Mémoires secrets et inédits pour servir à l’histoire contemporaine/Tome 2/5

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Collectif
Texte établi par Alphonse de Beauchamp Vernarel et Tenon (Tome 2pp. 129-222).


MÉMOIRES
SUR L’EXIL
DE LA FAMILLE ROYALE.


FIDÈLE à l’honneur, à son Dieu et à son Roi, le vicomte d’H*** avait fait, dans les gardes-du-corps, la campagne de 1792 avec distinction, et à la suite des princes frères de Louis XVI. On connaît les revers de cette campagne, dont les conséquences fatales amenèrent en Europe trente ans de calamités. Ce brave gentilhomme partagea dès lors toutes les infortunes des princes. Vers la fin de 1795, il prit rang dans le second régiment de cavalerie noble, formé à l’armée de Condé avec l’agrément du roi, et organisé d’après l’ancienneté. Ce corps était en quartier d’hiver sur le Necker, lorsque le vicomte d’H*** reçut du Roi l’ordre de se rendre auprès de sa personne. Le Roi, qui arrivait de Vérone à l’armée de Condé, venait d’établir son quartier-général à Riegel. Nous allons rapporter les circonstances qui, d’après le vicomte d’H***, avaient amené Louis XVIII à l’armée de Condé.

Immédiatement après la catastrophe de Toulon, le Roi, qui n’était alors que régent, se rendit à Turin. Le roi de Sardaigne ne pouvant lui offrir un asile sûr, Son Altesse Royale fut obligée de se retirer à Vérone. Héritier de la couronne sanglante de Louis XVI par la mort de Louis XVII, Louis XVIII s’occupa des moyens de remplir le but qu’il s’était proposé en se dirigeant sur Toulon : il sollicita du roi d’Espagne de le recevoir momentanément dans ses États pour pouvoir aborder sur les côtes de Provence, et le conjura de lui envoyer une frégate à cet effet ; prières, raisons, tout fut inutile ; il lui fut répondu que seul, il serait reçu sur les terres d’Espagne.

Après un refus aussi positif, le Roi, brûlant de se réunir aux fidèles royalistes, voulut tenter dans l’ouest de la France ce qu’il lui était impossible d’effectuer dans le midi. Il avait tout à combattre, et surtout la surveillance jalouse et malintentionnée du cabinet de Vienne. Le Roi ne pensa donc plus qu’à quitter Vérone ; mais ce ne pouvait être que furtivement ; d’après la police extrêmement vigilante du gouvernement vénitien, rien n’était plus difficile que de mettre à exécution un tel projet. Le Roi quitta Vérone en avril 1796, accompagné seulement du comte d’Avaray, du comte d’Agoult, aide-major général, et de Guignet, valet de garde-robe. Il nomma le comte d’Avaray capitaine de la compagnie écossaise de ses gardes-du-corps, poste vacant par la démission du duc d’Ayen, titulaire. Maintenir l’incognito le plus sévère, supporter les inconvéniens d’une petite voiture, se frayer un chemin inconnu pour traverser le Saint-Gothard, affronter des précipices, rien n’effraya le Roi, qui arriva heureusement en Suisse, et descendit chez le baron de Salis. Sa Majesté se rendit aussitôt à l’armée de Condé, persistant à garder le plus strict incognito, et ne conservant de ses ordres que celui de Saint-Louis. Le Roi prit aussitôt l’uniforme de l’armée avec les épaulettes de simple colonel. Son intention était de ne rester que peu de temps à l’armée, et de se rendre le plus tôt possible au milieu des braves royalistes de la Vendée. Beaucoup de gardes-du-corps avaient reçu secrètement l’ordre de se porter dans les environs de Hambourg pour l’y accompagner. Les circonstances ayant changé, et le Roi ne pouvant plus satisfaire ce besoin le plus pressant de son cœur, se trouva néanmoins très-heureux d’être avec ses fidèles gentilshommes. La cour de Vienne n’en fut pas plus tôt informée, que, par l’organe de M. le comte de Saint-Priest, elle fit pressentir le Roi sur la nécessité de quitter l’armée de Condé. On allégua à Sa Majesté les dangers qu’elle courait ; on lui proposa de se retirer à Rothembourg, sur le Necker, d’où elle serait à même de suivre les opérations de l’armée. Le Roi répondit qu’il n’était pas venu au milieu de sa noblesse pour se déshonorer, mais pour partager ses travaux et son sort, et qu’il ne la quitterait pas. La cour de Vienne ne se rebuta point de cette réponse, et de l’attitude très-prononcée du Roi. Elle lui dépêcha le général Klinglin, qui, après de nouvelles tentatives, aussi infructueuses, osa dire au comte d’Avaray, de la part de l’Autriche, que si le Roi ne quittait pas l’armée de bonne grâce, on emploierait la force. Le comte d’Avaray lui répondit qu’il serait possible qu’on en vînt à bout, mais que l’Empereur verrait ce qu’il en coûte pour enlever un roi de France au milieu de ses gentilshommes. M. le prince de Condé fit appeler, à cinq heures du matin, M. le comte d’Avaray, et lui dit : « Monsieur d’Avaray, il faut absolument que vous employiez tout votre crédit auprès du Roi pour déterminer Sa Majesté à quitter l’armée ; vous voyez que le cabinet de Vienne l’exige ; d’ailleurs, dans la position critique où nous sommes, les dangers que court Sa Majesté gênent nos mouvemens, et il faut absolument qu’elle se retire. Je compte sur votre attachement à sa personne pour l’y décider. — Monseigneur, lui répondit le comte d’Avaray, je suis bien malheureux de n’être pas assez connu de votre Altesse Sérénissime ; si je l’étais davantage, elle saurait mon aversion à donner à mon maître un conseil qui compromettrait son honneur… — Mon cher d’Avaray, je connais votre délicatesse et votre dévouement ; mais c’est la nécessité qui commande, et c’est pour éviter les plus grands malheurs que je regarde la mesure que je vous propose comme indispensable. — Monseigneur, le Roi n’a pas besoin d’être influencé, ni de guide dans le chemin de l’honneur. Je supplie votre Altesse Sérénissime d’aller faire elle-même sa proposition au Roi ; je lui demande la permission de rester ici dans son appartement, jusqu’à ce que Monseigneur ait reçu la réponse de la bouche même de Sa Majesté. » M. le prince de Condé fut effectivement trouver le Roi, et lui fit sa proposition. Le Roi lui répondit « qu’il n’était pas venu se réunir à sa noblesse pour s’en séparer ; que, quant aux périls que craignait et prévoyait Son Altesse, il fallait, par-dessus tout, que le Roi ne fût pas fait prisonnier ; que quant à être tué, le Roi ne mourait pas en France. » Je ne sais si le parti irrévocable du Roi, et qui était celui de l’honneur, força le cabinet de Vienne à changer ses plans, mais le maréchal de Wurmser fut dégarni d’une partie des troupes de son armée ; et telle fut la cause que le passage de l’armée de Condé à Huningue, d’abord arrêté et si ardemment désiré, ne s’effectua pas.

Sur la nouvelle que l’on reçut (24 juin 1796) que les Français avaient passé le Rhin, et s’étaient emparés de Kehl, toute l’armée se mit en mouvement ; le Roi monta à cheval à sept heures du soir, pour aller à l’ennemi. Sa Majesté me chargea de ses papiers les plus précieux, que j’avais aidé le comte d’Avaray à mettre en ordre, et à sceller dans deux porte-feuilles recouverts de taffetas ciré vert. Le comte d’Avaray me dit que c’était le trésor du Roi ; il me recommanda de le lui conserver à quelque prix que ce fût, et de ne pas quitter les équipages.

Après que l’armée française eut passé le Rhin à Kehl, le général autrichien se décida bientôt à la retraite ; dès qu’elle fut commencée, le Roi ne jugeant pas de sa dignité de fuir devant ses sujets révoltés, quitta l’armée de Condé à Willingen, vers le 8, et partit incognito, avec le comte d’Avaray et Guignet, précédé la veille du duc de Villequier et du comte de Cossé. Ce ne fut pas sans peine que le Roi, faute de chevaux, parvint à traverser la Souabe ; il aurait même été arrêté à Ulm, ville détestable, où l’esprit révolutionnaire avait prévalu. Sa Majesté y arrive le soir ; le comte d’Avaray demande des chevaux ; on lui répond que les seuls disponibles sont retenus par des marchands suisses qui sont couchés. Le comte d’Avaray se doutant que ces soi-disant marchands suisses sont de la suite du Roi, se fait conduire dans leur chambre ; et affectant de parler un langage étranger, les prie de lui céder leurs chevaux ; c’était précisément M. Courvoisier, qui, reconnaissant la voix de M. d’Avaray, donne aussitôt son désistement des chevaux de poste.

Le Roi vint à Dillingen, dont son oncle, l’électeur de Trèves, était souverain, et qui conséquemment devait lui être un asile sûr et tranquille. Le 19 juillet, le soir même de son arrivée, à dix heures, étant à la fenêtre du premier étage de l’auberge avec le duc de Fleury, par le plus beau clair de lune, Sa Majesté fut frappée d’un coup de carabine. La balle, après lui avoir labouré le front de la longueur de deux pouces, fut s’amortir dans le mur. (Le duc de Guiche conserve cette balle.) Le Roi fut aussitôt inondé de sang, mais sans être ému ; et voyant le désespoir de ses serviteurs, il leur dit : « Vous voyez que le coup n’est pas mortel puisque je suis debout. » Le duc de Guiche était à l’autre fenêtre de la même chambre ; le comte d’Avaray, occupé au rez-de-chaussée à expédier un courrier à l’électeur de Trèves, arriva au bruit ; voyant le Roi couvert de sang, il se jeta à ses pieds : « Mon maître, dit-il, une ligne plus bas !!!… — Mon ami, reprit le Roi, ce serait Charles X. » Cet événement, plutôt répandu dans la ville par ceux qui en étaient les auteurs, que par la victime, occasiona un soulèvement général. La régence vint à l’auberge, et le comte d’Avaray et le duc de Guiche furent obligés de lui avouer l’incognito du Roi. Pénétrée de cet attentat, elle cherchait à prendre tous les moyens pour assurer les jours de Sa Majesté. La populace ne fut pas plus tôt informée de ce qui venait de se passer, qu’elle fit craindre une révolte. Sous prétexte d’arrêter les coupables, mais bien plutôt pour faciliter leur évasion, leurs complices fermèrent les portes de la ville, de manière à ce qu’un courrier expédié à Wessenhorn, pour y chercher M. Colon, premier chirurgien du Roi, fut arrêté et gardé à vue. On fit courir le bruit qu’on allait mander M. le prince de Condé, qui viendrait aussitôt mettre tout à feu et à sang. Le soulèvement fut tel que M. d’Avaray m’a dit que jamais le Roi n’avait couru d’aussi grands dangers. Un chirurgien de la ville mit le premier appareil ; et quoique M. Colon ne fût qu’à quatre lieues de Sa Majesté, ce ne fut que quarante-huit heures après qu’il put se rendre auprès d’elle. D’après les renseignemens obtenus depuis, on a su positivement que cinq scélérats, payés par le Directoire, suivaient à la piste le Roi depuis le moment qu’il avait quitté l’armée, et guettaient celui de consommer ce second régicide. On a su aussi que l’assassin qui avait tiré le coup de carabine, a été lui-même tué à l’armée d’Italie, d’un coup de feu à la tête.

Le maître de l’auberge de Dillingen, fort honnête homme, fut consterné de cet événement affreux et de ce que sa maison en avait été le théâtre. Pour en perpétuer le douloureux souvenir, il a fait remplacer le carreau de vitre brisé par la balle, par un autre carreau de verre jaune, et il n’a point réparé la dégradation qu’elle a faite au mur. Par vénération pour le Roi, il n’a pas voulu non plus que l’on ôtât du plancher le sang de Sa Majesté, son intention même était de l’y conserver à jamais.

