Mémorial de Sainte-Hélène (1842)/Tome 2/Chapitre 04

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Ernest Bourdin (Tome IIp. 180-248).


Chapitre 4.


Trait de bienfaisance – Voyage à Amsterdam ; les Hollandais, etc. – Massacres de septembre – Sur les révolutions en général ; fatalité contre Louis XVI.


Mardi 3.

Sur les trois heures, l’Empereur m’a fait demander dans sa chambre, il achevait sa toilette ; et comme il pleuvait en ce moment, il a gagné le salon, où il m’a dit des choses fort curieuses qu’on supposerait le concerner, et dans lesquelles je jouais un grand rôle…

Dans la journée, l’Empereur disait que, voyageant avec l’impératrice, il se trouvait un jour à déjeuner dans une des îles du Rhin. Une petite ferme était dans le voisinage ; pendant qu’il était à table, il en fit venir le paysan ; le questionna sur tout ce qui pouvait le rendre heureux, lui dit de le demander hardiment, et pour lui donner plus de confiance, il lui fit boire, disait-il, plusieurs verres de vin. Le paysan, moins circonscrit et mieux avisé que dans les Trois Souhaits, parcourut le maximum de tous ses besoins. L’Empereur commanda au préfet d’y pourvoir sur-le-champ. On fit le compte, et la somme ne s’élevait pas au-dessus de 6 à 7.000 francs.

Une autre fois, en Hollande, disait-il encore, faisant une traversée en yacht, et causant avec celui qui tenait le gouvernail, il lui demandait ce que pouvait valoir son bâtiment. « Mon bâtiment ! il n’est pas à moi, dit l’homme ; je serais trop heureux, il ferait ma fortune. – Eh bien ! je te le donne, » dit l’Empereur à cet homme, qui y parut fort peu sensible. On prit sa froide indifférence pour le flegme naturel du pays ; mais ce n’était pas cela. « Quelle faveur m’a-t-il donc faite ? dit-il à un de ses camarades qui le félicitait ; il m’a parlé, et voilà tout ; il m’a donné ce qui ne lui appartient pas : quel diable de présent ! » Cependant Duroc avait été payer le maître du bâtiment ; il en tenait la quittance de vente qu’on remit à l’homme. Dès qu’il commença à comprendre, sa joie fut jusqu’au délire ; il fit des folies. La somme était encore à peu près la même que ci-dessus. « Ainsi, disait l’Empereur, on voit que les désirs des hommes ne sont pas aussi immodérés qu’on le pense, et qu’il est plus facile de les rendre heureux qu’on ne le croit ; car assurément ces deux hommes trouvèrent le bonheur. »

Napoléon répétait souvent des traits de la sorte ; en voici un écrit sous sa dictée, il s’agit du passage du Saint-Bernard, avant la bataille de Marengo.

« Le Consul montait, dans le plus mauvais pas, le mulet d’un habitant de Saint-Pierre, désigné comme étant le mulet le plus sûr de tout le pays. Le guide du Consul était un grand et vigoureux jeune homme de vingt-deux ans, qui s’entretint beaucoup avec lui, en s’abandonnant à cette confiance propre à son âge et à la simplicité des habitants des montagnes. Il confia au Premier Consul toutes ses peines, ainsi que les rêves de bonheur qu’il faisait pour l’avenir. Arrivé au couvent, le Premier Consul, qui jusque-là ne lui avait rien témoigné, écrivit un billet et le donna à ce paysan pour le remettre à son adresse. Ce billet était un ordre qui prescrivait diverses dispositions, qui eurent lieu immédiatement après le passage, et qui réalisait toutes les espérances du jeune paysan, telles que la bâtisse d’une maison, l’achat d’un terrain, etc. Quelque temps après son retour, l’étonnement du jeune montagnard fut bien grand de voir tant de monde s’empresser de satisfaire ses désirs, et la fortune lui arriver de tous côtés. »

