Mémorial de Sainte-Hélène (1842)/Tome 1/Chapitre 04

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Ernest Bourdin (Tome Ip. 226-304).


Chapitre 4.


Établissement à Longwood


Translation à Longwood – Description de la route – Prise de possession – Premier bain, etc.


Dimanche 10.

Dans la matinée l’Empereur m’a fait appeler vers les neuf heures pour le suivre dans le jardin : il était contraint de sortir de bonne heure de sa chambre, tout devant en être enlevé le matin même pour être transporté à Longwood. Arrivé au jardin, l’Empereur y avait fait appeler notre hôte, M. Balcombe, et a demandé son déjeuner ; il a voulu que M. Balcombe déjeunât avec lui. Il était à merveille ; sa conversation a été fort gaie.

Vers les deux heures, on a annoncé l’amiral ; il s’avançait avec un certain embarras : la manière dont l’Empereur s’est vu traiter à Briars, les gênes imposées à ceux des siens demeurés à la ville, avaient créé de l’éloignement ; l’Empereur avait cessé de recevoir l’amiral : toutefois il l’a traité en ce moment comme s’ils s’étaient vus la veille.

Enfin on a quitté Briars, on s’est mis en route pour Longwood. L’Empereur a monté le cheval qu’on lui avait fait venir du Cap : il le voyait pour la première fois ; il était petit, vif, assez gentil. L’Empereur avait repris son uniforme des chasseurs de la garde ; sa grâce et sa bonne mine étaient particulièrement remarquables ce jour-là ; tout le monde en faisait l’observation autour de nous, et je me complaisais à l’entendre dire. L’amiral lui prodiguait ses soins. Beaucoup de monde s’était réuni sur la route pour le voir passer, et plusieurs officiers anglais, joints à nous, grossissaient sa suite.

Pour se rendre de Briars à Longwood on revient pendant quelque temps vers la ville, puis, tournant tout à coup à droite, on franchit, à l’aide de trois ou quatre sinuosités, la chaîne qui forme un des côtés de la vallée ; alors on se trouve sur un plateau un tant soit peu ascendant, et l’on découvre un nouvel horizon, de nouveaux sites. On laisse derrière soi la chaîne des montagnes pelées et des rocs stériles qui caractérisent le côté du débarquement ; on a en front une nouvelle chaîne transversale, dont le pic de Diane est le sommet le plus élevé, en même temps qu’il semble être la clef et le noyau de tout le système environnant ; sur la gauche, qui est la partie orientale de l’île ou le côté de Longwood, l’horizon est fermé par la chaîne crevassée de rochers nus qui forment le contour et la barrière de l’île ; le sol se montre entièrement en désordre, inculte et désert ; mais sur la droite l’œil plonge sur le terrain assez étendu, fort tourmenté il est vrai, mais du moins montrant de la verdure, un assez grand nombre d’habitations et toutes les traces de la culture ; de ce côté le tableau, il faut l’avouer, est tout à fait romantique et même agréable.

À mesure qu’on avance sur une route en fort bon état, se creuse sur la gauche une vallée profonde. Au bout de deux milles, la route fait brusquement un coude à gauche, à ce coude se trouve Hut’s-gate, mauvaise petite maison choisie pour la demeure du grand maréchal et de sa famille. À quelques pas de là, la vallée de gauche, qui va toujours en se creusant, forme alors un gouffre circulaire, auquel son étendue, sa profondeur et son ensemble gigantesque ont fait donner le nom de Bol-de-Punch-du-Diable ; la route étant fort rétrécie en cet endroit par une éminence à droite, on se trouve obligé de prolonger à gauche et de très près ce précipice jusqu’à ce qu’elle s’en détache pour atteindre Longwood, qu’on rencontre bientôt sur la droite.

À la porte de Longwood s’est trouvée une garde sous les armes, rendant les honneurs prescrits à l’auguste captif. Son cheval, vif et indocile, peu accoutumé à tout ce spectacle et effrayé par le tambour, se refusait obstinément à franchir le seuil, et ce n’est que par la force de l’éperon que le cavalier est venu à bout de l’y lancer ; et alors aussi des regards significatifs se sont échangés involontairement entre ceux qui formaient son escorte ; et nous nous sommes trouvés enfin dans notre nouvelle demeure.

L’amiral s’est empressé de tout montrer dans les plus petits détails : il avait constamment tout dirigé, certains ouvrages étaient même de ses mains. L’Empereur a trouvé le tout très bien ; l’amiral s’en est montré des plus heureux ; on voyait qu’il avait redouté la mauvaise humeur et le dédain ; mais l’Empereur au contraire témoignait une bonté parfaite.

Il s’est retiré vers les six heures et m’a fait signe de le suivre dans sa chambre. Il a parcouru alors divers petits meubles qui s’y trouvaient, s’informant si j’en avais autant ; sur la négative, il me les a fait emporter avec une grâce charmante, disant : « Prenez toujours ; pour moi je ne manquerai de rien, on me soignera plus que vous. » Il se trouvait très fatigué ; il m’a demandé s’il n’en portait pas les traces. C’était le résultat de cinq mois d’un repos absolu : il avait beaucoup marché le matin, et venait de faire quelques milles à cheval.

Cette nouvelle demeure se trouvait garnie d’une baignoire que l’amiral était venu à bout de faire exécuter tant bien que mal par ses charpentiers. L’Empereur, qui avait été privé de bains depuis la Malmaison, et pour qui ils étaient devenus une des nécessités de la vie, a voulu en prendre un dès l’instant même. Il m’a dit de lui tenir compagnie durant ce temps, et là il traçait les petits détails de notre établissement nouveau ; et comme le local qu’on m’avait assigné était des plus mauvais, il a voulu que je m’établisse durant le jour, dans ce qu’il a appelé son cabinet topographique, attenant à son propre cabinet, le tout, disait-il, afin que je me trouvasse moins éloigné de lui. Tout cela était dit avec une bonté qui me pénétrait. Il l’a poussée même jusqu’à me dire, à plusieurs reprises, qu’il fallait que je vinsse le lendemain prendre aussi un bain dans sa baignoire ; et sur ce que mon attitude s’en excusait par un respect profond et une retenue indispensable : « Mon cher, a-t-il dit, en prison il faut savoir s’entraider. Je ne saurais, après tout, occuper cette machine tout le jour, et ce bain vous ferait autant de bien qu’à moi. » On eût dit qu’il cherchait à me dédommager de ce que j’allais le perdre, de ce que je ne serais plus le seul auprès de lui.

Après son bain, l’Empereur ne voulant pas se rhabiller a dîné dans sa chambre et m’a retenu avec lui ; nous étions seuls, la conversation a conduit à une circonstance toute particulière, dont le résultat pouvait être d’une grande importance. Il m’en a demandé mon avis, et m’a chargé de lui en présenter le lendemain mes idées…


Description de Longwood, etc. – Détail des appartements.


Lundi 11 au jeudi 14.

Enfin se déroulait pour nous une portion nouvelle de notre existence sur le malheureux rocher de Sainte-Hélène. On venait de nous établir dans nos futures demeures, et de nous assigner les limites de notre sauvage prison.

Longwood, dans le principe, simple ferme de la compagnie, abandonné au sous-gouverneur pour lui tenir lieu de maison de campagne, se trouve dans une des parties les plus élevées de l’île. Le thermomètre anglais marque dix degrés de différence en moins avec la vallée où nous avions débarqué. C’est un plateau assez étendu sur la côte orientale, et assez près du rivage. Des vents éternels, parfois violents et toujours de la même partie, en balayent constamment la surface ; des nuages le couvrent presque toujours ; le soleil, qui y paraît rarement, n’en a pourtant pas moins d’influence sur l’atmosphère : il attaque le foie, si on ne s’en préserve avec soin. Des pluies abondantes et soudaines achèvent d’empêcher qu’on ne distingue ici aucune saison régulière ; il n’en est point à Longwood, ce n’est qu’une continuité de vents, de nuages, d’humidité ; toujours une température modérée et monotone qui présente, du reste, peut-être plus d’ennui que d’insalubrité. L’herbe, en dépit des fortes pluies, disparaît rongée par le vent ou flétrie par la chaleur ; l’eau y est amenée par un conduit, et se trouve si malsaine que le sous-gouverneur, que nous avons remplacé, n’en faisait usage, pour lui ou pour ses gens, qu’après l’avoir fait bouillir : nous avons été contraints d’en faire autant nous-mêmes. Les arbres qu’on y voit, et qui de loin lui prêtent un aspect riant, ne sont que des arbres à gomme, arbuste chétif et bâtard qui ne donne point d’ombre. Une partie de l’horizon présente au loin l’immense mer ; le reste n’offre plus que d’énormes rochers stériles, des abîmes profonds, des vallées déchirées, et au loin la chaîne nuageuse et verdie du Pic-de-Diane. En résumé, l’aspect de Longwood ne saurait être agréable qu’au voyageur fatigué d’une longue navigation, pour qui toute terre a des charmes. S’il s’y trouve transporté par un beau jour, frappé des objets bizarres qui s’offrent soudainement à sa vue, il peut s’écrier même : Que c’est beau ! Mais cet homme n’y est que pour un instant ; et quel supplice sa fausse admiration ne fait-elle pas éprouver alors aux captifs condamnés à y demeurer toujours !

Depuis deux mois on n’avait pas cessé de travailler pour mettre Longwood en état de nous recevoir ; toutefois les résultats étaient bien peu de chose.

On entre à Longwood par une pièce qui venait d’être bâtie, destinée à servir tout à la fois d’antichambre et de salle à manger ; de là on passe dans une pièce attenante, dont on avait fait le salon ; on entre ensuite dans une troisième fort obscure, en travers sur celles-ci ; on l’avait désignée pour recevoir les cartes et les livres de l’Empereur : elle est devenue plus tard la salle à manger. En tournant à droite, dans cette chambre, on trouvait la porte de l’appartement de l’Empereur ; cet appartement consistait en deux très petites pièces égales, à la suite l’une de l’autre, formant son cabinet et sa chambre à coucher ; un petit corridor extérieur, en retour de ces deux pièces, lui servait de salle de bain. À l’opposite de l’appartement de l’Empereur, à l’autre extrémité du bâtiment, était le logement de madame de Montholon, de son mari et de son fils, local qui a formé depuis la bibliothèque de l’Empereur. En dehors de tout cela, et au travers d’issues informes, une petite pièce carrée, au rez-de-chaussée, contiguë à la cuisine, fut ma demeure. Au travers d’une trappe pratiquée au plancher, et à l’aide d’une échelle de vaisseau, on arrivait au gîte de mon fils, véritable grenier qui ne renfermait guère que la place de son lit. Nos fenêtres et nos lits demeuraient sans rideaux ; le peu de meubles de nos chambres provenait évidemment de ce dont les habitants s’étaient défaits dans cette circonstance ; heureux, sans doute, de trouver cette occasion de les placer à profit pour les renouveler ensuite avec avantage.

Le grand maréchal, sa femme et ses enfants avaient été laissés à deux milles en arrière de nous, dans un abri tel que dans le pays même il porte le nom de Hutte (Hut’s-gate).

Le général Gourgaud fut mis sous une tente, ainsi que le médecin[1] et l’officier préposé à notre garde, en attendant que l’on eût achevé leurs chambres, que construisaient à la hâte les matelots du Northumberland.

En face de nous, et séparé par un ravin assez profond, était campé, à une assez petite distance, le 53e, dont divers postes couronnaient les sommités voisines : tel était notre nouveau séjour.

Le 12, je rendis compte à l’Empereur de l’objet particulier sur lequel il m’avait dit, deux jours auparavant, de lui représenter mes idées ; il ne décida rien, croyant la chose tout à fait inutile. J’avais osé insister, parce que, dans le doute même, il n’y avait du moins rien à risquer ni à perdre : c’était se donner la chance de la loterie sans la dépense de la mise. L’évènement a prouvé, du reste, qu’il avait bien jugé ; la chose eût été parfaitement inutile ; elle n’eut pu amener aucun résultat…

Le même jour le colonel Wilks, ancien gouverneur pour la compagnie, que l’amiral était venu déplacer, vint faire sa visite à l’Empereur ; je servis d’interprète.


Régularisation de la maison de l’Empereur – Situation morale des captifs entre eux, etc. – Quelques nuances du caractère de l’Empereur.


Vendredi 15, samedi 16.

La maison domestique de l’Empereur, au départ de Plymouth, se trouva composée encore de onze personnes. Je me fais un plaisir de consacrer ici leurs noms ; je le dois à leur dévouement.


Personnes composant le service de l’Empereur.

Chambre. — Marchand, parisien, premier valet de chambre. — Saint-Denis, dit Aly, de Versailles, valet de chambre. — Noverraz, Suisse, valet de chambre. — Santini, Corse, huissier.

Livrée. — Archambault aîné, de Fontainebleau, piqueur. — Archambault cadet, de Fontainebleau, piqueur. — Gentilini, Elbois, valet de pied.

Bouche. — Cypriani, Corse, mort à Sainte-Hélène, maître d’hôtel. — Pierron, Parisien, officier. — Lepage, cuisinier. — Rousseau, de Fontainebleau, argentier.

Quelque nombreuse que se trouvât cette maison de l’Empereur, on pourrait dire cependant que, depuis notre départ d’Angleterre, durant notre traversée, et depuis notre débarquement à Sainte-Hélène, elle avait cessé d’exister pour lui.

Notre dispersion, les incertitudes de notre établissement, nos besoins, l’irrégularité avec laquelle ils étaient satisfaits, avaient nécessairement créé le désordre.

Dès que nous nous trouvâmes tous réunis à Longwood, l’Empereur voulut régulariser tout ce qui était autour de lui, et chercha à employer chacun de nous suivant la pente de son esprit. Conservant au grand maréchal le commandement et la surveillance de tout en grand, il confia à M. de Montholon tous les détails domestiques ; il donna au général Gourgaud la direction de l’écurie, et me réserva le détail des meubles avec l’administration intérieure de ce qui nous serait fourni. Cette dernière partie me semblait tellement en contact avec les détails domestiques, et je trouvais que l’unité sur ce point devait être si avantageuse au bien commun, que je me prêtai le plus que je pus à m’en faire dépouiller ; ce qui ne fut ni difficile ni long.

Ces nouvelles dispositions de l’Empereur arrêtées, tout commença à marcher tant bien que mal, et nous en fûmes certainement beaucoup mieux. Toutefois ces dispositions, quelque raisonnables qu’elles fussent, ne laissèrent pas de semer parmi nous des germes d’éloignement qui poussèrent de légères racines, et reparurent parfois à la surface : l’un trouvait qu’il avait perdu, l’autre voulait donner trop de lustre à sa partie, un autre se trouvait lésé dans le partage. Nous n’étions pas les membres d’une même famille qui, s’employant chacun selon ses moyens, ne songent qu’à faire prospérer la masse commune. Ce que la nécessité eût dû nous contraindre de faire, nous étions loin de le mettre en pratique ; nous nous débattions encore sur les débris de quelque luxe et les restes de quelque ambition.

Quand l’attachement à la personne de l’Empereur nous réunit autour de lui, le hasard seul, et non pas les sympathies, présida à notre agglomération ; ce fut un ensemble purement fortuit, et non le résultat des affinités. Aussi formions-nous masse à Longwood, plutôt par encerclure que par cohésion. Et comment en eut-il été autrement ? Nous étions presque tous étrangers les uns aux autres, et malheureusement, les circonstances, l’âge, le caractère, étaient en nous autant de dispositions à le demeurer.

Ces circonstances, bien que légères, ont eu pourtant la conséquence fâcheuse de nous priver, en grande partie, de nos plus douces ressources. Elles ont empêché parmi nous cette confiance, cet épanchement, cette union intime, qui peuvent répandre quelques charmes, même au sein des plus cruelles infortunes. Mais aussi, par contre, ces mêmes circonstances m’ont bien souvent rendu témoin des dispositions privées du cœur de l’Empereur : ses invitations indirectes à nous unir et à confondre nos sentiments ; son soin constant à nous épargner tout juste motif de jalousie ; cette distraction calculée qui lui dérobait ce dont il ne voulait pas s’apercevoir ; enfin, jusqu’aux gronderies même si paternelles dont nous nous rendions quelquefois l’objet, et qui, pour le dire en passant à l’honneur de chacun de nous, étaient évitées avec autant de zèle, reçues avec autant de respect que si elles fussent émanées du trône des Tuileries.

Qui aujourd’hui sur la terre pourrait se flatter de connaître dans l’Empereur l’homme privé plus que moi ? Qui a possédé les deux mois de solitude au désert de Briars ? Qui a joui de ces longues promenades au clair de lune, de ces heures nombreuses écoulées avec lui ? Qui a eu comme moi l’instant, le lieu, le sujet des conversations ? Qui a reçu le ressouvenir des charmes de l’enfance, le récit des plaisirs de la jeunesse, l’amertume des douleurs modernes ? Aussi puis-je m’expliquer à présent bien des circonstances qui semblaient dans le temps, à plusieurs, difficiles à entendre. Je comprends bien, surtout aujourd’hui, ce qui nous frappait si fort, et le caractérisait particulièrement aux jours de sa puissance, savoir : qu’on n’était jamais complètement perdu avec lui ; que, quelque éclatante qu’eût été la disgrâce, quelque profond qu’eût été l’abîme où l’on avait été jeté, on devait toujours espérer d’en revenir ; qu’une fois auprès de lui, quelque faute que l’on fît, quelque déplaisir que l’on causât, il était bien rare de s’en voir éloigné tout à fait. C’est qu’il est dans l’Empereur, à un degré éminent, deux qualités bien précieuses : un grand fonds de justice et une disposition naturelle à s’attacher. Quels que soient les contrariétés et les mouvements de colère qu’il vient à éprouver, il est encore un sentiment de justice qui reste tout-puissant sur lui : on est toujours sûr de le rendre attentif à de bonnes raisons ; on est même sûr, si l’on garde le silence, de les lui voir produire lui-même, s’il s’en présente à son esprit. D’un autre côté, il n’oublie jamais les services une fois rendus ; pas davantage les habitudes prises : tôt ou tard le ressouvenir lui en vient à l’esprit. Il se dit tout ce que l’on a dû souffrir, trouve que le châtiment a été assez long, et fait alors chercher au loin celui que le monde même avait oublié. Celui-ci reparaît au grand étonnement de tous, à l’étonnement de lui-même. On en connaît une foule d’exemples.

L’Empereur, sans être démonstratif, s’attache sincèrement. Une fois qu’il a pris l’habitude de quelqu’un, il ne pense pas qu’il puisse s’en séparer. Il en aperçoit les fautes, il les condamne, il blâme son propre choix, il gronde même avec force ; mais on n’a rien à craindre, ce sont comme autant de nouveaux liens.

On sera surpris sans doute de me voir esquisser ces traits du caractère de Napoléon avec autant de simplicité ; c’est que je me contente d’écrire seulement ce que je vois, et d’exprimer ce que je sens.


Ma situation matérielle adoucie – Mon lit changé, etc.


Dimanche 17.

L’Empereur m’a fait demander à deux heures ; il commençait sa toilette. En me voyant, il m’a trouvé pâle. Je lui ai dit que cela pouvait venir de l’atmosphère de ma chambre, dont le voisinage de la cuisine faisait une véritable étuve souvent remplie de fumée. Il a voulu alors que je m’emparasse tout à fait du cabinet topographique pour y travailler le jour et y coucher la nuit, dans le lit même que l’amiral lui avait fait préparer, et dont il n’avait pas voulu faire usage, préférant son lit de campagne habituel. En finissant sa toilette, et choisissant parmi deux ou trois tabatières qu’il avait sous la main, il en a donné une assez brusquement à son valet de chambre (Marchand). « Serrez cela, a-t-il dit, je la retrouve toujours sous mes yeux ; elle me fait mal. » Je ne saurais dire ce que c’était ; je présume toutefois qu’il s’agissait d’un portrait du roi de Rome.

L’Empereur est sorti, je l’ai suivi ; il a fait le tour de la maison et a voulu entrer dans ma chambre. Touchant un miroir de toilette, il m’a demandé si c’était celui qu’il m’avait donné. Puis, portant la main à la muraille que chauffe la cuisine, il m’a répété que je ne pouvais pas demeurer là ; qu’il voulait absolument que je couchasse désormais dans son lit du cabinet topographique, ajoutant la parole charmante que c’était le lit d’un ami.

Nous nous sommes dirigés ensuite vers une mauvaise ferme qui était en vue. Sur notre chemin se trouvait le casernement des Chinois : ce sont des hommes de main-d’œuvre, des laboureurs, etc., que les bâtiments anglais enrôlent à Macao, qui restent dans l’île au service de la compagnie un certain nombre d’années, et s’en retournent après avoir recueilli un petit pécule à la manière de nos Auvergnats. L’Empereur a voulu leur faire beaucoup de questions, mais nous n’avons jamais pu nous entendre.

De là nous sommes descendus au jardin de la compagnie, formé dans la rigole, des deux ravins opposés. L’Empereur a fait venir le jardinier et celui qui surveille le bétail de la compagnie et commande les Chinois ; il leur a fait, à chacun, une foule de questions relatives à leurs emplois. Il est rentré très fatigué de sa course à pied : nous avions pourtant à peine fait un mille ; mais c’était sa première excursion.

