, il eut la générosité de me demander si cela ne m’empêcherait pas de me battre. — J’espère que non, répondis-je en le remerciant de sa courtoisie, et aussitôt je l’attaquai. J’ai toujours été un fort mauvais tireur : je me jetai donc sur lui en désespéré, et contre toutes les règles de l’art ; pour dire la vérité, je ne cherchais qu’à me faire tuer. Je ne saurais dire comment se fit la chose, mais le fait est que je pressai très-vivement mon adversaire ; car, en commençant, le soleil qui se couchait me donnait droit dans les yeux et m’empêchait presque d’y voir, et au bout de sept ou huit minutes, je m’étais si fort porté en avant, lui en arrière, et en rompant il avait décrit une courbe telle, que je finis par avoir le soleil dans le dos. Nous bataillâmes long-temps de la sorte, moi toujours portant les coups, lui toujours les repoussant, et je suis tenté de croire que s’il ne me tua pas, c’est qu’il ne le voulut point, et que si je ne le tuai point, c’est que je ne le sus pas. Enfin, en parant une botte, il m’en allongea une autre qui me toucha le bras droit entre le coude et le poignet, et me fit aussitôt remarquer que j’étais blessé ; je ne m’en étais pas aperçu, et la blessure était, en effet, peu de chose. Alors abaissant le premier la pointe de son épée, il me dit qu’il était satisfait, et me demanda si je l’étais aussi. Je lui répondis que je n’étais pas l’offensé, et que la chose le regardait. Il remit alors son épée dans le fourreau, et j’en fis autant. Puis je le laissai partir, et restai quelque temps encore sur le terrain pour voir au juste ce qu’était ma blessure ; je trouvai mon habit déchiré tout du long, et n’éprouvant qu’une douleur légère, le sang d’ailleurs coulant fort peu, je jugeai que j’avais reçu une simple égratignure. Du reste, ne pouvant m’aider de mon bras gauche, il ne m’eût pas été possible d’ôter seul mon habit ; c’est pourquoi, à l’aide de mes dents, je me contentai de rouler le mieux que je pus et de nouer un mouchoir autour de mon bras droit, pour, arrêter le sang ; puis je sortis du parc par cette même rue de Pall-Mall. Lorsque je repassai devant le théâtre que j’avais quitté trois quarts d’heure avant, ayant vu à la lumière de quelques boutiques que je n’avais de sang ni aux mains, ni sur mes vêtemens, je dénouai avec mes dents le mouchoir qui enveloppait mon bras, et ne ressentant plus aucune douleur, il me prit la puérile et folle pensée de rentrer au théâtre et dans la loge d’où j’étais sorti pour aller me battre. En me revoyant,le prince de Masserano me demanda pourquoi je m’étais jeté si brusquement hors de sa loge, et où j’avais été. Je vis alors qu’ils n’avaient rien entendu du court entretien qui avait eu lieu hors de la loge, et je dis m’être souvenu tout-à-coup que j’avais à parler à quelqu’un, et que j’étais sorti pour cela. Je n’ajoutai pas un mot de plus. Mais j’avais beau faire effort sur moi-même, je ne pouvais me défendre d’une excessive agitation d’esprit, en songeant à l’issue probable de cette affaire, et à tous les malheurs qui devaient fondre sur celle que j’aimais. C’est pourquoi, au bout d’un quart d’heure, je partis, ne sachant ce que j’allais faire de moi. Une fois hors du théâtre, il me vint à l’esprit (dès là que ma blessure ne m’empêchait pas de marcher) de me rendre chez une belle-sœur de ma maîtresse qui favorisait nos amours, et chez laquelle nous nous étions vus aussi quelquefois.

Et ce fut une heureuse pensée que me donna là le hasard ; car en entrant dans l’appartement de cette dame, le premier objet qui s’offrit à mes yeux fut ma maîtresse, ma maîtresse elle-même. Cette vue inespérée, au milieu d’une telle tempête d’émotions diverses, manqua me faire évanouir. Elle m’éclaircit bientôt toute l’affaire, comme il semblait qu’elle fût arrivée, mais non comme en effet elle s’était passée ; il était dans ma destinée d’apprendre plus tard la vérité, et par une toute autre voie. Elle me dit donc que dès notre premier rendez-vous à la campagne, son mari avait su avec certitude que quelqu’un s’était introduit dans sa maison ; mais personne ne m’avait vu. Il s’était assuré qu’un cheval avait passé toute une nuit, tel jour, dans telle auberge, que son maître était venu le reprendre à telle heure et avait payé largement sans dire mot. C’est pourquoi, dans la prévoyance d’une seconde visite, il avait secrètement aposté quelque homme à lui pour faire le guet, et le soir, à son retour, lui rendre bon compte de toute chose. Il était ensuite parti pour Londres dans la journée du dimanche, et ce même jour, comme je l’ai raconté, j’étais parti de Londres dans l’après-midi pour la maison de campagne, où j’étais arrivé à pied sur la brune. L’espion (il y en avait peut-être plusieurs) me vit traverser le cimetière du lieu, m’approcher ensuite de la petite porte du parc, et, ne pouvant l’ouvrir, enjamber les palissades de la clôture ; puis, au point du jour, il m’avait vu sortir de la même manière et rejoindre à pied la grande route de Londres. Personne n’avait osé se montrer à moi, encore moins me rien dire. Sans doute que me voyant venir d’un air résolu et l’épée sous le bras, n’y ayant d’ailleurs aucun intérêt personnel (les gens de sens rassis n’aiment guère se trouver sur le chemin des amoureux), pensèrent-ils qu’il valait mieux me souhaiter bon voyage et me laisser aller. Il est certain pourtant que si au moment où j’entrai dans ce parc et où j’en sortis par le chemin des voleurs, ils avaient voulu se réunir deux ou trois pour m’arrêter, la chose pour moi tournait mal. Si j’essayais de fuir, on me donnait pour un larron ; si j’attaquais pour me défendre, j’avais l’air d’un assassin, et intérieurement j’étais bien résolu à ne pas tomber vivant dans leurs mains. Il fallait donc commencer par tirer l’épée, et dans un pays de lois sages, et où l’on ne se joue pas des lois, ce sont là de ces choses qui entraînent à coup sûr le plus sévère châtiment. Aujourd’hui encore j’en frémis en l’écrivant ; mais alors je n’eusse point hésité à m’y exposer. Le lundi, pour revenir de Londres, le mari avait eu ce même postillon qui m’avait attendu toute la nuit à deux milles de là ; celui-ci avait raconté le fait comme une chose singulière, et sur ce qu’il dit de ma taille, de mon extérieur, de mes cheveux, l’autre m’avait fort bien reconnu ; puis, en arrivant chez lui, il avait entendu le rapport de ses gens, et finalement il avait acquis la certitude tant cherchée de ses infortunes.

Mais ici, en racontant les bizarres effets d’une jalousie anglaise, la jalousie italienne ne peut s’empêcher de rire, tant les passions se modifient suivant la diversité des caractères et des climats, et, en particulier, selon la différence des lois. Le lecteur italien rêve déjà une femme poignardée, empoisonnée, ou du moins jetée dans une prison, et d’autres violences bien justes. Rien de tout cela. Le mari anglais, quoique à sa manière il aimât éperdument sa femme, ne perdit point son temps en invectives, en menaces, en doléances. Il la confronta sur-le-champ avec les témoins qui l’avaient vue, et qui aisément la convainquirent d’un fait qu’elle ne pouvait nier. Dès le mardi matin, le mari ne dissimula point à sa femme qu’à dater de ce moment elle cessait de lui appartenir, et que bientôt un divorce légitime allait le débarrasser d’elle. Il ajouta que non satisfait du divorce, il voulait aussi me faire payer amèrement l’outrage qu’il avait reçu ; que le jour même il retournerait à Londres, où il saurait bien me trouver. Elle alors, sans perdre un moment, m’avait écrit en secret par une voie sûre, pour me donner avis de tout ce qui se passait. Le messager, grassement payé, avait failli crever un cheval pour venir à Londres ventre à terre, et en moins de deux heures, et il y était certainement arrivé une heure avant le mari ; mais, par bonheur, ni le messager ni le mari ne m’ayant trouvé chez moi, je n’eus avis de rien, et le mari me voyant sorti, eut un pressentiment, et devina que j’étais au Théâtre-Italien ; et en effet il m’y trouva, comme je l’ai raconté. La fortune me fit ici deux grâces singulières : d’abord, au lieu du bras droit, ce fut le bras gauche que je me démis ; et ensuite je ne reçus qu’après la rencontre la lettre de ma maîtresse. Supposons les choses autrement, je ne sais si tout se fût bien passé. Quoi qu’il en soit, le mari était à peine sur la route de Londres, que sa femme était également partie par une autre route, et venait directement à Londres chez sa belle-sœur, qui demeurait assez près de la maison de son mari. Là, elle avait appris que ce dernier était revenu chez lui en fiacre, il y avait moins d’une heure, et que s’élançant de la voiture, il avait couru s’enfermer dans sa chambre, sans permettre à qui que ce fût de la maison de le voir ou de lui parler. Elle en avait tiré cette conclusion, qu’il m’avait rencontré et tué. Tout ce récit, je le lui arrachai par lambeaux, sans cesse interrompus, comme on peut le croire, par l’excès des émotions diverses qui nous agitaient l’un et l’autre. Mais, pour le moment, la fin de tout cet éclaircissement se résolvait en une félicité inattendue, et qu’on ne saurait imaginer. L’inévitable divorce qui la menaçait m’imposait le devoir (et c’était le plus ardent de mes vœux) de remplacer auprès d’elle l’époux qu’elle allait perdre.

Ivre d’une telle pensée, j’en avais presque oublié ma petite blessure. Mais quelques heures après, ayant fait visiter mon bras sous les yeux de ma maîtresse, je trouvai la peau effleurée tout du long et beaucoup de sang caillé dans les plis de la chemise : c’était là tout. Mon bras une fois pansé, j’eus la fantaisie, c’était une curiosité de jeune homme, d’examiner aussi mon épée, et je m’aperçus que mon adversaire, à force de parer les coups que je lui portais, avait fait des deux tiers de ma lame une scie toute dentelée, et pendant plusieurs années je gardai cette épée comme un trophée. Ayant fini cependant par me séparer de ma maîtresse à une heure assez avancée de cette nuit du mardi, je voulus, avant de rentrer chez moi, passer chez le marquis de Caraccioli, pour lui raconter toute la chose. Lui non plus, de la manière dont il avait appris confusément ce qui s’était passé, ne doutait pas que je n’eusse été tué, et que je ne fusse resté dans le parc, que l’on ferme d’ordinaire une demi-heure après la nuit tombée. Il m’accueillit donc comme un homme qui revient de l’autre monde, m’embrassa chaudement, et nous passâmes encore à causer ensemble deux heures de la nuit. Enfin j’arrivai chez moi qu’il était presque jour. Après une journée remplie de si étranges et de si diverses péripéties, je me mis au lit, et jamais je n’ai dormi d’un sommeil plus profond et plus doux.






CHAPITRE XI.

Horrible désenchantement.



Voici cependant en réalité comment les choses s’étaient passées la veille. Mon fidèle Élie ayant vu arriver le messager sur un cheval couvert de sueur et tout hors d’haleine, et cet homme lui recommandant avec la plus vive instance de me faire parvenir immédiatement cette lettre, était aussitôt sorti pour courir après moi. Il me chercha d’abord chez le prince de Masserano, où il croyait que j’étais allé, puis chez Caraccioli, à plusieurs milles de là, et il avait ainsi perdu des heures. Enfin, comme il s’en revenait à la maison, dans Suffolk-Street, très-près d’Hay-Market, où est l’Opéra-Italien, il lui vint à l’esprit de voir si j’y étais. Il ne l’espérait guère, pensant à ce bras disloqué que je portais en écharpe. Il entre au théâtre et s’enquiert de moi auprès de ces gardiens des loges, de qui j’étais parfaitement connu. On lui répond que je suis sorti, il y a dix minutes, avec une personne qui est venue me chercher jusque dans la loge où j’étais. Élie n’ignorait pas (quoiqu’il ne le sût pas de moi) le secret de mon violent amour. Il n’eut pas plus tôt appris le nom de la personne qui était venue me prendre et rapproché cette circonstance de l’endroit d’où arrivait la lettre, qu’il comprit aussitôt toute l’affaire. Alors le pauvre Élie, qui me connaissait pour le tireur le plus maladroit, et me savait d’ailleurs empêché du bras gauche, n’hésita pas de son côté à me tenir pour un homme mort. Il courut sur-le-champ au parc Saint-James ; mais n’ayant pas tourné du côté de Green-Park, il ne nous rencontra pas. Sur ces entrefaites, la nuit survint, et il se vit forcé de sortir du parc comme tout le monde. Ne sachant comment s’y prendre pour savoir au juste ce que j’étais devenu, il alla rôder autour de la maison du mari dans l’espoir d’y apprendre quelque chose. Soit qu’il eût à son fiacre de meilleurs chevaux que n’en avait le mari, soit que ce dernier fût allé d’abord autre part, mon Élie arrivait dans son fiacre tout près de la porte du mari juste au moment où celui-ci descendait. Il le vit très-distinctement revenir avec son épée, se précipiter dans sa maison, et en faire aussitôt refermer la porte avec toutes les marques d’un grand trouble. Élie n’en demeura que plus convaincu qu’il m’avait tué, et ne trouvant rien de mieux à faire, il courut chez Caraccioli, et lui dit tout ce qu’il savait et ce qu’il craignait pour moi.