Comme il n’y avait à Dillingen aucune force répressive, et que les Jacobins, qui y étaient en grand nombre, en avaient corrompu l’esprit, le Roi fut obligé de partir quarante-huit heures après sa blessure, et la tête toute enveloppée de linges. Ce ne fut que sous le nom d’un chanoine d’Augsbourg qu’il entra dans cette ville ; il y logea dans le palais de son oncle, l’électeur de Trèves. Malgré sa blessure, malgré l’état de faiblesse qu’elle lui avait occasioné, Sa Majesté ne put y rester que quelques momens. N’osant s’arrêter nulle part, chassé de partout, M. le comte d’Avaray me mandait : Dieu veille sur notre maître ; malgré tout, il se porte bien ; mais il ne sait et il n’a pas où reposer la tête. L’honneur de le recevoir était réservé au duc de Brunswick ; il eut le courage, car ce n’est pas malheureusement trop dire, à cause de l’époque, de lui offrir un asile à Blankembourg ; il y donna des ordres pour que le Roi y fût non-seulement en sûreté, mais vénéré comme il devait l’être.

En arrivant à Blankembourg, le Roi prit un logement chez le sieur Schneider, brasseur. Monseigneur le duc de Berry, allant à l’armée de Condé, vint passer quelques jours auprès de S. M. Mgr le duc d’Angoulême s’y rendit aussi peu de temps après. Son Altesse Royale n’avait auprès d’elle que M. l’abbé Marie, un valet de chambre et deux valets de pied. Dans le mois de septembre, le prince revenant de la chasse, et descendant une montagne, son cheval s’abattit ; Son Altesse Royale tomba, et se cassa la clavicule ; elle lui fut aussitôt remise par M. Colon ; cet accident n’eut aucune suite. L’asile que le duc de Brunswick donnait au Roi, quand partout on le lui refusait, n’est pas le seul service que ce prince rendit à la France. La Providence le réservait pour lui épargner un nouvel attentat. Le Directoire français, après avoir manqué son but à Dillingen, ne se rebuta pas. Sous ses auspices, il se forma une nouvelle association pour assassiner Louis XVIII, et le rendez-vous était à Hambourg. Un des conjurés, jeune homme dont les écarts avaient éloigné de lui le cœur de ses parens, et qui, abandonné à lui-même, s’était jeté dans la société des plus vils scélérats, vint donc à Hambourg. Là, par le plus grand des hasards, il rencontre son oncle, homme probe et vertueux ; celui-ci, loin de le repousser, l’attire, le caresse, emploie enfin l’ascendant de la tendresse et de la vertu pour lui parler du désordre dans lequel il vit, et du précipice où il se laisse entraîner (et il était loin de penser ce qu’il était réellement). Le jeune homme, touché, ébranlé par les témoignages de bonté de son oncle, lui promet un sincère retour et lui fait l’aveu du sujet qui l’a amené à Hambourg ; il lui donne tous les fils de la conjuration, et lui dit qu’il n’y a pas un instant à perdre pour sauver le Roi. L’oncle n’en perdit pas à rendre compte au duc de Brunswick de tout ce qu’il venait d’apprendre. Ce prince prit de telles mesures que l’un des scélérats fut arrêté et la trame déjouée. Quelque précaution que l’on prît, il ne fut pas possible de cacher ces horreurs à ceux qui approchaient continuellement le Roi. Nos alarmes furent extrêmes ; nous prenions toutes les mesures que notre amour nous pouvait suggérer pour garantir et conserver des jours aussi précieux, et qui nous étaient si chers. Aussi, Sa Majesté, qui, tous les jours, allait se promener au Ty, promenade charmante de Blankembourg, avec une sécurité et une tranquillité que nous ne partagions pas, nous dit : « Je vous remercie de tout ce que vous faites pour moi ; je ne me refuse pas à tout ce qu’une prudence raisonnable vous dictera, mais soyez sûr que le premier qui voudra sacrifier sa vie aura la mienne quand il voudra et malgré vous. La Providence me garde, et c’est en elle qu’il faut mettre toute ma confiance. »

Le Roi perdit un sujet fidèle dans le baron de Flaxlanden, qui succomba à une maladie longue, et mourut à Brunswick, dans les premiers jours de juillet ; il était chargé du porte-feuille du ministère de la guerre. Sa Majesté rappela d’Angleterre le comte de la Chapelle, qui, à son arrivée de Londres, vint à Blankembourg, avec le baron de Franval, son secrétaire.

Le Roi m’avait donné ordre, au commencement de juin, de porter une lettre au ministre de Prusse à Paris. Peu de jours avant mon retour auprès de la personne du Roi, il se passa une scène qui affligea profondément Sa Majesté, ainsi que tous ceux qui l’entouraient. M. le comte d’Avaray, dont tous les moyens étaient consacrés aux intérêts de son maître, et qui ne pouvait en être distrait par aucune considération, fut averti d’infidélités graves et notoires dans la conduite de M. N**, dans la partie des affaires étrangères, dont celui-ci était chargé. Les conséquences en étaient si majeures, qu’il ne fut pas possible, ni de dissimuler, ni même de pallier des torts aussi réels. Après avoir recueilli les preuves probantes et matérielles, M. le comte d’Avaray les présenta au Roi, entouré de ses courtisans. L’évidence était telle, que M. N** ne put articuler un seul mot d’excuse. Le Roi lui dit de se retirer de sa présence, et le remplaça en donnant le porte-feuille à M. le comte de Saint-Priest, qu’il rappela de Vienne, où il était chargé des affaires de Sa Majesté.

Le Roi resta jusqu’au mois de février 1798 à Blankembourg, c’est-à-dire jusqu’au moment où, attiré par l’empereur de Russie, Paul Ier, son départ fut décidément fixé au 11 du même mois. Sa Majesté me chargea d’aller à Hambourg, pour y toucher le montant des lettres-de-change qu’elle avait reçues de Pétersbourg, qui lui était nécessaire pour se rendre à Mittau, en Courlande, où elle devait faire sa résidence.

Le Roi partit de Blankembourg pour sa nouvelle destination, et, ne pouvant pas passer par Berlin, Sa Majesté prit la route de Leipsick. Paul Ier envoya au-devant du Roi, pour l’accompagner, le comte Schwalow. Quelles que fussent les instructions secrètes de ce seigneur russe, son maintien fut peu décent, et plus d’une fois il joua le rôle de l’envoyé d’un bienfaiteur vain et fantasque. Peu de temps après son arrivée à Pétersbourg, le comte Schwalow tomba dans la disgrâce de Paul. Était-ce à cause de sa conduite peu respectueuse envers notre malheureux maître ? Pour honorer, au moins en apparence, la position de Louis XVIII à Mittau, l’empereur voulut l’entourer d’un détachement de cent des anciens gardes-du-corps du Roi ; le 2e régiment de cavalerie noble de l’armée de Condé en étant comme le dépôt, on en tira les cent plus anciens avec leurs officiers, qui furent se réunir à Jever, sous le commandement du baron d’Auger, le plus ancien des chefs d’escadron présent au 2e régiment.

En s’y rendant, il passa par Blankembourg. Le Roi l’y reçut commandeur de l’ordre de Saint-Louis, ainsi que M. le comte de La Chapelle ; peu de temps auparavant Sa Majesté avait accordé la même faveur à M. le marquis de Monspey, qui avait commandé le second régiment de cavalerie noble à l’armée de Condé. Ce détachement de vétérans fut conduit à Mittau dans des fourgons attelés de chevaux de poste.

Le Roi, obligé de prendre la route de Leipsick, n’avait pu emmener toutes les personnes attachées à son service. M. Deswergnes, son premier médecin, n’y fut pas compris. Le chagrin que ce fidèle serviteur ressentit d’être séparé de son maître réveilla une maladie dont déjà plusieurs fois il avait éprouvé les atteintes ; des accidens de rétention d’urine le reprirent, et l’inflammation fit de tels progrès, qu’au bout de deux jours la gangrène survint, et l’emporta le quatrième jour. Le roi, qui connaissait le cœur de M. Deswergnes, avait pressenti l’effet que le chagrin pourrait produire sur son état ; Sa Majesté ne fut pas plus tôt arrivée à Leipsick, qu’elle lui écrivit une lettre adorable, pour le consoler, et l’encourager à la résignation. Cette lettre arriva trop tard ; le malheureux Deswergnes n’était plus. Son fils reçut la lettre du Roi, et la conserve comme un titre précieux qui honore la mémoire du père, et rejaillit sur ses enfans.

Le château de Mittau, résidence des ducs de Courlande, fut destiné à servir d’habitation au Roi, à sa famille, et à ses grands officiers. Sa Majesté, ainsi que le duc d’Angoulême, trouvèrent leur appartement meublé ; mais à cela près, le reste était dénué de tout ; non-seulement il n’y avait point de linge, mais rien de ce qui était nécessaire pour la table du Roi. Il n’y avait point de bois de lit, point de couchettes, pas une chaise, rien enfin de ce qui est indispensable dans la plus chétive maison. Il fallut donc tout acheter, et diminuer d’autant plus la cassette de Sa Majesté, qui était déjà furieusement réduite par les dépenses imprévues et exorbitantes du voyage ; car, quelque précaire et pénible que fût sa position, partout on le faisait payer en roi de France. Les gardes-du-corps, à qui il avait été fait de si belles promesses, furent pendant quelque temps à la commisération des habitans. M. de Leendorf, gouverneur de Mittau, n’avait reçu aucun avis à leur sujet, bien moins encore d’ordre ; et en Russie, rien ne peut se faire sans ordre. Dès ce premier moment on leur désigna bien une maison ; mais indépendamment qu’il s’en fallait de beaucoup qu’elle fût d’une grandeur suffisante, il n’y avait que les quatre murs, pas un lit, pas une paillasse, pas même une botte de paille, et absolument rien de ce qui était nécessaire pour le chauffage. L’ordre pour l’habillement (car le leur était en lambeaux) et pour la paie fut plus de six mois à recevoir son exécution ; la paie était si modique, qu’il fallut que le Roi y ajoutât un supplément ; et encore, dans cette circonstance, pour ne pas blesser l’amour-propre de l’empereur, et son extrême susceptibilité, fallut-il user des plus grands ménagemens. Sa Majesté ne put suivre en cela l’impulsion de son âme généreuse. Le désespoir était dans tous les cœurs, en raison même de l’espérance qu’on avait été fondé à concevoir, de trouver en Russie la terre promise, ou au moins un grand adoucissement à nos maux. Ce qui y mettait le comble, était la froideur que l’empereur affectait à l’égard de notre maître. À son arrivée à Mittau, Sa Majesté lui députa M. le comte de Saint-Priest, ancien ministre de Louis XVI, et qui, à l’époque du traité de Teschen, avait si bien mérité de la cour de Russie, et en avait été si bien traité. Le Roi ne pouvait pas, pour une pareille mission, jeter les yeux sur quelqu’un qui dût être plus agréable à l’empereur. Eh bien ! Paul Ier ne voulut pas même le voir. Enfin, la veille de l’an 1799, le Roi ne fut pas peu surpris de voir arriver un aide-de-camp de l’empereur, chargé d’une lettre de son maître, qui était un compliment de bonne année. L’espoir de la bonne harmonie établie enfin entre notre bienfaiteur et notre maître, fut un bonheur pour tous les Français.

Paul Ier envoya au Roi l’ordre de Saint-André, et celui de Malte, dont il venait de se déclarer grand-maître. Il y joignit en même temps plusieurs croix de commandeur à la disposition de Sa Majesté ; et en nommant M. le comte d’Avaray commandeur, il lui envoya directement la croix, avec une lettre autographe, qui est un titre aussi précieux qu’honorable, puisque Paul y dit expressément, qu’il ne lui accorde cette grâce particulière, que pour honorer en lui son fidèle attachement pour son maître. M. le comte d’Avaray était trop attaché au bonheur de la France, pour ne pas tirer parti des bonnes dispositions que manifestait Paul Ier ; il ne perdit pas un instant à proposer au Roi le mariage de Madame Royale avec Mgr le duc d’Angoulême ; et pour déjouer les difficultés qu’y apporterait la cour de Vienne, il supplia le Roi d’en confier à Paul Ier la négociation. Tout ce qui était extraordinaire, tout ce qui pouvait faire époque, était fait pour exciter ce prince, qui ne connaissait aucune difficulté à ce qu’il entreprenait ; aussi fut-ce avec transport qu’il saisit l’idée du mariage de la fille de Louis XVI. Pour négocier cette importante affaire, le Roi envoya M. le comte d’Avaray à Pétersbourg. Paul Ier fit partir aussitôt un envoyé extraordinaire pour en faire la demande à l’empereur d’Autriche, qui, dans les circonstances politiques où il se trouvait, ne pouvait rien refuser à l’empereur Paul ; il consentit sur-le-champ au mariage, mais non sans peine. Le cabinet de Vienne avait d’autres projets qui allaient se trouver déjoués par cette union. Mgr le duc d’Angoulême dit plus d’une fois à cette époque, qu’il ne compterait sur sa cousine que lorsqu’elle serait sur le territoire russe. M. Hüe, qui accompagnait la princesse, m’a dit aussi que, pour croire à cette alliance, il ne lui avait pas suffi de voir Madame Royale sortir de Vienne, mais hors de la domination autrichienne.