Avant dîner, l’Empereur m’a fait appeler, ainsi que mon fils, pour notre travail accoutumé. Il m’appelait paresseux, et me faisait observer que mon fils en riait sous cape. Il m’en a demandé la raison ; j’ai répondu que c’était sans doute parce que Sa Majesté le vengeait. « Ah ! j’entends, a-t-il dit en riant, je suis ici le grand-père. »


Habitudes et heures de l’Empereur – Son style avec les deux impératrices – Détails – Maximes de l’Empereur sur la police – Police secrète des lettres – Détails curieux – L’Empereur pour un gouvernement fixe et modéré


Lundi 18, mardi 19.

Peu à peu nos heures et nos habitudes se régularisèrent et s’établirent. L’Empereur déjeunait vers les dix heures dans sa chambre, sur un guéridon, parfois il appelait l’un de nous. À la table de service nous déjeunions à peu près à la même heure ; l’Empereur, pour notre agrément particulier, nous avait laissés libres d’en faire les honneurs et d’y inviter qui bon nous semblerait.

Il n’y avait pas encore d’heures fixes pour la promenade ; la chaleur était très forte dans le jour, l’humidité prompte et grande vers le soir. On annonçait depuis longtemps des chevaux de selle et de voiture venant du cap de Bonne-Espérance ; mais ils n’arrivaient point. L’Empereur travaillait dans la journée avec plusieurs de nous ; il me réservait d’ordinaire pour le temps qui précédait le dîner, lequel n’était guère servi que sur les huit ou neuf heures. Il me faisait donc venir sur les cinq ou six heures avec mon fils ; je n’écrivais ni ne lisais plus, à cause de l’état de mes yeux ; mon fils était venu à bout de me remplacer ; c’était lui qui écrivait ce que l’Empereur dictait ; je n’étais plus là que pour l’aider à se retrouver plus tard dans son griffonnage, ce à quoi je m’étais habitué de manière à pouvoir reproduire, presque littéralement et dans leur entier, toutes les paroles de l’Empereur.

La campagne d’Italie était finie, nous la repassions en entier ; l’Empereur corrigeait ou dictait de nouveau. On dînait, ainsi que je viens de le dire, de huit à neuf heures ; la table était mise dans la première pièce en entrant ; madame de Montholon était à la droite de l’Empereur ; j’étais à sa gauche ; MM. de Montholon, Gourgaud et mon fils étaient dans les parties opposées. La salle avait encore de l’odeur, surtout quand le temps était humide ; et quelque peu qu’il y en eût, c’était encore assez pour incommoder l’Empereur ; aussi nous n’étions pas dix minutes à table. On préparait le dessert dans la pièce voisine, qui était le salon ; nous allions nous y remettre à table, on y servait le café, la conversation se prolongeait ; on lisait quelques scènes de Molière, de Racine, de Voltaire ; nous regrettions chaque fois de n’avoir pas Corneille. De là on passait à une table de reversi ; c’était le jeu de l’Empereur au temps de sa jeunesse, disait-il. Ce ressouvenir lui était agréable ; il pensait qu’il pouvait s’en amuser longtemps ; il ne tarda pas à se détromper ; du reste, nous le jouions avec toutes ses variantes, ce qui amenait beaucoup de mouvement ; j’ai vu jusqu’à 15 ou 18 000 fiches de remises. L’Empereur essayait presque à chaque coup de faire le reversi, c’est-à-dire de faire toutes les levées ; ce qui est assez difficile, et cela lui réussissait néanmoins souvent : le caractère perce toujours et partout ! On se retirait de dix à onze heures.

Aujourd’hui 19, quand j’aborde l’Empereur, il me donne à lui traduire un libelle qui lui était tombé sous la main. À travers mille inepties, nous arrivons à des lettres privées qu’il adressait à l’impératrice Joséphine, sous la forme solennelle de Madame et chère épouse. Ensuite c’était une combinaison d’espions et d’agents, à l’aide desquels l’Empereur lisait dans l’intérieur de toutes les familles en France, et perçait dans l’obscurité de tous les cabinets de l’Europe. L’Empereur n’a pas voulu aller plus loin, et m’a fait jeter le livre, en me disant : « C’est par trop bête ! »

Le fait est que Napoléon, dans ses relations privées, n’a jamais cessé d’écrire très bourgeoisement tu à l’impératrice Joséphine, et ma bonne petite Louise à Marie-Louise.

La première fois que j’ai vu de l’écriture suivie de l’Empereur, c’est à Saint-Cloud, après la bataille de Friedland, entre les mains de l’impératrice Joséphine, qui se plaisait à nous la faire déchiffrer comme des espèces d’hiéroglyphes. Elle portait : « Mes enfants viennent d’illustrer encore une fois ma carrière ; la journée de Friedland s’inscrira dans l’histoire à côté de celles de Marengo, d’Austerlitz et d’Iéna. Tu feras tirer le canon ; Cambacérès fera publier le bulletin… » Plus tard la même faveur me procura la vue de la même écriture, lors du traité de Tilsit. Elle disait : « La reine de Prusse est réellement charmante ; elle est pleine de coquetterie pour moi, mais n’en sois pas jalouse ; je suis une toile cirée sur laquelle tout cela ne fait que glisser. Il m’en coûterait trop cher pour faire le galant. »

À ce sujet on racontait alors parmi nous, dans le salon de Joséphine, que la reine de Prusse tenant à sa main une fort belle rose, l’Empereur la lui avait demandée ; la reine avait d’abord hésité quelques instants, disait-on, puis elle l’avait donnée en disant : « Pourquoi faut-il que je vous donne si facilement, vous qui demeurez inflexible sur tout ce que je vous demande ? » Faisant allusion à la place de Magdebourg qu’elle avait ardemment sollicitée. Circonstance du reste tant soit peu variée, ainsi qu’on pourra s’en convaincre plus tard par le récit même de Napoléon qu’on trouvera par la suite.

Telle était pourtant la nature des rapports privés, que des ouvrages anglais d’un certain mérite ont défigurée au point de démontrer l’Empereur comme un tyran farouche, insolent et brutal ; prêt à faire violence, à l’aide de ses mamelouks, à cette belle reine, sous les yeux même de son mari malheureux.

Mais voici précisément sur le même sujet et à la même époque une lettre authentique, dont je n’ai eu connaissance que depuis peu, et qui achèvera de donner une idée juste du style de Napoléon vis-à-vis de Joséphine, en même temps qu’elle fera connaître des formes aimables, et surtout une sensibilité et une galanterie domestiques qu’amis et ennemis étaient assurément bien loin de soupçonner alors en celui que, par toute l’Europe, la calomnie et le mensonge étaient venus à bout de faire passer pour le plus dur, le plus brutal, le plus insensible des hommes. Cette lettre de Napoléon est une réponse à des observations que lui adressait Joséphine sur le bulletin de la grande armée, qui s’exprimait avec trop peu de ménagement sur la reine de Prusse.

« J’ai reçu la lettre où tu me parais fâchée du mal que je dis des femmes. Il est vrai que je hais les femmes intrigantes au-delà de tout ; je suis accoutumé à des femmes bonnes, douces et conciliantes : ce sont celles que j’aime. Si elles m’ont gâté, ce n’est pas ma faute, mais la tienne. Au reste, tu verras que j’ai été fort bon pour une qui s’est montrée sensible, madame d’Hatzfeld. Lorsque je lui montrai la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec une profonde sensibilité et naïvement : C’est bien là son écriture. Son accent allait à l’âme, elle me fit peine, je lui dis : Eh bien ! Madame, jetez cette lettre au feu, je ne serai plus assez puissant pour faire condamner votre mari. Elle brûla la lettre, et me parut bien heureuse ; son mari est depuis tranquille, deux heures plus tard il était perdu. Tu vois donc que j’aime les femmes bonnes, naïves et douces ; mais c’est que celles-là seules le ressemblent, etc., etc. » (6 novembre 1806, à neuf heures du soir.)

Quant à ce grand échafaudage de police et d’espionnage dont parlait le mauvais livre que nous venons de parcourir, échafaudage qui a fait tant de bruit dans le monde à la même époque, quel État du continent peut se vanter d’en avoir eu moins que le gouvernement français ? Et cependant quel terrain pouvait en demander plus que la France ? Quelles circonstances le commandaient plus impérieusement ? Tous les pamphlets de l’Europe se sont dirigés sur ce point, pour rendre odieux chez autrui ce qu’ils cherchaient par là à cacher d’autant plus chez eux. Toutefois ces mesures, si nécessaires en principe, avilissantes sans doute dans leurs détails, n’ont jamais été traitées que fort en grand par l’Empereur, et toujours d’après sa maxime constante, qu’il n’y a que ce qui est indispensable qui doive être fait. Je l’ai souvent entendu, au Conseil d’État, se faire rendre compte de ces objets, les traiter avec une sollicitude particulière, les corriger, chercher à en prévenir les inconvénients, créer des commissions de son conseil pour aller visiter les prisons, et lui faire des rapports directs. Employé moi-même dans une mission de cette nature, j’ai pu me convaincre, en effet, de tous les abus, de toutes les vexations des subalternes ; mais aussi de toute l’inclination et de l’extrême désir du souverain de les réprimer.

L’Empereur voulut même, disait-il, chercher à relever, aux yeux des peuples, cette branche d’administration que flétrissaient en quelque sorte les préjugés et l’opinion, en la confiant à quelqu’un dont le caractère et la moralité seraient sans reproches. Il fit appeler en 1810, à Fontainebleau, un de ses conseillers d’État, M. Pasquier, qui avait été émigré, ou à peu près. Sa famille, de l’ancien parlement, sa première éducation, ses premières opinions, tout eût pu le rendre suspect à quelqu’un de plus défiant que l’Empereur. Dans le cours de la conversation, il lui demanda : « Si le comte de Lille se découvrait maintenant à Paris, et que vous fussiez chargé de la police, le feriez-vous arrêter ? – Oui, sans doute, répondit le conseiller d’État, parce qu’il aurait rompu son ban, et qu’il y serait en opposition à toutes les lois existantes. » Et l’Empereur continuant à poser des questions auxquelles il fut répondu à sa satisfaction, il termina, disant : « Eh bien retournez à Paris, je vous y fais mon préfet de police. »

Quant au secret des lettres sous le gouvernement de Napoléon, quoi qu’on en ait dit dans le public, on en lisait très peu à la poste, assurait l’Empereur : celles qu’on rendait aux particuliers, ouvertes ou recachetées, n’avaient pas été lues la plupart du temps ; jamais on n’en eût fini. Ce moyen était employé bien plus pour prévenir les correspondances dangereuses que pour les découvrir. Les lettres réellement lues n’en conservaient aucune trace ; les précautions étaient des plus complètes. Il existait depuis Louis XIV, disait l’Empereur, un bureau de police politique pour découvrir les relations avec l’étranger. Depuis ce souverain, les mêmes familles en étaient demeurées en possession ; les individus et leurs fonctions étaient inconnus, c’était un véritable emploi. Leur éducation s’était achevée à grands frais dans les diverses capitales de l’Europe ; ils avaient leur morale particulière, et se prêtaient avec répugnance à l’examen des lettres de l’intérieur : c’étaient pourtant eux qui l’exerçaient. Dès que quelqu’un se trouvait couché sur la liste de cette importante surveillance, ses armes, son cachet, étaient aussitôt gravés par le bureau, si bien que ses lettres, après avoir été lues, parvenaient néanmoins intactes, et sans aucun indice de soupçon, à leur adresse. Ces circonstances, les graves inconvénients qu’elles pouvaient amener, les grands résultats qu’elles pouvaient produire, faisaient la principale importance du directeur général des postes, et commandaient dans sa personne beaucoup de prudence, de sagesse et de sagacité.

L’Empereur a donné à ce sujet de grandes louanges à M. La Valette : il n’était nullement partisan, du reste, de cette mesure, disait-il ; car, quant aux lumières diplomatiques qu’elle pouvait procurer, il ne pensait pas qu’elles pussent répondre aux dépenses qu’elles occasionnaient : ce bureau coûtait 600.000 francs. Et quant à la surveillance exercée sur les lettres des citoyens, il croyait qu’elle pouvait causer plus de mal que de bien. « Rarement, disait-il, les conspirations se traitent par cette voie ; et quant aux opinions individuelles obtenues par les correspondances épistolaires, elles peuvent devenir plus funestes qu’utiles au prince, surtout avec notre caractère. De qui ne nous plaignons-nous pas avec notre expansion et notre mobilité nationales ? Tel que j’aurai maltraité à mon lever, observait-il écrira dans le jour que je suis un tyran : il m’aura comblé de louanges la veille, et le lendemain, peut-être, il sera prêt à donner sa vie pour moi. La violation du secret des lettres peut donc faire perdre au prince ses meilleurs amis, en lui inspirant à tort de la méfiance et des préventions ; d’autant plus que les ennemis capables d’être dangereux sont toujours assez rusés pour ne pas s’exposer à ce danger. Il est tel de mes ministres dont je n’ai jamais pu surprendre une lettre. »

Je crois avoir déjà dit qu’au retour de l’île d’Elbe, on a trouvé aux Tuileries une foule de pétitions et de pièces où Napoléon se trouvait fort indécemment mentionné : il les fit brûler. « Elles eussent formé un recueil bien abject, disait l’Empereur. J’eus un moment l’idée d’en insérer quelques-unes dans le Moniteur ; elles auraient dégradé quelques individus, mais n’eussent rien appris sur le cœur humain : les hommes sont toujours les mêmes ! »

L’Empereur, du reste, était loin de connaître tout ce que la police exécutait en son nom sur les écrits et sur les individus : il n’en avait ni le temps ni les moyens. Aussi tous les jours apprend-il de nous, ou par des pamphlets qui lui tombent sous la main, des arrestations d’individus ou des suppressions d’ouvrages qui sont tout à fait neuves pour lui.

En parlant des ouvrages cartonnés ou défendus par la police, sous son règne, l’Empereur disait que n’ayant rien à faire à l’île d’Elbe, il s’y était amusé à parcourir quelques-uns de ces ouvrages, et souvent il ne concevait pas les motifs que la police avait eus dans la plupart des prohibitions qu’elle avait ordonnées.

De là il est passé à discuter la liberté ou la limitation de la presse. C’est, selon lui, une question interminable et qui n’admet point de demi-mesure. Ce n’est pas le principe en lui-même, dit-il, qui apporte la grande difficulté, mais bien les circonstances sur lesquelles on aura à faire l’application de ce principe pris dans le sens abstrait. L’Empereur serait même par nature, disait-il, pour la liberté illimitée.

C’est sous ce même point de vue, et avec les mêmes raisonnements, que je l’ai vu constamment traiter ici toutes les grandes questions ; aussi Napoléon a-t-il vraiment été et doit-il demeurer, avec le temps, le type, l’étendard et le prince des idées libérales : elles sont dans son cœur, dans ses principes, dans sa logique. Si parfois ses actions semblent s’en être écartées, c’est que les circonstances l’ont impérieusement maîtrisé. En voici une preuve que j’acquis dans le temps, et que je n’appréciais pas alors autant qu’aujourd’hui.

Causant à l’écart dans un de ses cercles du soir aux Tuileries, avec trois ou quatre personnes de la cour groupées autour de lui, ainsi que cela arrivait souvent, il termina une grande question politique par ces paroles remarquables : « Car moi aussi je suis foncièrement et naturellement pour un gouvernement fixe et modéré. » Et comme la figure d’un des interlocuteurs lui exprimait quelque surprise. « Vous ne le croyez pas, continua-t-il ; pourquoi ? Est-ce parce que ma marche ne semble point d’accord avec mes paroles ? Mais, mon cher, que vous connaîtriez peu les choses et les hommes ! la nécessité du moment n’est-elle donc rien à vos yeux ? Je n’aurais qu’à relâcher les rênes, et vous verriez un beau tapage ; ni vous ni moi ne coucherions peut-être pas après-demain aux Tuileries. »


Première tournée de l’Empereur à cheval – Dureté des instructions ministérielles à son égard – Nos peines, nos plaintes – Paroles de l’empereur – Réponses brutales.


Mercredi 20 au samedi 23.

L’Empereur est monté à cheval après déjeuner. Nous avons pris le chemin de la ferme ; nous ayons rencontré le fermier dans le jardin de la compagnie ; nous nous en sommes fait suivre. Nous ayons parcouru tout le terrain avec lui ; l’Empereur lui faisant une foule de questions sur tous les détails de sa ferme, ainsi qu’il le faisait, me disait-il, dans ses chasses aux environs de Versailles, où il discutait avec les fermiers les idées du Conseil d’État, pour venir reproduire ensuite à ce même Conseil d’État les objections des fermiers. Nous avons prolongé le terrain de Longwood le long de la vallée, jusqu’à ce que les chevaux n’ayant plus de passage, nous nous sommes vus contraints de rétrograder. Nous avons alors traversé le vallon, gagné le plateau du camp, couru jusqu’à la montagne des Signaux, et, prolongeant sa crête, nous sommes venus, en dehors du camp, par la maison des Signaux, jusqu’au chemin qui conduit de Longwood chez madame Bertrand. L’Empereur voulait d’abord aller jusque chez elle ; mais à mi-chemin il s’est ravisé, et nous sommes rentrés dans Longwood.

Les instructions des ministres anglais, à l’égard de l’Empereur à Sainte-Hélène, avaient été dictées avec cette dureté et ce scandale qui ont présidé en Europe à leur violation solennelle du droit des gens. Un officier anglais devait être constamment à la table de l’Empereur ; mesure barbare qui nous eût privés de la douceur de nous trouver en famille : on ne s’en abstint que parce que l’Empereur n’eût jamais mangé que dans sa chambre. Peut-être se repentait-il, et j’ai de bonnes raisons de le croire, de n’en avoir pas agi ainsi à bord du Northumberland.

Un officier anglais devait sans cesse accompagner l’Empereur à cheval ; gêne cruelle qui tendait à ne pas lui permettre un moment de distraction dans sa malheureuse situation. On y renonça, du moins pour l’intérieur de certaines limites qu’on nous fixa à cet effet, parce que l’Empereur avait déclaré qu’autrement il ne monterait jamais à cheval.

Dans notre triste situation, chaque jour venait ajouter quelque chose à nos contrariétés ; c’était sans cesse une piqûre nouvelle, d’autant plus cruelle que le mal s’établissait pour un long avenir.

Ulcérés comme il était permis de l’être, nous étions sensibles à tout ; et trop souvent les motifs qu’on nous donnait prenaient encore les couleurs de l’ironie. Ainsi des sentinelles étaient mises, à la nuit, sous les fenêtres de l’Empereur et jusqu’à nos portes ; c’était, nous disait-on, pour notre propre sûreté. On gênait la libre communication avec les habitants, on nous mettait au secret, et l’on répondait que c’était pour que l’Empereur ne fût point importuné. Les consignes, les ordres variaient sans cesse ; nous vivions dans la perplexité, dans l’hésitation, dans la crainte d’être exposés à chaque pas à quelque affront imprévu. L’Empereur, qui ressentait vivement toutes ces choses, prit le parti d’en faire écrire à l’amiral par M. de Montholon. Il parlait avec chaleur, et accompagnait ses paroles d’observations dignes de remarque. « Que l’amiral ne s’attende pas, disait-il, que je traite aucun de ces objets avec lui. S’il venait demain, malgré mon juste ressentiment, il me trouverait le visage aussi riant et la conversation aussi insignifiante que de coutume ; non qu’il y eût de la dissimulation de ma part, ce ne serait que le fruit de mon expérience. Je me souviens encore de lord Withworth qui remplit l’Europe d’une longue conversation avec moi dont à peine quelques mots étaient vrais. Toutefois ce fut alors ma faute : elle fut assez forte pour m’apprendre à n’y plus revenir. Aujourd’hui l’Empereur a gouverné trop longtemps pour ne pas savoir qu’il ne doit point se commettre à la discrétion de quelqu’un auquel il donnerait le droit de dire à faux : L’Empereur m’a dit cela ; car l’Empereur n’aurait pris même la ressource d’affirmer que non. Un témoignage en vaut un autre ; il faut donc de nécessité qu’il emploie quelqu’un qui puisse dire au narrateur qu’il ment dans ce qu’il lui fait dire, et qu’il est prêt à lui rendre raison de son expression, ce que l’Empereur ne saurait faire. »

La lettre de M. de Montholon était vive, la réponse fut injurieuse et brutale : On ne connaissait pas telle chose à Sainte-Hélène qu’un Empereur ; la justice et la modération du gouvernement anglais à notre égard seraient l’admiration des âges futurs, etc., etc… La philosophie seule devait nous tenir lieu de ressentiment : toute satisfaction était hors de notre pouvoir ; adresser une plainte directe au prince régent, c’eût été ménager peut-être à celui qui nous offensait un titre méritoire ; et puis il ne pouvait exister de plainte de l’empereur adressée à qui que ce fût sur la terre ; il n’était plus pour lui, à cet égard, d’autre tribunal que Dieu, les nations et la postérité ;

Le 23, la frégate la Doris est arrivée du Cap : elle apportait sept chevaux qui y avaient été achetés pour l’Empereur.


Mépris de l’Empereur pour la popularité ; ses motifs, ses arguments, etc. – Sur ma femme – La mère et la sœur du général Gourgaud.


Dimanche 24.