Après une journée si laborieuse, quelques heures d’un sommeil très-calme rafraîchirent mon sang, après quoi je fis de nouveau panser avec soin mes blessures. Celle de l’épaule me causait plus de douleur que jamais, l’autre de moins en moins. Je courus aussitôt chez ma maîtresse, et j’y passai la journée entière. Nous savions par les domestiques tout ce que faisait le mari, dont la maison, comme je l’ai dit, était très-voisine de celle de la belle-sœur où, pour le moment, demeurait ma maitresse. Mais j’avais beau me répéter que le prochain divorce allait tout terminer ; en vain le père de la belle (que je connaissais déjà depuis des années) était venu voir sa fille dans la journée du mercredi, et s’était félicité de ce que, dans sa disgrâce, elle avait le bonheur de trouver encore pour mari un homme si honorable (il voulut bien s’exprimer ainsi). Je ne laissai pas néanmoins de remarquer sur le beau front de ma maîtresse un sombre nuage qui semblait m’annoncer quelque sinistre dénouement. Quant à elle, toujours noyée dans ses larmes, elle ne cessait de me protester qu’elle m’aimait plus que tout au monde. Le scandale de l’événement et le déshonneur qui devait en résulter pour elle dans sa patrie seraient amplement compensés, si elle pouvait vivre éternellement avec moi ; mais elle était trop sûre que jamais je ne voudrais l’épouser. Cette assertion étrange et l’énergique persévérance qu’elle y mettait me causaient un véritable désespoir, et bien convaincu qu’elle ne redoutait de ma part ni mensonge, ni artifice, je ne comprenais absolument rien à la défiance qu’elle me témoignait. Ces funestes perplexités troublaient et anéantissaient toute la joie que j’avais à la voir librement du matin au soir ; je commençais d’ailleurs à subir les angoisses d’un procès toujours pénibles pour peu que l’on ait un peu d’honneur et quelque pudeur. Du mercredi au vendredi soir, trois, jours s’écoulèrent de la sorte. Mais le soir du vendredi, comme j’insistais fortement auprès de ma maîtresse pour tirer quelque lumière de l’affreuse énigme de ses discours, de ses tristesses, de ses défiances, enfin avec un long effort, et après un douloureux préambule entrecoupé de soupirs et de sanglots amers, elle me dit qu’elle n’était pas digne de moi, qu’elle le savait trop bien, que jamais je ne pourrais, ni ne devais, ni ne voudrais l’épouser… parce que déjà… avant de m’aimer… elle avait aimé… — Eh ! qui donc ? m’écriai-je, en l’interrompant avec impétuosité. — Un jockei (c’est-à-dire un palefrenier) qui était… chez… mon mari. — Qui était ? quand donc ? Ô Dieu, je me sens mourir ! Mais pourquoi me dire une telle chose ? Femme cruelle ! il valait mieux me tuer… Ici elle m’interrompit à son tour, et peu à peu elle acheva l’entière confession, le honteux aveu de son grossier amour. Pendant qu’elle m’en raconta les douloureux et incroyables détails, je demeurais glacé, immobile, insensible comme la pierre. Le très-digne rival qui m’avait précédé était encore dans la maison du mari au moment où elle parlait. C’était lui qui d’abord avait épié les démarches de sa maîtresse dont il était l’amant, lui qui avait découvert ma première visite à la maison de plaisance et la circonstance du cheval laissé toute une nuit dans une auberge du voisinage, lui qui, avec d’autres valets de la maison, m’avait vu et reconnu, à ma seconde visite, le dimanche au soir. Finalement, ayant appris mon duel avec le mari, et témoin de la douleur profonde qu’éprouvait celui-ci à se séparer d’une femme qu’il aimait si éperduement, le drôle avait pris le parti, dans la journée du jeudi, de se présenter devant son maître, et pour le désabuser, en même temps que pour se venger lui-même et punir son infidèle maîtresse et le rival qu’elle lui avait préféré, ce héros d’écurie confessa effrontément et détailla toute l’histoire de ses amours de trois ans avec sa maîtresse ; puis il exhorta vivement son maître à ne pas déplorer plus long-temps la perte d’une telle femme : c’était plutôt une faveur du ciel. Je ne sus que plus tard ces horribles et cruelles particularités ; elle se contenta de me dire le fait, et encore elle l’adoucit du mieux qu’elle put.

Ma douleur, ma rage, les diverses résolutions, toutes fausses, toutes funestes, toutes les plus vaines du monde que je pris et quittai ce soir-là, mes gémissemens, mes blasphèmes, mes rugissemens, et à travers toute cette colère et ce désespoir, mon amour effréné, indomptable, pour un objet si indigne, c’est ce que la parole ne saurait peindre. Il y a vingt ans de cela, et aujourd’hui encore, quand j’y songe, mon sang recommence à bouillir dans mes veines.

Ce soir-là, je la quittai en lui disant qu’elle me connaissait trop bien quand elle avait dit, et si souvent répété, que jamais je ne l’épouserais, et que si, après l’avoir épousée, j’étais venu à apprendre une pareille infamie, je l’aurais certainement tuée de ma main, et moi sans doute après elle, si toutefois alors je l’eusse autant aimée que je l’aimais encore maintenant pour mon malheur. J’ajoutai que je la méprisais cependant un peu moins, parce qu’elle avait eu le courage et la loyauté de me faire ' spontanément un tel aveu ; qu’elle aurait en moi un ami qui ne l’abandonnerait jamais, et que j’étais prêt à la suivre et à vivre avec elle dans tel coin ignoré de l’Europe ou de l’Amérique qu’il lui plairait de choisir, à la condition toutefois qu’elle ne serait ni ne passerait jamais pour ma femme.

C’est ainsi que je la quittai le vendredi soir, agité de mille furies. Le samedi, je me levai à la pointe du jour, et voyant sur ma table une de ces immenses feuilles qui se publient par milliers à Londres, j’y jette un coup d’œil au hasard, et la première chose qui me frappe, c’est mon nom. J’ouvre de grands yeux, je lis un assez long article où mon aventure est racontée dans tous ses détails et avec beaucoup d’exactitude. J’y trouve les plus funestes et les plus ridicules circonstances de ma rivalité avec ce palefrenier, son nom, son âge, sa figure, et toute l’histoire de la confession que lui-même il a faite à son maître. À cette lecture, je faillis tomber mort, et alors seulement, le sens m’étant un peu revenu, je vis et touchai au doigt que cette femme perfide m’avait spontanément confessé toute chose après que le gazetier en avait, dès le vendredi matin, fait la confidence au public. Alors perdant toute mesure et n’écoutant plus rien, je courus chez elle, où je l’accablai des injures les plus amères, les plus furibondes, les plus méprisantes, toujours mêlées d’amour, de mortelle douleur et de résolutions désespérées, et j’y retournai lâchement quelques heures après lui avoir juré qu’elle ne me reverrait de sa vie. Ce premier pas fait, j’y restai tout le jour, et j’y retournai encore le lendemain et les jours suivans. elle prit enfin le parti de quitter l’Angleterre, où elle était devenue la fable universelle, et d’aller en France s’enfermer pendant quelque temps dans un monastère ; je l’accompagnai, et nous restâmes longtemps dans les différens comtés de l’Angleterre, pour prolonger encore ce triste bonheur d’être ensemble.

J’avais beau frémir et m’indigner de me voir près d’elle, à aucun prix je ne pouvais m’en séparer ; mais prenant une heure où le ressentiment et la honte eurent plus de force que l’amour, je la laissai à Rochester, d’où elle se rendit en France par Douvres avec sa belle-sœur, et je m’en retournai à Londres.

J’appris en y arrivant que le mari avait suivi le procès de son divorce en mon nom, et que pour cela il m’avait accordé la préférence sur notre troisième triumvir, son propre palefrenier ; qu’il avait même gardé celui-ci à son service : tant il y a vraiment de générosité et de patience évangélique dans la jalousie d’un Anglais. J’eus beaucoup à me louer pour ma part des procédés de ce mari outragé. Il voulut bien ne pas me tuer quand il pouvait le faire selon toute vraisemblance ; il ne voulut pas non plus me rançonner comme le permettent les lois de ce pays, où chaque offense a son tarif, où celles de ce genre se paient fort cher. Si au lieu de l’épée il m’eût fallu tirer la bourse, j’étais ruiné, ou tout au moins mes affaires en allaient fort mal. Car l’indemnité se proportionnant à la perte, il en avait essuyé une si grande, si l’on songe à l’amour éperdu qu’il avait pour sa femme, et si l’on y joint le dommage qu’il avait reçu du palefrenier, lequel ne possédant rien ne pouvait rien payer, qu’à l’évaluer en sequins je n’aurais pu m’en tirer à moins de dix ou douze mille, peut-être davantage. Cet honnête et bon jeune homme se comporta donc à mon égard dans cette sotte affaire beaucoup mieux que je ne l’avais mérité. Le procès fut continué en mon nom : la chose n’était que trop claire, et par un grand nombre de témoignages, et par les aveux de chacun des personnages. Le divorce fut prononcé sans que mon intervention parût nécessaire, et l’on n’opposa pas le moindre obstacle à mon départ d’Angleterre.

J’ai eu tort peut-être de rappeler avec ses moindres particularités ce terrible épisode de ma vie, qui n’a d’importance que pour moi ; mais j’y insiste à dessein, parce qu’il a fait grand bruit dans le temps, et que c’est là une des principales occasions où j’ai pu m’examiner de près et me voir sérieusement à l’œuvre. En analysant avec sincérité tous les détails de l’aventure, je crois, avoir fourni à ceux qui seraient curieux de me connaître à fond un excellent moyen pour y parvenir.






CHAPITRE XII.

Je reprends mes courses. — Nouveau voyages en Hollande, en France, en Espagne, en Portugal, et retour dans ma patrie.