Quand l’Empereur fut visiter Amsterdam, la population, dit-il, était très montée contre lui ; mais à peine il avait paru qu’il avait remué les cœurs les plus froids. Il ne voulut d’autre garde que la garde d’honneur de la ville, et ce trait de confiance lui ramena aussitôt tous les sentiments hollandais. Il était sans cesse au milieu d’eux tous. Dans une certaine occasion, il aborda vis-à-vis d’eux franchement la question. « On vous dit mécontents ; mais pourquoi ? La France ne vous a pas conquis, elle vous a adoptés ; il n’est aucune exclusion pour vous ; vous partagez toutes les faveurs de la famille. Considérez-vous : j’ai pris parmi vous des préfets, des chambellans, des conseillers d’État dans le juste rapport de votre population, et j’ai accru ma garde de votre garde hollandaise. Vous vous plaignez de souffrir ; mais en France on souffre davantage ; nous souffrons tous, et cela durera tant que l’ennemi commun, le tyran des mers, le vampire de votre commerce, ne sera pas ramené à la raison. Vous vous plaignez de vos sacrifices ? Mais venez en France, et vous verrez tout ce qui vous reste encore au-dessus de nous ; alors vous vous estimerez moins malheureux peut-être… Mais pourquoi ne vous féliciteriez-vous pas plutôt de la fatalité qui amène votre réunion avec nous ? Dans la composition nouvelle de l’Europe, que seriez-vous désormais, laissés à vous-mêmes ? les esclaves de tout le monde ; au lieu qu’identifiés à la France, vous êtes appelés à faire un jour avec éclat tout le commerce du grand empire. » Puis, prenant le ton de la gaieté, il leur dit : « J’ai fait tout pour vous plaire et vous accommoder. Ne vous ai-je pas envoyé pour vous gouverner justement l’homme qu’il vous fallait, le bon et pacifique Lebrun ? Vous pleurez avec lui, il pleure avec vous, vous pleurez ensemble ; que pouvais-je faire de mieux ? » Et à ces mots le flegme hollandais disparut ; tout l’auditoire se mit à rire aux éclats, et l’Empereur put compter sur eux. « Du reste, ajouta-t-il, espérons que ce ne sera pas long ; croyez que je le désire autant que vous. Ceux d’entre vous qui voient loin vous diront que rien de tout ceci n’est dans mon caprice ni dans mes intérêts. »

L’Empereur laissa le peuple d’Amsterdam ivre de sa personne, et emporta lui-même des sentiments très prononcés en sa faveur. Il avait coutume de se plaindre, avant son voyage, que quiconque était envoyé par lui en Hollande y devenait aussitôt Hollandais : il le rappela au Conseil d’État à son retour, et dit qu’il l’était devenu lui-même. Et un jour qu’un des orateurs parlait légèrement de l’esprit des Hollandais : « Messieurs, dit-il, vous pouvez être plus aimables, mais je vous souhaite leur moralité. »

Après dîner, quelqu’un ayant mentionné la date du jour (3 septembre), l’Empereur a dit à ce sujet des paroles bien remarquables. En voici quelques-unes : « C’est l’anniversaire d’exécutions bien épouvantables, bien hideuses, une réaction en petit de la Saint-Barthélémy, une tache pour nous, moindre sans doute parce qu’elle a fait moins de victimes et qu’elle n’a pas porté la sanction du gouvernement, qui essaya même de punir le crime. Il a été commis par la commune de Paris, puissance spontanée, rivale de la législature, supérieure même.

Au surplus, disait l’Empereur, ce fut bien plutôt l’acte du fanatisme que celui de la pure scélératesse ; on a vu les massacreurs de septembre massacrer l’un d’entre eux pour avoir volé durant leurs exécutions. Ce terrible évènement, continuait l’Empereur, était dans la force des choses et dans l’esprit des hommes. Point de bouleversement politique sans fureur populaire, point de danger pour le peuple déchaîné sans désordre et sans victimes. Les Prussiens entraient ; avant de courir à eux, on a voulu faire main basse sur leurs auxiliaires dans Paris. Peut-être cet évènement influa-t-il dans les temps sur le salut de la France. Qui doute que dans les derniers temps, lorsque les étrangers approchaient, si on eût renouvelé de telles horreurs sur leurs amis, ils eussent jamais dominé la France ? Mais nous ne le pouvions, nous étions devenus légitimes ; la durée de l’autorité, nos victoires, nos traités, le rétablissement de nos mœurs avaient fait de nous un gouvernement régulier ; nous ne pouvions nous charger des mêmes fureurs ni du même odieux que la multitude. Pour moi, je ne pouvais ni ne voulais être un roi de la Jaquerie.

Règle générale : jamais de révolution sociale sans terreur. Toute révolution de cette nature n’est et ne peut être dans le principe qu’une révolte. Le temps et les succès parviennent seuls à l’ennoblir, à la rendre légitime ; mais, encore une fois, on n’a pu y parvenir que par la terreur. Comment dire à tous ceux qui remplissent toutes les administrations, possèdent toutes les charges, jouissent de toutes les fortunes : Allez-vous-en ! Il est clair qu’ils se défendraient ; il faut donc les frapper de terreur, les mettre en fuite, et c’est ce qu’ont fait la lanterne et les exécutions populaires. La terreur en France a commencé le 4 août, lorsqu’on a aboli la noblesse les dîmes, les féodalités, et qu’on a jeté tous ces débris au peuple. Il se les est partagés, n’a plus voulu les perdre, et a tué. Alors seulement il a compris la révolution, et s’y est vraiment intéressé. Jusque-là il existait assez de morale et de dépendance religieuse parmi eux, pour qu’un grand nombre doutât que sans le roi et les dîmes la récolte pût venir comme de coutume.