L’Empereur lisait quelque chose où on le faisait parler avec trop de bonté ; il s’est récrié sur l’erreur de l’écrivain : « Comment a-t-on pu me faire dire cela ? C’est trop tendre, trop doucereux pour moi ; on sait bien que je ne le suis pas. – Sire, disais-je, on a eu une bonne intention ; la chose est innocente en elle-même, et a pu produire un bon résultat au-dehors. Cette réputation de bonté, que vous semblez vouloir dédaigner, eût pu avoir un poids immense sur l’opinion ; elle eût prévenu du moins les couleurs dont un système en Europe a faussement peint Votre Majesté aux yeux des peuples. Votre cœur, que je connais à présent, est certainement aussi bon que celui de Henri IV, que je n’ai pas connu ; eh bien ! sa bonté est encore proverbiale ; il est demeuré une idole, et je soupçonne que Henri IV était un tant soit peu charlatan ; pourquoi Votre Majesté a-t-elle dédaigné de l’être aussi ? Elle montre trop d’horreur pour cette espèce de moyen. Après tout, c’est le charlatanisme qui gouverne le monde ; heureux toutefois quand il n’est qu’innocent ! »

L’Empereur s’est mis à rire de ce qu’il appelait mon verbiage. Mon cher, qu’est-ce que la popularité, la débonnaireté ? disait-il. Qui fut plus populaire, plus débonnaire que le malheureux Louis XVI ? Pourtant quelle a été sa destinée ? Il a péri ! C’est qu’il faut servir dignement le peuple, et ne pas s’occuper de lui plaire : la belle manière de le gagner, c’est de lui faire du bien ; rien n’est plus dangereux que de le flatter : s’il n’a pas ensuite tout ce qu’il veut, il s’irrite et pense qu’on lui a manqué de parole ; et si alors on lui résiste, il hait d’autant plus qu’il se dit trompé. Le premier devoir du prince, sans doute, est de faire ce que veut le peuple, mais ce que veut le peuple n’est presque jamais ce qu’il dit : sa volonté, ses besoins, doivent se trouver moins dans sa bouche que dans le cœur du prince.

« Tout système peut sans doute se soutenir, celui de la débonnaireté comme celui de la sévérité ; chacun a ses avantages et ses inconvénients : tout se balance dans ce bas monde. Que si vous me demandez à quoi ont pu me servir mes expressions et mes formes sévères, je répondrai : À m’épargner de faire ce dont je menaçais. Quel mal, après tout, ai-je fait ? Quel sang ai-je versé ? Qui peut se vanter, dans les circonstances où je me suis trouvé, qu’il eût fait mieux ? Quelle époque de l’histoire, semblable à mes difficultés, offre mes innocents résultats ? Car que me reproche-t-on ? On a saisi les archives de mon administration, on est demeuré maître de mes papiers, qu’a-t-on eu à mettre au grand jour ? Tous les souverains, dans ma position, au milieu des factions, des troubles, des conspirations, ne sont-ils pas entourés de meurtres et d’exécutions ? Voyez pourtant quel a été avec moi le calme subit de la France ? Cette marche vous étonne, continua-t-il en riant, vous qui parfois montrez la douceur et la naïveté d’un enfant ? »

Et me voilà, dans ma propre défense, soutenant vivement à mon tour que tous les systèmes pouvaient avoir leur avantage. « Tout homme, convenais-je, doit se créer sans doute un caractère par l’éducation ; mais il faut qu’il en pose les bases sur celui que lui a donné la nature ; autrement il court le risque de perdre les avantages de celui-ci, sans obtenir ceux du caractère qu’il voudrait se donner ; ce pourrait n’être plus qu’un instrument qui fausserait sans cesse. Le cours de la vie de chacun doit être, après tout, le résultat évident, le vrai jugement de son caractère. Or, de quoi pourrai-je avoir à me plaindre ? Du dernier degré de la misère, je me suis relevé seul à une assez belle aisance, et du pavé de Londres je suis parvenu aux marches de votre trône, aux sièges de votre conseil ; le tout sans que j’aie à être embarrassé, devant qui que ce soit, d’aucune parole, d’aucun écrit, d’aucune démarche. N’est-ce pas aussi avoir produit en petit mes petites merveilles ? Et qu’aurais-je donc pu faire de mieux avec un autre tour donné à mon caractère ? »

On est venu interrompre la conversation, pour dire à l’Empereur que l’amiral et des dames venues par la Doris sollicitaient la faveur d’être présentés. L’Empereur a répondu sèchement qu’il ne voyait personne, qu’on le laissât tranquille.

Au point où nous en étions, la politesse personnelle de l’amiral était une injure de plus, et quant à ceux qui le suivaient, comme on ne pouvait venir à nous qu’avec la permission de l’amiral, l’Empereur ne pouvait accorder qu’on fît ainsi les honneurs de sa personne : s’il était au secret, il fallait qu’on le signifiât ; s’il n’y était pas, il devait voir qui bon lui semblait sans l’intervention de personne. Il ne fallait pas surtout qu’on se targuât en Europe de l’entourer de toutes sortes d’égards et de respects, quand on ne l’abreuvait que d’inconvenances et de caprices.

L’Empereur est sorti à cinq heures et s’est promené dans le jardin. Le général-colonel du 53e régiment est venu l’y trouver, et lui a demandé la permission de lui présenter le lendemain son corps d’officiers ; l’Empereur l’a accepté pour trois heures.

Demeurés seuls nous deux, l’Empereur a prolongé sa promenade ; il s’est arrêté devant une des plates-bandes à considérer une fleur, et m’a demandé si ce n’était pas là un lis ; c’en était un magnifique « Ah ! voilà donc, a dit l’Empereur, la fleur, l’emblème des Bourbons ! Cet éclat, cette blancheur sans tache, peut prêter en effet à beaucoup de jolies choses ; mais pourquoi faut-il que la stupidité des Bourbons dans leurs derniers actes soit venue à bout de rendre tout cela odieux, antipathique à nos populations ! »

Après le dîner, durant notre reversi accoutumé, dont l’Empereur commençait du reste à se fatiguer : « Où croyez-vous, m’a-t-il dit tout à coup, que soit en ce moment madame de Las Cases ? – Hélas ! Sire, lui ai-je répondu, Dieu le sait ! – Elle est à Paris, a-t-il continué ; c’est aujourd’hui mardi, il est neuf heures, elle est à l’Opéra. – Non, Sire, elle est trop bonne femme pour être au spectacle quand je suis ici. – Voilà bien les maris, disait l’Empereur en riant, toujours confiants et crédules ! » Puis passant au général Gourgaud, il l’a plaisanté de même sur sa mère et sa sœur[2]. Celui-ci s’en attristant beaucoup, et ses yeux se mouillant, l’Empereur, le regardant de côté, disait d’une manière charmante : « N’est-ce pas bien méchant à moi, bien barbare, bien tyran, de toucher ainsi des cordes si tendres ? »

L’Empereur me demandait ensuite combien j’avais d’enfants ; quand et comment j’avais connu madame de Las Cases. Je lui répondais que madame de Las Cases était ma première connaissance dans la vie ; que notre mariage était un nœud que nous avions lié nous-mêmes dans notre enfance, et que pourtant il avait fallu la plupart des évènements de la révolution pour pouvoir l’accomplir, etc., etc.


L’Empereur souvent blessé dans ses campagnes – Cosaques – Jérusalem délivrée.


Lundi 25.

L’Empereur, qui n’avait pas été bien la veille, a continué d’être indisposé, et a fait prévenir qu’il ne pourrait pas recevoir les officiers du 53e, ainsi qu’il l’avait fixé. Vers le milieu du jour, il m’a fait appeler, et nous avons relu quelques chapitres de la campagne d’Italie. Je comparais celui de la bataille d’Arcole à un chant de l’Iliade.

Quelque temps avant l’heure du dîner, nous nous trouvions réunis autour de lui dans sa chambre ; on est venu nous dire que nous étions servis ; il nous a renvoyés ; je sortais le dernier, il m’a retenu. « Restez, m’a-t-il dit, nous dînerons ensemble ; nous sommes les vieux, laissons aller les jeunes ; nous nous tiendrons compagnie. » Puis il a voulu s’habiller, « ayant l’intention, disait-il, de passer dans le salon après son dîner. »

En faisant sa toilette, il passait sa main sur sa cuisse gauche, où se voyait un trou considérable ; il y enfonçait le doigt en me le montrant significativement, et voyant que j’ignorais ce que ce pouvait être, il m’a dit que c’était le coup de baïonnette qui avait failli lui coûter la cuisse au siège de Toulon. Marchand, qui l’habillait, s’est permis d’observer qu’on le savait bien à bord du Northumberland ; qu’un des hommes de l’équipage lui avait dit, lorsqu’on y arriva, que c’était un Anglais qui, le premier, avait blessé notre Empereur.

L’Empereur, prenant alors ce sujet, disait qu’on avait généralement admiré et prôné le rare bonheur qui le tenait comme invulnérable au milieu de tant de batailles. « Et l’on était dans l’erreur, ajoutait-il ; seulement j’avais toujours fait mystère de tous mes dangers. » Et il a raconté qu’il avait eu trois chevaux tués sous lui au siège de Toulon ; qu’il en avait eu plusieurs tués ou blessés dans ses campagnes d’Italie ; trois ou quatre au siège de Saint-Jean-d’Acre. Qu’il avait été blessé maintes fois : qu’à la bataille de Ratisbonne une balle lui avait frappé le talon ; qu’à celle d’Esling ou de Wagram, je ne saurais plus dire laquelle, un autre coup de feu lui avait déchiré la botte, le bas et la peau de la jambe gauche ; en 1814 il avait perdu un cheval et son chapeau à Arcis-sur-Aube, ou dans son voisinage ; et après le combat de Brienne, en rentrant le soir à son quartier-général, triste et méditatif, il se trouva chargé inopinément par des Cosaques qui avaient passé sur les derrières de l’armée ; il en repoussa un de la main, et se vit contraint de tirer son épée pour sa défense personnelle ; plusieurs de ces Cosaques furent tués à ses côtés. « Mais ce qui donne un prix bien extraordinaire à cette circonstance, disait-il, c’est qu’elle se passa auprès d’un arbre que je considérais en cet instant, et que je reconnaissais pour être celui au pied duquel, durant nos récréations, à l’âge de douze ans, je venais lire la Jérusalem délivrée. » C’était donc là que Napoléon avait éprouvé sans doute les premières émotions de la gloire !

L’Empereur répétait qu’il avait été très souvent exposé dans ses batailles ; mais on le taisait toujours avec le plus grand soin. Il avait recommandé, une fois pour toutes, le silence le plus absolu sur toutes les circonstances de cette nature. « Quelle confusion, quel désordre n’eussent pas résulté du plus léger bruit, du plus petit doute touchant mon existence, disait-il. À ma vie se rattachait le sort d’un grand empire, toute la politique et les destinées de l’Europe ! »

Cette habitude, du reste, de tenir ces circonstances secrètes, faisait, ajoutait-il en ce moment, qu’il n’avait pas songé à les relater dans ses campagnes ; et puis elles étaient aujourd’hui presque hors de sa mémoire ; ce n’était plus guère, disait-il, que par hasard et dans le cours de ses conversations qu’elles pouvaient lui revenir, etc., etc.


Ma conversation avec un Anglais.


Mardi 26.

L’Empereur a continué d’être indisposé.

Un des Anglais, dont la femme avait été refusée hier à la suite de l’amiral, est venu me rendre visite ce matin, dans l’intention d’essayer une nouvelle et dernière tentative pour parvenir à Napoléon. Cet Anglais parlait très bien le français, ayant demeuré en France pendant toute la guerre. C’était un de ceux connus dans le temps sous le nom de détenus ; un de ceux qui, venus en France comme voyageurs, s’y trouvèrent arrêtés par le Premier Consul, lors de la rupture du traité d’Amiens, en représailles de ce que le gouvernement anglais avait, suivant sa coutume, saisi nos bâtiments marchands avant de nous déclarer la guerre. Cette circonstance causa une longue et vive discussion entre les deux gouvernements, et empêcha même, durant toute la guerre, un cartel d’échange. Les ministres anglais s’obstinèrent à ne vouloir pas regarder leurs compatriotes arrêtés comme des prisonniers, dans la crainte que ce ne fût une renonciation implicite à leur espèce de droit de piraterie. Toutefois cette obstination de leur part valut une longue captivité à leurs compatriotes ; ils ont été retenus en France plus de dix ans : c’est l’absence du siège de Troie, aussi longue, aussi pénible, mais moins glorieuse.

Cet Anglais était beau-frère de l’amiral Burton, qui venait de mourir, commandant la station de l’Inde. Cette circonstance pouvait lui donner quelques rapports directs avec les ministres, à son arrivée en Angleterre ; il pouvait avoir été choisi par l’amiral pour y rendre bien des choses qui nous concernent ; je n’ai donc pas refusé la conversation, je l’ai même prolongée. Elle a duré plus de deux heures, toute calculée de ma part sur ce qu’il pouvait redire à l’amiral, répéter au gouvernement ou dans les cercles en Angleterre. J’en fais grâce ; on n’y retrouverait que l’éternelle récapitulation de nos reproches et de nos griefs, la fastidieuse répétition de nos plaintes et de nos douleurs.

Mon Anglais m’a écouté avec beaucoup d’attention ; il a montré même parfois un intérêt marqué, approuvant fort plusieurs de mes observations ; mais aura-t-il été sincère, et ne tiendra-t-il pas à Londres un langage tout à fait différent ?

Chaque fois qu’un bâtiment arrive de Sainte-Hélène en Angleterre les papiers publics présentent aussitôt sur les captifs de Longwood des relations infidèles, absurdes ; qui doivent nécessairement les rendre ridicules à la masse du public. Comme nous nous en exprimions ici avec amertume, des distingués nous dirent : « Ne vous y méprenez pas, ces injures ne viennent pas sans doute de nos compatriotes qui vous visitent ici, mais bien de nos ministres à Londres ; car aux excès et à la violence du pouvoir l’administration qui nous gouverne aujourd’hui joint toute la petitesse des intrigues les plus basses et les plus viles. »


Sur l’émigration – Bienfaisance des Anglais – Ressources des émigrés, etc..


Mercredi 27.

L’Empereur, se trouvant mieux, est monté à cheval vers une heure, et un retour a reçu les officiers du 53e. Il a été pour eux tout à fait aimable et gracieux.

Après cette visite, l’Empereur, qui m’avait dit de demeurer avec lui, s’est promené dans le jardin, je lui ai rendu compte de ma conversation de la veille avec l’Anglais qui était venu me faire visite. De là ses questions se sont portées sur l’émigration, Londres et les Anglais.

Je lui disais que l’émigration n’aimait pas les Anglais, mais qu’il y avait peu d’émigrés qui ne se fussent attachés à quelque Anglais ; que les Anglais n’aimaient point l’émigration, mais qu’il y avait peu de familles anglaises qui n’eussent adopté quelque Français. Ce devait être là toute la clef des sentiments et des rapports, souvent contradictoires, qu’on rencontre d’ordinaire sur cet objet. Quant au bien qu’ils nous avaient fait, surtout la classe mitoyenne, qui est celle qui caractérise toujours un peuple, il était au-delà de toute expression, et nous endettait envers elle d’une véritable reconnaissance. Il est difficile d’énumérer les bienfaits particuliers, les institutions bienveillantes, les mesures charitables employées vis-à-vis de nous ; ce sont les particuliers qui, par leur exemple, ont amené le gouvernement à des secours réguliers ; et quand ceux-ci ont été établis, les autres n’ont point cessé.

« Mais n’avez-vous jamais aperçu l’occasion de faire fortune ? – Deux fois. Un évêque de Rodez, Colbert, Écossais de naissance, qui m’aimait beaucoup, me proposa de suivre son frère à la Jamaïque : il y allait chef du pouvoir exécutif, était un des planteurs les plus considérables ; il m’eût confié la gestion de ses biens, et m’eût fait avoir celle de ses amis ; l’évêque me garantissait en trois ans une véritable fortune. Je ne pus m’y résoudre, je préférai continuer une vie misérable à m’éloigner des côtes de France.

« Une autre fois, des amis voulaient m’envoyer dans l’Inde ; j’y eusse été employé, protégé ; on me garantissait encore, en très peu de temps, une fortune considérable. Je ne voulus pas ; je me trouvais trop âgé, c’était trop loin, disais-je. Il y a vingt ans de cela, et je suis à Sainte-Hélène.

« Cependant il en était peu dont l’émigration, dans le principe, eût été plus dure que la mienne, bien qu’il n’en fût pas de plus brillante vers sa fin. Je m’étais vu plus d’une fois à la veille de manquer littéralement de tout : pourtant je n’avais jamais été découragé ni même malheureux. J’avais trouvé le vrai trésor de la philosophie en me comparant au grand nombre de ceux qui, autour de moi, étaient plus malheureux encore ; aux vieillards, aux femmes, à ceux qui, dépourvus d’une certaine instruction, de certaines facultés, n’apprendraient jamais une langue étrangère, ne sauraient jamais se créer aucun moyen. Moi, j’avais de la jeunesse, de l’ardeur, je me sentais capable de quelque chose, j’étais plein d’espérance ; je montrais ce que je ne savais pas, tout ce qu’on voulait ; j’apprenais la veille ce qu’on me demandait pour le lendemain. Plus tard mon Atlas historique fut une idée heureuse qui m’ouvrit une mine d’or ; ce n’était pourtant alors qu’une véritable esquisse ; mais à Londres tout s’encourage, tout se vend ; et puis le Ciel bénit mes efforts. Débarqué à l’entrée de la Tamise, j’avais gagné Londres à pied, n’ayant que sept louis dans ma poche, sans connaissances, sans recommandations sur ces rives étrangères ; j’en sortis en poste, possédant deux mille cinq cents guinées, ayant fait des amis tendres pour lesquels j’aurais donné ma vie. »

« Mais moi, si j’avais émigré, disait l’Empereur, quel eût été mon sort, mon lot ? » Il parcourait alors inutilement diverses directions, et s’arrêtait constamment sur le militaire. « J’y aurais toujours bien fourni ma carrière, après tout, disait-il. – Cela n’est pas sûr, répondais-je, Sire ; vous vous fussiez trouvé étouffé dans la foule. Arrivé à Coblentz ou dans tout corps français, vous eussiez été classé d’après le rang du tableau ; rien n’eût pu vous le faire franchir, car nous étions stricts observateurs des formes, etc., etc. »

L’Empereur me demandait ensuite quand et comment j’étais rentré. « Après la paix d’Amiens, par le bienfait de votre amnistie ; encore m’étais-je glissé par contrebande dans une famille anglaise, pour atteindre Paris plus tôt. Dès que j’y fus arrivé, de peur de compromettre cette famille, j’allai moi-même faire ma déclaration à la police, qui me donna une carte que je devais faire viser toutes les semaines ou tous les mois ; je n’en fis rien et il ne m’en arriva rien. J’étais décidé à me conduire sagement ; qu’avais-je à craindre ? disais-je. Cependant une fois je vis qu’il eût pu m’en coûter cher : c’était le moment le plus violent de la crise de Georges et Pichegru ; d’ordinaire je passais mes soirées dans des sociétés intimes dans ma propre maison, je ne sortais presque jamais ; mais ici conduit par la fatalité, peut-être par le vif intérêt que je prenais à la chose du jour, je m’égarai un soir assez tard dans le faubourg Saint-Germain ; je manquai le passage du pont Louis XVI, que je connaissais si bien, et allai déboucher sur le boulevard des Invalides, sans plus savoir où je me trouvais. Les postes étaient doubles partout et multipliés ; je demandai ma route à une sentinelle ; j’entendis distinctement son camarade, à quelques pas de là, lui demander pourquoi il ne m’arrêtait pas ; celui-ci répondit que je ne faisais aucun mal. Je gagnai mon gîte à pas redoublés, frémissant sur le danger que je venais de courir : j’étais en contravention formelle vis-à-vis de la police ; mon émigration, mon nom, mes habitudes, mes opinions me classaient parmi les mécontents ; tous les renseignements qu’on eût pris m’eussent été défavorables, je n’aurais pu me réclamer de personne ; on eût trouvé dans ma poche, et c’est ce qui me frappait davantage cinq guinées : bien que je fusse en France depuis plus de deux ans, c’étaient les dernières que m’avait valu mon travail ; je les portais toujours je les ai ici ; leur vue était pour moi une espèce de bonheur, elles me rappelaient un temps pénible qui n’était plus. Or, que ne pouvait-il, que ne devait-il pas arriver par le concours de toutes ces circonstances ? J’aurais eu beau nier, affirmer, personne ne m’eût cru ; j’eusse beaucoup souffert sans doute, et pourtant je n’étais nullement coupable. Voilà cependant la justice des hommes ! Toutefois je ne me mis pas plus en règle vis-à-vis de la police, et il ne m’arriva jamais rien.

« Lorsque je fus présenté à la cour de Votre Majesté, les émigrés qui étaient dans le même cas que moi firent lever leur surveillance qui était de dix ans ; moi, je me promis bien de laisser finir la mienne de sa belle mort. Invité, au nom de Votre Majesté, à une fête qu’elle donnait à Fontainebleau, je trouvai plaisant d’aller à la police demander un passeport. On convint qu’il m’était régulièrement nécessaire, mais on me le refusa, pour ne pas rendre, dit-on, l’administration ridicule. Plus tard, devenu chambellan de Votre Majesté, j’eus à faire un voyage privé ; et pour cette fois, ils m’affranchirent pour toujours et en riant de toute formalité future.

