Mémorial de Sainte-Hélène (1842)/Tome 1/Chapitre 03

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Ernest Bourdin (Tome Ip. 170-225).


Chapitre 3.


Conversation de minuit, au clair de lune, etc. – Les deux impératrices – Mariage de Marie-Louise – Sa maison – Duchesse de Montebello – Madame de Montesquiou – Institut de Meudon – Sentiments de la maison d’Autriche pour Napoléon – Anecdotes recueillies en Allemagne depuis mon retour en Europe


Samedi 11 au lundi 13.

L’Empereur s'attachait chaque jour davantage à l'allée inférieure de nos voisins ; il s'y rendait avant et après son dîner ; là, nous marchions alors des heures entières ; ce qui se prolongeait parfois fort avant dans la nuit quand la lune nous éclairait. C’est là qu’à sa lueur et à la douce température du moment, nous oubliions la chaleur brûlante du jour. Jamais l’Empereur n’était plus causant ni ne se trouvait de distraction plus complète. C’est dans la longueur et l’abandon de ces conversations qu’il se plaisait à raconter son enfance, les premières années de sa jeunesse, les sentiments et les illusions qui d’ordinaire les embellissent ; enfin les détails de sa vie privée depuis qu’il avait joué un rôle sur la grande scène du monde. J’ai reporté ailleurs ce que j’ai cru pouvoir en répéter. Il semblait parfois embarrassé d’avoir parlé trop longuement, et d’avoir exprimé des choses trop minutieuses, et me disait alors : « Mais à votre tour à présent, un peu de vos histoires aussi ; vous n’êtes pas conteur. » Je n’avais garde, j’eusse trop craint de perdre quelque chose de ce qui m’attachait si vivement.

C’est dans une de ces promenades nocturnes que l’Empereur disait qu’il avait été fort occupé dans sa vie de deux femmes très différentes : l’une était l’art et les grâces ; l’autre l’innocence et la simple nature : et chacune, observait-il, avait bien son prix.

Dans aucun moment de la vie la première n’avait de positions ou d’altitudes qui ne fussent agréables ou séduisantes ; il eût été impossible de lui surprendre ou d’en éprouver jamais aucun inconvénient ; tout ce que l’art peut imaginer en faveur des attraits était employé par elle, mais avec un tel mystère qu’on n’en apercevait jamais rien. L’autre, au contraire, ne soupçonnait même pas qu’il pût y avoir rien à gagner dans d’innocents artifices. L’une était toujours à côté de la vérité, son premier mouvement était la négative ; la seconde ignorait la dissimulation, tout détour lui était étranger. La première ne demandait jamais rien à son mari, mais elle devait partout ; la seconde n’hésitait pas à demander quand elle n’avait plus, ce qui était fort rare : elle n’aurait pas cru pouvoir jamais rien prendre sans payer aussitôt. Du reste, toutes les deux étaient bonnes, douces, fort attachées à leur mari. Mais on les a déjà devinées sans doute, et quiconque les a vues reconnaît les deux impératrices.

L’Empereur disait qu’il les avait constamment trouvées de l’humeur la plus égale, et d’une complaisance absolue.

Le mariage de Marie-Louise s’accomplit à Compiègne, immédiatement après son arrivée. L’Empereur, déroutant toute l’étiquette convenue, alla au-devant d’elle, et monta déguisé dans sa voiture. Elle fut agréablement surprise quand elle vint à le connaître ; on lui avait toujours dit que Berthier, qui était venu l’épouser par procuration à Vienne, était, pour la figure et l’âge, l’exacte ressemblance de l’Empereur : elle laissa échapper qu’elle y trouvait une heureuse différence.

L’Empereur voulut lui épargner tous les détails de l’étiquette domestique en usage dans pareille circonstance ; on l’en avait, du reste, soigneusement instruite à Vienne. L’Empereur, pour ce qui le regardait personnellement, lui demanda quelles instructions elle avait reçues de ses grands-parents. D’être à lui tout à fait, et de lui obéir en toutes choses, fut sa réponse ; et ce fut aussi pour l’Empereur la solution de tout cas de conscience, et non les décisions de certains cardinaux ou évêques, comme on l’a dit dans le temps ; d’ailleurs, dans la même circonstance, Henri IV en avait agi de la sorte.

Le mariage avec Marie-Louise, disait l’Empereur, se proposa et se conclut dans le même jour, et sous les mêmes formes et conditions que celui de Marie-Antoinette, dont le contrat fut adopté pour modèle. Depuis la séparation avec Joséphine, on traitait avec l’empereur de Russie pour une de ses sœurs ; les difficultés ne reposaient guère que sur des arrangements religieux. Le prince Eugène, causant avec M. de Schwartzemberg, apprit de lui que l’empereur d’Autriche ne serait pas éloigné de donner sa fille ; il en fit part à l’Empereur. Un conseil fut convoqué pour décider quelle alliance, de la Russie ou de l’Autriche, serait la plus avantageuse : Eugène et Talleyrand furent pour l’Autriche, Cambacérès parla contre ; la majorité fut en faveur d’une archiduchesse. Eugène fut chargé d’en faire l’ouverture officieuse, et le ministre des relations extérieures reçut des pouvoirs de signer dans le jour même, si l’occasion s’en présentait ; ce qui en effet arriva ainsi.

La Russie en prit beaucoup d’humeur, et se regarda comme jouée ; elle ne l’était pas : il n’y avait rien d’obligatoire encore vis-à-vis d’elle ; les deux partis demeuraient tout à fait libres. Les intérêts de la politique firent passer surtout le reste.

L’Empereur donna pour dame d’honneur à l’impératrice Marie-Louise la duchesse de Montebello ; le comte de Beauharnais pour chevalier d’honneur, et le prince Aldobrandini pour écuyer. Lors des malheurs de 1814, ils ne répondirent pas, disait l’Empereur, au dévouement que l’impératrice avait droit d’en attendre : Son écuyer la déserta sans prendre congé ; son chevalier d’honneur ne voulut pas la suivre ; et la dame d’honneur, malgré l’extrême affection que lui portait l’impératrice, crut, disait Napoléon, tous ses devoirs accomplis lorsqu’elle l’eut déposée à Vienne.

La duchesse de Montebello fut dans le temps un de ces choix heureux qui emportèrent l’approbation universelle. Elle était jeune, belle, d’une conduite parfaite, et veuve d’un général dit le Roland de l’armée, qui venait d’expirer tout récemment sur le champ de bataille. Ce choix fut très agréable à l’armée, et rassura le parti national, qui s’effrayait de ce mariage, du nombre et de la qualité des chambellans dont on l’entourait, comme d’un pas vers ce que plusieurs appelaient la contre-révolution, et cherchaient à faire considérer comme telle. Pour l’Empereur, il avait été principalement déterminé par l’ignorance où il était du caractère de Marie-Louise, et la crainte qu’elle n’apportât des préjugés de naissance qui eussent été nuisibles à la cour de l’Empereur. Quand il l’eut connue, quand il sut qu’elle était tout à fait dans les idées du jour, l’Empereur regretta de n’avoir pas fait un autre choix, de ne s’être pas arrêté sur la comtesse de Beauveau, qui, bonne, douce, inoffensive, n’aurait agi que par les conseils de famille de ses nombreux parents, et eût pu introduire ainsi une sorte de traditions utiles, et une grande quantité de subalternes bien recommandés ; elle eût pu rallier encore beaucoup de personnes qui demeuraient éloignées, et tout cela eut été sans nul inconvénient, parce que cela ne fût arrivé que par les combinaisons de l’Empereur même, qui n’était pas homme à se laisser abuser.

L’impératrice prit une affection des plus tendres pour la duchesse de Montebello ; celle-ci a pu être reine d’Espagne. Ferdinand VII, à Valencey, demanda à l’Empereur d’épouser mademoiselle de Tascher, cousine germaine de Joséphine et de son propre nom, à l’exemple du prince de Bade qui avait épousé mademoiselle de Beauharnais. L’Empereur, qui pensait déjà à se séparer de l’impératrice Joséphine, s’y refusa, ne voulant pas, par ce nouveau lien, compliquer encore davantage les difficultés. Plus tard, Ferdinand demanda la duchesse de Montebello ou toute autre Française que l’Empereur voudrait adopter. Cette demoiselle de Tascher est celle que l’Empereur maria plus tard au duc d’Aremberg, avec l’intention de la faire gouvernante des Pays-Bas ; voulant par la suite du temps dédommager Bruxelles de la perte de son ancienne cour. L’Empereur voulut mettre le comte de Narbonne, qui n’avait pas été étranger au mariage de l’impératrice, à la place du comte de Beauharnais ; l’extrême chagrin qu’en fit paraître Marie-Louise retint l’Empereur : l’éloignement de l’impératrice n’avait, du reste, d’autre cause que les intrigues de son entourage qui n’avait rien à craindre de M. de Beauharnais, mais qui redoutait fort l’influence et l’esprit de M. de Narbonne.

En général, quand l’Empereur avait à nommer, nous disait-il, à des places délicates, il demandait d’ordinaire des candidats à ceux qui l’entouraient ; et c’est sur ces listes et les renseignements qu’il se procurait qu’il méditait son choix en secret. Il nous a nommé quelques-unes des personnes qu’on lui avait proposées pour dames d’honneur : la princesse de Vaudemont ; une madame de La Rochefoucauld, devenue madame de Castellanes et plusieurs autres ; puis il nous a demandé de dire nous-mêmes qui nous eussions proposé, ce qui nous a fait passer en revue une bonne partie de la cour. Au nom de Madame de Montesquiou, indiqué par l’un de nous : « Je le crois bien, a-t-il répondu ; mais elle était plus avantageusement placée encore. C’est une femme d’un rare mérite : sa piété est sincère, ses principes excellents ; elle s’est acquis de grands titres à mon estime et à mon affection. Il m’en eût fallu deux comme elle, une demi-douzaine ; je les eusse toutes placées dignement, et j’en eusse demandé encore : elle a été parfaite à Vienne auprès de mon fils. »

Voici, du reste, qui donnera une idée juste de la manière dont elle élevait le roi de Rome : ce jeune prince occupait le rez-de-chaussée donnant sur la cour des Tuileries ; il était peu d’heures de la journée où un grand nombre de spectateurs ne regardassent par la fenêtre, dans l’espérance de l’apercevoir. Un jour qu’il était dans un violent accès de colère et qu’il se montrait rebelle à tous les efforts de madame de Montesquiou, elle ordonna de fermer à l’instant tous les contrevents ; l’enfant, étourdi de cette obscurité subite, demanda aussitôt à Maman Quiou pourquoi tout cela. « C’est que je vous aime trop, lui dit-elle, pour ne pas cacher votre colère à tout le monde. Que diraient toutes ces personnes que vous gouvernerez peut-être un jour, si elles vous avaient vu dans cet état ? croyez-vous qu’elles voulussent vous obéir, si elles vous savaient aussi méchant ? » Et l’enfant de demander pardon aussitôt, et de bien promettre que cela ne lui arriverait plus.

« Voilà, au fait, observait l’Empereur, des manières différentes de celles de M. de Villeroi à Louis XV : Regardez tout ce peuple, mon maître, il vous appartient ; tous ces hommes que vous voyez-là sont les vôtres. »

Madame de Montesquiou était adorée de cet enfant ; quand on voulut la renvoyer de Vienne, il fallut employer la ruse et le tromper ; ce fut jusqu’à craindre pour sa santé.

L’Empereur avait beaucoup d’idées nouvelles touchant l’éducation du roi de Rome : il comptait sur l’institut de Meudon, dont il avait déjà décrété les principes, attendant quelques loisirs pour leurs développements. Il voulait y rassembler tous les princes de la maison impériale, surtout ceux de toutes les branches qu’il avait élevées sur des trônes étrangers. C’était là joindre, prétendait-il, aux soins de l’éducation particulière tous les avantages de l’éducation en commun. « Destinés, disait-il, à occuper divers trônes et à régir diverses nations, ces enfants auraient puisé là des principes communs, des mœurs pareilles, des idées semblables. Pour mieux faciliter la fusion et l’uniformité des parties fédératives de l’empire, chacun de ces princes eût amené du dehors, avec lui, dix ou douze enfants, plus ou moins, de son âge et des premières familles de son pays ; quelle influence n’eussent-ils pas exercée chez eux au retour ! Je ne doutais pas, continuait l’Empereur, que les princes des autres dynasties étrangères à ma famille n’eussent bientôt sollicité de moi, comme une grande faveur, d’y voir admettre leurs enfants. Et quel avantage n’en serait-il pas résulté pour le bien-être des peuples composant l’association européenne ! Tous ces jeunes princes, observait Napoléon, eussent été réunis d’assez bonne heure pour contracter les liens si chers et si puissants de la première enfance, et séparés néanmoins assez tôt pour prévenir les funestes effets des passions naissantes : l’ardeur des préférences, l’ambition du succès, la jalousie de l’amour, etc. »

L’Empereur eût voulu que toute l’éducation de ces princes-rois se fut fondée sur des connaissances générales, de grandes vues, des sommaires, des résultats ; il eût voulu des connaissances plutôt que de la science, du jugement plutôt que de l’acquis ; l’application des détails plutôt que l’étude des théories ; surtout point de parties spéciales trop poursuivies ; car il estimait que la perfection ou le trop de succès dans certaines parties, soit des arts, soit des sciences, était un inconvénient dans le prince. Les peuples, disait-il, n’avaient qu’à perdre d’avoir un poète pour roi, un virtuose, un naturaliste, un chimiste, un tourneur, un serrurier, etc., etc.

Marie-Louise avouait à l’Empereur que, dans les premiers moments qu’il fut question de mariage, elle ne pouvait se défendre d’une certaine frayeur, à cause de tout le mal qu’elle avait entendu dire de Napoléon parmi les siens ; sur quoi, quand elle rappelait tout cela, ses oncles, les archiducs, qui la poussaient fort à cette union, lui répondaient : « Tout cela n’était vrai que quand il était notre ennemi ; il ne l’est plus aujourd’hui. »

« Du reste, voici, disait l’Empereur, qui donnera une idée de la bienveillance qu’on nous portait dans cette famille. Un de ces jeunes archiducs brûlait souvent de ses poupées, disant qu’il rôtissait Napoléon. Il est vrai que depuis il disait qu’il ne le rôtirait plus, qu’il l’aimait beaucoup à présent, parce qu’il donnait beaucoup d’argent à sa sœur Louise pour lui envoyer force joujoux. »

Depuis mon retour en Europe, j’ai eu plus d’une occasion de me convaincre des sentiments que cette maison a professés plus tard pour Napoléon. Je tiens de la bouche du témoin même, personnage distingué, qui me le racontait en Allemagne, qu’ayant eu une audience particulière de l’empereur François, dans le voyage qu’il a fait en Italie en 1816, il y fut question de Napoléon : François n’en parla jamais que dans les meilleurs termes. On eût pu penser, me disait le narrateur, qu’il le croyait encore régnant en France, et qu’il ignorait qu’il fût à Sainte-Hélène : il ne lui donna jamais d’autre qualification que celle de l’empereur Napoléon.