Toutefois, concluait l’Empereur, une révolution est un des plus grands maux dont le ciel puisse affliger la terre. C’est le fléau de la génération qui l’exécute ; tous les avantages qu’elle procure ne sauraient égaler le trouble dont elle remplit la vie de leurs auteurs. Elle enrichit les pauvres, qui ne sont point satisfaits ; elle bouleverse tout ; dans les premiers moments, elle fait le malheur de tous, le bonheur de personne.

Le vrai bonheur social, il faut en convenir, est dans l’usage paisible, dans l’harmonie des jouissances relatives de chacun. Dans les temps réguliers et tranquilles, chacun a son bonheur : le cordonnier est aussi heureux dans sa boutique que moi sur le trône ; le simple officier jouit autant que son général. Les révolutions les mieux fondées détruisent tout à l’instant même, et ne remplacent que dans l’avenir. La nôtre a semblé d’une fatalité irrésistible ; c’est qu’elle a été une éruption morale aussi inévitable que les éruptions physiques, un vrai volcan : quand les combinaisons chimiques qui produisent celui-ci sont complètes, il éclate ; les combinaisons morales qui produisent une révolution étaient à point chez nous, elle a éclaté. »

Nous demandions à l’Empereur s’il croyait qu’il eût été possible d’arrêter la révolution à sa naissance. Il le croyait sinon impossible, du moins bien difficile. Peut-être, disait-il, aurait-on pu conjurer l’orage, ou le détourner par quelque grand acte machiavélique, en frappant d’une main de grands individus, et en concédant de l’autre à la nation, en lui accordant franchement la réformation que demandait le temps, et dont une partie avait déjà été mentionnée dans la fameuse séance royale. « Et encore tout cela, remarquait l’Empereur, n’eut-il été que se saisir de la révolution et la diriger soi-même. » Il pensait que quelque autre combinaison de la sorte eût pu réussir peut-être encore au 10 août, si le roi fût demeuré vainqueur. Ces deux époques, selon lui, étaient les seules qui eussent pu présenter quelques chances désespérées, parce que, lors de Versailles, la nation n’était point encore tout ébranlée, et qu’au 10 août elle était déjà bien fatiguée ; mais les hauts intéressés, remarquait l’Empereur, n’étaient pas de taille pour ces difficiles époques.

L’Empereur a parcouru rapidement la série des fautes commises. « L’ensemble en faisait pitié, concluait-il. Il eût fallu un premier ministre à Louis XVI, et M. Necker en sous-ordre pour les finances. Les premiers ministres eussent dû être inventés surtout pour les derniers règnes de notre monarchie ; et précisément il était devenu dans les principes et l’amour-propre du jour de n’en vouloir point prendre. »

On a beaucoup parlé de la conduite équivoque de plusieurs grands personnages dans ces temps de crise, et l’Empereur a dit : « Nous condamnons Louis XVI ; mais, indépendamment de sa faiblesse, il a été le premier prince attaqué. C’est celui sur lequel les nouveaux principes faisaient leur essai. Son éducation, ses idées innées, le portaient à croire de bonne foi comme lui appartenant tout ce qu’il cherchait à défendre ouvertement ou en secret. Même dans ses manques de foi, il pouvait y avoir une espèce de bonne foi, s’il est permis de parler ainsi. Plus tard, que chacun en sait davantage, une même conduite serait bien plus inexcusable, bien autrement condamnable. Qu’on ajoute que Louis XVI avait tout le monde contre lui, ses proches, ses frères ; le duc d’Orléans le trahissait ; Monsieur se montrait des plus équivoques ; le comte d’Artois le perdait par ses inconsidérations ; et l’on pourra se faire une idée des difficultés sans nombre que la fatalité sembla prendre plaisir à accumuler sur ce prince infortuné. La fatalité des Stuart, dont on a tant parlé, n’a pas été plus malheureuse. »


Sur les gardes du corps ; un déserteur parmi nous.


Mercredi 4.