« Au retour de Votre Majesté, en 1815, voulant rendre service à quelques émigrés qui étaient revenus avec le roi, j’allai pour eux à la police. J’étais un conseiller d’État, tous les registres me furent ouverts. Après l’article de mes amis, je fus curieux de connaître le mien ; j’appris que j’y étais noté comme grand courtisan de M. le comte d’Artois, à Londres. Je ne pus m’empêcher de réfléchir sur ce que pouvaient amener la différence des temps et la bizarrerie des révolutions. Du reste, ma note était tout à fait inexacte ; j’allais bien, il est vrai, chez M. le comte d’Artois ; mais de mois en mois tout au plus peut-être ; pour en être courtisan, avec la meilleure volonté, je ne l’aurais pas pu ; j’avais à pourvoir à ma subsistance de chaque jour ; j’avais la fierté de vouloir vivre de mes occupations, le temps m’était précieux. » J’amusais beaucoup l’Empereur par mon récit, et je trouvais un grand charme à le lui faire.


Jeudi 28.

L’Empereur s’est trouvé incommodé de nouveau. Sa santé s’altère ; cet endroit lui est visiblement contraire. Il m’a fait appeler à trois heures ; il avait eu un léger accès de fièvre, il se trouvait mieux, et a fait sa toilette pour essayer de se promener. Je l’ai décidé à remettre son gilet de flanelle, que, dans ce lieu de température humide et inconstante, il avait imprudemment mis de côté. Marchant à l’aventure, la pluie est venue nous surprendre, et nous a forcés à nous abriter sous un arbre à gomme. Le grand maréchal et M. de Montholon sont venus nous rejoindre. au retour, réunis dans sa chambre, sa conversation était devenue des plus intéressantes : il nous racontait des anecdotes de son plus petit intérieur, confirmant, redressant ou détruisant celles que madame de Montholon ou moi lui disions avoir circulé dans le monde ; rien n’était plus piquant, aussi fut-ce un vrai chagrin pour nous d’entendre annoncer à l’Empereur qu’il était servi.


Excursion difficile – Premier essai de notre vallée – Marais perfide – Moments caractéristiques – Anglais désabusés – Poison de Mithridate.


Vendredi 29.

Il est un endroit de notre enclos d’où l’on voit au loin la partie de la mer ou apparaissent les vaisseaux qui arrivent ; là est un arbre au pied duquel on peut la considérer à son aise. J’étais dans l’habitude, depuis quelques jours, d’y aller dans mes moments d’oisiveté pour voir arriver, me disais-je, le vaisseau qui doit terminer notre exil. Le célèbre Munich est demeuré vingt ans au fond de la Sibérie, buvant chaque jour à son retour à Saint-Pétersbourg, avant de voir arriver cet instant désiré. J’aurai son courage ; mais j’espère n’avoir pas besoin de sa patience.

Depuis quelques jours des bâtiments se succédaient ; de très bon matin on en avait aperçu trois, dont j’en jugeai deux bâtiments de guerre. En revenant, on me dit que l’Empereur était déjà levé ; j’allai le trouver dans le jardin pour lui faire part de ma découverte. Il voulut déjeuner sous un arbre, et me retint. Après le déjeuner, il me dit de le suivre à cheval. Nous prolongeâmes en dehors de Longwood tous les arbres à gomme, et essayâmes, à l’extrémité, de descendre dans une vallée très rapide et profondément sillonnée : c’étaient des sables, des cailloux presque mouvants, parsemés de ronces marines ; nous fûmes obligés de descendre de cheval. L’Empereur ordonna au général Gourgaud de prendre par un autre côté avec les chevaux et les deux piqueurs qui formaient notre suite ; il s’obstina à continuer de sa personne, au milieu des difficultés où nous nous trouvions. Je lui donnais le bras ; nous descendions et regrimpions avec peine tous les ravins ; il regrettait la légèreté de sa jeunesse, me reprochait d’être plus leste que lui : il y trouvait plus de différence que le peu d’âge qui nous sépare. C’est, disais-je, que je rajeunissais pour le servir. Chemin faisant, il remarquait que ceux qui pourraient nous considérer en ce moment reconnaîtraient sans peine l’inquiétude et l’impatience françaises. « Au fait, disait-il, il n’y a que des Français auxquels il puisse venir dans l’idée de faire ce que nous faisons en cet instant. » Nous arrivâmes enfin tout haletants au bas de la vallée (Voyez la carte géographique). Ce que nous avions pris de loin pour un chemin tracé n’était qu’un petit ruisseau d’un pied et demi de large ; nous voulûmes le traverser en attendant nos chevaux ; mais les bords de ce petit ruisseau étaient perfides, ils semblaient d’une terre sèche qui nous supporta d’abord ; mais bientôt nous nous sentîmes enfoncer subitement, comme si nous eussions été sur de la glace qui se fût brisée ; nous étions menacés de disparaître. J’en avais déjà presque au-dessus du genou quand un effort m’en a fait sortir ; je me suis retourné pour donner la main à l’Empereur ; il était enfoncé des deux jambes, ses mains à terre, s’efforçant de se dégager. Ce n’est pas sans peine ni sans boue que nous avons retrouvé la terre ferme ; moi ne pouvant m’empêcher de m’écrier : Marais d’Arcole ! marais d’Arcole ! Nous les avions travaillés quelques jours auparavant ; Napoléon avait failli y demeurer. Pour lui il répétait en considérant ses vêtements : « Mon cher, voici une sale aventure. » Et puis il disait : « Si nous avions disparu ici, qu’eût-on dit en Europe ? Les cafards prouveraient sans nul doute que nous avons été engloutis pour tous nos crimes. »

Les chevaux nous ayant enfin rejoints, nous avons continué, forçant des haies, escaladant des murs, et avons remonté à grande peine toute la vallée qui sépare Longwood du pic de Diane. Nous sommes rentrés par le côté de madame Bertrand ; il était trois heures. On est venu nous dire que les bâtiments aperçus ce matin étaient un brick et un transport venus d’Angleterre, et un Américain.

Sur les sept heures, l’Empereur m’a fait demander ; il était avec le grand maréchal, qui lui lisait les papiers-nouvelles depuis le 9 jusqu’au 16 octobre ; cela ne finissait pas ; il était neuf heures. L’Empereur, étonné qu’il fût si tard, s’est levé brusquement, et impatienté qu’on ne lui donnât pas son dîner, a marché droit à la table, se plaignant qu’on l’eût fait attendre. On a eu la gaucherie de lui donner une raison fort ridicule ; cette inconvenance domestique l’a vivement choqué, puis il s’est choqué intérieurement encore de s’être montré si choqué ; aussi le dîner a-t-il été sombre et silencieux.

Revenu dans le salon pour le dessert, l’Empereur a cependant pris la parole sur les nouvelles que nous avaient apportées les gazettes : les conditions de la paix, les forteresses livrées aux étrangers, la fermentation des grandes villes. Il a traité ces sujets en maître ; mais il s’est retiré de bonne heure, l’instant qui avait précédé le dîner lui demeurait visiblement sur le cœur.

Peu de temps après il m’a fait demander, voulant continuer les papiers. Comme je me mettais en devoir de lire, il s’est rappelé l’état de mes yeux, et ne l’a plus voulu. J’insistai, disant que je parcourrais vite, et que ce ne serait pas long ; mais il les a éloignés lui-même, ajoutant : « La nature ne se commande pas ; je vous le défends ; j’attendrai demain. » Il s’est mis à marcher, et bientôt ce qu’il avait dans le cœur en est sorti. Qu’il me semblait aimable dans ses reproches et ses plaintes ! Qu’il était homme et bon ; car ce qu’il disait était juste et vrai ! Mais c’étaient de ces moments précieux où la nature, prise sur le fait, montre à nu le fond du cœur et du caractère. Et je me disais en le quittant, ce que j’ai d’ailleurs si souvent l’occasion de me redire : « Bon dieu, que l’Empereur a été mal connu dans le monde ! »

Au demeurant, on lui rend déjà ici plus de justice. Ces Anglais si acharnés, si excusables d’ailleurs par les fausses peintures dont on les a si constamment nourris, commencent à prendre une idée plus juste de son caractère ; ils avouent qu’ils sont étrangement détrompés chaque jour, et que Napoléon est bien différent de ce Bonaparte que les intérêts politiques et le mensonge leur avaient tracé sous des aspects si odieux. Tous ceux qui ont pu le voir, l’entendre et avoir affaire à lui, n’ont plus qu’une voix là-dessus ; il est échappé plus d’une fois à l’amiral, au travers de nos querelles avec lui, de se récrier que l’Empereur était sans contredit le meilleur naturel de toute la bande, le plus raisonnable, le plus juste, le plus facile ; et il disait vrai.

Une autre fois, un honnête Anglais, que nous voyions souvent, confessait à Napoléon, dans toute l’humilité de son âme, et en forme d’expiation, qu’il avait à se reprocher et qu’il était honteux d’avouer qu’il avait cru fermement toutes les abominations débitées sur son compte : ses étranglements, ses massacres, ses fureurs, ses brutalités ; enfin jusqu’aux difformités de sa personne et aux traits hideux de sa figure. « Après tout, ajoutait-il candidement, comment ne l’aurais-je pas cru ? Tous nos livres en étaient pleins, c’était dans toutes nos bouches ; pas une voix ne s’élevait pour le contredire. – Eh bien ! dit Napoléon en souriant, c’est à vos ministres pourtant que j’ai l’obligation de toutes ces gentillesses : ils ont inondé l’Europe de pamphlets et de libelles contre moi. Peut-être auraient-ils à dire pour excuse qu’ils ne faisaient que répondre à ce qu’ils recevaient de France même ; et ici, il faut être juste, ceux d’entre nous qu’on a vus danser sur les ruines de leur patrie ne s’en faisaient pas faute, et les tenaient abondamment pourvus.

« Quoi qu’il en soit, on me tourmenta souvent, au temps de ma puissance, pour que je fisse combattre ces menées ; je m’y refusai toujours. À quoi m’eût servi qu’on m’eût défendu ? On eût dit que j’avais payé, et cela ne m’eût que discrédité un peu davantage. Une victoire, un monument de plus ; voilà la meilleure, la véritable réponse, disais-je constamment. Le mensonge passe, la vérité reste. Les gens sages, la postérité surtout, ne jugent que sur des faits. Aussi qu’est-il arrivé ? Déjà le nuage se dissipe, la lumière perce, je gagne tous les jours ; bientôt il n’y aura plus rien de plus piquant en Europe que de me rendre justice. Ceux qui m’ont succédé tiennent les archives de mon administration, les archives de la police, les greffes des tribunaux ; ils ont à leur disposition, à leur solde, ceux qui eussent été les exécuteurs, les complices de mes atrocités et de mes crimes ; eh bien ! qu’ont-ils publié ? qu’ont-ils fait connaître ?

Aussi, la première fureur passée, les gens d’esprit et de jugement me reviendront ; je ne conserverai pour ennemis que des sots ou des méchants. Je puis demeurer tranquille, je n’ai qu’à laisser faire, et la suite des évènements, les débats des partis opposés, leurs productions adverses, feront luire chaque jour les matériaux les plus sûrs, les plus glorieux de mon histoire. Et à quoi ont abouti, après tout, les immenses sommes dépensées en libelles contre moi ? Bientôt il n’y en aura plus de traces ; tandis que mes monuments et mes institutions me recommanderont à la postérité la plus reculée.

Aujourd’hui, du reste, on ne saurait plus recommencer ces torts envers moi ; la calomnie a épuisé tous ses venins sur ma personne ; elle ne saurait plus me heurter ; elle n’est plus pour moi que le poison de Mithridate. »


L’Empereur laboure un sillon – Denier de la veuve – Entrevue avec l’amiral – Nouveaux arrangements – Le polonais Piontowsky.


Samedi 30.

L’Empereur m’avait fait appeler avant huit heures. Pendant qu’il faisait sa toilette, je lui ai achevé les papiers commencés la veille. Une fois habillé, il est sorti, a marché vers les écuries, a demandé son cheval et est parti seul avec moi, tandis qu’on préparait encore ceux de la suite. Nous nous sommes promenés à l’aventure ; arrivés dans un champ qu’on labourait, l’Empereur est descendu de son cheval, dont je me suis emparé, a saisi la charrue, au grand étonnement de celui qui la conduisait, et a tracé lui-même un sillon d’une longue étendue, le tout avec une rapidité singulière et sans autres paroles entre nous que de me dire, en quittant, de donner un napoléon. Remonté à cheval, il a continué sans intention dans le voisinage. Les piqueurs ont rejoint successivement.

Au retour, l’Empereur a voulu déjeuner sous un arbre dans le jardin, et nous a retenus. Il nous avait dit durant sa course qu’il venait de nous faire un petit cadeau, bien léger à la vérité, disait-il, mais tout se mesure aux-circonstances, et dans celle-ci c’était pour lui, ajoutait-il, le denier de la veuve. C’était un traitement mensuel qu’il venait d’arrêter pour chacun de nous. Or, ce traitement devait être prélevé sur une somme assez peu forte que nous avions dérobée à la vigilance anglaise, et cette somme demeurait ici l’unique et seule ressource de Napoléon. On sent combien elle devenait précieuse ; aussi j’ai employé le premier instant où je me suis trouvé seul avec lui pour lui exprimer ma pensée à cet égard, et ma résolution personnelle de ne pas profiter de son bienfait. Il en a beaucoup ri, et comme j’insistais toujours : « Eh bien ! m’a-t-il dit en me saisissant l’oreille, si vous n’en avez pas besoin, gardez-le-moi, je saurai où le retrouver quand il me le faudra. »

Après son déjeuner, l’Empereur est rentré dans son intérieur, et je l’ai suivi pour finir les papiers-nouvelles. Il y avait longtemps que je lisais ; M. de Montholon a fait demander à être introduit ; il venait de causer longuement avec l’amiral, qui désirait beaucoup voir l’Empereur. L’Empereur a interrompu ma traduction, s’est promené quelque temps comme s’il eût hésité ; puis, prenant son chapeau, il a gagné le salon pour y recevoir l’amiral. J’en ai eu une vive joie ; s’il était possible que notre état d’hostilité cessât, j’étais sûr que deux minutes de lui aplaniraient plus de difficultés que deux journées entières d’aucun de nous. En effet, j’ai compris que ses arguments, sa logique, sa bonhomie avaient tout entraîne. On m’a assuré que l’amiral était sorti enchanté. Pour l’Empereur, il était fort content ; il est loin de haïr l’amiral, il a même peut-être un faible pour lui. « Vous pouvez être un très habile homme de mer, doit-il lui avoir dit ; mais vous n’entendez rien à notre situation. Nous ne vous demandons rien ; nous pouvons nous nourrir à l’écart de nos peines et de nos privations, nous suffire à nous-mêmes ; mais notre estime vaut bien qu’on s’en mette en peine. » L’amiral s’est rejeté sur ses instructions. « Mais ne sait-on pas, répliquait l’Empereur, l’espace immense qui existe entre la dictée des instructions et leur exécution ? Tel les ordonne de loin, qui s’y opposerait lui-même s’il devait les voir exécuter. Qui ne sait encore, continua-t-il, qu’au moindre différend, à la moindre contrariété, au premier cri de l’opinion, les ministres désavouent des instructions, ou blâment vivement de ne les avoir pas mieux interprétées ? »

L’amiral a été à merveille ; l’Empereur n’a eu qu’à se louer de lui ; toutes les aspérités se sont émoussées, on s’est entendu sur tout. Ainsi il a été convenu que l’Empereur pourrait aller désormais dans l’île ; que l’officier que les instructions attachaient à sa personne n’exercerait qu’une surveillance lointaine, qui ne pourrait blesser les regards de l’Empereur ; que les visitants arriveraient à l’Empereur, non par la permission de l’amiral, qui était le surveillant de Longwood, mais par celle du grand maréchal, qui en faisait les honneurs.

Ce jour notre petite colonie s’est accrue d’un Polonais, le capitaine Piontowsky. Il était du nombre de ceux que nous avions laissés à Plymouth. Son dévouement pour l’Empereur, sa douleur d’en être séparé, avaient vaincu les Anglais et leur avaient arraché la permission de venir le rejoindre.


Sous-gouverneur Skelton.


Dimanche 31.

Le sous-gouverneur, colonel Skelton, et sa femme, qui s’étaient toujours montrés fort prévenants pour nous, sont venus présenter leurs hommages à l’Empereur, qui, après une bonne heure de conversation, dont j’étais l’interprète, m’a fait traduire au colonel Skelton l’invitation de le suivre dans sa promenade à cheval ; le colonel a accepté avec joie. Nous nous sommes mis en route et avons parcouru la vallée qui nous sépare du pic de Diane, au grand étonnement du colonel, pour qui cette course était tout à fait nouvelle ; il la trouvait fatigante, et même en certains endroits n’hésitait pas à la prononcer dangereuse. L’Empereur l’a retenu à dîner ainsi que sa femme, et s’est montré fort aimable pour eux.


Premier de l’an – Fusils de chasse, etc. – Famille du gouverneur Wilks.


Lundi 1er janvier 1816 au mercredi 3.

Le premier jour de l’an, nous nous sommes tous réunis vers les dix heures du matin pour présenter nos hommages à l’Empereur, au sujet de la nouvelle année ; il nous a reçus quelques instants après ; nous avions bien plutôt à lui offrir des vœux que des félicitations. L’Empereur a voulu que nous déjeunassions et passassions tout ce jour ensemble en véritable famille, a-t-il dit, et il s’est arrêté sur notre situation ici. « Vous ne composez plus qu’une poignée au bout du monde, disait-il, et votre consolation doit être au moins de vous y aimer. » Nous l’avons tous accompagné dans le jardin, où il a été se promener pendant qu’on préparait le déjeuner. En cet instant on lui a apporté ses fusils de chasse, qui avaient été jusque-là retenus par l’amiral. Cet envoi n’était, du reste, de la part de l’amiral, qu’un procédé qui témoignait de ses dispositions nouvelles ; ces fusils ne pouvaient être d’aucun autre agrément pour l’Empereur, la nature du terrain et le défaut de gibier ne lui permettant aucune illusion sur le divertissement de la chasse : il ne se trouvait parmi nos arbres à gomme que des tourterelles que quelques coups de fusil de la part du général Gourgaud et de mon fils eurent bientôt détruites ou forcées à l’émigration.

Mais il était dit que les meilleures intentions de l’amiral, les plus bienveillantes, porteraient toujours quelques restrictions, quelques teintes de caprice propre à en détruire l’effet : avec les deux ou trois fusils de l’Empereur, il s’en trouvait deux ou trois autres à nous ; ils nous furent délivrés, mais avec la condition qu’ils seraient remis chaque soir dans la tente de l’officier de garde. On s’imagine bien qu’une pareille sujétion fit remercier sans hésitation l’offre d’une telle faveur, et ces fusils ne nous restèrent sans condition qu’après quelques pourparlers. Cependant qui étions-nous ? quelques malheureux isolés du reste de l’univers, entourés de sentinelles, gardés par tout un camp ? Et de quoi s’agissait-il ? de deux fusils de chasse. Je cite cette circonstance : elle est bien petite en elle-même ; mais elle est caractéristique, et peindra mieux que beaucoup d’autres choses la vérité de notre situation et la nature de nos peines.

Le 3, j’ai été déjeuné chez madame Bertrand avec laquelle je devais aller dîner chez le gouverneur. La distance de Plantation-House, sa demeure, demande une heure et demie de voyage avec six bœufs ; un attelage de chevaux serait dangereux. On traverse ou on tourne cinq ou six gorges bordées de précipices de plusieurs centaines de pieds de profondeur (voyez la carte géographique) ; on ôte quatre bœufs aux descentes trop rapides, et on les remet aux montées. Nous nous sommes arrêtés aux trois quarts de la route pour visiter une vieille bonne dame de quatre-vingt-trois ans, qui avait fait beaucoup de prévenances aux enfants de madame Bertrand. Sa demeure était agréable ; il y avait seize ans qu’elle n’en était sortie, lorsque, apprenant l’arrivée de l’Empereur, elle se mit en route pour la ville, disant que, dût-il lui en coûter la vie, elle serait heureuse si elle parvenait à l’apercevoir ; elle avait eu le bonheur de réussir.

Plantation-House est le lieu le mieux situé et le plus agréable de l’île ; le château, le jardin et les dépendances rappellent les demeures, dans nos provinces, des familles de vingt-cinq à trente mille livres de rente. Cet endroit est bien soigné et tenu avec goût : enfermé dans l’enceinte de Plantation-House, on pourrait se croire en Europe, et ne pas soupçonner les lieux de désolation qui composent la plus grande partie du reste de l’île. Le maître de la maison en ce moment, le colonel Wilks, le gouverneur pour la compagnie que l’amiral était venu déplacer, est un homme du meilleur ton, fort agréable ; sa femme est bonne et aimable ; sa fille, charmante.