La Reine, qui était attendue à Mittau, disposa son voyage de manière à se trouver en route en même temps que sa nièce, qu’elle devança. Sa Majesté arriva à Mittau le 3 juin 1799 ; la princesse, le lendemain 4 juin. On avait envoyé successivement au-devant d’elles MM. le duc de Villequier, le comte de Cossé, le duc de Guiche, le chevalier de Maleden, l’un des trois courriers de Louis XVI au 21 juin, et le fidèle Turgi. Louis XVIII alla lui-même à leur rencontre, à la distance de six lieues. La Reine avait auprès d’elle madame de La Tour-d’Auvergne, sa fille, et madame la duchesse de Narbonne, fille aînée de madame la duchesse de Sérent. Madame Royale était accompagnée de madame la duchesse de Sérent, de sa fille cadette, et de Mlle de Choisy.

Rien au monde ne saurait donner une idée de l’entrevue du Roi avec Madame Royale. Il faisait ce jour-là une très-grande chaleur, et il y avait sur la route beaucoup de poussière. Du plus loin que la voiture de Sa Majesté put être aperçue, Madame descendit de la sienne. Le Roi en ayant été averti, en fit autant, et fut au-devant de sa nièce, à vingt-cinq pas de distance l’un de l’autre. La princesse se jeta à genoux dans la poussière, et, levant les bras au ciel, et fondant en larmes, se mit à crier… Mon père ! mon père ! Sire ! mon oncle ! excusez mon désordre ; elle ne put en dire davantage. Le Roi, ému aussi jusqu’aux larmes, la reçut dans ses bras, l’y retint assez long-temps presque évanouie, et enfin lui présenta monseigneur le duc d’Angoulême, qui, suffoqué de plaisir et de bonheur, ne pouvant proférer un seul mot, s’était emparé de la main de sa cousine, qu’il couvrait de baisers et de pleurs. Sa Majesté présenta à la princesse le comte d’Avaray comme son ami.

Madame Royale monta dans la voiture du Roi, et arriva ainsi à Mittau. À l’instant où elle mettait pied à terre, le Roi lui présenta M. le cardinal de Montmorency grand-aumônier de France, qui lui-même présenta M. l’abbé Edggworth, en qualité d’aumônier du Roi. La princesse dit aussitôt : Ah ! monsieur a bien d’autres titres qui me sont sacrés ! Elle ne voulut pas que cette journée, cependant si heureuse, se passât sans qu’elle vît en particulier ce témoin des derniers momens du royal auteur de ses jours. Elle eut avec l’abbé Edggworth un entretien d’une heure, pendant lequel elle ne cessa de donner un libre cours et à sa douleur et à ses larmes.

Le 10 juin 1799, monseigneur le duc d’Angoulême épousa Madame Thérèse, fille de Louis XVI. La bénédiction nuptiale leur fut donnée par M. le cardinal de Montmorency, grand-aumônier de France, assisté du pasteur de l’église catholique de Mittau. S. Exc. prononça aux deux époux un discours admirable et touchant, que je regrette bien de ne m’être pas procuré.

Peu de jours après le mariage de L. A. R., M. le comte Étienne Damas épousa mademoiselle de Sérent, fille cadette de madame la duchesse de Sérent. L’acte de mariage de monseigneur le duc et de madame la duchesse d’Angoulême, est déposé dans les archives de la chambre des finances de Mittau.

Dans le courant de juin (1799), l’arrivée à Mittau d’un inconnu y fit événement. Si l’on se reporte à cette époque, on se ressouviendra que rien n’était plus difficile que de pénétrer en Russie, surtout du côté de la frontière prussienne, et que l’on n’y était reçu qu’avec un passe-port signé de Paul Ier. L’inconnu, voyageant en poste sous un nom allemand, et sous la qualité de négociant (Koffmann), arriva à Mittau sur les neuf heures du soir. Conduit par la garde des portes chez M. Driesen, gouverneur, celui-ci, qui semblait l’attendre, le fit monter aussitôt dans sa voiture, le mena au château, le mit entre les mains de M. le comte d’Avaray, et se retira. M. le comte d’Avaray écrivit aussitôt au Roi, qui, dans ce moment-là, et suivant son usage, faisait un wisk. Sa Majesté quitta sa partie, et, sans dire un seul mot à personne, descendit chez le comte d’Avaray. Arrivé au bas de l’escalier, le Roi se retournant par hasard, aperçut M. de Villequier qui le suivait un bougeoir à la main. Ayant l’air surpris et presque fâché, Sa Majesté lui dit : Monsieur, je veux être seul. Le Roi entra dans l’appartement du comte d’Avaray, puis dans le cabinet, dont les portes furent aussitôt refermées. Sa Majesté y resta plus de deux heures, et se retira ensuite. Le comte d’Avaray envoya chercher à la bouche quelques rafraîchissemens, et écrivit à M. Driesen. À peine une demi-heure fut-elle écoulée, que celui-ci arriva, reprit l’inconnu dans son carrosse, le conduisit à l’hôtel du Gouvernement, où, sans perdre un moment, l’étranger monta dans sa voiture, attelée de chevaux frais, et reprit la route de Pologne.

Le lendemain toutes ces particularités ayant transpiré, excitèrent la curiosité générale ; elle augmenta encore lorsqu’on apprit que depuis quelque temps M. Driesen, gouverneur de la Courlande, prévenu de l’arrivée de ce personnage mystérieux, avait reçu des ordres pour qu’il fût protégé dans sa route de Pologne à Mittau, et qu’il n’y éprouvât ni désagrément, ni le moindre retard. On ne put qu’en conclure que c’était un personnage de la plus haute importance. Tout aussi curieux de le connaître que qui que ce fût, je m’aperçus aisément qu’on avait résolu de garder le secret le plus inviolable à son sujet ; je me donnai bien de garde d’en parler à M. le comte d’Avaray, mais je questionnai Pottin, son valet-de-chambre ; il me dit que lorsqu’il avait introduit le Roi dans le cabinet de son maître, celui-ci se hâta de refermer la porte, mais pas assez promptement pour l’empêcher de voir un jeune homme de belle taille, de vingt-quatre à vingt-cinq ans, avec de beaux cheveux, et en habit de voyage, se jeter tout en larmes aux pieds du Roi. Je savais que depuis quelque temps, madame la duchesse d’Orléans sollicitait auprès du Roi la grâce de son fils ; je savais que, quelque bien disposée que fût Sa Majesté à la lui accorder, ne négligeant aucun moyen d’être bien avec l’empereur Paul, et d’avoir quelque mérite auprès de lui, ce qui n’était pas facile avec un prince aussi violent et aussi ombrageux, le Roi avait fait suggérer à madame la duchesse d’Orléans de lui faire demander cette grâce par l’entremise de l’empereur, qui en avait effectivement fait la demande au Roi. Je ne doutai plus alors que le personnage en question ne fût M. le duc d’Orléans. Quant au silence que gardait le cabinet de Mittau sur cet événement, j’en trouvai le motif dans la tendresse du Roi pour madame la duchesse d’Angoulême. Cette princesse adorable méritait assurément bien que son oncle cherchât à lui éviter tout ce qui pourrait lui rappeler des souvenirs affreux. Tant que j’ai été auprès du Roi, par discrétion, je n’ai pas cherché à acquérir à ce sujet aucune certitude ; et ce n’est que le 12 mars 1813, que je l’ai pleinement acquise par la lecture d’une lettre du Roi au duc d’Harcourt, son ambassadeur en Angleterre, dont, par hasard, j’ai eu connaissance, et que voici :

Mittau, 27 juin 1799.

« Je m’empresse de vous faire part, M. le duc, de la satisfaction que j’éprouve d’avoir pu exercer ma clémence en faveur de M. le duc d’Orléans mon cousin. Sa respectable mère, cette princesse vertueuse, a été trop grande dans ses malheurs pour recevoir de ma part une nouvelle atteinte qui aurait porté le désespoir et la mort dans son cœur. Elle a été l’intermédiaire entre son Roi et son fils. J’ai accueilli avec sensibilité les larmes de la mère, les aveux et la soumission d’un jeune prince que son peu d’expérience avait livré aux suggestions coupables d’un père monstrueusement criminel. Cette détermination a été prise de l’avis de mon conseil, et j’ai la bien douce satisfaction que tous les membres ont prononcé d’une voix unanime les mots de clémence et de pardon.

» Outre l’obligation où je suis de prévenir mes ministres de ces heureux événemens, je vous dois quelques observations particulières qui peuvent nécessairement en résulter.

» Vous êtes au milieu d’une nation hospitalière, auprès d’un Roi magnanime, d’un gouvernement loyal et généreux qui a accueilli avec humanité tous les malheureux Français que le crime avait bannis de leur patrie. Le nombre en est si grand ! mais parmi ces fugitifs intéressans, il peut s’en trouver qui ne soient pas sans reproches par leurs projets de vengeance. La persécution et le malheur ont aigri leurs esprits ; mais l’espérance en les rassurant a dû les calmer, et celui qui avait abandonné sa patrie pour le rétablissement du pacte social et pour éviter la mort, doit souffrir, se taire et pardonner, en prenant pour modèle son Roi, et pour exemple les princes de son sang qui ont éprouvé les mêmes irritations. Vous ferez connaître mes intentions aux Français de toutes les classes qui habitent le même royaume et la même ville que vous. Je saurai récompenser ceux d’entre eux qui auront mérité et qui mériteront ma bienveillance et ma confiance par leur conduite ultérieure, dégagée de toute espèce de vengeance et de réaction, mais je saurai également distinguer les ambitieux, les turbulens, apprécier leur valeur et les contenir par la loi dans les bornes du devoir et de la nécessité. Je veux pardonner ; tous ceux du dehors et du dedans auront une égale part à mon affection paternelle, et certes il en est dans cette dernière classe dont j’aimerais à faire un des appuis de mon trône. Leur valeur guerrière… ah ! elle m’a fait verser bien des larmes de douleur et d’admiration ! Toutes mes pensées se fixaient alors sur l’égarement de mon peuple, sur l’audace et les crimes de ses corrupteurs et de ses tyrans. Je finissais par comprendre ou plutôt par espérer que les effets et l’empire du crime auraient leur terme, puisque les grands criminels éprouvaient chaque jour la juste punition de leurs forfaits.

» Un objet intéressant anime mes sollicitudes et afflige ma sensibilité : c’est celui des meurtres partiels qui se commettent dans les provinces de l’ouest et du midi. Non-seulement je désapprouve tous ceux qui ne s’enrôlent pas dans l’armée royale pour combattre sous les drapeaux de l’honneur, et qui osent commettre des brigandages en mon nom, mais je ne puis voir dans ces attentats trop souvent multipliés qu’une manœuvre odieuse de quelques scélérats pour fournir aux usurpateurs de mes droits un prétexte toujours renaissant de calomnier mes intentions et mes projets de clémence. Grand Dieu ! que puis-je espérer de mes vues paternelles et bienfaisantes pour tous, si quelques hordes de brigands se permettent de commander le crime et de le faire commettre au nom de leur Roi légitime. Vous savez, monsieur le duc, quels sont mes projets pour les provinces où j’ai reconnu mes plus fidèles sujets. Vous savez que j’ai cherché à y former une armée redoutable qui recevra bientôt de puissans secours. C’est moins pour les conquérir que pour éviter de nouvelles effusions de sang et mettre de toutes parts la faction de la France hors d’état de nuire à la masse de mes sujets, soit dans leurs personnes soit dans leurs propriétés ; ainsi donc je vous ordonne de faire prévenir les chefs qui peuvent être à leurs postes, que chacun dans sa division demeure responsable des crimes d’assassinat qui pourraient être commis dans la suite. Obligé de recréer la grande machine du gouvernement français, auquel ma cruelle destinée m’appelle, dans quelle circonstance je mets la main à cet ouvrage ! Un peuple épuisé, fatigué, abîmé de tous les forfaits des vils usurpateurs qui se sont succédé avec la rapidité du vautour ! il aura besoin de recevoir à l’instant des soulagemens, et c’est sur ce point que toutes mes affections se fixent.