L’Empereur m’a fait appeler après son déjeuner. Il était étendu sur son canapé, au milieu de plusieurs livres. Sa tête demeurait encore couverte du madras de la nuit ; son visage semblait défait. « Mon cher, m’a-t-il dit, je me sens fatigué. Voilà bien des livres que je parcours, rien ne m’attache, tout m’y déplaît ; je m’ennuie. » Et son œil dirigé sur moi, cet œil si vif d’ordinaire, et terne en ce moment, m’en exprimait bien davantage. « Asseyez-vous là, m’a-t-il dit en montrant une chaise près de lui, chargée de livres, et causons. » Il s’est mis à parler de l’île d’Elbe, de la vie qu’il y avait menée, de quelques visites qu’il y avait reçues, etc., etc. Puis il m’a questionné sur notre existence à Paris à cette époque correspondante, sur la cour, sa physionomie. Et la conversation l’ayant amené à mentionner les gardes du corps : « Sire, s’est permis de lui dire quelqu’un, dans votre suite, parmi nous, se trouve un de leurs déserteurs. – Comment cela ? Expliquez. – Sire, parce qu’au moment de la restauration, un des capitaines des gardes, pour qui j’ai beaucoup d’affection, et qui m’en avait toujours témoigné, malgré la différence de nos opinions, m’offrit de placer mon fils dans sa compagnie, me disant qu’il l’y traiterait comme le sien. Je lui objectai qu’il était trop jeune, que cela ferait tort à ses études ; et comme il m’assurait que non, je lui demandai la permission d’y réfléchir. Quand j’en parlai ailleurs, on se récria sur la bonne fortune que j’avais dédaignée ; c’était une grande faveur, me disait-on, parce qu’en très peu de temps, et sans interrompre son éducation, mon fils deviendrait susceptible d’un très bel avancement. Je fus donc témoigner au capitaine des gardes qu’il avait dû me trouver très ridicule de ne pas m’être montré plus reconnaissant, et il m’avoua qu’il s’était bien aperçu que je n’avais pas compris. Toutefois, par une circonstance ou une autre, Votre Majesté est revenue avant que mon fils n’eût eu l’honneur d’être présenté à son colonel : et comme à notre départ pour Sainte-Hélène j’ai été l’enlever à son lycée, le voilà pleinement et dûment un déserteur. L’Empereur en a beaucoup ri, et a terminé en disant : « Ce que c’est pourtant que les révolutions ! Quel croisement d’intérêts, de rapports, d’opinions ! Heureux encore quand elles ne dissolvent pas les familles, ou qu’elles ne mettent pas aux prises les meilleurs amis ! » Et de là il a passé à me questionner sur ma famille, et a fini par me dire : « Mais j’ai vu, dans Alphonse de Beauchamps, votre nom parmi les royalistes qui, le 30 mars, provoquèrent à la royauté sur la place Louis XV : je vois bien que ce n’est pas vous ; je crois même que vous m’avez déjà expliqué cela ; mais l’idée ne m’en est pas restée. – Sire, c’est un cousin de mon nom. Cette citation me gêna un peu dans le moment, et je réclamai vainement dans les journaux ; ce qu’il y avait de plaisant, c’est que le cousin réclamait vivement de son côté pour qu’on spécifiât bien que c’était lui. Je crois bien que la dénomination ainsi générale était une bienveillance de l’auteur, que j’avais vu jadis chez moi, et qui voulait peut-être par là me ménager une occasion de me faire valoir, si j’en avais l’envie. Du reste, je dois à ce cousin la justice de dire que, me trouvant, moi, près de Votre Majesté, je lui offris maintes fois de demander la faveur de vouloir bien le placer dans votre maison ou autrement, et il me refusa constamment. Je lui souhaite aujourd’hui d’en trouver la récompense. »

Le temps a été épouvantable, à ne pouvoir pas sortir de tout le jour.


Bourrades de Napoléon ; la plupart calculées, etc., etc. – On marchande notre existence.


Jeudi 5.

Aujourd’hui, dans ma conversation du matin, je racontais à l’Empereur je ne sais plus quelles vexations, quels actes iniques qui, à son insu, révoltaient l’esprit public et le rendaient odieux, parce qu’ils s’exerçaient en son nom, et que beaucoup les croyaient de lui. « Mais comment, disait-il, ne se trouvait-il personne parmi cette foule de vous autres qui m’entouriez ; comment parmi mes chambellans surtout n’y avait-il pas quelqu’un de cœur et d’indépendance qui vînt s’en plaindre et m’en donner connaissance ? j’en aurais fait justice. – Ah ! Sire, nous n’avions garde, nul n’aurait osé. – Pourquoi ? j’étais donc bien terrible ? – Sire, nous vous tenions pour tel. – J’entends, l’on redoutait mes bourrades ; mais on savait aussi que j’écoutais volontiers, que j’étais juste, et c’eût été au bienveillant à savoir mettre en balance le prix de sa bonne action avec le danger de la bourrade. Et puis, mon cher, il était bien peu de ces bourrades qui ne tinssent du calcul ; c’était souvent ma seule occasion de tâter un homme, de prendre au vol ses nuances de caractère ; j’avais peu de moments à donner aux informations, c’était une de mes épreuves. Par exemple une fois ici, je vous ai poussé (allusion au mauvais moment éprouvé le dimanche 25 août 1816) ; eh bien, cela m’a suffi pour découvrir que vous devez être entêté, négatif, très susceptible, point dissimulé, mais boudeur ; et si je voulais (me prenant par l’oreille) vous adresser un madrigal, je dirais : la sensitive, mon cher. ».