Le gouverneur avait réuni une trentaine de personnes : les manières, les expressions, les formes, tout y était européen. Nous y avons passé quelques heures qui ont été les seules d’oubli et de distraction que j’aie éprouvées depuis notre sortie de France. Le colonel Wilks me montrait une partialité et une bienveillance toutes particulières ; nous en étions aux compliments et à la sympathie de deux auteurs qui s’encensent réciproquement. Nous avons fait échange de nos productions : il comblait M. Le Sage de choses flatteuses, et celles que je lui rendais étaient des plus sincères ; car son ouvrage renferme des points intéressants et nouveaux sur l’Indostan, qu’il a habité longtemps en mission diplomatique : une douce philosophie, beaucoup d’instruction et un style fort pur, concourent à en faire un livre distingué. M. Wilks, dans ses opinions politiques, est, du reste, un homme très froid, qui juge avec calme et sans passion des affaires du moment, qui conserve les idées saines, les principes libéraux d’un Anglais sage et indépendant.

Au moment de nous mettre à table, à notre grande surprise, on nous a annoncé que l’Empereur venait de passer avec l’amiral presque à la porte de Plantation-House ; et un des convives (M. Doveton de Sandy-Bay) nous dit alors avoir eu la bonne fortune de le posséder ce matin même chez lui pendant trois quarts d’heure.


Vie de Longwood – Course à cheval de l’Empereur – Notre nymphe – Sobriquets – Des îles, de leur défense – Grandes forteresses – Gibraltar – Culture et lois de l’île – Enthousiasme, etc..


Jeudi 4 au lundi 8.

Quand je suis entré chez l’Empereur pour lui rendre compte de notre excursion de la veille, il m’a dit, en me saisissant l’oreille : « Eh bien ! vous m’avez abandonné hier, j’ai pourtant bien fini ma soirée. N’allez pas croire que je ne saurais me passer de vous. » Paroles charmantes, que le ton qui les accompagnait et la connaissance que j’avais de lui désormais me rendaient délicieuses.

Tous les jours le temps a été beau, la température sèche, la chaleur forte, mais tombant subitement, ainsi que de coutume, vers les cinq ou six heures.

L’empereur, depuis son arrivée à Longwood, avait interrompu ses dictées ordinaires : il passait son temps à lire dans son intérieur, faisait sa toilette de trois à quatre heures, et sortait ensuite à cheval avec deux ou trois de nous autres. Les matinées devaient lui paraître plus longues ; mais sa santé s’en trouvait mieux. Nos courses étaient toutes dirigées vers la vallée voisine, dont j’ai déjà parlé ; soit que nous la remontassions en la prenant dans la partie inférieure et revenant par la maison du grand maréchal ; soit au contraire que nous commençassions par ce dernier côté, pour la parcourir en descendant. Une fois même ou deux nous la franchîmes en écharpe, et traversâmes de la sorte d’autre vallées pareilles. Nous explorâmes ainsi le voisinage, et visitâmes le peu d’habitations qui s’y trouvaient : toutes étaient pauvres et misérables. Les chemins étaient parfois impraticables, il nous fallait même de temps en temps descendre de cheval ; nous avions à franchir des haies, à escalader des murs de pierre qu’on rencontre fort souvent ; mais rien ne nous arrêtait.

Dans ces courses habituelles, nous avions adopté depuis quelques jours une station régulière dans le milieu de la vallée ; là, entourée de roches sauvages, s’était montrée une fleur inattendue : sous un humble toit nous avait apparu un visage charmant de quinze à seize ans. Nous l’avions surprise le premier jour dans son costume journalier, il n’annonçait rien moins que l’aisance ; le lendemain nous retrouvâmes la jeune personne avec une toilette fort soignée ; mais alors notre jolie fleur des champs ne nous parut plus qu’une fleur de parterre assez ordinaire. Toutefois nous nous y arrêtions chaque jour quelques minutes ; elle s’avançait alors de quelques pas pour entendre les deux ou trois phrases que l’Empereur lui adressait ou lui faisait traduire en passant, et nous continuions notre route tout en devisant sur ses attraits. Dès cet instant elle augmenta la nomenclature spéciale de Longwood ; elle ne fut plus que notre nymphe.

L’Empereur, dans son intimité, avait la coutume de baptiser insensiblement tout ce qui l’entourait : ainsi la vallée que nous parcourions d’habitude en cet instant n’avait plus d’autre nom que la vallée du Silence ; notre hôte de Briars n’était que notre Amphitryon ; son voisin, le major aux six pieds de haut, notre Hercule ; sir Georges Cockburn, monseigneur l’amiral tant qu’on était en gaieté ; dès que l’humeur arrivait, ce n’était plus que le Requin, etc., etc.

Notre nymphe est précisément l’héroïne de la petite pastorale dont il a plu au docteur Warden d’embellir ses lettres ; bien que j’eusse redressé son erreur lorsqu’il m’en donna lecture avant son départ pour l’Europe, lui disant : « Si vous avez le projet de créer un conte, c’est bien ; mais si vous avez voulu peindre la vérité, vous avez tout à changer. » Apparemment qu’il aura pensé que son conte avait beaucoup plus d’intérêt, et il l’a conservé.

Du reste, on m’a appris que Napoléon avait porté bonheur à notre nymphe : la petite célébrité qu’elle en avait acquise a attiré la curiosité des voyageurs ; ses attraits ont fait le reste : elle est devenue la femme d’un très riche négociant ou capitaine de la compagnie des Indes.

Au retour de nos courses, nous trouvions déjà rendues les personnes que l’Empereur invitait à dîner. Il eut successivement le général-colonel du 53e, plusieurs de ses officiers et leurs femmes, l’amiral, la bonne, belle et douce madame Hodson, la femme de notre Hercule, que l’Empereur avait été visiter un jour dans le fond de Briars, et dont il avait tant caressé les enfants, etc., etc.

Après le dîner, l’Empereur faisait une partie, et le reste de la compagnie une autre.

Le jour où y dîna l’amiral, l’Empereur, en prenant son café, a causé quelques instants sur la position de l’île. L’amiral a dit que le 66e venait renforcer le 53e ; l’Empereur en a ri, et lui a demandé s’il ne se croyait pas déjà assez fort. Puis, passant à des observations générales, il a dit qu’un soixante-quatorze de plus valait mieux qu’un régiment ; que la sûreté d’une île, c’étaient des vaisseaux ; que des fortifications n’étaient qu’un retard ; qu’un débarquement, fait à forces supérieures, était un résultat tout obtenu, au temps près, si la distance n’admettait point un secours.

L’amiral lui ayant demandé quelle était dans son opinion la place la plus forte du monde, l’Empereur a répondu qu’il était impossible de l’assigner, parce que la force d’une place se compose de ses moyens propres, et de circonstances étrangères indéterminées. Pourtant il a nommé Strasbourg, Lille, Metz, Mantoue, Anvers, Malte, Gibraltar. L’amiral ayant dit qu’en Angleterre on lui avait supposé, pendant quelque temps, le dessein d’attaquer Gibraltar. « Nous nous en serions bien donné de garde, a dit l’Empereur ; cela nous servait trop bien. Cette place ne vous est d’aucune utilité ; elle ne défend, n’intercepte rien ; ce n’est qu’un objet d’amour-propre national qui coûte fort cher à l’Angleterre, et blesse singulièrement la nation espagnole. Nous aurions été bien maladroits de détruire une pareille combinaison. »

Le 7, l’Empereur a reçu la visite du secrétaire du gouvernement et d’un des membres du conseil de l’île. Il les a beaucoup questionnés, suivant sa coutume, sur la culture, la prospérité et les améliorations dont leur colonie serait susceptible. Ils répondaient qu’en 1772 on avait adopté le système de fournir, des magasins de la compagnie, de la viande à moitié prix aux habitants ; il en était résulté une grande paresse dans l’industrie et l’abandon de l’agriculture. Depuis cinq ans on avait changé ce système ; ce qui, joint à d’autres circonstances, avait ramené l’émulation, et porté l’île à un état supérieur à ce qu’elle avait jamais été. Il est à craindre que notre venue ne soit un coup mortel pour cette prospérité croissante.

Sainte-Hélène, de sept à huit lieues de tour, environ la grandeur de Paris, obéit aux lois générales d’Angleterre et à des lois locales de l’île ; ces lois locales se font ici par le conseil, et se sanctionnent en Angleterre par la cour de la compagnie des Indes. Le conseil se compose du gouverneur, de deux membres civils et d’un secrétaire qui tient les registres ; tous sont nommés par la compagnie, et sont révocables à volonté. Les membres du conseil sont législateurs, administrateurs et magistrats ; ils décident sans appel, à l’aide du jury, au civil et au criminel. Il n’y a ni procureur ni avocat dans l’île : le secrétaire du conseil légitime tous les actes, et se trouve une espèce de notaire unique. La population de l’île est en ce moment de cinq à six mille âmes environ, y compris les noirs et la garnison.

L’Empereur se promenait seul avec moi dans le jardin. Un matelot de vingt-deux à vingt-trois ans, d’une figure franche et ouverte, nous a abordés avec l’émotion de l’empressement et de la joie, et l’inquiétude d’être aperçu par nos surveillants du dehors. Il ne parlait qu’anglais, et me disait avec précipitation avoir bravé deux fois l’obstacle des sentinelles et tous les dangers d’une défense sévère pour voir de près l’Empereur ; qu’il obtenait ce bonheur ; disait-il tout en le considérant ; qu’il mourrait content ; qu’il faisait des vœux au ciel pour que Napoléon se portât bien et qu’il fût un jour plus heureux. Je l’ai congédié ; et, en nous abandonnant, il se cachait encore derrière les arbres, les haies, afin de nous apercevoir plus longtemps. Nous recevions souvent ainsi des preuves non équivoques du sentiment bienveillant de ces marins. Ceux du Northumberland surtout se croyaient désormais des rapports établis avec l’Empereur. Lors de notre séjour à Briars, où notre réclusion était moins complète, ils venaient souvent rôder le dimanche autour de nous, disant qu’ils venaient revoir leur compagnon de vaisseau (ship’s mate). Le jour où nous quittâmes cet endroit, étant seul avec l’Empereur dans le jardin, il s’en était présenté un à la porte, me demandant s’il pouvait y faire un pas sans offenser. Je lui demandai son pays et sa religion. Sa réponse fut plusieurs signes de croix rapides en signe d’intelligence et de fraternité ; puis, fixant l’Empereur devant lequel il se trouvait, et levant les yeux au ciel, il commença avec lui-même une conversation de gestes que sa grosse figure réjouie rendait partie grotesque, partie sentimentale. Cependant il était difficile d’exprimer avec plus de vérité l’admiration, le respect, les vœux et la sympathie : de grosses larmes commençaient à rouler dans ses yeux. « Dites à ce cher homme que je ne lui veux pas de mal, me disait-il, que je lui souhaite bien du bonheur. Nous sommes beaucoup comme cela : il faut qu’il se porte bien et longtemps. » Il avait à la main un bouquet de fleurs champêtres. Il indiquait la pensée de vouloir les offrir ; mais, distrait ou retenu par ce qu’il voyait ou ce qu’il éprouvait, chancelant et comme combattu en lui-même, il nous fit subitement un salut brusque, et disparut.

L’Empereur ne put s’empêcher de se montrer sensible à ces deux circonstances, tant la figure, l’accent, le geste de ces hommes portaient le caractère de la vérité. Il disait alors : « Ce que c’est pourtant que le pouvoir de l’imagination ! tout ce qu’elle peut sur les hommes ! Voilà des gens qui ne me connaissaient point, qui ne m’avaient jamais vu, seulement ils avaient entendu parler de moi : et que ne se sentent-ils pas, que ne feraient-ils pas en ma faveur ! Et la même bizarrerie se renouvelle dans tous les pays, dans tous les âges, dans tous les sexes ? Voilà le fanatisme ! oui, l’imagination gouverne le monde ! »


L’Empereur vivement contrarié – Nouvelles brouilleries avec l’amiral.


Mardi 9.

L’enceinte tracée autour de Longwood, où nous avons la liberté de nous promener, ne permet guère qu’une demi-heure de course à cheval ; ce qui a porté l’Empereur, pour agrandir l’espace ou gagner du temps, à descendre dans le fond des ravins par des chemins très mauvais et parfois dangereux.

L’île n’ayant pas trente milles de tour, il eût été désirable que l’enceinte eut été portée à un mille des bords de la mer. Alors on eût pu se promener et même varier ses courses sur des espaces de quinze à dix-huit milles. La surveillance n’eût été ni plus pénible ni moins effective en la plaçant sur les rives de la mer et les débouchés des vallées, en traçant même par des signaux tous les pas de l’Empereur. On nous avait fait observer, il est très vrai, que l’Empereur était le maître de parcourir toute l’île sous l’escorte d’un officier anglais ; mais l’Empereur était décidé à ne sortir jamais, s’il devait se priver, durant sa promenade, d’être absolument à lui-même ou à l’intimité des siens. L’amiral, dans sa dernière entrevue avec l’Empereur, avait très délicatement arrêté et promis que, lorsque l’Empereur voudrait sortir des limites, il en ferait prévenir le capitaine anglais de service à Longwood ; que celui-ci se rendrait au poste pour ouvrir le passage à l’Empereur, et qu’ensuite la surveillance serait faite, s’il en existait, de manière que l’Empereur durant le reste de sa promenade, soit qu’il entrât dans quelques maisons ou profitât de quelque beau site pour travailler, n’aperçût rien qui pût le distraire d’un moment de rêverie.

D’après cela, l’Empereur se proposait ce matin de monter à cheval à sept heures. Il avait fait préparer un petit déjeuner, et comptait aller, dans la direction de Sandy-Bay, chercher une source d’eau, et profiter de quelques belles végétations, dont on est privé à Longwood, pour y passer la matinée, et y travailler quelques heures.

Nos chevaux étaient prêts. Au moment de monter, j’ai été prévenir le capitaine anglais, qui, à mon grand étonnement, a déclaré que son projet était de se mêler avec nous ; que l’Empereur ne pouvait trouver mauvais, après tout, qu’un officier ne jouât pas le rôle d’un domestique, en restant seul de l’arrière. J’ai répondu que l’Empereur approuverait sans doute ce sentiment, mais qu’il renoncerait dès l’instant à sa partie. « Vous devez trouver simple et sans vous en croire offensé, lui ai-je dit, qu’il répugne à la présence de celui qui le garde. » L’officier se montrait fort peiné, et me disait que sa situation était des plus embarrassantes. « Nullement, lui ai-je observé, si vous n’exécutez que vos ordres. Nous ne vous demandons rien, vous n’avez à vous justifier de rien. Il doit vous être aussi désirable qu’à nous de voir les limites poussées vers les bords de la mer ; vous seriez délivré d’un service pénible et peu digne. Le but qu’on se propose n’en serait pas moins bien rempli ; j’oserais vous dire qu’il le serait davantage. Quand on veut garder quelqu’un, il faut garder la porte de sa chambre ou celles de son enceinte ; les portes intermédiaires ne sont plus que des peines sans efficacité. Vous perdez de vue l’Empereur tous les jours quand il descend dans les ravins de l’enceinte ; vous ne connaissez son existence que par son retour. Eh bien ! faites-vous un mérite de cette concession qu’amène la force des choses ; étendez-la jusqu’à un mille du rivage ; aussi bien vous pouvez le tracer sans cesse, à l’aide de vos signaux, du haut de vos sommités. »

Mais l’officier en revenait toujours à dire qu’il ne demandait ni regard ni parole de l’Empereur, qu’il serait avec nous comme s’il n’y était pas. Il ne pouvait comprendre et ne comprenait pas, en effet, que sa vue seule pût faire du mal à l’Empereur. Je lui ai dit qu’il était une échelle pour la manière de sentir, et que la même mesure n’était pas celle de tout le monde. Il semblait croire que nous interprétions les sentiments de l’Empereur, et que, si les raisons qu’il me donnait lui étaient expliquées, il se rendrait ; il était tenté de lui écrire. Je l’assurai que, pour ce qui lui était personnel, il n’en dirait jamais autant à l’Empereur que j’en pourrais dire moi-même ; que, du reste, j’allais de ce pas lui rendre mot à mot notre conversation. Je suis revenu bientôt lui confirmer ce que je lui avais dit d’avance. L’Empereur avait dès l’instant renoncé à sa partie.

Voulant toutefois, pour mon compte, éviter tout malentendu qui aurait pu accroître les discussions toujours fâcheuses, je lui ai demandé s’il aurait quelque objection à me montrer le compte qu’il rendait à l’amiral. Il m’a dit qu’il n’en aurait aucune, mais qu’il ne le lui rendrait que de vive voix. Résumant alors notre longue conversation en deux mots, je l’ai réduite à deux points bien positifs : lui, à m’avoir dit vouloir se joindre au groupe de l’Empereur ; moi, à lui avoir répondu que l’Empereur dès lors renonçait à sa partie et ne sortirait pas des limites : ce qui a été parfaitement agréé de nous deux.

L’Empereur m’a fait appeler dans sa chambre. Dévorant en silence le contretemps qu’il venait d’éprouver, il se trouvait déjà déshabillé et en robe de chambre. Il m’a retenu à déjeuner, et a fait observer que le temps tournait à la pluie, que nous aurions eu un mauvais jour pour notre excursion ; mais c’était un faible adoucissement à la contrainte aiguë qui venait de troubler un plaisir innocent.

Le fait est que l’officier avait reçu de nouveaux ordres. Mais l’Empereur n’avait eu l’idée de sa petite excursion que sur les promesses antérieures de l’amiral ; promesses pour lesquelles l’Empereur s’était plu à lui témoigner de la satisfaction. Ce changement, survenu sans en avoir rien fait dire, devait nécessairement être très sensible à l’Empereur. On lui manquait de parole, ou l’on avait voulu le rendre dupe. Ce tort de l’amiral est un de ceux qui ont le plus pesé sur le cœur de l’Empereur.

L’Empereur a pris un bain et n’a point dîné avec nous. À neuf heures, il m’a fait appeler dans sa chambre. Il lisait Don Quichotte, ce qui nous a amenés à causer de la littérature espagnole, des traductions de Lesage, etc., etc. Il était fort triste et causait peu. Il m’a renvoyé au bout de trois quarts d’heure.


Chambre de Marchand – Linge, vêtements de l’Empereur, manteau de Marengo – Éperons de Champ-Aubert, etc..


Mercredi 10.

Vers les quatre heures, l’Empereur m’a fait appeler dans sa chambre. Il était habillé et en bottes ; il comptait monter à cheval ou se promener dans le jardin, mais il pleuvait un peu. Nous avons marché et causé en attendant que le temps s’éclaircît. Il a ouvert la porte de sa chambre sur le cabinet topographique, afin d’allonger sa promenade de toute l’étendue de ce cabinet. En approchant du lit qui s’y trouve, il m’a demandé si j’y couchais toujours. Je lui ai répondu que j’avais cessé dès l’instant où j’avais su qu’il voulait sortir de bon matin. « Qu’importe, m’a-t-il dit, revenez-y ; je sortirai au besoin par ma porte de derrière. »

La pluie continuant, il a renoncé à la promenade ; mais il regrettait que le grand maréchal ne fût pas arrivé. Il se sentait aujourd’hui disposé au travail : depuis quinze jours il l’avait interrompu. En attendant Bertrand, il cherchait à tuer le temps. « Allons chez madame de Montholon, » m’a-t-il dit. Je l’y ai annoncé. Il s’est assis et nous avons causé d’ameublement et de ménage. Il s’est mis alors à faire l’inventaire de l’appartement pièce à pièce, et l’on est demeuré d’accord que le mobilier ne s’élevait guère au-delà de trente napoléons. Sortant de chez madame de Montholon, il a couru de chambre en chambre et s’est arrêté devant l’escalier qui, dans le corridor, conduit en haut chez les gens : c’est une espèce d’échelle de vaisseau fort rapide. « Voyons, dit-il, l’appartement de Marchand ; on dit qu’il y est comme une petite maîtresse » Nous avons grimpé. Marchand s’y trouvait. Sa petite chambre est propre ; il y a collé du papier qu’il a peint lui-même. Son lit n’était point garni. Marchand ne couche point si loin de la porte de son maître. À Briars lui et les deux autres valets de chambre ont constamment couché par terre en travers de la porte de l’Empereur ; si bien que, quand j’en sortais tard, il me fallait leur marcher sur le corps. L’Empereur s’est fait ouvrir les armoires ; elles n’ont présenté que son linge et ses habits : le tout était fort peu considérable, et pourtant il s’étonnait encore d’être si riche.

On y voyait son habit de Premier Consul, en velours rouge, brodé soie et or. Il lui avait été présenté par la ville de Lyon, circonstance qui faisait sans doute qu’il se trouvait ici, son valet de chambre sachant qu’il l’affectionnait beaucoup, parce qu’il lui venait, disait-il, de sa chère ville de Lyon.

On y voyait aussi le manteau de Marengo, manteau glorieux sur lequel ont été plus tard exposés religieusement les restes mortels de l’immortel vainqueur ; manteau qui figure aujourd’hui dans les objets spécialement légués par Napoléon à son fils. Ô bizarre succession des évènements, des personnes et des choses ! Ainsi donc ce manteau de Marengo se verra dans les palais autrichiens, au sein des princes d’Autriche, et précisément comme monument de famille, tandis que l’évènement qui le rendit si célèbre avait semblé dans le temps les menacer de la destruction, eux et leur monarchie.