Après avoir essuyé ainsi une aussi terrible bourrasque, ne pouvant désormais espérer de repos tant que j’aurais chaque jour sous les yeux et les mêmes lieux et les mêmes objets, je me laissai aisément convaincre par les quelques amis qui avaient pitié de ma situation violente, et je me décidai à partir. Je quittai donc l’Angleterre vers la fin de juin, et malade de cœur comme je l’étais, cherchant où m’appuyer, je résolus de diriger mes premiers pas vers mon ami d’Acunha, en Hollande. Arrivé à La Haye, j’y restai quelques semaines auprès de lui, sans voir personne autre que lui ; il s’efforçait de me consoler, mais la plaie était trop profonde. C’est pourquoi m’apercevant que de jour en jour ma mélancolie augmentait au lieu de se dissiper, je pensai que le mouvement machinal et la distraction inséparables d’un continuel changement de lieux et d’objets pouvaient me faire du bien, et reprenant mes voyages, je partis pour l’Espagne. C'était presque la seule contrée en Europe que je n’eusse point encore visitée, et il y avait long-temps que j’avais songé à le faire. Je m’acheminai vers Bruxelles, à travers un pays qui ne faisait qu’envenimer encore les blessures d’un cœur trop déchiré, surtout lorsque je comparais mon premier amour en Hollande à cette passion d’Angleterre, et toujours rêvant, extravaguant, pleurant et me taisant, j’arrivai enfin seul à Paris. Cette ville immense ne me parut pas plus agréable à ma seconde visite qu’à la première ; je n’y cherchai aucune distraction. J’y restai environ un mois pour laisser passer les grandes chaleurs avant que de m’enfoncer dans l’Espagne. Durant ce nouveau séjour à Paris, j’aurais pu aisément voir et même fréquenter le célèbre J. J. Rousseau, au moyen d’un Italien de ma connaissance qui vivait avec lui dans une certaine intimité, et qui disait de lui-même que Rousseau le trouvait fort à son gré. Cet Italien voulait absolument me conduire chez le philosophe, et il me garantissait que nous étions faits pour nous plaire l’un à l’autre, Rousseau et moi. J’avais pour Rousseau une haute estime, plus encore pour la pureté, pour la fierté de son caractère et la sublime indépendance de sa conduite, que pour ses ouvrages, car le peu que j’avais pu en lire m’avait plutôt ennuyé. J’y voyais l’œuvre d’un génie tendu et affecté. Toutefois, comme je n’étais pas très-curieux de ma nature, et qu’avec infiniment moins de raison que Rousseau, je me sentais au cœur un orgueil tout aussi inflexible que le sien , je ne voulus jamais me plier à cette démarche dont l’issue pouvait être douteuse, ni me laisser présenter à un homme superbe, capricieux, et à qui, pour la moitié d’une impolitesse, j’en aurais rendu dix ; car ainsi le veulent l’instinct et la fougue de mon naturel : j’ai toujours rendu avec usure et le bien et le mal ; partant l’affaire en resta là.

Mais au lieu de Rousseau, je commençai alors à faire connaissance, et c’était pour moi bien autre chose, avec quelques personnages des premiers de l’Italie et du monde. J’achetai à Paris une collection des principaux poètes et prosateurs italiens, en trente-six volumes d’un petit format parfaitement imprimés ; Je ne sais pas s’il en restait un seul après ces deux années de mon second voyage ; depuis lors, ces maîtres illustres ne me quittèrent plus : mais, à vrai dire, pendant ces deux ou trois premières années, je n’en fis pas un grand usage ; il est sûr que j’achetai cette collection plutôt pour l’avoir que pour la lire, car je n’avais ni le désir ni la force d’appliquer mon esprit à quelque chose. Quant à la langue italienne, elle était de plus en plus sortie de ma mémoire et de mon entendement, à ce point que j’avais grand’peine à comprendre tout ce qui s’élevait plus haut que Métastase. Cependant comme il m’arrivait quelquefois de feuilleter au hasard, mes trente-six petits volumes, autant par ennui que par oisiveté, je fus bien étonné de trouver, à la suite de nos quatre grands poètes, ce peuple de rimeurs qui était là pour faire nombre, et dont, grâce à mon extrême ignorance, jamais je n’avais même ouï le nom : un Torracchione, un Morgante, un Ricciardetto, un Rolandino, un Malmantile, quoi encore ? des poèmes dont j’appris ; quelques années plus tard, à déplorer la facilité vulgaire et la fastidieuse abondance. Mais bientôt ma nouvelle emplette me devint chère, lorsque par elle je vis alors, et pour toujours, établis dans ma maison ces six luminaires éclatans de la langue italienne, en qui tout se retrouve, je veux dire : Dante, Pétrarque, Arioste, le Tasse, Bocace et Machiavel. Hélas ! pour mon malheur et à ma honte, j’étais arrivé à près de vingt-deux ans sans en avoir jamais rien lu, si l’on excepte quelques fragmens de l’Arioste dans ma première adolescence, à l’académie, comme il me semble l’avoir dit en son lieu.

Ainsi armé de ce fort bouclier contre l’ennui et l’oisiveté, ce qui ne m’empêchait pas de rester oisif, et d’ennuyer les autres en m’ennuyant moi-même, je partis pour l’Espagne vers le milieu d’août. Je traversai les yeux fermés Orléans, Tours, Poitiers, Bordeaux et Toulouse, la plus belle et la plus riante partie de la France, et j’entrai en Espagne par la route de Perpignan. Barcelonne fut la première ville où je m’arrêtai un moment, depuis Paris. Durant tout ce long trajet, où je ne faisais guère que pleurer, toujours seul dans ma voiture ou à cheval, j’ouvrais cependant, de loin en loin, quelques volumes de mon cher Montaigne, que depuis près d’un an je n’avais pas regardé. Cette lecture quittée et reprise tour à tour me rendait un peu de courage et de bon sens. J’y trouvai aussi une espèce de consolation. Mes chevaux anglais étaient restés en Angleterre, et je les avais tous vendus, à l’exception du plus beau, que j’avais donné en garde au marquis de Caraccioli ; mais comme sans chevaux je ne suis plus que la moitié de moi-même, j’étais à peine à Barcelonne depuis quelques jours, que déjà j’en avais acheté deux, un Andalous bai-doré, superbe animal de la race des Chartreux de Xerez, et un hacha de Cordoue, plus petit, mais excellent et plein de feu. Depuis que j’étais au monde, j’avais toujours désiré des chevaux d’Espagne ; mais il est si difficile d’en faire venir ! Aussi ne pouvais-je croire que j’en eusse deux d’une si grande beauté. Montaigne, à côté d’eux, était un froid consolateur ; je résolus donc de continuer à cheval tout mon voyage d’Espagne. La voiture devait aller à petites journées et au pas des mulets ; car dans ce royaume il n’existe pas de poste aux chevaux, et il ne saurait y en avoir, vu l’état déplorable de tous les chemins sous le ciel de cette autre Afrique.

Une légère indisposition m’ayant retenu à Barcelonne jusqu’au commencement de novembre, je voulus, dans l’intervalle, à l’aide d’une grammaire et d’un vocabulaire espagnol, lire un peu de cette admirable langue que nous apprenons aisément, nous autres Italiens. En effet, je parvins à déchiffrer le Don Quichotte, que j’entendais assez bien, que je goûtais plus encore. Mais souvent déjà je l’avais lu en France, et mes souvenirs m’étaient d’un grand secours.

Une fois sur la route de Saragosse et de Madrid, je m’accoutumai peu à peu à cette nouvelle façon de voyager dans ces déserts. Si l’on n’a beaucoup de jeunesse, de santé, d’argent et de patience, c’est une épreuve à laquelle on ne résiste guère. Je m’y fis pourtant assez bien pendant les quinze jours que je mis à me rendre à Madrid, et je finis même par trouver plus de plaisir à marcher ainsi qu’à m’arrêter dans quelqu’une de ces villes à demi barbares : mais on sait que pour moi, il n’était pas de plus grand plaisir que celui d’aller, et de plus grand ennui que de m’arrêter. Ainsi le voulait l’inquiète mobilité de mon caractère. Le plus souvent je faisais à pied la meilleure partie de la route auprès de mon bel Andalous, qui me suivait avec la fidélité d’un chien ; et entre nous la conversation ne languissait pas ; ma grande jouissance était de me voir seul avec lui dans ces vastes déserts de l’Aragon. Je me faisais toujours précéder de mes gens avec la voiture et les mules, et je suivais de loin. De son côté, Élie, monté sur un petit mulet, s’en allait, le fusil en main, chassant et tirant à droite et à gauche, des lapins, des lièvres, des oiseaux, les vrais habitans de l’Espagne ; il arrivait une heure ou deux avant moi, et, grâces à lui, je trouvais de quoi assouvir ma faim, à la halte de midi ainsi gu’à celle du soir.

Le malheur (ce fut peut-être un bonheur pour d’autres), c’est qu’à cette époque je ne savais encore comment m’y prendre pour développer en vers mes pensées et mes sentimens. Au milieu de cette solitude, et avec ce mouvement continuel, j’aurais assurément répandu un déluge de rimes ; car mille réflexions morales et mélancoliques, mille images pénibles ou joyeuses et folles, et cela parfois tout ensemble, venaient en foule assaillir mon esprit.

Mais alors je ne possédais aucune langue, et je n’imaginais même pas qu’il pût ou qu’il dût un jour m’arriver d’écrire quoi que ce fût en vers ou en prose. Je me contentais de rêver intérieurement, et quelquefois de pleurer à chaudes larmes, sans savoir pourquoi, ou de rire, ne le sachant pas davantage : deux choses qui, si l’art n’en tire aucune œuvre, sont traitées de pure folie, et le sont en effet ; que l’œuvre naisse, on dira : c’est de la poésie, et ce sera de la poésie.

Ainsi se passa ce premier voyage jusqu’à Madrid. Mais j’avais si bien pris les allures de cette vie de Bohémien, que tout d’abord je m’ennuyai à Madrid, et qu’il me fallut un grand effort pour y rester un mois tout au plus. Je n’y fréquentai, je n’y connus pas âme qui vive, à l’exception d’un jeune horloger du pays qui revenait alors de la Hollande, où il était allé étudier les secrets de son art. Ce jeune homme avait beaucoup d’esprit naturel, et comme il avait un peu entrevu le monde, il se plaignait amèrement avec moi de toutes les barbaries qui, sous tant de formes diverses, affligeaient sa patrie. Et ici je raconterai en peu de mots un acte de brutale démence dont Élie faillit être la victime, en présence de ce jeune Espagnol. Un soir que l’horloger avait soupé avec moi, et que, le souper fini, nous étions encore à table à deviser, Élie entra pour me rajuster les cheveux, selon sa coutume, après quoi nous allions tous nous mettre au lit. Mais en serrant une touffe avec le fer, il y en eut un qu’il me tira un peu plus que les autres. Moi, sans proférer un seul mot, je m’élance plus prompt que la foudre, et m’emparant d’un chandelier, je lui en assène sur la tempe droite un si terrible coup que le sang en jaillit aussitôt, comme d’une fontaine, jusque sur le visage et sur toute la personne du jeune homme qui était assis en face de moi, de l’autre côté de la table où nous avions soupé, et cette table était fort large. Ce jeune homme, qui n’avait rien vu, et ne pouvait se douter qu’un cheveu tiré fût l’unique cause de cette fureur soudaine, s’élança aussi de son côté pour me retenir. Mais déjà Élie, furieux, outragé et cruellement blessé, se jetait sur moi pour me frapper, et il faisait bien. Mais je lui échappai lestement, et sautant sur mon épée, qui était dans la chambre posée sur un meuble, j’avais eu le temps de la tirer. Cependant Élie revenait plein de rage ; la pointe de mon épée était sur sa poitrine. L’Espagnol n’était occupé qu’à nous retenir, tantôt Élie, tantôt moi ; toute l’auberge était en rumeur ; tous les garçons étaient accourus, et ainsi fut arrêté ce combat tragi-comique dont tout le scandale retomba sur moi. Les esprits s’étaient un peu calmés ; on s’expliqua. Je dis que me sentant tirer par les cheveux, je n’avais pu me contenir. Élie répliqua qu’il ne s’en était pas même aperçu, et l’Espagnol vit clairement que je n’étais pas fou : je n’en étais guère plus sage. Ainsi finit cette affreuse lutte, qui me laissa plein de regrets et de confusion, et je dis à Élie qu’il aurait fort bien fait de m’assommer, comme il était homme à le faire. Je suis très-grand, et il avait un pied de plus que moi ; son courage et sa force ne démentaient pas sa haute taille. La blessure qu’il avait reçue à la tempe était peu profonde ; mais elle ne laissa pas de saigner abondamment, et pour peu que le coup eût porté plus haut, je me trouvais avoir tué un homme que j’aimais beaucoup, pour un cheveu plus ou moins tiré. Un si brutal accès de colère me pénétra d’horreur, et bien qù’Élie fût un peu plus calme, si l’on veut, mais encore peu disposé à me pardonner, je ne voulus pas néanmoins paraître me défier de lui, ni conserver, en effet, aucune défiance ; et deux heures après que la blessure eut été pansée et chaque chose remise à sa place, quand j’allai me mettre au lit, je laissai ouverte comme toujours la petite porte qui donnait dans la chambre d’Élie, contiguë à la mienne, sans vouloir écouter l’Espagnol, qui me conseillait de ne pas exposer un homme offensé, et au fond encore irrité, à la tentation de se venger. Au contraire, je dis tout haut à Élie, qui déjà s’était mis au lit, que si la fantaisie l’en reprenait, il pouvait me tuer, cette nuit, comme je l’avais mérité. Mais Élie, qui était pour le moins aussi héroïque que son maître, borna toute sa vengeance à conserver toujours les deux mouchoirs pleins de sang dont on s’était servi d’abord pour essuyer sa blessure encore chaude, et de temps en temps il me les montrait ; car il les garda pendant bien des années. On ne comprendra pas aisément ce mélange réciproque de férocité et de générosité des deux parts, si l’on n’a l’expérience de nos mœurs et de notre tempérament, à nous autres Piémontais.

