Mémoires du Sergent Bourgogne/10

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Texte établi par Paul Cottin et Maurice Hénault, Hachette (Paris) (p. 240-330).


X

De Wilna à Kowno. — Le chien du régiment. — Le maréchal Ney. — Le trésor de l’armée. — Je suis empoisonné. — La « graisse de voleur ». — Le vieux grenadier. — Faloppa. — Le général Roguet. — De Kowno à Elbing. — Deux cantinières. — Aventures d’un sergent. — Je retrouve Picart. — Le traîneau et les juifs. — Une mégère. — Eylau. — Arrivée à Elbing.


Nous n’étions encore qu’à un quart de lieue de la ville quand nous aperçûmes les Cosaques à notre gauche, sur les hauteurs et dans la plaine, à notre droite. Cependant ils n’osaient se hasarder de venir à notre portée. Après avoir marché quelque temps, je rencontrai le cheval d’un officier du train d’artillerie, tombé et abandonné. Il avait, sur le dos, une schabraque en peau de mouton : c’était précisément ce qu’il fallait pour couvrir mes pauvres oreilles, car il m’eût été impossible d’aller bien loin sans m’exposer à les perdre. J’avais, dans ma carnassière, des ciseaux provenant de la trousse du docteur, trouvée sur le Cosaque que j’avais tué le 23 novembre. Je voulus me mettre à l’ouvrage pour en couper et faire ce que nous appelions des oreillères, afin de remplacer le bonnet de rabbin, mais ayant la main droite gelée et l’autre fortement engourdie, je ne pus parvenir à mon but. Déjà je me désespérais, lorsqu’un second arriva, plus fort et plus vigoureux que moi ; il était de la garnison de Wilna. Il coupa avec un couteau la sangle qui retenait la schabraque, ensuite il m’en donna la moitié. En attendant que je pusse l’arranger convenablement, je la mis sur la tête et continuai à marcher.

Deux coups de canon se firent entendre, ensuite la fusillade : c’était le maréchal Ney qui sortait de la ville en faisant l’arrière-garde, et qui était aux prises avec les Russes. Ceux qui ne pouvaient plus combattre doublèrent le pas autant qu’il leur était possible ; je voulus faire comme eux, mais mon pied gelé et ma mauvaise chaussure m’en empêchaient, puis les coliques qui me prenaient à chaque instant et qui me forçaient de m’arrêter, faisaient que je me trouvais toujours des derniers. J’entendis derrière moi un bruit confus : je fus heurté par plusieurs soldats de la Confédération du Rhin qui fuyaient. Je tombai de tout mon long dans la neige et, aussitôt, d’autres me passèrent sur le corps. Ce fut avec beaucoup de peine que je me relevai, car j’étais abîmé de douleurs, mais comme j’étais habitué aux souffrances, je ne dis rien. J’aperçus, pas loin de moi, l’arrière-garde ; je me crus perdu si, malheureusement, elle venait à me dépasser, mais le contraire arriva, car le maréchal la fit arrêter sur une petite éminence, afin de donner le temps à d’autres hommes que l’on apercevait de sortir encore de la ville pour nous rejoindre. Le maréchal avait avec lui, pour contenir l’ennemi, environ trois cents hommes.

J’aperçus devant moi un individu que je reconnus, à sa capote, pour être un homme du régiment. Il marchait fortement courbé, en paraissant accablé sous le poids d’un fardeau qu’il portait sur son sac et sur ses épaules. Faisant un effort pour me rapprocher de lui, je fus à même de voir que le fardeau était un chien et que l’homme était un vieux sergent du régiment nommé Daubenton[1] ; le chien qu’il portait était le chien du régiment, que je ne reconnaissais pas.

Je lui témoignai ma surprise de le voir chargé d’un chien, puisque lui-même avait de la peine à se traîner, et, sans lui donner le temps de me répondre, je lui demandai si c’était pour le manger ; que, dans ce cas, le cheval était préférable : « Hélas ! non, me répondit-il, j’aimerais mieux manger du Cosaque ; tu ne reconnais donc pas Mouton, qui a les pattes gelées et qui ne peut plus marcher ? — C’est vrai, lui dis-je, mais qu’en veux-tu faire ? » Tout en marchant, Mouton, à qui j’avais passé la main droite emmaillotée sur le dos, leva la tête pour me regarder et sembla me reconnaître. Daubenton m’assura que, depuis sept heures du matin, et même avant, les Russes étaient dans les premières maisons du faubourg où nous avions logé : que tout ce qui restait de la Garde en était parti à six, et qu’il était certain que plus de douze mille hommes de l’armée, officiers et soldats, qui ne pouvaient plus marcher, étaient restés au pouvoir de l’ennemi. Pour lui, il avait failli subir le même sort par dévouement pour son chien ; il voyait bien qu’il serait obligé de l’abandonner sur la route, dans la neige : la veille du jour où nous étions arrivés à Wilna, par vingt-huit degrés, il avait eu les pattes gelées et, ce matin, voyant qu’il ne pouvait plus marcher, il avait résolu de l’abandonner sans qu’il s’en aperçoive ; mais ce pauvre Mouton se doutait qu’il voulait partir sans lui, car il se mit tellement à hurler qu’à la fin il se décida à le laisser suivre. Mais à peine avait-il fait dix pas dans la rue, il s’aperçut que son malheureux chien tombait à chaque instant sur le nez : alors il se l’était fait attacher sur les épaules et sur son sac, et c’était de cette manière qu’il avait rejoint le maréchal Ney, qui faisait l’arrière-garde avec une poignée d’hommes.

Tout en marchant, nous nous trouvâmes arrêtés par un caisson renversé qui barrait une partie du chemin : il était ouvert, il contenait des sacs de toile, mais vides. Ce caisson était probablement parti de Wilna la veille, ou le matin, et avait été pillé en route, car il avait été chargé de biscuits et de farine. Je proposai à Daubenton de nous arrêter un instant, car une forte colique venait de me prendre ; il y consentit volontiers, d’autant plus qu’il voulait décidément se débarrasser de Mouton d’une manière ou d’une autre.

À peine nous disposions-nous à nous mettre à notre aise, que nous aperçûmes, derrière un ravin, un peloton d’une trentaine de jeunes Hessois qui avaient fait partie de la garnison de Wilna et en étaient partis depuis le point du jour. Ils attendaient le maréchal Ney. Ils étaient à trente pas de nous et en avant sur la droite de la route. Au même instant, nous vîmes, sur notre gauche, un autre peloton de cavaliers, au nombre de vingt, environ ; un officier les commandait. De suite nous les reconnûmes pour des Russes ; c’étaient des cuirassiers à cuirasses noires sur habits blancs ; ils étaient accompagnés de plusieurs Cosaques épars çà et là ; ils marchaient de manière à couper la retraite aux Hessois, ainsi qu’à nous et à une infinité d’autres malheureux qui venaient de les apercevoir et qui rétrogradaient pour rejoindre l’arrière-garde en criant : « Gare aux Cosaques ! »

Les Hessois, commandés par deux officiers, et qui, probablement, avaient aperçu les Russes avant nous, s’étaient mis en mesure de se défendre. Pour leur faire face, ils firent une demi-conversion à gauche, en conservant pour point d’appui la petite butte qui les couvrait derrière.

Dans ce moment, nous vîmes un grenadier de la ligne, bien portant et bien décidé, passer près de nous et aller en courant prendre rang parmi les Hessois. Nous nous disposions à faire de même, mais, pour le moment, ma position ne me le permettait pas. D’un autre côté, Daubenton, que Mouton embarrassait, voulait, avant tout, le mettre dans le caisson, mais nous n’en eûmes pas le temps, car les cavaliers vinrent au galop du côté des Hessois : là, ils s’arrêtèrent en leur signifiant de mettre bas les armes. Un coup de fusil fut la réponse ; c’était celui du grenadier français, qui fut, en même temps, suivi d’une décharge générale des Hessois.

À cette détonation, nous pensions voir tomber la moitié des cavaliers, mais, chose étonnante, pas un ne tomba, et l’officier, qui était en avant et qui aurait dû être pulvérisé, ne parut rien avoir. Son cheval fit seulement un saut de côté. Se remettant aussitôt et se tournant vers les siens, ils fondirent sur les Hessois et, en moins de deux minutes, ils furent culbutés et sabrés. Plusieurs se sauvèrent ; alors les cavaliers se mirent à les poursuivre.

Au même instant, Daubenton, voulant se débarrasser de Mouton, me cria de l’aider, mais trois cavaliers passèrent auprès de lui, à la poursuite des Hessois. Aussitôt, pour être plus à même de se défendre, il voulut se retirer sous le caisson où j’étais dans une triste position, souffrant de coliques et de froid, mais il n’en eut pas le temps, car un des trois cavaliers venait de faire un demi-tour et de le charger. Il fut assez heureux pour le voir à temps et se mettre en défense, mais non aussi avantageusement qu’il l’aurait voulu, car Mouton, qui aboyait comme un bon chien après le cavalier, le gênait dans ses mouvements. S’il n’avait pas été attaché aux courroies de son sac, il aurait pu s’en décharger par ce que nous appelions un coup sac, mais, pour le faire, il aurait fallu qu’il se débarrassât de son sac auquel il était attaché, et le cavalier, qui tournait autour de lui, ne lui en laissait pas la facilité. Pendant ce temps, quoique mourant de froid, je m’étais rajusté un peu et j’avais arrangé ma main droite de manière à pouvoir m’en servir pour faire usage de mon arme le mieux possible, n’ayant pour ainsi dire plus la force de me soutenir.

Le cavalier tournait toujours autour de Daubenton, mais à une certaine distance, craignant le coup de fusil. Voyant que pas un de nous n’en faisait usage, il pensa peut-être que nous étions sans poudre, car il avança sur Daubenton et lui allongea un coup de sabre que celui-ci para avec le canon de son fusil. Aussitôt, il passa sur la droite et lui en porta un second coup sur l’épaule gauche, qui atteignit Mouton à la tête. Le pauvre chien changea de ton ; il n’aboyait plus, il hurlait d’une manière à fendre le cœur. Quoique blessé et ayant les pattes gelées, il sauta en bas du dos de son maître pour courir après le cavalier, mais comme il était attaché à la courroie du sac, il fit tomber son porteur sur le côté. Je crus Daubenton perdu.

Je me traînai sur mes genoux environ deux pas en avant, et j’ajustai mon cavalier ; mais l’amorce de mon fusil ne brûla pas ; alors le cavalier, jetant un cri sauvage, s’élance sur moi…, mais j’avais eu le temps de rentrer sous le caisson, qui était renversé sur le côté gauche, en lui présentant la baïonnette.

Voyant qu’il ne pouvait rien contre moi, il retourna sur Daubenton qui n’avait pu encore se relever à cause de Mouton qui le tirait de côté en hurlant et aboyant après le cavalier. Daubenton s’était traîné contre les brancards du caisson, de sorte que son adversaire ne pouvait plus, avec son cheval, l’approcher autant. Il s’était placé en face, le sabre levé, comme pour le fendre en deux, et ayant l’air de se moquer de lui.

Daubenton, quoiqu’à demi mort de froid et de misère, et malgré sa figure maigre, pâle et noircie par le feu des bivouacs, paraissait encore plein d’énergie, mais d’un aspect étrange et en même temps comique, à cause du diable de chien qui le tirait toujours de côté en aboyant. Ses yeux étaient brillants, sa bouche écumait de rage en se voyant à la merci d’un adversaire qui, dans toute autre circonstance, n’aurait pas osé tenir une minute devant lui. Pour apaiser la soif qui le dévore, je le vois prendre plein la main de neige, la porter à sa bouche et, aussitôt, ressaisir son arme en la faisant résonner comme à l’exercice : c’est lui qui, à son tour, menace son ennemi.

Aux cris et aux gestes du cavalier, il était facile de voir qu’il n’était pas en sang-froid et, comme l’eau-de-vie ne leur manquait pas, ils paraissaient en avoir bu beaucoup ; on les voyait passer et repasser, en jetant des cris, auprès de quelques hommes qui n’avaient pu se replier du côté où devait venir l’arrière-garde, les jeter dans la neige et les fouler aux pieds de leurs chevaux, car presque tous étaient sans arme, blessés ou ayant les pieds et les mains gelés. D’autres, plus valides, ainsi que quelques Hessois échappés à la première charge, s’étaient mis dans des positions à pouvoir un instant leur résister, mais cela ne pouvait se prolonger, il fallait du secours ou succomber.

Le cavalier auquel mon vieux camarade avait affaire venait de passer à gauche, toujours le sabre levé, lorsque Daubenton me cria d’une voix forte : « N’aie pas peur, ne bouge pas, je vais en finir ! » À peine avait-il dit ces paroles que son coup de fusil partit ; il fut plus heureux que moi. Le cuirassier est atteint d’une balle qui lui entre sous l’aisselle droite et va ressortir du côté gauche. Il jette un cri sauvage, fait un mouvement convulsif et, au même instant, son sabre retombe en même temps que le bras qui le tenait. Ensuite, jetant des flots de sang par la bouche, il pencha le corps en avant sur la tête de son cheval qui n’avait pas bougé, et resta dans cette position, comme mort.

À peine Daubenton s’était-il délivré de son adversaire et débarrassé de Mouton pour s’emparer du cheval, que nous entendîmes, derrière nous, un grand bruit, ensuite des cris : « En avant ! À la baïonnette ! » aussitôt, je sors de mon caisson, je regarde du côté d’où viennent les cris, et j’aperçois le maréchal Ney, un fusil à la main, qui accourait à la tête d’une partie de l’arrière-garde.

Les Russes, en le voyant, se mettent à fuir dans toutes les directions ; ceux qui se jettent à droite, du côté de la plaine, trouvent un large fossé rempli de glace et de neige qui les empêche de traverser ; plusieurs s’y enfoncent avec leurs chevaux, d’autres restent au milieu de la route, ne sachant plus où aller. L’arrière-garde s’empara de plusieurs chevaux et fit marcher les cavaliers à pied au milieu d’eux pour, ensuite, les abandonner, car que pouvait-on en faire ? On ne pouvait déjà pas se conduire soi-même.

Je n’oublierai jamais l’air imposant qu’avait le maréchal dans cette circonstance, son attitude menaçante en regardant l’ennemi, et la confiance qu’il inspirait aux malheureux malades et blessés qui l’entouraient. Il était, dans ce moment, tel que l’on dépeint les héros de l’antiquité. L’on peut dire qu’il fut, dans les derniers jours de cette désastreuse retraite, le sauveur des débris de l’armée.

Tout ce que je viens de dire se passa en moins de dix minutes. Daubenton se débarrassait de Mouton, pour s’emparer du cheval de celui qu’il venait de mettre hors de combat, lorsqu’un individu, sortant de derrière un massif de petits sapins, s’avance, fait tomber le cuirassier, saisit la monture par la bride, et s’éloigne. Daubenton lui crie : « Arrêtez, coquin ! C’est mon cheval ! C’est moi qui ai descendu le cavalier ! » Mais l’autre, que je venais de reconnaître pour le grenadier qui, le premier, avait tiré sur les Russes, se sauve avec le cheval, au milieu de la cohue d’hommes qui se pressent d’avancer. Alors Daubenton me crie : « Garde Mouton ! Je cours après le cheval ; il faut qu’il me le rende ou il aura affaire à moi ! » Il n’avait pas achevé le dernier mot, que plus de 4000 traîneurs de toutes les nations arrivent comme un torrent, me séparant de lui et de Mouton, que je n’ai plus jamais revu. Ces hommes, que le maréchal faisait marcher devant lui, étaient après moi sortis de Wilna.

Puisque l’occasion s’est présentée de parler du chien du régiment, ilfaut que je fasse sa biographie :

Mouton était avec nous depuis 1808 ; nous l’avions trouvé en Espagne, près de Benavente, sur le bord d’une rivière dont les Anglais avaient coupé le pont. Il était venu avec nous en Allemagne ; en 1809, il avait assisté aux batailles d’Essling et de Wagram, ensuite il était encore retourné en Espagne en 1810 et 1811. C’est de là qu’il partit avec le régiment, pour faire la campagne de Russie, mais, en Saxe, il fut perdu ou volé, car Mouton était un beau caniche : dix jours après notre arrivée à Moscou, nous fûmes on ne peut plus surpris de le revoir ; un détachement composé de quinze hommes, parti de Paris quelques jours après notre départ, pour rejoindre le régiment, étant passé dans l’endroit où il était disparu, le chien avait reconnu l’uniforme du régiment et suivi le détachement.

En marchant au milieu d’hommes, de femmes et même de quelques enfants, je regardais toujours si je ne voyais pas Daubenton, dont je regrettais d’être séparé ; mais en arrière, je n’aperçus que le maréchal Ney avec son arrière-garde, qui prenait position sur la petite butte où les Hessois avaient été attaqués.

Après cette échauffourée, je fus encore forcé de m’arrêter, tant je souffrais de mes coliques. Devant moi, je voyais la montagne de Ponari, depuis le pied jusqu’au sommet. La route, située aux trois quarts du versant gauche, se dessinait par la quantité de caissons portant plus de sept millions d’or et d’argent, ainsi que d’autres bagages, dans des voitures conduites par des chevaux dont les forces étaient épuisées, de sorte que l’on se voyait forcé de les abandonner.

Un quart d’heure après, j’arrivai au pied de la montagne où on avait bivouaqué pendant la nuit ; l’on y voyait encore l’emplacement de feux, dont une partie encore allumée, et autour desquels plusieurs hommes se chauffaient pour se reposer avant de la monter. C’est là que j’appris que les voitures, parties la veille, à minuit, du faubourg de Wilna, et arrivées à un défilé, n’avaient pu aller plus avant. Un des premiers caissons s’étant ouvert en se renversant, l’argent en avait été pris par ceux qui étaient près de là. Les autres voitures furent obligées d’arrêter depuis le haut jusqu’au bas. Beaucoup de chevaux s’étaient abattus pour ne plus se relever.

Pendant que l’on me contait cela, on entendait la fusillade de l’arrière-garde du maréchal Ney et, sur notre gauche, on apercevait les Cosaques que la vue du butin attirait, mais qui n’avançaient qu’avec circonspection, attendant que l’arrière-garde fût passée afin de moissonner sans danger.

Je me remis à marcher, mais, au lieu de prendre la route où étaient les caissons, je tournai la montagne par la droite, où plusieurs voitures avaient essayé de passer, mais presque toutes avaient été renversées dans le fossé, au bord du chemin que l’on voulait se frayer. Il y avait un caisson dans lequel il restait encore beaucoup de portemanteaux. J’aurais bien voulu en attraper un, mais, dans l’état de faiblesse où j’étais, je n’osais pas risquer cette entreprise, dans la crainte de ne pouvoir plus remonter le fossé, si je descendais dedans. Heureusement, un infirmier de la garnison de Wilna, voyant mon embarras, fut assez complaisant pour y descendre, et m’en jeta un dans lequel je trouvai quatre belles chemises de toile fine dont j’avais le plus besoin, et une culotte courte de drap de coton : c’était le portemanteau d’un commissaire des guerres, l’adresse me l’indiquait.

Content d’avoir trouvé du linge, moi qui n’avais pas, depuis le 5 novembre, changé de chemise, dont les pauvres lambeaux étaient remplis de vermine, je mis le tout dans mon sac.

Un peu plus loin, je ramassai un carton dans lequel il y avait deux superbes chapeaux à claque. Comme c’était fort léger, je le mis sous mon bras, je ne sais en vérité pourquoi, probablement pour changer contre autre chose, si l’occasion s’en présentait.

Le chemin que je suivais tournait à gauche, à travers les broussailles, pour, de là, rejoindre la grand’route. Ce chemin avait été tracé par les premiers hommes qui, à la pointe du jour, avaient franchi la montagne. Après une demi-heure de marche pénible, j’entendis une forte fusillade accompagnée de grands cris qui partaient du côté de la route où étaient les caissons ; c’était le maréchal Ney qui, voyant que l’on ne pouvait sauver le trésor, le faisait distribuer aux soldats, et, en même temps, faisait faire, contre les Cosaques, une distribution de coups de fusil pour les empêcher d’avancer.

De mon côté, sur la droite, je les voyais qui avançaient insensiblement, car il n’y avait, pour les arrêter, que quelques hommes comme moi, dispersés çà et là sur la montagne, et qui cherchaient à gagner la route. Tout à coup, je fus forcé de m’arrêter, je n’avais plus de jambes ; je bus un bon coup de mon eau-de-vie et j’avançai ; j’arrivai sur un point de la montagne qui n’était pas éloigné de la route, et, comme je regardais la direction que je devais prendre, la neige croula sous moi et je m’enfonçai à plus de cinq pieds de profondeur. J’en avais jusqu’aux yeux ; je faillis étouffer, et c’est avec bien de la peine que je m’en tirai, tout transi de froid.

Un peu plus loin, j’aperçus une baraque et, comme je voyais qu’il y avait du monde, je m’y arrêtai ; c’était une vingtaine de militaires, presque tous de la Garde, ayant tous des sacs de pièces de cinq francs.

Plusieurs, en me voyant, se mirent à crier : « Qui veut cent francs pour une pièce de vingt francs en or ? » Mais, comme il ne se trouvait pas de changeurs, ils étaient très embarrassés, et finissaient par en offrir à ceux qui n’en avaient pas. Dans le moment, je tenais plus à mon existence qu’à l’argent : je refusai, car j’avais environ huit cents francs en or, et plus de cent francs en pièces de cinq francs.

Je restai dans cette baraque le temps d’arranger la peau de mouton sur ma tête, afin de préserver mes oreilles du froid, mais je ne pus changer de chemise, le temps pressant. Je sortis en suivant des musiciens chargés d’argent, mais qui, dans cette position, ne pouvaient aller bien loin.

Les coups de fusil, qui n’avaient pas cessé de se faire entendre, s’approchaient, de sorte que nous fûmes obligés de doubler le pas. Ceux qui étaient chargés d’argent ne pouvant le faire facilement, diminuaient leur charge en secouant leurs sacs pour en faire tomber les pièces de cinq francs, en disant qu’il aurait mieux valu les laisser dans les caissons, d’autant plus qu’il y avait de l’or à prendre, mais qu’ils n’avaient pas eu le temps d’enfoncer les caisses ; que, cependant, il y en avait beaucoup qui avaient des sacs de doubles Napoléons.

Un peu plus avant, j’en vis encore plusieurs venant de la direction où étaient les caissons, portant dans leurs mains des sacs d’argent : étant sans force et ayant les doigts gelés ou engourdis, ils appelaient ceux qui n’en avaient pas pour leur en donner une partie, mais il est arrivé que celui qui en avait porté une partie du chemin et qui voulait en donner à d’autres, n’en avait plus ; il est même certain que, plus avant, des hommes qui n’en avaient pas ont forcé ceux qui en portaient à partager avec eux, et que le pauvre diable qui le portait depuis longtemps se voyait arracher son sac et était très heureux si, en voulant défendre ce qu’il avait, il se relevait, car il était toujours le moins fort.

J’avais gagné la route, et, comme je n’avais pas très froid, je m’arrêtai pour me reposer. Je voyais arriver d’autres hommes encore chargés d’argent et qui, par moments, s’arrêtaient pour tirer des coups de fusil aux Cosaques. Plus haut, l’arrière-garde était arrêtée pour laisser encore passer quelques hommes, ainsi que plusieurs traîneaux portant des blessés, et sur lesquels on avait mis, autant que l’on avait pu, des barils d’argent. Cela n’empêchait pas que des hommes, attirés par l’appât du butin, étaient encore restés en arrière, et, le soir, étant au bivouac, l’on m’assura que beaucoup avaient puisé dans les caissons avec les Cosaques.

Je continuai à marcher péniblement. Je vis venir à moi un officier de la Jeune Garde très bien habillé, bien portant, que je reconnus de suite. Il se nommait Prinier ; c’était un de mes amis, passé officier depuis huit mois. Surpris de le voir aller du côté d’où nous venions, je lui demandai, en l’appelant par son nom, où il allait : il me demanda à son tour qui j’étais. À cette sortie inattendue faite par un camarade avec lequel j’avais été dans le même régiment pendant cinq ans, et sous-officier comme lui, je ne pus m’empêcher de pleurer, en voyant que c’était parce que j’étais changé et misérable qu’il ne me reconnaissait pas. Mais, un instant après : « Comment, mon cher ami, c’est toi ! Comme te voilà malheureux ! » En disant cela, il me présenta une gourde pendue à son côté, dans laquelle il y avait du vin, en me disant : « Bois un coup ! » et, comme je n’avais qu’une main de libre, le brave Prinier me soutenait de la main gauche et, de l’autre, me versait le vin dans la bouche.

Je lui demandai s’il n’avait pas rencontré les débris de l’armée ; il me dit que non, qu’ayant été logé, la nuit dernière, dans un moulin éloigné de la route d’un quart de lieue, il était très probable que la colonne était passée pendant ce temps, mais qu’il en avait vu de tristes traces par quelques cadavres aperçus sur son chemin ; que ce n’était que depuis hier qu’il savait, mais d’une manière encore bien vague, les désastres que nous avions éprouvés ; qu’il allait rejoindre l’armée, comme il en avait l’ordre : « Mais il n’y en a plus d’armée ! — Et les coups de feu que j’entends ? — Ce sont ceux de l’arrière-garde, commandée par le maréchal Ney. — Dans ce cas, me répondit-il, je vais rejoindre l’arrière-garde. »

En disant cela, il m’embrasse pour me quitter, mais, en faisant ce mouvement, il s’aperçoit que j’avais un carton sous le bras ; il me demande ce qu’il contenait. Lui ayant dit que c’étaient des chapeaux, et me les demandant, je les lui donnai avec bien du plaisir. C’était précisément ce qui lui manquait, car il avait encore, sur la tête, son schako de sous-officier.

Le vin qu’il m’avait fait boire m’avait réchauffé l’estomac : je me proposai de marcher jusqu’au premier bivouac ; une heure après avoir quitté Prinier, j’aperçus des feux.