Après un léger inventaire, qui n’était pas sans prix pour moi : « Combien ai-je d’éperons ? a-t-il dit en se saisissant d’une paire ? – Quatre paires, a répondu Marchand. – Y en a-t-il de plus distingués les uns que les autres ? – Non, Sire. – Eh bien ! j’en veux donner une à Las Cases. Ceux-ci sont-ils vieux ? – Oui, Sire, ils sont presque usés ; ils ont servi à Votre Majesté dans la campagne de Dresde et dans celle de Paris. – Tenez, mon cher, m’a-t-il dit en me les donnant, voilà pour vous ; ils m’ont servi à Champ-Aubert. » J’aurais voulu qu’il me fût permis de les recevoir à genoux ; ils avaient été illustrés par les belles et glorieuses journées de Champ-Aubert, Montmirail, Craonne, Nangis, Montereau ! Au temps des Amadis, fut-il jamais de plus digne monument de chevalerie ! « Votre Majesté me fait chevalier, lui ai-je dit ; mais comment gagner ces éperons ? Je ne puis plus prétendre à aucun fait d’armes ; et quant à l’amour, au dévouement, à la fidélité, depuis longtemps, Sire, je n’ai plus rien à vous donner. »

Cependant le grand maréchal ne tenait pas, et l’Empereur voulait travailler. « Vous ne pouvez donc plus écrire, m’a-t-il dit, vos yeux sont tout à fait perdus ? » Depuis que nous étions ici, j’avais interrompu tout travail ; ma vue disparaissait, et j’en éprouvais une tristesse mortelle. « Oui, Sire, lui ai-je répondu, ils le sont tout à fait, et ma douleur est de les avoir perdus sur la campagne d’Italie, sans avoir eu le bonheur et la gloire de l’avoir faite. » Il a cherché à me consoler en me disant qu’avec du repos ma vue se réparerait sans doute, ajoutant : « Ah ! que ne nous ont-ils laissé Planat ! ce bon jeune homme me serait aujourd’hui d’un grand service. »


Amiral Taylor, etc..


Jeudi 11.

Après le déjeuner, vers midi et demi, me promenant devant la porte, j’ai vu arriver une nombreuse cavalcade, précédée du général-colonel du 53e : c’était l’amiral Taylor, arrivé la veille du Cap avec son escadre, et repartant le surlendemain pour l’Europe. Parmi ses capitaines était son fils, ayant un bras de moins ; il l’avait perdu à Trafalgar, où son père commandait le Tonnant.

L’amiral Taylor était venu payer ses respects, me dit-il, à l’Empereur ; mais on venait de lui répondre qu’il était malade, et il en était cruellement désappointé. Je lui fis observer que le climat de Longwood était très défavorable à Napoléon. Je choisissais mal mon temps ; le ciel était très beau, et le lieu déployait en ce moment toute l’illusion dont il pouvait être susceptible : aussi l’amiral remarqua-t-il que le site était charmant. Mais à peine lui eus-je répondu d’un air triste et vrai : « Oui, monsieur l’amiral, aujourd’hui, et pour vous qui n’y resterez qu’un quart d’heure, » qu’il se confondit en excuses, me priant de lui pardonner son impertinente expression, disait-il. Je dois cette justice à toute la grade qu’il témoigna en cet instant.


L’Empereur couché en joue – Nos passe-temps du soir – Romans – Sortie politique.


Vendredi 12 au dimanche 14.

L’Empereur, depuis plusieurs jours, avait entièrement interrompu ses promenades à cheval. La reprise qu’il voulut en faire le 12 ne fut pas propre à lui en redonner le goût ni l’habitude : nous avions franchi notre vallée ordinaire, nous la remontions sur le revers opposé à Longwood, lorsque, d’une des crêtes où jusque-là il n’y avait eu aucun poste, un soldat nous fit beaucoup de cris et de gestes. Comme nous étions dans le bassin de notre enceinte, nous n’en tînmes aucun compte ; alors cet homme descendit hors d’haleine, chargeant son arme en courant. Le général Gourgaud resta de l’arrière pour voir ce qu’il voulait, tandis que nous continuâmes notre route. Je pus le voir, à l’aide de plusieurs tournants, colleter le soldat et le contenir ; puis il le fit suivre de force jusqu’au poste voisin du grand maréchal, où le général Gourgaud voulait le faire entrer ; mais il lui échappa. Il se trouva que c’était un caporal ivre qui avait mal entendu sa consigne ; il nous avait plusieurs fois couchés en joue. Cette circonstance, qui pouvait se répéter si facilement, nous fit frémir pour l’existence de l’Empereur ; lui n’y vit qu’un affront moral, un nouvel obstacle à son exercice du cheval.

L’Empereur avait interrompu ses invitations à dîner ; l’heure, la distance, la toilette étaient pénibles pour les convives ; quant à nous, nous en éprouvions de la gêne dans nos habitudes, sans en recueillir aucun agrément. L’Empereur était moins avec nous, sa conversation n’avait plus le même abandon.

L’après-dînée était désormais consacrée à la lecture de quelque ouvrage ; l’Empereur lisait lui-même tout haut ; quand il était fatigué, il passait le livre à quelqu’un ; mais alors il n’en supportait jamais la lecture plus d’un quart d’heure, il s’endormait. Nous en étions en ce moment à des romans ; nous en entamions beaucoup que nous ne finissions pas. C’était Manon Lescaut, que nous rejetâmes bientôt comme roman d’antichambre ; les Mémoires de Grammont, si pleins d’esprit, mais qui ne font point d’honneur aux hautes mœurs du temps ; le Chevalier de Faublas, qui n’est supportable qu’à vingt ans, etc. Quand ces lectures pouvaient nous conduire jusqu’à onze heures ou minuit, l’Empereur en témoignait une véritable joie : il appelait cela des conquêtes sur le temps, et il trouvait qu’elles n’étaient pas les plus faciles.

La politique aussi avait son tour. Environ toutes les trois ou quatre semaines nous recevions un gros paquet de journaux d’Europe : c’était un coup de fouet qui nous ravivait et nous agitait fort durant quelques jours, pendant lesquels nous discutions, classions et résumions les nouvelles ; après quoi nous retombions insensiblement dans le marasme. Les derniers journaux nous avaient été apportés par la corvette la Levrette, arrivée depuis quelques jours ; ils remplirent une de nos soirées, et firent éclater dans l’Empereur un de ces moments de chaleur et de verve dont j’ai été parfois le témoin au Conseil d’État, et qui lui échappent de temps à autre ici.

Il marchait à grands pas au milieu de nous, s’animant par degré et ne s’interrompant que par quelques instants de méditation.

« Pauvre France, disait-il, quelles seront tes destinées ? Surtout qu’est devenue ta gloire !… » Je supprime le reste, d’une assez longue étendue, il le faut.

N.B. Aujourd’hui que le temps ne gêne plus cette publication, le voici : « Quelles seront tes espérances, tes ressources ? Un roi sans système, incertain, à demi-mesures, quand elles devraient être positives et extrêmes ; une ombre de ministère, quand il lui faudrait tant de force et de talent ; division dans la maison royale, quand il n’y faudrait qu’une volonté ; un prince du sang à la tête d’une opposition toute nationale ! Que de sujets de troubles, que de combinaisons pour l’avenir ! qui pourrait assigner le dénouement ! Quelles adresses que celles de ces deux Chambres ! On les a lues tout à l’heure, à qui de nous en reste-t-il quelque chose ? Elles sont sans couleur, sans but, sans résultats, propres à tous les temps, à toutes les circonstances ; de mauvais oripeaux de souveraineté, guenilles de trônes, lieux communs, flagorneries abjectes et stupides, qui nous dégradent et nous avilissent aux yeux des étrangers. Y a-t-il rien dans tout cela de national ? je le demande. Aperçoit-on une lueur de cette opposition utile à la dignité et à la force du souverain ? Comment osent-ils parler de son chagrin, pleurer avec lui ! c’est lui qui cause leurs maux, il était de la coalition, il est l’allié de leurs bourreaux !… Ils disent qu’il n’a qu’à parler, que tous les sacrifices qu’il demandera, ils sont prêts à les faire !… Ils appuient surtout sur le système de la légitimité, auquel ne croient aucun de ceux qui parlent !… Mais c’est là le discours de Metternich, de Nesselrode, de Castlereagh, et non celui de Français !… À quoi bon des assemblées sous le roi ? C’est de sa part une faute de plus, elles ne feront qu’éveiller, et il fallait endormir. Elles ne sont composées que de ses affidés, dit-on, soit ; mais qu’en peut-il attendre ? Croit-il qu’elles lui donneront du crédit dans la nation ? elles sont anti-nationales. Si elles marchent avec lui, furieuses dans leurs réactions, elles le porteront plus loin qu’il ne voudra ; si au contraire elles témoignent la moindre opposition, elles le gêneront dans sa marché. Jamais les assemblées n’ont réuni prudence et énergie, sagesse et vigueur, et c’est pourtant aujourd’hui ce qu’il faut au roi.

« Louis XVIII, l’année dernière, pouvait s’identifier avec la nation ; aujourd’hui il n’a plus de choix, il faut qu’il pèse avec les principes de son parti, il ne peut plus essayer que le régime de ses pères… D’un autre côté, les alliés n’ont pas mieux entendu leurs intérêts : il fallait affaiblir la France, mais non la désespérer ; il fallait lui enlever du territoire, et non lui imposer des contributions. Ce n’est pas ainsi qu’on traite vingt-huit millions d’hommes. Les Français devaient au moins racheter la perte de la gloire par du repos et du bonheur. En imposant des humiliations, il fallait donner du pain, il fallait essayer de réduire ce grand corps à la stagnation. »

L’Empereur a terminé en disant qu’il était bien sinistre sans doute ; mais qu’il avait beau faire, qu’il ne pouvait voir que des catastrophes, des massacres, du sang.


Sur l’Histoire secrète du cabinet de Bonaparte, par Goldsmith – Détails, etc..


Lundi 15.

J’avais entendu parler, à bord du vaisseau, de l’Histoire secrète du cabinet de Bonaparte, par Goldsmith, et au premier moment de loisir ici j’avais eu la fantaisie de le parcourir ; mais j’ai eu beaucoup de peine à me le procurer, les Anglais s’en défendirent longtemps ; ils disaient que c’était un si abominable libelle, qu’ils n’osaient me le mettre dans les mains : ils en avaient honte eux-mêmes, disaient-ils. Il me fallut insister longtemps ; leur répéter maintes fois que nous étions tous cuirassés sur de pareilles gentillesses ; que celui-là même qui en était l’objet ne faisait qu’en rire quand le hasard les lui plaçait sous la main ; et puis, si cet ouvrage était si mauvais qu’on le disait, il manquait son but, il cessait de l’être. Je demandai ce qu’était ce Goldsmith, son auteur. C’était un Anglais, me disait-on, qui avait longtemps desservi son pays à Paris pour de l’argent et qui, de retour en Angleterre, cherchait à échapper au châtiment et à gagner encore quelque argent, en accablant d’injures et d’imprécations l’idole qu’il avait longtemps encensée. J’obtins enfin cet ouvrage. Il faut en convenir, il est difficile d’amasser de plus horribles et de plus ridicules vilenies que n’en présentent ses premières pages : le viol, l’empoisonnement, l’inceste, l’assassinat et tout ce qui s’ensuit, sont accumulés par l’auteur sur son héros, et cela dès la plus tendre enfance. Il est vrai qu’il importe peu à l’auteur, à ce qu’il semble, de les rendre croyables, et qu’il les démontre lui-même impossibles, ou bien les détruit par les anachronismes, les alibi, les contradictions de toute espèce, les méprises des noms, des personnes, des faits les plus authentiques, etc. Ainsi, lorsque Napoléon n’avait encore que dix à douze ans, et se trouvait sous les barreaux de son école militaire, il lui fait commettre des attentats qui demanderaient du moins l’âge viril et une certaine liberté. L’auteur lui fait entreprendre ce qu’il appelle ses brigandages d’Italie à la tête de huit mille galériens échappés des bagnes de Toulon. Plus tard, il fait abandonner les rangs autrichiens à vingt mille Polonais, qui passent sous les drapeaux du général français, etc., etc. Le même auteur fait venir Napoléon en fructidor à Paris, quand tout le monde sait qu’il ne quitta jamais son armée. Il le fait traiter avec le prince de Condé, et demander Madame Royale en mariage, pour prix de sa trahison. Je passe une foule de choses d’une aussi absurde impudence. Il est évident que pour la partie surtout des anecdotes sales ou ridicules il n’a fait qu’entasser tout ce qu’il a entendu ; mais encore à quelle source a-t-il été puiser ? La plupart de ces traits ont pris certainement naissance dans certains cercles fort malveillants de Paris ; mais encore, sur ce terrain, avaient-ils un certain esprit, du sel, du mordant, certaines couleurs dans l’apparence, certaines grâces dans la diction ; ici ces traits sont déjà descendus des salons dans la rue ; ils n’ont été recueillis qu’après avoir roulé dans le ruisseau. Les Anglais convenaient que c’était si fort, qu’à l’exception des classes les plus vulgaires, cet ouvrage avait été un poison qui portait son antidote avec lui.

À présent on s’étonnera peut-être que, dès les premières pages, je n’aie pas repoussé une pareille production. Mais c’est si grossièrement méchant, que cela ne saurait exciter la colère ; d’un autre côté, il n’est point de dégoût que ne fasse surmonter l’oisiveté de Sainte-Hélène, on est heureux d’y avoir quelque chose à parcourir. Nous n’avons de trop ici que du temps, disait très plaisamment l’Empereur il y a peu de jours : j’ai donc continué ; et puis, le dirai-je ? ce n’est pas sans quelque plaisir que je lis désormais les contes absurdes, les mensonges, les calomnies qu’un auteur tient toujours, comme de coutume, de la meilleure autorité, sur des objets que je connais aujourd’hui si parfaitement moi-même, qui me sont devenus aussi familiers que les détails de ma propre vie. Comme aussi je trouve quelque charme à laisser des pages remplies des couleurs les plus fausses, un portrait purement fantastique, pour venir étudier la vérité aux côtés du personnage réel, dans sa propre conversation pleine de choses toujours neuves, toujours grandes.

Ce matin l’Empereur m’ayant fait venir après son déjeuner, je l’ai trouvé en robe de chambre, étendu sur son canapé. La conversation l’a conduit à me demander quelle était ma lecture du moment. J’ai répondu que c’était un des plus fameux, des plus sales libelles publiés contre lui, et je lui ai cité à l’instant quelques-uns des traits les plus abominables. Il en riait beaucoup, et a voulu voir l’ouvrage ; je l’ai fait venir ; nous l’avons parcouru ensemble. En tombant d’horreurs en horreurs, il s’écriait Jésus !… Jésus !… se signait ; geste que je me suis aperçu lui être familier dans sa petite intimité, lorsqu’il rencontre des assertions monstrueuses, impudentes, cyniques, qui excitent son indignation ou sa surprise, sans le porter à la colère. Chemin faisant, l’Empereur analysait certains faits, redressait des points dont l’auteur avait su quelque chose. Parfois il haussait les épaules de pitié, parfois il riait de bon cœur ; jamais il ne montra le moindre signe d’humeur. Quand il lut l’article de ses nombreuses débauches, les violences, les outrages qu’on lui faisait commettre, il observa que l’auteur avait voulu sans doute en faire un héros sous tous les rapports ; qu’il le livrait du reste à ceux qui voulaient le faire impuissant, que c’était à ces messieurs à s’accorder ensemble, ajoutant gaiement que tout le monde n’était pas aussi malheureux que le plaideur de Toulouse. Toutefois on avait tort, disait-il, de l’attaquer sur ses mœurs, lui que tout le monde savait les avoir singulièrement améliorées partout où il avait gouverné ; on ne pouvait ignorer que son naturel ne le portait pas à la débauche ; la multitude de ses affaires ne lui en aurait pas d’ailleurs laissé le temps. Arrivé aux pages où sa mère était peinte à Marseille sous le rôle le plus dégoûtant et le plus abject, il s’est arrêté répétant plusieurs fois, avec l’accent de l’indignation et d’une demi-douleur : « Ah ! Madame !… Pauvre Madame !… Avec toute sa fierté !… Si elle lisait ceci ! Grand Dieu !… »

Nous avons passé ainsi plus de deux heures, au bout desquelles il s’est mis à sa toilette ; on a introduit le docteur O’Méara, c’était l’heure à laquelle d’ordinaire il était admis. « Dottore, lui dit-il en italien, tout en faisant sa barbe, je viens de lire une de vos belles productions de Londres contre moi. » La figure du docteur demandait ce que c’était ; je lui fis voir le livre de loin ; c’était précisément lui qui me l’avait prêté, il était déconcerté. « On a bien raison de dire, continuait l’Empereur, qu’il n’y a que la vérité qui offense, je n’ai pas été fâché un instant, mais j’ai ri souvent. » Le docteur cherchait à répondre et s’entortillait dans de grandes phrases : c’était un libelle infâme, dégoûtant, tout le monde le savait, personne n’en faisait de cas ; toutefois quelques-uns pouvaient le croire, faute d’y avoir répondu. « Mais que faire à cela ? disait l’Empereur. S’il entrait aujourd’hui dans la tête de quelqu’un d’imprimer qu’il m’est venu du poil, et que je marche ici à quatre pattes, il est des gens qui le croiraient, et diraient que c’est Dieu qui m’a puni comme Nabuchodonosor. Et que pourrais-je faire. Il n’y a aucun remède à cela. » Le docteur sortit, concevant à peine la gaieté, l’indifférence, le naturel dont il venait d’être témoin ; pour nous, nous y étions désormais accoutumés.


L’Empereur se décide à apprendre l’anglais.


Mardi 16.

Sur les trois heures, l’Empereur m’a fait venir pour causer pendant qu’il faisait sa toilette ; nous avons été ensuite faire quelques tours dans le jardin. Il est venu à remarquer qu’il était honteux qu’il ne sût pas encore lire l’anglais. Je l’ai assuré que s’il avait continué, après les deux leçons que je lui avais données aux environs de Madère, il lirait aujourd’hui toute espèce de livres anglais. Il en demeurait convaincu, et m’a commandé alors de le forcer chaque jour à prendre une leçon. De là la conversation a conduit à faire savoir que je venais de donner à mon fils sa première leçon de mathématiques ; c’est une partie que l’Empereur aime beaucoup, dans laquelle il est très fort. Il s’est étonné que je montrasse à mon fils d’abondance, sans livre et sans cahier ; il ne me savait pas de cette force, disait-il, et m’a menacé alors de le voir parfois, à l’improviste, examiner le maître et l’écolier. À dîner il a entrepris ce qu’il a appelé M. le professeur de mathématiques, et bien lui en a pris d’être ferré ; une question n’attendait pas l’autre ; souvent elles étaient fort subtiles. Il ne revenait pas, du reste, que dans les lycées on ne montrât pas de très bonne heure les mathématiques ; il disait qu’on avait gâté toutes ses intentions touchant son université, se plaignait fort de M. de Fontanes, se récriant sur ce qu’on lui gâchait tout chez lui pendant qu’il était contraint d’aller faire la guerre au loin, etc., etc.


Première leçon d’anglais, etc..


Mercredi 17.

Aujourd’hui l’Empereur a pris sa première leçon d’anglais ; et comme mon grand but était de le mettre à même de lire promptement les papiers-nouvelles, cette première leçon n’a consisté qu’à faire connaissance avec une gazette anglaise, à en étudier les formes et le plan, à connaître le placement toujours uniforme des divers objets qu’elle renferme, à séparer les annonces et les commérages de ville d’avec la politique, et dans celle-ci apprendre à discerner ce qui est authentique d’avec ce qui n’est qu’un bruit hasardé.

Je me suis engagé, si l’Empereur avait la constance de s’ennuyer tous les jours de pareilles leçons, à ce que dans un mois il pût lire les journaux sans le secours d’aucun de nous. L’Empereur ensuite a voulu faire quelques thèmes : il écrivait des phrases dictées, et les traduisait en anglais, à l’aide d’un petit tableau que je lui ai fait pour les verbes auxiliaires et les articles, et à l’aide du dictionnaire pour les autres mots que je lui faisais chercher lui-même. Je lui expliquais les règles de la syntaxe et de la grammaire, à mesure qu’elles se présentaient : il a fait de la sorte quelques phrases qui l’ont plus amusé que les versions que nous avions aussi essayées. Après la leçon, sur les deux heures, nous sommes passés dans le jardin ; on a tiré plusieurs coups de fusil ; ils étaient si près qu’il semblait que ce fût dans le jardin même. L’Empereur a fait l’observation que mon fils (nous croyions que c’était lui) semblait faire une bonne chasse ; j’ai ajouté que ce serait la dernière fois qu’il la ferait aussi près de l’Empereur. « Effectivement, a-t-il repris, allez dire qu’il ne nous approche qu’à la portée du canon. » J’y ai couru, nous l’accusions à tort ; tout ce bruit se faisait pour les chevaux de l’Empereur que l’on s’occupait à dresser.

Après le dîner, pendant le café, l’Empereur m’acculant à la cheminée, m’appuyait la main sur la tête comme pour me mesurer la taille, et me disait : « Je suis un géant pour vous. – Votre Majesté l’est pour tant d’autres, lui ai-je répondu, que cela ne saurait m’affecter. » Il a parlé aussitôt d’autre chose, car il ne s’arrête pas volontiers sur les phrases de cette nature.


Nos habitudes journalières – Conversation avec le gouverneur Wilks – Armées – Chimie. – Politique – Détails sur l’Inde – Delphine, de madame de Staël – MM. Necker, Calonne.


Jeudi 18 au samedi 20.