La même personne me racontait que l’archiduc Jean, visitant en Italie une rotonde au plafond de laquelle on voyait une action célèbre dont Napoléon était le héros, en levant la tête, son chapeau tomba par terre ; sa suite se précipita pour le lui rendre. « Laissez, laissez, dit-il, c’est dans cette attitude qu’on doit considérer l’homme qui se trouve là-haut. »

Puisque j’en suis là, je vais consigner ici quelques circonstances que j’ai recueillies en Allemagne, à mon retour en Europe ; et pour leur assigner tout le prix qu’elles méritent, je dirai que je les tiens de personnes de la haute diplomatie. On sait que tous ces membres composent entre eux une espèce de famille, une sorte de maçonnerie, et que leurs sources sont les plus authentiques.

– L’impératrice Marie-Louise se plaint qu’en quittant la France, M. de Talleyrand s’était réservé l’honneur de venir lui demander la restitution des diamants de l’État, et vérifier si elle s’était faite avec exactitude.

En 1814, lors des désastres de la France, le prince Eugène fut l’objet de beaucoup de séductions et d’un grand nombre de propositions fort brillantes : un général autrichien lui offrit la couronne d’Italie au nom des alliés, s’il voulait, se joindre à eux. Cette offre lui vint de plus haut encore et à diverses reprises. Déjà il avait été question de lui, sous l’Empereur, pour les trônes de Portugal, de Naples et de Pologne.

En 1815, des hommes importants dans la diplomatie européenne le sondèrent pour savoir si, dans le cas où Napoléon serait contraint d’abdiquer de nouveau, et le choix du peuple se tournant vers lui, il accepterait. Dans ces circonstances, comme dans tant d’autres, ce prince fut inébranlable dans une ligne de devoir et d’honneur qui le rend immortel : honneur et fidélité fut sa constante réponse, et la postérité en fera sa devise.

Lors de la distribution des États en 1814, l’empereur Alexandre, qui allait très souvent à la Malmaison chez l’impératrice Joséphine, voulait procurer à son fils la souveraineté de Gênes. Celle-ci le refusa, à l’instigation d’un des diplomates dirigeants qui la flattait faussement de quelque chose de mieux.

Au congrès de Vienne, le même empereur Alexandre, qui honorait le prince Eugène d’une bienveillance toute particulière, exigeait pour lui au moins trois cent mille sujets. Il lui témoignait alors une très vive amitié, et se promenait régulièrement chaque jour bras à bras avec lui. Le débarquement de Cannes vint mettre un terme, sinon au sentiment, du moins aux démonstrations et à l’intérêt politique de l’empereur de Russie. Il fut même question alors, de la part de l’Autriche, de se saisir de la personne d’Eugène, et de l’envoyer prisonnier dans une forteresse de Hongrie ; mais le roi de Bavière, son beau-père, courut avec indignation chez l’empereur d’Autriche, lui représenter qu’Eugène était venu à Vienne sous sa protection et sa garantie, et que sa confiance ne serait point trompée ; aussi Eugène demeura-t-il libre sur sa parole et celle du roi son beau-père.

– Alexandre, depuis la chute de Napoléon, a montré dans plusieurs circonstances particulières un éloignement vif et décidé contre lui. C’est Alexandre qui, en 1815, a été l’âme et le promoteur ardent de la seconde croisade contre Napoléon : il a tout dirigé avec la dernière chaleur, semblant en faire une affaire personnelle, et faisant reposer son aversion sur ce qu’il en avait été, disait-il, trompé et joué. Si ce ressentiment tardif n’était pas affecté, on a des raisons de croire qu’il était dû à un ancien ministre et confident de Napoléon (Talleyrand) qui, dans des conversations particulières, avait eu l’art, durant le congrès de Vienne, de blesser l’amour-propre d’Alexandre par des récits vrais ou faux sur l’opinion et les confidences de Napoléon à l’égard de son illustre ami.

À la première nouvelle de la bataille de Fleurus, les têtes de toutes les colonnes russes eurent ordre de s’arrêter sur-le-champ, tandis que toute la masse autrichienne et bavaroise, de son côté, obliqua à l’instant pour s’en séparer et faire bande à part. Si le congrès de Vienne eût été rompu lors du 20 mars, il est à peu près certain qu’on n’eût pas pu renouveler la croisade ; et si Napoléon eût été victorieux à Waterloo, il est à peu près certain aussi qu’elle allait se trouver dissoute.

– La nouvelle du débarquement de Napoléon à Cannes fut un coup de foudre pour notre plénipotentiaire à Vienne. Il est très vrai qu’il fut le rédacteur de la fameuse déclaration du 13 mars ; et, toute violente qu’elle est, le projet l’était encore bien davantage ; il fut amendé par les autres ministres. La figure et la contenance de ce plénipotentiaire, à mesure qu’on apprenait les progrès de Napoléon, furent un thermomètre qui fit la risée des membres du congrès.

L’Autriche sut de très bonne heure à quoi s’en tenir, ses courriers l’instruisaient à merveille. La légation française seule entretenait des doutes, elle distribuait encore une lettre magnanime du roi à tous les souverains pour leur faire connaître qu’il était déterminé à mourir aux Tuileries, qu’on savait déjà que ce prince avait quitté la capitale pour gagner la frontière.

Un membre du congrès et lord Wellington s’entretenant confidentiellement avec la légation française, et la carte à la main, assignèrent du 20 au 21 l’entrée de Napoléon dans Paris.

L’empereur François, à mesure qu’il reçut les publications officielles de Grenoble et de Lyon, les envoya immédiatement, à Schœnbrunn, à Marie-Louise, qui s’y livra à une joie extrême. Et il est très vrai que plus tard il a été question d’un enlèvement du jeune Napoléon pour le conduire en France.

Le plénipotentiaire français finit par quitter Vienne, et se transporta à Francfort et à Wisbad pour être en meilleure situation de négocier à la fois soit à Gand, soit à Paris. Jamais courtisan des évènements n’eut plus d’embarras ni d’anxiétés. L’ardeur que lui avait imprimée la nouvelle du débarquement à Cannes s’était fort calmée par celle de l’entrée de Napoléon à Paris, et il s’entendit avec Fouché pour que celui-ci le garantît auprès de Napoléon ; s’engageant, de son côté, à garantir Fouché auprès des Bourbons. On a le droit de croire que les offres de ce plénipotentiaire envers le souverain revenu allèrent bien plus haut et bien plus loin encore, mais que Napoléon indigné les repoussa pour ne pas trop dégrader sa politique, a-t-il dit.

Tout semble prouver d’ailleurs que le résultat qui prévalut alors était loin d’être les intentions de l’Autriche ; qu’elle y a été probablement jouée, trahie, ou du moins enlevée d’assaut.

La fatalité des mouvements militaires a fait que les alliés sont entrés dans Paris, sans que le cabinet autrichien y ait concouru. La fameuse déclaration d’Alexandre contre Napoléon Bonaparte et sa famille a été faite sans que cette même puissance d’Autriche fût consultée ; et M. le comte d’Artois n’a pénétré en France qu’en s’y glissant, en dépit du quartier-général autrichien, qui même lui avait refusé des passeports.

Il paraît que l’Autriche, au retour de Moscou, s’employa de bonne foi à Londres pour y négocier la paix avec Napoléon ; mais le cabinet russe y était tout-puissant, et ne voulut entendre à rien. Arriva l’armistice de Dresde, et l’Autriche prit alors le parti de la guerre.

Le négociateur autrichien à Londres, durant tout cet intervalle, ne put jamais être écouté. Il y resta néanmoins fort longtemps encore, et ne quitta que lorsque les alliés étaient au cœur de la France, et au moment où lord Castlereagh fit pressentir un instant que les succès héroïques de Napoléon à Champ-Aubert, à Montereau, son entrée victorieuse à Troyes, pouvaient rendre les négociations indispensables.

Si dans le principe ce négociateur n’eût pas été envoyé à Londres, il eût été destiné pour Paris, et peut-être eût-il influé alors de manière à amener une tournure différente de celle qui eut lieu, durant son absence, entre les Tuileries et Vienne. Dans le plus fort de la crise, il se trouva retenu en Angleterre comme par force.

Dans son impatience de rejoindre le centre des grandes négociations, il quitta son poste et gagna la Hollande, en bravant une grande tempête. À peine arrivait-il sur le théâtre des affaires, qu’il tomba entre les mains de Napoléon à Saint-Dizier ; mais le sort de la France était alors décidé, bien qu’on ne le sût pas encore au quartier-général français, Alexandre entrait dans Paris.

Le négociateur autrichien avait vainement employé tous les moyens pour se procurer à Londres un passeport qui lui permît de rejoindre son maître, en passant par Calais et Paris. Ce contretemps accidentel, ou médité, fut une fatalité de plus ; il eût gagné Paris avant les alliés, se fût trouvé auprès de Marie-Louise, eût déjoué les derniers projets de M. de Talleyrand, et produit des combinaisons nouvelles.

Il existait deux opinions dans le cabinet autrichien : l’une pour l’union avec la France, l’autre pour l’alliance avec la Russie. Soit intrigues, soit fatalité, le parti russe l’emporta tout à fait, et l’Autriche ne fut plus qu’entraînée.


Petits détails intérieurs, etc. – Réflexions.


Mardi 14.

Ce matin on a servi à déjeuner du café plus supportable ; il était même bon ; l’Empereur a manifesté un vrai plaisir en le goûtant. Quelques moments plus tard il disait, en frottant son estomac de la main, qu’il en sentait le bien là. Il serait difficile de rendre mes sentiments à ces simples paroles : l’Empereur, en appréciant ainsi, contre son usage, une si légère jouissance, me découvrait sans le savoir les progrès de toutes les privations qu’on lui impose, et dont il ne se plaint pas.

Le soir, en remontant de notre promenade de l’après-dînée, l’Empereur dans sa chambre m’a lu le chapitre des Consuls provisoires, dicté à M. de Montholon. La lecture finie, l’Empereur a pris un ruban, et s’est mis à attacher lui-même les feuilles éparses. Il était tard : le silence de la nuit régnait autour de nous ; je contemplais l’Empereur dans son travail qui se prolongeait.

Mes réflexions étaient ce jour-là tournées vers la mélancolie : je regardais ces mains qui ont régi tant de sceptres ; elles étaient en cet instant occupées tranquillement, peut-être même non sans quelque charme, à rattacher de simples feuilles de papier auxquelles il imprime, il est vrai, des traits qui ne se perdront jamais ; les portraits qu’il y sème demeureront des jugements pour la postérité ; c’est le livre de vie ou de mort pour beaucoup de ceux qui en sont l’objet. Je me disais silencieusement toutes ces choses, d’autres encore : « Et l’Empereur me lit tout cela ! il me parle familièrement, il me demande parfois ce que j’en pense ; j’ose hasarder mon avis ! ah ! je ne suis point à plaindre d’être venu à Sainte-Hélène !… »


Détails très privés, etc., etc. – Rapprochements bien bizarres.


Mercredi 15.

Aussitôt après son dîner, l’Empereur est descendu dans son allée inférieure ; il s’y est fait apporter son café, qu’il a pris en se promenant ; la conversation est tombée sur l’amour. J’ai dû dire de fort belles choses et très délicates sur ce grand sujet, et me montrer fort sentimental ; car l’Empereur, se mettant à rire de ce qu’il appelait mon gazouillement, m’a dit ne rien comprendre à mon verbiage de roman ; et parlant à son tour très légèrement, il a affecté de vouloir paraître beaucoup plus familier avec les sensations qu’avec les sentiments. Je me suis permis de dire qu’il s’efforçait de se rendre plus mauvais que ne le portaient les relations du palais, relations très authentiques, bien que fort secrètes : « Et qu’ont-elles appris ? reprenait-il en me fixant gaiement. – Sire, on veut qu’au sommet de votre toute-puissance, vous vous soyez laissé imposer de douces chaînes, que vous vous soyez trouvé le héros d’un roman ; que, dans une résistance qui vous surprenait, vous vous soyez attaché à une simple dame : que vous lui ayez bien écrit une douzaine de lettres ; qu’elle vous ait amené et contraint à vous soumettre au travestissement, à vous rendre seul nuitamment chez elle dans sa propre demeure au milieu de Paris. – Mais comment l’aurait-on su ? » a-t-il dit en souriant, ce qui ne voulait pas dire non. « Et on a ajouté sans doute, a-t-il continué, que c’était la plus grande imprudence de ma vie, car si elle n’eût pas été honnête femme, que ne pouvait-il pas m’arriver, seul et déguisé, dans les circonstances où je me trouvais, au milieu des embûches dont j’étais entouré ? Mais que disait-on encore ? – Sire, on voulait que la postérité de Votre Majesté ne se bornât pas au roi de Rome ; la chronique secrète lui donnait deux aînés : l’un venu d’une belle étrangère que vous auriez fort aimée en pays lointain ; l’autre, fruit d’une occupation plus voisine, au sein même de votre capitale. On voulait que tous deux fussent venus à la Malmaison avant notre départ ; l’un amené par sa mère, l’autre introduit par son tuteur, tous deux les portraits vivants de leur père. »

L’Empereur riait beaucoup de tant de science, disait-il ; et, une fois en gaieté, il s’est mis à repasser franchement et dans un entier abandon ses premières années, et m’a raconté force aventures de cœur et d’esprit. Je passe la première moitié. Dans la seconde, je citerai un souper, au commencement de la révolution, dans le voisinage de la Saône et en compagnie du fidèle Desmazzis, que l’Empereur racontait de la manière la plus plaisante ; véritable guêpier, disait-il, où son éloquence patriotique avait eu fort à faire contre la doctrine opposée du reste des convives, et l’avait même presque mis en danger. « Nous étions alors sans doute vous et moi bien loin l’un de l’autre ? a-t-il observé. – Mais pas tant pour la distance, Sire, ai-je répondu, quoique beaucoup assurément pour les doctrines. J’étais alors aussi moi dans le voisinage de la Saône, sur un des quais de Lyon, où des patriotes attroupés déclamant contre des canons qu’ils venaient de découvrir dans des barques, et qu’ils appelaient une contre-révolution, je me permis d’ouvrir, fort mal à propos, l’avis de s’assurer de ces canons en leur faisant prêter le serment civique, ce qui était partout alors l’acte du jour. Mon impertinence faillit me faire pendre. Vous voyez, Sire, que j’aurais pu, au besoin, et dans cet instant-là même, balancer votre compte, s’il vous fût arrivé malheur parmi vos aristocrates. » Ce rapprochement bizarre ne fut pas le seul de la soirée : l’Empereur m’ayant raconté une anecdote intéressante de 1788, me dit : « Vous, où pouviez-vous être alors ? – Sire, répondis-je après quelques secondes de recherches, à la Martinique, soupant tous les soirs à côté de la future impératrice Joséphine. »

La pluie vint, il a fallu quitter cette allée, qui peut-être un jour, disait l’Empereur, ne reviendra pas sans charmes dans notre souvenir. « Cela peut être, observais-je, mais assurément ce ne sera pas sans l’avoir quittée. »


Sur le faubourg Saint-Germain, etc. – L’Empereur sans préjugés, sans fiel, etc. – Paroles caractéristiques.