» Je suis le premier et presque le seul auteur de la proclamation qui va être adressée aux Français, au moment de ma rentrée dans mon royaume ; c’est mon cœur qui l’a dictée. Mon conseil étroitement uni à moi, n’a fait qu’éclairer ma marche ; une amnistie générale et sans restriction en fera le premier article, et tous les autres seront extrêmement rapprochés des désirs du peuple, du soulagement de ses maux, de leur terme, de ses droits civils et politiques ; en un mot, leur Roi ne négligera rien pour convaincre les Français que s’il désire d’arracher le trône de ses pères des mains de ses cruels tyrans, il veut plus encore reconquérir leur affection et régner sur leurs cœurs.

» Signé LOUIS. »

D’après le traité conclu entre les empereurs d’Allemagne et de Russie, pour faire la guerre de concert au gouvernement français, le passage par Mittau des troupes formant l’armée, commandée par le maréchal Suvarow, ne discontinua point pendant la fin de l’année 1798 et le commencement de 1799. Le maréchal ferma à peu près la marche. Sitôt son arrivée à Mittau, il fit demander une audience au Roi, et, en grand uniforme, vint lui rendre ses hommages. Sa Majesté, prévenue de l’arrivée du maréchal, sortit de son cabinet de quelques pas pour aller au devant de lui. Le maréchal mit un genou en terre, baisa avec respect l’un des pans de l’habit du Roi, et malgré les efforts de Sa Majesté qui l’embrassait et voulait le relever, il resta long-temps, la tête presque entre les jambes du Roi ; puis, dès qu’il fut relevé, Sa Majesté lui présenta monseigneur le duc d’Angoulême, dont, après une très-profonde inclination, le maréchal prit et baisa aussi les pans de l’habit. Le Roi lui témoigna sa vive douleur de ne pouvoir le suivre, partager ses dangers, et être témoin de ses succès. Le maréchal lui répondit : « Sire, laissez-moi les chasser d’Italie ; ce ne sera pas long, et je n’emploierai pas beaucoup de poudre. Je prie Votre Majesté de me permettre de lui donner rendez-vous l’année prochaine en Allemagne. » Le maréchal ne resta qu’une heure avec le Roi ; nous le reconduisîmes. Arrivé dans la salle des gardes-du-corps, et entouré d’eux, il leur adressa les paroles les plus flatteuses sur leur dévoûment et sur leur fidélité au Roi et à l’honneur. Puis, nous parlant de ses projets et de ses espérances, il nous dit avec une expression qu’il est impossible de rendre : Les fidèles serviteurs du Roi… honneur et protection ; les jacobins, point de quartier. Arrivé au haut de l’escalier, M. l’abbé de Tressan lui présenta un de ses ouvrages ; le maréchal le reçut avec les démonstrations de la plus vive reconnaissance, mit le livre sur son cœur, le baisa, et le remit après à l’un de ses aides-de-camp. Tous les Français qui étaient auprès du Roi ne quittèrent pas le maréchal qu’il ne fût remonté dans sa voiture. Beaucoup même le suivirent à son hôtel ; là, après s’être déshabillé, il passa dans un cabinet, où, tout nu, il se fit arroser à plusieurs reprises d’eau froide, et s’étant vêtu d’une pelisse, il repassa dans le stube commun. Là, sur une table ronde, assez grande et sans serviettes, on lui servit un grand plat de millet, et, entre autres, un de harengs, dont lui et ses quatre aides-de-camp mangèrent debout. Puis on leur servit du punch. Sitôt après ce repas, qui ne dura pas plus d’un quart d’heure, il entra seul dans un kibick en traîneau, avec un petit coffre à côté de lui ; les quatre aides-de-camp, dans deux autres kibicks en traîneau, le suivaient immédiatement, de même que tous ses gens aussi en traîneaux.

Monseigneur le duc d’Angoulême partit vers la fin d’avril pour l’armée de Condé, accompagné de M. le comte Étienne de Damas.

Dans l’automne de 1799, il fut dit à l’ordre du détachement des gardes-du-corps du Roi, que le général Dumouriez étant mandé à Pétersbourg, passerait incessamment par Mittau ; que le Roi désirait le voir, et que Sa Majesté espérait et demandait qu’on ne lui fît éprouver aucun désagrément. Il ne fallut rien moins que cette manifestation des intentions du Roi pour contenir tous ses fidèles serviteurs. Un jour, à une heure après midi (je ne puis me rappeler la date juste), revenant du château, je me croisai dans la grande rue avec deux chaises de poste, escortées par des soldats du corps-de-garde de la ville ; ce qui indiquait que c’était des voyageurs étrangers. Présumant qu’ils allaient à l’hôtel Saint-Pétersbourg, et que ce pouvait être Dumouriez et sa suite, je retournai sur mes pas, et assez vite pour devancer les voitures et pour avertir plusieurs gardes-du-corps ; mes présomptions les déterminèrent à l’attendre. Je vis bientôt descendre de la première voiture un gros homme court, affublé d’une pelisse énorme, qui le doublait de volume coiffé d’un bonnet fourré. Me trouvant le premier sur son passage, il me dit avec un air assez interdit et peut-être embarrassé de nos croix de Saint-Louis et de ma cocarde blanche, « Monsieur, je suis Dumouriez ; je viens ici par l’ordre de l’Empereur et avec l’agrément du Roi : oserais-je vous prier de me dire les moyens de faire savoir à M. le comte de Saint-Priest, que je suis arrivé et que j’ai de l’argent à lui remettre. » Je lui répondis que j’allais en donner avis au château, et j’y envoyai de suite. Le même soir, après avoir eu une conférence avec M. d’Avaray et M. de Saint-Priest, le général Dumouriez fut introduit secrètement par un escalier dérobé dans le cabinet du Roi, et resta deux heures avec Sa Majesté. Le lendemain, sans avoir vu d’autres personnes que M. d’Avaray et M. de Saint-Priest, il partit de grand matin pour Pétersbourg, où il resta long-temps. D’après ce que nous apprîmes depuis à ce sujet, Paul Ier fut assez content de ses plans ; quoiqu’il en soit, il le traita bien et le recommanda au Roi. À son retour à Mittau, ce général fut solennellement présenté à Sa Majesté, et, pendant huit jours qu’il y resta, il eut toujours l’honneur de manger avec elle. Au premier repas, quoique Madame, duchesse d’Angoulême, eût été prévenue, la présence de Dumouriez lui fit une telle impression, que Son Altesse Royale fut sur le point de s’évanouir. Pendant le temps qu’il resta à Mittau, il parut fort peu à son aise ; il n’éprouva, il est vrai, aucun désagrément, mais à la manière dont on se comportait avec lui, il ne put se méprendre sur l’opinion qu’on en avait. Il vint me voir, et pendant le temps assez long que je passai seul avec lui, il eut continuellement à la main une boîte d’or avec un médaillon où était le portrait de Louis XVI ; il me dit que cette boîte, qu’il montrait avec affectation, lui avait été donnée par cet infortuné prince, à l’époque de son ministère ; il ne cessa de m’en parler ; enfin, à l’entendre, jamais il n’avait existé un Français plus fidèle. Il fut s’embarquer à Riga, et partit pour l’Angleterre avec M. le vicomte d’Agoult.

Lorsque Paul Ier eut envoyé au roi les ordres de Saint-André et de Malte, le Roi chargea M. le comte de Cossé de lui porter son ordre de Saint-Lazare ; et quelque temps après, il chargea M. l’abbé Edgworth de lui remettre l’ordre du Saint-Esprit. Le respectable abbé fut parfaitement accueilli de l’Empereur et de l’Impératrice, et pendant trois mois qu’a duré sa mission, Paul Ier l’a toujours traité avec les mêmes bontés. Il lui demanda de choisir celui de ses ordres qu’il voudrait porter ; mais l’abbé refusa, motivant son refus sur son caractère sacerdotal qui ne lui permettait pas de se décorer d’aucun ordre. L’Empereur lui donna une superbe et très-grande tabatière entourée de gros brillans, avec son portrait entouré de même, une des plus belles enfin qu’il put trouver dans son trésor. Il y joignit le brevet d’une pension de 500 ducats. Lorsque l’abbé Edgworth fut prendre congé de Paul Ier, il fut introduit dans son cabinet particulier. Là, seul avec l’Empereur (qui était en uniforme, avec épée, bottes, etc.) il fut fort étonné de voir le Czar mettre la main sur la garde de son épée et lui adresser la parole en ces termes : « Monsieur l’abbé, cette épée était destinée à remettre votre maître sur son trône ; mais mes alliés m’ont trahi, je ne sais plus que me venger. »

Après l’échange des ordres entre le Roi et l’Empereur, notre maître désirant laisser au général Fersen et au baron Driesen, commandans militaires, un témoignage de satisfaction et de reconnaissance pour la manière dont ils s’étaient conduits envers tous les Français, sollicita de l’Empereur son agrément pour leur conférer à l’un et à l’autre son ordre de Saint-Lazare.

Le Roi me fit remettre une note écrite en entier de sa main, pour que j’en fisse usage dans ma correspondance avec la France. L’intention du Roi était de faire connaître le comte d’Avaray tel qu’il était, et non d’après le portrait qu’en faisaient ses ennemis, de plus en plus jaloux de la confiance entière et de la tendre amitié dont Sa Majesté l’honorait. Cette note, rédigée pour être envoyée en France, me parut si précieuse, qu’il me fut permis de n’envoyer que la copie.

L’empereur Paul donna au Roi, pour y passer la belle saison, le château de Wirtehaw à trois lieues de Mittau. J’y fus avec Sa Majesté, qui n’emmena avec elle que MM. d’Avaray, de Villequier, de Guiche, d’Agoult ; Mesdames de Serent, de Damas et de Choisy.

Le 19 janvier 1801, le comte de Caraman, ambassadeur du Roi à Pétersbourg, arriva inopinément à Mittau. Sans cause à lui connue, et sans en être prévenu, il avait reçu ordre de l’Empereur de partir dans vingt-quatre heures.

Le général Fersen, en exécution de l’ordre que venait de lui apporter un courrier extraordinaire, monta au château, plus mort que vif, pour signifier au Roi de quitter Mittau dans vingt-quatre heures. Le Roi serait parti le même jour, sans l’époque fatale du 21 janvier (sur laquelle probablement on ne s’était pas trompé), époque que Mme la duchesse d’Angoulême consacre au jeûne, aux larmes, aux prières et à la retraite la plus absolue. Ce fut l’abbé Edgworth qui fut annoncer cette affreuse nouvelle à Son Altesse Royale.

Par le même courrier, dépêché au général Fersen, M. Driesen, gouverneur de Mittau, avait reçu l’ordre de délivrer les passe-ports nécessaires pour le voyage du Roi, mais seulement pour douze personnes. Mme la duchesse d’Angoulême n’était pas comprise dans cet ordre ; mais le Roi ne voulut pas s’en séparer, ni elle abandonner son oncle.

Le Roi fixa donc son départ pour le lendemain 22 ; mais Paul Ier, en intimant l’ordre, n’avait pas même songé aux moyens de finances nécessaires pour qu’il pût s’effectuer ; celles du Roi étaient épuisées. Six mois du traitement que Sa Majesté recevait de la Russie étaient expirés et dus. Le duc de Villequier fut, de la part du Roi, trouver M. Arseniew, vice-gouverneur, et en cette qualité président de la chambre des finances de Courlande, pour lui faire connaître la situation et les besoins du Roi. M. Arseniew dit à M. de Villequier, qu’il n’y avait aucune difficulté à ce que la régence de Mittau payât au Roi les cent mille roubles des six mois échus, mais que dans le moment les fonds manquaient au trésor. Pour remédier à cet inconvénient, ce fut lui-même qui proposa de donner une obligation des cent mille roubles, payables deux jours après, attendu que sur ce titre on trouverait facilement des banquiers à Riga qui en feraient l’avance. Ce moyen fut accepté. M. Arseniew fit en présence du Roi une obligation des cent mille roubles, et Sa Majesté devant lui-même donna sa procuration à M. le duc de Villequier, pour en négocier les fonds. Celui-ci envoya aussitôt un courrier à M. de Giberville, chargé des affaires du Roi à Riga. Plusieurs banquiers, sur l’obligation de M. Arseniew, non-seulement ne firent aucune difficulté, mais, par vénération pour le Roi, s’empressèrent de fournir la somme de 3,604 ducats demandés à compte de 100,000 roubles.