C’étaient des chasseurs à pied. Je m’approchai comme un suppliant. On me dit, sans me regarder : « Faites comme nous, allez chercher du bois et faites du feu ! » Je m’attendais à cette réponse ; c’était toujours ce que l’on répondait à ceux qui se trouvaient isolés. Ils étaient six, leur feu n’était pas brillant ; ils n’avaient pas non plus d’abri pour se garantir du vent et de la neige, s’il venait à en tomber.

Je restai longtemps debout derrière, portant quelquefois le corps en avant, ainsi que les mains, pour sentir un peu de chaleur. À la fin, accablé de sommeil, je pensai à ma bouteille d’eau-de-vie. Je l’offris, on l’accepta, et j’eus une place. Nous vidâmes la bouteille à la ronde, et, lorsque nous eûmes fini, je m’endormis assis sur mon sac, la tête dans mes deux mains. Je dormis peut-être deux heures, souvent interrompu par le froid et par les douleurs. Lorsque je m’éveillai, je profitai du peu de feu qu’il y avait encore, pour faire cuire un peu de riz dans la bouilloire que le juif m’avait vendue. Je commençai par prendre de la neige autour de moi, je la fis fondre et j’y mis du riz qui finit par cuire à demi. Comme je ne pouvais pas bien le prendre avec la cuiller, et qu’un chasseur, à ma droite, mangeait avec moi, je le renversai sur le cul de mon schako qui était creux : c’est de cette manière que nous le mangeâmes. Ensuite, reprenant ma position première, et comme le froid, cette nuit-là, n’était pas très rigoureux, je me rendormis.

11 décembre. — Lorsque je me réveillai, il n’était pas près encore d’être jour. Après avoir arrangé mon pied, je me levai pour me remettre en marche, car il fallait bien, si je ne voulais pas m’exposer à mourir de misère comme tant d’autres, rejoindre mes camarades. Je marchai seul jusqu’au jour, m’arrêtant quelquefois à un feu abandonné, où je trouvais des hommes morts ou mourants. Lorsqu’il fit jour, je rencontrai quelques soldats du régiment, qui me dirent qu’ils avaient couché avec l’état-major.

Un peu plus avant, j’aperçus un individu ayant sur les épaules une peau de mouton et marchant péniblement, appuyé sur son fusil. Lorsque je fus près de lui, je le reconnus pour le fourrier de notre compagnie. En me voyant, il jeta un cri de surprise et de joie, car on lui avait assuré que j’étais resté prisonnier à Wilna. Le pauvre Rossi, c’était son nom, avait les deux pieds gelés et enveloppés dans des morceaux de peau de mouton. Il me conta qu’il s’était séparé des débris du régiment, ne pouvant marcher aussi vite que les autres, et que nos amis étaient fort inquiets sur mon compte. Deux grosses larmes coulaient le long de ses joues, et comme je lui en demandais la cause, il se mit à pleurer en s’écriant : « Pauvre mère, si tu pouvais savoir comme je suis ! C’est fini, je ne reverrai plus jamais Montauban ! » — c’était le nom de son endroit. Je cherchai à le consoler en lui faisant voir que ma position était encore plus triste que la sienne. Nous marchâmes ensemble une partie de la journée ; souvent j’étais obligé de m’arrêter pour mon dérangement de corps et, quoique je n’eusse pas besoin de défaire mes pantalons pour satisfaire à mes besoins, je n’en perdais pas moins du temps, car, depuis Wilna, ne pouvant, à cause de mes doigts gelés ou engourdis, remettre mes bretelles, j’avais décousu mon pantalon depuis le devant jusqu’au derrière ; je le faisais tenir par le moyen d’un vieux cachemire qui me serrait le ventre ; de cette manière, lorsque j’avais besoin, je m’arrêtais, et, debout, je satisfaisais à tout à la fois. Lorsque je prenais quelque chose, j’étais certain qu’un instant après, je le laissais aller.

Il pouvait être midi lorsque je proposai de nous arrêter dans un village que nous apercevions devant nous. Nous entrâmes dans une maison veuve de ses habitants ; nous y trouvâmes trois malheureux soldats qui nous dirent que, ne pouvant aller plus loin, ils avaient résolu d’y mourir. Nous leur fîmes des observations sur le sort qui les attendait, lorsqu’ils seraient au pouvoir des Russes. Pour toute réponse, ils nous montrèrent leurs pieds ; rien de plus effrayant à voir : plus de la moitié des doigts leur manquaient, et le reste était près de tomber. La couleur de leurs pieds était bleue et, pour ainsi dire, en putréfaction. Ils appartenaient au corps du maréchal Ney. Peut-être, lorsqu’il aura passé, quelque temps après, les aura-t-il sauvés.

Nous nous arrêtâmes assez de temps pour faire cuire un peu de riz, que nous mangeâmes. Nous fîmes aussi rôtir un peu de cheval, pour manger au besoin ; ensuite nous partîmes en nous promettant de ne point nous séparer, mais la grande cohue de traînards arriva, nous entraîna, et, malgré tous nos efforts, nous fûmes séparés, sans pouvoir nous rejoindre.

J’arrivai sur un moulin à eau : là, je vis un soldat qui, ayant voulu passer sur la glace de la petite rivière du moulin, s’était enfoncé. Quoique n’ayant de l’eau que jusqu’à la ceinture, au milieu des glaçons, on ne put le retirer. Des officiers d’artillerie qui avaient trouvé, dans le moulin, des cordes, les lui jetèrent, mais il n’eut pas la force d’en saisir un bout ; quoique vivant encore, il était gelé et sans mouvement.

Un peu plus loin, j’appris que le régiment, si toutefois l’on pouvait encore l’appeler de ce nom, devait aller coucher à Zismorg ; pour y arriver, il me restait encore cinq lieues à faire. Je résolus, quand je devrais me traîner sur les genoux, de les faire ; mais que de peine il m’en coûta ! Je tombais d’épuisement sur la neige, croyant ne plus me relever ; heureusement, depuis que je m’étais séparé de Rossi, le froid avait beaucoup diminué. Après des efforts surnaturels, j’entrai dans le village ; il était temps, car j’avais fait tout ce qu’un homme peut faire pour échapper aux griffes de la mort.

La première chose que j’aperçus, en entrant, fut un grand feu à droite, contre le pignon d’une maison brûlée. Ne pouvant aller plus loin, je m’y traînai, mais quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant mes camarades ! Lorsque je fus près d’eux, je tombai presque sans connaissance.

Grangier me reconnut, s’empressa, avec d’autres de mes amis, de me secourir ; l’on me coucha sur de la paille : c’était la quatrième fois que nous en trouvions depuis que nous étions partis de Moscou. M. Serraris, lieutenant de la compagnie, qui avait de l’eau-de-vie, m’en fit prendre un peu ; ensuite l’on me donna du bouillon de cheval que je trouvai bon, car, cette fois, il était salé avec du sel, tandis que, jusqu’alors, nous mangions tout salé avec la poudre.

Mes coliques me reprirent plus fort que jamais ; j’appelai Grangier, je lui dis que je pensais que j’étais empoisonné. Aussitôt il fit fondre de la neige dans la petite bouilloire, pour me faire du thé qu’il apportait de Moscou ; j’en bus beaucoup ; ça me fit du bien.

Le pauvre Rossi arriva, aussi malheureux que moi ; il était accompagné du sergent Bailly, qu’il avait rencontré un instant après avoir été séparé de moi. Ce sergent était celui avec lequel j’avais été changer les billets de banque à Wilna, et avec lequel j’avais pris du café chez le juif. Il était aussi fortement indisposé que moi ; en me voyant, il me demanda comment je me portais et, lorsque je lui eus dit comme j’avais été malade après avoir pris le café, il ne douta plus qu’on ait voulu nous empoisonner, ou, au moins, nous mettre dans un état à pouvoir nous dévaliser.

Couché sur de la paille et près d’un grand feu, je m’arrangeais de mon mieux, quand, tout à coup, je ressentis dans les jambes et dans les cuisses, des douleurs tellement violentes que, pendant une partie de la nuit, je ne fis qu’un cri. Aussi j’entendais dire : « Demain, il ne pourra pas partir ! » Je le pensais aussi ; je me disposai à faire, comme beaucoup avaient déjà fait, mon testament. J’appelai mon intime ami Grangier ; je lui dis que je voyais bien que tout était fini. Je le priai de se charger de quelques petits objets pour remettre à ma famille, si, plus heureux que moi, il avait le bonheur de revoir la France. Ces objets étaient : une montre, une croix en or et en argent, un petit vase en porcelaine de Chine : ces deux derniers objets, je les possède encore. Je voulais aussi me défaire de tout l’argent que j’avais, à la réserve de quelques pièces d’or que je voulais cacher dans la peau de mouton qui m’enveloppait le pied, espérant que les Russes, en me prenant, n’iraient pas chercher dans les chiffons.

Grangier, qui m’avait écouté sans m’interrompre, me demanda si j’avais la fièvre ou si je rêvais : je lui répondis que tant qu’à la fièvre, effectivement je l’avais, mais que je n’étais pas dans le délire. Il se mit à me faire de la morale, en me rappelant mon courage dans des situations plus terribles que celles où nous nous trouvions : « Oui, lui dis-je, mais alors j’avais plus de force qu’à présent ! » Il m’assura que j’en avais dit autant au passage de la Bérézina, où j’étais pour le moins aussi malade et que, cependant, depuis, j’avais fait quatre-vingts lieues ; que, pour quinze qu’il restait pour arriver à Kowno, et que l’on ferait en deux jours, il n’y avait pas de doute qu’avec le secours de mes amis, je pourrais fort bien les faire ; que demain l’on ne faisait que quatre lieues : « Ainsi, me dit-il, tâche de te reposer, mais, avant tout, renferme les objets, je prendrai seulement ta bouilloire, que je porterai. — Et moi, dit un autre, cette seconde giberne (la giberne du docteur) qui doit te gêner ! »

Pendant ce temps, Rossi, qui était couché près de moi, me dit : « Mon cher ami, vous ne resterez pas seul, demain matin ; je partagerai votre sort, car je suis, pour le moins, aussi malade que vous ; la journée d’aujourd’hui m’a tellement épuisé, que je ne saurais aller plus loin. Cependant, me dit-il, si, lorsque l’arrière-garde passera, nous pouvons marcher avec elle, nous le ferons, car nous aurons quelques heures de repos de plus. Si nous ne nous sentons pas assez de force pour la suivre, nous nous éloignerons sur la droite. Le premier village, le premier château que nous trouverons, nous irons nous mettre à la disposition du baron ou seigneur : peut-être aura-t-on pitié de nous — je sais peindre un peu — jusqu’au moment où, bien portants, nous pourrons gagner la Prusse ou la Pologne, car il est probable que les Russes n’iront pas plus loin que Kowno. » Je lui dis que je ferais comme il voudrait.

M. Serraris, à qui Grangier venait de faire part de mon dessein, s’approcha de moi pour me consoler ; il me dit que, tant qu’à mes douleurs, ce n’était rien, qu’elles ne provenaient que de la fatigue d’hier ; il me fit coucher devant le feu et comme, fort heureusement, le bois ne manquait pas, l’on en fit un bon, à me rôtir. Ce feu me fit tant de bien, que je sentais mes douleurs diminuer et un bien-être qui me fit dormir quelques heures. Il en fut de même pour le pauvre Rossi.

En 1830, je fus nommé officier d’état-major à Brest ; le jour de mon arrivée, étant à table avec ma femme et mes enfants, à l’hôtel de Provence où j’étais logé, il y avait, en face de moi, un individu ayant une fort belle tenue et qui me regardait souvent. À chaque instant, il cessait de manger et, le bras droit appuyé sur la table pour reposer sa tête, semblait réfléchir, ou plutôt se rappeler quelques souvenirs. Ensuite il causait avec le maître de la maison. Ma femme, qui était auprès de moi, me le fit remarquer : « Effectivement, lui dis-je, cet homme commence à m’intriguer, et, si cela continue, je lui demanderai ce qu’il me veut ! » Au même moment, il se lève, jette sa serviette à terre, et passe dans un bureau où était le registre des voyageurs. Il rentre dans la salle en s’écriant à haute voix : « C’est lui ! Je ne me trompais pas ! (en m’appelant par mon nom). C’est bien mon ami ! »

Je le reconnais à sa voix, et nous sommes dans les bras l’un de l’autre. C’était Rossi, que je n’avais pas revu depuis 1813, depuis dix-sept ans ! Il me croyait mort, et moi je pensais de même de lui, car j’avais appris, à ma rentrée des prisons, qu’il avait été blessé sous les murs de Paris. Cette reconnaissance intéressa toutes les personnes qui se trouvaient présentes, au nombre de plus de vingt ; il fallut conter nos aventures de la campagne de Russie. Nous le fîmes de bon cœur ; aussi, à minuit, nous étions encore à table, à boire le champagne, à la mémoire de Napoléon.

Il n’est pas étonnant que, d’abord, je n’aie pas reconnu mon camarade, car, de délicat qu’il était, je le retrouvais fort et puissant, les cheveux presque gris : il était de Montauban, et riche négociant.

Quand le moment du départ arriva, je ne pensais plus à rester, mais il me fut impossible de marcher seul ; Grangier et Leboude me soutinrent sous les bras ; l’on en fit autant à Rossi. Au bout d’une demi-heure de marche, j’étais beaucoup mieux, mais il fallut, pendant toute la route, le secours d’un bras, et souvent de deux. De cette manière, nous arrivâmes de bonne heure au petit village où nous devions coucher ; il s’y trouvait fort peu d’habitations, et, quoique nous fussions arrivés des premiers, nous fûmes obligés de coucher dans une cour. Le hasard nous procura beaucoup de paille ; nous nous en servions pour nous couvrir, mais comme le malheur nous poursuivait toujours, le feu prit à la paille. Chacun se sauva comme il put ; plusieurs eurent leur capote brûlée. Un fourrier de vélites nommé de Couchère fut plus malheureux que les autres ; le feu prit à sa giberne, dans laquelle il y avait des cartouches ; il eut toute la figure brûlée, et, tant qu’à moi, sans le secours des camarades, j’aurais peut-être rôti, vu l’impossibilité de me mouvoir, si l’on ne m’avait pris par les épaules et par les jambes, et traîné contre la baraque où était logé le général Roguet avec d’autres officiers supérieurs qui se sauvèrent en voyant les flammes, pensant que c’était l’habitation qui brûlait.

Après cette mésaventure, un vent du nord arriva qui souffla avec force et, comme nous étions sans abri, nous entrâmes dans la maison du général, composée de deux chambres. Nous en prîmes une malgré lui ; nous nous entassâmes les uns à côté des autres ; plus de la moitié fut obligée de rester debout toute la nuit, mais c’était toujours mieux que de rester exposés à un mauvais temps qui eût infailliblement fait périr les trois quarts de nous (13 décembre). La journée de marche que nous devions faire pour arriver à Kowno était au moins de dix lieues ; aussi le général Roguet nous fit partir avant le jour.

Il était tombé des grains de pluie grêlée qui formaient, sur la route, une glace à nous empêcher de marcher. Si je n’avais pas eu, comme la veille, le secours de mes amis, j’aurais probablement, comme beaucoup d’autres, terminé mon grand voyage le dernier jour où nous sortions de la Russie.

À peine le jour commençait-il à paraître, que nous arrivâmes au pied d’une montagne qui n’était qu’une glace : que de peine nous eûmes pour la franchir ! Il fallut se mettre par groupes serrés fortement les uns contre les autres, afin de se soutenir mutuellement. J’ai pu remarquer que, dans cette marche, l’on était plus disposé à se secourir les uns les autres. C’est probablement parce que l’on pensait pouvoir arriver au terme de son voyage. Je me souviens que, lorsqu’un homme tombait, l’on entendait les cris : « Arrêtez ! Il y à un homme de tombé ! » J’ai vu un sergent-major de notre bataillon s’écrier : « Arrêtez donc ! Je jure que l’on n’ira pas plus avant, tant que l’on n’aura pas relevé et ramené les deux hommes que l’on a laissés derrière ! » C’est par sa fermeté qu’ils furent sauvés.

Arrivés au haut de la montagne, il faisait assez jour pour y voir, mais la pente était tellement rapide et la glace si luisante, que l’on n’osait se hasarder. Le général Roguet, quelques officiers et plusieurs sapeurs qui marchaient les premiers, étaient tombés. Quelques-uns se relevèrent, et ceux qui étaient assez forts pour se conduire se laissèrent aller sur le derrière, se gouvernant avec les mains ; d’autres, moins forts, se laissèrent aller à la grâce de Dieu. C’est dire qu’ils roulèrent comme des tonneaux. Je fus du nombre de ces derniers, et je serais probablement allé me jeter dans un ravin et me perdre dans la neige, sans Grangier qui, plein de courage et encore fort, se portait toujours devant moi en reculant et s’arrêtant dans la direction où je devais m’arrêter en roulant. Alors il enfonçait la baïonnette de son fusil dans la glace pour se tenir, et lorsque j’étais arrivé, il s’éloignait encore en glissant et faisait de même. J’arrivai en bas meurtri, abîmé, et la main gauche ensanglantée.

Le général avait fait faire halte pour s’assurer si tout le monde était arrivé et comme la veille on s’était assuré du nombre d’hommes présents, on vit avec plaisir qu’il ne manquait personne. Le grand jour était venu : alors on s’aperçut avec surprise que l’on aurait pu éviter cette montagne en la tournant par la droite, où il n’y avait que de la neige. Ceux des autres corps qui marchaient après nous arrivaient de ce côté sans accident. Cette traversée m’avait fatigué, à ne pouvoir marcher que fort lentement et, comme je ne voulais pas abuser de la complaisance de mes amis, je les priai de suivre la colonne. Cependant un soldat de la compagnie resta avec moi : c’était un Piémontais, il se nommait Faloppa ; il y avait plusieurs jours que je ne l’avais vu.

Ceux qui ont toujours été assez heureux pour conserver leur santé, n’avoir pas les pieds gelés et marcher toujours à la tête de la colonne, n’ont pas vu les désastres comme ceux qui, comme moi, étaient malades ou estropiés, car les premiers ne voyaient que ceux qui tombaient autour d’eux, tandis que les derniers passaient sur la longue traînée des morts et des mourants que tous les corps laissaient après eux. Ils avaient encore le désavantage d’être talonnés par l’ennemi.

Faloppa, ce soldat de la compagnie que l’on avait laissé avec moi, ne paraissait pas être dans une position meilleure que la mienne ; nous marchions ensemble depuis un quart d’heure, lorsqu’il se tourna de mon côté en me disant : « Eh bien, mon sergent ! Si nous avions ici les petits pots de graisse que vous m’avez fait jeter lorsque nous étions en Espagne, vous seriez bien content et nous pourrions faire une bonne soupe ! » Ce n’était pas la première fois qu’il disait ça, et en voici la raison ; c’est un épisode assez drôle :

Un jour que nous venions de faire une longue course dans les montagnes des Asturies, nous vînmes loger à Saint-Hiliaume, petite ville dans la Castille, sur le bord de la mer. Je fus logé, avec ma subdivision, dans une grande maison qui formait l’aile droite de la Maison de Ville[2]. Cette partie, très vaste, était habitée par un vieux garçon absolument seul. En arrivant chez lui, nous lui demandâmes si, avec de l’argent, nous ne pourrions pas nous procurer du beurre ou de la graisse, afin de pouvoir faire la soupe et accommoder des haricots. L’individu nous répondit que, pour de l’or, on n’en trouverait pas dans toute la ville. Un instant après, nous fûmes à l’appel. Je laissai Faloppa faire la cuisine et je chargeai un autre homme de chercher, dans la ville, du beurre ou de la graisse, mais on n’en trouva pas. Lorsque nous rentrâmes, la première chose que Faloppa nous dit, en rentrant, fut que le bourgeois était un coquin : « Comment cela ? lui dis-je. — Comment cela ? Nous répondit-il, voyez !… »

Il me montra trois petits pots en grès contenant de la belle graisse que nous reconnûmes pour de la graisse d’oie. Alors chacun se récria : « Voyez-vous le gueux d’Espagnol ! Voyez-vous le coquin ! » Notre cuisinier avait fait une bonne soupe et, dans le dessus de la marmite, il avait accommodé des haricots. Nous nous mîmes à manger sous une grande cheminée qui ressemblait à une porte cochère, lorsque l’Espagnol rentra, enveloppé dans son manteau brun et, nous voyant manger, nous souhaita bon appétit. Je lui demandai pourquoi il n’avait pas voulu nous donner de la graisse en payant, puisqu’il en avait. Il me répondit : « Non, Señor, je n’en avais pas ; si j’en avais eu, je vous en aurais donné avec plaisir, et pour rien ! » Alors Faloppa, prenant un des petits pots, le lui montra : « Et cela, ce n’est pas de la graisse, dis, coquin d’Espagnol ? » En regardant le petit pot, il change de couleur et reste interdit. Pressé de répondre, il nous dit que c’était vrai, que c’était de la graisse, mais de la manteca de ladron (de la graisse de voleur) ; que lui était le bourreau de la ville, et que ce que nous avions trouvé et avec quoi nous avions fait de la soupe, était de la graisse de pendus, qu’il vendait à ceux qui avaient des douleurs, pour se frictionner.

À peine avait-il achevé, que toutes les cuillers lui volèrent par la tête ; il n’eut que le temps de se sauver, et aucun de nous, quoiqu’ayant très faim, ne voulut plus manger des haricots, car la soupe était presque toute mangée. Il n’y avait que Faloppa qui continuait toujours, en disant que l’Espagnol avait menti : « Et quand cela serait ? dit-il, la soupe était bonne et les haricots encore meilleurs ! » En disant cela, il m’en offrait pour en goûter, mais un mal de cœur m’avait pris, et je rendis tout ce que j’avais dans l’estomac. J’allai chez un marchand d’eau-de-vie, vis-à-vis de notre logement ; je lui demandai quel était l’individu chez qui nous étions logés ; il fit le signe de la croix en répétant à plusieurs reprises : Ave, Maria purissima, sin peccado concebida ! Il me dit que c’était la maison du bourreau. Je fus, pendant quelque temps, malade de dégoût, mais Faloppa, en partant, avait emporté le restant de la graisse, avec laquelle il prétendait nous faire encore de la soupe. Je fus obligé de le lui faire jeter, et c’est pour cela qu’en Russie, lorsque nous n’avions rien à manger, il me disait toujours ce que j’ai rapporté.

Depuis une demi-heure nous n’avions pas perdu la colonne de vue, preuve que nous avions assez bien marché. Il est vrai de dire que le chemin se trouvait meilleur, mais, un instant après, il devint raboteux et aussi glissant que le matin. Le froid était très vif, et déjà nous avions rencontré quelques individus qui se mouraient sur la route, quoique vêtus d’épaisses fourrures. Il faut dire aussi que l’épuisement y était pour quelque chose. Faloppa tomba plusieurs fois, et je pense que, si je n’avais pas été avec lui pour l’aider à se relever, il serait resté sur la route.

Le chemin devint meilleur : nous pouvions apercevoir la longue traînée de la colonne qui marchait devant nous. Nous redoublâmes d’efforts pour la rejoindre, mais ne pûmes y parvenir. Nous trouvâmes, sur notre passage, un hameau de cinq à six maisons dont la moitié étaient en feu ; nous nous y arrêtâmes. Autour étaient plusieurs hommes dont une partie semblait ne pouvoir aller plus avant, et plusieurs chevaux tombés mourants, qui se débattaient sur la neige. Faloppa se dépêcha de couper un morceau à la cuisse de l’un d’eux, que nous fîmes cuire au bout de nos sabres, au feu de l’incendie des maisons.

Pendant que nous étions occupés à cette besogne, plusieurs coups de canon se firent entendre dans la direction d’où nous venions. Regardant aussitôt de ce côté, j’aperçus une masse de plus de dix mille traîneurs de toutes armes, en désordre sur toute la largeur de la route. Derrière eux marchait l’arrière-garde. Depuis, j’ai pensé que le maréchal Ney faisait quelquefois tirer le canon afin de faire croire à tous ces malheureux que les Russes étaient près de nous et, par ce moyen, leur faire accélérer le pas, pour, le même jour, gagner Kowno. C’était une partie des débris de la Grande armée.

Notre viande n’était pas encore à moitié cuite, que nous jugeâmes prudent de décamper au plus vite pour ne pas être entraînés par ce nouveau torrent.

Nous avions encore six lieues à faire pour arriver à Kowno ; et déjà nous étions exténués de fatigue ; il pouvait être onze heures ; Faloppa me disait : « Mon sergent, nous n’arriverons jamais aujourd’hui ; le ruban de queue est trop long[3]. Nous ne pourrons jamais sortir de ce pays du diable, c’est fini ; je ne verrai plus ma belle Italie ! » Pauvre garçon, il disait vrai !

Il y avait bien une heure que nous marchions, depuis la dernière fois que nous nous étions reposés, lorsque nous rencontrâmes plusieurs groupes d’hommes de quarante, de cinquante, plus ou moins, composés d’officiers, de sous-officiers et de quelques soldats, portant au milieu d’eux l’aigle de leur régiment. Ces hommes, tout malheureux qu’ils étaient, paraissaient fiers d’avoir pu, jusqu’alors, conserver et garder ce dépôt sacré. L’on voyait qu’ils évitaient de se mêler, en marchant, aux grandes masses qui couvraient la route, car ils n’auraient pu aller ensemble et en ordre.

Nous marchâmes tant que nous pûmes, avec ces petits détachements ; nous faisions tout ce que nous pouvions pour les suivre, mais le canon et la fusillade venant de nouveau à se faire entendre, ils s’arrêtèrent au commandement d’un personnage dont on n’aurait jamais pu dire, aux guenilles qui le couvraient, ce qu’il pouvait être ; je n’oublierai jamais le ton de son commandement : « Allons, enfants de la France, encore une fois halte ! Il ne faut pas qu’il soit dit que nous ayons doublé le pas au bruit du canon ! Face en arrière ! » Et, aussitôt, ils se mirent en ordre sans parler et se tournèrent du côté d’où venait le bruit. Tant qu’à nous, qui n’avions pas de drapeau à défendre, puisqu’il était à plus d’une lieue devant, nous continuâmes à nous traîner. Nous fûmes bien heureux, ce jour-là, que le froid n’était pas rigoureux, car plus de dix fois nous tombâmes sur la neige, de lassitude, et certainement, s’il avait gelé comme le jour précédent, nous y serions restés.