Lorsque ensuite je me demandai compte à moi-même de mon horrible emportement, je n’eus pas de peine à me convaincre que, à l’excessive irascibilité de mon caractère venant se joindre l’âpreté sauvage que je puisais dans la solitude et dans une oisiveté éternelle, il n’avait fallu qu’un cheveu tiré pour combler le vase et le faire déborder en un instant. Jamais du reste je n’ai frappé un domestique autrement que je n’eusse fait mon égal, jamais avec le bâton ou d’autres armes que mes poings, une chaise, la première chose qui me tombait sous la main, comme il arrive lorsque, provoqué par d’autres jeunes gens, on se voit forcé d’en venir aux coups. Mais dans les très-rares occasions où pareille chose m’est arrivée, j’aurais toujours approuvé et même estimé des domestiques qui m’eussent rendu gourmade pour gourmade ; car ici ce n’était pas un maître qui battait son valet : c’était un homme qui en prenait un autre à partie.

En continuant à vivre ainsi comme un ours, j’arrivai au terme de mon court séjour à Madrid, sans avoir vu une seule des merveilles qui pouvaient exciter quelque curiosité, ni ce fameux palais de l’Escurial, ni Aranjuez, ni même le palais du roi à Madrid, loin que j’en eusse vu le maître. Cette sauvagerie venait principalement de ce que j’étais en froid avec notre ambassadeur de Sardaigne. Je l’avais connu à Londres, où il était alors ministre, durant le premier voyage que j’y fis en 1768, et nous ne nous étions senti aucun goût l’un pour l’autre. À mon arrivée à Madrid, ayant su qu’il était avec la cour dans une des résidences royales, je pris le temps de son absence pour laisser chez lui, avec une carte de visite, une lettre de recommandation de la secrétairerie d’état, que j’avais, suivant l’usage, apportée avec moi. À son retour à Madrid, il vint me voir et ne me trouva pas ; puis je ne m’inquiétai plus de lui, ni lui de moi. Tout cela sans doute ne contribuait pas peu à rendre de plus en plus sauvage un caractère déjà passablement inculte. Je quittai donc Madrid dans les premiers jours de décembre, et par la route de Tolède et d Badajoz je m’en allai doucement vers Lisbonne, où, après vingt jours de marche, j’arrivai la veille de Noël.

Cette ville se présente au voyageur qui l’aborde, comme je faisais, par l’autre côté du Tage, comme un magnifique amphithéâtre, presque aussi beau que celui de Gênes, avec plus d’étendue et de variété ; ce spectacle me ravit l’âme, surtout à une certaine distance. Mais l’étonnement et l’admiration allèrent ensuite se refroidissant, à mesure que nous approchions de la rive, puis se transformèrent complètement en douloureuse tristesse, quand il fallut débarquer en certaines rues, qui n’étaient qu’amas de pierres entassées, débris du tremblement de terre, amoncelés, séparés, alignés, comme autant de groupes d’habitations.

Or de ces rues, on en voyait encore un très-grand nombre dans la partie basse de la ville, quoiqu’il se fût déjà écoulé quinze ans depuis cette déplorable catastrophe.

1772. Le souvenir de mon séjour à Lisbonne, où je ne restai que cinq semaines, me sera éternellement cher, parce que c’est là que je fis connaissance avec l’abbé Thomas de Caluso, frère cadet du comte Valperga de Masino, alors notre ministre en Portugal. Cet homme, d’une si rare distinction par son caractère, ses mœurs et sa science, me fit de Lisbonne un séjour de délices. Aussi, non content de le voir presque tous les jours à dîner chez son frère, j’aimais encore mieux passer en tête-à-tête avec lui les longues soirées de l’hiver, que de courir après les insipides divertissemens du grand monde. Avec lui, j’apprenais toujours quelque chose : sa bonté et son indulgence étaient extrêmes ; il avait l’art de m’alléger le poids et la honte de mon excessive ignorance, qui devait lui sembler d’autant plus importune et fâcheuse que, chez lui, le savoir était plus grand ; il était immense. Voilà ce qui ne m’était jamais arrivé avec le petit nombre de gens de lettres à qui j’avais eu affaire jusque alors : leur fatuité me les avait tous fait prendre en aversion. Pouvait-il en être autrement ? il n’y avait chez moi que l’orgueil d’égal à l’ignorance. Ce fut dans l’une de ces charmantes soirées, qu’au plus profond de mon âme et de mon cœur, je me sentis pour la poésie un élan véritablement lyrique de ravissement et d’enthousiasme ; mais ce ne fut qu’un éclair fugitif qui, au même instant, s’éteignit et disparut sous la cendre, où il dormit encore bien des années. Le très-digne et très-complaisant abbé me lisait l’Ode à la Fortune, cette œuvre grandiose de Guidi, encore un poète que j’entendais nommer pour la première fois. Plusieurs stances de cette ode, surtout l’admirable strophe de Pompée, me causèrent d’inexprimables transports, à ce point que ce bon abbé se persuada que j’étais né pour faire des vers, et me dit qu’avec du travail j’aurais pu en faire d’excellens. Mais une fois passé ce moment de fureur poétique, et voyant quelle rouille dévorait encore mes facultés intellectuelles, je crus la chose désormais impossible, et je n’y pensai plus.

Cependant l’amitié et la douce compagnie de cet homme unique, qui est un Montaigne vivant, ne contribuèrent pas médiocrement à calmer un peu mes esprits. Je ne me sentais pas tout-à-fait guéri, mais je reprenais insensiblement l’habitude de lire et de réfléchir beaucoup plus que je ne l’avais fait depuis dix-huit mois. Pour ce qui est de Lisbonne, je n’y serais pas seulement resté dix jours, si l’abbé ne s’y fût trouvé ; rien ne m’en plut, excepté les femmes en général ; tout en elles vous fait souvenir du lubricus adspici d’Horace. Mais comme la santé de l’âme m’était redevenue mille fois plus chère que celle du corps, je m’efforçai et je réussis à éviter toujours les femmes honnêtes.

Dans les premiers jours de février, je pris la route de Séville et de Cadix, et je n’emportai avec moi, de Lisbonne, qu’une amitié très-tendre et une estime profonde pour cet excellent abbé de Caluso, que j’espérais bien revoir quelque jour à Turin. Ce qui me charma de Séville, ce fut avec son beau climat la physionomie tout originale et complètement espagnole qu’elle gardait encore dans le royaume entre toutes les autres. Pour ma part, j’ai toujours préféré un original, si mauvais qu’il fût, à la meilleure copie. La nation espagnole et la portugaise sont presque les seules en Europe qui conservent aujourd’hui leurs usages, particulièrement dans la classe inférieure et dans la moyenne. Et quoique le bien y soit comme submergé dans un océan d’abus de tout genre qui pèsent sur la société, ces peuples n’en sont pas moins, à mon avis, une excellente matière première d’où l’on peut aisément tirer de grandes choses, surtout en fait de vertu guerrière ; ils en ont au plus haut degré tous les élémens, courage, persévérance, honneur, sobriété, patience, docilité et hauteur d’âme.

Je terminai mon carnaval assez gaiement à Cadix. Mais quelques jours après mon départ, je m’aperçus, en allant à Cordoue, que j’emportais de Cadix un souvenir dont j’aurais quelque peine à me débarrasser. Ces blessures peu glorieuses ajoutèrent encore leur amertume à l’ennui de cet éternel voyage de Cadix à Turin. Je le voulus faire tout d’une haleine, et pour ainsi dire sans en rien perdre, en traversant l’Espagne dans toute sa longueur, jusqu’aux frontières de France par où j’étais venu. À force de rigueur, d’obstination et de constance, tantôt à cheval, tantôt à pied, dans la boue, et m’exterminant de toutes les manières, j’arrivai, mais en fort mauvais état, à Perpignan. Là, je retrouvai la poste, et continuai mon voyage avec beaucoup moins de souffrance. Dans toute l’étendue de ce vaste lambeau de terre, deux endroits seulement me causèrent quelque plaisir, Cordoue et Valence, surtout le royaume de Valence, que je mesurai ensuite dans sa longueur, à la fin de mars, par un de ces printemps tièdes et délicieux qu’aiment à décrire les poètes. Les environs, les promenades, les belles eaux et la position de Valence, l’azur de son ciel admirable, et je ne sais quelle amoureuse langueur répandue dans l’atmosphère, ces femmes dont le regard lascif me faisait maudire les belles de Cadix, telle se présentait enfin, dans son ensemble, cette contrée fabuleuse, que jamais aucune autre ne m’a laissé comme elle le désir de la revoir, aucune ne vient s’offrir si souvent à mon imagination.

Je revins de Barcelonne par Tortosa, et las à l’excès de voyager si lentement, je pris l’héroïque résolution de me séparer de mon bel Andalous. Ce dernier voyage, qui dura plus de trente jours consécutifs, depuis Cadix jusqu’à Barcelonne, l’avait horriblement fatigué ; je ne voulus pas l’épuiser encore davantage, en le condamnant à trotter derrière ma voiture, lorsque j’aurais doublé le pas pour me rendre à Perpignan. Quant à l’autre, le Cordouan, il était devenu boiteux entre Cordoue et Valence, et au lieu de m’arrêter quarante-huit heures, il n’en fallait peut-être pas davantage pour le sauver, j’en avais fait présent aux filles d’une de mes hôtesses qui étaient fort jolies, en leur disant que si elles en prenaient soin et lui donnaient un peu de repos, elles le vendraient ensuite fort bien quand il serait guéri. Je n’en entendis plus parler. Il ne m’en était donc resté qu’un seul, et ne voulant pas le vendre, parce que je suis fort peu vendeur de ma nature, j’en fis cadeau à un banquier français établi dans Barcelonne, et avec qui j’avais déjà fait connaissance dès mon premier séjour dans cette ville. Et si l’on veut voir ce que c’est que le cœur d’un publicain, en voici un échantillon. Il me restait environ trois cents pistoles en or d’Espagne ; et ne sachant comment les emporter (c’est chose prohibée), attendu les sévères perquisitions qui se pratiquent à la douane de la frontière espagnole, je priai ce banquier, à qui je venais de faire présent d’un cheval, de vouloir bien me donner une lettre de change de pareille somme, payable à vue sur Montpellier, où je devais passer. Et lui, pour me témoigner sa reconnaissance, prit d’abord mes espèces sonnantes, et rédigea ensuite sa lettre dans toute la rigueur du droit d’escompte, et suivant le cours de la semaine à Montpellier ; lorsque je voulus réaliser mon argent en louis d’or, je me trouvai avoir dans ma bourse près de sept pour cent de moins que je n’aurais eu si j’avais emporté et changé mes pistoles elles-mêmes. Mais je n’avais pas besoin de cette preuve de la courtoisie des financiers pour arrêter mon opinion sur cette classe de gens, qui m'a toujours paru l’une des plus viles et des plus détestables de la société. Ils vont tranchant du grand seigneur, et pendant que chez eux leur rang vous offre un dîner délicat, le métier veut qu’ils vous dépouillent dans leur cabinet, toujours prêts d’ailleurs à s’engraisser des calamités publiques. Enfin, hâtant à prix d’or et à coups de bâton le pas lent de mes mules, je ne mis que deux jours pour revenir de Barcelonne à Perpignan ; en venant, j’en avais mis quatre. J’avais si bien repris l’habitude d’aller grand train, que de Perpignan à Antibes, volant plutôt que je ne marchai, je ne m’arrêtai nulle part, ni à Narbonne, ni à Montpellier, ni à Aix. À Antibes, je m’embarquai immédiatement pour Gènes, où je restai à peine trois jours pour me reposer, et je rentrai dans ma patrie. Je ne m’arrêtai non plus que deux jours auprès de ma mère, à Asti, et après trois ans d’absence, j’arrivai à Turin, le 5 mai 1772.