La position cruelle du Roi n’empêcha pas Sa Majesté de penser à ses fidèles gardes-du-corps qui étaient navrés de douleur. Pour y apporter toute la consolation qui était en son pouvoir, le Roi daigna leur écrire la lettre suivante :

Lettre du Roi à ses Gardes-du-Corps.

« Une des peines les plus sensibles que j’éprouve au moment de mon départ, c’est de me séparer de mes chers et respectables gardes-du-corps. Je n’ai pas besoin de leur recommander de me conserver une fidélité gravée dans leurs cœurs, et si bien prouvée par toute leur conduite ; mais que la juste douleur dont nous sommes pénétrés, ne leur fasse jamais oublier ce qu’ils doivent au Monarque qui me donna un asile, qui forma l’union de mes enfans, et dont les bienfaits assurent mon existence et celles de mes fidèles serviteurs.

Mittau, 22 janvier 1801.
Signé LOUIS.

M. le comte d’Avaray, en adressant cette lettre à M. le vicomte de Monchal, commandant le détachement des cent gardes-du-corps de service auprès de la personne du Roi à Mittau, écrivit aussi aux gardes-du-corps dont il était capitaine ; sa lettre était conçue en ces termes :

« Quand le Roi exprime lui-même ses sentimens à ses fidèles gardes-du-corps, je dois me ranger parmi eux pour jouir en commun des bontés de notre maître. Je n’ai donc qu’un but en ce moment, celui de témoigner à tous ces messieurs le désir de vivre dans leur souvenir, et de leur renouveler l’expression des sentimens dont mon dévoûment au Roi et à Madame leur sera le garant.

Mittau, le 22 janvier 1801.
Signé d’Avaray.

JOURNAL

DU VOYAGE DU ROI LOUIS XVIII,

Le 22 janvier 1801.

ORDRE ET MARCHE DES VOITURES.

LE CHARIOT DE CUISINE.

Partant quelques heures en avant : Mouillard, Barces, l’Hôpital, Larue.


BERLINE DE MADAME LA DUCHESSE D’ANGOULÊME.

Le Roi, madame la duchesse d’Angoulême, M. le comte d’Avaray, madame la duchesse de Sérent ; Thomas, D’Helzéne.


BERLINE DU ROI.

M. Perronet, madame Hue, M. Guignet, Palicane, Haumont, Charrier.


SERVICE DE LA CHAMBRE.

Deux valets de chambre, deux femmes de chambre.


TROISIÈME VOITURE.

M. le duc de Fleury, M. l’abbé Edgworth ; Hérin, Doucet.


QUATRIÈME VOITURE.

D’Hardouineau, M. l’abbé Fleuriel ; Pottin, Lavallée.


CHARIOT D’ÉQUIPAGES.

Coutant (resté à Mémel, réformé) ; Alexandre.


VOITURE MARCHANT À UN JOUR DE DISTANCE DU ROI.

M. Lefaivre, M. Colon, Morel, Vaillant.


AUTRE VOITURE.

Mademoiselle de Choisy, M. l’abbé Marie (mort à Mémel, remplacé à Konigsberg par M. le vicomte d’Agoult) ; M. de Luhergue (resté à Mémel) ; Julie, Vincent, Dupré.


VOYAGE DU ROI.

Jeudi 22 janvier 1801.

Le Roi est parti le jeudi 22 janvier 1801, à trois heures et demie ; Sa Majesté est allée coucher à Doblen (quatre milles), chez le baron de Kogt, qui, sans être prévenu de l’arrivée de Sa Majesté, a voulu la recevoir dans son château.

Le même soir est arrivé un courrier apportant les passe-ports et une lettre du général Fersen, où il exprimait au Roi toute sa douleur sur la circonstance du moment.

M. le comte d’Avaray a répondu au général Fersen.

Le 23, le Roi est parti à huit heures du matin, et a déjeuné à Beckoff, à quatre milles de Doblen. Sa Majesté en est partie à deux heures pour Franembourg (huit milles), à quatre milles de Doblen, et a couché à la Poste : gîte épouvantable.

La conversation de cette journée a roulé en entier sur les détails de la prison du Temple, si intéressans par le contraste qu’ils offrent sans cesse de l’atroce et froide cruauté des bourreaux, avec le courage et la résignation héroïques des victimes. Ces détails recevaient encore un nouveau degré d’intérêt par le calme et la douceur avec lesquels daignait les donner madame la duchesse d’Angoulême. Cette princesse adorable, victime elle-même, et dont le cœur angélique ne connut jamais la vengeance, ne se souvient de tout ce qu’elle a perdu, de tout ce qu’elle a souffert, que pour y donner des larmes, plaindre les auteurs de tant de forfaits, et les leur pardonner.

Dans cette journée, le chariot de cuisine a versé. Larue a eu la clavicule cassée, et est retourné à Mittau.

En disant que le gîte à Franembourg était mauvais, je n’en ai pas assez dit. C’était un vrai cabaret, et quel cabaret ! Il y avait au moins soixante paysans rassemblés dans le stube commun qui faisait à peu près toute la maison. Il faut connaître ce pays et ses usages pour se faire l’idée d’une telle société, de la puanteur insupportable ainsi que des nausées de tabac, de bière et d’eau-de-vie qui en émanent. Un petit hangar où je passai la nuit, était à côté d’une espèce de fournil, où coucha notre adorable Princesse. Elle ne le sut que le lendemain matin ; la trouvant à six heures à sa porte elle daigna me dire : « Si je vous avais su si près de moi, j’aurais été plus tranquille ; j’ai craint toute la nuit qu’on ne vînt enfoncer ma porte. Nous sommes ici dans une caverne de voleurs. » Navré de sa position, je ne pus m’empêcher de le témoigner. « Je ne suis point à plaindre, me répondit-elle, je ne souffre que de voir tant de malheureux autour de moi. »

Le 24, de grand matin, Picard est arrivé porteur d’une note de M. Henrion contenant l’avis que, malgré les engagemens pris, malgré la procuration donnée par le Roi à M. le duc d’Aumont, pour signer le reçu des 100,000 roubles, et qu’il a assuré lui-même à Sa Majesté, être suffisante, le vice-gouverneur (M. Arseniew) se refuse absolument à payer lesdits 100,000 roubles qu’il n’ait reçu d’autres instructions de sa cour.

Ce retard inattendu mit M. de Giberville dans le plus grand embarras, puisque les 3,604 ducats qu’il avait obtenus par avances des banquiers de Riga, sur les 100,000 roubles, devaient être remboursés le 24.

MM. Henrion et de Giberville proposent, d’après le refus obstiné et invincible du vice-gouverneur, de renvoyer les 3,604 ducats.

M. le comte d’Avaray répond à M. Henrion, que le Roi n’a eu d’autre désir que de se conformer à celui de l’empereur Paul en sortant de ses États ; que, dénué absolument de ressources, il lui a fallu subir l’opération de finances dont il a été chargé ; que Sa Majesté ne s’y est cependant déterminée que sur l’assurance positive que lui a donnée le vice-gouverneur, que sa procuration laissée à M. le duc d’Aumont était suffisante, et que le paiement des 100,000 roubles n’éprouverait aucune difficulté.

Ce nouvel incident, aussi inattendu que surprenant, a jeté notre maître dans le plus grand embarras.

Le Roi ne pouvait se dessaisir des 3,604 ducats, puisque, sans cette somme, il n’aurait pu continuer sa route ; mais si contre toute attente les 100,000 roubles n’eussent pas été payés, Sa Majesté offrait sa parole royale, que, regardant cette dette des 3,604 ducats comme sacrée et privilégiée, elle la ferait rembourser le plus tôt possible.

Le Roi est parti à huit heures de Franembourg pour Schrunden, à quatre milles de Franembourg. Avant d’y arriver, Sa Majesté est descendue de voiture par prudence, a passé la rivière, et s’est rendue à pied à l’auberge où elle a déjeuné. Dans cette occasion, le Roi a marché par un froid très-rigoureux pendant une grosse demi-heure, et s’est frayé lui-même un chemin dans la hauteur de sept à huit pouces de neige. Mme la duchesse d’Angoulême a pris le bras de l’abbé Edgworth ; je donnais le mien à Mme la duchesse de Sérent, ou plutôt je la portais, car, très-délicate, mal portante et transie de froid, quoique le Roi lui eût donné sa pelisse, elle craignait de ne pouvoir pas arriver. Sa Majesté marchant avec peine, avait à côté d’elle M. d’Avaray. Nous passâmes la rivière et fûmes à pied jusqu’à l’auberge de Schrunden. Le duc de Fleury ne quitta point les voitures, qui avaient pris un chemin plus long, mais meilleur ; avec les voitures se trouvait le reste des gens et de la suite du Roi.

Après avoir déjeuné, le Roi partit de Schrunden pour aller coucher à Drogen, à quatre milles de Schrunden ; ceux qui se portaient en avant, ayant annoncé le Roi, le maître de l’auberge de Drogen proposa à un capitaine d’infanterie russe, qui occupait l’appartement, de se retirer dans une autre partie de la maison. Cet officier nommé Trusewisch, élevé au corps des Cadets Stabs, et capitaine de grenadiers au régiment d’Essen, s’y refusa ; la femme de l’aubergiste eut beau le supplier, et lui représenter, les larmes aux yeux, le tort qu’il ferait à sa maison, tout fut inutile ; le capitaine persista dans son refus. Le Roi fut obligé de continuer sa route, et arriva très-tard à Ilmagen, à un mille de Drogen (neuf milles).

Le Roi coucha donc le 24 à Ilmagen, et là, l’auberge se trouva si mauvaise et si petite, que Sa Majesté reçut dans sa chambre, pour y coucher, M. le comte d’Avaray et M. l’abbé Edgworth. Mme la duchesse d’Angoulême, réduite également à une chambre de huit pieds de large, sur douze de long, y reçut Mme Hue, Mme la duchesse de Serent et sa femme-de-chambre. N’oublions pas de dire, qu’attendu la rigueur du froid et l’humidité de la chambre, on y avait mis à la hâte un poêle, qu’on poussa, certainement par bonne intention, à un tel degré de chaleur, que la santé de Madame fut plus exposée, pendant toute cette mauvaise nuit, que dans le fournil qu’elle avait occupé la veille, quelque humide et glacial qu’il eût été.

La conversation de toute cette journée fut relative aux circonstances du moment.

Le 25, le Roi partit à huit heures un quart d’Ilmagen, pour se rendre à Thadeyeken, à trois milles d’Ilmagen.

En descendant à Thadeyeken, chez le baron de Sass, Sa Majesté y éprouva un instant de consolation, par la réception que lui fit à déjeuner ce brave Courlandais. Depuis notre première arrivée dans son pays, il ne s’était jamais démenti ; il n’avait cessé de rendre à notre auguste maître, tout ce que son noble caractère et ses malheurs méritaient et mériteront toujours aux yeux d’un loyal gentilhomme.

Le Roi partit de Thadeyeken pour aller coucher à Oberbartau. À l’instant du départ de Sa Majesté de Thadeyeken, le jeune baron de Sass, désolé de ne s’être pas trouvé chez lui à Ilmagen pour y recevoir le Roi à son passage, arriva chez son père, supplia Sa Majesté d’agréer ses excuses, et de lui permettre de l’accompagner jusqu’à la frontière.

Ainsi le Roi trouva dans une terre étrangère des cœurs assez généreux pour compatir aux malheurs d’un prince plus grand encore que son infortune.

Le Roi partit de Thadeyeken pour se rendre à Oberbartau, à quatre milles, et y coucha (sept mille).