Après avoir marché, pendant un certain temps, au milieu d’hommes isolés comme nous, nous aperçûmes, devant nous, une ligne mouvante ; nous reconnûmes que c’était une colonne paraissant fort serrée, qui, par moments, marchait, ensuite s’arrêtait pour se mouvoir encore. Nous pûmes reconnaître qu’en cet endroit se trouvait un défilé. La route se trouve resserrée, à droite, sur une longueur de 5 à 600 mètres, par un monticule dans lequel elle a été coupée, et, à gauche, par un fleuve très large que je pense être le Niémen. Là, les hommes, forcés de se réunir en attendant que quelques caissons qui venaient de Wilna aient pu passer, se pressaient, se poussaient en désordre : c’était à qui passerait le premier. Beaucoup descendaient sur le fleuve couvert de glace pour gagner la droite de la colonne ou la fin du défilé. Plusieurs, qui se trouvaient tout à fait sur le bord, furent jetés en bas de la digue qui était perpendiculaire et qui, en cet endroit, avait au moins cinq pieds de haut ; quelques-uns furent tués.

Lorsque nous fûmes arrivés à la gauche de cette colonne, il fallut faire comme ceux qui nous précédaient, il fallut attendre. Je rencontrai un sergent des vélites de notre régiment, nommé Poumo, qui me proposa de traverser le fleuve avec lui, en me disant que, de l’autre côté, nous trouverions des habitations où nous pourrions passer la nuit, et qu’ensuite, le lendemain au matin, étant bien reposés, nous pourrions facilement gagner Kowno, car il n’y avait plus, disait-il, que deux lieues au plus. Je consentis d’autant plus à sa proposition, que je ne me sentais plus la force d’aller loin, et puis l’espoir de passer la nuit dans une maison, avec du feu ! Je dis à Faloppa de nous suivre. Poumo descendit le premier ; je le suivis en me laissant glisser sur le derrière, mais, lorsque j’eus fait quelques pas sur la neige qui recouvrait le fleuve par gros tas, je vis l’impossibilité d’aller plus loin. Alors je fis signe à Faloppa, qui n’était pas encore descendu, de rester, car je venais de reconnaître que, sous la neige, ce n’était que des amas de glace en pointe, placés les uns sur les autres, formant, par intervalles, des tas raboteux et d’autres sous lesquels il y avait des excavations. Ce bouleversement du fleuve était probablement survenu à la suite d’un dégel, ensuite d’une débâcle suivie d’une forte gelée qui les surprit et les arrêta dans leur course.

Cependant, Poumo, qui marchait devant moi de quelques pas, s’était arrêté et voyant que je ne le suivais pas, n’en effectua pas moins son passage, avec trois vieux grenadiers de la Garde, mais c’est avec beaucoup de peine qu’ils arrivèrent à l’autre bord.

Je me rapprochai de Faloppa dont j’étais séparé seulement par la hauteur de la digue, pour lui dire de suivre la gauche de la colonne ; que, tant qu’à moi, puisque j’étais descendu sur la glace, j’allais suivre de cette manière jusqu’à la fin du défilé et que, là, j’attendrais. Aussitôt, je me mis à marcher au-dessous de cette masse d’hommes qui avançaient lentement et qui, ensuite, s’arrêtaient en criant et en jurant, car ceux qui étaient sur le bord craignaient de tomber au bas de la digue et sur la glace, comme c’était déjà arrivé à plusieurs que l’on voyait blessés, que l’on ne pensait pas à relever et qui, peut-être, ne le furent jamais.

J’avais déjà parcouru les trois quarts de la longueur du défilé, lorsque je m’aperçus que le fleuve tournait brusquement à gauche, tandis que la route, tout en s’élargissant, allait tout droit. Il me fallut revenir presque au milieu du défilé, à l’endroit où la digue me parut moins haute, et là, faisant de vains efforts, faible comme j’étais et n’ayant qu’une main dont je pusse me servir, je ne pus jamais y parvenir.

Je montai sur un tas de glace afin que l’on pût, sans se baisser beaucoup, me donner une main secourable : je m’appuyais, de la main gauche, sur mon fusil, et je tendais l’autre à ceux qui, à portée de moi, pouvaient, par un petit effort, me tirer de là. Mais j’avais beau prier, personne ne me répondait ; l’on n’avait seulement pas l’air de faire attention à ce que je disais.

Enfin Dieu eut encore pitié de moi. Dans un moment où cette masse d’hommes était arrêtée, je levai la tête et, voyant un vieux grenadier à cheval de la Garde impériale, à pied, dans ce moment, les moustaches et la barbe couvertes de glaçons et enveloppé dans son grand manteau blanc, je lui dis, toujours sur le même ton : « Camarade, je vous en prie, puisque vous êtes, comme moi, de la Garde impériale, secourez-moi ; en me donnant une main, vous me sauvez la vie ! — Comment voulez-vous, me dit-il, que je vous donne une main ? Je n’en ai plus ! » À cette réponse, je faillis tomber en bas du tas de glace. « Mais, reprit-il, si vous pouvez vous saisir du pan de mon manteau, je tâcherais de vous tirer de là ! » Alors il se baissa, j’empoignai le pan du manteau. Je le saisis de même avec les dents et j’arrivai sur le chemin. Heureusement que, dans ce moment, l’on ne marchait pas, car j’aurais pu être foulé aux pieds, sans, peut-être, pouvoir jamais me relever. Lorsque je fus bien assuré, le vieux grenadier me dit de me tenir fortement à lui, afin de ne pas en être séparé, ce que je fis, mais avec bien de la peine, car l’effort que je venais de faire m’avait beaucoup affaibli.

Un instant après, l’on commença à marcher. Nous passâmes près de trois chevaux abattus, dont le caisson était renversé dans le fleuve. C’est ce qui occasionnait le retard dans la marche ; enfin, nous arrivâmes au point où le défilé s’élargissait et où chacun pouvait marcher plus à l’aise.

À peine avions-nous fait cinquante pas au-delà, que le vieux brigadier me dit : « Arrêtons-nous un peu pour respirer ! » Je ne demandais pas mieux. Alors il me dit : « Je viens de vous rendre un service. — Oui, un bien grand, vous m’avez sauvé la vie. — Ne parlons plus de cela, continua-t-il ; je vous ai dit que je n’avais plus de mains, c’est de doigts que j’ai voulu dire ; ils sont tous tombés, ainsi c’est tout comme. Il faut qu’à votre tour vous me rendiez un autre service. J’ai, depuis quelque temps, envie de satisfaire un besoin naturel que je n’ai pu faire, faute d’un second. — Je vous comprends, mon vieux, heureux de pouvoir m’acquitter envers vous ! » Aussitôt, nous nous mîmes à quelques pas, sur le côté de la route, et de la main que j’avais encore bonne, je parvins, non sans peine, à défaire ses pantalons. Une fois la besogne finie, je voulus lui refaire, mais la chose me fut impossible et, sans un second qui se trouvait près de nous et qui eut pitié de notre embarras en achevant ce que j’avais commencé, je n’aurais jamais pu en sortir.

Dans ce moment, Faloppa, que j’avais laissé à l’entrée du défilé, arriva en pleurant et jurant en italien, disant qu’il ne pourrait jamais aller plus loin. Le vieux grenadier me demanda quel était cet animal qui pleurait comme une femme. Je lui dis que c’était un barbet, un Piémontais : « Ce n’est pas lui, répondit-il, qui ira revoir les marmottes et les ours de ses montagnes ! » J’encourageai le pauvre Faloppa à marcher, je lui donnai le bras, et nous continuâmes à suivre la colonne.

Il pouvait être cinq heures ; nous avions encore plus de deux lieues à faire pour arriver à Kowno. Le vieux grenadier me conta qu’il avait eu les doigts gelés avant d’arriver à Smolensk, et qu’après avoir souffert des douleurs atroces jusqu’après le passage de la Bérézina, en arrivant à Ziembin, il avait trouvé une maison où il avait passé la nuit ; que, pendant cette nuit, tous les doigts lui étaient tombés les uns après les autres ; mais que, depuis, il ne souffrait plus autant à beaucoup près ; que son camarade, qui ne l’avait jamais quitté, avait voulu tirer à la montagne, près de Wilna, monter à la roue[4] pour avoir de l’argent, et que, depuis ce jour, il ne l’avait plus revu.

Après avoir marché encore une demi-heure, nous arrivâmes dans un petit village, où nous nous arrêtâmes dans une des dernières maisons pour nous y reposer et nous y chauffer un peu, mais nous ne pûmes y trouver place, car depuis l’entrée de la maison jusqu’au fond, ce n’était que des hommes étendus sur de la mauvaise paille qui ressemblait à du fumier, et qui poussaient des cris déchirants accompagnés de jurements, lorsqu’on avait le malheur de les toucher : presque tous avaient les pieds et les mains gelés. Nous fûmes obligés de nous retirer dans une écurie, où nous rencontrâmes un grenadier à cheval de la Garde, du même régiment et du même escadron que notre vieux. Il avait encore son cheval et, dans l’espérance de trouver un hôpital à Kowno, se chargea de son camarade.

Nous avions encore une lieue et demie à faire et, depuis un moment, le froid était considérablement augmenté. Dans la crainte qu’il ne devînt plus violent, je dis à Faloppa qu’il nous fallait partir, mais le pauvre diable, qui s’était couché sur le fumier, ne pouvait plus se relever. Ce n’est qu’en priant et en jurant que je parvins, avec le secours du grenadier à cheval, à le remettre sur ses jambes et à le pousser hors de l’écurie ; lorsqu’il fut sur la route, je lui donnai le bras. Quand il fut un peu réchauffé, il marcha encore assez bien, mais sans parler, pendant l’espace d’une petite lieue.

Pendant le temps que nous étions arrêtés au village, la grande partie des traîneurs de l’armée — ceux qui marchaient en masse — nous avait dépassés ; l’on ne voyait plus en avant, comme en arrière, que des malheureux comme nous, enfin ceux dont les forces étaient anéanties. Plusieurs étendus sur la neige, signe de leur fin prochaine.

Faloppa, que j’avais toujours amusé, jusque-là, en lui disant : « Nous y voilà ! Encore un peu de courage ! » s’affaissa sur les genoux, ensuite sur les mains ; je le crus mort et je tombai à ses côtés, accablé de fatigue. Le froid qui commençait à me saisir me fit faire un effort pour me relever, ou, pour dire la vérité, ce fut plutôt un accès de rage, car c’est en jurant que je me mis sur les genoux. Ensuite, saisissant Faloppa par les cheveux, je le fis asseoir. Alors il sembla me regarder comme un hébété. Voyant qu’il n’était pas mort, je lui dis : « Du courage, mon ami ! Nous ne sommes plus loin de Kowno, car j’aperçois le couvent qui est sur notre gauche ; ne le vois-tu pas comme moi[5] ? — Non, mon sergent, me répondit-il ; je ne vois que de la neige qui tourne autour de moi ; où sommes-nous ? » Je lui dis que nous étions près de l’endroit où nous devions coucher et trouver du pain et de l’eau-de-vie.

Dans ce moment, le hasard amena près de nous cinq paysans qui traversaient la route sur laquelle nous étions. Je proposai à deux de ces hommes, moyennant chacun une pièce de cinq francs, de conduire Faloppa jusqu’à Kowno ; mais, sous prétexte qu’il était tard et qu’ils avaient froid, ils firent quelques difficultés. Comprenant aussitôt que c’était plutôt la crainte de ne pas être payés, car ils parlaient la langue allemande et je devinais, par quelques mots, de quoi il était question, je pris deux pièces de cinq francs dans ma carnassière, et j’en donnai une, en promettant l’autre en arrivant. Ils furent contents ; ensuite, je dis aux trois autres de se diriger en arrière, où était le chasseur près duquel nous étions passés, et qu’ils auraient de l’argent pour le conduire à la ville ; ils y furent de suite.

Deux paysans avaient relevé Faloppa ; mais le pauvre diable n’avait plus de jambes ; ils parurent embarrassés. Alors je leur indiquai un moyen, c’était de l’asseoir sur un fusil, en le maintenant derrière, chacun avec un bras. Mais, de cette manière, nous n’allâmes pas loin. Ils se décidèrent à le porter sur leur dos, chacun à son tour, tandis que l’autre portait son sac et son fusil et me prenait sous le bras, car je ne pouvais plus lever les jambes. Pendant le trajet pour arriver à la ville, qui n’était que d’une demi-lieue, nous fûmes obligés de nous arrêter cinq ou six fois pour nous reposer et changer Faloppa de dos : s’il nous eût fallu marcher un quart d’heure de plus, nous ne fussions jamais arrivés.

Pendant ce temps, des masses de traîneurs nous avaient dépassés, mais beaucoup d’autres, ainsi que l’arrière-garde, étaient encore derrière nous. On entendait encore, par intervalles, quelques coups de canon qui semblaient nous annoncer le dernier soupir de notre armée. Enfin nous arrivâmes à Kowno par un petit chemin que nos paysans connaissaient et que la colonne ne suivait pas : le premier endroit qui s’offrit à notre vue fut une écurie. Nous y entrâmes ; les paysans nous y déposèrent ; mais avant de leur donner la dernière pièce de cinq francs, je les suppliai de nous chercher un peu de paille et de bois. Ils nous apportèrent un peu de l’un et de l’autre, et nous firent même du feu, car, quant à moi, il m’eût été impossible de me bouger, et pour Faloppa, je le regardais comme mort : il était assis dans l’encoignure de la muraille, ne disant rien, mais faisant, par moments, des grimaces, ensuite portant les mains à sa bouche, comme pour les manger. Le feu, allumé devant lui, parut lui rendre quelque vigueur. Enfin, je payai mes paysans ; avant de nous quitter, ils nous apportèrent encore du bois, ensuite ils partirent en me faisant comprendre qu’ils reviendraient. Confiant dans leurs promesses, je leur donnai cinq francs, en les priant de me rapporter n’importe quoi, du pain, de l’eau-de-vie ou autre chose ; ils me le promirent, mais ne revinrent plus.

Pendant que nous étions dans l’écurie, il se passait, dans la ville, des choses bien tristes : les débris de corps arrivés avant nous, et même la veille, n’ayant pu se loger, bivouaquaient dans les rues ; ils avaient pillé les magasins de farine et d’eau-de-vie ; beaucoup s’enivrèrent et s’endormirent sur la neige pour ne plus se réveiller. Le lendemain, on m’assura que plus de quinze cents étaient morts de cette manière.

Après le départ des paysans, cinq hommes, dont deux de notre régiment, vinrent prendre place dans l’écurie, mais comme, en arrivant, ils avaient rencontré des soldats qui revenaient de l’intérieur de la ville et qui leur avaient dit qu’il y avait de la farine et de l’eau-de-vie, deux se détachèrent pour tâcher d’en avoir. Ils nous laissèrent leurs sacs et leurs armes, mais ne revinrent plus. Pour comble de malheur, je n’avais rien pour faire cuire du riz, car Grangier avait ma bouilloire, et personne des trois hommes restés avec nous n’avait rien dont nous puissions nous servir, et pas un ne voulut se bouger pour aller chercher un pot. Pendant ce temps, le canon grondait toujours, mais probablement à plus d’une lieue de distance. On entendait aussi le gémissement du vent, et, au milieu de ce bruit terrible, il me semblait entendre les cris des hommes mourants sur la neige, qui n’avaient pu gagner la ville.

Quoique, dans cette journée, le froid ne fût pas excessif, il n’en périt pas moins une grande quantité d’hommes. Car, pour ceux qui venaient de Moscou, c’était le dernier effort que l’homme pût faire. Sur peut-être quarante ou cinquante mille hommes qui couvraient le parcours de dix lieues, il n’y en avait pas la moitié qui avaient vu Moscou : c’était la garnison de Smolensk, d’Orcha, de Wilna, ainsi que les débris des corps d’armée des généraux Victor et Oudinot et de la division du général Loison, que nous avions rencontrés mourant de froid, avant d’arriver à Wilna.

Les hommes qui étaient avec moi dans l’écurie se couchèrent autour du feu. Tant qu’à moi, comme il me restait encore un morceau de cheval à moitié cuit, je le mangeai pour ne pas me laisser mourir : ce fut le dernier avant de quitter ce pays de malheur.

Après, je voulus m’endormir, mais les douleurs, qui commencèrent à se faire sentir, l’emportèrent sur le sommeil. Cependant, à son tour, le sommeil l’emporta, et je reposai tant bien que mal, je ne sais combien de temps. Lorsque je me réveillai, j’aperçus les trois soldats arrivés après nous qui se disposaient à partir, et cependant il était loin de faire jour. Je leur demandai pourquoi. Ils me répondirent qu’ils allaient s’installer dans une maison qu’ils avaient découverte, pas bien loin de notre écurie, et où il y avait de la paille et un poêle bien chaud ; que la maison était occupée par un homme, deux femmes et quatre soldats de la garnison de Kowno, dont deux soldats du train et deux autres de la Confédération du Rhin.

Aussitôt, je me disposai à les suivre, mais je ne pouvais pas abandonner Faloppa. En regardant à la place où je l’avais laissé, ma surprise fut grande de ne plus le voir, mais les soldats me dirent que, depuis plus d’une heure, il ne faisait que rôder dans l’écurie, en marchant à quatre pattes et faisant des hurlements comme un ours. Comme notre feu ne donnait plus assez de clarté, j’eus de la peine à le découvrir : à la fin, je le trouvai et, pour le voir de plus près, j’allumai un morceau de bois résineux. Lorsque je l’approchai, il se mit à rire, jeta des cris absolument comme un ours, en nous poursuivant les uns après les autres, et toujours en marchant sur les mains et les pieds. Quelquefois il parlait, mais en italien ; je compris qu’il pensait être dans son pays, au milieu des montagnes, jouant avec ses amis d’enfance ; par moments, aussi, il appelait son père et sa mère ; enfin le pauvre Faloppa était devenu fou.

Comme il fallait provisoirement l’abandonner pour aller voir le nouveau logement, je pris mes précautions pour que, pendant mon absence, il ne lui arrivât rien de fâcheux : nous éteignîmes le feu et fermâmes la porte. Arrivés au nouveau logement, nous trouvâmes les soldats du train occupés à manger la soupe. Ils n’avaient pas l’air d’avoir eu de la misère ; cela se conçoit, car, depuis le mois de septembre, ils étaient à Kowno.

Avant de me jeter sur la paille, je demandai au paysan s’il voulait venir avec moi prendre un soldat malade pour le conduire où nous étions ; que je lui donnerais cinq francs, et, en même temps, je lui fis voir la pièce. Le paysan n’avait pas encore répondu, que les soldats allemands nous proposèrent de leur donner la préférence : « Et nous, dit un soldat du train, nous irons pour rien. — Et nous lui donnerons encore la soupe ! » dit le second. Je leur témoignai ma reconnaissance en leur disant que l’on voyait bien qu’ils étaient Français. Ils prirent une chaise de bois pour transporter le malade, et nous partîmes, mais, comme je marchais avec peine, ils me donnèrent le bras. Je leur contai la triste position de Faloppa, qu’il faudrait abandonner à la merci des Russes : « Comment, des Russes ? dit un soldat du train. — Certainement, lui dis-je, les Russes, les Cosaques seront ici peut-être dans quelques heures ! » Ces pauvres soldats pensaient qu’il n’y avait que le froid et la misère qui nous accompagnaient.

Entrés dans l’écurie, nous trouvâmes le pauvre diable de Piémontais couché de tout son long derrière la porte. On le mit sur la chaise et, de cette manière, il fut transporté au nouveau logement. Lorsqu’il fut couché près du poêle, sur de la bonne paille, il se mit à prononcer quelques mots sans suite. Alors je m’approchai pour écouter ; il n’était plus reconnaissable, car il avait toute la figure ensanglantée, mais c’était le sang de ses mains, qu’il avait mordues ou voulu manger ; sa bouche était aussi remplie de paille et de terre. Les deux femmes en eurent pitié, lui lavèrent la figure avec de l’eau et du vinaigre, et les soldats allemands, honteux de n’avoir rien fait comme les autres, le déshabillèrent. L’on trouva dans son sac une chemise qu’on lui mit en échange de celle qu’il avait sur lui, et qui tombait en lambeaux ; ensuite on lui présenta à boire : il ne pouvait plus avaler et, par moments, serrait tellement les dents, qu’on ne pouvait lui ouvrir la bouche. Ensuite, avec ses mains, il ramassait la paille, qu’il semblait vouloir mettre sur lui. Une des femmes me dit que c’était signe de mort. Cela me fit de la peine, parce que nous touchions au terme de nos souffrances. J’avais fait tout ce qu’il avait été possible de faire pour le sauver, comme il aurait fait pour moi, car il y avait cinq ans qu’il était dans la compagnie, et se serait fait tuer pour moi : dans plus d’une occasion il me le prouva, surtout en Espagne.

La douce chaleur qu’il faisait dans cette chambre me fit éprouver un bien-être auquel j’étais bien loin de m’attendre ; je ne me sentais plus de douleurs, de sorte que je dormis pendant deux ou trois heures, comme il ne m’était pas arrivé depuis mon départ de Moscou.

Je fus éveillé par un des soldats du train qui me dit : « Mon sergent, je pense que tout le monde part, car l’on entend beaucoup de bruit : tant qu’à nous, nous allons nous réunir sur la place, d’après l’ordre que nous en avons reçu hier. Pour votre soldat, ajouta-t-il, il ne faut plus y penser, c’est un homme perdu ! »

Je me levai pour le voir : en approchant, je trouvai, à ses côtés, les deux femmes. La plus jeune me remit une bourse en cuir qui contenait de l’argent, en me disant qu’elle était tombée d’une des poches de sa capote. Il pouvait y avoir environ vingt-cinq à trente francs en pièces de Prusse, et autres monnaies. Je donnai le tout aux deux femmes, en leur disant d’avoir soin du malade jusqu’à son dernier moment, qui ne devait pas tarder, car à peine respirait-il encore. Elles me promirent de ne pas l’abandonner.

Le bruit qui se faisait entendre dans la rue allait toujours croissant. Il faisait déjà jour et, malgré cela, nous ne pouvions voir beaucoup, car les petits carreaux des vitres étaient ternis par la gelée et le ciel, couvert d’épais nuages, nous présageait encore beaucoup de neige.

Nous nous disposions à sortir, quand, tout à coup, le bruit du canon se fait entendre du côté de la route de Wilna, et très rapproché de l’endroit où nous étions. À cela se mêlait la fusillade et les cris et jurements des hommes. Nous entendons que l’on frappe sur des individus : aussitôt, nous pensons que les Russes sont dans la ville et que l’on se bat ; nous saisissons nos armes ; les deux soldats allemands, qui ne sont pas, comme nous, habitués à cette musique, ne savent ce qu’ils font ; cependant ils viennent se ranger à nos côtés. Nous avions encore les fusils de deux hommes qui nous avaient quittés le soir, et qui n’étaient pas revenus ; ensuite celui de Faloppa. Toutes ces armes étaient chargées. La poudre ne nous manquait pas. Un des soldats allemands avait une bouteille d’eau-de-vie dont il ne nous avait pas encore parlé, mais, comptant qu’il aurait peut-être besoin de nous, il nous la présenta. Cela nous fit du bien. L’autre me donna un morceau de pain.

Un soldat du train me dit : « Mon sergent, si nous mettions un de ces fusils entre les mains du paysan qui est là qui tremble près du poêle ? Pensez-vous qu’il ne pourrait pas faire son homme ? — C’est vrai, lui dis-je. — En avant, le paysan ! » répond le soldat. Le pauvre diable, ne sachant ce qu’on lui veut, se laisse conduire. On lui présente un fusil : il le regarde comme un imbécile, sans le prendre ; on le lui pose sur l’épaule : il demande pourquoi faire. Je lui dis que c’est pour tuer les Cosaques. À ce mot, il laisse tomber son arme. Un soldat la ramasse et, cette fois, la lui fait tenir de force en le menaçant, s’il ne tire pas sur les Cosaques, de lui passer sa baïonnette au travers du corps. Le paysan nous fait comprendre qu’il serait reconnu par les Russes pour être un paysan, et qu’ils le tueraient. Pendant ce colloque, d’autres cris se font entendre à l’autre extrémité de la chambre : ce sont les deux femmes qui pleurent ; Faloppa venait de rendre le dernier soupir !

Le soldat du train va prendre la capote de celui qui vient de mourir et force le paysan de s’en vêtir. En moins de deux minutes, il est armé au complet, car on lui a aussi passé un sabre et la giberne, ainsi qu’un bonnet de police sur la tête, de sorte qu’il ne se reconnaissait pas lui-même.

Cette scène s’était passée sans que les deux femmes, qui étaient auprès du mort à se désoler (probablement pour l’argent que je leur avais donné), se fussent aperçues de la transformation de leur homme.

Le bruit que nous entendions depuis un moment se fait entendre avec plus de force : je crois distinguer la voix du général Roguet ; effectivement c’était lui qui jurait, qui frappait sur tout le monde indistinctement, sur les officiers, les sous-officiers comme sur les soldats — il est vrai que l’on ne pouvait pas beaucoup en faire la différence — pour les faire partir. Il entrait dans les maisons et y faisait entrer les officiers, afin de s’assurer qu’il n’y avait plus de soldats. En cela, il faisait bien, et c’est peut-être le premier bon service que je lui ai vu rendre au soldat. Il est vrai que cette distribution de coups de bâton était, pour lui, plus facile à faire que celle de vin ou de pain, qu’il faisait faire en Espagne.