En passant à Montpellier, je consultai un chirurgien célèbre sur l’indisposition dont j’avais fait emplette à Cadix. Il voulait que je m’arrêtasse à Montpellier, mais j’aimais mieux en croire l’expérience que j’avais acquise en pareille matière, et le sentiment de mon fidèle Élie, qui s’y entendait à merveille, et qui plusieurs fois déjà m’avait parfaitement guéri en Allemagne et ailleurs ; je laissai dire mon avide chirurgien, et, comme on l’a vu, je continuai mon voyage avec une extrême rapidité. Mais la fatigue de ces deux mois de voyage avait sensiblement aggravé le mal. De retour à Turin, il fallut presque tout l’été pour rétablir ma santé délabrée, et voilà tout le fruit que je recueillis des années de mon second voyage !







CHAPITRE XIII.

Peu de temps après mon retour dans ma patrie, je retombe une troisième fois dans les filets de l’amour. — Premiers essais de poésie.


Mais quoique à mes yeux comme à ceux des autres, je n’eusse tiré aucun fruit heureux de mes cinq années de voyages, mes idées n’avaient pas laissé que de s’étendre, et mon jugement s’était singulièrement redressé. Aussi, dès que mon beau-frère voulut me reparler de ces emplois diplomatiques que j’aurais dû solliciter, je lui répondis : que j’avais eu l’occasion de voir d’un peu plus près les rois et ceux qui les représentent, et que je n’en connaissais pas un qui valût un iota ; que je ne voudrais pas représenter le grand Mogol, à plus forte raison, le plus imperceptible de tous les rois de l’Europe, qui était le nôtre ; que si on avait le malheur d’être né dans un pays semblable, il n’y avait qu’une manière de s’en tirer, c’était d’y vivre de son bien, quand on en avait, et de se créer soi-même quelque louable occupation sous les auspices toujours favorables de la bienheureuse déesse indépendance. Mes paroles allongèrent singulièrement la mine de mon beau-frère, qui était gentilhomme de la chambre du roi, et comme il ne me parla plus de cette affaire, je m’affermis de plus en plus dans la résolution que j’avais prise.

J’avais alors vingt-trois ans. Assez riche pour le pays, libre autant qu’on y pouvait l’être ; une certaine expérience des choses morales ou politiques, telle qu’avait pu me la former le rapprochement superficiel de tant de peuples et de contrées ; beaucoup plus de force dans la pensée que ne le comportait mon âge ; et, pour le moins, autant de présomption que d’ignorance. D’après cela, on peut voir que j’avais encore bien des erreurs à commettre, avant de trouver quelque louable et utile issue aux ardeurs d’un caractère fougueux, impatient et superbe.

Vers la fin de cette même année de mon retour, je pris à Turin une maison magnifique sur la belle place de San-Carlo, meublée avec luxe, avec goût et singularité, et je commençai à mener une vie de plaisirs avec mes amis ; je me trouvais alors en avoir par centaines. Mes anciens camarades à l’académie, et ceux qui avaient pris part à toutes mes escapades de jeunesse, redevinrent mes intimes ; mais une liaison plus étroite en ayant réuni autour de moi environ une douzaine, nous établîmes une société permanente, où l’on n’était admis que par la voie du scrutin, avec des règlemens et des jongleries de tout genre, qui, sans qu’elle le fût en effet, lui donnaient l’air d’une véritable maçonnerie. L’unique but de cette association était de nous divertir, et de souper souvent ensemble, toujours sans le plus petit scandale ; on se réunissait, du reste, un soir par semaine, pour raisonner ou déraisonner à loisir sur toute chose.

Ces augustes séances se tenaient chez moi, parce que j’avais une maison plus belle et plus spacieuse que celle de mes compagnons, et qu’on y était plus libre, moi seul y demeurant. Parmi tous ces jeunes gens, bien nés d’ailleurs et appartenant aux premières familles de l’état, il y avait un peu de tout : des riches et des pauvres, des bons, des médiocres, quelques-uns excellens, plusieurs spirituels, quelques sots, d’autres fort instruits. La conséquence de ce mélange, dont le hasard avait merveilleusement tempéré les élémens, c’est que je ne pouvais (et si je l’avais pu, je ne l’aurais point voulu) y primer en aucun genre, bien que j’eusse vu plus de choses qu’aucun d’eux. Les lois que nous établîmes ne furent pas dictées, mais discutées. Elles furent impartiales, justes, les mêmes pour tous. Un corps tel que le nôtre pouvait donc tout aussi bien fonder une république régulière, qu’une bouffonnerie régulièrement constituée. Le hasard et les circonstances voulurent que ce fût l’une plutôt que l’autre. Nous avions établi un tronc assez vaste, dans lequel on introduisait, par l’ouverture supérieure, des écrits de tout genre, que lisait ensuite le président de nos réunions hebdomadaires, lequel avait la clef du tronc. Parmi ces écrits, il s’en trouvait parfois d’assez originaux et de très-divertissans. Les auteurs n’y mettaient pas leur nom, mais la plupart du temps on le devinait. Pour notre malheur à tous, et en particulier pour le mien, tous ces écrits étaient, je ne dirai pas en langue française, mais en mots français. Je fus assez heureux pour en jeter quelques-uns dans le tronc qui réjouirent beaucoup l’assemblée. C’étaient des facéties, mêlées de philosophie et d’impertinence, écrites dans un langage qui devait, pour le moins, être assez mauvais, s’il n’était pitoyable, mais qui s’entendaient et pouvaient passer devant un auditoire aussi peu versé que moi-même dans le français. Il y en eut une dans le nombre que je conserve encore. J’avais pris pour sujet le jugement dernier : Dieu demandait à toutes les âmes l’entière confession de leur vie, et j’avais mis en scène différens personnages qui venaient peindre leur propre caractère. Ce morceau eut beaucoup de succès, parce qu’il n’était dépourvu ni de sel, ni de vérité. Ces allusions et ces portraits animés, plaisans et variés, laissaient reconnaître une foule de mes compatriotes des deux sexes : tout l’auditoire y mettait aussitôt le nom.

Ce petit essai, qui me prouva que je pouvais jeter sur le papier quelques idées telles quelles, et en le faisant, causer quelque plaisir aux autres, ne laissa pas que de m’inspirer un désir confus, une espérance lointaine d’écrire un jour des choses qui auraient chance de vivre ; mais que serait-ce ? Je ne le savais pas, et les moyens me manquaient. D’abord, je ne me sentais de vocation que pour la satire, que pour attacher aux choses et aux personnes le trait du ridicule ; mais, en y réfléchissant, et en pesant les choses, quoiqu’il me parût que je saurais manier cette arme avec assez d’adresse, j’appréciais médiocrement au fond du cœur ce genre si trompeur et si vain. Le succès, souvent éphémère, qui l’attend, se fonde plutôt sur l’envie et la malignité des hommes, toujours prêts à se réjouir lorsqu’ils voient mordre leurs semblables, que sur le mérite réel de celui qui les a mordus.

Mais, à cette époque, mon excessive et perpétuelle dissipation, une indépendance absolue, les femmes, mes vingt-quatre ans, et mes chevaux, dont j’avais porté le nombre jusqu’à plus de douze, tous ces obstacles si puissans pour empêcher le bien, étouffaient et endormaient chez moi toute velléité de devenir auteur. Je continuai à végéter ainsi dans mon oisiveté de jeune homme, n’ayant, pour ainsi dire, pas une heure à moi, et n’ouvrant plus aucun livre : il était donc naturel que je retombasse dans quelque triste amour. Mais après des angoisses infinies, mille hontes et mille tourmens, j’y échappai enfin par un amour sincère, généreux, frénétique, de savoir et de produire. Dès lors, il ne me quitta plus, et s’il n’a fait davantage, il m’arracha du moins à toutes les horreurs de l’ennui, de la satiété, de l’oisiveté, peut-être au désespoir. Je m’y sentais entraîné peu à peu, par une pente irrésistible, et si je ne m’étais plongé dans cette ardente et continuelle occupation d’esprit, rien au monde ne pouvait m’empêcher d’arriver avant trente ans à la folie ou au suicide.

Cette troisième ivresse d’amour fut une véritable sottise, et ne dura aussi que trop long-temps. Le nouvel objet de ma flamme était une personne d’une naissance distinguée, mais qui n’avait pas une très-bonne réputation, même dans le monde galant, et qui déjà n’était plus très-jeune, c’est-à-dire qu’elle pouvait avoir neuf à dix ans de plus que moi. Il y avait eu déjà entre nous une liaison légère, à mes débuts dans le monde, lorsque j’étais encore dans le premier appartement de l’académie. Six ou sept ans après, je me trouvais logé en face d’elle ; elle m’accueillit d’une manière toute charmante. Je n’avais rien à faire, et le dirai-je ? j’avais peut-être une de ces âmes dont Pétrarque a dit avec tant de vérité et de sentiment : « Je sais comme aisément se laisse entraîner une âme noble, quand elle est seule, et qu’il n’est là personne pour la défendre. »

Enfin le bon père Apollon avait peut-être choisi cette route singulière pour m’appeler à lui. Je ne sais ce qui arriva, mais moi qui, au commencement, n’aimais pas cette femme, qui ne l’ai jamais beaucoup estimée, et qui n’avais même qu’un goût médiocre pour sa beauté peu ordinaire, croyant toutefois comme un sot à son amour immense pour moi, insensiblement je finis par l’aimer et m’enfonçai dans cette passion jusqu’aux yeux. Dès lors, il n’y eut pour moi ni distractions, ni amis, j’allai même jusqu'à négliger ces chevaux que j’aimais tant. Depuis huit heures du matin jusqu’à minuit, j’étais toujours à ses côtés, mécontent d’y être, et ne pouvant m’en détacher : situation bizarre et violente, dans laquelle je vécus pourtant (ou pour mieux dire, je végétai) depuis le milieu de 1773, ou à peu près, jusqu’à la fin de février 1775 ; sans compter ensuite la queue de cette comète, qui fut pour moi si fatale et en même temps si heureuse.






CHAPITRE XIV.

Maladie et retour à la santé.



1773. Comme je passai tout le temps que dura cette intrigue à enrager du matin au soir, ma santé s’en trouva aisément altérée, et, en effet, à la fin de 1773, je fis une maladie assez courte, mais très-sérieuse, et si extraordinaire, que les beaux esprits de Turin, c’est un pays où ils ne manquent pas, prétendirent facétieusement que j’étais bien capable de l’avoir inventée pour moi seul. Elle commença par des vomissemens qui durèrent bien pendant trente-six heures de suite, et lorsque mon estomac n’eut plus rien absolument à rendre, le vomissement se convertit en un sanglot laborieux avec d’horribles convulsions au diaphragme, qui ne me permettaient pas d’avaler même de l’eau à très-petites gorgées. Les médecins, craignant l’inflammation, me saignèrent au pied, ce qui fit aussitôt cesser l’effort de ce vomissement ; mais il fut remplacé par des mouvemens convulsifs et une violente surexcitation nerveuse par tout le corps. Dans l’accès de ces secousses terribles, tantôt j’allais donner de la tête contre le chevet de mon lit, si on ne me la tenait pas, tantôt c’étaient mes mains et surtout mes coudes qui se heurtaient à tout ce qui se trouvait là. Aucun aliment, aucune boisson ne pouvait se faire passage ; car dès qu’on approchait un vase ou un instrument quel qu’il fût d’un orifice quelconque, avant même de le toucher, j’éprouvais des soubresauts nerveux qu’aucune force au monde ne pouvait empêcher. Au contraire, si on essayait de me retenir par la force, c’était pis encore, et tout malade que j’étais, même après quatre jours d’une diète absolue, épuisé de force, je conservais cependant une telle énergie musculaire, qu’il m’arrivait de faire des efforts dont je n’eusse jamais été capable en pleine santé. Je passai de la sorte cinq jours entiers, durant lesquels je n’avalai peut-être pas vingt ou trente petites gorgées d’eau que je prenais comme par surprise et que souvent je rejetais aussitôt. Enfin, au sixième, les convulsions se calmèrent un peu, grâce aux cinq ou six heures par jour durant lesquelles on me tint dans un bain très-chaud, moitié eau, moitié huile. La voie de l’œsophage une fois rouverte, je bus beaucoup de petit-lait, et en peu de jours je fus guéri. Mais la diète avait duré si long-temps, j’avais fait de tels efforts pour vomir, que dans la fourchette de l’estomac, entre les deux petits os dont elle se compose, il se forma un vide assez grand pour contenir un œuf de moyenne grandeur, et jamais depuis il ne disparut complètement. La rage, la honte et le désespoir où ne cessait de me plonger cet indigne amour avaient été la vraie cause de cette maladie singulière, et ne voyant pas d’issue pour sortir de cet impur labyrinthe, j’espérais, je désirais en mourir. Le cinquième jour, les médecins commençant à craindre sérieusement que je n’en revinsse pas, on députa vers moi un digne cavalier de mes amis, mais beaucoup plus âgé que moi, pour m’engager à faire ce que son air et le préambule de son discours me firent deviner avant qu’il me parlât, c’est-à-dire à me confesser et à dicter mon testament. Je le prévins en demandant à faire l’un et l’autre, et mon âme n’en fut point troublée. Deux ou trois fois, dans ma jeunesse, il m’est arrivé de voir la mort bien en face, et il me semble que je l’ai toujours vue avec le même visage. Qui sait si, lorsqu’elle se représentera sans espérance de retour, je saurai la recevoir avec la même tranquillité ? Cela n’est que trop vrai, il faut que l’homme meure pour donner aux autres et à lui-même la mesure de sa juste valeur.