Le 26, le Roi est parti à huit heures d’Oberbartau, pour se rendre à Rulzaw, à quatre milles, où Sa Majesté a déjeuné. Elle a fait l’accueil le plus honorable à M. Degrandidier, qui a eu l’honneur de lui être présenté, et qui était venu exprès de Libau, pour se trouver au passage du Roi. Ce gentilhomme s’est retiré confus et pénétré des bontés de Sa Majesté, et en a emporté de son caractère une idée supérieure encore à celle qu’il s’en était formée.

Le Roi est parti à une heure de Rulzaw, et est arrivé à quatre heures et demie à Polangen, après avoir fait quatre milles. Sa Majesté ne s’est arrêtée à la douane que le temps nécessaire pour changer de chevaux.

Toutes les circonstances qui ont accompagné le départ du Roi de Mittau, ont été si extraordinaires, qu’on s’attendait à quelques mesures semblables à l’instant où le Roi se présenterait pour passer la frontière russe. Craignant quelque nouvel outrage dans la visite de ses papiers, Sa Majesté les remit à sa nièce, qui les tint cachés sous ses vêtemens. Le Roi, lui-même, était tout aussi peu rassuré, et semblait craindre quelques mesures hostiles envers Madame : et n’étions-nous pas fondés à les redouter, d’après l’obstination que l’on avait mise, à Mittau, à ne point lui délivrer des passe-ports ? Le Roi jugea qu’on devait l’en prévenir à temps ; il ordonna en conséquence à M. le duc de Fleury de prendre les devans, de sonder le terrain, de même que les dispositions des troupes russes, et il lui dit : « Si les choses se passent bien, vous vous présenterez à la portière de mon côté ; dans le cas contraire, vous vous présenterez du côté de ma nièce. — Oh ! mon Dieu ! s’écria Madame, me voilà encore réservée pour le mauvais côté ! — Vous avez raison, mon enfant, reprit le Roi, c’est pour moi seul que doit être le malheur ; duc de Fleury, si les choses vont mal, vous viendrez de mon côté. » M. le duc de Fleury partit à cheval avec le baron de Sass, qui voulut l’accompagner. Il trouva tout dans les meilleures dispositions ; et ce fut avec un plaisir difficile à rendre, que nous le vîmes se présenter à la portière de Madame. À l’arrivée du Roi, la troupe du corps-de-garde, avec son drapeau, prit les armes, et rendit au Roi les honneurs dus à la majesté royale.

Le jeune baron de Sass, qui avait obtenu la permission d’accompagner le Roi jusqu’à la frontière, prit congé de Sa Majesté, après s’être rendu fort utile pendant tout ce trajet. Le Roi lui en a témoigné toute sa satisfaction.

Sa Majesté avait le projet d’aller coucher ce même jour 26, à Mémel ; mais aux approches de la mer, il survint une tempête affreuse ; des ouragans, des tourbillons de neige aveuglaient les hommes et effrayaient les chevaux ; ce qui détermina le Roi, par commisération pour ses gens, à s’arrêter et à coucher à Nimmusats, première poste prussienne, à un demi-mille de Polangen. Le Roi, ainsi que madame la duchesse d’Angoulême, y furent très-mal, à cause du local très-resserré de l’auberge.

Le 27, le Roi n’est parti qu’à deux heures et demie de Nimmusats (trois milles), pour n’arriver qu’à la nuit tombante à Mémel. Sa Majesté y est effectivement arrivée à cinq heures, et est descendue chez la dame Klein, dont la maison avait été louée d’avance pour recevoir le Roi.

En arrivant sur le territoire de Prusse, le Roi a quitté tous ses ordres et a pris l’incognito le plus sévère, sous le nom du comte de Lille, et Mme la duchesse d’Angoulême, sous celui de la marquise de la Meillerage.

Quoique son arrivée n’eût donné lieu, à ce qu’il paraît, à aucune instruction du gouvernement, M. le comte de Lille a été reçu à Mémel, avec l’intérêt dû à ses malheurs et à son rang. M. de Thumen, commandant militaire de la ville, tout en ne voulant point, disait-il, s’immiscer dans les affaires de la politique, a offert de rendre, et voulait même rendre à M. le comte de Lille tous les honneurs qu’on rend à un Roi.

M. le duc de Fleury, qui en reçut la proposition, les refusa. « Mais au moins, dit M. de Thumen, Madame est Altesse Royale, et je mettrai un factionnaire à la porte de sa chambre. Soit, reprit le duc de Fleury, pourvu qu’il soit sans armes. »

Ce brave officier prussien, chercha et saisit avec la plus grande obligeance toutes les occasions de pouvoir être utile à la famille royale et à ses fidèles serviteurs.

M. le comte de Lille a eu encore la satisfaction de trouver à Mémel le consul de Danemarck, M. Lork, qui ne lui était point inconnu par les éloges mérités que n’ont cessé d’en faire tous les Français qui ont eu quelques rapports avec lui, et qu’il n’a cessé d’obliger. Il n’est aucun soin, aucune peine que M. Lork ne se soit donnés, tant pour l’établissement de M. le comte de Lille et de sa suite, que pour tous les détails qui le concernaient.

Le 28, M. Lork a eu l’honneur d’être présenté, ainsi que M. Condensur, son gendre, à M. le comte de Lille et à Mme la marquise de La Meilleraye, qui, l’un et l’autre, lui ont fait un accueil aussi favorable que distingué. Le 3, M. le consul Lork a eu l’honneur de dîner avec M. le comte de Lille.

Le 4, Mme la marquise de La Meilleraye, qui n’avait jamais vu de vaisseaux, s’est transportée à bord de la Fortune, capitaine Witt. Son Altesse Royale, accompagnée de Mlle de Choisy et de M. le comte d’Avaray, y a été reçue aux acclamations d’un grand concours de monde qui s’y était rendu, et aux cris répétés de hourah. M. Ancland, propriétaire du bâtiment, étant absent, sa femme en a fait les honneurs ; elle avait rassemblé à cet effet les dames les plus distinguées de Mémel. Son Altesse Royale ayant pris séance au milieu d’elles dans la chambre du capitaine, accepta le déjeûner qui lui fut offert, une tasse de café et quelques gâteaux ; elle engagea les dames à lui tenir compagnie ; mais ce ne fut qu’après qu’elle eut achevé sa tasse de café, qu’on en servit à toutes les dames d’honneur réunies dans la même chambre. Son Altesse Royale y passa à peu près une demi-heure ; elle fut véritablement adorable par les marques d’affabilité qu’elle s’empressa de donner à toutes les personnes qui eurent l’honneur d’être admises auprès de sa personne. Elle passa ensuite sur le pont, tenant le bras de M. Lork et se faisant donner des détails relatifs au navire. Mme Ancland et les autres dames accompagnèrent partout la princesse, qui enfin regagna le rivage, et monta en voiture aux cris redoublés de hourah. Aussitôt après le départ de Son Altesse Royale, madame Ancland et les autres dames se rendirent dans la chambre du capitaine, et se partagèrent à l’envi les miettes et les restes de gâteaux qu’avait touchés madame la marquise de la Meilleraye.

Le 8 M. Ancland, propriétaire du navire, étant de retour, fut admis à l’honneur de présenter ses hommages à Son Altesse Royale.

On attendait avec la plus vive impatience des nouvelles de Mittau ; mais la poste qui aurait dû apporter des lettres du 5, n’en apporta que du 1er. Par un hasard qu’on ne peut expliquer que par la maladresse des commis de la poste russe, qui, en ouvrant toutes les lettres, y avait mis de la confusion, il s’en trouva une du 5, pour M. Hue, insérée dans une du 1er, pour M. l’abbé Edgworth. Cette lettre de Mme Hue en supposait de dates antérieures plus détaillées, et ne parlait que des effets du départ précipité et général de tous les Français qui étaient restés à Mittau.

Dans l’incertitude, on rejeta cet avis, qui, attendu tout ce qui l’avait précédé, n’était que trop vraisemblable. M. de La Balisnie, garde-du-corps, venait d’arriver à Mémel avec MM. de Morenbat, La Faire, chevalier de La Faire, et Desrocher. Il confirma la nouvelle et toutes les craintes qu’elle avait fait naître. Lundi 26 janvier, à deux heures après midi, M. de Montchal avait donné l’ordre qui venait de lui être signifié, que dans l’espace de trois fois vingt-quatre heures, tous les gardes-du-corps eussent à sortir de Mittau, et à se rendre aux frontières, sans qu’il fût permis à qui que ce fût de les recevoir pour plus d’un repas, pendant leur trajet.

Le 9 février, à neuf heures du matin, le Roi voulut recevoir dans sa chambre les cinq gardes-du-corps arrivés la veille à Mémel ; Sa Majesté leur dit : « J’éprouve, messieurs, une grande consolation à vous voir ; mais elle est mêlée d’une douleur bien amère. La Providence m’éprouve depuis long-temps et en bien des manières, et celle-ci n’est pas une des moins cruelles (ici le Roi ne put retenir ses larmes) ; j’espère qu’elle viendra à mon secours. Si le courage m’abandonnait, le vôtre, messieurs, me soutiendrait. Vous me voyez (en montrant le côté gauche de sa poitrine dépouillé de tous ses ordres), je ne peux même me réserver un ordre ; je n’ai plus que des conseils à vous donner. Le meilleur est de filer sur Kœnigsberg, pour ne point s’encombrer ici et y porter ombrage ; il faut parer à tous les inconvéniens qui pourraient en résulter. Je viens d’ordonner des mesures pour vous faire arriver à Hambourg, où chacun pourra plus aisément prendre un parti ultérieur. »

On se figurera aisément à quel point ces cinq vétérans furent émus, de voir leur maître adoré verser des larmes sur la rigueur de leur sort. Ils répondirent à beaucoup de questions pleines d’intérêt et de bonté que leur fit Sa Majesté sur leurs camarades, et se retirèrent pénétrés à la fois d’amour, d’admiration et de respect, et navrés de la douleur la plus profonde.

Les jours suivans les gardes-du-corps eurent l’honneur d’être présentés au Roi à mesure qu’ils arrivaient, et d’en recevoir chacun les mêmes expressions de bonté et d’intérêt. J’assistais à toutes ces audiences, et à aucune je ne pouvais retenir mes larmes : à l’une d’elles, les chevaliers de Nacusson et de Montlezun furent émus jusqu’à sangloter. Le Roi, prenant la main de M. de Montlezun, lui dit : « Mon ami, quand on a le cœur pur, c’est au jour de l’adversité qu’un Français doit redoubler de courage. » Puis adressant la parole aux autres : « Si mon courage m’abandonnait, c’est chez vous, messieurs, que j’irais apprendre à me retremper. »

Dans cette crise, les gardes-du-corps ont montré un courage et une noblesse dont ils n’ont pu trouver les modèles que dans la conduite surnaturelle de leur maître. En effet, dans les différentes audiences que le Roi leur a accordées, tous ont dit à Sa Majesté qu’ils avaient éprouvé deux jouissances : celle de partager le sort de leur maître, et celle de lui avoir vu rendre toute la justice qui lui était due ; car toutes les preuves d’intérêt et de commisération qu’ils avaient reçues, c’était à Sa Majesté seule qu’ils en étaient redevables.

Tous les habitans de Mittau, tous les gentilshommes de Courlande, dans leur empressement, se disputaient à qui viendrait le plus au secours des gardes-du-corps. Dans le nombre on doit distinguer M. le chancelier de Wolf, M. de Mirbactz, M. d’Herschau, M. Besner, M. le chambellan de Funck, MM. de Sass, d’Ilmazen, etc. Quelque gêné que le Roi fût dans ses finances, il ne dédaigna pas de s’occuper de celles de ses fidèles gardes. Je reçus du Roi l’ordre de prendre les informations les plus exactes sur leurs moyens d’existence, et de venir, au moins pour le moment, sans me limiter la somme, au secours des plus nécessiteux ; je fis même un travail pour que les vieillards eussent droit à une pension de 600 fr. par an, quoique le nombre fût assez considérable ; le Roi n’hésita point d’approuver mon travail ; et la somme pour cette destination a été non-seulement régulièrement payée à Hambourg, mais encore augmentée pour plusieurs vétérans des gardes-du-corps.