Jeudi 16.

Aujourd’hui l’Empereur s’informait du faubourg Saint-Germain ; il me questionnait sur ce dernier boulevard, disait-il, de la vieille aristocratie, ce refuge encroûté des vieux préjugés ; la ligue germanique, ainsi qu’il l’appelait. Je lui disais qu’avant les derniers revers, son pouvoir y avait pénétré de toutes parts ; il se trouvait envahi, il n’en restait plus que le nom ; il avait été ébranlé, vaincu par la gloire ; les victoires d’Austerlitz et d’Iéna, le triomphe de Tilsit, l’avaient conquis. Les jeunes gens, tous les cœurs généreux, n’avaient pu être insensibles au lustre de la patrie. Son mariage avec Marie-Louise avait porté le dernier coup ; il n’y avait plus eu d’autres mécontents que ceux dont l’ambition était non satisfaite, ce qui se retrouve dans toutes les classes et dans tous les temps ; ou bien encore quelques vieillards intraitables ou de vieilles femmes pleurant leur influence passée. Tous les gens raisonnables et sensés avaient plié sous les talents supérieurs du chef de l’État, et cherchaient à se consoler de leurs pertes, dans l’espoir d’un meilleur avenir pour leurs enfants ; vers ce point se tournaient désormais toutes leurs illusions. Ils savaient gré à l’Empereur de sa partialité pour les anciens noms ; tout autre, convenaient-ils, eût achevé de les anéantir. Ils mettaient du prix à la confiance avec laquelle l’Empereur s’était entouré d’eux, ils lui tenaient compte d’avoir dit, en se saisissant de leurs enfants pour l’armée : « Ces noms appartiennent à la France, à l’histoire ; je suis le tuteur de leur gloire, je ne les laisserai pas périr. » Ces mots et d’autres semblables lui avaient fait un grand nombre de prosélytes.

L’Empereur disait en ce moment que ce parti n’avait peut-être pas été assez caressé. « Mon système de fusion le demandait, et je l’avais voulu, ordonné même ; mais les ministres, les grands intermédiaires, n’ont jamais bien rempli mes véritables intentions à cet égard, soit qu’ils n’y vissent pas plus loin, soit qu’ils craignissent d’amener ainsi des rivaux de faveur, et de diminuer leurs chances. M. de Talleyrand surtout s’y était toujours montré contraire et n’avait jamais cessé de combattre l’ancienne noblesse dans ma bienveillance et ma pensée. » Je lui faisais la remarque pourtant que le grand nombre de ceux qu’il avait appelés s’étaient bientôt montrés attachés à sa personne ; qu’ils l’avaient servi de bonne foi, et étaient en général demeurés fidèles au moment de la crise. L’Empereur n’en disconvenait pas, et allait même jusqu’à dire que le roi revenu, et lui ayant abdiqué, cette double circonstance avait dû beaucoup influer sur certaines doctrines ; qu’aussi, dans son jugement, il mettait une grande différence dans la même conduite tenue en 1814 ou en 1815.

Et ici je dois dire que depuis que j’apprends à connaître l’Empereur, je ne lui ai jamais vu encore un seul moment de colère ou d’animosité contre aucun de ceux qui se sont le plus mal conduits à son égard. Il ne s’exalte pas sur ceux dont on lui vante la belle conduite : ils avaient fait leur devoir. Il ne s’emporte pas contre ceux qui se sont rendus si coupables ; il les avait en partie devinés ; ils avaient cédé à leur nature ; il les peignait froidement, sans fiel ; attribuait une partie de leur conduite aux circonstances, qu’il confessait avoir été bien difficiles ; rejetait le reste sur les faiblesses humaines. « La vanité avait perdu Marmont ; la postérité flétrira justement sa vie, disait-il ; pourtant son cœur vaudra mieux que sa mémoire. Augereau devait sa conduite à son peu de lumières et à son mauvais entourage ; Berthier à son manque d’esprit et à sa nullité, etc. »

Je faisais observer que ce dernier avait laissé échapper la plus belle occasion, la plus facile de s’illustrer à jamais, celle d’aller présenter de bonne foi ses soumissions au roi, et de le supplier de trouver bon qu’il allât dans la solitude pleurer celui qui l’avait honoré du titre de son compagnon d’armes et l’avait appelé son ami. « Eh bien ! quelque simple que fût cette marche, disait l’Empereur, elle était encore au-dessus de ses forces. – Ses moyens, sa capacité avaient toujours été un objet de discussion parmi nous, disais-je alors ; le choix de Votre Majesté, votre confiance, votre grand attachement, nous étonnaient beaucoup. – C’est que Berthier, après tout, n’était pas sans talent, disait à cela l’Empereur ; et je suis loin de renier sa personne et mes sentiments ; mais ses talents, son mérite, étaient spéciaux et techniques, et hors de là sans nul esprit quelconque, et puis si faible !… » Je faisais observer que pourtant il était plein de prétentions et de morgue avec nous. « Et le titre de favori, disait l’Empereur, le comptez-vous pour rien ? » J’ajoutais qu’il était très dur, fort absolu. « – Mais rien de plus impérieux, mon cher, disait alors l’Empereur, que la faiblesse qui se sent étayée de la force : voyez les femmes. »

L’Empereur dans ses campagnes avait Berthier dans sa voiture. C’était pendant sa route et sur les grands chemins que l’Empereur, parcourant les livres d’ordre et les états de situation, prenait ses décisions, arrêtait ses plans et ordonnait les mouvements. Berthier en prenait note, et à la première station ou au premier moment de repos, soit de jour, soit de nuit, il expédiait à son tour tous les ordres et les différents détails particuliers avec une régularité, une précision et une promptitude admirables, disait l’Empereur ; c’était un travail pour lequel il était toujours prêt et infatigable. « Voilà quel était le mérite spécial de Berthier ; il était des plus grands et des plus précieux pour moi ; nul autre n’eût pu le remplacer ».

Je reviens encore à quelques touches caractéristiques sur l’Empereur. Il est sûr qu’il parle froidement, sans passion, sans préjugés, sans ressentiment des circonstances et des personnes qui remplissent sa vie. On sent qu’il pourrait devenir l’allié de ses plus cruels ennemis, comme de vivre avec l’homme qui lui a fait le plus de mal. Il parle de son histoire passée comme si elle avait déjà trois cents ans de date ; ses récits et ses observations ont le langage des siècles ; c’est une ombre conversant aux Champs-Élysées, de vrais dialogues des morts. Il s’exprime souvent sur lui-même comme sur une tierce personne ; parlant des actes de l’Empereur, indiquant les faits que l’histoire pourrait lui reprocher, analysant les raisons et les motifs qu’on pourrait alléguer pour sa justification.

Il n’aurait pas, disait-il, à s’excuser d’aucune faute sur autrui, n’ayant jamais suivi que sa propre décision ; il aurait à se plaindre tout au plus de fausses informations, mais jamais de mauvais conseils. Il s’était entouré de plus de lumières possible, mais s’en était toujours tenu à son propre jugement ; il était loin de s’en repentir. « C’est, disait-il, l’indécision et l’anarchie dans les moteurs, qui amènent l’anarchie et la faiblesse dans les résultats. Pour être équitable sur les fautes produites par la seule décision personnelle de l’Empereur, continuait-il, il faudrait mettre en balance les grandes actions dont on l’aurait privé[1], et les autres fautes que lui auraient fait commettre les conseils auxquels on lui reproche de ne pas s’être abandonné, etc. »

Dans la complication des circonstances de sa chute, il voit les choses tellement en masse, et de si haut, que les hommes lui échappent. Jamais on ne l’a surpris animé contre aucun de ceux dont on croirait qu’il a le plus à se plaindre. Sa plus grande marque de réprobation, et je m’en suis convaincu bien souvent, est de garder le silence sur leur compte, quand on les mentionne devant lui. Mais combien de fois on l’a vu arrêter les expressions violentes et moins retenues de nous qui l’entourions. « Vous ne connaissez pas les hommes, nous disait-il alors, ils sont difficiles à saisir quand on veut être juste. Se connaissent-ils, s’expliquent-ils bien eux-mêmes ? La plupart de ceux qui m’ont abandonné, si j’avais continué d’être heureux, n’eussent peut-être jamais soupçonné leur propre défection. Il est des vices et des vertus de circonstance. Nos dernières épreuves sont au-dessus de toutes les forces humaines ! Et puis j’ai plutôt été abandonné que trahi ; il y a eu plus de faiblesse autour de moi que de perfidie : c’est le reniement de saint Pierre, le repentir et les larmes ont pu être à la porte. À côté de cela, qui, dans l’histoire, eut plus de partisans et d’amis ? qui fut plus populaire et plus aimé ? qui jamais laissa des regrets plus ardents et plus vifs ?… Voyez la France ; d’ici sur mon roc, ne serait-on pas tenté de dire que j’y règne encore ? Les rois et les princes, mes alliés, m’ont été fidèles jusqu’à extinction, ils ont été enlevés par les peuples en masse ; et ceux des miens qui étaient autour de moi se sont trouvés enveloppés, tout étourdis, dans un tourbillon irrésistible… Non, la nature humaine pouvait se montrer plus laide, et moi plus à plaindre ! »


Sur les officiers de sa maison en 1814, etc..


Vendredi 17.

Aujourd’hui l’Empereur me questionnait sur les officiers de sa maison. À l’exception de deux ou trois au plus qui avaient excité les mépris du parti même vers lequel ils avaient été transfuges, il n’y avait guère rien à dire sur le reste ; la très grande majorité avait même montré un dévouement actif. L’Empereur alors s’est enquis particulièrement de quelques-uns, en les citant par leurs noms, et je n’avais qu’à applaudir à tous. « Que me dites-vous là ? a-t-il dit au sujet de l’un d’eux en m’interrompant vivement. Et moi qui l’ai si mal reçu aux Tuileries à mon retour. Ah ! que je crains d’avoir fait des injustices involontaires ! Ce que c’est lorsqu’on est obligé de s’en rapporter au premier mot, et qu’on n’a pas un seul instant pour la vérification ! Que je crains aussi d’avoir laissé bien des dettes de reconnaissance en arrière ! Qu’on est malheureux quand on ne peut pas tout faire soi-même ! »

Je repris : « Sire, il est vrai de dire que s’il y eut faute parmi les officiers de votre maison, elle ne fut pas autre que celle de toute la masse ; faute, du reste, qui a dû nous ravaler étrangement aux yeux des autres nations. Sitôt que le roi a paru, on s’est précipité vers lui, non pas comme vers le souverain que nous laissait votre abdication, mais comme vers celui qui n’avait jamais cessé de l’être ; non pas avec cette dignité de l’homme fier d’avoir constamment rempli tous ses devoirs, mais avec l’embarras équivoque du courtisan qui a été maladroit. Chacun n’a cherché qu’à se justifier ; Votre Majesté se trouva dès cet instant désavouée, reniée ; la qualification d’Empereur disparut. Les ministres, les grands, les plus intimes de Votre Majesté, ne rougirent pas pour eux, pour leur nation, de ne plus dire que Bonaparte. On avait été contraint de servir, disait-on ; on n’avait pas pu faire autrement ; on eût eu trop de mauvais traitements à redouter, etc. » L’Empereur trouvait bien là notre caractère national, nous étions toujours les Gaulois d’autrefois ; la légèreté, la même inconstance, et surtout la même vanité.


Idée de l’Empereur de se réserver la Corse – Opinion sur Robespierre – Idée sur l’opinion publique – Intention expiatoire de l’Empereur sur les victimes de la révolution.


Samedi 18.

Après le travail accoutumé, l’Empereur m’a amené au jardin vers les quatre heures. Il venait de finir la dictée sur la Corse : ayant épuisé le sujet sur cette île, celui de Paoli, et parlé de l’influencé que lui-même s’y était créée si jeune encore, lors de sa séparation politique d’avec Paoli, il a ajouté que dernièrement il eût été bien sûr d’y réunir tous les vœux, toutes les opinions, tous les efforts ; que s’il s’y était retiré en quittant Paris, il eût été à l’abri contre toute puissance étrangère ; il en avait eu la pensée. En abdiquant pour son fils, il avait été sur le point de se réserver la jouissance de la Corse durant sa vie ; aucun obstacle de mer ne l’eût empêché d’y arriver. Il ne le voulut point, pour rendre, disait-il, son abdication plus franche, plus fructueuse pour la France. Son séjour au centre de la Méditerranée, au sein de l’Europe, si près de la France et de l’Italie, pouvait demeurer un prétexte durable pour les alliés. Il préféra même l’Amérique à l’Angleterre, par le même motif et dans la même pensée : il est vrai qu’il n’avait pas prévu, disait-il, et ne pouvait prévoir, d’après la confiance de ses démarches, l’injuste et violente déportation à Sainte-Hélène.

Plus tard l’Empereur, parcourant divers points de la révolution, s’est arrêté sur Robespierre, qu’il n’a pas connu, il est vrai, mais auquel il ne croyait ni talent, ni force, ni système. Il le pensait néanmoins le vrai bouc émissaire de la révolution, immolé dès qu’il avait voulu entreprendre de l’arrêter dans sa course ; destinée commune, du reste, observait-il, à tous ceux qui, jusqu’à lui, Napoléon, avaient osé l’essayer. Les terroristes et leur doctrine ont survécu à Robespierre ; et si leurs excès ne se sont pas continués, c’est qu’il leur a fallu plier devant l’opinion publique. Ils ont tout jeté sur Robespierre ; mais celui-ci leur répondait, avant de périr, qu’il était étranger aux dernières exécutions ; que, depuis six semaines, il n’avait pas paru aux comités. Napoléon confessait qu’à l’armée de Nice, il avait vu de longues lettres de lui à son frère, blâmant les horreurs des commissaires conventionnels, qui perdaient, disait-il, la révolution par leur tyrannie et leurs atrocités, etc., etc. Cambacérès, qui doit être une autorité sur cette époque, observait l’Empereur, a répondu à l’interpellation qu’il lui adressait un jour sur la condamnation de Robespierre, par ces paroles remarquables : « Sire, cela a été un procès jugé, mais non plaidé, » ajoutant que Robespierre avait plus de suite et de conception qu’on ne pensait ; qu’après avoir renversé les factions effrénées qu’il avait eues à combattre, son intention avait été le retour à l’ordre et à la modération. « Quelque temps avant sa chute, ajoutait Cambacérès, il prononça un discours à ce sujet, plein des plus grandes beautés : on ne la point laissé insérer au Moniteur, et toutes les traces nous en ont été enlevées. »

Ce n’est pas la première fois que j’ai entendu parler d’une lacune d’exactitude dans le Moniteur. Il doit y avoir, vers ce temps-là, dans les transactions de l’Assemblée, une époque tout à fait infidèle, les procès-verbaux ayant été arbitrairement rédigés par l’un des comités.