J’aperçois un chasseur de la Garde arrêté contre une fenêtre, et qui mettait la baïonnette au bout de son fusil ; je lui demande si c’était les Russes qui étaient dans la ville : « Mais non, non !… Vous ne voyez donc pas que c’est ce butor de général Roguet qui, avec son bâton, frappe sur tout le monde ? Mais, qu’il vienne à moi, je l’attends !… »

Nous n’étions pas encore sortis de la maison que je vois l’adjudant-major Roustan arrêté devant la porte ; il me reconnaît et me dit : « Eh bien, que faites-vous là ? Sortez ! Que pas un ne reste dans la maison, n’importe de quel régiment, car j’ai l’ordre de frapper sur tout le monde ! »

Nous sortons, mais le paysan, auquel nous ne pensions plus, reste naturellement chez lui et ferme sa porte. L’adjudant-major, qui a vu ce mouvement et qui pense que c’est un soldat qui veut se cacher, l’ouvre à son tour, rentre dans la maison et ordonne au nouveau soldat de sortir, ou il va l’assommer. Le paysan le regarde sans lui répondre ; l’adjudant-major saisit mon individu par les buffleteries, et le pousse au milieu de nous ; alors le pauvre diable veut se débattre et s’expliquer dans sa langue : il n’est pas écouté, seulement l’adjudant-major pense que c’est parce qu’il ne lui à pas donné le temps de prendre son sac et son fusil ; il rentre dans la maison, prend l’un et l’autre et les lui apporte. Il a vu un homme mort et deux femmes qui pleurent. C’est pourquoi, en sortant, il dit bien haut : « Ce bougre-là n’est pas si bête qu’il en a l’air ! Il voulait rester dans la maison pour consoler la veuve ! Il paraît que celui-ci est un Allemand aussi ; de quelle compagnie est-il ? Je ne me rappelle pas l’avoir jamais vu ! » Dans ce moment, on ne faisait pas beaucoup attention à ce que disait l’adjudant-major, car on avait assez à faire à s’occuper de soi-même.

La femme qui avait entendu la voix de son mari, était accourue sur la porte au moment où nous étions encore arrêtés. L’homme, en la voyant, se mit à crier après, mais sans pouvoir se faire reconnaître au milieu de nous, où il ne pouvait bouger : elle était bien loin de penser que le Lituanien, sujet de l’Empereur de Russie, avait l’honneur d’être soldat français de la Garde impériale, marchant, en ce moment, non pas à la gloire, mais à la misère, en attendant mieux, tout cela en moins de dix minutes. J’ai pensé, depuis, que ce pauvre diable devait faire de tristes réflexions en marchant au milieu de nous !

L’on s’était remis en marche, mais lentement. Nous étions dans un endroit de la ruelle où se trouvaient plusieurs hommes morts pendant la nuit, pour avoir bu de l’eau-de-vie et avoir été saisis par le froid ; mais le plus grand nombre se trouvait dans la ville, où je ne suis pas entré.

Cependant, nous arrivons à l’endroit où se trouvent les deux issues qui conduisent au pont du Niémen ; nous marchons avec plus de facilité ; au bout de quelques minutes, nous étions sur le bord du fleuve. Là, nous vîmes que, déjà, plusieurs milliers d’hommes nous avaient devancés, qui se pressaient et se poussaient pour le traverser. Comme le pont était étroit, une grande partie descendaient sur le fleuve couvert de glace, et cependant dans un état à ne pouvoir y marcher que très difficilement, vu que ce n’était que des glaçons qui, après un dégel, avaient été de nouveau surpris par une gelée. Au risque de se tuer ou de se blesser, c’était à qui serait arrivé le plus vite sur l’autre rive, quoique d’un abord difficile ; tant il vrai que l’on se croyait sauvé en arrivant ! On verra, par la suite, combien nous nous trompions encore.

En attendant que nous puissions passer, le colonel Bodelin, qui commandait notre régiment, donna l’ordre aux officiers de faire leur possible afin que personne ne traversât le pont individuellement ; d’arrêter et de réunir ceux qui se présenteraient. Nous nous trouvions, en ce moment, environ soixante et quelques hommes, reste de deux mille ! Nous étions presque tous groupés autour de lui. L’on voyait qu’il regardait avec peine les restes de son beau régiment ; probablement que, dans ce moment, il faisait la différence, car, cinq mois avant cette épreuve, nous avions passé ce même pont avec toute l’armée si belle, si brillante, tandis qu’à cette heure, elle était triste et presque anéantie. Pour nous encourager, il nous tint à peu près ce discours, que bien peu écoutèrent :

« Allons, mes enfants ! Je ne vous dirai pas d’avoir du courage, je sais que vous en avez beaucoup, car depuis trois ans que je suis avec vous, vous en avez, dans toutes les circonstances, donné des preuves, et surtout dans cette terrible campagne, dans les combats que vous avez eu à soutenir, et par toutes les privations que vous avez eu à supporter. Mais souvenez-vous bien que, plus il y a de peines et de dangers, plus aussi il y a de gloire et d’honneur, et plus il y aura de récompenses pour ceux qui auront la constance de la terminer honorablement ! »

Ensuite il demanda si nous étions beaucoup de monde présent. Je saisis ce moment pour dire à M. Serraris que Faloppa était mort le matin. Il me demanda si j’en étais certain ; je lui répondis que je l’avais vu mourir, et que même l’adjudant-major Roustan l’avait vu mort : « Qui, moi ? Répondit l’adjudant-major. Où ? — Dans la maison d’où vous m’avez dit de sortir, et où vous êtes entré pour en faire sortir un autre individu. — C’est vrai, dit-il, j’ai vu un homme mort sur la paille, mais c’était l’homme de la maison, puisque la femme le pleurait ! » — Je lui dis que c’était celui qu’il venait de mettre dans la rue qui était le véritable mari et que celui qu’il avait vu sur la paille était Faloppa. Je lui rapportai en peu de mots la scène du paysan, que nous cherchâmes dans nos rangs, mais il avait disparu.

Pendant que nous étions restes sur le bord du Niémen, ceux qui étaient devant nous avaient traversé, sur le pont ou sur la glace. Alors nous avançâmes, mais lorsque nous eûmes traversé, nous ne pûmes monter la côte par le chemin, parce qu’il se trouvait plusieurs caissons abandonnés qui tenaient la largeur de la route, étroite et encaissée. Alors, plus d’ordre ! Chacun se dirigea suivant son impulsion. Plusieurs de mes amis m’engagèrent à les suivre, et nous prîmes sur la gauche. Lorsque nous fûmes environ à trente pas du pont, l’on commença à monter pour gagner la route. Je marchais derrière Grangier que j’avais eu le bonheur de retrouver et qui s’occupait plus de moi que de lui-même. Il me frayait un passage dans la neige, en marchant devant moi, et me criant, dans son patois auvergnat : « Allons, petiot, suis-moi ! » Mais le petiot n’avait déjà plus de jambes.

Grangier était déjà aux trois quarts de la côte, que je n’étais encore qu’au tiers. Là, s’arrêtant et s’appuyant sur son fusil, il me fit signe qu’il m’attendait. Mais j’étais si faible, que je ne pouvais plus tirer ma jambe enfoncée dans la neige. Enfin, n’en pouvant plus, je tombai de côté, et j’allai rouler jusque sur le Niémen où j’arrivai sur la glace.

Comme il y avait beaucoup de neige, je ne me fis pas grand mal ; cependant, je ressentais une douleur dans les épaules et j’avais la figure ensanglantée par les branches d’un buisson que j’avais traversé en roulant. Je me relevai sans rien dire, comme si la chose eût été toute naturelle, car j’étais tellement habitué à souffrir, que rien ne me surprenait.

Après avoir ramassé mon fusil dont le canon était rempli de neige, je voulus recommencer à monter par le même endroit, mais la chose me fut impossible. L’idée me vint de voir si je ne pourrais pas parvenir à passer sous les caissons, à la sortie du pont ; je me traînai avec peine jusque-là. Lorsque je fus près du premier, j’aperçus plusieurs grenadiers et chasseurs de la Garde montés sur les roues, et qui puisaient à pleines mains l’argent qui s’y trouvait ; je ne fus pas tenté d’en faire autant. Je ne cherchais que le moyen de passer. Mais, en ce moment, j’entends crier : « Aux armes ! Aux armes ! Les Cosaques ! » Ce cri fut suivi de plusieurs coups de fusil, ensuite d’un grand mouvement qui se propageait depuis le bas de la côte jusqu’en haut.

Pas un des grenadiers et chasseurs qui avaient la tête dans le caisson ne descendit. J’en tirai un par la jambe ; il se retourna en me demandant si j’avais de l’argent. Je lui répondis que non : « Mais les Cosaques sont là-haut ! — Si ce n’est que cela ! me répondit-il, ce n’est pas pour des canailles qu’il faut se gêner, et leur laisser notre argent ! Qui en veut ? J’en donne ! » Et, en même temps, il jeta à terre deux gros sacs de pièces de cinq francs. Tout cela n’était que pour amuser ceux qui arrivaient, car je compris qu’ils venaient de trouver de l’or. Les mots de « jaunets » et de « pièces de quarante francs » avaient été prononcés.

Je pris le fusil d’un des grenadiers occupés à prendre de l’or, je laissai le mien qui était rempli de neige, et je m’en retournai à la sortie du pont afin de reprendre ma direction première, car, pour moi, il n’y en avait pas d’autre.

À peine arrivé près du pont, je rencontrai M. le capitaine Debonnez, des tirailleurs de la Garde, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler plusieurs fois. Il était avec son lieutenant et un soldat ; c’était là toute sa compagnie ; le reste était, comme il me le dit, fondu. Il avait un cheval cosaque avec lequel il ne savait où passer. Je lui contai en peu de mots l’état malheureux où je me trouvais. Pour toute réponse, il me donna un gros morceau de sucre blanc où il avait versé de l’eau-de-vie ; ensuite, nous nous séparâmes, lui pour descendre avec son cheval sur le Niémen, et moi pour, en mordant dans mon sucre, recommencer pour la troisième fois mon ascension. À peine arrivé où je devais monter, j’entendis que l’on m’appelait ; c’était le brave Grangier, qui était descendu de la côte et qui me cherchait. Il me demanda pourquoi je ne l’avais pas suivi. Je lui en dis la cause. Voyant cela, il marcha devant moi en me tirant par son fusil dont je tenais le bout du canon. Enfin, ce fut avec bien de la peine, avec le secours de ce bon Grangier et en mordant dans mon morceau de sucre à l’eau-de-vie, que j’arrivai en haut de la côte, abîmé d’épuisement.

Plusieurs de nos amis nous attendaient : Leboude, sergent-major ; Oudict, sergent-major ; Pierson, idem ; Poton, sergent. Les autres s’étaient dispersés, marchant, comme nous, par fractions. La certitude que l’on avait d’un mieux, en entrant en Prusse, influait sur notre caractère et commençait à nous rendre indifférents l’un pour l’autre.

De l’endroit où nous étions, nous pouvions découvrir la route de Wilna, les Russes qui marchaient sur Kowno, et d’autres plus rapprochés, mais la présence du maréchal Ney, avec une poignée d’hommes, les empêchait de venir plus avant. Nous vîmes venir sur nous un individu qui marchait avec peine, appuyé sur un bâton de sapin. Lorsqu’il fut près de nous, il s’écria : « Eh ! per Dio santo ! Je ne me trompe pas, ce sont nos amis ! » À notre tour, nous le regardâmes. À sa voix et à son accent, nous le reconnûmes : c’était Pellicetti, un Milanais, ancien grenadier vélite ; il y avait trois ans qu’il avait quitté la Garde impériale, pour entrer comme officier dans celle du roi d’Italie. Pauvre Pellicetti ! Ce ne fut qu’au reste de son chapeau que nous pûmes deviner à quel corps il appartenait. Il nous conta que trois à quatre maisons avaient suffi pour loger le reste du corps d’armée du prince Eugène. Il attendait, nous dit-il, un de ses amis qui avait un cheval cosaque et qui portait le peu de bagages qui leur restait. Il en avait été séparé en sortant de Kowno.

C’était le 14 décembre ; il pouvait être neuf heures du matin. Le ciel était sombre, le froid supportable ; il ne tombait pas de neige ; nous nous mîmes en marche sans savoir où nous allions, mais, arrivés sur le grand chemin, nous aperçûmes un grand poteau avec une inscription qui indiquait aux soldats des différents corps la route qu’ils devaient suivre.

Nous prîmes celle indiquée pour la Garde impériale, mais beaucoup, sans s’inquiéter, marchèrent droit devant eux. À quelques pas de là, nous vîmes cinq à six malheureux soldats qui ressemblaient à des spectres, la figure hâve, barbouillée de sang provenant de leurs mains qui avaient gratté dans la neige pour y chercher quelques miettes de biscuit tombées d’un caisson pillé un instant avant. Nous marchâmes jusqu’à trois heures de l’après-midi ; nous n’avions fait que trois petites lieues, à cause du sergent Poton qui paraissait souffrir beaucoup.

Nous avions aperçu un village sur notre droite, à un quart de lieue de la route : nous prîmes la résolution d’y passer la nuit. En y arrivant, nous trouvâmes deux soldats de la ligne qui venaient de tuer une vache à l’entrée d’une écurie ; en voyant une aussi bonne enseigne, nous y entrâmes.

Le paysan auquel appartenait la vache, afin de sauver le plus de viande possible, vint lui-même nous en couper, nous faire du feu et, ensuite, nous apporta deux pots avec de l’eau pour faire de la soupe ; nous avions de la bonne paille, du bon feu ; enfin il y avait bien longtemps que nous n’avions été si heureux. Quelques minutes après, nous mangeâmes notre soupe, ensuite nous nous reposâmes.

J’étais couché près de Poton qui ne faisait que se plaindre ; je lui demandai ce qu’il avait ; il me dit : « Mon cher ami, je suis certain que je ne pourrai aller plus loin ! »

Sans me douter des raisons qui le faisaient parler ainsi, accident grave que personne de nous ne connaissait, je le consolai, en lui disant que lorsqu’il aurait reposé, il serait beaucoup mieux, mais, un instant après, il eut la fièvre et, pendant toute la nuit, il ne fit que pleurer et divaguer. Plusieurs fois même, la nuit, je le surpris écrivant sur un calepin et en déchirant les feuillets.

Dans un moment où je dormais paisiblement, je me sentis tirer par le bras ; c’était le pauvre Poton qui me dit : « Mon cher ami, il m’est impossible de sortir d’ici, même de faire un pas ; ainsi il faut que tu me rendes un grand service ; je compte sur toi si, plus heureux que moi, tu as le bonheur de revoir la France ; dans le cas contraire, tu chargeras Grangier, sur qui je compte comme sur toi, de remplir la mission dont je te charge. Voici, continua-t-il, un petit paquet de papiers que tu enverras à l’adresse indiquée, à ma mère, accompagné d’une lettre dans laquelle tu lui peindras la situation où tu m’as laissé, sans cependant lui faire perdre l’espoir de me revoir un jour. Voilà une cuiller en argent que je te prie d’accepter ; il vaut mieux que tu l’aies que les Cosaques. » Alors, il me remit son petit paquet de papiers, en me disant encore qu’il comptait sur moi. Je lui promis de faire ce qu’il venait de me dire, mais j’étais bien loin de croire que nous serions forcés de l’abandonner.

Le 15 décembre, lorsqu’il fut question de partir, je répétai à nos amis la confidence que Poton venait de me faire. Ils pensèrent que c’était manque de courage, ou qu’il devenait fou, de sorte que chacun se mit à lui faire des observations à sa manière.

Mais le malheureux Poton, pour toute réponse, nous montra deux hernies qu’il avait depuis longtemps et qui étaient sorties par suite d’efforts réitérés qu’il avait faits en montant la côte de Kowno. Nous vîmes effectivement qu’il lui était impossible de bouger ; le sergent-major Leboude pensa que l’on ferait bien de le recommander au paysan chez lequel nous étions, mais, avant de le faire venir, comme Poton avait beaucoup d’argent et surtout de l’or, nous nous dépêchâmes à coudre son or dans la ceinture de son pantalon ; ensuite, nous fîmes venir le paysan, et, comme il parlait allemand, il nous fut facile de nous faire comprendre. Nous lui proposâmes cinq pièces de cinq francs, en lui disant qu’il en aurait quatre fois autant et peut-être davantage, s’il avait soin du malade. Il nous le promit en jurant par Dieu, et que même il irait chercher un médecin. Ensuite, comme le temps pressait, nous fîmes nos adieux à notre camarade.

Avant de le quitter, il me fit promettre de ne pas l’oublier ; nous l’embrassâmes et nous partîmes. Je ne sais si le paysan a tenu sa parole, mais toujours est-il que plus jamais je n’ai entendu parler de Poton qui était, sous tous les rapports, un excellent garçon, bon camarade, ayant reçu une excellente éducation, chose très rare à cette époque. Il était gentilhomme breton, d’une des meilleures familles de ce pays.

Tant qu’à moi, j’ai rempli religieusement ma mission, car, à mon arrivée à Paris, au mois de mai, j’envoyai à l’adresse indiquée les papiers qu’il m’avait confiés et qui contenaient son testament et les adieux touchants qu’il écrivait pendant qu’il avait la fièvre. J’en ai tiré une copie que je reproduis :

Adieu, bonne mère,
Mon amie ;
Adieu, ma chère,
Ma bonne Sophie !
Adieu, Nantes où j’ai reçu la vie
Adieu, belle France, ma patrie,
Adieu, mère chérie,
Je vais quitter la vie,
Adieu !

Depuis plusieurs années, j’avais cessé d’écrire mon journal de la campagne de Russie, c’est-à-dire de mettre en ordre les Souvenirs que j’avais écrits en 1813, étant prisonnier. Il m’était venu une singulière manie, c’était de douter si tout ce que j’avais vu, enduré avec tant de patience et de courage, dans cette terrible campagne, n’était pas l’effet de mon imagination frappée.

Cependant, lorsque la neige tombe et que je me trouve réuni avec des amis, anciens militaires de l’Empire, dont quelques-uns de la Garde impériale, bien rares, à présent (1829) ! qui ont fait, comme moi, cette mémorable campagne, c’est-à-dire qui ont été jusqu’à Moscou, c’est toujours là que nos souvenirs se portent, et j’ai aussi remarqué qu’il leur était resté, comme à moi, d’ineffaçables impressions. C’est avec orgueil que nous parlons de nos glorieuses campagnes.

Aujourd’hui que ma mère vient de me remettre quelques lettres que je lui avais écrites pendant cette campagne, et que je regrettais de ne pas avoir, afin de les joindre à la fin de mon journal, je reprends courage. Ajoutez à cela les conseils de quelques amis qui m’engagent à terminer. Pour moi, cela me fait revivre. Peut-être un jour, qui sait ? mes récits, quoique mal écrits, intéresseront-ils ceux qui les liront, car, après tant de grandes choses que nous avons vues, que nous reste-t-il à voir ? Le grand génie n’est plus, mais son nom existera toujours ! Aussi je prends mon courage à deux mains pour continuer, de sorte qu’après moi, mes petits-enfants diront, lisant les Mémoires de grand-papa : « Grand-papa était dans les grandes batailles, avec l’Empereur Napoléon ! » Ils verront comme nous avons frotté les Prussiens, les Autrichiens, les Russes et les Anglais en Espagne, et tant d’autres ; ils verront aussi que grand-papa n’a pas toujours couché sur un lit de plume, et, quoiqu’il ne soit pas un des meilleurs catholiques de France, ils verront qu’il a jeûné souvent et fait maigre plus d’une fois, les jours gras !

C’était le 15 décembre, à sept heures du matin. Après être sortis de l’écurie où nous avions passé la nuit, nous marchâmes dans la direction de la route, jusqu’au moment où nous arrivâmes à l’endroit où nous l’avions quittée la veille ; là, nous fîmes halte.

Grangier avait encore ma petite bouilloire en cuivre, qu’il portait devant lui, attachée à sa ceinture avec une courroie, dans la crainte qu’on ne la lui enlevât, car un vase dans lequel on pouvait faire fondre la neige et cuire quelque chose, était un objet précieux. Grangier me la rendit, car il prévoyait que je resterais encore en arrière et que je pourrais en avoir besoin. Il me l’attacha fortement sur mon sac.

Le ciel était clair, mais le froid était supportable. Nous ne vîmes, sur la route, que fort peu d’hommes ; cela nous fit penser que, la veille, la plus grande partie était allée plus loin et dans diverses directions.

Nous aperçûmes, sur la route, du côté de Kowno, une colonne, mais ne pûmes distinguer si c’étaient des Français ou des Russes : aussi, dans l’incertitude, nous nous remîmes en marche.

Je marchai assez bien pendant une heure, mais, au bout de ce temps, il me prit une forte colique, et je fus forcé de m’arrêter : c’était toujours la suite de mon indisposition de Wilna ; j’attribuai cette rechute au bouillon de vache que j’avais mangé la veille et le matin, avant de partir.

Je marchai de la sorte jusqu’à environ trois heures de l’après-midi ; je n’étais plus éloigné d’une forêt que j’apercevais depuis quelque temps, et où je voulais arriver pour y passer la nuit.

Je n’en étais plus éloigné que d’une portée de fusil, lorsque, sur la droite de la route, j’aperçus une maison où, autour d’un grand feu, étaient réunis plusieurs soldats de différents corps et dont la majeure partie était de la Garde impériale. Comme j’étais fatigué, j’arrêtai pour me chauffer et me reposer un peu : quelques-uns me proposèrent de rester avec eux ; j’acceptai avec plaisir.

Pendant toute la journée, le froid avait été supportable, et il l’était encore ; tant qu’à l’ennemi, il paraissait que l’on pouvait être tranquille, mais des hommes qui arrivaient par la droite de la route nous dirent qu’ils venaient d’apercevoir de la cavalerie et qu’ils étaient persuadés que c’étaient des Russes : « Quand ce serait le diable, répondit un vieux chasseur de la Garde, cela ne m’empêchera pas d’établir ici mon quartier général. Mes amis, faites comme moi, chargez vos armes et mettez la baïonnette au bout du canon ! » C’est ce que tout le monde fit tranquillement : — « Et puis, ajouta-t-il, nous avons le bois pour retraite ; c’est, par ma foi, une belle et bonne position ! » Ensuite, il s’approcha d’un cheval que l’on venait d’abattre à quelques pas du feu, en coupa un morceau, et revint tranquillement s’asseoir près du feu, sur son sac, et faire rôtir sa viande au bout de son sabre.

Plus de vingt soldats, dont une partie assis sur leur sac et les autres à genoux, faisaient aussi rôtir du cheval.

En face du chasseur dont je viens de parler, une femme était assise sur un sac de soldat. Elle tenait la tête penchée sur ses mains, les coudes appuyés sur les genoux ; une capote grise de soldat, par-dessus une vieille robe de soie en lambeaux, servait à la préserver du froid. Un bonnet en peau de mouton, dont une partie était brûlée, lui couvrait la tête ; il était tenu par un mauvais foulard de soie noué sous le menton.

Le chasseur lui adressa la parole de la manière suivante : « Dites donc, la mère Madeleine !… » Elle ne répondit pas. Ce ne fut qu’à la seconde fois qu’un soldat, qui était près d’elle, la poussa, en lui disant : « C’est à vous, la mère, à qui l’on veut parler ! — À moi ? dit-elle. Mon nom est Marie. Que me voulez-vous ? — Un petit coup de rogomme, comme à l’exercice ! — Pour du rogomme, vous devez bien penser que je n’en ai pas ! » Et elle se remit dans sa position première.

Une autre femme qui se trouvait aussi assise près du feu, avait, sur la tête, une schabraque ou peau de mouton bordée de drap rouge, découpée en festons et serrée autour du cou avec le cordon d’un bonnet à poil d’un grenadier de la Garde, dont les glands lui retombaient sous le menton. Elle avait aussi, par-dessus ses habillements, une capote bleue d’un soldat de la Garde. Cette femme, en entendant la voix du chasseur, leva la tête à son tour, en demandant celui qui voulait du rogomme : — « Ah ! C’est vous, la mère Gâteau ! répondit le chasseur ; eh bien, c’est moi qui demande du rogomme ! C’est moi, Michaut, qui vous parle ; vous êtes sans doute surprise de me voir ? Eh bien, si quelqu’un est plus étonné que moi de vous rencontrer, et surtout schabraquée comme vous êtes, le diable m’emporte ! Même avant le passage de la Bérézina, en pensant quelquefois à vous, chère mère Gâteau, je pensais qu’il y avait déjà longtemps que les corbeaux avaient fait une fristouille à la neige, avec votre vieille carcasse ! — Insolent ! répondit la mère Gâteau, ils te mangeront avant moi, vieil ivrogne ! Ah ! il te faut du rogomme ! continua-t-elle d’un ton goguenard. T’as diablement été privé depuis trois mois, mais possible qu’à Wilna et hier, à Kowno, tu en auras pris une bonne dose, c’est ça que tu as tant de blague ! Une chose qui m’étonne, c’est que tu ne sois pas mort d’avoir bu, comme tant d’autres que nous avons vus dans les rues. Il y a tant de braves gens qui sont restés là-bas, tandis que ce mauvais sujet, un mauvais soldat, vit encore ! — Halte-là, la mère Gâteau, reprit le vieux chasseur, lâchez-moi vos bordées tant que vous voudrez, mais au nom de mauvais soldat, mère Gâteau, halte-là ! »

Ensuite il continua, tout en grognant, de manger le morceau de viande de cheval qu’il tenait à la main et dans lequel il avait cessé de mordre pour répondre à la vieille cantinière.

Une minute après, elle reprit : « Voilà deux ans qu’il m’en veut, depuis qu’à l’École militaire je n’ai pas voulu lui donner à crédit. Ah ! si mon pauvre homme n’était pas mort, si un coquin de boulet ne l’avait pas coupé en deux à Krasnoé !… » Et puis elle s’arrêta. « Ce n’était pas votre homme ! Vous n’étiez pas mariée ! — Pas mariée ! Pas mariée ? Voilà bientôt cinq ans que je suis avec lui, depuis la bataille d’Eylau, et je ne suis pas mariée ? Que dis-tu de cela, Marie ? » en s’adressant à l’autre cantinière. Mais Marie, qui se trouvait dans la même position que la mère Gâteau, à l’égard du mariage, ne répondit rien.