À peine échappé de cette maladie, je repris tristement mes chaînes amoureuses ; mais pour me soulager de quelque autre, je renonçai aux doux liens du service militaire, qui m’avaient toujours souverainement déplu ; je ne pouvais souffrir ce métier des armes, plus odieux sous le despotisme, toujours incompatible avec ce saint nom de patrie.

Je dois convenir cependant ici que dans ma honte la part de Vénus était plus grande que celle de Mars. Quoi qu’il en soit, j’allai chez mon colonel, et alléguant l’état de ma santé, je le priai de recevoir ma démission d’un service que, à vrai dire, je n’avais jamais fait ; car des huit ans que j’avais porté l’uniforme, j’en avais passé cinq hors du pays, et pendant les trois autres, j’avais à peine assisté à cinq revues : il n’y en avait que deux par année dans ces régimens des milices provinciales où je servais. Le colonel voulut m’y laisser penser plus à loisir avant de solliciter ma démission. Je me rendis à ses conseils par courtoisie, et feignant d’y avoir, réfléchi pendant quinze jours, je renouvelai ma démarche avec plus d’instance encore, et ma démission fut acceptée.

1774. Cependant je continuais à traîner mes jours dans la servitude, honteux de moi-même, ennuyeux et ennuyé, évitant mes connaissances, fuyant mes amis, qui ne me laissaient que trop bien lire dans l’expression silencieuse de leur visage le reproche de ma misérable faiblesse. Au mois de janvier 1774, ma maîtresse fut attaquée d’un mal dont je pouvais bien être la cause, quoique ma conviction à cet égard ne fût pas entière, et comme son mal exigeait un repos et un silence absolus, je me tenais fidèlement assis au pied de son lit pour la servir : j’y demeurais du matin au soir, évitant même d’ouvrir la bouche, de peur de l’incommoder en la faisant parler. Pendant l’une de ces factions assurément peu divertissantes, l’ennui me poussant, je m’emparai de cinq ou six feuilles de papier qui me tombèrent sous la main, et je commençai ainsi au hasard et sans aucun plan à griffonner une scène, dirai-je, de tragédie ou de comédie, je ne sais ; cela devait-il avoir un acte, ou cinq, ou dix, je serais embarrassé de le dire. C’étaient des paroles en forme de dialogue et en façon de vers, entre un individu que j’appelais Photin, une dame, et Cléopâtre qui survenait, après que les deux autres personnes avaient devisé tout à leur aise. Comme il fallait bien donner un nom à la dame, et qu’il ne m’en vint pas d’autre sur l’heure, je lui appliquai celui de Lachésis, oubliant que Lachésis était une des Parques. Et maintenant que j’y songe, cette velléité soudaine me paraît d’autant plus étrange que depuis plus de six ans je n’avais pas écrit un mot en italien ; c’était tout au plus si j’en avais lu un très-petit nombre de pages, assez rarement d’ailleurs, et à des intervalles fort éloignés. Et voilà que tout d’un coup, je ne saurais dire pourquoi ni comment, je m’avisai d’écrire ces scènes en italien et en vers. Mais afin que le lecteur puisse juger par lui-même de la pauvreté de mon bagage poétique à cette époque, je transcrirai ici au bas de la page(*), en manière

de note, un fragment assez considérable de cette composition, et je le transcrirai très-fidèlement d’après l’original que je conserve encore, avec toutes ses sottises , y compris les fautes d’orthographe qui sont dans le manuscrit, et ces vers, je l’espère, auront du moins l’avantage de faire rire celui qui voudra bien y jeter un coup d’œil, comme ils me font rire moi-même, à mesure que je les transcris, surtout la scène entre Cléopâtre et Photin.

J’ajouterai une observation que voici : lorsque je commençai à noircir ces feuilles de papier, si je fis parler Cléopâtre de préférence à Bérénice, à Zénobie ou à toute autre reine bonne à mettre en tragédie, la seule raison que j’en eusse, c’est que depuis un siècle je voyais dans l’antichambre de ma maîtresse de fort belles tapisseries où était représentée toute l’histoire de Cléopâtre et d’Antoine.

Ma maîtresse fut guérie de son indisposition, et sans m’inquiéter autrement de ce ridicule essai de bavardage dramatique, je le plaçai sous un des coussins de son lit de repos, où il resta oublié pendant une année, et c’est ainsi que tant par cette dame qui s’y tenait habituellement, que par beaucoup d’autres, que le hasard y faisait asseoir, entre ce lit et le coussin furent couvées, pour ainsi dire, mes prémices tragiques.

Mais plus ennuyé, plus furieux que jamais de

cette vie d’esclave, au mois de mai de cette même année 1774, je pris tout-à-coup la résolution de partir pour Rome, pour voir enfin si les voyages et l’absence pourraient me guérir de cette passion maladive. Je saisis l’occasion d’une violente querelle que j’eus avec ma maîtresse (ces occasions n’étaient que trop fréquentes), et le soir, je revins chez moi sans rien dire. J’employai tout le jour suivant à faire mes préparatifs. Ce jour-là, je ne retournai pas chez elle, et le lendemain, au petit point du jour, je pris la route de Milan. La dame ne le sut que la veille au soir (elle l’apprit sans doute de quelqu’un de mes gens) ; ce même soir, assez tard, elle me renvoya, suivant l’usage, mes lettres et mon portrait. Ce message commença déjà à me troubler, et ma résolution chancela ; toutefois, ayant repris courage, je partis pour Milan, comme je l’ai dit. J’arrivai le soir à Novarre. Tout le jour, j’avais été tiraillé par cette passion déplorable, et voici que le repentir, la douleur, la lâcheté, me donnent au cœur un si terrible assaut, que toute raison devenant vaine, sourd à la vérité, je change tout-à-coup de résolution. J’avais pris avec moi un abbé français ; je le laisse continuer le voyage avec ma voiture et mes domestiques, et leur dis d’aller m’attendre à Milan. Resté seul sur la route, je saute sur un cheval, six heures avant le jour, avec un postillon pour guide ; je cours toute la nuit, et le lendemain de bonne heure je me retrouve à Turin ; mais ne voulant pas, en m’y montrant, devenir la fable de tout le monde, je n’entre pas dans la ville : je m’arrête dans une mauvaise petite auberge du faubourg, d’où j’écris humblement à ma maîtresse irritée, la suppliant de me pardonner ce coup de tête et de vouloir bien m’écouter un moment. La réponse ne se fait pas attendre : c’est Élie qui me la rapporte, Élie que j’avais laissé à Turin pour prendre soin de mes affaires pendant mon voyage, qui devait être d’un an, Élie toujours destiné à guérir mes blessures ou à les cacher. L’audience m’est accordée, je pénètre dans la ville, comme un proscrit, au tomber de la nuit, j’obtiens dans toute son étendue le plus honteux des pardons, et, au point du jour, je repars pour Milan. Il avait été convenu entre nous que dans cinq ou six semaines, ma santé me fournirait un prétexte pour revenir à Turin. Et tour à tour ainsi ballotté entre la raison et la folie, la paix était à peine conclue que de nouveau, seul avec mes pensées sur la grande route, je ne me retrouvai plus sensible qu’à la honte de ma faiblesse et de ma lâcheté. C’est ainsi que j’arrivai à Milan, déchiré de remords, dans un état ridicule tout à la fois et digne de pitié. Je ne savais pas alors, mais je sentais par expérience cette belle, élégante et profonde parole de Pétrarque, de notre maître en amour :

« Que celui qui comprend est vaincu par celui qui veut. »

Je restai à peine deux jours à Milan, toujours rêvant, et cherchant tantôt le moyen d’abréger ce maudit voyage, tantôt un prétexte pour le prolonger, au lieu de revenir comme je l’avais promis. J’aurais voulu me voir libre, mais je ne savais ni ne pouvais reconquérir ma liberté. Cependant, comme il n’y avait pour moi de paix que dans le mouvement et la distraction des voyages, je me rendis en toute hâte à Florence, en passant par Modène, Parme et Bologne. De Florence, où je ne pus m’arrêter plus de deux jours, je partis aussitôt pour Pise et Livourne. Dans cette dernière ville, je reçus les premières lettres de ma maîtresse, et ne pouvant rester loin d’elle plus long-temps, je pris immédiatement la route de Lerici et de Gènes. À Gènes, je laissai mon abbé et ma voiture, qui avait besoin d’être réparée, et je partis à franc étrier pour Turin, où j’arrivai dix-huit jours après en être sorti pour un voyage d’un an. Cette fois encore, j’y entrai de nuit pour ne pas me faire chansonner d’un chacun. Voyage vraiment burlesque, qui cependant me coûta bien des larmes.

J’avais une égide contre les railleries de mes connaissances et de mes amis ; ce n’était pas une bonne conscience, mais un visage sérieux et froid comme le marbre. Aucun d’eux ne s’avisa de me faire compliment sur mon heureux retour, retour malheureux au contraire ; car devenu à mes yeux le plus méprisable des hommes, je tombai dans un tel abaissement et dans une mélancolie si profonde, que si cette situation se fût prolongée, je devenais fou, ou mon front éclatait, comme, en effet, l’un ou l’autre faillit m’arriver.

Cependant je traînai encore ces viles chaînes depuis la fin de juin 1774, où je revins de cette espèce de voyage, jusqu’en janvier 1775, que ma rage long-temps comprimée ayant atteint le dernier degré de la violence, finit par éclater.






CHAPITRE XV.
[modifier]

Véritable délivrance. — Mon premier sonnet.