Ceux qui sont portés à croire que Robespierre, étant lassé, gorgé, effrayé de la révolution, avait résolu de l’arrêter, disent qu’il ne voulut agir qu’après avoir lu son fameux discours : il le trouvait si beau qu’il ne doutait pas de son effet sur l’Assemblée. S’il en est ainsi, son erreur ou sa vanité lui coûtèrent cher.

Ceux qui pensent différemment objectent que Danton et Camille Desmoulins avaient précisément la même pensée, et que pourtant Robespierre les immola. Les premiers répondent que ce ne serait pas une raison ; que Robespierre les immola pour conserver sa popularité, quand il jugea que le moment n’était pas encore venu ; ou bien encore pour ne pas leur laisser la gloire de l’entreprise.

Au sujet de ce même Robespierre, l’Empereur disait qu’il avait beaucoup connu son frère, représentant à l’armée d’Italie. Il n’en disait point de mal ; il l’avait conduit au feu, lui avait inspiré beaucoup de confiance et un grand enthousiasme pour sa personne ; si bien que, rappelé par son frère, quelque temps avant le 9 thermidor qui se préparait sourdement, Robespierre le jeune voulait absolument mener Napoléon à Paris. Celui-ci eut toutes les peines du monde à s’en défendre, et ne parvint à lui échapper qu’en faisant intervenir le général en chef Dumerbion, dont il avait toute la confiance, et auquel il se montra comme absolument nécessaire. Si je l’eusse suivi, disait l’Empereur, quelle pouvait être la différence de ma destinée ? À quoi tient, après tout, une carrière ? On eût sans doute voulu m’employer ; je pouvais donc être destiné, dès cet instant, à tenter une espèce de vendémiaire. Mais j’étais bien jeune encore, je n’avais point alors mes idées arrêtées comme je les ai eues depuis ; je crois bien que je n’eusse pas voulu l’accepter. Mais, dans le cas contraire, et même victorieux, quels résultats eussé-je pu espérer ? En vendémiaire, la fièvre de la révolution était tout à fait affaissée ; en thermidor, elle était encore dans toute sa force, dans la rage de son ascension et de ses excès, etc., etc.

L’opinion publique, disait-il dans un autre moment et sur un autre sujet, est une puissance invisible, mystérieuse, à laquelle rien ne résiste ; rien n’est plus mobile, plus vague et plus fort ; et toute capricieuse qu’elle est, elle est cependant vraie, raisonnable, juste, beaucoup plus souvent qu’on ne pense.

« Étant consul provisoire, un des premiers actes de mon administration fut la déportation d’une cinquantaine d’anarchistes. L’opinion publique, à laquelle ils étaient en horreur, tourna subitement pour eux, disait l’Empereur, et me força de reculer. Mais quelque temps après, ces mêmes anarchistes ayant voulu comploter, ils furent terrassés de nouveau par cette même opinion qui me revint aussitôt. C’était ainsi qu’à la restauration, en s’y prenant mal, on était venu à bout de rendre les régicides populaires, eux que la masse de la nation proscrivait un instant auparavant.

« Il n’appartenait qu’à moi, disait-il, de pouvoir relever en France la mémoire de Louis XVI, et laver la nation des crimes dont l’avaient souillée quelques forcenés et des fatalités malheureuses. Les Bourbons, étant de la famille et venant du dehors, ne faisaient que venger leur cause particulière et accroître l’opprobre national. Moi, au contraire, parti du peuple, je soignais sa gloire en faisant, en son nom, sortir des rangs ceux qui l’avaient souillée, et c’était bien mon intention ; mais j’y procédais avec sagesse : les trois autels expiatoires à Saint-Denis n’avaient été qu’un prélude ; le Temple de la Gloire sur les fondements de la Madeleine devait y être consacré avec un bien plus grand éclat : c’était là, près de leur tombeau, sur leurs ossements mêmes, que les monuments des hommes et les cérémonies de la religion eussent relevé, au nom du peuple français, la mémoire des victimes politiques de notre révolution. C’était un secret qui n’a pas été connu de plus de dix personnes ; mais encore avait-il fallu en laisser percer quelque chose à ceux qui dirigeaient l’ordonnance de cet édifice. Du reste, je ne l’aurais pas fait avant dix ans, et encore eût-il fallu voir les précautions que j’y aurais employées, comme tout y eût été arrondi, les aspérités soigneusement écartées. Tous eussent pu y applaudir, aucun n’en eût souffert. Tout consiste tellement dans les circonstances et dans les formes, continuait-il, que Carnot n’aurait pas osé écrire un mémoire sous mon règne pour se vanter de la mort du roi, et il l’a fait sous les Bourbons. C’est que j’eusse marché avec l’opinion publique pour l’en punir, tandis que l’opinion publique marchait avec lui pour le rendre inattaquable. »

Aujourd’hui, qui était dimanche, nous nous sommes trouvés tous réunis à dîner auprès de l’Empereur : il observa gaiement que nous formions le grand couvert. Après le dîner, le cercle de nos diversions n’étant pas grand, il demanda si nous irions ce soir à la comédie, à l’opéra ou à la tragédie ; on s’est décidé pour la comédie, et il a lu lui-même une partie de l’Avare, qui a été continué par d’autres. L’Empereur était enrhumé, il avait un peu de fièvre ; il est rentré de bonne heure chez lui, en me recommandant de le voir plus tard, s’il ne dormait pas. J’ai accompagné les nôtres avec mon fils dans leur retour à la ville ; en rentrant, l’Empereur était couché.


Première et seule excursion durant le séjour à Briars – Bal de l’amiral.


Lundi 20.

L’Empereur, après son travail avec l’un de ces messieurs, m’a fait appeler vers les cinq heures. Il se trouvait déjà seul ; ces messieurs et mon fils étaient partis de bonne heure pour la ville, où l’amiral donnait un bal. Nous nous sommes promenés sur le grand chemin vers James-Town, jusqu’au point d’où l’on découvre, en face, la rade et les vaisseaux, et sur la gauche, dans le fond de la vallée, une jolie petite habitation. L’Empereur l’a considérée longtemps, parcourant avec sa lunette le jardin qui semblait très soigné, et où l’on voyait courir de fort jolis petits enfants, surveillés par leur mère. On nous avait dit que cette habitation appartenait au major Hodson, habitant de l’île. Il a pris fantaisie à l’Empereur d’y descendre, il était pourtant près de six heures. La route est extrêmement rapide, nous l’avons trouvée plus longue et plus difficile que nous ne l’avions pensé ; nous sommes arrivés tout haletants. Après avoir parcouru la petite demeure qu’on voyait bien être appropriée par une main qui comptait l’habiter, et non par celle d’un passager en terre étrangère ; après avoir reçu les politesses du maître, fait quelques compliments à la maîtresse, l’Empereur songea à quitter ce bon ménage ; mais la nuit était venue, nous étions fatigués, nous avons accepté des chevaux qui nous ont fait regagner promptement notre cahute et notre dîner. Cette petite excursion et l’exercice du cheval, délaissé depuis si longtemps, ont semblé faire du bien à l’Empereur.

Il m’avait commandé d’aller au bal, en dépit de ma répugnance. À huit heures et demie, il eut la bonté de remarquer que la nuit était fort obscure, le chemin mauvais, qu’il était temps que je le quittasse, qu’il le voulait, et a gagné sa chambre, où je l’ai vu se déshabiller et se mettre au lit. Il m’a commandé de nouveau de partir ; je le faisais avec un vrai regret ; je le laissais seul, je brisais une habitude qui m’était devenue bien douce.

Je me suis rendu à la ville à pied. L’amiral avait donné beaucoup d’éclat à son bal ; depuis longtemps on ne cessait d’en parler ; il semblait vouloir persuader qu’il n’était que pour nous ; il nous y avait solennellement invités. Convenait-il d’accepter ou de ne pas s’y rendre ? L’un et l’autre pouvaient également se soutenir : les infortunes politiques n’imposent pas l’attitude du deuil domestique ; il n’y a nulle inconvenance, il peut même être utile de se mouvoir au milieu de ses geôliers ; on pouvait donc prendre indifféremment l’un ou l’autre parti. On se décida à y aller ; mais alors quel rôle y tenir ? celui de la fierté ou celui de l’adresse ? Le premier parti avait des inconvénients ; dans notre position, toute prétention blessée devenait une injure. Le second n’en présentait aucun ; recevoir en homme de bonne compagnie, à qui elles sont dues et qui y est accoutumé, les moindres politesses ; ne pas s’apercevoir de celles qu’on n’obtiendrait pas ; c’était sans doute le mieux. Je suis arrivé très tard au bal, et en suis sorti de bonne heure, très satisfait sous tous les rapports.


Ma conduite durant l’île d’Elbe.


Mardi 21, mercredi 22.

L’Empereur, aux questions duquel j’avais répondu souvent sur la ligne de conduite d’un grand nombre de ses ministres, des membres de son conseil, des officiers de sa maison, durant son éloignement à l’île d’Elbe, m’a entrepris à mon tour à ce sujet, me disant : Mais vous-même, mon cher, qu’avez-vous fait sous le roi ? Que vous est-il arrivé durant tout ce temps ? Allons, un rapport là-dessus, vous savez que c’est ma manière ; c’est la seule pour bien classer ce que l’on dit et ce que l’on veut apprendre, et puis ce sera un article de plus pour votre journal. Eh ! ne voyez-vous pas, ajouta-t-il en riant, que vos biographes n’auront qu’à prendre ? ils trouveront tout fait.

– Sire, le voici mot à mot ; j’ai bien peu à dire. Je commandais, au 31 mars, la dixième légion de Paris, celle du Corps Législatif. Nous perdîmes, dans la journée, un assez bon nombre d’hommes. Dans la nuit, j’appris la capitulation ; j’écrivis à celui qui me suivait que je lui remettais ma légion ; qu’à titre de membre du Conseil d’État, j’avais antérieurement eu ordre de me rendre ailleurs, mais que je n’avais pas voulu quitter ma légion au moment du danger ; que ce qui venait d’arriver changeant les circonstances, j’allais courir à de nouveaux devoirs.

Au point du jour, je me jetai sur la route de Fontainebleau, au milieu des débris de Marmont et de Mortier. J’étais à pied ; mais je comptais acheter facilement un cheval. J’éprouvai bientôt que des soldats en retraite ne sont ni justes ni aimables ; mon uniforme de garde nationale, dans ce moment de désastre, était honni, ma personne maltraitée. Au bout d’une heure de marche, harassé de fatigue et de deux ou trois nuits blanches, n’apercevant autour de moi aucune figure de connaissance, sans apparence de pouvoir me procurer un cheval, je pris le parti de rentrer tristement dans la capitale.

La garde nationale fut commandée pour orner l’entrée triomphale des ennemis ; elle était menacée de fournir un service d’honneur auprès des souverains qui nous avaient vaincus. Je résolus d’être absent de ma demeure ; j’avais mis ma femme et mes enfants en sûreté hors de Paris, une ou deux semaines auparavant, et j’allai demander l’hospitalité pour quelques jours à un ami. Je ne sortis plus que sous une mauvaise redingote, courant les rues, les cafés, les places publiques, les groupes : j’avais à cœur d’observer les hommes et les choses, et surtout de connaître le véritable esprit du peuple. Que de choses, dans cette situation, dont je fus le témoin !

« Je vis, autour du logement de l’empereur de Russie, des hommes distingués par leur rang, et se disant Français, s’évertuer en cent façons au milieu de la multitude, pour l’amener à crier : Vive Alexandre ! notre libérateur !

« Je vis, Sire, votre statue de la place Vendôme fatiguer, épuiser tous les efforts de quelques misérables de la lie du peuple, soldés par des gens d’un grand nom.

« Enfin je vis, à l’un des coins de cette même place Vendôme, devant l’hôtel du commandant de la place, un officier de votre maison, le soir même du premier jour, vouloir débaucher de jeunes conscrits pour un tout autre service que le vôtre, et recevoir d’eux des leçons qui eussent dû le faire rougir, s’il en eût été susceptible.

« Nul doute que ceux dont je parle ici ne prononçassent que je me trouvais en ce moment au milieu de la canaille ; et pourtant je dois à la vérité de dire que du moins ce n’était pas du tout de ce côté que partaient les turpitudes du jour. Leurs actes étaient loin d’y obtenir l’approbation ; ils s’y trouvaient censurés, au contraire, par la droiture, la générosité, les sentiments nobles, descendus sur la place publique. Quels reproches je pourrais faire entendre si je répétais tout ce qui fut dit à cet égard !

« Votre Majesté abdiqua ; le roi arriva, c’était désormais, notre souverain. Un jour fut indiqué par lui pour recevoir ceux qui avaient eu l’honneur d’être présentés à Louis XVI ; j’allai aux Tuileries jouir de cette prérogative. Que ne me dirent-ils pas ces murs, naguère encore si pleins de votre gloire et de votre puissance ! Et pourtant je me présentais sincèrement et de bonne foi ; je n’y voyais pas assez loin pour penser que vous dussiez jamais y reparaître.

« Les députations au roi se multiplièrent à l’infini : une réunion de toute l’ancienne marine eut son jour. Je répondis à celui qui me le transmettait qu’aucun n’avait plus à cœur de se réunir à ses anciens camarades ; qu’il ne serait pas parmi eux des vœux plus sincères que les miens ; mais que les emplois que j’avais remplis me plaçaient dans une situation particulière et délicate, qui m’imposait la prudence de ne pas me trouver où le zèle d’un président pourrait employer des expressions que je ne pouvais, ni ne devais, ni ne voulais approuver de ma pensée ni de ma présence.