Dans une autre circonstance et sur le même sujet de ces bourrades calculées, il avait dit : « En brusquant tout d’abord mon homme, je sais aussitôt, par la manière dont il répond, à quoi m’en tenir sur son compte. J’obtiens à quel unisson est montée son âme ; car frappez un bronzé avec un gant, il ne rend aucun son, mais frappez-le d’un marteau, il retentit, etc., etc. » Et il a terminé en disant : « Et puis un autre motif, c’est que j’avais été dans l’obligation de me créer une auréole de crainte ; autrement, surgi, comme je l’avais fait, du milieu de la multitude, un grand nombre m’eussent mangé dans la main ou frappé sur l’épaule. Nous sommes fort enclins, de notre nature, à la familiarité, etc. »

Le gouverneur a renouvelé ses tracasseries au sujet de notre nourriture ; il a recommencé d’ignobles détails sur quelques bouteilles de vin, quelques livres de viande. Il veut bien aller à présent de 8.000 liv. sterl., qui lui sont fixées par le gouvernement, jusqu’à 12.000, qu’il prononce lui-même indispensables ; mais il tient toujours à ce qu’on lui remette le surplus entre les mains, ou il menace de grands retranchements. Il marchande notre existence. L’Empereur, quand on a voulu lui en rendre compte, a répondu qu’on fit ce qu’on voudrait ; mais que sur toute chose on ne lui en parlât pas, qu’on le laissât tranquille.


Conversation confidentielle – Lettres de madame de Maintenon et de madame de Sévigné.


Vendredi 6.

Le temps était presque aussi mauvais que la veille. L’Empereur, après sa toilette, a mené l’un de nous dans sa bibliothèque, où il s’est entretenu confidentiellement et longtemps sur des objets graves qui nous touchent vivement.

« Voilà plus d’un an, disait-il, que nous sommes ici ; et nous en sommes encore comme au premier jour sur certains objets ; j’avoue même qu’ils restent encore dans le vague de mon esprit et que je n’ai rien d’arrêté à cet égard dans ma pensée. Cela me ressemble peu ; mais aussi quel découragement ne doit pas être le mien ! Que de coups la fortune et les hommes ont amassés sur ma tête ! j’en suis atteint de tous côtés et partout. La plaie m’en couvre tous les pores. Il n’est pas jusqu’à vous autres autour de moi, vous, mes fidèles et mes consolateurs, qui n’y soyez pour quelque chose vos jalousies, vos dissentiments m’attristent et me gênent. – Sire, lui ai-je répondu, ce point devrait demeurer inaperçu de Votre Majesté, d’autant plus qu’au fond il est sans réalité pour ce qui la concerne. Notre jalousie n’est plus dès lors que de l’émulation, et tous dissentiments cessent à l’expression de votre moindre désir. Nous ne vivons qu’en vous, nous agirons toujours ainsi qu’il vous plaira. Vous êtes pour nous le Vieux de la Montagne ; aux crimes près, vous n’avez qu’à commander. – Et bien, a dit l’Empereur, je vais m’y mettre sérieusement, et chacun aura sa tâche. » Alors il a dicté quelques notes, a gagné le jardin, où il a fait quelques tours seul, et de là est rentré chez lui.

L’Empereur n’est sorti de sa chambre qu’au moment de dîner. Il est revenu encore sur madame de Maintenon, qui était sa lecture du moment. « Son style, sa grâce, la pureté de son langage, me ravissent, a-t-il dit ; je me raccommode. Si je suis violemment heurté par ce qui est mauvais, j’ai une sensibilité exquise pour ce qui est bon. Je crois que je préfère les lettres de madame de Maintenon à celles de madame de Sévigné : elles disent plus de chose. Madame de Sévigné certainement restera toujours le vrai type, elle a tant de charmes et de grâce ; mais quand on a beaucoup lu, il ne reste rien. Ce sont des œufs à la neige dont on peut se rassasier sans charger son estomac. »

Plus tard, en parlant de grammaire, il a fait venir celle de Domairon, qui avait été notre professeur à l’École militaire de Paris. Il la parcourait avec plaisir. « Ce qu’est l’influence de la jeunesse, disait-il ; je soupçonne bien qu’elle n’est pas la meilleure des grammaires, mais elle rien sera pas moins toujours pour moi celle qui aura le plus d’attraits ; je ne l’ouvrirai jamais sans éprouver un certain charme, etc. »


Fautes des ministres anglais ; moyens laissés à l’Angleterre pour l’acquittement de sa dette, etc. – Réductions du gouverneur.


Samedi 7.

L’Empereur n’est pas sorti de la journée. Le gouverneur a paru sur le terrain avec un groupe nombreux. Nous avons fui à son approche. Plusieurs bâtiments ont été signalés.

Appelé chez l’Empereur, je l’ai trouvé occupé d’un ouvrage sur l’état de l’Angleterre ; ce point est devenu le sujet de la conversation. Il a beaucoup parlé de l’énormité de sa dette, de la gaucherie de la paix qu’elle avait conclue, des divers moyens qui s’offraient à elle de se tirer d’affaire, etc.