Notre vie se passait dans une grande uniformité. L’Empereur ne sortait pas du tout le matin ; vers les deux heures, la leçon d’anglais était devenue très régulière ; venait ensuite la promenade du jardin ou quelques présentations qui étaient fort rares ; puis une petite course en calèche, car les chevaux étaient enfin arrivés ; avant le dîner, la révision des campagnes d’Italie ou d’Égypte : après le dîner, la lecture de nos romans.

Le 20, l’Empereur reçut le gouverneur Wilks, avec lequel il eut une conversation à fond sur l’armée, les sciences, l’administration et les Indes. Parlant de l’organisation de l’armée anglaise, il s’est arrêté sur son mode d’avancement, s’étonnant que chez un peuple où existait l’égalité des droits les soldats devinssent si rarement officiers. Le colonel Wilks avouait, que leurs soldats n’étaient pas faits pour le devenir, et que les Anglais s’étonnaient à leur tour de l’immense différence, à cet égard, qu’ils avaient remarquée dans l’armée française, où presque chaque soldat leur avait montré les germes d’un officier. « C’est une des grandes conséquences de la conscription, faisait observer l’Empereur : elle avait rendu l’armée française la mieux composée qui fût jamais. C’était, continuait-il, une institution éminemment nationale et déjà fort avancée dans nos mœurs : il n’y avait plus que les mères qui s’en affligeassent encore ; et le temps serait venu où une fille n’eût pas voulu d’un garçon qui n’aurait pas acquitté sa dette envers la patrie. Et c’est dans cet état seulement, ajoutait-il, que la conscription aurait acquis la dernière mesure de ses avantages : quand elle ne se présente plus comme un supplice ou comme une corvée, mais qu’elle est devenue un point d’honneur dont chacun demeure jaloux, alors seulement la nation est grande, glorieuse, forte ; c’est alors que son existence peut défier les revers, les invasions, les siècles.

« Du reste, continuait-il, il est vrai de dire encore qu’il n’est rien qu’on n’obtienne des Français par l’appât du danger ; il semble leur donner de l’esprit ; c’est leur héritage gaulois… La vaillance, l’amour de la gloire sont chez les Français un instinct, une espèce de sixième sens. Combien de fois, dans la chaleur des batailles, je me suis arrêté à contempler mes jeunes conscrits se jetant dans la mêlée pour la première fois : l’honneur et le courage leur sortaient par tous les pores ! »

De là, l’Empereur sachant que le gouverneur Wilks était très fort sur la chimie, l’a attaqué sur cet objet. Il lui a parlé des immenses progrès que cette science avait fait faire à toutes nos manufactures. Il lui a dit que l’Angleterre et la France avaient sans doute également de grands chimistes ; mais que la chimie était bien plus généralement répandue en France, et surtout beaucoup plus dirigée vers des résultats utiles ; qu’en Angleterre elle demeurait une science ; qu’en France elle commençait à n’être plus qu’une pratique. Le gouverneur convenait de la vérité littérale de ces assertions, et ajoutait, avec grâce de son côté, que c’était à lui, Empereur, que ces avantages étaient dus, et que toutes les fois que la science serait conduite par la main du pouvoir, elle aurait de grands et d’heureux résultats pour le bien-être de la société. L’Empereur disait que dans les derniers temps la France avait conquis le sucre de betterave, de même qualité et de même prix que le sucre de canne. Le gouverneur en a été fort étonné : il ne le soupçonnait pas. L’Empereur lui a affirmé que c’était un fait des plus avérés, bien qu’en opposition directe aux préjugés encore existants de l’Europe, et même de la France. Il a ajouté de plus qu’il en était de même du pastel, substitut de l’indigo, et ainsi de presque tous les objets coloniaux, à l’exception du bois de teinture. Ce qui le portait à conclure que si la découverte de la boussole avait produit une révolution dans le commerce, les progrès de la chimie étaient appelés à en produire la contre-révolution.

On a parlé ensuite des émigrations nombreuses actuelles des ouvriers de France et d’Angleterre en Amérique. L’Empereur remarquait que ce pays privilégié s’enrichissait de nos folies. Le gouverneur a souri, disant que celles de l’Angleterre se trouvaient en tête du catalogue, par les nombreuses fautes ministérielles qui avaient amené la révolte de ces colonies et leur émancipation. À cela l’Empereur faisait observer que cette émancipation, au surplus, avait dû être inévitable ; que quand les enfants sont devenus aussi grands que leurs pères, il est difficile qu’ils obéissent longtemps.

Alors la conversation a conduit naturellement aux Indes ; le gouverneur y a demeuré nombre d’années, il y occupait de hauts emplois, il y a fait de grandes recherches, il a pu répondre à une foule de questions de l’Empereur sur les lois, les mœurs, les usages des Indous, l’administration des Anglais, la nature et la confection des lois actuelles, etc., etc.

Les Anglais, aux Indes, sont régis par les lois d’Angleterre ; les indigènes, par les lois locales faites par les divers conseils, agents de la compagnie, qui ont pour règle fondamentale de se rapprocher le plus possible des lois mêmes de ces peuples.

Hyder Aly était un homme de génie ; Tippoo, son fils, n’était qu’un présomptueux, fort ignorant et très inconsidéré. Hyder Aly avait eu jusqu’au-delà de cent mille hommes ; Tippoo n’en avait guère jamais compté que cinquante mille. Ces peuples ne manquent pas de courage ; mais ils n’ont pas nos forces physiques ; ils sont sans discipline et sans tactique. Dix-sept mille hommes de troupes anglaises, dont quatre mille Européens seulement, avaient suffi pour détruire cet empire de Mysore. Cependant il était à croire que tôt ou tard l’esprit national affranchirait ces contrées du joug britannique : le mélange du sang européen avec celui des indigènes créait une race mixte, dont le nombre et la nature préparaient certainement de loin une grande révolution. Toutefois aujourd’hui ces peuples étaient certainement plus heureux qu’avant la domination anglaise : l’administration d’une exacte justice et la douceur du gouvernement étaient quant à présent, les plus fortes garanties de la métropole. On avait cru devoir y joindre aussi la défense aux Anglais et aux Européens d’y acheter des terres ou d’y former des établissements héréditaires, etc., etc., etc. Voilà ce que j’ai recueilli de plus marquant dans l’intéressante conversation de M. Wilks.

Delphine, de madame de Staël, occupait en ce moment nos soirées. L’Empereur l’analysait : peu de choses trouvaient grâce devant lui. Le désordre d’esprit et d’imagination qui y règne animait sa critique : c’était toujours, disait-il, les mêmes défauts qui l’avaient jadis éloigné de son auteur, en dépit des avances et des cajoleries les plus vives de celle-ci.

Dès que la victoire eut consacré le jeune général de l’armée d’Italie, madame de Staël, sans le connaître et par la seule sympathie de la gloire, professa dès cet instant pour lui des sentiments d’enthousiasme dignes de sa Corinne ; elle lui écrivait, disait Napoléon, de longues et nombreuses épîtres pleines d’esprit, de feu, de métaphysique : c’était une erreur des institutions humaines, lui mandait-elle, qui avait pu lui donner pour femme la douce et tranquille madame Bonaparte : c’était une âme de feu, comme la sienne, que la nature avait sans doute destinée à celle d’un héros tel que lui, etc.

Je renvoie aux campagnes d’Italie pour faire voir que l’ardeur de madame de Staël ne s’était pas ralentie pour n’avoir pas été partagée. Opiniâtre à ne pas se décourager, elle était parvenue plus tard à lier connaissance, même à se faire admettre ; et elle usait de ce privilège, disait l’Empereur, jusqu’à l’importunité. Il est très vrai, ainsi qu’on l’a dit dans le monde, que le général voulant le lui faire sentir, s’excusait un jour d’être à peine vêtu, et qu’elle avait répondu avec sentiment et vivacité, que cela importait peu, que le génie n’avait point de sexe.

Madame de Staël nous a transportés naturellement à son père, M. Necker. L’Empereur racontait qu’en allant à Marengo, il avait reçu sa visite à Genève ; que là il avait assez lourdement montré le désir de rentrer au ministère, désir du reste que M. de Calonne, son rival, vint aussi témoigner plus tard à Paris avec une inconcevable légèreté. M. Necker avait ensuite écrit un ouvrage dangereux sur la politique de la France, pays qu’il essayait de prouver ne pouvoir plus être ni monarchie ni république, et dans lequel il appelait le Premier Consul l’homme nécessaire.

Le Premier Consul proscrivit l’ouvrage, qui dans ce moment pouvait lui être fort nuisible ; il en livra la réfutation au consul Lebrun, qui, avec sa belle prose, disait l’Empereur, en fit pleine et prompte justice. La coterie Necker s’en aigrit, madame de Staël intrigua, et reçut l’ordre de sortir de France ; depuis elle demeura toujours une ardente et fort active ennemie. Toutefois, au retour de l’île d’Elbe, madame de Staël écrivit ou fit dire à l’Empereur, lui exprimant à sa manière tout l’enthousiasme que venait de lui causer ce merveilleux évènement, qu’elle était vaincue, que ce dernier acte n’était pas d’un homme, qu’il plaçait dès cet instant son auteur dans le ciel. Puis, en se résumant, elle finissait par insinuer que si l’Empereur daignait laisser payer les deux millions déjà ordonnancés par le roi en sa faveur, elle lui consacrerait à jamais sa plume et ses principes. L’Empereur lui fit répondre que rien ne le flatterait plus que son suffrage, car il appréciait tout son talent ; mais qu’en vérité il n’était pas assez riche pour le payer tout ce prix.


Mon nouveau logement, etc. – Description – Visite matinale, etc..


Dimanche 21.

J’étais enfin venu dans le logement qu’on avait bâti pour me tirer de mon étuve. Sur un terrain constamment humide on avait posé un plancher de dix-huit pieds de long sur onze de large ; on l’avait environné d’un mur d’un pied d’épaisseur, formé d’une espèce de pisé ou de torchis qu’on eût pu abattre d’un coup de pied ; à la hauteur de sept pieds on l’avait abrité d’une toiture en planches recouvertes de papier goudronné : tel était l’ensemble et le contour de mon nouveau palais ; partagé en deux pièces, dont l’une renfermait juste deux lits séparés par une commode, et ne pouvait admettre qu’un seul, siège ; l’autre, tout à la fois mon salon et mon cabinet, avait une seule fenêtre scellée à demeure, à cause de la violence des vents et de la pluie ; à droite et à gauche d’elle deux tables à écrire pour moi et mon fils, un canapé en face et deux sièges ; voilà tout l’emménagement et le mobilier. Qu’on ajoute que l’exposition des deux fenêtres était tournée vers un vent constamment de la même direction, et la plupart du temps au degré de tempête et vers des pluies très communes et fort souvent battantes, qui pénétraient déjà par les ouvertures ou filtraient par le toit et les murs avant que nous fussions venus nous y établir, et l’on aura la description complète de ma demeure.

Je venais de passer ma première nuit dans ce lieu nouveau, je ne me portais pas bien, et le changement de lit m’avait privé de tout sommeil ; on vint me prévenir, sur les sept heures, que l’Empereur allait monter à cheval ; je répondis que, me sentant incommodé, j’allais essayer de reposer ; mais peu de minutes s’étaient écoulées que quelqu’un, entrant brusquement dans ma chambre, vint ouvrir mes rideaux avec autorité, trouva mauvais que je fusse aussi paresseux, décida qu’on devait secouer ses incommodités ; puis, frappé de l’odeur de la peinture, de l’extrême petitesse du lieu, du voisinage des deux lits, prononça qu’il ne pouvait être toléré de dormir ainsi l’un sur l’autre, que cela devait être trop malsain, que je devais retourner au lit du cabinet topographique, qu’une fausse délicatesse ne devait pas me le faire abandonner, que si j’y gênais on saurait bien me le dire. Ce quelqu’un, on l’a deviné, c’était l’Empereur.

Je fus bientôt, comme on le juge, en bas de mon lit, réveillé, guéri et vêtu. Toutefois il était déjà bien loin, et il me fallut le chercher dans la campagne. Après l’avoir rejoint, la conversation tomba sur la longue audience accordée la veille au gouverneur Wilks. Il s’arrêta avec beaucoup de gaieté sur la grande importance que mon ouvrage (l’Atlas historique de Le Sage) semblait m’avoir donnée à ses yeux, l’extrême bienveillance qu’il semblait lui avoir inspirée. « Du reste, continuait l’Empereur, à charge de revanche sans doute ; tendresse et fraternité usuelle d’auteurs, tant qu’ils ne se critiquent pas. Et sait-il votre parenté avec le vénérable Las Casas ? » J’ai répondu que je n’en savais rien ; mais le général Gourgaud, qui se trouvait à l’autre côté de l’Empereur, lui a dit que oui.


Lectures de l’Empereur. – Madame de Sévigné. – Charles XII.Paul et Virginie. – Vertot – Rollin – Velly – Garnier.


Lundi 22 au vendredi 26.

Tous ces jours ont été gâtés par des pluies presque continuelles. L’Empereur n’a pu monter à cheval qu’une fois le matin dans le parc, et tenter une seule fois après midi de franchir notre vallée, que le temps avait rendue presque impraticable. Il n’a pas été plus possible de faire usage de la calèche ; il a donc fallu se réduire à quelques tours de jardin, et partager la tristesse du temps. Nous en avons travaillé davantage ; l’Empereur a pris régulièrement d’excellentes et fortes leçons d’anglais. Il passe de coutume toute la matinée à lire ; il lit de suite des ouvrages entiers fort considérables, sans s’en trouver nullement fatigué ; il m’en lisait toujours quelque peu avant que de se mettre à l’anglais.

C’étaient les Lettres de madame de Sévigné, dont le style est si coulant et peint si bien les mœurs du moment. Lisant la mort de Turenne et le procès de Fouquet, il remarquait, pour celui-ci, que l’intérêt de madame de Sévigné était bien chaud, bien vif, bien tendre pour de la simple amitié.

C’était Charles XII, dont il lisait la défense contre les Turcs dans sa maison de Bender ; il ne pouvait s’empêcher de rire et de répéter avec eux : Tête de fer ! Tête de fer ! Il me demandait si on était bien d’accord sur la nature de sa mort. Je lui disais tenir de la propre bouche de Gustave III qu’il avait été assassiné par les siens : Gustave l’avait visité dans son caveau ; la balle était d’un pistolet, elle avait été tirée de près et par derrière, etc., etc. Au commencement de la révolution, j’avais connu beaucoup Gustave III aux eaux d’Aix-la-Chapelle, et quoique je fusse bien jeune alors, j’avais eu plus d’une fois l’honneur de sa conversation ; il m’avait même promis de me placer dans sa marine, si nos affaires de France tournaient mal.

Un autre jour, c’était Paul et Virginie que lisait l’Empereur ; il en faisait ressortir les endroits touchants, ceux-là étaient toujours simples et naturels ; ceux où abondaient le pathos, les idées abstraites et fausses, tant à la mode lorsque l’ouvrage fut publié, étaient tous froids, mauvais, manqués. L’Empereur disait avoir été fort engoué de cet ouvrage dans sa jeunesse.

Mais si l’Empereur aimait Paul et Virginie, il riait de pitié, disait-il, des Études de la Nature du même auteur. Bernardin, disait-il, bon littérateur, était à peine géomètre ; ce dernier ouvrage était si mauvais que les gens de l’art dédaignaient d’y répondre ; Bernardin en jetait les hauts cris. Le célèbre mathématicien Lagrange répondait toujours à ce sujet, en parlant à l’Institut : « Si Bernardin était de notre classe, s’il parlait notre langue, nous le rappellerions à l’ordre, mais il est de l’Académie, et son style n’est pas de notre ressort. » Bernardin se plaignant un jour, comme de coutume, au Premier Consul du silence des savants à son égard, celui-ci lui dit : « Savez-vous le calcul différentiel, M. Bernardin ? – Non. – Eh bien, allez l’apprendre ; et vous vous répondrez à vous-même. » Plus tard, étant Empereur, toutes les fois qu’il l’apercevait, il avait coutume de lui dire : « M. Bernardin, quand nous donnerez-vous des Paul et Viginie ou des Chaumière Indienne ? Vous devriez nous en fournir tous les six mois. »

En lisant les Révolutions romaines de Vertot, que l’Empereur estimait fort d’ailleurs, il en trouvait les harangues délayées. C’est la plainte constante de l’Empereur contre tous les ouvrages qu’il rencontre ; cela avait été aussi, disait-il, son défaut à lui-même dans sa jeunesse ; assurément il s’en est bien corrigé depuis. L’Empereur s’est amusé à rayer au crayon les phrases parasites qu’il condamnait dans Vertot : il est sûr qu’avec ces suppressions, l’ouvrage présentait en effet bien autrement de la force, de l’énergie et de la chaleur. « Ce serait un travail bien précieux et bien goûté sans doute, disait-il, que de se dévouer à réduire ainsi avec goût et discernement, les principaux ouvrages de notre langue. Je ne connais guère que Montesquieu, disait-il, qui pût échapper à ces réductions. » Il parcourait souvent Rollin, et le trouvait diffus et trop bonhomme. Crévier, son continuateur, lui semblait détestable. Il se plaignait de nos matériaux classiques et du temps que de si mauvais livres faisaient perdre à la jeunesse. C’est qu’ils étaient composés par des rhéteurs, de simples professeurs, et que ces sujets immortels, la base de nos connaissances dans la vie, eussent dû être, disait-il, présentés, écrits et rédigés par des hommes d’État et des hommes du monde. Napoléon avait à ce sujet des idées très heureuses ; le temps seul lui avait manqué pour les faire exécuter.

L’Empereur était encore moins satisfait de nos histoires de France ; il n’en pouvait lire aucune : Velly était plein de mots, et vide de choses ; ses continuateurs étaient encore pires. « Notre histoire, disait-il, devait être en quatre ou cinq volumes ou en cent. » Il avait connu Garnier, le continuateur de Velly et de Villaret ; il demeurait tout près de la Malmaison. C’était un bon vieillard octogénaire qui occupait un entresol sur le chemin, avec une petite galerie. Frappé de l’empressement affectueux que témoignait ce bon vieillard toutes les fois que passait le Premier Consul, celui-ci s’informa qui ce pouvait être. Apprenant que c’était Garnier, il expliqua son empressement. « Il pensait, sans doute, disait gaiement Napoléon, qu’à titre d’historien, le Premier Consul était de son domaine ; mais il devait s’étonner de retrouver des consuls où il était habitué à voir des rois. » Et c’est ce que lui dit en riant le Premier Consul, qui le fit appeler un jour et lui donna une forte pension. « Le bonhomme, ajoutait l’Empereur, dans sa reconnaissance, eût écrit depuis cet instant volontiers et du fond de son cœur tout ce qu’on eût voulu. »


Difficulté vaincue – Dangers personnels de l’Empereur à Eylau, à Iéna, etc. – Troupes russes, autrichiennes, prussiennes – Jeune Guibert – Corbineau – Maréchal Lannes – Bessières – Duroc.


Samedi 27.

Sur les cinq heures, l’Empereur est sorti en calèche ; la soirée était fort belle, nous allions fort vite, et l’espace à parcourir est fort court. L’Empereur a fait ralentir dans l’intention de l’allonger. Comme nous rentrions, jetant les yeux sur le camp, dont nous n’étions séparés que par le ravin, il a demandé pourquoi on ne franchissait pas cet espace, qui doublerait notre promenade. On a répondu que c’était impossible, et nous continuions de rentrer ; mais comme réveillé tout à coup par ce mot impossible, qu’il a si souvent dit n’être pas français, il a ordonné d’aller reconnaître le terrain ; nous avons tous mis pied à terre ; la calèche seule a continué vers le point difficile ; nous l’avons vue franchir les obstacles, et nous sommes rentrés triomphants, comme si nous venions de doubler nos possessions.

Pendant le dîner et après, on a parlé de divers faits d’armes. Le grand maréchal disait que ce qui l’avait le plus frappé dans la vie de l’Empereur était le moment, à Eylau, où, seul avec quelques officiers de son état-major, il se trouva presque heurté par une colonne de quatre à cinq mille Russes : l’Empereur était à pied ; le prince de Neufchâtel fit aussitôt avancer les chevaux ; l’Empereur lui lance un regard de reproche, donne l’ordre de faire avancer un bataillon de sa garde, qui était assez loin en arrière, et demeure immobile, répétant plusieurs fois, à mesure que les Russes approchaient : Quelle audace ! quelle audace ! À la vue des grenadiers de la garde, les Russes s’arrêtèrent net. « Il était plus que temps, disait Bertrand ; l’Empereur n’avait pas bougé ; tout ce qui l’entourait avait frémi. »

L’Empereur avait écouté ce récit sans aucune observation, mais il a ensuite ajouté qu’une des plus belles manœuvres qu’il se rappelait était celle qu’il avait exécutée à Eckmulh. Malheureusement il n’en a point dit davantage, et n’a rien détaillé. « Le succès à la guerre, a-t-il continué, tient tellement au coup d’œil et au moment, que la bataille d’Austerlitz, gagnée si complètement, eût été perdue si j’eusse attaqué six heures plus tôt. Les Russes s’y montrèrent des troupes excellentes qu’on n’a jamais retrouvées depuis : l’armée russe d’Austerlitz n’aurait pas perdu la bataille de la Moscowa.