« Cependant la nouvelle situation de Paris, la vue des étrangers, les acclamations de tous genres me rendaient trop malheureux, et je suivis, comme un trait de lumière, la pensée d’aller à Londres passer quelque temps auprès d’anciens amis capables de me procurer toutes les consolations dont je pouvais être susceptible ; mais il me sembla que je retrouverais à Londres le même spectacle et les mêmes acclamations qui m’avaient mis en fuite de Paris, et c’était vrai. Tout y était fêtes, réjouissances, spectacles, au sujet de leur triomphe et de notre abaissement.

« Pendant que je m’y trouvais encore, on fit à Paris la nouvelle organisation de la marine ; un de mes anciens camarades, que j’avais perdu de vue depuis longtemps, le chevalier de Grimaldy, se trouvait membre du comité de l’organisation nouvelle ; il passa chez moi, dit à ma femme qu’il y était conduit par la surprise de n’avoir pas trouvé mes réclamations ; que la loi me donnait le droit de rentrer dans le corps, ou d’avoir ma retraite avec pension déjà fixée ; qu’elle devait me décider là-dessus, et s’en reposer sur son amitié, bien que le terme touchât à sa fin. Je fus plus sensible à cette marque d’affection qu’à la faveur qu’elle cherchait à me procurer. Toutefois j’écrivis au comité qu’ayant à cœur de pouvoir porter un habit qui m’était cher, je le priais de me faire accorder le titre de capitaine de vaisseau honoraire ; que quant à la pension, j’y renonçais, ne m’y croyant aucun droit.

« Je revins à Paris ; la divergence des opinions, l’irritation des esprits m’y parurent extrêmes. Depuis longtemps je m’étais fort retiré du monde ; je me confinai en ce moment uniquement dans mon ménage, au milieu de ma femme et de mes enfants : jamais je n’avais été meilleur mari ni meilleur père, et peut-être aussi ne fus-je jamais aussi heureux.

« Un jour je lus, dans le Journal des Débats, l’extrait d’un ouvrage de M. Alphonse Beauchamp, donnant le nom de quelques gentilshommes réunis le 31 mars sur la place Louis XV pour provoquer à la royauté ; le mien s’y trouvait : il était en bonne compagnie sans doute ; mais enfin je ne méritais rien de pareil, et j’avais beaucoup à perdre dans l’estime d’une foule de gens, s’ils avaient pu le croire. J’écrivis donc pour prier de relever cette erreur qui m’attirait des félicitations qui ne m’étaient pas dues. Je m’étais rendu cette démarche impossible, disais-je, quelque attrait d’ailleurs qu’elle eût pu me présenter. Commandant d’une légion de la garde nationale, j’avais contracté des engagements dont aucune affection sur la terre n’aurait pu me dégager, etc. J’envoyai ma lettre au député Chabaud Latour, que j’aimais beaucoup ; c’était l’un des propriétaires du journal, il ne voulut pas se prêter à sa publication par pure bienveillance ; je l’adressai au rédacteur ; il ne l’inséra pas par différence d’opinion.

« Cependant la disposition des esprits annonçait une catastrophe inévitable et prochaine ; tout faisait présager aux Bourbons le sort des Stuarts. Ma femme et moi nous lisions chaque soir cette époque fameuse, décrite par Hume ; nous l’avions commencée à Charles Ier, et Votre Majesté parut avant que nous eussions pu atteindre Jacques II. » (Ici l’Empereur ne put empêcher de rire.)

« Ce fut pour nous, continuai-je, un grand sujet de saisissement et d’anxiété que votre marche et votre arrivée. J’étais loin de prévoir l’honorable exil volontaire qu’elle devait me valoir par la suite, d’autant plus que j’étais alors peu connu de Votre Majesté, et que les circonstances, nées de l’évènement même, m’y ont seules conduit. Si j’avais occupé le moindre emploi sous le roi, si même l’on m’eût vu souvent aux Tuileries, ce qui eût été très simple et fort légitime, je n’eusse pas paru de longtemps devant Votre Majesté ; non que je me fusse rien reproche, ou que mes vœux pour vous n’eussent été bien tendres, mais parce que je n’eusse pas voulu passer pour un meuble de cour, ou sembler toujours prêt à encenser le pouvoir partout où il se présente. Ici je me trouvais tellement libre, tout en moi était en si parfaite harmonie, qu’il me semblait que je faisais partie de ce grand évènement. Je courus donc avec ardeur vers le premier regard de Votre Majesté, je me trouvais des droits à toute sa bienveillance et à toutes ses faveurs. Au retour de Waterloo, les mêmes sentiments et le même zèle m’ont porté, aussitôt et spontanément, auprès de votre personne ; je ne l’ai plus quittée. Et si je ne suivis alors que sa gloire publique, je suivrais aujourd’hui ses qualités personnelles ; et s’il est vrai qu’il m’en a coûté alors quelque sacrifice, je m’en trouve aujourd’hui payé au centuple par le bonheur de pouvoir vous le dire.

« Du reste, il serait difficile de peindre mon extrême dégoût de toutes choses durant les dix mois de votre absence : le mépris absolu des hommes et des vanités de ce monde, toutes les illusions détruites ; chaque chose me semblait sans couleur ; tout me paraissait fini, ou mériter à peine qu’on y attachât le moindre prix. J’avais reçu la croix de Saint-Louis dans l’émigration ; une ordonnance voulait qu’on la légitimât par un brevet nouveau. Je ne me sentis pas la force d’en faire la demande. Une autre ordonnait qu’on se fît confirmer les titres donnés par Votre Majesté : il me demeura indifférent de compromettre ceux que j’avais reçus sous l’empire. Enfin l’on m’écrivit du ministère de la marine que mon brevet de capitaine de vaisseau venait d’y arriver, et il y est encore.

« L’absence de Votre Majesté fut pour moi un veuvage dont je n’avais dissimulé à personne ni les regrets ni la douleur ; aussi j’en recueillis le fruit à votre retour, dans le témoignage de ceux qui vous entouraient, et de qui j’étais à peine connu auparavant. Au premier lever de Votre Majesté, celui qui dirigeait par intérim les relations extérieures, M. d’Hauterive, sortant d’auprès de vous, me prit dans une embrasure de fenêtre pour me dire de graisser mes bottes, qu’on allait peut-être me faire faire un voyage ; il venait de me proposer, me disait-il, à Votre Majesté, ajoutant qu’il m’avait présenté comme fou, mais fou d’elle. Je désirai savoir de quel lieu il s’agissait ; c’était ce qu’il ne voulait ni ne pouvait me dire. J’ai su plus tard que c’était pour Londres.

M. Reynault de Saint-Jean-d’Angely me mit sur la liste des commissaires impériaux que Votre Majesté envoyait dans les départements. Je l’assurai que j’étais prêt à tout ; je lui fis observer seulement que, noble et émigré, il suffisait de ces deux mots prononcés par le premier venu pour m’annuler au besoin en tout temps et en tout lieu. Il trouva mon observation juste, et n’y pensa plus.

« Un sénateur, M. Rœderer, me demanda à Votre Majesté pour la préfecture de Metz, sa ville natale, sollicitant même de moi ce sacrifice, pour trois mois seulement, disait-il, afin de concilier les esprits et de mettre les choses en bon train. Enfin Decrès et le duc de Bassano me proposèrent pour conseiller d’État, et le troisième jour de son arrivée Votre Majesté en avait déjà signé le décret. »


Jeudi 23.

L’Empereur a été fort souffrant ; il est demeuré enfermé chez lui, et n’a voulu personne. Il m’a fait demander sur les neuf heures du soir ; je l’ai trouvé très abattu, fort triste ; il m’a à peine dit quelques mots, et moi je n’ai rien osé lui dire. Si sa souffrance était physique, j’avais une vive inquiétude ; si elle était morale, mon chagrin était grand de ne pouvoir employer vis-à-vis de lui toutes les ressources dont le cœur abonde pour celui qu’on aime véritablement. Il m’a renvoyé au bout d’une demi-heure.


Vendredi 24.

L’Empereur a continué d’être fort souffrant, et n’a voulu encore voir personne. Assez tard, il m’avait fait venir pour dîner avec lui. On a servi sur une très petite table, à côté de son canapé sur lequel il est resté ; il a mangé assez bien. Il se sentait le besoin d’une secousse, qui arriverait bientôt, disait-il, tant il connaissait sa constitution. Après dîner, l’Empereur a pris les Mémoires du maréchal de Villars, qui l’amusaient. Il a lu tout haut plusieurs articles qui ont amené des ressouvenirs et plusieurs citations d’anecdotes.


Tempérament de l’Empereur – Courses – Système de médecine.


Samedi 25.

Napoléon était encore souffrant ; il avait passé une mauvaise nuit. Il m’a fait venir dîner près de son canapé, dont il ne sortait pas ; mais il était évidemment mieux. Après dîner, il a voulu lire ; il se trouvait sur son sofa au milieu d’un grand nombre de livres ; la rapidité de son imagination, la fatigue du même sujet, ou le dégoût de relire sans cesse ce qu’il sait déjà, lui faisaient prendre, jeter et reprendre encore tous ces livres les uns après les autres ; il finit par s’arrêter sur l’Iphigénie de Racine, faisant ressortir les perfections, indiquant et discutant le peu de défauts qu’on lui trouve, et il m’a renvoyé d’assez bonne heure.

L’Empereur, contre l’opinion commune, celle que j’avais entretenue moi-même, est loin d’avoir une forte constitution ; ses membres sont gros, mais sa fibre est très molle ; avec une poitrine fort large, il est toujours enrhumé ; son corps est soumis aux plus légères influences ; l’odeur de peinture suffit pour le rendre malade ; certains mets, la plus petite humidité, agissent immédiatement sur lui ; son corps est bien loin d’être de fer, ainsi qu’on l’a cru, c’est seulement son moral. On connaît ses prodigieuses fatigues au-dehors, ses perpétuels travaux au-dedans ; jamais aucun souverain n’a égalé ses fatigues corporelles. Ce qu’on cite de plus fort est la course de Valladolid à Burgos, à franc-étrier (trente-cinq lieues d’Espagne en cinq heures et demie, plus de sept lieues à l’heure[2]). Napoléon était parti avec une nombreuse suite, à cause du danger des guérillas : à chaque pas il resta du monde en route ; Napoléon arriva presque seul. On cite aussi la course de Vienne au Simmering (dix-huit ou vingt lieues), où il se rendit à cheval, déjeuna et revint aussitôt après. On lui a vu faire souvent des chasses de trente-huit lieues ; les moindres étaient de quinze. Un jour un officier russe, arrivant en courrier de Pétersbourg, en douze ou treize jours, joignit Napoléon à Fontainebleau, au départ de la chasse ; pour délassement, il eut la faveur d’être invité à suivre : il n’eut garde de refuser ; mais il tomba dans la forêt, et ce ne fut pas sans peine qu’on le retrouva.

J’ai vu l’Empereur, au Conseil d’État, traiter les affaires huit ou neuf heures de suite, et lever la séance avec les idées aussi nettes, la tête aussi fraîche qu’au commencement. Je l’ai vu lire à Sainte-Hélène, dix ou douze heures de suite, des sujets abstraits, sans en paraître nullement fatigué.

Il a supporté sans ébranlement les plus fortes secousses qu’un homme puisse éprouver ici-bas. À son retour de Moscou ou de Leipsick, après l’exposé du désastre au Conseil d’État, il dit : « On a répandu dans Paris que les cheveux m’en avaient blanchi ; mais vous voyez qu’il n’en est rien (montrant son front de la main), et j’espère que j’en saurais supporter bien d’autres. » Mais toutes ces prodigieuses épreuves ne se sont accomplies, pour ainsi dire, qu’en déception de son physique, qui ne se montre jamais moins susceptible que quand l’activité de l’esprit est plus grande.

Napoléon mange très irrégulièrement et en général fort peu. Il répète souvent qu’on peut souffrir de trop manger, jamais d’avoir mangé trop peu. Il est homme à rester vingt-quatre heures sans manger, seulement pour se donner de l’appétit le lendemain. Il boit bien moins encore ; un seul verre de vin de Madère ou de Champagne suffit pour réveiller ses forces ou lui donner de la gaieté. Il dort fort peu, et à des heures très irrégulières ; se relevant au premier réveil pour lire ou pour travailler, et se recouchant pour redormir encore.

L’Empereur ne croit pas à la médecine, il ne prend jamais aucun remède. Il s’est créé un traitement particulier : son grand secret avait été depuis longtemps, disait-il, de commettre un excès en sens opposé à son habitude présente ; c’est ce qu’il appelle rappeler l’équilibre de la nature : s’il était depuis quelque temps en repos, il faisait subitement une course de soixante milles, une chasse de tout un jour.

S’il se trouvait au contraire surpris au milieu de très grandes fatigues, il se condamnait à vingt-quatre heures de repos absolu. Cette secousse imprévue lui causait infailliblement une crise intérieure qui amenait aussitôt le résultat désiré ; cela, disait-il, ne lui avait jamais manqué.

L’Empereur a la lymphe trop épaisse, son sang circule difficilement. La nature l’a doué de deux avantages bien précieux, dit-il : l’un est de s’endormir dès qu’il a besoin de repos, à quelque heure et en quelque lieu que ce soit ; l’autre, de ne pouvoir commettre d’excès nuisible dans son boire ou dans son manger : « Si je dépassais le moindrement mon tirant d’eau, disait-il, mon estomac rendrait aussitôt le surplus. » Il vomit très facilement, une simple toux d’irritation suffit pour lui faire rendre son dîner.


Continuation de la vie de Briars, etc. – Ma première visite à Longwood – Machine infernale, son historique.


Dimanche 26 au mardi 28.

Le 26, l’Empereur s’est habillé de très bonne heure, il était tout à fait bien ; il avait voulu sortir ; le temps était charmant, et d’ailleurs sa chambre n’avait pas été faite depuis trois jours. Nous avons été dans le jardin, où il a voulu déjeuner sous le berceau ; il se trouvait fort gai, et sa conversation a parcouru beaucoup d’objets et de personnes.

L’Empereur, tout à fait rétabli, reprit ses occupations ordinaires : elles étaient sa seule ressource ; sa chambre, la lecture, la dictée, le jardin, devaient remplir toute sa journée ; quelquefois encore l’allée inférieure, dont une nouvelle saison ou l’état de la lunaison nous bannissait insensiblement. Les nombreuses visites que la curiosité attirait chez notre hôte pour y rencontrer l’Empereur l’avaient gêné et l’en avaient tout à fait éloigné. Nous demeurions claquemurés dans notre petite enceinte. Nous n’avions dû y rester que quelques jours : six semaines étaient écoulées, et il n’était pas encore question de notre changement. Durant tout ce temps, l’Empereur s’était trouvé aussi resserré que s’il fût demeuré à bord du vaisseau. Il ne s’était encore permis qu’une seule excursion chez le major Hudson, et nous apprîmes plus tard qu’elle avait même causé une extrême inquiétude : elle était parvenue, au milieu du bal de l’amiral, aux oreilles des autorités et les avait mises tout en émoi.