Le chasseur demanda à la mère Gâteau si elle avait monté à la roue, à la montagne de Wilna : « Va, dit-elle, si j’en avais eu la force, je n’aurais pas manqué mon coup ! J’en ai ramassé dans la neige, mais ça m’a beaucoup avancée ! Lorsqu’on se trouve avec des coquins qui ne respectent rien, il n’y a pas de sûreté pour le sexe. Le soir, après avoir passé la montagne, lorsque j’arrivai au bivouac des chasseurs de chez nous, et comme j’avais encore un peu d’eau-de-vie que j’apportais de Wilna, je la donnai pour avoir une place au feu, et je me couchai sur la neige entre deux chasseurs du régiment, ou plutôt deux voleurs, qui m’ont chipé la moitié de mon argent. Par bonheur, j’étais couchée sur une poche qu’ils n’ont pu vider. Après cela, fiez-vous donc à des camarades ! Heureusement que j’en ai encore assez pour aller jusqu’à Elbing, où l’on dit que nous nous rassemblons. Une fois là, nous nous arrangerons de manière à pouvoir recommencer la campagne ; je ne veux plus de voitures, j’aurai deux cognias avec des paniers sur le dos. Nous serons peut-être plus heureux. Pas vrai, Marie ? » Marie ne répondit pas : « Marie, dit le vieux chasseur, c’est son deuxième depuis un an, et, si elle veut, je l’épouse en troisième… — Toi ! vieux chenapan, répond la mère Gâteau, elle n’aurait pas besoin d’autres pratiques que la tienne ! »

Le chasseur s’approcha de Marie et lui présenta un morceau de viande de cheval ; Marie l’accepta en lui disant : « Merci, mon vieux ! — Ainsi c’est dit, continua-t-il, en arrivant à Paris, je vous épouse, je fais votre bonheur ! » Marie, pour toute réponse, fit un soupir en disant : « Peut-on plaisanter une malheureuse femme comme moi ! — Tout ce que je viens de dire, reprit le vieux chasseur, n’est que pour plaisanter, et la preuve, sans rancune, c’est que j’offre à la mère Gâteau ce que je viens de vous offrir, Marie, un petit morceau de dada sur le pouce ! » En même temps, il s’avança pour le lui offrir, mais la mère Gâteau, en le voyant venir, lui dit en le regardant avec colère : « Va-t’en au diable ! Je ne veux rien de toi ! »

À cette sortie de la mère Gâteau, Marie, qui était assise devant moi, leva la tête en disant que ce n’était pas le moment de se fâcher. Ensuite elle me regarda des pieds à la tête : « Je crois ne pas me tromper, dit-elle en m’appelant par mon nom, c’est bien vous, mon pays ? — Oui, Marie, c’est bien moi ! » Je venais, à mon tour, de la reconnaître, non pas à sa figure, mais à sa voix, car, la pauvre Marie, sa fraîcheur avait disparu, le froid, la misère, le feu, la fumée du bivouac l’avaient rendue méconnaissable. C’était Marie, notre ancienne cantinière, dont j’avais rencontré la voiture abandonnée, avec deux blessés, dans la nuit du 22 novembre, et que je croyais morte ! Voici son histoire :

Marie était de Namur ; c’est pour cela qu’elle m’appelait son pays. Son mari était de Liège, un peu mauvais sujet et maître d’armes. Marie était la meilleure pâte de femme, n’ayant rien à elle, débitant sa marchandise aux soldats et à ceux qui n’avaient pas d’argent, comme à ceux qui en avaient.

Dans toutes les batailles que nous eûmes, elle fit preuve de dévouement en s’exposant pour secourir les blessés. Un jour, elle fut blessée ; cela ne l’empêcha pas de continuer à donner ses soins, sans s’effrayer sur le danger qu’elle courait, car les boulets et la mitraille tombaient autour d’elle. Avec toutes ces belles qualités, Marie était jolie : aussi avait-elle beaucoup d’amis ; son mari n’en était pas jaloux.

En 1811, étant campés devant Almeida (Portugal), quelques mois avant notre départ pour la campagne de Russie, il prit envie au pauvre homme d’aller marauder dans un village. Il entra dans un château, s’empara d’une pendule qui ne valait pas vingt francs, eut le malheur de la rapporter au camp et de se faire prendre, et, comme il y avait des ordres sévères pour les maraudeurs, M. le général Roguet, qui nous commandait, le fit passer à un conseil de Guerre. Il fut condamne à être fusillé dans les vingt-quatre heures. Par suite de cette catastrophe, Marie devint veuve : dans un régiment, et surtout en campagne, lorsqu’une femme est jolie, elle n’est pas longtemps sans mari. Aussi, au bout de deux mois de veuvage, Marie était consolée et remariée — comme on se marie à l’armée.

Quelques mois après, son nouveau mari passa sous-officier dans un régiment de la Jeune Garde, alors elle nous quitta pour suivre son nouvel époux : elle était avec nous depuis quatre ans.

En Russie, elle eut le sort de toutes les cantinières de l’armée : elle perdit chevaux, voitures, lingots, fourrures et son protecteur. Tant qu’à elle, elle eut le bonheur de revenir. Quatre mois et demi plus tard, le 2 mai 1813, à la bataille de Lutzen, le hasard me la fit rencontrer ; elle venait d’être blessée à la main droite, en donnant à boire à un blessé.

J’ai appris, depuis, qu’elle était rentrée en France et qu’elle avait reparu aux Cent-Jours. À la bataille de Waterloo, elle fut faite prisonnière, mais, comme elle était sujette belge, elle rentra en toute propriété au roi de Hollande[6].

Je demandai à Marie où était son mari : « Vous savez bien, me répondit-elle, qu’il a été tué à Krasnoé (chose que j’avais ignorée jusqu’à présent) ; c’était un bon enfant, celui-là, je le regrette beaucoup ! » Ensuite elle fronça les sourcils, baissa la tête. Un instant après, elle la releva et, comme j’avais toujours les yeux fixés sur elle, elle me regarda en riant, mais d’un sourire triste. Je lui demandai à quoi elle pensait : « À manger, comme vous voyez ! Avant, j’avais un ami qui m’en donnait ; à présent, je mange lorsque l’on m’en donne ou lorsque j’en trouve, chose bien rare ; il n’y a qu’à boire ! » En même temps, elle prit une pincée de neige qu’elle porta à sa bouche.

Je la vis se lever avec peine pour se mettre en marche ; elle me donna une poignée de main et me dit adieu. Je remarquai qu’elle était courbée par la fatigue et la misère, qu’elle marchait péniblement, appuyée sur un gros bâton de sapin. La mère Gâteau la suivait, toujours sa schabraque sur la tête, jurant et marmottant entre les dents. Je compris que c’était toujours après le vieux chasseur.

Dans ce moment, nous pouvions être quarante, et, à chaque instant, notre nombre augmentait. J’aperçus un sergent du régiment : il se nommait Humblot. En me voyant, il me demanda ce que je faisais là. Je lui répondis que je me reposais et que j’examinais si je ne ferais pas bien de passer la nuit où je me trouvais et de partir le lendemain de grand matin.

Humblot, qui était un brave garçon et qui m’aimait beaucoup, me fit des observations très justes, d’abord sur le temps qui était supportable, sur l’avantage qu’il y aurait pour moi de traverser la forêt où, me disait-il, de l’autre côté, nous trouverions des maisons où nous pourrions passer la nuit ; le lendemain, nous arriverions de bonne heure à Wilbalen, petite ville à trois ou quatre lieues d’où nous étions, où nous trouverions nos camarades et pourrions nous procurer des vivres. Enfin, il fit tant, que je pris mon sac et mon fusil, et partis avec le sergent Humblot.

En marchant, Humblot me dit que, quoique nous fussions dans la Poméranie prussienne, il n’était pas prudent de marcher isolé en arrière, car plusieurs milliers de Cosaques avaient passé le Niémen sur la glace.

Ensuite il me conta qu’il avait quitté Kowno, hier dans la journée, avec beaucoup d’autres, et sans s’inquiéter de rien, puisque le maréchal Ney y était encore à se battre, avec une arrière-garde composée d’Allemands et de quelques Français, afin d’empêcher les Russes d’entrer dans la ville, et de donner le temps aux débris de l’armée de sortir. Ces Allemands, me disait-il, qui faisaient partie de la garnison de Kowno, qui se portaient très bien et à qui rien n’avait jamais manqué, étaient de pauvres soldats ; sans la présence des Français en petit nombre parmi eux, ils auraient jeté leurs armes et fui :

« Je vais, continua-t-il, te conter ce qui m’est arrivé hier, et tu verras si je n’ai pas raison de t’engager à faire ton possible afin de sortir de ce coquin de pays !

« Après avoir passe le Niémen, arrivés à un quart de lieue de la ville, nous aperçûmes de loin, à cheval sur la route, plus de 2 000 Cosaques et autres cavaliers. Nous arrêtâmes pour délibérer sur le parti à prendre et aussi pour attendre ceux qui étaient en arrière. Un instant après, nous nous trouvâmes réunis environ 400 hommes de toutes armes. Nous formâmes une colonne, afin de pouvoir, au besoin, former un carré. Des officiers qui se trouvaient parmi nous — il y en avait beaucoup — en prirent le commandement. Ensuite, vingt-deux soldats polonais se joignirent à nous. Environ cinquante hommes des plus valides, et qui avaient de bonnes armes, se mirent en tirailleurs, en tête et sur les flancs.

« Nous marchâmes résolument sur cette cavalerie qui, à l’approche des tirailleurs, se retira à droite et à gauche de la route. La colonne, arrivée à la hauteur des Russes, s’arrêta pour attendre quelques hommes encore en arrière. Quelques-uns seulement purent la rejoindre, car une partie des Cosaques se détacha pour arrêter les plus éloignés. Un nommé Bousin[7], grosse caisse de notre musique, qui se trouvait du nombre de ceux qui étaient en arrière et qui faisait son possible pour rejoindre la colonne, ayant encore (chose étonnante !) la grosse caisse sur son dos et portant dans les mains un sac rempli de pièces de cinq francs, ce qui l’empêchait de marcher aussi vite qu’il l’aurait voulu, fut atteint par des Cosaques, à cinquante pas en arrière et sur la gauche de la colonne. Il reçut, entre les deux épaules, un coup de lance qui le fit tomber de tout son long dans la neige et fit, en même temps, passer la grosse caisse au-dessus de sa tête. Aussitôt, deux Cosaques descendirent de cheval pour le dépouiller, mais trois hommes et un officier polonais coururent sur les Cosaques, en prirent un avec son cheval et débarrassèrent le porteur de la grosse caisse, qu’il abandonna au milieu des champs. Il en fut quitte pour son coup de lance, et la moitié de son argent qu’il distribua à ceux qui lui avaient sauvé la vie.

« Aussitôt, la colonne se remit en marche aux cris de : Vive l’Empereur ! Et en conduisant, au milieu d’elle, le Cosaque et son cheval. »

Humblot avait fini sa narration, lorsque je fus forcé de m’arrêter, toujours pour mon indisposition ; pendant ce temps, il marcha doucement afin que je pusse le rejoindre. Ma besogne faite à la hâte, je me remis à marcher ; mais, à l’endroit où je me trouvais, il y avait beaucoup de monde qui m’empêcha d’avancer. Je repris la route, mais, à peine y étais-je, que j’entendis des cris répétés : « Gare les Cosaques ! » Je pense que c’est une fausse alerte, mais j’aperçois plusieurs officiers armés de fusils qui s’arrêtent et qui se posent bravement sur le chemin faisant face du côté où le bruit venait, et criant : « N’ayez pas peur, laissez avancer cette canaille[8] ! » Je regarde derrière moi, je les aperçois tellement près que je fus touché par un cheval : trois étaient en avant, d’autres suivaient.

Je n’ai que le temps de me jeter dans le bois où je pensais être en sûreté, mais les trois Cosaques y entrent presque aussitôt que moi et malheureusement, dans cet endroit, le bois se trouvait fort clair. Je cherche à gagner l’endroit le plus épais, mais par une fatalité inouïe, mon indisposition me reprend et se fait sentir d’une manière insupportable. Que l’on juge de ma position ! Je veux m’arrêter, mais c’est impossible, car deux des trois Cosaques ne sont plus qu’à quelques pas de moi, de sorte que, pour ne pas interrompre ma course et me laisser prendre, je suis obligé de faire dans mes pantalons. Heureusement, quelques pas plus avant, les arbres se trouvent plus rapprochés, les Cosaques sont gênés dans leur course et forcés de la ralentir, tandis que je continue du même pas ; mais arrêté par des branches d’arbres couchés dans la neige, je tombe de tout mon long, et ma tête reste enfoncée dans la neige. Je veux me relever ; mais je me sens tenu par une jambe. La crainte me fait penser que c’est un de mes Cosaques qui me tient, mais il n’en était rien, c’étaient des ronces et des épines. Je fais un dernier effort, je me relève, je regarde derrière moi : les Cosaques étaient arrêtés ; deux cherchaient un endroit afin de passer avec leurs chevaux. Pendant ce temps, je me traîne avec peine.

Un peu plus avant, je me trouve arrêté par un arbre abattu, mais je suis tellement faible qu’il m’est impossible de lever une jambe pour aller au-delà, et, pour ne pas tomber d’épuisement, je fus forcé de m’asseoir dessus.

Il n’y avait pas cinq minutes que je m’y trouvais, quand je vois les Cosaques mettre pied à terre et attacher leurs chevaux aux branches d’un buisson. Je pense qu’ils vont venir me prendre, et déjà je me lève pour essayer de me sauver, lorsque j’en vois deux s’occuper du troisième, qui avait un furieux coup de sabre à la figure, car il releva d’une main le morceau de sa joue qui pendait jusque sur son épaule, tandis que les deux autres préparaient un mouchoir qu’ils lui passèrent sous le menton et lui attachèrent sur la tête. Tout cela se passait à dix pas de moi ; pendant ce temps, ils me regardaient en causant.

Lorsqu’ils eurent fini de recoller la figure de leur camarade, ils marchèrent directement sur moi : alors, me voyant perdu, je fais un dernier effort, je monte sur le corps de l’arbre, je prends mon fusil qui était chargé, et je me décide à tirer sur le premier qui se présentera. Dans ce moment, je n’avais affaire qu’à deux hommes ; le troisième, depuis qu’on l’avait pansé, paraissait souffrir comme un damné, se promenait de droite à gauche, en levant les bras et donnant des coups de poing sur le derrière de son cheval.

Me voyant en position de riposter, les deux Cosaques qui marchaient sur moi s’arrêtent et me font signe de venir à eux. Je comprends qu’ils disent qu’ils ne me feront pas de mal, mais je reste toujours dans la même position.

J’entendais sur ma droite, du côté de la route, des cris et des jurements accompagnés de coups de fusil qui n’étaient pas sans inquiéter mes adversaires, car, souvent, je les voyais regarder du côté d’où venait le bruit, de sorte que j’espérais qu’ils m’abandonneraient pour penser à leur propre sûreté ; mais ne voilà-t-il pas qu’un quatrième sauvage arrive, paraissant aussi se sauver ! Voyant plusieurs de ses camarades, il s’approche, m’aperçoit, veut marcher sur moi, mais, voyant qu’avec son cheval cela lui est impossible, à cause des arbres et des buissons, met pied à terre, attache son cheval près des autres et, un pistolet à la main, en se couvrant des arbres, avance contre moi ; les deux autres le suivent de la même manière. Il ne fallait certainement pas faire tant de cérémonies pour s’emparer de ma chétive personne, mais… ô bonheur ! Au même instant, les cris qui venaient de la droite se font entendre avec plus de force, accompagnés de coups de fusil ; les chevaux, qui n’étaient pas fortement attachés, sont effrayés, s’échappent du côté de la route, et les Cosaques se mettent à courir après.

Réfléchissant à l’état déplorable dans lequel je me trouvais, je me dis qu’il me serait impossible de continuer à marcher sans me nettoyer et changer de linge. On se rappelle que j’avais des chemises et une culotte de drap de coton blanc, dans un portemanteau de la montagne de Ponari — ces effets appartenaient à un commissaire des guerres.

Ayant ouvert mon sac, j’en tire une chemise que je pose sur mon fusil ; ensuite la culotte, que je mets à côté de moi sur l’arbre ; je me débarrasse de mon amazone et de ma capote militaire, de mon gilet à manches en soie jaune piquée, que j’avais fait à Moscou avec les jupons d’une dame russe ; je dénoue le cachemire qui me serrait le corps et qui tenait mon pantalon, et, comme je n’avais pas de bretelles, il tomba sur mes talons. Pour ma chemise, je n’eus pas la peine de l’ôter, je la tirai par lambeaux, car il n’y avait plus ni devant, ni derrière. Enfin, me voilà nu, n’ayant plus que mes mauvaises bottes aux jambes, au milieu d’une forêt sauvage, le 15 décembre, à quatre heures de l’après-midi, par un froid de dix-huit à vingt degrés, car le vent du nord avait recommencé à souffler avec force.

En regardant mon corps maigre, sale et mangé par la vermine, je ne puis retenir mes larmes. Enfin, réunissant le peu de forces qui me restent, je me dispose à faire ma toilette : je ramasse les lambeaux de ma vieille chemise et, avec de la neige, je me nettoie le mieux possible. Ensuite, je passe ma nouvelle chemise en fine toile de Hollande et brodée sur le devant. Mon pantalon n’étant plus mettable, j’enfourche au plus vite la petite culotte, mais elle se trouvait tellement courte que mes genoux n’étaient pas couverts, et, avec mes bottes qui ne m’allaient que jusqu’à mi-jambe, j’avais toute cette partie à nu. Enfin, je passe au plus vite mon gilet de soie jaune, ma capote, mon amazone, mon fourniment et mon collet par-dessus, et me voilà complètement habillé, sauf mes jambes.

Ensuite, je fis réflexion qu’il fallait décamper au plus vite, de sorte que je descendis de mon arbre. Lorsque j’eus fait environ deux cents pas, j’aperçus deux individus, un homme et une femme. Je reconnus qu’ils étaient Allemands ; ils me paraissaient être sous l’impression de la peur. Je leur demandai s’ils voulaient venir avec moi, mais l’homme répondit, d’une voix tremblante, que non, et, me montrant le côté de la route, ne me dit qu’un seul mot : « Cosaques ! » C’était un cantinier et sa femme, d’un régiment de la Confédération du Rhin, probablement de la garnison de Kowno, qui suivaient le mouvement de la retraite et qui ayant, comme moi, été surpris dans le bois par le hourra, s’étaient mis à l’écart. Sa femme lui conseillait de venir avec moi, mais l’homme ne voulut pas y consentir, et malgré tout ce que je pus lui dire, je me vis forcé, quoiqu’à regret, de m’en aller seul.

après avoir erré à l’aventure pendant une demi-heure, je m’arrêtai pour m’orienter, car il commençait déjà à faire nuit. Dans la partie de la forêt où je me trouvais, il y avait de la neige en quantité. Aucun chemin n’était battu ni frayé, pas même tracé. Je m’asseyais quelquefois, pour me reposer, sur des arbres qui, par suite des grands vents, étaient tombés déracinés. Je saisissais les branches des buissons dans la crainte de tomber, tant j’étais faible. Mes jambes enfonçaient dans la neige au-dessus de mes bottes, de sorte qu’elle entrait dedans. Cependant je n’avais pas froid, au contraire des gouttes de sueur me tombaient du front, mais les jambes me manquaient. Je sentais une lassitude extraordinaire dans les cuisses, par suite des efforts que je faisais pour me tirer de la neige, où parfois j’enfonçais jusqu’aux genoux. Je n’essaierai pas de dépeindre ce que je souffrais. Il y avait plus d’une heure que je marchais dans les ténèbres, éclairé seulement par les étoiles : ne parvenant pas à sortir de la forêt par la direction qui me semblait la meilleure pour rejoindre la route et n’en pouvant plus, épuisé, essoufflé, je prends le parti de me reposer. Je m’appuie contre un tronc d’arbre où je reste immobile. Un instant après, j’entends les aboiements d’un chien, je regarde de ce côté : je vois briller une lumière, je pousse un soupir d’espérance, et, rassemblant tout ce que j’avais de forces, je me dirige dans cette nouvelle direction. Mais, arrivé à trente pas, j’aperçois quatre chevaux et, autour du feu, quatre Cosaques assis, et trois paysans, parmi lesquels je reconnais le cantinier et sa femme que j’avais rencontrés, pris probablement par les Cosaques qui avaient voulu s’emparer de moi ; je reconnus facilement celui qui avait un coup de sabre à la figure, car je n’étais pas à vingt pas d’eux.

Je les regardai pendant assez de temps, me demandant si je ne ferais pas bien de m’approcher et de me rendre plutôt que de mourir comme un misérable au milieu du bois, car la vue du feu me tentait, mais quelque chose que je ne saurais dire me fit faire le contraire. Je me retirai machinalement. Je les regardai encore : je remarquai qu’il ne leur manquait rien, car plusieurs pots en terre étaient autour du feu. Ils avaient de la paille, et les chevaux avaient du foin.

Dans l’impossibilité de suivre, à cause de la quantité d’arbres, la direction que j’aurais voulu, je fus obligé d’appuyer à gauche : heureusement pour moi, car, après avoir fait quelques pas, je trouvai la forêt plus claire, mais la neige y était en plus grande quantité, de sorte que, plusieurs fois, je tombai. Une dernière fois je me relève, je regarde le Ciel, je m’en prends à Dieu, qui veillait sur moi ; au moment où je me demandais si je ne ferais pas mieux de retourner au bivac des Cosaques, je me trouvai à l’extrémité de la forêt et sur la route. Là, je tombe à genoux, et je remercie Celui contre lequel je venais de m’emporter.

Je marchai droit devant moi : le chemin était bon, c’était bien celui que je devais suivre, mais le vent, que je ne sentais pas dans le bois, soufflait avec assez de force pour se faire sentir à la partie de mes jambes qui n’était pas couverte ; mon amazone, qui était longue, me garantissait un peu du froid.

Chose singulière, je n’avais pas faim ; je ne sais si les émotions que j’avais éprouvées, depuis le hourra, en étaient la cause, ou si c’était l’effet de mon indisposition, car, depuis mon départ de l’écurie où j’avais mangé de la soupe et un morceau de viande, je n’avais pas éprouvé le besoin de manger. Cependant, pensant que je devais encore avoir un morceau de viande dans ma carnassière, je le cherchai et fus assez heureux pour le retrouver, et, quoique durci par la gelée, je le mangeai sans discontinuer de marcher. Après mon repas, je levai la tête ; j’aperçus, sur ma gauche, deux cavaliers paraissant marcher avec circonspection et, plus loin, sur la route, un individu qui semblait marcher mieux que moi. Je doublai le pas pour le rejoindre, mais tout à coup je ne le vis plus.

En regardant sur la droite, j’aperçus une petite cabane et, comme il n’y avait pas de porte fermée, j’entrai. Mais à peine avais-je fait deux pas dans l’intérieur, que j’entendis résonner une arme, et une grosse voix se fit entendre : « Qui va là ? » Je répondis : « Ami ! » et j’ajoutai : « Soldat de la Garde ! — Ah ! ah ! Répondit-on, d’où diable sortez-vous, mon camarade, que je ne vous ai pas rencontré depuis que je marche seul ? » Je lui contai une partie de ce qui m’était arrivé depuis le hourra des Cosaques, dont il me dit n’avoir pas entendu parler.

Nous sortîmes pour nous mettre en marche : je m’aperçus que mon nouveau camarade était un vieux chasseur à pied de la Garde, et qu’il portait, sur son sac et autour de son cou, un pantalon de drap qui, suivant moi, ne lui servait de rien, mais qui pouvait m’être d’un grand secours. Je le suppliai de me le céder pour un prix, et lui montrai l’état de nudité de mes jambes : « Mon pauvre camarade, me dit-il, je ne demande pas mieux que de vous obliger, si cela se peut, mais je vous dirai que le bas du pantalon est brûlé à plusieurs places et qu’il y a même de grands trous. — N’importe, cédez-le-moi, cela me sauvera peut-être la vie ! » Il le tira de dessus son sac en me disant : « Tenez, le voilà ! » Alors je pris deux pièces de cinq francs dans ma carnassière, en lui demandant si c’était assez : « C’est bien, me répondit-il, dépêchez-vous et partons, car j’aperçois deux cavaliers qui semblent descendre du côté de la route, et qui pourraient bien être les éclaireurs d’un parti de Cosaques ! »

Pendant qu’il me parlait, je m’étais appuyé contre le montant de la porte et j’avais passé le pantalon dans mes jambes. Je le fis tenir, comme le précédent, avec le cachemire qui me serrait le corps, et nous partîmes.

Nous n’avions pas fait cent pas, que mon compagnon, qui marchait mieux que moi, en avait déjà plus de vingt d’avance. Je le vis se baisser et ramasser quelque chose ; je ne pus, pour le moment, distinguer ce que c’était, mais, arrivé au même endroit, j’aperçus un homme mort. Je reconnus que c’était un grenadier de la Garde royale hollandaise qui, depuis le commencement de la campagne, faisait partie de la Garde impériale. Il n’avait plus de sac, ni de bonnet à poil, mais il avait encore son fusil, sa giberne, son sabre et de grandes guêtres noires aux jambes, qui lui allaient jusqu’au-dessus des genoux. L’idée me vint de les lui ôter pour les mettre au-dessus de mon pantalon et couvrir ses trous. Je m’assieds sur ses cuisses, et je finis par les lui tirer ; ensuite je me remets à marcher plus vite que de coutume, comme si celui à qui je venais de les prendre allait courir après moi.

Pendant ce temps, le chasseur avait continué sa route, de sorte que je ne pouvais plus le voir. Un instant après, j’aperçus devant moi un grand bâtiment. Je reconnus que c’était une station, maison de poste, et me proposai d’y passer la nuit. Un fantassin en faction me cria : « Qui vive ? » Je répondis : — « Ami ! » et j’entrai.