Napoléon a essentiellement l’instinct de l’ordre, le besoin de l’harmonie. J’ai connu quelqu’un qui, vivant dans les chiffres, confessait ne pouvoir entrer dans un salon sans y additionner irrésistiblement, tout aussitôt et de force, les personnes qu’il y apercevait ; à table, c’étaient les plats, les verres, etc., etc. Napoléon, dans une atmosphère plus noble, dans une région plus élevée, avait aussi son acte irrésistible ; c’était celui de mettre en marche le grand et de développer le beau. S’il s’occupait d’une ville, il suggérait aussitôt des améliorations, des embellissements, des monuments ; s’il s’arrêtait sur une nation, il traitait à l’instant des voies de son illustration, de sa prospérité, de sa grandeur, de ses meilleures institutions, etc. C’est ce que vingt traits qui précèdent auront déjà présenté à l’intelligence, à la sagacité de chacun.

Or l’Empereur, par les journaux, les ouvrages ou notre situation, était constamment ramené par la force des choses sur l’Angleterre. Il revenait donc souvent sur ce qu’elle avait dû faire, sur ce qui lui demeurait à entreprendre, sur ce qui pouvait lui procurer un avenir plus prospère, etc., etc. Je vais tâcher de recueillir ici quelque peu de ce que je lui ai entendu dire à cet égard en diverses occasions.

Un jour il disait : « Le système colonial que nous avons connu est fini pour tous, pour l’Angleterre qui possède toutes les colonies, comme pour les autres puissances qui n’en possèdent plus aucune. L’empire des mers aujourd’hui appartient à l’Angleterre sans discussion. Pourquoi, dans une situation toute nouvelle, continuerait-elle une marche routinière ? Pourquoi ne créerait-elle pas des combinaisons plus profitables ? Il faut qu’elle imagine une espèce d’émancipation de ses colonies ; aussi bien beaucoup lui échapperont avec le temps, et c’est à elle à profiter du moment pour s’assurer des liens nouveaux et des rapports plus avantageux. Pourquoi la plupart de ces colonies ne seraient-elles pas sollicitées à acheter leur émancipation de la mère patrie, au prix d’une quotité de la dette générale, qui deviendrait spécialement la sienne ? La mère patrie s’allégerait de ses charges, et n’en conserverait pas moins tous ses avantages. Elle conserverait pour liens la foi des traités, les intérêts réciproques, la similitude du langage, la force de l’habitude ; elle se réserverait d’ailleurs, par forme de garantie, un seul point fortifié, une rade pour ses vaisseaux, à la façon des comptoirs d’Afrique. Que perdrait-elle ? rien ; et elle sauverait les embarras, les frais d’une administration qui ne la font que trop souvent détester. Les ministres auraient, il est vrai, quelques places de moins à donner ; mais la nation recueillerait certainement davantage, etc.

« Je ne doute pas, ajoutait-il, qu’avec une connaissance approfondie de la matière, on obtînt quelque résultat utile de ces idées brutes, quelque erronées qu’elles pussent être à leur premier jet. Il n’est pas jusqu’à l’Inde même dont il ne fût possible sans doute de tirer quelque grand parti par quelques combinaisons nouvelles. Les Anglais m’assurent ici que l’Angleterre n’en retire aucun bénéfice dans la balance de son commerce ; les frais emportent tout ou dépassent même encore : il ne reste donc que des gaspillages individuels et quelques fortunes personnelles colossales ; mais ce sont autant d’aliments pour le patronage des ministres ; et dès lors on se donnerait bien de garde d’y toucher. Puis ces nababs, comme ils les appellent, en revenant en Angleterre, y sont autant de bonnes recrues pour la haute aristocratie. Peu importe qu’ils présentent le scandale d’une fortune acquise par les rapines et le brigandage ; peu importe qu’ils influent fortement sur la morale publique, en animant chacun du désir des mêmes richesses poursuivies à tout prix ; les ministres actuels n’y regardent pas de si près ; ce seront autant de votes pour eux, et plus ils seront pourris, plus ils seront faciles à gouverner. Et avec les choses de la sorte, le moyen d’attendre quelque réforme ? Aussi, à la moindre proposition, vous voyez quels cris ! car l’aristocratie anglaise veut bien journellement gagner du terrain en avant ; mais sitôt qu’on propose de la faire rétrograder d’un atome, elle n’y entend plus, et l’explosion est universelle. Si l’on touche aux plus minutieux détails, tout l’édifice va crouler, s’écrie-t-elle. C’est tout simple. Qu’on veuille arracher d’un vorace le morceau qu’il tient à la bouche, il le défendra en héros, etc. »