On travaillait toujours à Longwood, qui devait être notre nouvelle demeure. Les troupes que nous avions amenées d’Angleterre étaient campées aux environs. Le colonel donnait un bal, nous y étions invités ; l’Empereur voulut que j’y allasse et que j’examinasse l’endroit. Je m’y rendis avec madame Bertrand, dans une voiture attelée de six bœufs ; c’est dans cet équipage mérovingien que nous escaladâmes la distance qui nous séparait de Longwood. C’était la première fois que je voyais de nouvelles parties de l’île ; toute la route ne me montra qu’une constante répétition des grandes convulsions de la nature : toujours d’énormes rochers hideux et nus, entièrement privés de végétation. Si, à chaque changement d’horizon, on apercevait au loin quelque verdure, quelques bouquets de bois, tout cela disparaissait en approchant, comme les ombres des poètes ; ce n’était plus que quelques plantes marines, quelques arbrisseaux sauvages, ou bien encore quelques tristes arbres à gomme ; ceux-ci sont toute la parure de Longwood. Je revins à cheval vers les six heures, pour me retrouver à temps auprès de l’Empereur. Il me questionna beaucoup sur notre nouvelle demeure. Il ne m’en trouva nullement enthousiasmé. Il me demandait, en résumé, s’il y avait à gagner ou à perdre. Je pus lui rendre toute ma pensée en deux mots : « Sire, nous sommes ici en cage ; là, nous serons parqués. »

Le 28, l’Empereur quitta son habit militaire, qu’il avait repris pour se rendre à bord du Bellérophon, et mit un frac de fantaisie.

Dans diverses conversations de ce jour, il a touché un grand nombre de conspirations dirigées contre lui. La machine infernale a eu son tour : cette invention diabolique, qui causa tant de rumeur et fit tant de victimes, fut exécutée par les royalistes, qui en reçurent l’idée des jacobins.

Une centaine de jacobins forcenés, disait l’Empereur, les vrais exécuteurs de septembre, du 10 août, etc., etc., avaient résolu de se défaire du Premier Consul ; ils avaient imaginé, à cet effet, une espèce d’obus de quinze ou seize livres qui, jeté dans la voiture, eût éclaté par son propre choc, et anéanti tout ce qui l’eût entouré ; se proposant, pour être plus sûrs de leur coup, de semer une certaine partie de la route de chausse-trapes qui, arrêtant subitement les chevaux, devaient amener l’immobilité de la voiture. L’ouvrier auquel on proposa l’exécution de ces chausse-trapes, prenant des soupçons sur ce qu’on lui demandait, aussi bien que sur la moralité de ceux qui l’ordonnaient, en prévint la police. On eut bientôt tracé ces gens-là si bien qu’on les prit sur le fait essayant hors de Paris, près du Jardin des Plantes, l’effet de cette machine qui fit une explosion terrible. Le Premier Consul, qui avait pour système de ne point divulguer les nombreuses conspirations dont il était l’objet, ne voulut pas qu’on donnât de suite à celle-ci ; on se contenta d’emprisonner les coupables. Bientôt on se lassa de les tenir au secret, et ils eurent une certaine liberté. Or, dans la même prison se trouvaient des royalistes, enfermés pour avoir voulu tuer le Premier Consul à l’aide d’un fusil à vent : ces deux bandes fraternisèrent, et ceux-ci transmirent à leurs amis du dehors l’idée de la machine infernale, comme de beaucoup préférable à tout autre moyen.

Il est très remarquable que, pendant la soirée de la catastrophe, le Premier Consul montra une répugnance extrême pour sortir : on donnait un Oratorio, madame Bonaparte et quelques intimes du Premier Consul voulaient absolument l’y faire aller ; celui-ci était tout endormi sur un canapé, et il fallut qu’on l’en arrachât, que l’un lui apportât son épée, l’autre son chapeau. Dans la voiture même, il sommeillait de nouveau, quand il ouvrit subitement les yeux, rêvant, dit-il, qu’il se noyait dans le Tagliamento. Pour comprendre ceci, il faut savoir que quelques années auparavant, étant général de l’armée d’Italie, il avait passé de nuit, en voiture, le Tagliamento, contre l’opinion de tout ce qui l’entourait. Dans le feu de la jeunesse, et ne connaissant aucun obstacle, il avait tenté ce passage, entouré d’une centaine d’hommes armés de perches et de flambeaux. Toutefois la voiture se mit à la nage, il courut le plus grand danger, et se crut réellement perdu. Or, en cet instant, il s’éveillait au milieu d’une conflagration, la voiture était soulevée, il retrouvait en lui toutes les impressions du Tagliamento, lesquelles, du reste, n’eurent que la durée d’une seconde ; car une effroyable détonation se fit aussitôt entendre. « Nous sommes minés ! » furent les paroles qu’il adressa à Lannes et à Bessières qui se trouvaient avec lui. Ceux-ci voulaient arrêter à toute force ; mais il leur dit de s’en bien donner de garde. Le Premier Consul arriva et parut à l’Opéra, comme si de rien n’était. Il fut sauvé par l’audace et la dextérité de son cocher César, à qui cette circonstance non moins que son dévouement et sa fidélité imprimèrent une sorte de célébrité.

La machine n’atteignit qu’un ou deux hommes de la queue de l’escorte.

Aussitôt après l’évènement, on s’en prit aux jacobins qu’on avait jadis convaincus de la préméditation de cet attentat ; et on en déporta un bon nombre : ils n’étaient pourtant pas les vrais coupables ; un autre hasard bien bizarre fit découvrir ceux-ci.

Trois ou quatre cents cochers de fiacre donnèrent un repas de corps à un louis ou douze francs par tête, au cocher du Premier Consul, devenu pour eux le héros du jour et du métier. Dans la chaleur du repas, un des convives buvant à son habileté, lui dit qu’il savait qui lui avait joué ce tour-là. On s’en saisit aussitôt, et il se trouva que le jour même, ou la veille de la fatale explosion, ce cocher s’était arrêté avec son fiacre devant une porte cochère pour laisser passer la petite charrette qui avait fait tout le mal. On courut à cet endroit, où l’on louait en effet des voitures de toute espèce ; les propriétaires ne la renièrent pas ; ils montrèrent le hangar où elle avait été raccommodée ; des traces de poudre y étaient encore. Ils croyaient, dirent-ils, l’avoir louée à des contrebandiers bretons. Ou retraça facilement tous ceux qui y avaient travaillé, celui qui avait vendu le cheval, etc., etc. ; et l’on acquit des indices que ce complot partait des royalistes chouans ! On dépêcha quelques gens intelligents à leur quartier-général dans le Morbihan : ils ne s’en cachaient pas, ne se plaignant que de n’avoir pas réussi ; quelques coupables, par là, furent saisis et punis. On assure que le chef a depuis cherché dans les austérités de la religion l’expiation de son crime ; qu’il s’est fait trappiste.


Conspiration de Georges, Pichegru, etc. – Affaire du duc d’Enghien – Esclave Tobie – Réflexions caractéristiques de Napoléon.


Mercredi 29, jeudi 30.

Je trouve ici, dans mon manuscrit, des détails précieux sur la conspiration de Georges, de Pichegru, de Moreau, et sur le procès du duc d’Enghien ; mais comme il en est question à différentes reprises dans mon journal, je renvoie plus loin ce qui se trouve ici, afin d’en présenter ailleurs l’ensemble complet.

Le petit jardin de M. Balcombe, où nous nous promenions souvent, se trouvait cultivé par un vieux nègre. La première fois que nous le rencontrâmes, l’Empereur, suivant sa coutume, me le fit questionner, et son récit nous intéressa fort. C’était un Indien-Malais qui avait été frauduleusement enlevé de chez lui, il y avait nombre d’années, par un équipage anglais, transporté à bord et vendu à Sainte-Hélène, où il demeurait depuis dans l’esclavage. Sa narration portait tout le caractère de la sincérité ; sa figure était franche et bonne, ses yeux spirituels et encore vifs ; tout son maintien nullement avili, mais tout à fait attachant.

Nous fûmes indignés au récit d’un tel forfait ; et à peu de jours de là l’Empereur pensa à l’acheter pour le faire reconduire dans son pays. Il en parla à l’amiral, dont le premier mot, en défense des siens, fut de prétendre que le vieux Tobie (c’était le nom du malheureux esclave) ne devait être qu’un imposteur, et que la chose était impossible. Toutefois il fit une enquête à ce sujet, et la chose ne se trouva que trop vraie ; alors il partagea notre indignation, et promit d’en faire son affaire. Nous avons quitté Briars, nous avons été transportés à Longwood, et le pauvre Tobie, partageant le sort commun de toutes choses ici-bas, a été bientôt oublié ; je ne sais pas ce que le tout sera devenu.

Quoi qu’il en soit, lorsque nous venions dans le jardin, l’Empereur s’arrêtait la plupart du temps près de Tobie, et me le faisait questionner sur son pays, sa jeunesse, sa famille, sa situation actuelle ; on eût dit qu’il cherchait à étudier ses sensations. L’Empereur terminait toujours la conversation en me faisant lui donner un napoléon.

Tobie s’était fort attaché à nous ; notre venue semblait être sa joie ; interrompant aussitôt son travail, et appuyé sur sa bêche, il contemplait d’un air satisfait nos deux figures, n’entendant pas un mot de notre langage entre nous, mais souriant d’avance aux premières paroles que je lui traduirais. Il n’appelait l’Empereur que le bon monsieur (the good gentleman) : c’était le seul nom qu’il lui donnait ; il n’en savait pas davantage.

Je me suis arrêté sur ces détails parce que les rencontres de Tobie étaient suivies, de la part de l’Empereur, de réflexions toujours neuves, piquantes, et surtout caractéristiques. On connaît la mobilité de son esprit ; aussi la chose était-elle traitée chaque fois sous une face nouvelle. Je me suis contenté de consigner ici les suivantes.

« Ce pauvre Tobie que voilà, disait-il une fois, est un homme volé à sa famille, à son sol, à lui-même, et vendu : peut-il être de plus grand tourment pour lui ! de plus grand crime dans d’autres ! Si ce crime est l’acte du capitaine anglais tout seul, c’est à coup sûr un des hommes les plus méchants ; mais s’il a été commis par la masse de l’équipage, ce forfait peut avoir été accompli, après tout, par des hommes peut-être pas si méchants que l’on croirait ; car la perversité est toujours individuelle, presque jamais collective. Les frères de Joseph ne peuvent se résoudre à le tuer ; Judas, froidement, hypocritement, avec un lâche calcul, livre son maître au supplice. Un philosophe a prétendu que les hommes naissaient méchants ; ce serait une grande affaire et fort oiseuse que d’aller rechercher s’il a dit vrai. Ce qu’il y a de certain, c’est que la masse de la société n’est point méchante ; car si la très grande majorité voulait être criminelle et méconnaître les lois, qui est-ce qui aurait la force de l’arrêter ou de la contraindre ? Et c’est là précisément le triomphe de la civilisation, parce que cet heureux résultat sort de son sein, naît de sa propre nature. La plupart des sentiments sont des traditions ; nous les éprouvons parce qu’ils nous ont précédés : aussi la raison humaine, son développement, celui de nos facultés, voilà toute la clef sociale, tout le secret du législateur. Il n’y a que ceux qui veulent tromper les peuples et gouverner à leur profit qui peuvent vouloir les retenir dans l’ignorance ; car plus ils sont éclairés, plus il y aura de gens convaincus de la nécessité des lois, du besoin de les défendre, et plus la société sera assise, heureuse, prospère. Et s’il peut arriver jamais que les lumières soient nuisibles dans la multitude, ce ne sera que quand le gouvernement, en hostilité avec les intérêts du peuple, l’acculera dans une position forcée, ou réduira la dernière classe à mourir de misère ; car alors il se trouvera plus d’esprit pour se défendre ou devenir criminel.

« Mon seul Code, par sa simplicité, a fait plus de bien en France que la masse de toutes les lois qui m’ont précédé. Mes écoles, mon enseignement mutuel préparent des générations inconnues. Aussi sous mon règne les crimes allèrent-ils en décroissant avec rapidité, tandis que chez nos voisins, en Angleterre, ils allaient au contraire croissant d’une manière effrayante. Et c’en est assez pour pouvoir prononcer hardiment sur les deux administrations respectives !

« Et voyez comme aux États-Unis, sans efforts aucuns, tout y prospère ; combien on y est heureux et tranquille : c’est qu’en réalité c’est la volonté, ce sont les intérêts publics qui y gouvernent. Mettez le même gouvernement en guerre avec la volonté, les intérêts de tous, et vous verrez aussitôt quel tapage, combien de tiraillements, de troubles, de confusion, et surtout quel accroissement de crimes.

