Mémoires de la comtesse de Boigne (1921)/Tome II/VI/Chapitre VIII

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Émile-Paul Frères, Éditeurs (Tome ii
1815. — L’Angleterre et la France de 1816 à 1820.
p. 208-217).


CHAPITRE viii


Madame la duchesse de Berry. — La duchesse de Reggio. — Le mariage de mon frère avec mademoiselle Destillières est convenu. — Scène aux Tuileries. — Le Roi est malade. — Le Manuscrit de Sainte-Hélène. — Lectures chez mesdames de Duras et d’Escars. — Succès de cette publication apocryphe.

J’avais fait ma cour en arrivant, mais je n’avais pas vu madame la duchesse de Berry qu’un commencement de grossesse retenait chez elle. Je l’aperçus pour la première fois au bal chez le duc de Wellington ; elle me parut infiniment mieux que je ne m’y attendais.

Sa taille, quoique petite, était agréable ; ses bras, ses mains, son col, ses épaules d’une blancheur éclatante et d’une forme gracieuse ; son teint beau et sa tête ornée d’une forêt de cheveux blond cendré admirables. Tout cela était porté par les deux plus petits pieds qu’on pût voir. Lorsqu’elle s’amusait ou qu’elle parlait et que sa physionomie s’animait, le défaut de ses yeux était peu sensible ; je l’aurais à peine remarqué si je n’en avais pas été prévenue.

Son état l’empêchait de danser ; mais elle se promena plusieurs fois dans le bal donnant le bras à son mari. Elle n’avait ni grâce, ni dignité.

Elle marchait mal et les pieds en dedans ; mais ils étaient si jolis qu’on leur pardonnait, et son air d’excessive jeunesse dissimulait sa gaucherie. À tout prendre, je la trouvai bien. Son mari en paraissait fort occupé ainsi que Monsieur (le comte d’Artois) et madame la duchesse d’Angoulême. Quant à monsieur le duc d’Angoulême, il s’y trouvait si mal à son aise que, dès qu’il entrait dans un salon, sa seule pensée était le désir d’en sortir et qu’il n’y restait jamais plus d’un quart d’heure, se contentant de faire acte de présence quand cela était indispensable.

Madame la duchesse de Berry était arrivée en France complètement ignorante sur tout point. Elle savait à peine lire. On lui donna des maîtres. Elle aurait pu en profiter, car elle avait de l’esprit naturel et le sentiment des beaux-arts ; mais personne ne lui parla raison, et, si on chercha à lui faire apprendre à écorcher un clavier ou à barbouiller une feuille de papier, on ne pensa guère, en revanche, à lui enseigner son métier de princesse.

Son mari s’amusait d’elle comme d’un enfant et se plaisait à la gâter. Le Roi ne s’en occupait pas sérieusement. Monsieur y portait sa facilité accoutumée. Madame la duchesse d’Angoulême, seule, aurait voulu la diriger, mais elle y mettait des formes acerbes et dominatrices.

Madame la duchesse de Berry commença par la craindre, et bientôt la détesta. Madame la duchesse d’Angoulême ne fut pas longtemps en reste sur ce sentiment que monsieur le duc de Berry combattit faiblement ; car, tout en rendant justice aux vertus de sa belle-sœur, il n’avait aucun goût pour elle. Menant, d’ailleurs, une vie plus que légère, il ne se souciait pas de contrarier sa femme et lui soldait en complaisances les torts qu’il avait d’un autre côté.

C’était un bien mauvais calcul pour tous deux, car la petite princesse avait fini par devenir aussi exigeante que maussade. Son mari lui répétait sans cesse qu’elle ne devait faire que ce qui l’amusait et lui plaisait, ne se gêner pour personne et se moquer de ce qu’on en dirait. De toutes les leçons qu’on lui prodiguait, c’était celle dont elle profitait le plus volontiers et dont elle ne s’est guère écartée.

Il était curieux de lui voir tenir sa Cour, ricanant avec ses dames et n’adressant la parole à personne. Il n’y a pas de pensionnaire qui ne s’en fût mieux tirée, et pourtant, je le répète, il y avait de l’étoffe dans madame la duchesse de Berry. Une main habile en aurait pu tirer parti. Rien de ce qui l’entourait n’y était propre, excepté peut-être la duchesse de Reggio, sa dame d’honneur ; mais elle n’avait aucun crédit. Cette nomination avait fait honneur au bon jugement de monsieur le duc de Berry et à la sagesse du Roi.