1775. Un soir, au retour de l’Opéra (le plus insipide et le plus ennuyeux des divertissemens de toute l’Italie), où j’avais passé plusieurs heures dans la loge de cette femme que je haïssais tout en l’aimant, je m’en trouvai si complètement las, que je formai l’irrévocable dessein de rompre à jamais de tels nœuds. L’expérience m’avait appris que je ne gagnais pas une grande force de résolution à courir la poste de côté et d’autre, mais que tout au contraire ma constance en avait été affaiblie d’abord, et ensuite brisée. Je me cherchai donc une autre épreuve, et me flattai que, peut-être, une voie plus rude me réussirait mieux, grâce à l’obstination innée de mon naturel de fer. Je résolus donc de ne pas mettre le pied hors de ma maison, qui, je l’ai dit, était précisément en face de la sienne, d’apercevoir, de regarder tous les jours ses fenêtres, de la voir passer, d’en entendre parler de toutes les manières, et néanmoins de ne céder jamais à aucune séduction, ni aux messages directs ou indirects, ni aux souvenirs , ni à quoi que ce fût au monde ; il s’agissait de voir si j’y périrais, ce dont je ne m’inquiétais guère, ou si en définitive je serais le maître. Cette résolution une fois bien prise, pour m’y lier, comme par un contrat de honte, j’écrivis un mot à un jeune homme qui avait pour moi beaucoup d’affection. Nous étions du même âge, et nous avions passé ensemble le temps de notre adolescence ; mais depuis plusieurs mois il avait cessé de me voir. Il me plaignait beaucoup d’avoir fait naufrage dans cette Charybde; mais après de vains efforts pour m’en tirer, il n’avait pas voulu paraître m’approuver. Ce billet lui apprenait, en deux lignes, mon irrévocable résolution, et j’y avais enfermé une touffe énorme de mon épaisse et longue chevelure rousse, comme une garantie de l’engagement soudain que je venais de prendre : où me montrer, en effet, ainsi tondu ? on ne le souffrait alors que chez les paysans et les marins. Je finissais en le priant de m’assister de sa présence et de son courage pour affermir le mien. Je passai chez moi dans cet isolement les quinze premiers jours de mon étrange délivrance, ne voulant entendre aucun message, hurlant et rugissant du matin au soir. Quelques amis venaient me voir, et je crus même voir qu’ils prenaient pitié de mon état, sans doute parce qu’à défaut de plaintes, mon attitude et mon visage ne parlaient que trop bien. J’essayais de lire quelque petite chose, mais je n’entendais pas même la Gazette, loin de rien comprendre à aucun livre ; il m’arrivait de lire des pages entières avec les yeux, quelquefois avec les lèvres, sans savoir ensuite un seul mot de ce que j’avais lu. Je montais aussi à cheval, cherchant les lieux déserts, et c’était la seule chose qui me fît un peu de bien à l’esprit et au corps. Cette espèce de délire dura plus de deux mois, jusqu’à la fin de mars 1775. Une idée alors s’emparant de moi tout-à-coup, commença enfin à détourner un peu mon esprit et mon cœur de cette pensée unique, l’importune et desséchante pensée de ce cruel amour. Un jour donc, comme je me demandais, en rêvant, s’il ne serait pas temps encore de me livrer à la poésie, je parvins à faire, avec grand’peine et par fragmens, un petit essai de quatorze vers. Je m’imaginai de bonne foi avoir composé un sonnet, et j’envoyai mon œuvre à l’aimable et docte père Paciaudi, que de temps en temps je recevais chez moi, et qui m’avait toujours montré beaucoup d’attachement, comme aussi beaucoup de regret de me voir ainsi tuer le temps et moi-même dans une oisiveté si pernicieuse. Je donnerai ici, outre mon sonnet, la gracieuse réponse qu’il me valut. Cet excellent homme ne cessait de m’indiquer quelque lecture à faire en italien, tantôt ceci, tantôt cela. Un jour, entre autres, qu’il aperçut à l’étalage d’un libraire une Cléopâtre, qu’il nommait l’éminentissime parce qu’elle était du cardinal Delfino, il se souvint de m’avoir entendu dire qu’il y avait là le sujet d’une tragédie, et que j’aurais voulu l’essayer, sans que cependant je lui eusse rien montré de ce premier avorton dont il a été parlé tout à l’heure ; il acheta cette pièce et m’en fit présent. Dans un de mes intervalles lucides, j’avais eu la patience de la lire et d’y mettre des remarques ; et ainsi annotée, je l’avais renvoyée au docte père. il m’avait paru que la mienne pourrait être moins mauvaise, sous le rapport du plan et des passions, si jamais je prenais le parti de la continuer, comme l’idée m’en revenait de temps en temps.

Cependant le père Paciaudi, pour ne pas me décourager, feignit de trouver le sonnet bon : il n’en croyait pas un mot, et il avait raison. Moi-même, quelques mois plus tard, lorsque je me livrai sérieusement à l’étude de nos grands poètes, j’appris bientôt à estimer mon sonnet ce qu’il valait ; je dois beaucoup, toutefois, à ces premiers éloges que je ne méritais pas, et à celui qui me les donnait ; ils m’encouragèrent fort à les mériter (**).

Plusieurs jours avant ma rupture avec la dame, voyant qu’elle allait infailliblement arriver, j’avais songé à retirer de dessous le coussin de sa




Insensé, qu’ai-je dit ? Parmi tous ces rêves, il n’est que la vertu dont les pensées me semblent douces.


lettre du père paciaudi.


Très-honorable et très-cher seigneur comte, messire François s’enflamma d’amour pour madame Laure. Puis son amour se refroidit, et il chanta ses regrets. Il redevint amoureux de sa déesse, et passa le reste de ses jours à l’aimer en philosophe, mais comme font tous les hommes. Vous vous adonnez à la poésie, très-cher et très-aimable seigneur comte ; je ne voudrais pas vous voir imiter ce père des rimeurs italiens en cette amoureuse besogne. Si vous avez rompu vos fers par un effort de vertu, comme vous me l’écrivez, on peut espérer du moins que vous ne les reprendrez plus. Quoi qu’il puisse arriver, le sonnet est bon, fort de pensée, bien jeté et suffisamment correct. J’en tire un bon augure pour votre gloire dans la carrière poétique, et pour notre Parnasse piémontais, lequel a grand besoin d’un génie qui l’élève un peu au-dessus du vulgaire.

Je vous renvoie l’éminentissime Cléopàtre[2], qui n’est véritablement qu’une pauvre chose. Toutes les observations que vous avez écrites à la marge sont très-sensées et très-vraies. J’y joins les deux volumes de Plutarque, et si vous ne sortez pas, j’irai moi-même vous demander à diner, pour jouir de la douceur de votre compagnie.

Je suis avec toute l’estime et la considération, etc., etc.

Le dernier jour de janvier 1775. chaise-longue cette moitié de Cléopâtre qui y était en presse depuis près d’un an. Puis arriva un jour où, au milieu de mes extravagances et dans ma solitude presque continuelles, je jetai les yeux sur ce manuscrit ; et frappé seulement alors de la ressemblance de ma situation avec celle d’Antoine, je me dis à moi-même : « Achevons cette tragédie, refaisons-la, si elle ne peut rester ainsi ; mais il y faut développer les passions qui me dévorent, et la faire jouer, ce printemps, par les comédiens qui nous viendront. » Cette idée était à peine entrée dans mon esprit, que je me sentis comme en voie de guérison. Me voilà donc barbouillant du papier, ravaudant, changeant, coupant, ajoutant, continuant, recommençant, en un mot, redevenu fou, mais dans un autre genre, pour cette pauvre Cléopâtre, si malheureusement née. Je ne rougis pas non plus de consulter quelques-uns des amis de mon âge, qui n’avaient pas, comme moi, négligé pendant tant d’années la langue et la poésie italienne ; je recherchais, sans craindre de les ennuyer, tous ceux qui pouvaient me donner quelque lumière sur un art qui n’était pour moi que ténèbres ; je n’avais plus qu’un désir, celui d’apprendre, et de voir si je pourrais mener à bonne fin cette téméraire et très-périlleuse entreprise ; peu à peu ma maison se transformait en une sorte d’académie littéraire. Mais dans les circonstances données, je n’étais si souple et si désireux d’apprendre que par accident ; j’étais, de ma nature, et grâce à mon ignorance profonde, indocile et rebelle à tout enseignement : je me désespérais, je fatiguais les autres et moi-même, et, pour ainsi dire, sans profit aucun. Toutefois, c’était gagner beaucoup que de pouvoir, à l’aide de cette impulsion nouvelle, effacer de mon cœur toute trace d’une indigne flamme, et reconquérir pas à pas mon intelligence depuis si long-temps engourdie. Je ne me trouvais plus du moins dans la dure et ridicule nécessité de me faire lier sur ma chaise, comme j’avais fait plusieurs fois auparavant. Craignant de ne pouvoir résister à l’envie de m’échapper pour retourner à ma prison, c’était encore là un moyen que j’avais imaginé entre mille pour me ramener de vive force à la raison. Mes liens restaient cachés sous un grand manteau qui m’enveloppait tout entier, et mes mains demeurant libres, je pouvais lire, écrire, me frapper la tête, sans qu’aucun de ceux qui venaient me voir s’aperçût que je fusse de ma personne attaché à la chaise. Il se passait ainsi plusieurs heures. Élie seul était dans le secret : c’était lui qui me liait ; il me déliait ensuite lorsqu’après mon accès de fureur imbécile, sûr de moi et raffermi dans ma résolution, je lui commandais de me détacher. Je m’y pris de tant et de si diverses façons pour me soustraire à ces cruels assauts , qu’à la fin pourtant j’évitai de retomber dans le gouffre. Et parmi les moyens étranges que j’y employai, le plus étrange assurément, ce fut une mascarade que j’arrangeai sur la fin de ce carnaval, au bal public du théâtre. Vêtu en Apollon, j’osai m’y présenter, la lyre en main, et m’accompagnant moi-même tant bien que mal, je chantai quelques mauvais vers de ma composition. Je vais encore, à ma honte, les rapporter ici au bas de la page. Une telle effronterie n’était nullement dans mon caractère ; mais trop faible encore pour lutter en face contre ma folle passion, le motif qui me faisait jouer de pareilles scènes méritait, peut-être, quelque pitié : c’était le besoin vivement éprouvé, de placer entre moi et cette femme comme un obstacle désormais insurmontable, la honte qu’il y aurait à retomber dans des liens que j’aurais moi-même et si publiquement tournés en dérision. Et je ne m’apercevais pas que, pour ne point avoir à rougir de nouveau, je me couvrais de honte, en plein théâtre. Ma seule excuse pour que j’ose transcrire ici ces fades et ridicules niaiseries, c’est que j’ai cru devoir les offrir en tribut à la vérité, comme un monument authentique de mon ignorance dans tout ce qui était convenance et bon goût.

Parmi toutes ces sottises, peu à peu cependant je m’enflammai d’un noble et généreux amour pour moi encore tout nouveau, l’amour de la gloire. Et enfin, après plusieurs mois de consultations poétiques, après avoir usé bien des grammaires, fatigué bien des dictionnaires, accumulé bien des impertinences, je vins à bout d’ajuster ensemble, assez grossièrement, cinq lambeaux que j’appelai des actes, et j’intitulai le tout : Cléopâtre, tragédie. J’en mis au net le premier acte, et, sans me laver les mains, je l’envoyai à l’excellent père Paciaudi, le priant de l’examiner à loisir, et de m’en dire son sentiment par écrit. Et ici encore je rapporterai quelques vers de cette tragédie, avec la réponse de Paciaudi. Parmi les notes qu’il écrivit à côté de mes vers, il y en avait de fort gaies et de très-divertissantes ; elles me faisaient rire de bon cœur, quoique ce fût à mes dépens : celle-ci, entre autres, au vers 184 : L’aboiement du cœur. Cette métaphore sent horriblement le chien, je vous, conseille de l’ôter.

Les notes placées en marge du premier acte et les conseils paternels du billet qui les accompagnait m’inspirèrent la résolution de refaire le tout avec plus de persévérance et une obstination forcenée. Ce travail eut pour résultat la tragédie de ce nom, qui fut jouée à Turin le 16 juin 1775. J’en citerai aussi les premiers vers comme un troisième et dernier témoignage de mon ânerie, quoique j’eusse déjà vingt-six ans et demi ; ils suffiront pour marquer l’extrême lenteur de mes progrès, et la persévérance de cette incapacité d’écrire qui avait sa source dans le manque absolu des premières études.

Non content d’avoir ennuyé le bon père Paciaudi pour lui arracher une censure de mon second essai, j’allai encore en importuner beaucoup d’honnêtes gens, entre autres le comte Augustin Tana. Nous étions du même âge, et il avait été page du roi, à l’époque où j’étais moi-même à l’académie. Notre éducation avait donc été à peu près la même ; mais lui, depuis sa sortie des pages, s’était constamment appliqué à l’étude des littératures italienne et française, et il s’était formé le goût, surtout dans la haute critique, s’attachant à la philosophie, de préférence à la grammaire.

La finesse, la grâce et l’élégance de ses observations au sujet de ma malheureuse Cléopâtre, feraient bien rire le lecteur, si j’avais le courage de lui en faire part ; mais l’aiguillon en serait pour moi trop piquant. Elles pourraient d’ailleurs ne pas être bien saisies, parce que je n’ai cité que les quarante premiers vers de cet autre avorton. Mais je transcrirai volontiers la petite lettre d’envoi qui accompagnait ces observations, elle suffira pour le faire connaître.