D’abord je vis des soldats, au nombre de plus de trente, dont quelques-uns dormaient, et d’autres, autour de plusieurs feux, faisaient cuire du cheval et du riz. À droite, j’aperçus trois hommes autour d’une gamelle de riz. Je me laissai tomber à côté de ces derniers. Un instant après, j’essayai de parler à l’un d’eux. Pour commencer, je le tirai par sa capote ; il me regarda sans me rien dire. Alors, d’un ton piteux, je lui dis assez bas, afin que d’autres ne pussent l’entendre : « Camarade, je vous en prie, laissez-moi manger quelques cuillerées de riz, en vous payant. Vous me rendrez un grand service, vous me sauverez la vie ! » En même temps je lui présentai deux pièces de cinq francs, qu’il accepta, en me disant : « Mangez ! » Il me remit un plat en terre avec sa cuiller, et me céda aussi sa place près du feu. Je mangeai environ quinze cuillerées de riz qu’il restait encore, pour mes dix francs.

Mon repas fini, je regardai autour de moi afin de voir si je ne verrais pas le vieux chasseur. Je l’aperçus près d’un râtelier ; il était occupé à découper un bonnet à poil pour en faire un couvre-oreilles. Ce bonnet était celui du grenadier hollandais qu’il avait ramassé, lorsque je l’avais vu se baisser. J’allai de son côté pour me reposer ; mais à peine étais-je étendu sur la paille, que la sentinelle cria : « Alerte ! » en disant qu’elle apercevait des Cosaques. Aussitôt, tout le monde se lève et prend ses armes. On entendit crier : « Ami, Français ! » Deux cavaliers entrèrent dans la grange et, descendant de cheval, se firent connaître ; mais plusieurs les interpellèrent, et surtout le vieux chasseur qui leur dit : « Comment se fait-il que vous êtes à cheval et f… comme des Cosaques ? Probablement pour piller et détrousser les pauvres Français blessés ou malades ? — Ce n’est pas cela du tout, répond l’un des deux cavaliers, mais à nous voir, on le croirait. Nous pouvons vous prouver le contraire, et lorsque nous serons en place, nous vous conterons cela. » Celui qui venait de répondre, après avoir attaché les deux chevaux et leur avoir donné de la paille, qui se trouvait en grande quantité dans la grange, revint près de son compagnon qui paraissait marcher avec peine et, le prenant par le bras, vint le placer près de moi. Lorsqu’ils eurent mangé un morceau de pain et bu de l’eau-de-vie dont ils paraissaient avoir leur provision, et en eurent fait boire un coup au vieux chasseur et à moi, celui qui avait conduit son camarade près de moi, dit : « Hier au soir, j’ai sauvé mon frère des mains des Cosaques où il était prisonnier et blessé. Il faut que je vous conte cela, cela tient du merveilleux.

« La veille d’arriver à Kowno, mourant de faim et de froid, épuisé de fatigue, je m’écartais de la route avec deux officiers du 71e de ligne armés, comme moi, d’un fusil, afin de pouvoir passer la nuit dans un village. Mais, après avoir fait environ une demi-lieue, ne pouvant aller plus loin sans nous exposer à périr de froid dans la neige, nous nous décidâmes à passer la nuit dans une mauvaise maison abandonnée où, fort heureusement, nous trouvâmes du bois et de la paille, et, comme j’avais encore de la farine de Wilna, nous fîmes un bon feu et de la bouillie.

« Le lendemain, de grand matin, nous nous disposâmes à partir pour rejoindre la route, mais au moment où nous allions sortir de la maison, nous la vîmes cernée par les Cosaques, au nombre de 15 ; cela ne nous empêcha pas de sortir. Nous arrêtâmes devant la porte afin de les observer ; ils nous firent signe d’aller à eux ; nous fîmes le contraire, nous rentrâmes dans la maison, nous fermâmes la porte, nous ouvrîmes deux petites fenêtres et commençâmes un feu qui fit fuir les Cosaques. À une bonne portée de fusil, ils s’arrêtent, mais nos armes étaient rechargées : nous sortîmes de la maison, et, sans perdre de temps, leur envoyâmes une seconde bordée qui fit tomber un cheval avec son cavalier. Ce dernier se débarrassa et abandonna sa monture. Nous nous mîmes à marcher au plus vite, mais nous n’avions pas fait cinquante pas que nous les vîmes marcher de notre côté.

« Un instant après, ils appuyèrent à droite, mais c’était pour enlever le portemanteau resté sur le cheval que nous avions descendu. Bientôt nous les perdîmes de vue, et nous arrivâmes sur la route qui conduisait à Kowno, où nous devions arriver le même jour. Nous nous trouvâmes au milieu de plus de six mille traîneurs, et, dans cette cohue, je fus, comme il arrivait toujours, séparé de mes camarades. Je marchai ainsi toute la journée, et il ne faisait pas encore nuit, que je me trouvais à une lieue de Kowno, près du Niémen. Je me décidai à traverser le fleuve sur la glace, afin de trouver un gîte comme la veille, car l’on y voyait des habitations.

« Étant sur la digue, j’aperçus, à une demi-lieue sur la droite, un groupe de trois à quatre maisons, où je fus assez bien reçu par les paysans et où je passai la nuit tranquillement. Le lendemain de grand matin, je me mis en route, afin de rejoindre la colonne de l’autre côté de Kowno ; mais lorsque je fus à deux cents pas, je me trouvai, sans y penser, au milieu d’une douzaine de Cosaques qui, sans me faire du mal et sans même penser à me désarmer, me firent marcher devant eux, et précisément dans la direction où je voulais aller. J’étais prisonnier, et ne pouvais le croire.

« Après une heure de marche, nous arrivâmes dans un village. Là, l’on me débarrassa de mes armes et de mon argent, et je fus assez heureux pour sauver quelques pièces d’or cachées dans la doublure de mon gilet. Je me débarrassai de mon schako, pour me couvrir la tête d’un bonnet de peau de mouton noir que voilà. Je remarquai que les Cosaques étaient chargés d’or et d’argent et qu’ils ne faisaient pas beaucoup attention à moi ; aussi je me promis bien de profiter de la première occasion pour m’échapper.

« Il pouvait être dix heures quand nous partîmes du village. Nous rencontrâmes un autre détachement de Cosaques, escortant des prisonniers, dont quelques-uns étaient de la Garde impériale, qui avaient été pris en sortant de Kowno. Je fus joint à ces derniers.

« Nous marchâmes en nous arrêtant souvent, jusqu’à environ trois heures. Je remarquai que le conducteur était embarrassé, ne connaissant pas le pays. Avant qu’il fût nuit, nous arrivâmes dans un petit village, où l’on nous fit entrer dans une grange et où nous passâmes tous à une visite très minutieuse. Je tremblais pour mon or, j’en fus quitte pour la peur.

« À peine avait-on fini de nous fouiller, que j’entendis crier mon nom par un prisonnier que je ne connaissais pas ; je répondis : « Présent ! » Un autre prisonnier, à l’extrémité, répondit la même chose. Alors, m’avançant dans la direction dont la voix était partie, je demandai qui s’appelait Dassonville : « Moi ! » me répondit mon frère que vous voyez là. Jugez de notre surprise en nous reconnaissant ! Nous nous embrassâmes en pleurant. Il me dit qu’il avait été blessé le 28 novembre, par ici du pont de la Bérézina, d’un coup de balle dans le mollet de la jambe gauche. Je lui dis que mon dessein était que nous nous sauvions avant que l’on nous fît repasser le Niémen : puisque nous étions dans la Poméranie, pays appartenant à la Prusse, il fallait profiter de l’occasion qui se présentait.

« Les paysans nous apportèrent des pommes de terre et de l’eau, bonheur auquel nous étions loin de nous attendre. L’on nous en fit la distribution ; nous en eûmes chacun quatre ; nous nous jetâmes dessus comme des dévorants, et presque tous avouèrent que, pour le moment, il valait mieux être prisonnier, mangeant des pommes de terre, que de mourir, libre, de faim et de froid sur le grand chemin. Mais moi je leur observai qu’il serait plus heureux de sortir de leurs griffes : « Qui sait, dis-je, si l’on ne nous conduira pas en Sibérie ? » Je leur montrai la possibilité de nous sauver, car j’avais trouvé, derrière la place où j’étais couché avec mon frère, que l’on pouvait facilement en détacher deux planches et passer aisément. On convint que j’avais raison ; mais je ne sais par quelle fatalité, une heure après, l’on vint nous dire qu’il fallait partir. Il commençait à faire nuit ; beaucoup d’hommes, accablés de fatigue, étaient endormis et ne voulaient pas se lever ; mais les Cosaques, voyant que l’on ne répondait pas assez vite à l’ordre donné, frappèrent à coups de knout ceux qui étaient encore couchés. Mon frère qui, à cause de sa blessure, ne pouvait se lever assez lestement, allait être frappé ; je me mis devant, je parai les coups, pendant que je l’aidais à se relever, et au lieu de sortir de la grange comme les autres, nous nous cachâmes derrière la porte, avec le bonheur de ne pas être aperçus.

« Tous les prisonniers et les Cosaques étaient sortis ; nous n’osions respirer. Trois Cosaques à cheval traversèrent encore la grange en galopant et en regardant à droite et à gauche, s’il n’y avait plus personne. Lorsqu’ils furent sortis, je me traînai pour regarder en dehors : je vis un paysan venir, je rentrai à ma place. Il entra dans la grange du côté opposé où nous étions ; nous n’eûmes que le temps de nous couvrir de paille. Fort heureusement il ne nous aperçut pas et ferma les deux portes. Nous nous trouvâmes seuls.

« Il pouvait être six heures ; nous nous reposâmes encore une heure ; ensuite je me levai pour aller ouvrir la porte ; mais je ne pus y parvenir, de sorte qu’il fallut revenir à mon premier projet, celui de sortir en enlevant les deux planches. C’est ce que je fis. Le passage était libre ; je dis à mon frère de m’attendre, et je sortis.

« J’avançai à l’entrée du village : à la première maison j’aperçus de la lumière à travers une petite fenêtre et, lorsque je fus en face, je vis trois grands coquins de Cosaques compter de l’argent sur une table et un paysan les éclairer. Je me disposais à me retirer pour retourner à la grange rejoindre mon frère, lorsque j’en vis un faire un mouvement du côté de la porte, l’ouvrir et sortir ; fort heureusement qu’un traîneau chargé de bois se trouvait près de moi pour me cacher : je me mis à plat ventre sur la neige.

« Le Cosaque, après avoir satisfait un besoin, rentra dans la maison et ferma la porte. Aussitôt je me levai pour me sauver, mais comme il fallait passer vis-à-vis de la fenêtre, dans la crainte d’être vu, je fis le tour à droite. Je n’avais pas encore fait dix pas, qu’une porte s’ouvrit. Pour ne pas être vu, j’entrai dans une écurie et me couchai sous une auge dans laquelle des chevaux mangeaient. À peine y étais-je, qu’un paysan portant une lanterne et suivi d’un Cosaque, y entra. Je me crus perdu. Le Cosaque portait un portemanteau ; il l’attacha sur son cheval, l’examina, et sortit en fermant la porte.

« J’allais sortir moi-même, lorsqu’une idée me vint d’enlever un cheval : je m’empare au plus vite de celui au portemanteau, mais en le faisant tourner pour sortir de l’écurie, quelque chose me tombe sur l’épaule ; c’est la lance du Cosaque qui était appuyée sur son cheval. Je m’en empare pour me défendre au besoin, et je sors. J’arrive près de la grange, j’aide mon frère à monter à cheval, et, moi prenant la bride, nous marchons dans la direction de la route. Lorsque nous eûmes fait environ deux cents pas, je regardai si je ne voyais rien venir. Je lui remis la lance du Cosaque, et le couvris avec le grand collet à poil de chameau qui se trouvait sur le cheval. Après une demi-heure de marche, nous arrivâmes sur la route ; ensuite, tournant dans la direction de Gumbinnen, nous aperçûmes des paysans occupés à enlever les roues d’un caisson abandonné. Pour ne point passer près d’eux, nous prîmes un chemin sur notre gauche, qui nous conduisit à l’entrée d’un village que nous aurions bien voulu éviter, tant nous avions crainte de retomber entre les griffes de nos ennemis. Dieu sait ce qu’il nous en serait arrivé, car, nous voyant possesseurs d’un cheval et d’une arme appartenant à l’un des leurs, ils pouvaient penser que nous avions tué l’individu à qui tout cela avait appartenu !

« Nous étions arrêtés pour délibérer, lorsque nous entendîmes du bruit derrière nous ; aussitôt nous voulons fuir, mais il n’y avait pas possibilité, car la grande quantité de neige, des deux côtés du chemin, nous empêchait d’entrer dans les terres. Notre position devenait critique et je n’osais communiquer à mon frère les sensations que j’éprouvais, plus pour lui que pour moi, à cause de sa blessure.

« Nous allions continuer à marcher droit devant nous, lorsque nous aperçûmes ceux qui nous avaient causé tant de frayeur ; ils n’étaient qu’à quelques pas de nous. Ils s’arrêtèrent en nous criant en allemand : « Bonsoir, amis Cosaques ! — Attention ! Dis-je à mon frère ; tu es Cosaque, et moi je suis ton prisonnier. Tu parles un peu allemand, ainsi du sang-froid ! » Comme il avait sur la tête un mauvais bonnet de police, je le changeai contre le mien qui ressemblait à celui d’un Cosaque. Nous reconnûmes ces paysans pour ceux que nous avions vus, un instant avant, sur la route, autour du caisson. Ils étaient quatre, et traînaient avec des cordes deux des roues qu’ils avaient enlevées : mon frère leur demanda s’il y avait des camarades Cosaques dans le village ; ils lui dirent que non : « Alors, dit-il, conduisez-moi chez le bourgmestre, car j’ai froid et faim, puis, je suis blessé et obligé de conduire ce prisonnier français ». Alors il y en eut un qui nous dit que, depuis le matin, ils attendaient les Cosaques, et qu’ils auraient bien fait d’arriver, car plus de trente français avaient logé la nuit dernière et on les avait presque tous désarmés au moment de leur départ.

« En entendant cela, nous aurions voulu être au diable, mais, dans ce moment, d’autres paysans arrivèrent qui, en me voyant conduit par un Cosaque, me dirent des injures et me firent des menaces qui furent réprimées par un homme âgé que j’ai su, après, être un ministre protestant, curé de l’endroit.

« L’on nous conduisit chez le bourgmestre, qui fit beaucoup d’accueil à mon frère en lui disant qu’il logerait chez lui et que l’on aurait soin de son cheval, mais que, pour le Français, il allait le faire conduire à la prison, à moins, dit-il, que vous ne vouliez le garder près de vous pour vous servir de domestique : « Je ne demande pas mieux, répondit mon frère, d’autant mieux que je suis blessé et que ce Français est chirurgien-major. Il me pansera ma jambe. — Chirurgien-major ! reprit le bourgmestre, cela tombe on ne peut mieux, car nous avons ici un brave homme du village qui a eu, ce matin, le bras cassé par un Français qui n’a pas voulu se laisser désarmer ; il lui arrangera son bras ! »

« L’on nous fit entrer dans une chambre bien chaude où il y avait un lit que l’on désigna pour le Cosaque, mais il n’en voulut pas et demanda de la paille pour lui, et aussi pour moi, qu’il fit mettre à part, afin de ne pas éveiller de soupçons. L’on nous apporta à manger du pain, du lard, de la choucroute, de la bière et du genièvre pour le frère Cosaque ; des pommes de terre et de l’eau pour moi. Le bourgmestre fit remarquer à mon frère une certaine quantité d’armes dans un coin de la chambre : c’étaient celles des Français que les paysans avaient désarmés le matin, consistant en quelques pistolets, carabines, cinq à six fusils, autant de sabres de cavaliers, ainsi que plusieurs paquets de cartouches.

« Pendant que nous étions en train de manger, un paysan accompagné d’une femme entra dans la chambre ; l’homme portait un bras en écharpe : c’était l’homme au bras cassé. Il vint s’asseoir auprès de moi pour me le faire voir. Je me décidai à payer d’audace. Je demandai du linge, des bandes, des petites lattes que l’on fit avec du bois de sapin. Le bras était cassé net entre le poignet et le coude. J’avais déjà vu tant d’opérations, depuis cinq ans, que je ne balançai pas un instant à me mettre à l’œuvre. Il n’y avait pas de plaie, on voyait seulement une forte rougeur. Je fis signe à un paysan de tenir le malade par les deux épaules et à la femme de tenir la main. Alors j’ajustai, je pense, assez bien l’os cassé, comme j’aurais fait d’un morceau de bois. D’abord, je tâtonnai. Pendant ce temps, le diable criait et faisait de vilaines grimaces. Enfin je lui appliquai des compresses trempées dans le schnapps, ensuite quatre lattes que je lui serrai avec des bandes de toile. Enfin, l’opération finie, il se trouva mieux, et me dit que j’étais un brave homme. La femme et le bourgmestre me firent des compliments ; alors je respirai. Pour me récompenser, on me donna un grand verre de genièvre.

« Mais ce n’était pas tout : le bourgmestre me fit comprendre qu’il fallait que j’aille voir une femme qui, depuis deux jours, souffrait horriblement ; c’était une jeune femme enceinte qui ne pouvait accoucher. On avait été à Kowno pour un accoucheur, mais tout était en déroute à cause des Russes et des Français, de sorte que l’on n’avait pu en trouver : « Ordinairement, me dit-il, ce sont les vieilles femmes qui font ce service, mais il paraît que l’enfant se présente mal ». Je voulus faire comprendre au bourgmestre qu’ayant perdu mes instruments de chirurgien, je ne pouvais pas opérer et que, d’ailleurs, je n’étais pas accoucheur, que je n’y connaissais rien. Mais je ne pus me faire comprendre, ou l’on pensa qu’il y avait, de ma part, mauvaise volonté : il fallut marcher. Je fus conduit par deux paysans et trois femmes à l’extrémité du village. Je ne sais si c’est parce que je sortais d’une chambre chaude, mais j’avais un froid de chien. Enfin, nous arrivons.

« On me fait entrer dans une chambre où je trouve trois vieilles femmes que l’on aurait pu comparer aux trois Parques : elles étaient auprès d’une jeune femme étendue sur un lit et qui, par moments, jetait des cris bien plus forts que l’homme au bras cassé. Une des vieilles me fit approcher de la malade, une autre leva la couverture et une troisième la chemise. Jugez de mon embarras ! Sans rien dire, je regardais les trois vieilles, afin de lire dans leurs yeux ce qu’elles voulaient que je fasse. Elles aussi attendaient, en me regardant, ce que j’allais faire : la malade, de même, avait les yeux sur moi. À la fin, je compris une des vieilles qui me disait de voir si l’enfant vivait encore. Alors je me décide et je lui pose ma large patte, froide comme la glace, sur son ventre brûlant. Le contact lui fit faire un bond et jeter un cri à faire trembler la maison. Ce cri est suivi d’un second : aussitôt les trois vieilles s’emparent d’elle, et, en moins de cinq minutes, tout était fini : elle venait d’accoucher d’un Prussien.

« Alors, tout fier de ma nouvelle cure, je me frotte les mains, et, comme je savais ce que l’on faisait, dans mon village, en pareille circonstance, où on lave l’enfant dans de l’eau chaude et du vin, j’en fis apporter dans une cuvette. Ensuite je demandai du schnapps. On m’en donna une bouteille ; je la goûte plusieurs fois, je prends un morceau de linge que je trempe dans l’eau chaude, je verse du schnapps dessus, j’applique cette compresse sur le bas-ventre de la jeune femme, qui s’en trouve très bien, et qui me remercie en me pressant la main.

« Je sortis escorté par les deux hommes qui m’avaient amené, et par deux des vieilles duègnes. Je fus reconduit chez le bourgmestre où l’on fit mon éloge. Mon frère le Cosaque était dans des transes, mais, en me voyant, il fut rassuré.

« J’avais encore un blessé à panser, c’était lui : je lui lavai la plaie avec de l’eau chaude, et je l’arrangeai avec un peu plus de connaissance. On nous laissa seuls. Lorsque nous fûmes certains que tout le monde dormait, je m’avançai du côté où étaient les armes, je choisis deux paires de pistolets ainsi qu’un beau sabre de chasseur et deux paquets de cartouches du calibre de nos pistolets, que nous prîmes la précaution de charger de suite. Les miens furent cachés en attendant le moment de notre départ ; ensuite, nous nous reposâmes.

« Le matin, à six heures, l’on nous apporta à manger. Cette fois, je fus traité comme le Cosaque. Pendant que nous mangions, le bourgmestre me fit encore compliment sur mes talents ; ensuite il me demanda si je voulais rester ; qu’il me donnerait une de ses filles en mariage. Je lui dis que cela ne se pouvait pas, que j’étais déjà marié et que j’avais des enfants : « Alors, dit-il en s’adressant au Cosaque, de quel côté allez-vous ? — Je vais rejoindre mon frère et mes camarades qui suivent la route qui va à la ville ; je ne me rappelle pas son nom, mais c’est la première que je dois rencontrer sur la route. — Je sais, dit le bourgmestre, c’est Wilbalen. Alors nous partirons ensemble, je vous conduirai à une lieue d’ici, dans un endroit où vous trouverez plus de deux cents Cosaques, car je viens de recevoir l’ordre d’envoyer tout ce que je pourrais avoir de foin et de farine dans le village, et d’y aller de suite moi-même. Ainsi, dans une demi-heure, nous partirons. Je vais faire préparer votre cheval et le mien. »

« À peine fut-il sorti, que je mis mes pistolets à ma ceinture et au moins trente cartouches dans mes poches. Mon frère le Cosaque s’attacha le sabre que je lui avais choisi et mit aussi les pistolets à sa ceinture. Un instant après, on vint nous avertir que tout était disposé pour le départ. Je pris le portemanteau du Cosaque, et nous sortîmes.

« À la poste, nous vîmes le bourgmestre en tenue de voyage : il avait une capote brune, doublée en fine peau de mouton, bonnet fourré, bottes idem. Son domestique avait une capote en peau de mouton. J’aidai mon frère le Cosaque à monter à cheval et, pendant que j’attachais le portemanteau, je lui dis, de manière à ne pas être entendu, que, si l’occasion se présentait, il fallait s’emparer du cheval et de la capote du bourgmestre et de celle de son domestique, et nous en vêtir ; que, par ce déguisement, nous pourrions nous sauver ; que, dans la position où nous nous trouvions, il fallait agir avec vigueur et que c’était un coup de vie ou de mort.

« L’on se mit en marche, le domestique en avant comme guide, moi après, et au milieu des deux cavaliers, comme prisonnier. Un peu avant la sortie du village, nous prîmes un chemin à gauche, et, après un quart d’heure de marche, nous arrivâmes à l’entrée d’un petit bois de sapins. Pendant que nous le traversions, je pensais à mettre mon projet à exécution. Lorsque nous l’eûmes traversé, je regardai devant, à droite et à gauche, si je ne voyais rien qui put nous nuire. N’apercevant rien, j’avançai du côté du bourgmestre et, saisissant d’une main la bride de son cheval, et lui présentant un pistolet de l’autre, je l’invitai à descendre de cheval. Il fut, comme vous le pensez, on ne peut plus surpris, et regarda le Cosaque comme pour lui dire de me passer sa lance au travers du corps. Pendant ce temps, le domestique, qui avait vu mon mouvement, voulut se jeter sur moi, et, comme il avait un gros bâton, il fit un mouvement pour m’assommer, mais, sans lâcher la bride du cheval, je le frappai d’un si grand coup de crosse de pistolet dans la poitrine, que je l’envoyai tomber à quatre pas et le menaçai de le tuer, s’il avait le malheur de faire un mouvement pour se relever. Pendant ce temps, mon frère observait le bourgmestre, auquel il dit qu’il fallait descendre de cheval, mais il était tellement saisi, qu’il se le fit répéter plusieurs fois. Enfin il descendit, et je donnai sa monture à tenir à mon frère.

« Sans perdre de temps, j’ôtai au domestique ses bottes, sa capote et son bonnet. Alors, enlevant ma capote, mon habit et mon bonnet de police, je le lui mis sur la tête et le forçai à mettre mon habit, de sorte qu’à son tour il avait l’air d’un prisonnier.

« Imaginez-vous la figure du bourgmestre en voyant son domestique habillé de la sorte ! Mais ce n’était pas tout : je dis à mon frère, qui était descendu de cheval, d’observer le domestique, pendant que je ferais changer de costume à son maître qui, sur mon invitation, et sans se faire prier, me donna sa capote, ses bottes et son bonnet. Je lui donnai, en échange, ma capote et le bonnet de son domestique. Ensuite je fis mettre à mon frère la capote et les bottes de ce dernier et, lorsqu’il fut complètement habillé, à cheval et en position de garder les deux individus, à mon tour je m’habillai de la dépouille du bourgmestre. J’enfourchai la monture que mon frère tenait par la bride ; ensuite il me donna son sabre, et nous partîmes au galop, laissant nos deux Prussiens saisis et ne sachant probablement pas si mon frère était, ou non, un vrai Cosaque. Il faut dire aussi la vérité : nous n’étions pas à notre aise, car, quoique déguisés, nous avions peur de tomber entre les griffes des Cosaques dont le bourgmestre nous avait parlé avant notre départ.

« Après dix minutes de marche au galop, nous arrivâmes dans un petit village où les habitants, en nous voyant, se mirent à crier : « Hourra ! Hourra ! Nos amis les Cosaques, hourra ! » Ils nous dirent qu’au grand village, à un quart de lieue, nos camarades avaient couché et qu’ils en étaient partis afin de couper la retraite aux Français, avant qu’ils pussent atteindre le bois qui traversait la route. Ils voulurent nous faire descendre de cheval pour nous faire rafraîchir, mais, comme nous n’étions pas tranquilles, nous nous contentâmes de boire quelques verres de schnapps sans descendre. Ensuite mon frère cria « hourra ! » et nous partîmes, emportant la bouteille de schnapps et accompagnés des hourras de toute la population.