Le sort de ces serviteurs fidèles fut aussi l’objet de la sollicitude de Mme la duchesse d’Angoulême.

Le 11, Son Altesse Royale fit appeler M. le vicomte d’Agoult, et lui dit qu’elle était désolée de ce que sa position ne lui permettait pas de venir au secours des gardes-du-corps, d’une manière efficace ; mais qu’elle voulait cependant y mettre le denier de la veuve ; elle lui remit en conséquence cent ducats pour être distribués aux plus gênés d’entre eux, et lui enjoignit surtout de ne la nommer en rien.

Le 12, M. le vicomte d’Agoult est parti pour Kœnigsberg pour fréter un bâtiment et pour présider à l’embarquement accordé par Sa Majesté à ses gardes-du-corps.

Le fond qu’on avait fait sur le produit de la vente des effets et provisions laissés à Mittau, et les ressources qu’on devait se flatter d’y trouver, devinrent absolument illusoires. Les finances du Roi s’épuisant par la dépense exorbitante de chaque jour, Mme la duchesse d’Angoulême offrit au Roi la vente de ses diamans ; Sa Majesté les accepta. En conséquence Son Altesse Royale chargea et autorisa Mme la duchesse de Sérent, sa dame d’honneur, à prendre les mesures les plus promptes pour cet objet. Les termes employés dans cette autorisation par Son Altesse Royale sont dignes de remarque : « Pour, dans notre commune détresse, servir à mon oncle, à ses fidèles serviteurs et à moi-même. »

Les diamans furent déposés chez M. Laurenz Lork, consul de Danemarck, qui avança sur le prix de leur vente la somme de 2,000 ducats.

Le 22 février, M. le comte d’Avaray me dit, vers deux heures après midi, que le gouvernement anglais accordait un licenciement à l’armée de Condé, et qu’il fallait y faire participer le détachement des gardes-du-corps. « Faites-en l’état et rédigez un mémoire, ajouta-t-il, pour les ministres, je le ferai partir pour Londres ; il n’y a pas un instant à perdre. Pour les états, monsieur le comte, je les ferai bien, répondis-je, mais pour le mémoire, je ne sais pas parler aux ministres. Il faut pourtant que vous le fassiez, me répliqua-t-il ; le Roi part demain, je suis accablé d’affaires, il m’est impossible de m’en occuper ; prenez avec vous Rivière qui fera les états, et vous travaillerez au mémoire. » J’étais désolé, parce que véritablement je ne savais comment m’y prendre. Dans l’instant arriva M. l’abbé Marie. « Vous voilà à propos, l’abbé, lui dit M. d’Avaray ; ayez pitié d’H***, il n’aime pas à parler aux Dieux, il va vous mettre au fait. » Je lui dis effectivement ce dont il était question, il me répondit aussitôt : « Allons chez moi, je me charge du mémoire, chargez-vous du reste. »

La maison où logeait le Roi était très-petite, et à tel point, que, pendant le temps que le Roi a résidé à Mémel, M. le duc de Fleury, M. l’abbé Edgworth, l’abbé Fleuriel et moi, nous avons couché dans la même chambre, sur des lits de camp. On avait été obligé de reléguer dans une maison assez éloignée du Roi, Mlle de Choisy, qui occupait le rez-de-chaussée, et M. l’abbé Marie qui était au premier étage.

J’emmenai donc Rivière chez M. l’abbé Marie. Nous prîmes une table qui n’était pas grande, sur laquelle il y avait un couteau à lame longue, assez étroite, et à manche d’ivoire, qui nous servit à couper notre papier. « Allons, mettons-nous à l’ouvrage, nous dit M. l’abbé. Mais nous allons vous gêner, repris-je, nous vous donnerons des distractions. Point du tout, » répliqua-t-il. Il fit aussitôt, et sans la moindre rature ni correction, un mémoire pour les ministres anglais, qui fut regardé comme un chef-d’œuvre. M. d’Avaray le fit partir aussitôt pour Londres, et il y eut le plus grand succès.

Toute la colonie de Mittau étant défilée, le Roi devait quitter Mémel le 23 février, pour se rendre à Kœnigsberg, sans s’arrêter, et de là se diriger sur Varsovie. Une nuit à passer par un temps aussi rigoureux ne pouvait-elle pas incommoder nos augustes voyageurs, d’autant plus que le Roi éprouvait déjà un sentiment de douleur goutteuse, et Madame un gros rhume, qui, miraculeusement, n’eurent l’un et l’autre aucune suite ? Le Roi ne savait pas un mot de sa destination ultérieure ; il se croyait destiné à habiter, au moins pendant long-temps, les grands chemins et les cabarets…, sans argent et sans savoir où en prendre. Quelle position ! M. le comte d’Avaray me disait : « Voilà la quatrième fois que nous sommes à ne pas avoir de quoi vivre pendant deux mois ; la Providence est venue à notre secours, et j’y ai la même confiance ; elle n’abandonnera pas notre maître et sa chère nièce ; c’est un ange qu’elle lui a réservé pour sa consolation. » La politique des cabinets cherchait probablement à la séparer de son oncle ; il paraît certain que la tentative en a été faite, puisque, dans une lettre que Son Altesse Royale écrivait de Mémel à la reine de Prusse, il y avait cette phrase : « Plus d’une voix me crie du haut du ciel qu’il (le Roi) est tout pour moi ; qu’il me tient lieu de tout ce que j’ai perdu, et que je ne dois jamais l’abandonner. J’y serai fidèle, et la mort seule m’en séparera. »

Comme il n’y avait pas assez de chevaux de poste dans le passage du Strand, je ne devais partir que le lendemain. Dans la soirée du 23, je demandai à Mlle de Choisy ses commissions ; elle me dit que le lendemain, à l’instant de mon départ, elle me donnerait une lettre pour Madame. Effectivement, le 24 à sept heures du matin, pendant que l’on mettait les chevaux à ma voiture, je fus la chercher : à l’instant de quitter Mlle de Choisy, elle me dit : « Allez donc dire adieu à l’abbé Marie, vous lui ferez plaisir. » J’y montai ; je le trouvai dans son lit, assis sur son séant, le teint très-coloré, dans une sueur si abondante qu’il me parut avoir sa chemise trempée ainsi que son bonnet de nuit. Il me dit : « Voyez dans quel état je suis ! j’ai eu toute la nuit une fièvre de cheval. Je suis désolé ; nous partons demain, il y a des ordres à donner ; il faut faire charger les voitures, y avoir soin. Que va devenir Mlle de Choisy ? cette pauvre Mlle de Choisy, que va-t-elle devenir ? » Comme il était fort agité, je cherchai à le calmer, je lui dis : « Tranquillisez-vous, restez au lit toute la journée ; faites diète, buvez force limonade et prenez des remèdes ; vous êtes si sobre, que ceci ne peut avoir de suites, c’est un accès éphémère. » Comme il insistait sur les soins du départ, je lui dis : « Chargez-en Lukerque ; vous pouvez vous reposer entièrement sur lui. » Je le quittai et partis.

Voici maintenant ce que j’ai appris depuis.

Le 24 février, en se couchant, M. l’abbé Marie dit à François, son domestique, lequel avait été à M. le marquis de Jaucourt jusqu’à sa mort : « Vous viendrez demain m’éveiller à cinq heures. » Le départ était pour sept. François y fut, son maître lui dit : « Vous reviendrez quand les chevaux de poste arriveront. » François obéit, mais en rentrant dans la chambre de son maître, par la sienne qui y était contiguë, et qui donnait sur un petit escalier dérobé, quelle fut sa surprise de le voir avec la pâleur de la mort, les mains jointes, hors du lit et articulant à peine : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! » François effrayé s’en va aussitôt, par le même petit escalier, avertir Mlle de Choisy ; elle monte par l’escalier ordinaire ; la porte de la chambre était fermée au verrou. Toutes les personnes de la maison s’assemblent ; on enfonce la porte, on trouve l’abbé Marie dans le même état. Le chirurgien arrive, il découvre le mourant, aperçoit un couteau enfoncé dans sa poitrine, le retire ; l’abbé Marie n’est plus.

Cet événement, qui n’a pu être caché, fit dans Mémel la plus grande sensation. Dans un pays protestant, un prêtre catholique, de la société intime du Roi de France, se donner ainsi la mort ! Peu s’en est fallu qu’il n’en résultât les conséquences les plus fâcheuses, et ce ne fut qu’avec la plus grande peine que M. Hue put obtenir du magistrat de Mémel de faire enterrer le mort.

On a attribué ce malheur affreux à un accès de fièvre chaude ; mais quelle en était la cause ? la position alors épouvantable du Roi et de Madame ? mais cette même cause existait dès le 22, où M. l’abbé Marie montra tant de sang-froid et de présence d’esprit. Je n’ai jamais pu me rendre raison de cet événement épouvantable. J’ai beaucoup connu M. l’abbé Marie comme prêtre ; il m’a toujours paru dans la ligne de ses devoirs ; dans la société il n’y avait pas d’homme plus aimable ; il était d’une instruction étonnante, d’un conseil admirable, d’un caractère doux, et éloigné de toute exagération.

Le 23, le Roi partit de Mémel à onze heures précises pour Kœnigsberg (dix-neuf milles), où il est arrivé le 24.

Le Roi et son auguste nièce ne quittèrent Kœnigsberg que le 27, de grand matin, et prirent la route de Varsovie.

Le Roi déjeûna à Creuzbourg, petite ville à trois milles de Kœnigsberg. De là, il fut coucher à Heilsberg, à huit milles de Creuzbourg. Le local de l’auberge était si resserré, et il y avait si peu de ressources pour louer des chambres aux environs, qu’on fut obligé d’avoir recours à un colonel du régiment d’infanterie, M. de Sturthereim, qui offrit à madame la duchesse d’Angoulême un asile dans son logement. La princesse l’accepta pour elle et la duchesse de Sérent.

Le 28, le Roi partit à sept heures du matin ; il fut déjeûner à Gustads, à trois milles d’Heisberg, et fut coucher à Hohenstein, à sept milles de Gustads.

Le 1er mars, le Roi partit à huit heures, après avoir entendu la messe, et déjeûna à Neidemberg, à quatre milles de Hohenstein : Sa Majesté fut coucher à Mlawa, à quatre milles de Neidemberg.

Le 2, le Roi partit et fut déjeûner à Liechanow, à quatre milles de Mlawa, et s’achemina pour aller coucher à Pultusk, à cinq milles de Liechanow. À une bonne lieue de Pultusk, et à peu près sur les cinq heures, le postillon de la voiture de Sa Majesté se croisant avec la voiture d’une dame polonaise, et ayant trop pris sur la droite, mit les roues dans le dérivé du fossé, caché par la neige, et versa la voiture dans le fossé. La commotion fut assez forte pour que Mme la duchesse d’Angoulême, qui avait la place de gauche du fond de la voiture, fût portée de coin en coin à la place du devant ; et par ce mouvement elle tomba sur le Roi. La glace de la portière du côté droit fut brisée ; et si la glace du fossé n’eût tenu bon, il était possible que, l’eau entrant dans la voiture avant qu’on eût le temps d’en sortir le Roi, il en résultât le plus grand malheur. Heureusement ni le Roi ni sa nièce ne furent blessés ; pas même M. le comte d’Avaray ni Mme de Sérent. Ce qui fit plus souffrir le Roi, ce fut d’être obligé d’attendre sur le grand chemin, debout sur un morceau de glace, la voiture du duc de Fleury ; elle fut plus de deux heures à le rejoindre. Le Roi y monta de suite, et vint à Pultusk, avec l’abbé Edgworth ; le comte d’Avaray était monté sur le siége avec le duc de Fleury. Quant à la dame polonaise, qui était partie de Pultusk pour une de ses terres, elle fut désolée d’être la cause bien innocente d’un pareil accident, et, sans avoir aucune connaissance des augustes personnages qui en avaient été victimes, elle ne voulut point les abandonner. Revenant coucher à Pultusk, elle y mena Mme la duchesse d’Angoulême et madame de Sérent. Ce fut seulement dans ce trajet, et avec une surprise difficile à peindre, qu’elle sut que c’était le Roi de France et son auguste nièce qui lui avaient inspiré un aussi vif intérêt.

Cet accident devait naturellement faire appréhender qu’il n’eût des suites ; et il fut décidé que le Roi ne se mettrait point en route le lendemain.