Cependant, j’avais joint à la tragédie une petite farce qui devait se jouer immédiatement après ma Cléopâtre, et je l’intitulai les Poètes. Pour donner aussi une idée de mon inexpérience en prose, j’en cite un fragment. Ni la farce, ni la tragédie n’étaient les sottises d’un sot ; çà et là, dans l’une et l’autre, quelque lueur se laissait voir, quelque sel se faisait sentir. Dans les poètes, je m’étais mis moi-même en scène sous le nom de Zeusippe, et j’étais le premier à me moquer de ma Cléopâtre. J’évoquais ensuite des sombres bords cette reine elle-même, avec quelques autres héroïnes de tragédie, et elles prononçaient mon arrêt sur ma composition, en la comparant à quelques autres mauvaises tragédies de ces poètes, mes rivaux, qui, toutes assurément pouvaient bien passer pour des sœurs de la mienne ; avec cette différence toutefois que les tragédies de ces gens-là étaient le fruit déjà mûr d’une incapacité toute formée, tandis que la mienne était l’œuvre prématurée d’une ignorance capable d’apprendre.

Ces deux compositions furent applaudies pendant deux soirées consécutives. On les redemanda une troisième, mais j’avais eu le temps de revenir à moi-même, et me repentant avec sincérité de m’être ainsi témérairement livré au public, bien qu’il m’eût témoigné beaucoup d’indulgence, je fis tous mes efforts auprès des acteurs et de celui qui les dirigeait pour empêcher toute représentation ultérieure. Mais à partir de cette soirée fatale, je sentis s’allumer dans mes veines un tel feu, une si vive ardeur de conquérir véritablement un jour, en la méritant, cette palme du théâtre, que jamais fièvre d’amour ne m’avait assailli avec tant de violence. C’est ainsi que, pour la première fois, je comparus devant le public. Si plus tard mes compositions dramatiques, qui ne sont hélas ! que trop nombreuses, ne se sont pas beaucoup élevées au-dessus des deux premières, cette longue preuve de mon incapacité aura certainement commencé d’une manière bien ridicule et bien folle ; mais si quelque jour, au contraire, on me fait l’honneur de me compter parmi les écrivains qui ont eu quelque renom au théâtre, la postérité pourra dire que ma burlesque arrivée au Parnasse, un pied dans le socque, l’autre dans le cothurne, est devenue avec le temps quelque chose de fort sérieux.

C’est ici que s’arrêtera le récit de ma jeunesse, je ne saurais donner une date plus heureuse à la première année de mon âge viril.








  1. Je n’ai pas cru devoir transcrire ici le passage de Plutarque (Vie de Caton, parag. xxxii).La suite ne fera que trop comprendre la nature du conseil qu’il renferme. (Note du Tr.)
  2. La Cléopâtre dont il est parle ici est celle du cardinal Delfino, que le père Paciaudi m’avait conseillé de lire. (A.)






ANNEXES



(*) PREMIÈRE CLÉOPÂTRE.


Grossière Ébauche.

SCÈNE PREMIÈRE.
LACHÉSIS, PHOTIN.


photin.


Quiconque est né sur les bords du Nil ne saurait souffrir plus long-temps les outrages et la honte de notre reine affligée ; les nations de l’Égypte seront promptes à la vengeance, là où le conseil pourrait éveiller un cœur indolent qui ne préfère pas la vengeance à l’amour.

LACHÉSIS.

Notre auguste reine te parait dénuée de sens ; ce sont là les pensées fières et audacieuses de ton cœur superbe ; mais tourne vers elle des regards plus compatissans, et alors peut-être tes paroles fortes et amères se fondant en larmes, tu verras que d’abord elle fut femme, reine ensuite.

PU0TIN.

Rassure-toi; jamais douleur ne fut égale à celle qui me dévore et me consume. L’illustre souche des Ptolémôes s’éteint; avec elle tombe la déplorable Égypte. Quoique né dans l’air perfide d’une cour , ce n’est pas pour moi un vain nom ou mensonge, que ce beau nom de patrie, et qui vainement brûle dans mon cœur comme un foyer divin. Mais alors que la destinée des états dépend d’un seul, celui-là rend tous les autres malheureux.

LACHESIS.

Inutiles réflexions : parmi les maux qui nous, menacent, qu’il faille le moindre. Dieu puissant, vous qui gouvernez de là haut la vie et les destinées des misérables mortels[1], que ma mort soit prompte. Ah! si ma mort suffit à calmer tous vos ressentimens... la victime...[2] le sort fatal de l’infortuné Antoine..... Qui désormais..... Mais que vois-je, voici que s’avance Cléopâtre troublée. SCÈNE SECONDE.

CLÉOPATRE, PHOTIN, LACI1KSIS. CLÉOPATRE.

Amis, s’il vous reste encore quelque pitié dans le cœur, si, fidèles à votre reine, vous ne dédaignez pas, vous qui avez eu part a mes gloires, d’être les compagnons de mes infortunes, ne craignez pas de courir avec moi sur la mer, ou[3] par les montagnes, dans les plaines, ou dans les forêts, à la poursuite de celui que j’aime plus que la vie. L’amour a ébranlé le pied imprévoyant du trône qui chancelle. Déjà je vois le vainqueur qui aborde de notre côté sur les trames audacieuses d’une fortune injuste... Que l’amour me mène à la mort plutôt qu’à l’outrage et à la honte funeste[4].Ce sont là plutôt, je le sais, les sentimens et les actions d’une amante infortunée que d’une reine altière. Les dieux, peut-être, m’ont choisie pour donner un cruel exemple, pour montrer à la nation la plus grossière, que le maître qui la gouverne, indigne et sacrilège, en fait, pour une passion vile, un carnage barbare.

photin.

Ta douleur, ô Reine, n’entraînerait pas seulement a la pitié, mais a la démence les hommes et les bêtes... Quel cœur de diamant entre les pôles[5] résisterait à tes plaintes amères[6] Dépose ta faute, en la confessant, et tu seras peut-être, entre les rois superbes,’la première qui ait plié son front allier sous le joug de la raison, la raison que vos pareils ignorent , ou qu’ils ne distinguent pas bien encore de la force. Ma langue ne s’est jamais souillée du lâche style des adulateurs iniques * Je t’ai toujours dit la vérité, tu le sais, ô Reine I Je te la dirai tant que le misérable fil de la vie me tiendra enchaîné à ta destinée. Un aveugle amour, une gloire vaine, ont fini par te pousser à cette dure extrémité, et ton pied ne s’est pas détourné; aujourd’hui Photin ne voit de salut que dans le bras et dans l’audace d’Antoine... qu’elle le cherche... Je cours sur ses pas. L’heureux Octave ne me semble n moins superbe, ni moins cruel que lui, mais il est bien plus injuste. Ahl si les tristes discordes, si les atroces injures sous le poids desquelles gémit la triste humanité vous sont connues dans le ciel, vous devriez dans votre pitié foudroyer ceux qui, injustes et coupables, s’en viennent ici-bas prendre votre figure, 6 Dieu. ( Il sort. ) 2

SCÈNE TROISIÈME.

CLÉOFATRE et LA.CUÉS1S. LACI1ÉSIS.

O ami sincèrel ô race... don du ciel... avares 3 envers les rois d’un tel don.

’ L’écrivain était Un ennemi juré du point. (A.)

  • Ici Une confuse re’rainisccnce de Me’tastase entraînait l’auteur à rimer sans qu’il s’en aperçût. (A.)—Les deux derniers vers de ce morceau sont rime’s dans le texte. (N. du T.)

3 L’auteur a écrit avari pour avaro. (A.) CLÉOPATItE.

Tes paroles sont vraies, mais elles seront inutiles, si le bras invincible d’Antoine ne se tient pas à mon côté pour prendre soin de ma gloire ’ Que faire dans mon désespoir ? Où aller î 11 me faudra donc, humble et suppliante, tendre aux infâmes liens et à la chaîne servile d’un vainqueur superbe, ce col et ces bras naguère liés d’un si beau nœud... nœud fatal!...2 amour funeste I qui d’abord m’a fait esclave pour me faire ensuite celle d’un tyran.

LACHÉSIS.

Reine, tu n’as peut-dtre pas sondé les derniers gués du sort ennemi; qui sait, si la fortune n’aurait pas tourné le dos aux troupes ennemies, si Antoine , rentré en lui-même, n’a pas avec des guerriers fidèles et hardis, arraché la victoire de leurs mains iniques.

CLÉOPÀTRE.

Ahl non, fidèle seulement à l’amour, il n’a plus aucun souci de l’honneur. Seule j’ai été insensée, seule malheureuse, puisse-je du moins apaiser la colère du ciel; mais s’il me réserve à un affront public, je saurai peut-être, d’une main généreuse et forte, faire mentir ses injustes décrets. Ne crois pas qu’il n’y ait dans mon sein que le cœur d’une amante, il y a encore celui d’une noble reine, et ce cœur m’excite à une fin généreuse... L’infamie appartient au lâche, l’a mort au brave. Entre ces deux extrémités le choix n’est pas douteux j

1 Je veux être damne’, s’il m’échappe jamais un seul point. (A.) ’ Cet auteur était ne’ avec une furieuse prédilection pour les virgules. (A.) mais du moins que ne puis-je encore de Marcus... Dis-moi, ne le reverrai-je pas?... Je tombe pour lui... Hélas! dois-je mourir sans lui?

Et ce beau drame continua du même train aussi long-temps que le papier dura. Il arriva ainsi jusqu’au milieu de la première scène du troisième acte ; et alors, soit que la raison qui faisait écrire l’auteur n’existât plus, soit qu’il n’eût plus rien dans sa plume, sa pauvre petite barque demeura engravée pour le moment, étant d’ailleurs trop mal lestée, et n’ayant pas même une charge qui l’aidât seulement à faire naufrage.

C’est déjà tropjepense, dos vers que je viens de transcrire pour donner une idée non équivoque du savoir faire de l’auteur au mois de janvier 1774.

’ Deux syllabes restées au bout delà plume, par l’effet du délire de la passion. (A.)

  1. Vers un peu trop court. (A.)
  2. Ce vers n’est pas venu à terme, (A.) — Il n’y a qu’un mot dans l’original. (N. du T)
  3. Sur la terre est resté au bout de la plume. (A.)
  4. Vers un peu long. Un savant l’appelerait hypercatalectique. (A.)
  5. Remarquez cet « entre les pôles », expression exquise. (A.)
  6. Encore fallait-il ici un point d’interrogation. (A.)





(**). premier sonnet.


J’ai vaincu enfin, si je ne m’abuse, j’ai vaincu ; éteinte est l’ardente flamme qui dévorait ce pauvre cœur chargé de liens indignes, et dont l’aveugle amour gouvernait tous les mouvemens.

Avant que de t’aimer, ô femme, je savais bien que cet amour était un feu sacrilège ; mille fois je l’ai repoussé, et mille fois l’amour a triomphé. Lutte fatale qui ne me laissait ni vivant, ni mort.

Le long ennui, les plaintes douloureuses, les âpres tourmens, et ces doutes amers, ces doutes cruels « dont est tissue la vie des amans, »

Je regarde tout cela avec des yeux encore pleins de larmes. Insensé, qu’ai-je dit ? Parmi tous ces rêves, il n’est que la vertu dont les pensées me semblent douces.


lettre du père paciaudi.


Très-honorable et très-cher seigneur comte, messire François s’enflamma d’amour pour madame Laure. Puis son amour se refroidit, et il chanta ses regrets. Il redevint amoureux de sa déesse, et passa le reste de ses jours à l’aimer en philosophe, mais comme font tous les hommes. Vous vous adonnez à la poésie, très-cher et très-aimable seigneur comte ; je ne voudrais pas vous voir imiter ce père des rimeurs italiens en cette amoureuse besogne. Si vous avez rompu vos fers par un effort de vertu, comme vous me l’écrivez, on peut espérer du moins que vous ne les reprendrez plus. Quoi qu’il puisse arriver, le sonnet est bon, fort de pensée, bien jeté et suffisamment correct. J’en tire un bon augure pour votre gloire dans la carrière poétique, et pour notre Parnasse piémontais, lequel a grand besoin d’un génie qui l’élève un peu au-dessus du vulgaire.

Je vous renvoie l’éminentissime Cléopàtre[1], qui n’est véritablement qu’une pauvre chose. Toutes les observations que vous avez écrites à la marge sont très-sensées et très-vraies. J’y joins les deux volumes de Plutarque, et si vous ne sortez pas, j’irai moi-même vous demander à diner, pour jouir de la douceur de votre compagnie.

Je suis avec toute l’estime et la considération, etc., etc.

Le dernier jour de janvier 1775.

  1. La Cléopâtre dont il est parle ici est celle du cardinal Delfino, que le père Paciaudi m’avait conseillé de lire. (A.)