Une autre fois l’Empereur disait : « Après vingt ans de guerre, après tant de trésors prodigués, tant de secours fournis à la cause commune ; après un triomphe au-dessus de toute espérance, quelle paix pourtant a signée l’Angleterre ! Castlereagh a eu le continent à sa disposition ; quel grand avantage, quelles justes indemnités a-t-il stipulés pour son pays ? il a fait la paix comme s’il eût été vaincu. Le misérable ! je ne l’eusse guère plus maltraité si je fusse demeuré victorieux. Ou bien encore, serait-ce qu’il s’estimait assez heureux de m’avoir renversé ?… Dans ce cas, la haine m’a vengé. Deux forts sentiments ont animé l’Angleterre durent notre lutte : son intérêt national et sa haine contre ma personne. Au moment du triomphe, la violence de l’un lui aurait-il fait oublier l’autre ? elle paierait cher ce moment de passion ! » Et il développait son idée, parcourant les diverses combinaisons qui démontraient les fautes de lord Castlereagh et les nombreux avantages qu’il avait négligés. « Des milliers d’années s’écouleront, disait-il, avant qu’il ne se présente une telle occasion pour le bien-être, la véritable grandeur de l’Angleterre. Est-ce donc de la part de lord Castlereagh ignorance ou corruption ? Ce lord Castlereagh a distribué noblement, à ce qu’il a cru, les dépouilles aux souverains du continent, et n’a rien réservé pour son pays ; mais n’a-t-il pas craint qu’on lui reprochât d’avoir été là bien plutôt leur commis que leur associé ? Il a fait don de territoires immenses : la Russie, la Prusse, l’Autriche ont acquis des millions de population. Où se trouve l’équivalent de l’Angleterre ? elle qui pourtant avait été lame de ces succès, elle qui en avait payé tous les frais : aussi recueille-t-elle déjà le fruit de la reconnaissance du continent, et des bévues ou de la trahison de son négociateur. On continue mon système continental ; on réprouve, on exclut les produits de ses manufactures : au lieu de cela, pourquoi n’avoir pas bordé le continent de villes maritimes libres et indépendantes ? celles, par exemple, de Dantzick, Hambourg, Anvers, Dunkerque, Gênes et autres, qui fussent demeurées les entrepôts obligés de ses manufactures, dont ils eussent inondé l’Europe en dépit de toutes les douanes du monde. Elle en avait le droit et le besoin ; ses décisions eussent été justes : et qui s’y fût opposé au moment de la libération ? Pourquoi s’être créé un embarras, et, avec le temps, un ennemi naturel, en unissant la Belgique à la Hollande, au lieu d’avoir ménagé deux immenses ressources à son commerce, en les tenant séparées ? La Hollande, qui n’a point de manufactures, était le dépôt naturel de celles de l’Angleterre, et la Belgique, devenue colonie anglaise sous un prince anglais, eût été la route par laquelle on en eût constamment inondé la France et l’Allemagne. Pourquoi n’a-t-on pas plié l’Espagne et le Portugal à un traité de commerce à long terme, qui eût repayé de tous les frais qu’on a faits pour leur délivrance, et qu’on eût obtenu sans peine d’affranchir leurs colonies, dont, dans les deux cas, on eût fait tout le négoce ? Pourquoi n’a-t-on pas stipulé quelque avantage dans la Baltique et vis-à-vis les États d’Italie ? C’était là comme autant de droits régaliens de la souveraineté des mers. Après s’être battu longtemps pour en soutenir le droit, comment en négliger les bénéfices, quand elle se trouvait consacrée de fait ? Est-ce qu’en sanctionnant l’usurpation dans les autres, l’Angleterre eût pu craindre qu’aucun osât se refuser à la sienne ? Et qui l’eût pu ? Je m’attendais à quelque chose de la sorte. Peut-être le regrettent-ils aujourd’hui qu’il est trop tard, car ils ne sauraient plus y revenir, ils ont manqué le moment unique !… Que de pourquoi encore j’aurais à multiplier !… Lord Castlereagh seul pouvait agir ainsi ; il s’est fait l’homme de la sainte-alliance : avec le temps, il sera maudit. Les Lauderdale, les Grenville, les Wellesley et autres, eussent traité bien différemment ; c’est qu’ils eussent été les hommes de leur pays, etc. »

L’Empereur disait encore une autrefois : « La dette est le ver rongeur de l’Angleterre ; c’est la chaîne de tous ses embarras, car c’est elle qui force à l’énormité des taxes. Celles-ci font hausser le prix des denrées ; de là la misère du peuple, le haut prix du travail et celui des objets manufacturés, qui ne se présentent plus avec le même avantage sur les marchés de l’Europe. L’Angleterre doit donc combattre à tout prix ce monstre dévorant ; il lui faut l’attaquer par tous les bouts à la fois, l’assommer par le négatif et le positif réunis, c’est-à-dire par la réduction de ses dépenses et l’accroissement de ses capitaux.