« Arrivé au pouvoir, on eût voulu que j’eusse été un Washington : les mots ne coûtent rien, et bien sûrement ceux qui l’ont dit avec autant de facilité, le faisaient sans connaissance des temps, des lieux, des hommes et des choses. Si j’eusse été en Amérique, volontiers j’eusse été un Washington, et j’y eusse eu peu de mérite ; car je ne vois pas comment il eût été raisonnablement possible de faire autrement. Mais si lui se fût trouvé en France sous la dissolution du dedans et sous l’invasion du dehors, je lui eusse défié d’être lui-même, ou s’il eût voulu l’être, il n’eut été qu’un niais, et n’eût fait que continuer de grands malheurs. Pour moi, je ne pouvais être qu’un Washington couronné. Ce n’était que dans un congrès de rois, au milieu des rois convaincus ou maîtrisés, que je pouvais le devenir. Alors, et là seulement, je pouvais montrer avec fruit sa modération, son désintéressement, sa sagesse ; je n’y pouvais raisonnablement parvenir qu’au travers de la dictature universelle ; j’y ai prétendu, m’en ferait-on un crime ? Penserait-on qu’il fût au-dessous des forces humaines de s’en démettre ? Sylla, gorgé de crimes, a bien osé abdiquer, poursuivi par l’exécration publique. Quel motif eût pu m’arrêter, moi qui n’aurais eu que des bénédictions à recueillir ! Mais demander de moi avant le temps ce qui n’était pas de saison était d’une bêtise vulgaire ; moi l’annoncer, le promettre eût été pris pour du verbiage, du charlatanisme ; ce n’était point mon genre… Je le répète, il me fallait vaincre à Moscou !… »

Une autre fois, arrêté devant Tobie, il disait : « Ce que c’est pourtant que cette pauvre machine humaine ! pas une enveloppe qui se ressemble ; pas un intérieur qui ne diffère ! et c’est pour se refuser à cette vérité qu’on commet tant de fautes. Faites de Tobie un Brutus, il se serait donné la mort ; un Ésope, il serait peut-être aujourd’hui le conseiller du gouverneur ; un chrétien ardent et zélé, il porterait ses chaînes en vue de Dieu et les bénirait. Pour le pauvre Tobie, il n’y regarde pas de si près, il se courbe et travaille innocemment ! » Et après l’avoir considéré quelques instants en silence, il dit en s’éloignant : « Il est sûr qu’il y a loin du pauvre Tobie à un roi Richard !… Et toutefois, continuait-il en marchant, le forfait n’en est pas moins atroce ; car cet homme, après tout, avait sa famille, ses jouissances, sa propre vie. Et l’on a commis un horrible forfait en venant le faire mourir ici sous le poids de l’esclavage. » Et s’arrêtant tout à coup, il me dit : « Mais je lis dans vos yeux : vous pensez qu’il n’est pas le seul exemple de la sorte à Sainte-Hélène ! » Et soit qu’il fût heurté de se voir en parallèle avec Tobie, soit qu’il crût que mon courage eût besoin d’être relevé, soit enfin toute autre chose, il poursuivit avec feu et majesté : « Mon cher, il ne saurait y avoir ici le moindre rapport ; si l’attentat est plus relevé, les victimes aussi offrent bien d’autres ressources. On ne nous a point soumis à des souffrances corporelles, et, l’eût-on tenté, nous avons une âme à tromper nos tyrans !… Notre situation peut même avoir des attraits ! L’univers nous contemple !… Nous demeurons les martyrs d’une cause immortelle ! Des millions d’hommes nous pleurent, la patrie soupire, et la gloire est en deuil !… Nous luttons ici contre l’oppression des dieux, et les vœux des nations sont pour nous !… » Et après une pause de quelques secondes, il reprit : « Mes véritables souffrances ne sont point ici !… Si je ne considérais que moi, peut-être aurais-je à me réjouir !… Les malheurs ont aussi leur héroïsme et leur gloire… L’adversité manquait à ma carrière !… Si je fusse mort sur le trône, dans les nuages de ma toute-puissance, je serais demeuré un problème pour bien des gens ; aujourd’hui, grâce au malheur, on pourra me juger à nu ! »


Origine des guides – Autre danger de Napoléon – Un gros officier allemand – Un chien.


Vendredi 1er décembre au dimanche 3.

Un grand nombre d’objets remplissent ces journées ; j’en élague une partie comme inutile, et j’en tais une autre par convenance ; je ne retranscris ici que quelques traits nouveaux, relatifs au général en chef de l’armée d’Italie.

Napoléon après le passage du Mincio, toutes les mesures ordonnées, et l’ennemi poursuivi dans toutes les directions, s’arrêta dans un château sur la rive gauche. Il souffrait de la tête, et prit un bain de pieds. Un gros détachement ennemi, égaré et perdu, arrive, en remontant le fleuve, jusqu’à ce château. Napoléon y était presque seul ; la sentinelle en faction à la porte n’a que le temps de la pousser, en criant aux armes, et le général de l’armée d’Italie, au sein de sa victoire, est réduit à s’évader par les derrières du jardin avec une seule botte, l’autre jambe nue. S’il eût été pris avant que sa réputation ne l’eût consacré, les actes de génie par lesquels il venait de débuter n’eussent peut-être jamais été pour le vulgaire que des échauffourées heureuses et blâmables.

Le danger auquel venait d’échapper le général français, circonstance qui, dans sa manière d’opérer, pouvait se renouveler souvent, devint l’origine des guides chargés de garder sa personne. Ils ont été imités depuis par les autres armées.

Napoléon, dans la même campagne, courut encore un aussi pressant danger : Wurmser, réduit à se jeter dans Mantoue, et débouchant subitement dans une plaine, apprit d’une vieille femme qu’il n’y avait qu’un instant que le général français, presque seul de sa personne, se trouvait arrêté devant sa porte, et qu’il avait pris la fuite à la vue même des Autrichiens. Wurmser expédia aussitôt un bon nombre de cavaliers dans toutes les directions, ne doutant pas de la précieuse capture. « Mais il recommandait surtout, il faut lui rendre cette justice, disait l’Empereur, de ne pas me tuer, ni de me faire aucun mal. » Heureusement la vitesse de son cheval et son heureuse étoile sauvèrent le jeune général.

On va voir que la nouvelle manière de faire la guerre, pratiquée par Napoléon, déconcertait tout le monde. À peine la campagne était ouverte, que toute la Lombardie était inondée dans toutes les directions, et qu’on faisait déjà les approches de Mantoue, pêle-mêle au milieu des ennemis. Le général en chef, se trouvant dans les environs de Pizzighitone, rencontra un gros capitaine ou colonel allemand qu’on venait de faire prisonnier. Napoléon eut la fantaisie de le questionner sans en être connu, et lui demanda comment allaient les affaires. « Oh ! très mal, lui dit l’autre ; je ne sais pas comment cela finira, mais on n’y comprend plus rien. On nous a envoyé pour nous combattre un jeune étourneau qui vous attaque à droite, à gauche, par devant, par derrière ; on ne sait plus que faire. Cette manière est insupportable ; aussi, pour ma part, je suis tout consolé d’avoir fini. »

Napoléon disait qu’à la suite d’une de ses grandes affaires d’Italie il traversa lui troisième ou quatrième le champ de bataille dont on n’avait pu encore enlever les morts : « C’était par un beau clair de lune et dans la solitude profonde de la nuit, disait l’Empereur ; tout à coup un chien sortant de dessous les vêtements d’un cadavre, s’élança sur nous et retourna presque aussitôt à son gîte, en poussant des cris douloureux ; il léchait tour à tour le visage de son maître, et se lançait de nouveau sur nous ; c’était tout à la fois demander du secours et rechercher la vengeance. Soit disposition du moment, continuait l’Empereur, soit le lieu, l’heure, le temps, l’acte en lui-même, ou je ne sais quoi, toujours est-il vrai que jamais rien, sur aucun de mes champs de bataille, ne me causa une impression pareille. Je m’arrêtai involontairement à contempler ce spectacle. Cet homme, me disais-je, a peut-être des amis ; il en a peut-être dans le camp, dans sa compagnie, et il gît ici abandonné de tous, excepté de son chien ! Quelle leçon la nature nous donnait par l’intermédiaire d’un animal !…

Ce qu’est l’homme ! et quel n’est pas le mystère de ses impressions ! J’avais sans émotion ordonné des batailles qui devaient décider du sort de l’armée ; j’avais vu d’un œil sec exécuter des mouvements qui amenaient la perte d’un grand nombre d’entre nous ; et ici je me sentais ému, j’étais remué par les cris et la douleur d’un chien !… Ce qu’il y a de bien certain, c’est qu’en ce moment j’eusse été plus traitable pour un ennemi suppliant : je concevais mieux Achille rendant le corps d’Hector aux larmes de Priam. »


Guerre – Principes – Application – Paroles sur divers généraux.


Lundi 4, mardi 5.

Mes yeux étaient devenus fort malades ; j’ai été obligé d’interrompre mon travail : ils s’en vont tout à fait ; je les aurai perdus sur la campagne d’Italie.

Depuis quelque temps la température éprouvait une variation sensible ; au demeurant, nous n’entendions plus rien aux saisons : le soleil passant dans l’année deux fois sur nos têtes, nous devions avoir, disions-nous, du moins deux étés, ou, pour mieux dire, le tout, dans nos idées accoutumées, ne ressemblait plus à rien ; car, pour achever la confusion, nous devions faire tous nos calculs désormais au rebours de l’Europe, puisque nous nous trouvions dans l’hémisphère méridional. Quoi qu’il en fût, il pleuvait souvent, l’atmosphère était très humide, il faisait plus froid. L’empereur ne sortait plus le soir ; il s’enrhumait à chaque instant, il ne reposait pas bien. Il fut obligé de cesser de manger sous la tente, et de faire servir de nouveau dans sa chambre : il s’y trouvait mieux ; mais il ne pouvait y bouger. La conversation continuait à table après qu’on avait desservi. Aujourd’hui on parla de guerre, de grands capitaines. « Le sort d’une bataille, disait l’Empereur, est le résultat d’un instant, d’une pensée : on s’approche avec des combinaisons diverses, on se mêle, on se bat un certain temps, le moment décisif se présente, une étincelle morale prononce, et la plus petite réserve accomplit. » Il a été par le de Lutzen et de Bautzen, etc., etc.

Plus tard l’Empereur a dit qu’à la campagne de Waterloo, s’il avait suivi la pensée de tourner la droite ennemie, il y eut réussi facilement ; il avait préféré de percer le centre et de séparer les deux armées. Mais tout a été fatal dans cette affaire, qu’il dit avoir pris la teinte d’une absurdité, et pourtant il devait obtenir la victoire. Jamais aucune de ses batailles n’avait présenté moins de doute à ses yeux ; il est encore à concevoir ce qui est arrivé.

« Grouchi s’est égaré, a-t-il dit. — Ney était tout hors de lui. — D’Erlon s’est rendu inutile. — Personne n’a été soi-même, etc. »

Si le soir il eût connu la position de Grouchi, continuait-il, et qu’il eût pu s’y jeter, il lui eût été possible au jour, avec cette magnifique réserve, de rétablir les affaires, et peut-être même de détruire les alliés par un de ces prodiges, de ces retours de fortune qui lui étaient familiers et qui n’eussent surpris personne ; mais il n’avait nulle connaissance de Grouchi, et puis il n’était pas facile de se gouverner au milieu des débris de cette armée. « On se la peindrait difficilement dans cette nuit de douleur, disait-il ; c’était un torrent hors de son lit, elle entraînait tout. »

Laissant ensuite cela, il disait que les périls des généraux de nos jours ne pouvaient se comparer à ceux des temps anciens ; il n’y avait pas de position aujourd’hui où un général ne pût être atteint par l’artillerie ; jadis les généraux ne couraient de risque que quand ils chargeaient eux-mêmes ; ce qui n’était arrivé à César que deux ou trois fois.

Il était rare et difficile, disait-il dans un autre moment, de réunir toutes les qualités nécessaires à un grand général. Ce qui était le plus désirable et tirait aussitôt quelqu’un hors de ligne, c’est que chez lui l’esprit ou le talent fût en équilibre avec le caractère ou le courage : c’est ce qu’il appelait être carré autant de base que de hauteur. Si le courage, continuait-il, était de beaucoup supérieur, le général entreprenait vicieusement au-delà de ses conceptions ; et, au contraire, il n’osait pas les accomplir, si son caractère ou son courage demeurait au-dessous de son esprit. Il citait alors le vice-roi, chez lequel cet équilibre était le seul mérite, et suffisait néanmoins pour en faire un homme très distingué.

De là on a beaucoup parlé du courage physique et du courage moral ; et l’Empereur disait, au sujet du courage physique, qu’il était impossible à Murat et à Ney de n’être pas braves ; mais qu’on n’avait pas moins de tête qu’eux, le premier surtout.

Quant au courage moral, il l’avait trouvé fort rare, disait-il, celui de deux heures après minuit ; c’est-à-dire le courage de l’improviste, qui, en dépit des évènements les plus soudains, laisse néanmoins la même liberté d’esprit, de jugement et de décision. Il n’hésitait pas à prononcer qu’il était celui qui s’était trouvé avoir le plus de ce courage de deux heures après minuit, et qu’il avait vu fort peu de personnes qui ne fussent demeurées de beaucoup en arrière.

Il disait à la suite de cela qu’on se faisait une idée peu juste de la force d’âme nécessaire pour livrer, avec une pleine méditation de ses conséquences, une de ces grandes batailles d’où vont dépendre le sort d’une armée, d’un pays, la possession d’un trône. Aussi observait-il qu’on trouvait rarement des généraux empressés à donner, bataille : « Ils prenaient bien leur position, s’établissaient, méditaient leurs combinaisons ; mais là commençaient leurs indécisions ; et rien de plus difficile et pourtant de plus précieux que de savoir se décider. »

Passant à un grand nombre de généraux, et daignant répondre à quelques questions : « Kléber, disait-il, était doué du plus grand talent ; mais il n’était que l’homme du moment : il cherchait la gloire comme la seule route aux jouissances ; d’ailleurs nullement national, il eût pu, sans effort, servir l’étranger : il avait commencé dans sa jeunesse sous les Prussiens, dont il demeurait fort engoué.

« Desaix possédait à un degré très supérieur cet équilibre précieux défini plus haut.

« Moreau était peu de chose dans la première ligne des généraux : la nature, en lui, n’avait pas fini sa création ; il avait plus d’instinct que de génie.

« Chez Lannes le courage l’emportait d’abord sur l’esprit ; mais chez lui l’esprit montait chaque jour pour se mettre en équilibre. Il était devenu très supérieur quand il a péri : je l’avais pris pygmée, je l’ai perdu géant. »

Chez tel autre qu’il nommait, l’esprit, au contraire, surpassait le caractère : on ne pouvait lui refuser de la bravoure assurément ; mais enfin il calculait le boulet, ainsi que beaucoup d’autres.

Parlant d’ardeur et de courage, l’Empereur disait : « Il n’est aucun de mes généraux dont je ne connaisse ce que j’appelle son tirant-d’eau. Les uns, disait-il en s’accompagnant du geste, en prennent jusqu’à la ceinture, d’autres jusqu’au menton, enfin d’autres jusque par-dessus la tête, et le nombre de ceux-ci est bien petit, je vous assure. »

Suchet était quelqu’un chez qui le caractère et l’esprit s’étaient accrus à surprendre.

Masséna avait été un homme très supérieur qui, par un privilège très particulier, ne possédait l’équilibre tant désiré qu’au milieu du feu : il lui naissait au milieu du danger.

« Les généraux qui semblaient devoir s’élever ; les destinées de l’avenir, terminait-il, étaient Gérard, Clausel, Foy, Lamarque, etc. : c’étaient là mes nouveaux maréchaux. »


Situation des princes d’Espagne à Valencey – Le pape à Fontainebleau – Réflexions, etc..


Mercredi 6.