Avant le départ de Pultusk, l’abbé Edgworth reçut une lettre de Kœnigsberg, du 1er mars, de Mlle de Choisy, qui le chargeait d’annoncer au Roi et à Madame la mort de l’abbé Marie.

Le Roi, très-affecté, prit toute sorte de précautions pour apprendre cette affreuse nouvelle à son auguste nièce. Le 4 mars, à sept heures et demie du matin, les illustres voyageurs partirent de Pultusk, et passèrent la Narew dans le bac, à un quart de mille de Nierzbion ; ils furent déjeûner à Niéporent, à quatre milles et demi de Pultusk, et arrivèrent à six heures au faubourg de Prag, où Sa Majesté fut obligée de coucher.

Arrivé à Prag avant le Roi, il m’avait été impossible de me rendre à Varsovie à cause de la débâcle de la Vistule, qu’on attendait d’un moment à l’autre ; j’étais donc resté à Prag, et j’y vis arriver le Roi. C’est dans ce moment que, donnant la main à Madame pour monter dans son appartement, Son Altesse Royale me dit : « Ah mon Dieu ! ce pauvre abbé est mort ! » La princesse, sensiblement affectée de cet événement, en ignorait encore les circonstances. La débâcle ayant eu lieu le même jour à midi, rendit le passage de la Vistule impossible.

Le 6 mars, quoique la rivière fût couverte de glaçons, le Roi voulut risquer le passage, et arriva fort heureusement à Varsovie.

Le général Keller, gouverneur, attendait le Roi dans la maison Wassiliewisch, faubourg de Cracovie, que l’abbé de La Marre lui avait louée. Cette maison, quoique grande et belle, ne se trouva cependant pas assez spacieuse ; on fut obligé de louer dans une maison voisine des appartemens pour MM. le vicomte d’Agoult, l’abbé Edgworth, M. Lefaivre, Colon, l’abbé Fleuriel et moi.


FIN DU JOURNAL.

Peu de jours après notre arrivée à Varsovie, le bruit de la fin tragique de Paul Ier se répandit tout-à-coup ; quoiqu’il fût accompagné de détails circonstanciés, on en doutait encore ; je fus chez le roi, où Madame me dit : « Eh bien ! votre Paul, le voilà. — Oui, Madame ; mais j’en demande pardon à Votre Altesse Royale ; mon Paul, je le regrette beaucoup. » Ces paroles de la princesse venaient de la confiance que j’avais toujours montrée que l’empereur de Russie était le seul monarque qui pût terminer nos malheurs et qui en eût la volonté. Dans les momens les plus fâcheux de son humeur contre le Roi et ses fidèles serviteurs, et même quand il ordonna notre expulsion de ses États, je n’en désespérais pas encore. Paul Ier était fantasque, irascible et violent ; mais il était aussi plein d’honneur, de franchise et de probité ; il était ennemi juré de la révolution française, de ses auteurs et de ses partisans. Comme il était intraitable à ce sujet, Bonaparte fut trop adroit pour l’attaquer de front ; tout fut mis en usage pour l’abuser. Paul Ier était vaniteux ; on le flagorna, on employa, non-seulement auprès de ses intimes, mais même auprès de lui-même, tous les moyens de séduction, tous ceux qui pouvaient avoir prise sur lui. C’est ainsi qu’avec des mesures détournées on obtenait tout de lui ; on lui faisait approuver ou accorder des choses absolument contraires à ses intentions et à ses principes.

Dans les commencemens de notre établissement à Mittau, quand, d’après l’horreur de Paul Ier pour les patriotes français, les barrières de son empire étaient tellement fermées, que qui que ce fût ne pouvait les franchir sans un passe-port signé de l’empereur, n’ai-je pas vu passer une femme affreuse, une actrice nommée C***, qui avait été déesse de la Raison à Lyon ; ne l’ai-je pas vue avec son mari, l’un des plus fougueux jacobins, ne les ai-je pas vus traverser Mittau, et aller à Pétersbourg, où ils étaient mandé ? Le cri d’indignation de tous les Français, dont plusieurs les reconnurent, quoiqu’ils cherchassent à se déguiser, fut général. Il fut porté à M. de Leendorf, gouverneur de Mittau, qui, lui-même indigné, en rendit compte à l’empereur. Cette femme n’en fut pas moins bien reçue dans sa capitale ; elle y fit les beaux jours, devint la maîtresse de Kouteizow, qui, de barbier de son maître, en était devenu le favori. Après la chute de Paul Ier, on a vu cette C*** passer par Mittau, chargée de millions, et revenir en France avec ce même Kouteizow.

Le 12 mai, le Roi quitta Varsovie pour aller à Lajinka, maison d’été, dite de bains, du roi de Pologne, à un quart de lieue de Varsovie. Sa Majesté y habita le pavillon, autrefois la résidence de la sœur du roi de Pologne ; Mgr le duc d’Angoulême et Mme la duchesse occupaient le premier étage de ce même pavillon. Les dames de la princesse y étaient aussi logées. Dans un autre pavillon voisin, et qui paraissait avoir été celui du concierge ou intendant du château, on avait arrangé deux appartemens, dont l’un pour M. le comte d’Avaray, et l’autre pour M. le duc de Fleury. MM. d’Agoult, Edgworth, Fleuriel, Lefaivre, Colon et moi, nous étions logés dans un bâtiment fort spacieux servant probablement de commun lorsque la cour du roi de Pologne était à Lajinka. Ce bâtiment, près des écuries, remises, etc., était assez éloigné du château royal.

Vers la fin de juin, sans aucun symptôme avant-coureur, étant à moitié du dîner, M. le comte d’Avaray fut pris d’un vomissement de sang, par flots ; l’alarme du Roi et de tout le monde fut à son comble ; on le transporta aussitôt à son appartement. Le même accident se renouvela vers les onze heures du soir, avec la même force, et quatre fois encore les deux jours suivans, malgré trois saignées ordonnées par M. Lefaivre. Le comte fut arraché ainsi, comme par miracle, des bras de la mort. Sa convalescence, si toutefois on peut lui donner ce nom, fut fort longue ; comme il lui était très-préjudiciable de parler et de prendre la plus légère application, le Roi, pour charmer l’ennui du malade, avait tous les jours la bonté de venir, après son dîner, passer la soirée au pied de son lit. J’eus l’honneur de m’y trouver souvent seul avec Sa Majesté ; elle lisait une vingtaine de pages de quelque roman nouveau, puis me repassait le livre pour en lire autant ; et puis le reprenait. Vers les sept heures arrivaient M. et Mme la duchesse d’Angoulême, le duc de Guiche, le duc de Fleury, MMmes de Sérent et de Choisy, quelquefois le prince Joseph Poniatowski, avec sa sœur, Mme la comtesse Egttskewitch, et Mme de Vauban. M. Lefaivre ne put enfin dissimuler au Roi que le danger du comte d’Avaray n’était que suspendu ; que, vu la faiblesse de sa complexion, il avait peu d’espoir d’une guérison parfaite, et que même, pour éviter les rechutes, il ne fallait pas hésiter à enlever le malade à son travail habituel du cabinet, qui lui était absolument contraire, de même qu’à l’intensité du froid du pays qui ne le lui était pas moins. Le Roi en fit aussitôt part à son ami, et à titre de service lui demanda de consentir à s’éloigner de sa personne pendant l’hiver qui approchait, et d’aller le passer en Italie. Le comte d’Avaray n’ayant jamais reçu les avis et les désirs de son maître que comme des ordres sacrés, eut néanmoins beaucoup de peine à se décider à un tel sacrifice. Son parti une fois pris, et après en avoir conféré avec Sa Majesté, il me proposa de ne point l’abandonner. Me mettre à même d’être utile à mon bienfaiteur, c’était assurément me prendre par mon endroit sensible. Mais la tâche était cruelle ; le pauvre malade était si faible, son état si fâcheux, et accompagné sans cesse de symptômes si effrayans, que je ne pouvais pas raisonnablement me flatter de le ramener au Roi. Sa Majesté daigna le confier à mes soins, à mon amitié, et me dit à ce sujet les choses les plus touchantes, et avec des expressions que Louis XVIII savait seul et si bien employer.

Notre départ fut fixé au vendredi 25 septembre. La veille au soir, étant occupé avec M. d’Avaray à mettre ses papiers en ordre, le Roi arriva et commença par nous dire qu’il ne venait pas pour nous déranger, mais pour nous aider, et que nous n’eussions qu’à continuer. Dans un moment où M. d’Avaray avait le dos tourné, Sa Majesté me glissa furtivement dans la main une note écrite en entier de sa main, que je conserve précieusement, et que je léguerai à mes héritiers comme celui de tous mes titres qui m’est le plus précieux et auquel j’attache le plus d’intérêt. Cette note est une instruction que Sa Majesté me donna pour me conduire dans ce terrible voyage, sur le danger duquel elle ne se faisait pas plus illusion que moi. Je la copie sur l’original.

« Après les tendres soins que j’ai, avec tant de sensibilité, vu M. d’H*** donner à mon ami, je n’ai rien à lui recommander de ce côté ; mais il est quelques détails dans lesquels je crois nécessaire d’entrer. Le passage subit d’une grande occupation à une parfaite inaction est difficile, et même pénible pour une âme comme celle de mon ami. M. d’H*** tâchera, lorsqu’il sera avec lui, de l’entretenir d’objets assez intéressans pour captiver son attention, mais qui ne soient ni tristes ni appliquans.

» M. d’H*** s’efforcera le plus qu’il pourra de l’empêcher d’écrire, je ne dis pas à moi, à ses parens, à ses amis, mais à cette foule de gens qui, ne considérant jamais la position où se trouvent les personnes, ne manqueront pas de le relancer dans son voyage. S’il faut absolument leur répondre, je prie M. d’H*** de s’en charger, et de faire sentir à mon ami que, s’il ne tranche net sur cela, il en résultera les maux que nous voulons éviter.

» En chemin, M. d’H*** aura soin de mander à M. de Thauvenay l’état du malade, aussi souvent que cela sera possible, en combinant le retour de la poste ici avec le voyage. Toutes les fois que l’on sera posé, ce sera tous les jours de courrier. Comme il faudrait que ces bulletins pussent être montrés à M. Lefaivre, si M. d’H*** a quelque chose de particulier à mander, il faudra qu’il l’écrive sur une feuille séparée. Arrivé à Cracovie, M. d’H*** s’informera s’il y a quelque lettre à la poste pour M. d’Avaray ; il est possible que j’y en fasse trouver, si je juge qu’elles puissent y arriver à temps.

» À Vienne, M. d’H*** priera le marquis de Bonnay de le mettre en rapport avec M. Franck, afin de pouvoir adresser dans la suite du voyage des bulletins à ce médecin.

» Je n’ai pas besoin de recommander à M. d’H*** de mettre la vérité tout entière dans ses bulletins, qu’elle soit affligeante ou consolante. »


N. B. Le comte d’Avaray alla passer quelque temps en Italie ; et sa santé, sans se rétablir entièrement, lui permit de rejoindre son maître, qui, sur l’invitation de l’empereur Alexandre, était retourné à Mittau. Il suivit ensuite le Roi en Angleterre ; et c’est de cette île qu’après avoir reçu du Roi le titre de duc, il partit, au mois d’août 1810, pour aller chercher à Madère, sous un ciel plus doux, un adoucissement à ses souffrances. Cette nouvelle séparation, qui devait être éternelle, fut douloureuse ; le duc avait le pressentiment de sa mort prochaine. D’abord, un climat heureux et une température toujours égale lui procurèrent quelque soulagement ; mais, après avoir langui neuf mois dans les alternatives que présente presque toujours la maladie qui le conduisit au tombeau, il termina sa carrière le 11 juin 1811, à l’âge de cinquante-deux ans. Le Roi reçut à Hartwel la nouvelle de sa mort ; et, pénétré de la plus vive douleur, il donna des larmes à la mémoire d’un sujet qui lui avait été si cher, et dont il conserva toujours le souvenir.

L’éloge du duc d’Avaray est tout entier dans ces mots : Il aima son Prince, et il en fut aimé ; il servit Louis XVIII comme Louis XVIII méritait d’être servi, et comme il faudrait toujours servir son Roi.