Madame la maréchale Oudinot, duchesse de Reggio, représentait le régime impérial à la nouvelle Cour d’une façon si convenable et si digne que personne n’osait se plaindre de la situation où on l’avait placée, quoique les charges de Cour excitassent particulièrement l’envie du parti royaliste qui les regardait comme sa propriété exclusive.

Il avait fallu à la duchesse beaucoup de tact et d’esprit pour fonder sa position dans un monde tout nouveau et tout hostile. Elle y avait réussi sans aucune assistance, car le maréchal Oudinot, brave soldat s’il en fut, ne savait que jouer, fumer, courir les petites filles et faire des dettes. Il fallait donc que sa femme eût de la considération pour deux et elle y réussissait. Ajoutons que le maréchal avait de grands enfants d’une première femme dont elle avait su se faire adorer.

Il aurait été bien heureux qu’elle prit de l’ascendant sur madame la duchesse de Berry ; cela n’arriva pas. La duchesse de Reggio lui inspirait du respect ; elle avait recours à elle pour réparer ses gaucheries, mais elle la gênait : elle n’avait pas de confiance en elle et, à proportion que sa conduite est devenue plus légère, elle s’en est éloignée davantage.

Je ne comptais rester que peu de semaines à Paris ; un événement de famille m’y retint plus longtemps que je n’avais présumé. J’avais trouvé mon frère en grande coquetterie avec mademoiselle Destillières. Nous l’avions connue dans sa très petite enfance. Elle était ravissante et ma mère en raffolait. Il paraît que, dès lors, elle disait ne vouloir épouser que monsieur d’Osmond.

La mort de ses parents l’avait laissée héritière d’une immense fortune et maîtresse de son sort. Sa main était demandée par les premiers partis de France, et mon frère ne songeait point à se mettre sur les rangs ; mais elle lui fit de telles avances qu’il en devint sincèrement épris et s’engagea, quoique avec réticence, dans le bataillon des prétendants. Elle ne l’y laissa pas longuement dans la foule. Au bout de peu de temps, elle l’autorisa à charger mon père de la demander en mariage, pour la forme, à son oncle qui était son tuteur mais dont elle ne dépendait en aucune façon.

Cet oncle s’était accoutumé à l’idée qu’elle resterait fille et qu’il continuerait à disposer de sa fortune. Ce sort lui paraissait assez doux pour en souhaiter la prolongation indéfinie. Ainsi, loin de combattre les répugnances de mademoiselle Destillières à accepter les partis qu’on lui avait jusqu’alors proposés, il cherchait à les accroître en lui faisant insinuer, par des personnes à sa dévotion, que sa santé, très délicate, lui rendait le célibat nécessaire.

Lors donc que la lettre officielle de mon père lui fut remise, par un ami commun, monsieur de Bongard articula très poliment un refus absolu et alla rendre compte à sa nièce de la demande et de la réponse, fondée, comme à l’ordinaire, sur ce qu’elle ne voulait pas se marier.

« Vous vous êtes trompé, mon oncle, je ne voulais pas épouser les autres ; mais je veux épouser monsieur d’Osmond. »

Monsieur de Bongard pensa tomber à la renverse. Il fallut bien reprendre ses paroles, mais tous ses soins furent employés à retarder le mariage. Soit qu’il se flattât de quelque circonstance qui pût le faire rompre, soit qu’il eût besoin d’un long intervalle pour régulariser l’illégalité de la gestion de sa tutelle, portée à un point fabuleux autant, je crois, par incurie que par malversation, il épuisait tous les prétextes pour gagner du temps.

Les jeunes gens, en revanche, étaient très pressés et me demandaient de rester de jour en jour, prétendant que mon départ fournirait un argument de plus à monsieur de Bongard pour éloigner la noce. Il en vint pourtant à ses fins, car le mariage, arrangé au mois de février et qui devait, s’accomplir le premier, le dix, le vingt de chaque mois, n’eut lieu qu’en décembre.