L’Empereur, après m’avoir dicté ce matin, a travaillé successivement avec ces messieurs, et a prolongé quelque temps sa promenade avec eux. À leur départ, je l’ai suivi dans l’allée inférieure : il était triste, silencieux ; sa physionomie avait quelque chose de contrarié et de sévère. « Eh ! bien, m’a-t-il dit en remontant pour dîner, nous aurons à Longwood des sentinelles sous nos fenêtres ; on voudrait me forcer d’avoir un officier étranger à ma table, dans mon salon ; je ne saurais monter à cheval sans en être accompagné ; en un mot, nous ne saurions faire un pas, un mouvement, sous peine d’un outrage ! »

Je lui ai dit que c’était une goutte d’absinthe de plus dans le calice amer que nous devions boire à sa gloire et à sa toute-puissance passée ; que son stoïcisme d’ailleurs suffisait pour défier ses ennemis, et les ferait rougir de leur brutalité à la face des nations. Je me suis hasardé de dire que les princes d’Espagne à Valencey, le pape à Fontainebleau, n’avaient sans doute jamais rien éprouvé de pareil. « Je le crois bien, a-t-il repris ; les princes chassaient à Valencey, ils y donnaient des bals, sans soupçonner physiquement leurs chaînes ; le respect, les égards, les entouraient de toutes parts. Le vieux roi Charles IV avait été transféré de Compiègne à Marseille, et de Marseille à Rome, quand il l’avait voulu. Et cependant quelle différence de ces localités à celles d’ici ! Le pape, à Fontainebleau, bien qu’on en ait osé dire dans le monde, avait été traité de même ; et encore ne sait-on point le nombre des personnes qui, malgré tous ces adoucissements, avaient refusé, dans ces circonstances, d’en être les gardiens ; refus qui ne m’avaient point offensé, parce qu’ils m’avaient paru simples : ces emplois étaient du domaine de la délicatesse intérieure, et nos mœurs européennes veulent que le pouvoir se trouve limité par l’honneur. » Il ajoutait que quant à lui, comme homme et comme officier, il n’eût pas hésité à refuser de garder le pape, dont il n’avait jamais ordonné d’ailleurs la translation en France.

Ma figure exprimait une grande surprise. « Ceci vous étonne ? a-t-il repris ; vous ne le saviez pas ? Cela est pourtant vrai ainsi que beaucoup d’autres choses semblables que vous apprendrez avec le temps. D’ailleurs, faudrait-il encore distinguer les actes du souverain qui agit collectivement, de ceux de l’homme privé que rien ne gêne dans son sentiment : la politique admet, ordonne même à l’un ce qui demeurerait souvent sans excuse dans l’autre. »

Le moment du dîner amena d’autres conversations, et trompa son chagrin ; la gaieté prit le dessus. Cependant l’Empereur songeait sérieusement à quitter sa mauvaise cabane, quelque inconvénient d’ailleurs que fit pressentir la nouvelle demeure. Il m’a chargé, en allant finir ma soirée chez notre hôte, de lui porter une boîte avec son chiffre, et de lui dire qu’il était fâché de tout l’embarras qu’il devait lui avoir causé.


Contrariétés.


Jeudi 7.

Le grand maréchal et M. Gourgaud nous ont rejoints ; ils arrivaient de Longwood. L’amiral, depuis quelques jours, était fort pressé de nous y envoyer ; l’Empereur n’était pas moins désireux de s’y rendre ; il était si mal à Briars ! Toutefois il fallait que l’odeur de la peinture le lui permît ; il était impossible à son organisation particulière de la supporter ; jamais, dans les palais impériaux, il n’était arrivé de l’y exposer. Souvent, dans ses voyages, on avait été obligé de changer à la hâte les logements qu’on lui avait préparés. À bord du Northumberland il avait été malade de la seule peinture du vaisseau. Ici on lui avait dit la veille que tout était prêt, qu’il n’y avait plus d’odeur. Il avait dès lors résolu de partir pour Longwood le surlendemain samedi, afin de jouir de l’absence des ouvriers le dimanche ; mais le grand maréchal et M. Gourgaud lui ont déclaré en cet instant qu’ils venaient de vérifier la place, qu’elle ne serait pas tenable ; ils se sont étendus longuement sur cet objet. L’Empereur a pris beaucoup d’humeur du premier rapport qu’on lui avait fait, et de la résolution qu’il lui avait fait prendre. Ces deux messieurs s’en sont retournés ; nous avons gagné l’allée inférieure, l’Empereur toujours assez mal disposé. M. de Montholon est arrivé de Longwood fort mal à propos ; il a répété que tout était préparé, que l’Empereur pouvait y aller quand il voudrait ; la contrariété et l’humeur ont éclaté à ces deux rapports aussi voisins et aussi contradictoires. Heureusement l’instant du dîner est venu faire diversion.


Lieutenant anglais – Singularité – Départ pour Longwood arrêté – Politique – État de la France – Mémoire justificatif de Ney.


Vendredi 8, samedi 9.

Le doute élevé hier sur l’odeur de la peinture à Longwood m’ayant donné l’idée d’aller le vérifier moi-même, et désirant pouvoir en rendre compte à l’Empereur à son déjeuner, je suis parti de très grand matin, faisant les trois quarts de la routé à pied, parce que personne n’était encore levé aux écuries ; j’étais de retour avant neuf heures. Il était très-vrai que les appartenions sentaient peu ; mais c’était encore trop pour l’Empereur.

Le 9, l’Empereur a reçu au jardin la présentation du capitaine du Minden, de soixante-quatorze, venant du Cap, et repartant sous peu de jours pour l’Europe. Ce capitaine avait déjà eu l’honneur de lui être présenté à Paris sous le consulat, douze ans auparavant. Il a demandé la permission de présenter à l’Empereur un de ses lieutenants, à cause de quelques circonstances personnelles qui nous ont paru bien singulières. Ce jeune homme était né à Bologne, précisément lors de la première entrée de l’armée française dans cette ville. Le général français, lui Napoléon, était même intervenu, pour quelque chose que le jeune homme ne sut pas expliquer, dans la cérémonie de son baptême ; et le général français avait fait présent, à cette occasion, d’une cocarde tricolore, conservée précieusement depuis dans sa famille.

Après le départ de ces personnes, le grand maréchal arriva de Longwood ; il trouvait que l’odeur était réellement peu de chose. L’Empereur était si mal ! une portion de ses effets était déjà partie, il arrêta de se rendre à Longwood le lendemain. J’en fus bien aise pour mon compte ; depuis quelques jours j’avais pu me convaincre du parti pris d’obliger l’Empereur à déguerpir. J’avais gardé pour moi les communications publiques ou secrètes qu’on m’en avait faites ; je me faisais une loi de lui épargner autant de contrariétés que possible, me contentant d’agir en conséquence. Il y avait deux jours qu’on était venu enlever la tente, sans que nous l’eussions désiré ; l’officier qui en était chargé avait aussi ordre d’enlever en même temps les contrevents de la demeure de l’Empereur. Je pris sur moi de m’y opposer ; cela ne se pouvait pas, lui-dis-je, l’Empereur dormait encore, et je le renvoyai. D’un autre côté, afin de m’effrayer, on me dit, on me confia avec mystère et sous le secret que si l’Empereur demeurait plus longtemps, il était question d’envoyer cent soldats camper aux portes de l’enclos. Je répondis que c’était très bien, et n’en tins nul compte, etc., etc.

Quel pouvait être le motif de cette presse nouvelle ? Je soupçonnai que le caprice de nos geôliers et l’exercice de l’autorité y avaient beaucoup plus de part que toute autre chose.

Nous avions reçu des papiers jusqu’au 15 septembre ; ils devinrent le sujet de la conversation ; l’Empereur les analysa : l’avenir demeurait enveloppé des nuages les plus sinistres. Toutefois trois grands résultats seulement s’offraient à la pensée, disait l’Empereur, le partage de la France, le règne violent, précaire, des Bourbons, ou une dynastie nouvelle, avec des institutions nationales. Louis XVIII, observait-il, avait pu régner facilement en 1814, en se faisant national ; aujourd’hui il ne lui restait plus que la chance, fort odieuse et très incertaine, d’une excessive sévérité, celle de la terreur ; sa dynastie pouvait demeurer, ou celle qui lui succéderait n’être encore que dans le secret du temps. Un de nous ayant fait la remarque qu’il pourrait se faire que ce fût le duc d’Orléans, l’Empereur a, par un mouvement fort serré, fort éloquent, prouvé qu’à moins que le duc d’Orléans n’arrivât au trône par son tour de succession, il eût été dans l’intérêt bien entendu de tous les souverains de l’Europe de le préférer, lui Napoléon, au duc d’Orléans arrivant par un crime ; « car que prétend aujourd’hui la doctrine des rois contre les évènements du jour ? Empêcher le renouvellement de l’exemple que j’ai fourni contre ce qu’ils appellent la légitimité ? Or, l’exemple que j’ai fourni ne se renouvelle pas dans des siècles : celui que donnerait le duc d’Orléans, proche parent du monarque sur le trône, peut se renouveler chaque jour, à chaque instant, dans chaque pays. Il n’est pas de souverain qui n’ait à quelques pas de lui, dans son propre palais, des cousins, des neveux, des frères, quelques parents, propres à imiter facilement celui qui une fois les aurait remplacés. »

Nous lûmes dans les mêmes papiers l’extrait du Mémoire justificatif du maréchal Ney. L’Empereur le trouvait des plus pitoyables : il n’était pas propre à lui sauver la vie, il ne relevait nullement son honneur. Ses moyens étaient pâles, sans couleur, pour ne pas dire plus. Avec ce qu’il avait fait, il protestait encore de son dévouement au roi, et surtout de son éloignement pour l’Empereur. « Système absurde, disait Napoléon, que semblent avoir généralement adopté ceux qui ont paru dans ces moments mémorables, sans faire attention que je suis tellement identifié avec nos prodiges, nos monuments, nos institutions, tous nos actes nationaux, qu’on ne saurait plus m’en séparer sans faire injure à la France : sa gloire est à m’avouer ! et quelque subtilité, quelque détour, quelque mensonge qu’on emploie pour essayer de prouver le contraire, je n’en demeurerai pas moins encore tout cela aux yeux de cette nation.

« La défense politique de Ney, continuait l’Empereur, semblait toute tracée : il avait été entraîné par un mouvement général qui lui avait parti la volonté et le bien de la patrie ; il y avait obéi sans préméditation, sans trahison. Les revers avaient suivi, il se trouvait traduit devant un tribunal, il ne lui restait plus rien à répondre sur ce grand évènement. Quant à la défense de sa vie, il n’avait rien à répondre encore, si ce n’est qu’il était à l’abri derrière une capitulation sacrée qui garantissait à chacun le silence et l’oubli sur tous les actes, sur toutes les opinions politiques. Si, dans ce système, il succombait, ce serait du moins à la face des peuples, en violation des lois les plus simples ; laissant le souvenir d’un grand caractère, emportant l’intérêt des âmes généreuses, et couvrant de réprobation et d’infamie ceux qui, au mépris d’un traité solennel, l’abandonnaient sans pudeur. Mais ce rôle est peut-être au-dessus de ses forces morales, disait l’Empereur. Ney est le plus brave des hommes : là se bornent toutes ses facultés. »

Il est certain que Ney quitta Paris tout au roi ; qu’il n’a tourné qu’entraîné par ses soldats. Si alors il s’est montré ardent en sens contraire, c’est qu’il sentait qu’il avait beaucoup à se faire pardonner. Du reste, il est juste de dire qu’après son fameux ordre du jour, il écrivit à l’Empereur que ce qu’il venait de faire était principalement dans l’intérêt de la patrie ; et que ne devant pas lui être agréable, il le priait de trouver bon qu’il se retirât. L’Empereur lui fit répondre de venir, qu’il le recevrait comme le lendemain de la bataille de la Moscowa. Ney, rendu près de Napoléon, lui disait encore que, d’après ce qui était arrivé à Fontainebleau, il devait lui rester sans doute des préventions sur son attachement et sa fidélité, qu’en conséquence il ne lui demandait d’autre poste que celui de grenadier dans sa garde. L’Empereur, pour réponse, lui tendit la main, en l’appelant le Brave des Braves, comme il faisait souvent. Plus tard il disait à l’Empereur… . . . . . . . . .

L’Empereur fit alors le parallèle de la situation de Ney avec celle de Turenne révolté. Ney pouvait être défendu, disait-il ; Turenne était injustifiable ; et pourtant Turenne fut pardonné, honoré, et Ney allait probablement périr.

« En 1649, Turenne, disait-il, commandait l’armée du roi ; ce commandement lui avait été conféré par Anne d’Autriche, régente du royaume. Quoiqu’il eût prêté serment de fidélité, il corrompit son armée, se déclara pour la Fronde, et marcha sur Paris. Mais dès qu’il fut reconnu coupable de haute trahison, son armée repentante l’abandonna, et Turenne, poursuivi, se réfugia auprès du prince de Hesse, pour échapper à la justice.

« Ney, au contraire, fut entraîné par le vœu, par les clameurs unanimes de son armée. Il n’y avait que neuf mois seulement qu’il reconnaissait un monarque qu’avaient précédé six cent mille baïonnettes étrangères ; monarque qui n’avait pas accepté la constitution à lui présentée par le Sénat, comme condition formelle et nécessaire de son retour, et qui, déclarant qu’il régnait depuis dix-neuf ans, manifestait par là qu’il regardait tous les gouvernements précédents comme des usurpations. Ney, élevé dans la souveraineté nationale, avait combattu pendant vingt-cinq ans pour soutenir cette cause, et de simple soldat s’était élevé au rang de maréchal. Si sa conduite au 20 mars n’est pas honorable, elle est au moins explicable, et sous quelques rapports excusable ; mais celle de Turenne était véritablement criminelle, parce que la Fronde était un parti allié à l’Espagne, lequel faisait alors la guerre à son roi ; enfin, parce qu’il était poussé par son propre intérêt et celui de sa famille, espérant obtenir une souveraineté aux dépens de la France, et par conséquent au préjudice de sa patrie. »

  1. Dans une circonstance importante, on vint à bout de pousser un des membres de sa famille, le cardinal Fesch, à oser venir lui faire des représentations contre une de ses grandes entreprises. Ils se trouvaient dans une embrasure de fenêtre. L’Empereur, après avoir écouté assez longtemps, et avec plus de patience qu’on aurait pu le croire, interrompant tout à coup l’interlocuteur, et fixant le ciel : « Voyez-vous cette étoile ? lui dit-il (or on était au milieu du jour). – Non. – Eh bien, moi je la vois, et très distinctement. Sur ce, bon jour ! Retournez à vos affaires, et surtout fiez-vous-en à ceux qui voient un peu plus loin que vous… »
  2. Ceci paraîtra incroyable ; moi-même, en relisant aujourd’hui mon manuscrit, je doute ; mais je ne peux oublier cependant que, lorsqu’il en fut question à Longwood, c’était à dîner ; ce devint l’objet d’une discussion assez longue, et je n’ai bien certainement écrit alors que ce qui demeura convenu. D’ailleurs il existe encore plusieurs de ceux qui l’accompagnaient ; on pourra vérifier.