« Il pouvait être trois heures lorsque nous aperçûmes le bois devant nous, et nous n’en étions plus loin lorsque nous entendîmes la fusillade et vîmes, près d’une maison située sur le bord de la route, un combat entre les Français et la cavalerie russe. Ainsi les paysans ne nous avaient pas menti, c’étaient bien les Cosaques qui voulaient couper la retraite à la colonne des traîneurs, avant qu’elle pût atteindre le bois.

« Voyant cela, nous faisons prendre le galop à nos chevaux et, sans penser que nous ressemblons à des Cosaques, nous nous postons sur la route afin de tâcher de gagner l’entrée du bois où tous les traîneurs se précipitent. Ils nous prennent pour des Cosaques et accélèrent leur fuite. Les Cosaques, à leur tour, nous prenant pour des leurs, pensent que nous poursuivons les Français, viennent à une douzaine pour nous soutenir et entrent avec nous dans le bois. J’avais un Cosaque à ma droite, et mon frère à ma gauche ; tout le reste des Cosaques derrière moi, dont on aurait dit que j’étais le chef.

« La route était à peine assez large pour que trois cavaliers pussent marcher de front ; après avoir trotté une cinquantaine de pas, nous apercevons plusieurs officiers de chez nous qui nous barrent le passage en croisant la baïonnette et en criant à ceux qui fuyaient : « N’ayez pas peur de cette canaille, laissez-les avancer ! » Je profite de l’occasion et, ralentissant le pas de mon cheval, j’applique sur la figure du Cosaque qui était à ma droite, le plus fameux coup de sabre[9]. Il fait encore un pas et s’arrête en tournant la tête de mon côté, mais, comme il voit que je me dispose à recommencer, il fait demi-tour et se sauve en beuglant. Ceux qui nous suivent en font autant, et nos chevaux font le même mouvement, de sorte que nous voilà, à notre tour, à la suite des Cosaques qui se sauvent à tous les diables en recevait quelques coups de fusil des hommes de chez nous, dont nous faillîmes être attrapés.

« J’aperçois un chemin à droite : nous y entrons, un Cosaque y était déjà. En nous voyant, il ralentit le pas, s’arrête et nous parle un langage que nous ne comprenons pas : je lui assène un violent coup de sabre sur la tête, et je crois que je l’aurais partagé en deux, sans un bonnet de peau d’ours qui le coiffait. Étonné de cette manière de répondre, il se sauve, mais, comme il est meilleur cavalier que nous, nous le perdons de vue. Un quart d’heure après, nous arrivons de l’autre côté du bois : là, nous apercevons encore notre Cosaque qui, en nous voyant, part au galop, mais nous n’avions pas envie de le suivre. Nous côtoyons le bois jusqu’à son extrémité, ensuite nous louvoyons jusqu’au soir, pour retrouver la vraie route, et c’est avec bien de la peine que nous arrivons ici.

« Maintenant, acheva le sergent, il faut nous reposer un peu, et partir, car, au jour, on pourrait nous donner le réveil. »

Alors chacun de nous s’arrangea pour prendre un peu de repos, pendant que six hommes de la garnison de Kowno, six soldats du train bien portants, s’offrirent volontairement pour veiller, chacun à leur tour, à la porte de la grange.

Il n’y avait pas une heure que nous reposions, lorsque nous entendîmes crier « Qui vive ? » Un instant après, un individu entre et tombe de tout son long. Aussitôt, les hommes qui étaient le moins fatigués se levèrent pour le secourir. C’était un canonnier à pied de la Garde impériale qui s’était trouvé au bivouac où j’avais manqué rester. Il avait plus de vingt blessures sur le corps, des coups de lance et de sabre. On demanda du linge pour le panser ; je m’empressai de donner une de mes meilleures chemises provenant du commissaire des guerres. L’un des deux frères, le sergent, lui fit avaler une goutte de genièvre, le vieux chasseur donna de la charpie qu’il tira du fond de son bonnet à poil. On finit par l’arranger tant bien que mal ; enfin il se trouva soulagé : heureusement ses blessures n’étaient que sur le dos et sur la tête, quelques-unes sur le bras droit, mais les jambes étaient bonnes.

Je m’approchai pour lui demander comment il se trouvait ; à peine m’eut-il regardé qu’il me dit : « C’est vous, sergent ! Vous avez été prudent en ne restant pas à la maison, à l’entrée du bois où, comme moi et tant d’autres, vous vous proposiez de passer la nuit, car peut-être un quart d’heure après votre départ, plus de quatre cents Cosaques[10] sont arrivés. Nous prîmes les armes pour nous défendre ; nous étions, dans ce moment, environ cent. Voyant que nous étions disposés à les recevoir, ils s’arrêtèrent ; quelques-uns se détachèrent, ayant à leur tête un officier qui vint nous dire, en bon français, de nous rendre.

« Mais un vieux chasseur à pied de la Garde nommé Michaut — celui qui s’était disputé avec la vieille cantinière — sortit des rangs, et s’avançant de manière à être entendu de l’officier russe : « Dites donc, lapin, depuis quand les Français se sont-ils rendus ayant des armes à la main ? Avancez, nous vous attendons ! » Aussitôt, l’officier se retira ; ils se disposèrent à nous charger ; nous les attendîmes et, lorsqu’ils furent à vingt-cinq pas, la moitié de notre monde fit feu : quelques hommes tombèrent. Alors, pensant que tous avaient tiré et que nous ne pourrions recharger nos armes, ils s’avancèrent de nouveau en jetant des hourras. Mais ils furent reçus par une autre décharge qui leur mit un plus grand nombre d’hommes hors de combat. Alors ils se sauvèrent, et nous pensions en être débarrassés, mais cinq minutes après, ils reviennent plus nombreux et, au moment où plusieurs de chez nous se retiraient pour gagner le bois, n’ayant pas encore eu le temps de recharger nos armes, nous fûmes enfoncés à coups de lances et de sabres : presque tous furent tués ou blessés.

« Je restai à terre, blessé, faisant le mort, et, comme je me trouvais sur le bord du fossé qui tient à la route, je me roulai dedans. Les paysans arrivèrent et se mirent à dépouiller les morts et les blessés, accompagnés par quelques Cosaques dont les chevaux avaient été tués. J’eus le bonheur de ne pas être vu, et, lorsqu’ils se furent retirés, je me levai avec peine et gagnai le bois, que je traversai. Enfin, me voilà heureux, mes amis, de vous avoir rencontrés, mais que vais-je devenir ? — Nous vous conduirons, répondirent les soldats du train. — Et moi, reprit le frère sergent, je vous prêterai mon cheval. »

Malgré le sommeil qui m’accablait, je me disposai à partir, car, comme je n’étais pas fort, il me fallait beaucoup de temps pour faire peu de chemin. Un jeune soldat du train me proposa de m’accompagner, si je voulais partir de suite : j’acceptai d’autant plus volontiers, que ce jeune soldat, qui n’avait pas eu de misères, était fort et pourrait me secourir au besoin. Enfin nous partîmes.

Nous entrâmes dans un bois que la route traversait. Là, le soldat, qui n’était pas armé, voulut porter mon fusil ; je le lui cédai d’autant plus volontiers que, dans l’état de faiblesse où je me trouvais, il pouvait mieux s’en servir que moi. Après avoir marché je ne sais combien de temps, soutenu par le bras de mon jeune compagnon, car souvent je dormais en marchant, nous arrivâmes à l’extrémité du bois : il pouvait être quatre heures du matin, c’était le 16 décembre.

Nous marchâmes encore au hasard pendant environ une demi-heure ; fort heureusement la lune se leva. Mais avec elle arriva un grand vent, et une neige si fine qu’elle nous coupait la figure, et nous empêchait d’y voir.

Je souffrais beaucoup de l’envie de dormir et, sans le secours du petit soldat du train, qui me tenait toujours sous le bras, je serais infailliblement tombé en dormant. Mon compagnon de voyage me fit remarquer un grand corps de bâtiment qu’il apercevait devant nous : je reconnus que c’était une station de poste comme celle que nous avions quittée, et je jugeai, d’après cela, que nous avions fait trois lieues. Au bout d’un quart d’heure, nous arrivâmes près d’une des portes. En entrant, je me jetai près d’un feu, car il y en avait plusieurs abandonnés par des militaires, presque tous de la Garde impériale, pour marcher sur Wilbalen. Quelques canonniers, aussi de la Garde, y étaient encore, mais ils se disposaient à partir.

Il n’y avait pas dix minutes que je dormais comme un bienheureux, que je me sentis fortement secoué par le bras. Je veux résister, mais l’on me soulève par les épaules ; enfin je m’éveille, et un cri se fait entendre, proféré par un vieux canonnier : « Les Cosaques ! Levez-vous, mon garçon ! Encore un peu de courage ! »

J’aperçus onze Cosaques arrêtés et qui, probablement, n’attendaient que notre départ pour venir prendre nos places : « Allons, dit le canonnier, il faut céder la position et battre en retraite sur Wilbalen ! Nous n’avons plus qu’une lieue ; ainsi, partons ! »

Il fallut se remettre en route ; nous étions six, quatre canonniers, le petit soldat du train et moi. Nous sortîmes de la grange. C’était le 16 décembre, cinquante-neuvième journée de marche, depuis notre départ de Moscou. Le vent était impétueux et le froid excessif. Tout à coup, malgré ce que mon camarade put faire pour me soutenir, je m’affaissai, accablé par le sommeil et par la fatigue. Il fallut les efforts de deux canonniers et de mon compagnon pour me mettre debout ; quoique sur mes jambes, je dormais toujours, mais un canonnier m’ayant frotté la figure avec de la neige, je m’éveillai. Ensuite il me fit avaler un peu d’eau-de-vie ; cela me remit un peu. Ils me prirent chacun par un bras, et me firent marcher, de la sorte, beaucoup plus vite que je n’aurais pu marcher seul. C’est de cette manière que j’arrivai à Wilbalen. En entrant, nous apprîmes que le roi Murat y était avec tous les débris de la Garde impériale.

Malgré le grand froid, l’on voyait assez de mouvement dans la ville, de la part des militaires, dans l’espoir d’acheter aux juifs, assez nombreux dans cet endroit, du pain et de l’eau-de-vie. On voyait aussi, à la porte de chaque maison, une sentinelle, et lorsqu’un arrivant se présentait pour entrer, on lui répondait qu’il y avait un général logé, ou un colonel, ou qu’il n’y avait plus de place. D’autres nous disaient : « Cherchez votre régiment ! » Les canonniers trouvèrent des camarades de leur régiment et s’en furent avec eux. Je commençais à me désespérer, lorsqu’un paysan me dit que, dans la première rue à gauche, il y avait peu de monde. Nous y fûmes, mais toujours des sentinelles à toutes les portes et partout la même réponse. Effectivement je voyais, dans les maisons, les hommes entassés les uns sur les autres. Cependant nous ne pouvions rester plus longtemps dans la rue sans nous exposer à mourir de froid.

Il me serait difficile d’exprimer combien, ce jour-là, j’ai souffert du froid et davantage encore de chagrin, en me voyant repoussé partout où je me présentais, et cela par des camarades.

Enfin, je m’adresse à un grenadier qui me dit que, partout il y a du monde, mais aussi de la mauvaise volonté, de l’égoïsme, et qu’il ne faut pas faire attention aux maisons où il y a des sentinelles ; qu’il faut y entrer, « car je vois, continua-t-il, que vous êtes dans une triste position ! »

Faisant signe à mon camarade de me suivre, je me dirige vers la première maison qui se présente pour y entrer : un vieux grognard barre le passage avec son fusil en me disant que c’est le logement du colonel, et qu’il n’y a plus de place. Je lui réponds que, quand bien même ce serait le logement de l’Empereur, il m’en fallait deux, et que j’entrerais. Dans ce moment, j’aperçus un autre grenadier occupé à attacher sur sa capote une paire d’épaulettes d’officier supérieur. À ma grande surprise, je reconnais Picart, mon vieux compagnon, que je n’avais pas vu depuis Wilna, depuis le 9 décembre ! Aussitôt, je dis au grenadier : « Dites au colonel Picart que le sergent Bourgogne lui demande une place. — Vous vous trompez », me répond-il. Mais, sans l’écouter, je force la consigne, le soldat du train me suit et nous entrons.

À peine Picart m’a-t-il reconnu qu’il jette ses grosses épaulettes sur la paille en s’écriant : « Jour de Dieu ! C’est mon pays, c’est mon sergent ! Comment se fait-il, mon pays, que vous arrivez seulement ? Vous avez donc encore fait l’arrière-garde ? » Sans lui répondre, je m’étais laissé tomber sur la paille, épuisé de fatigue, de sommeil et d’inanition, et aussi suffoqué par la chaleur d’un grand poêle. Picart courut à son sac, en tira une bouteille où il y avait de l’eau-de-vie, et me força d’en prendre quelques gouttes qui me ranimèrent un peu. Ensuite, je le priai de me laisser reposer.

Il pouvait être huit heures du matin ; il en était deux de l’après-midi lorsque je m’éveillai.

Picart mit entre mes jambes un petit plat de terre contenant de la soupe au riz que je mangeai avec plaisir, et en regardant à droite et à gauche, car je cherchais à me reconnaître. À la fin, tout se débrouilla dans mes idées, de manière à me rappeler ce qui m’était arrivé depuis vingt-quatre heures.

J’étais dans mes réflexions, lorsque Picart m’en tira pour me conter ce qui lui était arrivé depuis que nous nous étions séparés, à Wilna : « Après avoir chassé les Russes qui s’étaient présentés sur les hauteurs de Wilna, on nous fit revenir sur la place ; de là, on nous conduisit au faubourg situé sur la route de Kowno, pour être de garde chez le roi Murat qui venait de quitter la ville. Là, je vous cherchai, pensant que vous aviez suivi, et je fus étonné de ne plus vous voir. À minuit, on nous fit partir pour Kowno, accompagnant le roi Murat et le prince Eugène qui, aussi, était logé au faubourg. Mais, arrivés au pied de la montagne, il ne nous a pas été possible de la traverser, à cause de la quantité de neige et du nombre de voitures et de caissons sur la route qui la traversait.

« Lorsqu’il fit un peu jour, le roi et le prince parvinrent à continuer leur chemin en tournant la montagne, mais tant qu’à moi et quelques autres, comme nous n’avions pas de chevaux, nous nous engageâmes par le chemin. Bien nous en prit, car nous eûmes l’occasion de monter les premiers à la roue et de faire quelques pièces de cinq francs… à votre service, entendez-vous, mon pays ? » Picart continua à me faire un détail de sa marche jusqu’au moment où le hasard me le fit rencontrer.

Alors je lui dis que c’était toujours un bonheur pour moi, chaque fois que je le rencontrais, mais que, cette fois, j’étais plus heureux encore puisque je le retrouvais colonel. Il se mit à rire en me disant que c’était une ruse de guerre dont, plus d’une fois, il s’était servi pour conserver un beau logement ; que, depuis hier, il s’était fait colonel et était reconnu pour tel par ceux qui étaient avec lui, puisqu’ils lui rendaient les honneurs.

Picart me dit qu’a 3 heures, il devait y avoir une revue du roi Murat où l’on devait donner des ordres pour indiquer les endroits où les débris des différents corps devaient se réunir. Je me disposai à y aller, afin d’y rencontrer mes camarades. Picart me fit la barbe, qui n’avait pas été faite depuis notre départ de Moscou, avec un mauvais rasoir que nous avions trouvé dans le portemanteau du Cosaque tué le 23 novembre, et, quoiqu’il le repassât sur le fourreau de son sabre et ensuite sur sa main pour lui donner le fil, il ne m’en écorcha pas moins la figure.

L’heure venue, nous sortîmes de notre logement pour aller au rendez-vous. L’appel devait se faire dans une grande rue. Les militaires de toute arme s’y rendaient. Plusieurs des vieux de la Garde avaient poussé l’ambition, et cela pour se faire remarquer, jusqu’à s’arranger comme pour un jour de grande parade : en les voyant, l’on aurait pensé qu’ils arrivaient plutôt de Paris que de Moscou. Au lieu du rendez-vous, j’eus le bonheur de rencontrer tous ceux avec qui j’étais le jour d’avant, ainsi que bien d’autres que je n’avais pas vus depuis Wilna, mais nous étions peu nombreux. Grangier me dit : « J’espère que tu ne nous quitteras plus ; tu vas venir à notre logement et, comme l’on est autorisé à prendre des traîneaux ou des voitures pour se faire conduire, nous tâcherons d’en trouver ». Nous restâmes assez longtemps dans la rue, en attendant le roi Murat. Pendant ce temps, on était surpris de rencontrer des amis, de retrouver vivants ceux que l’on pensait morts. J’eus le plaisir de rencontrer le sergent Humblot, avec qui j’avais voyagé la veille et dont j’avais été séparé dans les bois, au moment du hourra. J’appris aussi que les cantinières Marie et la mère Gâteau étaient arrivées à bon port.

Le roi Murat ne venant pas, l’on prit les noms des hommes incapables de marcher, afin de les faire partir le lendemain, à six heures du matin, avec des traîneaux que les autorités fournissaient. Nos camarades s’occupèrent d’en chercher, mais il leur fut impossible d’en trouver. Il fallut s’en consoler en se disposant à passer une bonne nuit, afin de pouvoir marcher le jour suivant.

Picart m’avait dit qu’il voulait me parler avant de nous séparer. À peine l’ordre du départ fut-il donné, que je sentis une grosse tape sur l’épaule ; c’était lui. Il me fit signe, ainsi qu’à Grangier, de le suivre, et, lorsque nous fûmes éloignés de manière à ce que personne ne pût nous entendre, il me dit : « Vous allez me faire l’amitié d’accepter un bon coup de vin blanc, vin du Rhin ! — Pas possible ! » m’écriai-je. Pour toute réponse, il nous dit : « Suivez-moi ! » Chemin faisant, il nous conta que, la veille, il avait rencontré un juif avec qui il avait fait connaissance, et cela pour lui vendre des objets dont il voulait se défaire, ses épaulettes de colonel et autre chose encore, mais qu’il n’avait pas manqué, comme cela lui arrivait souvent, de se faire passer pour juif en disant que sa mère était fille du rabbin de Strasbourg et que lui se nommait Salomon. Enchanté, et aussi dans l’espoir de faire un bon marché, l’autre lui avait indiqué sa demeure, en l’assurant qu’il lui procurerait du bon vin du Rhin.

Nous arrivâmes derrière la synagogue : à côté était une petite maison où Picart s’arrêta. Il regarda à droite et à gauche s’il ne voyait rien ; ensuite, se pinçant le nez, il appela d’une voix nasillarde, et à plusieurs reprises : « Jacob ! Jacob ! » Nous vîmes paraître, par un trou, une espèce de figure coiffée d’un long bonnet fourré et ornée d’une sale barbe : c’était Jacob le juif. En reconnaissant Picart, il lui dit en allemand : « Ah ! C’est vous, mon cher Salomon ; je vais vous ouvrir ! » Le juif ouvrit la petite porte, et nous entrâmes dans une chambre bien chaude, mais puante et dégoûtante. Lorsque nous fûmes assis sur un banc autour du poêle, nous vîmes entrer trois autres juifs, dont Jacob nous dit que c’était sa famille.

Picart, qui savait comment il fallait s’y prendre avec ses soi-disant coreligionnaires, commença par ouvrir son sac et en tirer d’abord une paire d’épaulettes, non pas de colonel, mais de maréchal de camp, une pacotille de galons, tout cela neuf et ramassé à la montagne de Wilna, dans les caissons abandonnés.

Il y avait aussi quelques couverts d’argent venant de Moscou. Les juifs ouvrirent de grands yeux ; alors Picart demanda du vin et du pain ; on apporta du vin du Rhin excellent ; le pain n’était pas de même ; mais, pour le moment, c’était plus que l’on ne pouvait espérer.

Pendant que nous étions à boire, les juifs regardaient les objets étalés sur le banc ; Jacob demanda à Picart combien il voulait de tout cela : « Dites-vous même ! » répondit Picart. Le juif dit un prix bien éloigné de ce que Picart voulait. Il lui dit : Non ! Jacob dit encore quelque chose de plus ; cette fois Picart, chez qui le vin commençait à produire son effet, regarda le juif d’un air goguenard et lui répondit en mettant un doigt sur le côté de son nez, et en fredonnant non pas les paroles, mais le chant du rabbin à la synagogue, le jour du Sabbat.

Les quatre juifs se mirent aussi à se balancer comme des Chinois et à chanter les versets. Grangier regarda Picart, pensant qu’il était fou, et moi, malgré ma triste position, je me pâmais de rire. Enfin, Picart cessa de chanter pour nous verser à boire. Pendant ce temps, les juifs causèrent ensemble du prix des objets ; Jacob en offrit un prix plus élevé, mais ce n’était pas encore ce que Picart voulait, de sorte qu’il se remit à recommencer son tintamarre, jusqu’au moment où il accorda le marché, à condition qu’on lui donnât de l’or. Jacob paya Picart en pièces d’or de Prusse ; il est probable qu’il était content de son marché, puisqu’il nous donna des noisettes et des oignons. Le vin nous avait monté à la tête et nous avait rendus comme fous, car, lorsque Picart eut reçu son argent, nous nous mîmes à faire, comme lui, le sabbat.

Le charivari aurait continué longtemps, si l’on n’eût frappé à la porte à coups de crosses de fusils. Jacob regarda par le trou, et aperçut plusieurs soldats qui lui dirent, en allemand, qu’ils avaient un billet de logement pour loger chez lui et que, s’il n’ouvrait pas de suite, la porte allait être enfoncée. Il ouvrit de suite. Nous prîmes le parti de nous retirer ; je dis adieu à Picart, avec promesse de nous revoir à Elbing, endroit sur lequel nous avions l’ordre de nous diriger.

Arrivés au logement, nous mangeâmes une soupe de riz ; ensuite je m’occupai de mes pieds, de ma chaussure, et, comme nous étions dans une chambre chaude et sur de la paille fraîche, je m’endormis.

Le lendemain 17, à cinq heures, la ville était déserte : les hommes qui, depuis deux mois, n’avaient pas couché sous un toit et qui, dans ce moment, se trouvaient couchés chaudement, ne se pressaient pas de sortir de leur logement. Deux ou trois tambours, qui restaient encore de ceux de la Garde, battirent la grenadière pour nous, et la carabinière pour les chasseurs. Lorsque nous fûmes dans la rue, nous remarquâmes qu’il faisait moins froid que la veille. Nous vîmes venir un traîneau attelé de deux chevaux, qui s’arrêta. Il était conduit par deux juifs et chargé d’épicerie. L’idée nous vint de leur proposer de nous conduire, en payant, bien entendu, jusqu’à Darkehmen, où l’on devait aller ce jour-là, ou de nous emparer du traîneau, s’ils refusaient. D’abord ils firent quelques difficultés, sous différents prétextes. Nous leur proposâmes de payer la moitié du prix, et le reste en arrivant. Les juifs acceptèrent. Le prix étant convenu pour quarante francs, nous leur en payâmes de suite la moitié, mais comme ils ne prenaient les pièces de cinq francs que comme un thaler qui n’en vaut que quatre, cela nous fit dix francs de plus. Nous n’y regardâmes pas de si près, et imprudemment, pour nous attirer leur confiance, nous leur fîmes voir que nous avions beaucoup d’argent. Un sergent-major nommé Pierson, qui avait plusieurs pièces d’argenterie, les montra. Des ce moment, ils parlèrent hébreu, de sorte que nous ne pûmes rien comprendre de ce qu’ils disaient.

Nous étions cinq vélites, Leboude, Grangier, Pierson, Oudict et moi. Le traîneau était déchargé, les chevaux reposés, nous nous disposâmes à partir. Nous mîmes nos fusils dans le fond du traîneau et nos sacs par-dessus, et nous voilà en route. Il était plus de six heures : tous les débris de l’armée étaient déjà en mouvement, comme les jours précédents, sans organisation, sans ordre ; la confusion était telle qu’il n’y avait pas moyen de sortir de la ville. Ceux qui ne se sentaient pas la force de marcher voulaient s’emparer des traîneaux ou y prendre place.

Sortis avec bien de la peine, nous trouvâmes le même encombrement. Nos conducteurs nous firent comprendre qu’ils allaient nous conduire par un chemin à gauche, où l’on ne voyait personne, et qu’avant une heure nous aurions rejoint la grande route et dépassé la tête de colonne. Nous aurions dû demander, puisque le chemin était si bon, pourquoi d’autres conducteurs de traîneaux, qui devaient aussi bien le connaître, ne le prenaient pas ; mais nous n’y pensâmes pas. Lorsque nous eûmes voyagé, au grand trot, un bon quart d’heure, je m’aperçus que la route que nous suivions tournait insensiblement sur la gauche, et nous éloignait de celle que suivait l’armée ; que le terrain sur lequel nous roulions, et que l’on nous faisait prendre pour un chemin, n’était qu’un remblai formant la digue d’un canal à notre droite, et d’un contre-fossé à gauche. Voulant communiquer mes observations à mes camarades, je criai aussi fort que je le pouvais, et à plusieurs reprises : « Halte ! Halte ! » Grangier me demanda ce que je voulais. Je redoublai mes cris : « On nous trompe, nous sommes avec des coquins ! » Alors Pierson, qui était sur le devant, tenant dans ses mains une théière en argent qu’il rapportait de Moscou, et dont il se servait à chaque instant pour faire faire du thé, se mit à son tour à crier : « Halte ! »

Les fripons de juifs sautent en bas de la botte de paille sur laquelle ils étaient assis, et, toujours en marchant, mais moins vite, prennent les chevaux par la bride, font tourner le traîneau et nous renversent du haut en bas de la digue, du côté du contre-fossé. Heureusement pour moi, qui étais placé derrière, les jambes pendantes en dehors et sur le côté du traîneau, que j’avais pu voir leur mouvement, de sorte qu’en me laissant glisser, j’évitai de faire le grand saut, mais mes camarades roulèrent jusqu’en bas, à plus de vingt-cinq pieds, et arrivèrent tout meurtris sur glace. Comme ils avaient les pieds et les mains gelés, ils poussaient des cris effrayants, occasionnés par les douleurs. Ces cris se changèrent en cris de rage contre les juifs qui, déjà, avaient retiré le traîneau au bord de la digue, car, tenant les chevaux par la bride, ils l’avaient empêché, quoique renversé, de rouler jusqu’en bas. Ils se disposaient à se sauver avec nos bagages, mais, comme mon fusil était avec les autres, dans le fond du traîneau, je tirai mon sabre et en portai un coup sur la tête d’un juif qui, grâce à son bonnet fourré, ne l’eut point fendue en deux. Je lui en portai un second qu’il para avec la main gauche couverte d’un gant en peau de mouton. Ils allaient nous échapper, quand Pierson arriva pour me seconder, tandis que les autres, encore en bas du remblai, qu’ils n’avaient pas la force de remonter, juraient et nous criaient de tuer les juifs. Celui auquel j’avais donné un coup de sabre se sauvait en traversant le canal ; l’autre, qui tenait les chevaux, demandait grâce en disant que c’était la faute de son camarade. Cela n’empêcha pas Pierson d’appliquer quelques coups de plat de sabre à celui qui restait et qui demandait pardon en nous appelant colonel et général.