Quoique le mariage de mademoiselle Destillières fût de toutes les nouvelles du jour celle qui m’intéressait le plus, je m’occupais encore cependant des événements publics ; et je fus très consternée, un matin, en apprenant que le roi Louis XVIII était très mal. Il donna de vives inquiétudes pendant un moment.

La loi d’élection se discutait à la Chambre des députés. Les princes étaient en opposition directe au gouvernement, car alors le cabinet était composé de gens raisonnables. Monsieur le duc de Berry ameutait contre la loi et, dans une soirée chez lui, cabala tout ouvertement pour grossir l’opposition. Le Roi en fut informé, le fit appeler, et le tança vertement.

Monsieur le duc de Berry se plaignit à son père et à sa belle-sœur. Ils mirent en commun leurs griefs, s’échauffèrent les uns les autres, et enfin, le soir après le dîner, Monsieur, portant la parole, les exposa durement au Roi. Le Roi répondit vivement. Madame et le duc de Berry s’en mêlèrent ; la querelle s’exalta à tel point que Monsieur dit qu’il quitterait la Cour avec ses enfants.

Le Roi répondit qu’il y avait des forteresses pour les princes rebelles. Monsieur répliqua que la charte n’admettait pas de prison d’État (car cette pauvre charte est invoquée par ceux qui l’aiment le moins) et on se quitta sur ces termes amicaux. Monsieur le duc d’Angoulême avait seul gardé un complet silence. Le respect dû au père rachetait en lui le respect dû au Roi, de façon qu’il se serait fait scrupule de donner tort ou raison à aucun des deux.

La colère une fois passée, tous furent fâchés de la violence des paroles. Le pauvre Roi pleurait le soir en en parlant à ses ministres ; mais cette scène l’avait tellement éprouvé qu’elle avait arrêté la digestion de son dîner. La goutte dans l’estomac s’y ajouta ; il pensa étouffer dans la nuit et, pendant plusieurs jours consécutifs, il fut assez mal.

Ce fut une occasion pour sa famille de lui témoigner une affection à laquelle il feignait de croire pour acquérir un peu de repos, mais dont il faisait peu d’état. Le public savait aussi bien que le Roi l’opposition des princes ; et la plaisanterie du moment était d’appeler les boules noires mises au scrutin les prunes de Monsieur.

Je m’applique à ne point parler des événements connus sur lesquels je ne sais aucun détail particulier. Ainsi je ne dirai rien de la représentation de Germanicus, tragédie de monsieur Arnault, alors proscrit de France, qui exalta au dernier degré les passions des partis impérialiste et royaliste.

Les sages précautions prises par l’autorité pour empêcher une collision entre les jeunes gens de l’ancienne armée et les gardes du corps leur parurent à tous entachées de partialité, et les deux partis se proclamèrent lésés et persécutés par l’autorité. On pourrait peut-être en conclure qu’elle avait été seulement sage et paternelle ; mais les hommes, quand ils sont animés par la passion, ne jugent pas si froidement et la fermentation était restée grande.

C’est dans ce moment que je reçus de Londres le premier exemplaire du Manuscrit de Sainte-Hélène, Je le lus avec un extrême intérêt ; mais je me rappelle avoir mandé à ma mère qu’il arrivait trop à propos et répondait trop bien aux passions du moment pour me permettre de croire à son authenticité. C’était le manifeste du parti bonapartiste tel qu’il existait en ce moment à Paris, et il était presque impossible de penser que, tracé au delà de l’Atlantique, il pût arriver précisément à l’instant opportun. Au reste, il me parut tellement propre à servir de mèche que je ne voulus prendre aucune part à faciliter l’explosion. Ce livre, renfermé sous clef, ne sortit pas de chez moi et je n’en soufflai mot.

Le surlendemain, madame de Duras me demanda si mes lettres de Londres parlaient d’un écrit de l’Empereur. Je répondis hardiment que non. Au bout d’une dizaine de jours, je reçus un petit billet d’elle pour me recommander de ne pas manquer à venir passer la soirée chez elle. J’y trouvai une cinquantaine de personnes réunies, la table, les bougies, le verre d’eau sucrée de rigueur pour le lecteur ; on allait commencer. Quoi ? le Manuscrit de Sainte-Hélène ! La même représentation se renouvela le lendemain chez la duchesse d’Escars.