« Marengo, continuait Napoléon, était la bataille où les Autrichiens s’étaient le mieux battus ; leurs troupes s’y étaient montrées admirables, mais leur valeur s’y enterra : on ne les a plus retrouvés depuis.

« Les Prussiens n’ont pas fait à Iéna la résistance qu’on attendait de leur réputation. Du reste, les multitudes de 1814 et de 1815 n’étaient que de la canaille auprès des vrais soldats de Marengo, d’Austerlitz et d’Iéna : »

L’Empereur disait avoir couru le plus grand danger la veille d’Iéna ; il eût pu disparaître, pour ainsi dire, sans qu’on connût bien sa destinée : il s’était approché, durant l’obscurité, des bivouacs ennemis pour les reconnaître ; il n’avait avec lui que quelques officiers. L’idée qu’on se faisait de l’armée prussienne tenait chez nous tout le monde en alerte ; on croyait les Prussiens disposés surtout aux attaques de nuit. L’Empereur, en revenant, reçut le feu de la première sentinelle de son camp ; ce fut un signal pour toute la ligne, si bien que Napoléon n’eut d’autre ressource que de se jeter à plat ventre, jusqu’à ce que la méprise fût reconnue ; encore toute sa crainte était-elle que la ligne prussienne, dont il était fort près, n’en fit alors autant.

À Marengo, les soldats autrichiens avaient bien conservé le souvenir du vainqueur de Castiglione, d’Arcole et de Rivoli ; son nom était bien quelque chose sur leur esprit, mais ils étaient loin de le croire présent ; ils le croyaient mort ; on avait pris soin de leur persuader qu’il avait péri en Égypte ; que ce Premier Consul dont on leur parlait n’était que son frère. Ce bruit s’était tellement accrédité partout, que Napoléon fut dans l’obligation de se montrer publiquement à Milan pour le détruire.

L’Empereur, passant ensuite à un grand nombre d’officiers et de ses aides-de-camp, leur distribuait couramment le blâme et la louange ; il les connaissait tous à fond. Deux des circonstances, disait-il, qui l’avaient le plus affecté sur les champs de bataille, avaient été la mort du jeune Guibert et celle du général Corbineau : un boulet, à Aboukir, avait percé la poitrine du premier, de part en part, sans l’achever ; l’Empereur, après lui avoir adressé quelques paroles, s’était vu contraint, par la force de ses propres sensations, de s’éloigner. L’autre avait été enlevé, roulé, réduit à rien par un boulet, à Eylau, sous les yeux de l’Empereur, comme il achevait de lui donner des ordres.

L’Empereur citait aussi les derniers moments du maréchal Lannes, ce valeureux duc de Montebello, si justement appelé le Roland de l’armée, qui, visité par l’Empereur sur son lit de mort, semblait oublier sa situation pour ne s’occuper que de celui qu’il aimait par-dessus tout. L’Empereur en faisait le plus grand cas. « Il n’avait été longtemps qu’un sabreur, disait-il, mais il était devenu du premier talent. » Quelqu’un a dit alors qu’il serait curieux de connaître quelle conduite il eût tenue dans ces derniers temps. « Nous avons appris à ne jurer de rien, disait l’Empereur. Toutefois je ne pense pas qu’il eût été possible de le voir manquer à l’honneur et au devoir. D’ailleurs il est à croire qu’il n’aurait pas existé ; brave comme il l’était, il est indubitable qu’il se fût fait tuer dans les derniers temps, ou du moins qu’il eût été assez blessé pour se trouver à l’écart, hors du centre et de l’influence des affaires. Enfin, s’il eût été disponible, il était de ces hommes à changer la face des affaires par son propre poids et sa propre influence. »

L’Empereur vint ensuite à Duroc, sur le caractère et la vie privée duquel il s’arrêta longtemps. « Duroc, concluait-il, avait des passions vives, tendres et secrètes qui répondaient peu à sa froideur extérieure. J’ai été longtemps avant de le savoir, tant son service était exact et régulier ; ce n’était que quand ma journée était entièrement close et finie, quand je reposais déjà, que la sienne commençait. Le hasard seul ou quelque accident ont pu me le faire connaître. Duroc était pur et moral, tout à fait désintéressé pour recevoir, extrêmement généreux pour donner. »

L’Empereur disait qu’en ouvrant la campagne de Dresde, il avait perdu deux hommes bien précieux, et cela, remarquait-il, le plus bêtement du monde : c’étaient Bessières et Duroc. Il affectait en ce moment d’en parler avec un stoïcisme qu’on s’apercevait bien n’être pas naturel. Quand il alla voir Duroc, après son coup mortel, il essaya de lui donner quelques espérances ; mais Duroc, qui ne s’abusait pas, ne lui répondit qu’en le suppliant de lui faire donner de l’opium. L’Empereur, trop affecté, ne put prendre sur lui de rester longtemps, et se déroba à ce déchirant spectacle. Alors l’un de nous lui a rappelé que, revenu d’auprès de Duroc, il se mit à se promener seul devant sa tente ; personne n’osait l’aborder. Cependant on avait des mesures essentielles à prendre pour le lendemain ; on se hasarda donc à venir lui demander où il fallait placer la batterie de la garde. À demain tout, fut la réponse de l’Empereur. À ce ressouvenir, l’Empereur avec affectation a parlé brusquement d’autre chose.

Duroc fut une de ces personnes dont on ne connaît le prix qu’après l’avoir perdue : telle a été, après sa mort, la phrase de la cour et de la ville, tel a été le sentiment unanime partout.

Duroc était natif de Nancy, département de la Meurthe. On doit avoir lu plus haut l’origine de sa fortune : Napoléon l’avait trouvé au siège de Toulon, et s’y intéressa tout d’abord. Depuis il s’y était attaché chaque jour davantage, et l’on pourrait même dire qu’ils ne s’étaient plus quittés. J’ai dit ailleurs avoir entendu de l’Empereur que, dans toute sa carrière, Duroc seul avait possédé sa confiance aveugle et reçu tous ses épanchements. Duroc n’était pas brillant, mais il avait un excellent jugement, et rendait des services essentiels que sa modestie et leur nature laissaient peu connaître.

Duroc aimait l’Empereur pour lui-même ; c’était à l’homme privé surtout qu’il portait son dévouement bien plus qu’au monarque. En recevant et accueillant les sensations intimes du prince, il avait acquis le secret, peut-être le droit de les adoucir et de les diriger : combien de fois n’a-t-il pas dit à l’oreille de gens consternés par la colère de l’Empereur : « Laissez-le aller ; il dit ce qu’il sent, non ce qu’il pense ni ce qu’il fera demain. » Quel serviteur ! quel ami ! quel trésor que celui-là ! Que d’éclats il a arrêtés ! que d’ordres reçus dans le premier mouvement, qu’il n’a pas exécutés, sachant qu’on lui en saurait gré le lendemain ! L’Empereur s’était fait à cette espèce d’arrangement tacite, et ne s’en abandonnait que davantage à cette explosion qu’arrache parfois la nature, et qui soulage par son épanchement.

Duroc périt de la manière la plus malheureuse, dans un moment bien critique, et sa mort fut encore une des fatalités de la carrière de Napoléon.

Le lendemain de la bataille de Wurchen, sur le soir, le léger combat de Reichenbach venait de finir ; tous les coups avaient cessé. Duroc, du haut d’une éminence, et causant avec le général Kirchner, observait à l’écart la retraite des derniers rangs ennemis. Une pièce fut ajustée sur ce groupe doré, et le fatal boulet fit périr les deux généraux. Le général Kirchner était officier du génie, très distingué, beau-frère du maréchal Lannes, qui l’avait choisi sur son courage et sa capacité.

Duroc influait plus qu’on ne pense sur les déterminations de l’Empereur ; sa mort a peut-être été, sous ce rapport, une calamité nationale. On a des raisons de croire que s’il eût vécu, l’armistice de Dresde, qui nous a perdus, n’aurait pas eu lieu ; on eût poussé jusqu’à l’Oder et au-delà : alors les ennemis eussent accédé dès cet instant à la paix, et nous eussions échappé à leurs machinations, à leurs intrigues, et surtout à la longue, basse et atroce perfidie du cabinet autrichien qui nous a perdus.

Plus tard, Duroc eût encore influé sur d’autres grands évènements, et fait prendre sans doute une autre face aux affaires. Enfin, plus tard encore, lors de la chute de Napoléon, Duroc n’eût certainement pas séparé ses destinées de celles de l’Empereur. Duroc se fût trouvé avec nous à Sainte-Hélène, et ce seul secours eût suffi peut-être pour contrebalancer en Napoléon tous les horribles tourments dont on prétendit l’abreuver.

Bessières, du département du Lot, fut jeté par la révolution dans la carrière des armes : il débuta par être simple soldat dans la garde constitutionnelle de Louis XVI. Devenu plus tard officier de chasseurs, des actes d’une bravoure personnelle extraordinaire attirèrent l’attention du général en chef de l’armée d’Italie qui, lorsqu’il créa ses guides, choisit Bessières pour les commander. Voilà les commencements de Bessières et l’origine de sa fortune. À compter de cet instant, on le retrouve, toujours à la tête de la garde du Consul ou de la garde impériale, dans des charges de réserve décidant la victoire ou recueillant ses fruits. Son nom se rattache noblement à toutes nos belles batailles.

Bessières grandit avec l’homme qui l’avait distingué, et reçut une part abondante des faveurs que répandit l’Empereur : il fut fait maréchal de l’empire, duc d’Istrie, colonel de la cavalerie de la garde, etc., etc.

Ses qualités, se développant avec les circonstances, le montrèrent toujours à la hauteur de sa fortune : on vit Bessières constamment bon, humain, généreux ; d’une loyauté, d’une droiture antiques ; soldat, homme de bien et citoyen honnête homme. Il employa souvent sa haute faveur à des services et à des obligeances spéciales, même en dépit d’opinions contraires. Je connais des gens qui, s’ils veulent être reconnaissants, le répéteront avec moi, et pourront certifier en lui des sentiments bien noblement hauts.

Bessières était adoré de la garde, au milieu de laquelle il passait sa vie. À la bataille de Wagram, un boulet le renversa de son cheval sans lui causer d’autre dommage. Ce fut un cri de douleur dans toute la garde ; aussi Napoléon lui dit-il, en le retrouvant : « Bessières, le boulet qui vous a frappé a fait pleurer toute ma garde ; remerciez-le, il doit vous être bien cher. »

Moins heureux à l’ouverture de la campagne de Saxe, la veille même de la bataille de Lutzen, dans une circonstance assez insignifiante, s’étant porté en avant au milieu des tirailleurs, il y fut frappé dans la poitrine d’un boulet qui le renversa mort. Il avait vécu comme Bayard, il mourut comme Turenne.

J’avais conversé avec lui bien peu de temps avant ce funeste évènement. Le hasard nous avait réunis tête à tête en loge particulière au théâtre, où, après avoir causé des affaires qui l’affectaient fort, car il idolâtrait la patrie, son dernier mot, en me quittant, fut qu’il partait pour l’armée dans la nuit, et qu’il désirait que nous pussions nous revoir. « Car, ajoutait-il, dans la crise des circonstances, et avec nos jeunes soldats, c’est à nous autres chefs à ne pas nous épargner. » Hélas ! il ne devait plus revenir.

Bessières aimait sincèrement l’Empereur, et lui portait une espèce de culte ; il n’eût certainement pas, plus que Duroc, abandonné ni sa personne ni ses destinées. Et il semble que le sort, si décidément prononcé contre Napoléon dans ses derniers moments, en lui enlevant deux amis aussi vrais, se soit plu à lui ôter la plus douce jouissance, et à priver deux de ses plus fidèles serviteurs de leur plus beau titre de gloire, celui de la reconnaissance envers le malheur.

L’Empereur avait fait transporter aux Invalides, à Paris, les restes de deux hommes qu’il aimait, et dont il se savait tant aimé. Il leur réservait des honneurs extraordinaires ; les évènements qui ont suivi les en ont privés, mais l’histoire, dont les pages sont plus impérissables encore que le marbre et le bronze, les a consacrés à jamais.

Lors de la reprise d’armes, après l'armistice de Dresde en 1813, deux ou trois mois après la mort de Duroc, pendant la marche de Reichenbach à Gorlitz, Napoléon s’arrêta à Makersdorf, et montra au roi de Naples l’endroit où Duroc était tombé ; il manda le propriétaire de la petite ferme où le grand maréchal était mort, et lui assigna la somme de vingt mille francs, dont quatre mille francs pour un monument en l’honneur de Duroc, et seize mille francs pour les propriétaires de la maison, mari et femme. La donation fut accomplie dans la soirée, en présence du juge de Makersdorf, l’argent fut compté devant eux, et ils furent chargés de faire ériger ce monument.


Étude de l’anglais, etc. – Détails – Réflexions, etc. – Promenade à cheval – Cheval embourbé, autres traits caractéristiques.


Dimanche 28.

Nos jours se passaient, comme chacun le soupçonne, dans une insipide monotonie. L’ennui, les souvenirs, la mélancolie, étaient nos dangereux ennemis ; le travail notre grand, notre unique refuse. L’Empereur suivait très régulièrement ses occupations ; l’anglais était devenu pour lui une affaire importante. Il y avait près de quinze jours qu’il avait pris sa première leçon, et, à compter de cet instant, quelques heures tous les jours depuis midi avaient été employées à cette étude, tantôt avec une ardeur vraiment admirable, tantôt avec un dégoût visible, alternative qui m’entretenait moi-même dans une véritable anxiété. J’attachais le plus grand prix au succès, et je craignais chaque jour de voir abandonner les efforts de la veille, d’en être pour l’ennui mortel que j’aurais causé sans le résultat précieux que je m’étais promis. D’un autre côté, chaque jour aussi j’étais aiguillonné davantage en me voyant approcher du but auquel je tendais. L’acquisition de l’anglais pour l’Empereur était une véritable et sérieuse conquête. Jadis il lui en coûtait, disait-il, annuellement pour de simples traductions 100.000 écus, et encore les avait-il bien à point nommé ? ajoutait-il ; étaient-elles fidèles ? Aujourd’hui nous nous trouvions emprisonnés au milieu de cette langue, entourés de ses productions ; tous les grands changements, toutes les grandes questions que l’Empereur avait créées sur le continent, avaient été traités par les Anglais en sens opposé ; c’étaient autant de faces nouvelles pour l’Empereur, auquel elles étaient jusque-là demeurées étrangères.

Qu’on ajoute que les livres français étaient rares parmi nous, que l’Empereur les connaissait tous et les avait relus jusqu’à satiété, tandis que nous pouvions nous en procurer une foule d’anglais tout à fait neufs pour lui. Enfin l’acquisition de la langue d’un étranger devient un titre à ses yeux, c’est un agrément pour soi, un véritable avantage, c’est une facilité de pourparler, et en quelque sorte un commencement de liaison pour tous deux. Quoi qu’il en soit, j’apercevais déjà le terme de nos difficultés ; j’entrevoyais le moment où l’Empereur aurait traversé tous les dégoûts inévitables du commencement. Mais qu’on se figure, si l’on peut, tout ce que devait être pour lui l’étude scolastique des conjugaisons, des déclinaisons, des articles, etc. On ne pouvait y être parvenu qu’avec un grand courage de la part de l’écolier, un véritable artifice de la part du maître. Il me demandait souvent s’il ne méritait pas de férules, il devinait leur heureuse influence dans les écoles ; il eût avancé davantage, disait-il gaiement, s’il eût eu à les craindre. Il se plaignait de n’avoir pas fait de progrès, et ils auraient été immenses pour qui que ce fût.

Plus l’esprit est grand, rapide, étendu, moins il peut s’arrêter sur des détails réguliers et minutieux. L’Empereur, qui saisissait avec une merveilleuse facilité tout ce qui regardait le raisonnement de la langue, en avait fort peu dès qu’il s’agissait de son mécanisme matériel. C’étaient une vive intelligence et une fort mauvaise mémoire ; cette dernière circonstance surtout le désolait ; il trouvait qu’il n’avançait pas. Dès que je pouvais soumettre les objets en question à quelque loi ou analogie régulière, c’était classé, saisi à l’instant ; l’écolier devançait même alors le maître dans les applications et les conséquences ; mais fallait-il retenir par cœur et répéter les éléments bruts, c’était une grande affaire ; on prenait sans cesse les mots les uns pour les autres, et il serait devenu trop fastidieux d’exiger d’abord une trop scrupuleuse régularité. Une autre difficulté, c’est qu’avec les mêmes lettres, les mêmes voyelles, ces mots nous demandaient une tout autre prononciation ; l’écolier ne voulait reconnaître que la nôtre ; et le maître eût décuplé les difficultés et l’ennui, s’il eût voulu exiger mieux. Enfin l’écolier, même dans sa propre langue, avait la manie d’estropier les noms propres ; les mots étrangers, il les prononçait tout à fait à son gré ; et une fois sortis de sa bouche, quoi qu’on fît, ils demeuraient toujours les mêmes parce qu’il les avait, une fois pour toutes logés de la sorte dans sa tête. C’est ce qui ne manqua pas d’arriver pour la plupart de nos mots anglais, et le maître dut avoir la sagesse et l’indulgence de s’en contenter, laissant au temps à rectifier peu à peu, s’il était jamais possible, toutes ces incorrections. De ce concours de circonstances il naquit véritablement une nouvelle langue qui n’était entendue que de moi, il est vrai ; mais elle procurait à l’Empereur la lecture de l’anglais, et il eût pu, à toute rigueur, se faire entendre, par écrit : c’était déjà beaucoup, c’était tout.

Le 30, l'Empereur voulut cependant revenir à notre vallée du Silence, abandonnée depuis longtemps. Nous étions vers son milieu, le passage était bouché par des broussailles mortes et une espèce de barrière faite pour arrêter le bétail. Le chasseur (le fidèle Aly) descendit, comme de coutume, pour nous ouvrir la route. Nous passâmes, mais le cheval du chasseur, pendant son opération, s’était éloigné de lui ; quand il voulut le reprendre, il s’enfuit. Il avait beaucoup plu, il alla s’embourber dans un marécage pareil à celui où l’Empereur, peu de jours après notre arrivée à Longwood, s’était vu enfoncer de manière à craindre d’y demeurer. Le chasseur courut après nous pour nous dire qu’il demeurait pour débarrasser son cheval. Nous étions dans un chemin très difficile, fort étroit, à la file les uns des autres ; ce ne fut que quelque temps après que l’Empereur nous entendit redire entre nous l’accident du chasseur. Il gronda de ce que nous n’avions point attendu, et voulut que le grand maréchal et le général Gourgaud retournassent vers lui. L’Empereur mit pied à terre pour les attendre, et marcha vers une petite élévation d’où il paraissait comme sur un piédestal, au milieu des ruines. Il avait la bride de son cheval passée autour de son bras, et s’est mis à siffler un air ; il avait pour écho une nature muette, et pour tout entourage la nudité du désert. « Et pourtant, me suis-je dit involontairement, naguère encore que de sceptres dans ses mains ! que de couronnes sur sa tête ! que de rois à ses pieds !…

Sur ces entrefaites arrivèrent le grand maréchal et Gourgaud : ils aidèrent l’Empereur à remonter à cheval, et nous continuâmes. Ces messieurs avouaient du reste que sans leur secours le cheval n’eût jamais pu s’en retirer ; les efforts réunis de tous les trois avaient à peine suffi. Assez longtemps après, au tournant d’un coude, l’Empereur observa que le chasseur n’avait pas suivi, et dit qu’il eût fallu attendre de le savoir en état de continuer ; ces messieurs pensaient qu’il était demeuré pour nettoyer tant soit peu son cheval. Dans le cours de notre promenade, à plusieurs autres tournants, l’Empereur répéta la même observation. Nous entrâmes chez le grand maréchal, où nous nous reposâmes quelques instants ; l’Empereur, en sortant demanda si le chasseur était passé : on ne l’avait pas vu. Enfin, arrivant à Longwood, sa première parole fut encore de demander si le chasseur était arrivé ; il l’était depuis longtemps, étant revenu par une route différente.

Je viens d’appuyer peut-être beaucoup sur cette minutieuse circonstance ; mais c’est qu’elle m’a paru tout à fait caractéristique. Dans cette sollicitude domestique le lecteur aura de la peine à retrouver le monstre insensible, dur, méchant, cruel, en un mot le tyran dont on l’a si souvent, si longtemps entretenu.

  1. Ce médecin était le docteur O’Méara du Northumberland, qui, voyant Napoléon partir pour Sainte-Hélène sans médecin, s’offrit généreusement, aux grands applaudissements de tous les siens, et à la vive reconnaissance de nous tous. Les ministres anglais seuls semblent s’en être irrités : tout le monde sait les outrages, les injustices révoltantes, les persécutions que leur froide et barbare furie ont accumulés plus tard sur la tête de ce digne Anglais, qui n’avait fait pourtant qu’honorer l’humanité, son pays et son cœur.
  2. Le général Gourgaud avait pour sa mère et sa sœur une tendresse extrême ; il en était aimé de même. Ses soins pour elles allaient au point de leur peindre, dans ses lettres, Sainte-Hélène comme un lieu de délices, afin de les tranquilliser sur son compte-c’étaient des forêts d’orangers, de citronniers, un printemps perpétuel, en un mot. Et les ministres anglais n’ont pas rougi plus tard de faire tourner contre lui ces innocentes supercheries de sa sollicitude filiale !!!