Pierson, prenant les chevaux par la bride, lui ordonna de descendre afin d’aider nos camarades à remonter. C’est ce qu’il s’empressa de faire ; il en fut récompensé par les coups de poings qu’on lui appliqua avec force. Lorsqu’ils furent remontés, Leboude nous annonça que nous avions acquis de droit le traîneau et les chevaux, car ces deux coquins avaient cherché à nous détruire, afin de s’emparer de ce que nous avions.

Nous ordonnâmes au juif de nous conduire, au grand galop, par le chemin le plus court, afin de rejoindre l’armée, mais il fallut retourner par où nous étions venus.

Arrivés près de la ville, le juif voulait nous y faire entrer sous prétexte de prendre quelque chose chez lui : c’était pour nous livrer aux Cosaques, qui y étaient déjà. Nous lui fîmes sentir la pointe du sabre dans le dos, le menaçâmes de le tuer, s’il faisait encore un pas du côté de la ville. Aussi s’empressa-t-il de tourner à gauche, sur la route que suivait l’armée, dont nous apercevions les derniers traîneaux à une grande distance. Un quart d’heure après, nous les avions rejoints, ensuite nous les dépassâmes en descendant une côte avec rapidité.

Comme j’étais placé sur le derrière du traîneau, le bout du timon de l’un de ceux qui descendaient m’atteignit dans le flanc droit et me jeta sur la neige à plus de six pieds. Je restai sans connaissance. Un fourrier des Mamelucks, qui me connaissait, s’empressa de me relever et de m’asseoir sur la neige[11]. Mes camarades s’empressèrent aussi de venir à mon secours : on pensait que le timon m’était rentré dans le corps, mais fort heureusement que mes habillements avaient amorti le coup ; et puis, par bonheur, le bord du timon était garni d’une peau de mouton.

Je fus relevé, et l’on me replaça sur le traîneau : chose étonnante, il n’en résulta pour moi rien de funeste ; seulement, dans la journée, j’eus des vomissements.

Il pouvait être neuf heures lorsque nous arrivâmes dans un grand village ; beaucoup d’hommes y étaient déjà ; nous entrâmes dans une maison, afin de nous y chauffer ; nous laissâmes notre traîneau à la porte, ayant eu la précaution de le décharger de nos bagages et de faire entrer le juif avec nous, dans la crainte qu’il n’enlevât notre équipage.

Les soldats qui étaient à se chauffer nous dirent que, dans le village, on vendait des harengs et du genièvre. Comme ils avaient eu beaucoup de complaisance pour moi et qu’ils avaient tous les pieds plus gelés que les miens, je me décidai à y aller mais, en partant, je leur recommandai d’avoir les yeux sur le traîneau : « Sois tranquille, me dit Pierson, j’en réponds ! » Je partis avec notre juif pour me servir de guide et d’interprète.

Il me conduisit chez un de ses compères, où je trouvai des harengs, du genièvre et des mauvaises galettes de seigle. Pendant que je me chauffais en buvant un verre de genièvre, je m’aperçus que mon guide avait disparu avec un autre juif, avec lequel il causait un instant avant. Voyant qu’il ne rentrait pas, je retournai, avec mes provisions, rejoindre mes amis : mais quel fut mon étonnement, lorsque je fus près de la maison, de n’y plus voir le traîneau à la porte ! Mes camarades, tranquillement à se chauffer, me demandent où sont les provisions ; moi je leur demande où est le traîneau. Ils regardent dans la rue, le traîneau est parti ! Sans dire un mot, je jette les provisions à terre, et, le cœur triste, je vais me coucher sur de la paille, à côté du poêle. Une demi-heure après, on battit le rappel pour le départ, et l’on nous fit savoir qu’à deux petites lieues de là, il y aurait des traîneaux pour tout le monde, afin que l’on pût arriver le même jour à Gumbinnen.

Arrivés à cet endroit, nous y trouvâmes, en effet, une grande quantité de traîneaux et, un instant après, on nous fit partir. Pendant la route, je fus indisposé : le mouvement du traîneau fit, sur moi, l’effet du mal de mer ; j’eus des vomissements. Je voulus, avant d’arriver, marcher un peu à pied, mais je faillis périr de froid, car il était devenu insupportable. Heureusement, mes camarades s’aperçurent de ma triste position, firent arrêter le traîneau et vinrent me chercher : je ne pouvais plus avancer. Quand nous arrivâmes à Gumbinnen, il était temps ! On nous donna un billet de logement pour nous cinq, et nous eûmes une chambre bien chaude et de la paille.

Lorsque nous fûmes installés, la première chose que nous fîmes, fut de demander si, pour de l’argent, nous ne pourrions pas avoir à boire et à manger. Le bourgeois, qui avait l’air d’un brave homme, nous répondit qu’il ferait son possible pour nous donner ce que nous demandions : une heure après, il nous apporta de la soupe, une oie rôtie et des pommes de terre, de la bière et du genièvre. Nous dévorions le tout des yeux, mais, malheureusement, l’oie était tellement coriace, que nous ne pûmes en manger que très peu, et ce peu faillit nous étouffer ; nous en fûmes réduits aux pommes de terre.

Je fus, avec le sergent-major Oudict, voir, dans la ville, si nous ne trouverions pas quelque chose à acheter : le hasard nous conduisit dans une maison où Oudict rencontra un chirurgien-major de son pays. Il était logé avec deux officiers et trois soldats, reste du régiment.

Ils étaient dans un état pitoyable ; ils avaient presque tous perdu les doigts des pieds et des mains ; pendant que nous étions dans cette maison, un individu nous proposa de nous vendre un cheval et un traîneau, que nous nous empressâmes d’acheter pour la somme de 80 francs.

Le lendemain 18, après avoir essayé de manger de notre oie, qui n’était pas plus tendre que la veille, nous montâmes sur notre traîneau et nous partîmes pour aller coucher à Wehlau ; mais à peine fûmes-nous hors de la ville, que Pierson, qui conduisait le traîneau et qui n’y entendait rien, nous fit faire une culbute, brisa le brancard, et nous jeta sur la neige. Nous nous trouvions près d’une maison où nous entrâmes pour le faire réparer : pendant que le paysan était occupé à cette besogne, nous l’étions à nous chauffer, et, lorsque nous fûmes pour nous mettre en route, nous fûmes on ne peut plus étonnés de voir que nous n’avions plus d’armes : les Prussiens nous avaient pris nos fusils déposés contre la porte. Nous crions, nous jurons : « Nous voulons nos armes, ou nous mettons le feu à la maison ! » Mais le paysan jure à son tour qu’il n’a rien vu ; il fallut se décider à partir sans armes. Heureusement qu’après une heure de marche, nous rencontrâmes un fourgon parti le matin de Gumbinnen avec un chargement de fusils de la Garde impériale, de sorte que nous pûmes en prendre d’autres. Enfin nous arrivâmes à Wehlau à trois heures.

Nous vîmes plus de deux mille soldats rassemblés près de l’Hôtel de Ville, attendant des billets de logement. Un grand coquin de Prussien s’avance près de nous, et nous dit que, si nous voulons, pour peu de chose, il nous logera chez lui ; qu’il a une chambre bien chaude, de la paille pour nous coucher, et une écurie pour notre cheval. Nous acceptâmes avec empressement. Arrivés chez lui, il met le cheval à l’écurie, nous fait monter au second, et là, nous entrons dans une chambre passablement malpropre ; il en était de même de la paille, mais il faisait chaud, c’était l’essentiel.

Nous vîmes paraître une femme qui avait près de six pieds de haut, et une vraie figure de Cosaque ; elle nous dit qu’elle était la bourgeoise de la maison, et que, si nous avions besoin de quelque chose, nous n’avions qu’à lui donner de l’argent, qu’elle irait nous le chercher. C’était ce que nous demandions, car pas un de nous n’était disposé à sortir. Je lui donne cinq francs pour aller nous chercher du pain, de la viande et de la bière. Un instant après, elle nous apporta de l’un et de l’autre ; on fit la soupe, et, après avoir mangé et nous être assurés que notre cheval ne manquait de rien, nous nous reposâmes jusqu’au lendemain matin.

Avant de partir, nous donnâmes à notre bourgeoise une pièce de cinq francs pour la nuit, mais elle nous dit que cela ne suffisait pas ; alors nous lui en donnâmes une seconde. Mais ce n’était pas encore son compte ; elle exigea que nous lui donnions une pièce de cinq francs par chaque homme, plus une pour le cheval.

Alors je me levai pour lui dire qu’elle n’était qu’une grande canaille et qu’elle n’aurait pas davantage. À cela, elle me répondit en me passant la main sur la figure et en me disant : « Pauvre petit Français, il y à six mois, lorsque tu passas par ici, c’était fort bien, tu étais le plus fort ; mais aujourd’hui, c’est différent ! Tu donneras ce que je te demande, où j’empêche mon mari de mettre le cheval au traîneau et je vous fais prendre par les Cosaques ! » Je lui répondis que je me moquais des Cosaques comme des Prussiens : « Oui, me répondit-elle, si tu savais qu’ils sont près d’ici, tu ne dirais pas cela ! » Alors voyant toute la méchanceté de cette femme, je l’attrapai par le cou pour l’étrangler, mais elle fut plus forte que moi, elle me renversa sur la paille et c’était elle, à son tour, qui voulait m’étrangler. Fort heureusement qu’un grand coup de pied dans le derrière, donné par un de mes camarades, la fit relever. Dans ce moment, le mari entra, mais ce fut pour recevoir un grand coup de poing de sa chère femme qui était comme une furie, qui lui dit qu’il n’était qu’un grand lâche et que, s’il n’allait pas, de suite, chercher les voisins et les Cosaques, elle lui arracherait les yeux. Comme nous étions cinq contre deux, nous l’empêchâmes de sortir de la maison et nous le forçâmes de mettre le cheval au traîneau, mais il fallut donner ce que cette coquine avait demandé ; il n’y avait pas à marchander, les Cosaques étaient proches. Avant de partir, je dis à cette diablesse que, si je revenais, je lui ferais rendre avec usure l’argent que nous lui donnions. À cela, elle me répondit en me crachant à la figure ; comme je voulais riposter à cette insulte par un coup de crosse de fusil, mes camarades m’en empêchèrent.

Nous nous plaçâmes sur le traîneau pour partir au plus vite.

Ce jour-là, 19 décembre, nous allâmes coucher à Insterbourg, où nous arrivâmes à la nuit ; nous fûmes logés chez de braves gens.

Le lendemain 20, c’était un dimanche ; nous partîmes de grand matin pour aller coucher à Eylau. Là, nous allâmes directement à la Maison de Ville, où l’on nous donna, sans difficulté, un billet de logement. Nous fûmes encore chez de bonnes gens, chez qui nous trouvâmes un bon feu ; on nous offrit à chacun un verre de genièvre. Ensuite, notre bourgeoise alla chercher nos vivres avec notre billet de logement, car les communes venaient de recevoir l’ordre de nous donner les vivres.

Lorsque nous fûmes réchauffés et un peu reposés, nous nous disposâmes, en attendant la soupe, à faire une visite au champ de bataille, que nous parcourûmes en partie. Nous vîmes plusieurs monuments funèbres, c’est-à-dire de simples croix en bois ; nous en remarquâmes particulièrement une avec cette inscription : « Ici reposent vingt-neuf officiers du brave 14me de ligne, morts au champ d’honneur[12] ».

Après quelques observations sur l’emplacement des troupes, le jour de cette terrible bataille, nous entrâmes en ville, qui nous parut déserte. Il est vrai que c’était un dimanche ; que les habitants étaient, vu la saison, renfermés chez eux, et que nous nous trouvions les seuls Français, les autres ayant pris une autre direction.

Rentrés à notre logement, en attendant que notre repas fût fait, nous nous étendîmes sur la paille. À peine y étions-nous, qu’un vétéran prussien entra pour nous prévenir qu’on apercevait les Cosaques sur une hauteur, à un quart de lieue de la ville, et qu’il nous conseillait de partir au plus tôt. Comme la chose n’était que trop vraie, nous nous dépêchâmes de faire nos dispositions de départ ; nous enveloppâmes dans de la paille notre viande, qui n’était pas à moitié cuite.

Nous partîmes avec notre paysan pour nous mettre dans le bon chemin. Lorsque nous y fûmes, il nous fit remarquer les Cosaques sur une hauteur : ils étaient plus de trente. Le temps était brumeux ; la neige ne manqua pas de tomber un instant après notre départ. Nous n’avions pas encore fait une demi-lieue que la nuit nous surprit. Nous rencontrâmes deux paysans. Nous leur demandâmes s’il y avait encore loin pour trouver un village. Ils nous dirent qu’avant d’en trouver, il fallait traverser un grand bois ; que nous trouverions à notre droite, à vingt-cinq pas de la route, une maison qui était celle d’un garde forestier qui tenait auberge, et que nous pourrions y loger. Après une petite demi-heure de marche, nous arrivâmes à la maison indiquée : il était neuf heures ; nous avions fait quatre lieues.

Avant de nous ouvrir, on nous demanda qui nous étions et ce que nous voulions. Nous répondîmes que nous étions Français et militaires de la Garde impériale et que nous demandions si, en payant, nous pourrions avoir à loger, à boire et à manger. Aussitôt, on nous ouvrit la porte et on nous dit d’être les bienvenus. Nous commençâmes par faire mettre notre cheval à l’écurie. Puis on nous fit entrer dans une grande chambre où nous aperçûmes trois individus couchés sur de la paille ; c’étaient trois chasseurs à cheval de la Garde, arrivés dans la journée, mais plus malheureux que nous, car ils n’avaient plus de chevaux et, ayant les pieds gelés, ils étaient obligés de faire la route à pied. On nous servit à manger, ensuite nous nous couchâmes et nous dormîmes comme des bienheureux.

En nous éveillant, nous fûmes surpris de ne plus voir les chasseurs, mais le maître de la maison nous apprit qu’il y avait environ une heure, un juif voyageant avec un traîneau avait proposé aux chasseurs de les conduire à trois lieues pour deux francs, et qu’ils avaient accepté avec empressement. Nous apprîmes cette nouvelle avec plaisir. Après avoir payé la valeur de cinq francs qu’on nous demanda pour notre cheval et pour nous, nous partîmes ; notre bourgeois nous recommanda de toujours suivre les traces du traîneau qui nous précédait et qui conduisait les chasseurs.

Nous avions une longue marche à faire, ce jour-là : neuf lieues.

Après avoir marché toute la journée, nous arrivâmes, à la nuit, à Heilsberg, où nous devions loger. La première chose que nous fîmes, fut d’aller chez le bourgmestre chercher un billet de logement ; nous fûmes assez heureux pour nous voir désigner la même maison où nous fûmes assez bien reçus ; six chasseurs à cheval de la Garde s’y trouvaient déjà. On nous servit de la soupe, de la viande avec force bonnes pommes de terre et de la bière ; nous demandâmes du vin, en payant, bien entendu. On nous en procura à un thaler la bouteille (quatre francs) que nous trouvâmes bon et pas cher. Avant de nous coucher sur de la bonne paille, nous recommandâmes à notre bourgeoise de nous préparer à manger pour cinq heures du matin, car nous voulions partir de bonne heure, ayant encore une grande étape à faire.

Le lendemain 22 décembre, nous nous levâmes de grand matin ; un domestique vint nous apporter de la chandelle ; nous lui recommandâmes notre cheval en lui promettant de lui donner un pourboire lorsqu’il l’aurait mis au traîneau. On nous apporta la soupe, enfin ce que nous avions demandé. Alors chacun de nous flatta la bourgeoise en lui disant : « Bonne femme ! Belle femme ! » et en lui donnant des petites claques sur le dos, sur les bras, et puis ailleurs ; le repas fini, nous nous disposions à partir ; le traîneau était prêt et nous disions adieu à la femme, lorsqu’elle nous dit : « C’est bien, messieurs, mais avant de partir n’oubliez pas de payer ! — Comment, payer ? Ne sommes-nous pas ici par billet de logement ? Ne devez-vous pas nous nourrir ? — Oui, répondit-elle, pour ce que vous avez mangé hier, mais pour la nourriture d’aujourd’hui il me faut deux thalers (10 francs). » Je déclarai que je ne payerai pas, et comme la femme voyait que nous nous disposions à partir sans lui donner de l’argent, elle ordonna de fermer la porte, et une douzaine de grands coquins de Prussiens entrèrent dans la maison, armés de grands bâtons de la grosseur de mon bras. Ce n’était pas le cas de discuter : nous payâmes et nous partîmes. Autre temps, autres mœurs. À présent, nous étions les moins forts.

Les chasseurs étaient partis pendant que nous mangions. Nous avions encore deux jours de marche jusqu’à Elbing, douze lieues, mais comme nous ne voulions pas fatiguer notre cheval, nous décidâmes que nous irions loger à trois lieues de cette ville.

Après une lieue de marche, nous aperçûmes plusieurs traîneaux venant sur notre gauche pour marcher aussi sur Elbing. Cela nous fit penser que nous n’avions pas suivi la route que les débris de l’armée avaient prise, car au lieu d’aller sur Eylau, nous devions nous diriger sur Friedland.

Un traîneau de grande dimension et traîné par deux chevaux vigoureux passa près de nous. Il allait tellement vite que nous ne pûmes distinguer de quel régiment étaient les militaires qu’il conduisait. Au bout d’une demi-heure, nous aperçûmes une maison d’assez belle apparence, c’était la poste aux chevaux, et, en même temps, une bonne auberge ; nous vîmes, sur la porte, plusieurs soldats de la Garde et d’autres qui partaient sur des traîneaux que l’on venait de leur procurer.

Nous descendîmes et nous entrâmes. Nous demandâmes du vin, car un vélite chasseur et un ancien venaient de nous dire qu’il y en avait, et « du soigné ». Ils paraissaient même en avoir bu copieusement.

Le vieux comme le jeune étaient d’une gaieté folle, chose qui arrivait presque à tous ceux qui, comme nous, avaient eu tant de misères et de privations. La plus petite boisson vous portait à la tête. Le vieux nous demanda si nous avions rencontré le régiment de grenadiers hollandais, faisant partie de la Garde impériale. Nous lui répondîmes que non : « Il a passé près de vous, dit le vélite, et vous ne l’avez pas aperçu ? Ce grand traîneau qui vous a dépassé, eh bien, c’était tout le régiment des grenadiers hollandais ! Ils étaient sept ! »

Le maître de poste annonça à nos deux chasseurs qu’il y avait un traîneau à leur disposition et que, pour trois thalers (quinze francs), il les conduirait à trois lieues d’Elbing. Nous nous disposâmes à partir avec eux, puisqu’ils avaient un conducteur. Cinq minutes après, nous étions en route.

Grangier et moi nous trouvâmes fortement indisposés et rendîmes tout ce que nous avions pris depuis la veille. Cette indisposition venait de ce que notre estomac n’était plus habitué à prendre de fortes nourritures, il aurait fallu nous y habituer peu à peu ; c’est ce que nous nous promîmes de faire. Arrivés au village, nous prîmes chacun un verre de genièvre de Dantzig. Nous continuâmes à marcher jusqu’au moment où nous arrivâmes dans le village où nous devions loger. Il faisait nuit ; nous nous présentâmes chez le bourgmestre afin d’avoir un billet de logement, mais on nous le refusa brutalement en nous disant que nous n’avions qu’à coucher dans la rue. Nous voulûmes faire des observations ; on nous ferma la porte au nez. Nous nous présentâmes dans plusieurs auberges où, en payant, nous demandâmes à loger, mais partout nous eûmes la même réception.

Nous décidâmes, les chasseurs et nous, que nous continuerions à marcher ensemble, qu’ils profiteraient de notre traîneau et, comme il n’était pas assez grand pour nous contenir tous, que deux iraient à pied, chacun son tour.

De cette manière, nous devions tâcher d’atteindre un village où nous trouverions peut-être des habitants plus hospitaliers. À une portée de fusil, nous aperçûmes une maison un peu écartée de la route. Nous prîmes aussitôt le parti de nous y loger de force, si l’on ne voulait pas nous y recevoir de bonne volonté. Le paysan nous dit qu’il nous logerait avec plaisir, mais que s’il était connu, par ceux du village, pour nous avoir donné à coucher, il aurait la schlague ; que si, cependant, on ne nous avait pas vus entrer, il risquerait de nous loger. Nous l’assurâmes que personne ne nous avait aperçus, qu’il pouvait nous recevoir sans crainte et qu’avant de partir, nous lui donnerions deux thalers. Il parut très content et sa femme encore davantage, et nous nous installâmes autour du poêle.

Pendant que l’homme était sorti pour mettre notre cheval à l’écurie, la femme, s’approchant de nous, nous dit tout bas, et en regardant si son mari ne venait pas, que les paysans étaient méchants pour les Français, parce que, lorsque l’armée avait passé, au mois de mai, des chasseurs à cheval de la Garde avaient logé quinze jours dans le village, et qu’il y en avait un, chez le bourgmestre, si joli, si jeune, que toutes les femmes et les filles venaient sur leur porte pour le voir ; c’était un fourrier. Un jour, il arriva que le bourgmestre le surprit qui embrassait madame, de sorte que le bourgmestre battit madame. Le fourrier, à son tour, battit le bourgmestre, de sorte que madame est grosse, et que l’on dit que c’est du fourrier. Nous étions à écouter et à sourire de la manière dont la femme nous contait cela.

« Ce n’est pas tout, continua-t-elle ; il y a encore trois autres femmes, dans le village, qui sont comme la femme du bourgmestre, et c’est pour cela qu’ils sont méchants pour les Français, de si jolis garçons ! » À peine avait-elle dit le mot, que le vélite chasseur se lève, lui saute au cou et l’embrasse : « Prenez garde, voilà mon mari ! » Effectivement il entra en nous disant qu’il avait donné à manger au cheval et que, dans un moment, il lui donnerait à boire, mais que si nous voulions lui faire plaisir, nous partirions avant le jour, afin que l’on ne pût voir qu’il nous avait logés : « Pour peu de chose, dit-il, je conduirai ceux de vous qui n’ont pas de traîneau, car j’en ai un ». Les deux chasseurs acceptèrent.

On nous servit, pour notre repas, une soupe au lait et des pommes de terre, ensuite nous nous couchâmes tout habillés, et nos armes chargées.

Le lendemain 23, il n’était pas encore quatre heures du matin, que le paysan vint nous éveiller en nous disant qu’il était temps de partir. Nous payâmes la femme, nous l’embrassâmes et nous partîmes.

Au second village, les habitants, en nous voyant, crièrent hourra sur nous, et nous jetèrent des pierres ou des boules de neige. Nous arrivâmes dans un des faubourgs d’Elbing, où nous nous arrêtâmes dans une auberge pour nous y chauffer, car le froid avait augmenté. Nous y prîmes du café et, à neuf heures, nous entrâmes en ville avec d’autres militaires de l’armée qui arrivaient comme nous, mais par d’autres chemins.



  1. Le sergent Daubenton était un vieux brave qui avait fait les campagnes d’Italie. (Note de l’auteur.)
  2. Cette habitation était un château gothique comme il s’en trouve beaucoup en Espagne. (Note de l’auteur.)
  3. Ruban de queue, expression du troupier pour désigner une longue route. (Note de l’auteur.)
  4. Monter à la roue, expression des vieux grognards pour désigner ceux qui avaient pris de l’argent dans les caissons abandonnés sur la montagne de Ponari. (Note de l’auteur.)
  5. C’était le couvent que j’avais visité le 20 juin, lors de notre passage du Niémen. (Note de l’auteur.)
  6. J’ai appris que Marie existait encore et qu’elle était membre de la Légion d’honneur et décorée de la médaille de Sainte-Hélène. Elle habite Namur. (Note de l’auteur.)
  7. Bousin, en argot, signifie tapage. Le surnom donné au porteur de la grosse caisse lui servait de nom propre.
  8. M. le colonel Richard, ex-commandant de place à condé, était un de ces officiers : nous en avons parlé plusieurs fois ensemble. (Note de l’auteur).
  9. Le Cosaque à qui le sergent à coupé la figure d’un coup de sabre est bien celui que j’ai vu dans le bois et dont les camarades ont pansé la plaie. (Note de l’auteur.)
  10. Le canonnier se trompait sur le nombre de Cosaques, car j’ai su, par un de mes amis qui s’y trouvait, qu’ils n’étaient pas plus de deux cent cinquante, probablement ceux que le bourgmestre avait annoncés aux deux frères. (Note de l’auteur.)
  11. Le Mameluck qui me releva se nommait Angelis ; il était de la Géorgie ; nous nous étions connus en Espagne ; il était un des Mamelucks que l’Empereur avait ramenés d’Égypte ; quelques-uns seulement de ce beau corps échappèrent aux désastres de cette campagne. (Note de l’auteur.)
  12. Plus cinq cent quatre-vingt-dix sous-officiers et soldats. (Note de l’auteur).