Pendant ces soirées, j’étais poursuivie d’une idée que je ne pouvais chasser. Je voyais Bonaparte apprenant que, chez le maréchal Duroc, une troupe de chambellans et de dames du palais étaient réunis pour entendre et se passionner du récit bien pathétique de l’expulsion de Louis xviii de Mitau, des gardes du corps pleurant sur ses mains, de Madame leur distribuant ses diamants pour les empêcher de mourir de faim, de leur vieux Roi les bénissant, de l’abbé Marie quittant volontairement un monde où l’injustice seule triomphait, etc., et toute la société impérialiste, émue jusqu’aux larmes, surprise par l’entrée de l’Empereur au milieu d’elle !

Quelles auraient été ses frayeurs ! Comme Vincennes aurait été peuplé le lendemain ! Au reste, personne ne s’y serait risqué. Grâce au ciel, et honneur en soit rendu à la Restauration, la lecture, chez les dames que je viens de citer, pouvait être déplacée, inconvenante, dangereuse même pour le pays ; mais elle ne pouvait troubler la sécurité de ceux qui y assistaient.

Jamais aucune publication, de mon temps, n’a fait autant d’effet. Il n’était plus permis d’élever un doute sur son authenticité, et, plus on avait approché l’Empereur, plus on soutenait l’ouvrage de lui.

Monsieur de Fontanes reconnaissait chaque phrase. Monsieur Molé entendait le son de sa voix disant ces mêmes paroles. Monsieur de Talleyrand le voyait les écrire. Le maréchal Marmont retrouvait des expressions de leur mutuelle jeunesse dont lui seul avait pu se servir, etc. Et tous et chacun étaient électrisés par cette émanation directe du grand homme.

Je finis par me laisser persuader, tout en conservant mon étonnement de l’à-propos de la publication : tant de gens plus compétents affirmaient reconnaître l’auteur qu’il y aurait eu de l’obstination à en douter.

Je restais persuadée de l’inopportunité de ces lectures. Toutefois, les gens qui s’y prêtaient étaient de nature à lever tous les scrupules que j’avais conçus.

Je possédais deux exemplaires de la brochure, et je trouvai qu’il n’y avait plus que de la désobligeance à les tenir enfermés. Je les prêtai donc et ne tardai pas à m’en repentir, car chaque matin je recevais vingt billets qui me les demandaient. On se faisait inscrire à tour de rôle pour les obtenir.

Aucune mystification n’a eu un succès plus complet ni plus utile à un parti. La semi-publicité ajoutait tout le prix de la mode et du fruit défendu à un ouvrage devenu une sorte de manifeste ; et les lectures faites en commun, appelant cette espèce d’électricité que les hommes réunis exercent les uns sur les autres, le rendaient d’autant plus propre à exciter toutes les passions. Je n’ai jamais assisté à une de ces représentations dans une société impérialiste ; mais, à en juger par l’effet qu’elles faisaient dans nos salons bourbonniens, on peut supposer qu’elles remuaient profondément les âmes, exaltaient toutes les haines et tous les regrets.

Le manuscrit de Sainte-Hélène restera au moins fameux dans les cabinets des bibliophiles comme contrefaçon. Il est de monsieur Bertrand de Novion qui n’a aucune autre réputation littéraire, n’a jamais vu l’Empereur de près et n’a eu de rapports avec lui que pendant les Cent-Jours.

Je sais bien que, depuis que l’auteur est connu, on a beaucoup dit qu’il était impossible de s’y méprendre ; mais, au moment où cette brochure parut, il était encore plus impossible d’élever un doute sans se faire lapider.

(Note de 1841). — Après avoir profité vingt-cinq ans du succès de cette publication et en avoir même reçu le salaire, monsieur Bertrand de Novion vient d’en restituer l’honneur à son véritable auteur, monsieur de Châteauvieux. J’avais eu révélation de son nom dans le temps ; mais les habitudes, les relations, les opinions de monsieur de Châteauvieux, toutes hostiles à l’Empire, m’avaient éloignée d’y attacher aucune importance. Il faut son assertion, la reproduction du manuscrit écrit de sa main et l’aveu de monsieur Bertrand de Novion pour y croire à l’heure qu’il est.