« Ne peut-elle pas réduire l’intérêt de sa dette, les hauts salaires, les sinécures, les dépenses de l’armée, renoncer à celle-ci pour s’en tenir à sa marine ? enfin beaucoup d’autres choses encore que j’ignore et ne saurais fouiller ? Quant à l’accroissement de ses capitaux, ne peut-elle s’enrichir de tous les biens ecclésiastiques, qui sont immenses, qu’elle acquerrait par une salutaire réforme, et à l’extinction des titulaires, ce qui ne blesserait personne ? Mais qu’on prononce un mot de la sorte, et toute l’aristocratie sera sous les armes et en campagne, et elle l’emportera ; car, en Angleterre, c’est elle qui gouverne, et c’est pour elle qu’on gouverne. Elle recourra à son adage habituel : si l’on touche le moindrement aux fondements antiques, le tout va s’écrouler ; ce que la masse répète benoîtement, et toute réforme s’arrête, et tous abus demeurent, croissent, pullulent.

« Il est vrai de dire qu’en dépit d’une composition de détails odieux, surannés, ignobles, la constitution anglaise présente cependant le singulier phénomène d’un heureux et beau résultat, et c’est ce résultat et tous ses bienfaits qui attachent la multitude craintive de les perdre. Mais est-ce donc bien la nature condamnable des détails qui procure le résultat ? Non, elle le ternit au contraire, et il resplendirait bien davantage si la grande et belle machine se désencombrait de ses vices parasites, etc., etc.

« Mais voyez, après tout, continuait l’Empereur, où peut conduire pourtant le système des emprunts et combien il est dangereux ; aussi n’y ai-je jamais voulu entendre chez nous, où les avis étaient partagés. J’y suis demeuré constamment et opiniâtrement opposé.

« On a dit dans le temps que je ne faisais point d’emprunt faute de crédit, parce que je n’eusse point trouvé de prêteurs ; c’était faux. Ce serait bien peu connaître les hommes et l’agiotage que d’imaginer qu’en présentant des chances et l’appât du jeu, on n’eût pas toujours trouvé à remplir ses emprunts ; seulement, c’est que cela n’entrait pas dans mon système, et j’avais cherché à le consacrer comme base fondamentale, en fixant par une loi spéciale le montant de la dette publique à ce que l’on avait généralement pensé devoir être utile à la prospérité générale, à 80.000.000 de rente pour ma France dans sa plus grande étendue, et après la réunion de la Hollande, qui elle seule l’avait accrue de 20.000.000. Cette somme était raisonnable et utile ; toute autre plus forte devenait nuisible. Et qu’est-il arrivé de ce système ? Voyez quelles ressources j’ai laissées après moi ! La France, après tant de gigantesques efforts, après de si terribles désastres, ne demeure-t-elle pas la plus prospère ? Ses finances ne sont-elles pas les premières de l’Europe ? À qui et à quoi le doit-on ? J’étais si loin de vouloir manger l’avenir ; que j’avais la résolution de laisser un trésor ; j’en avais même déjà un, et j’y puisais pour prêter à des maisons de banque, à des familles embarrassées, à des personnes placées auprès de moi.

« Non seulement j’eusse maintenu avec soin la caisse d’amortissement ; mais je comptais encore avoir, avec le temps, des caisses d’activité, dont les sommes croissantes eussent été consacrées aux travaux et améliorations publics. Il y aurait eu la caisse d’activité de l’empire pour les travaux généraux, la caisse d’activité des départements pour les travaux locaux, la caisse d’activité des communes pour les travaux municipaux, etc. »

Enfin, dans une autre occasion encore, l’Empereur disait gaiement : « L’Angleterre est réputée pour trafiquer de tout ; que ne se met-elle à vendre de la liberté ? on la lui achèterait bien cher et sans lui faire banqueroute, car la liberté moderne est essentiellement morale et ne trahit pas ses engagements. Par exemple, que ne lui paieraient pas ces pauvres Espagnols pour se délivrer du joug sous lequel on vient de les rebâter ? Je suis sûr qu’on les y trouverait bien disposés, j’en ai les preuves ; et c’est pourtant moi qui aurai créé ce sentiment : encore ma bévue du moins aura-t-elle profité à quelqu’un. Quant aux Italiens, j’y ai implanté des principes qu’on ne déracinera plus ; ils fermenteront toujours. Qu’aurait de mieux à faire l’Angleterre aujourd’hui que de donner la main à ces beaux mouvements de la régénération moderne ? Aussi bien faudra-t-il tôt ou tard qu’elle s’accomplisse. C’est en vain que les souverains et les vieilles aristocraties multiplieraient leurs efforts pour s’y opposer ; c’est la roche de Sisyphe qu’ils tiennent élevée au-dessus de leurs têtes : mais quelques bras se lasseront, et, au premier défaut, tout leur croulera dessus. Ne vaudrait-il pas mieux traiter à l’amiable ? c’était là mon grand projet. Pourquoi l’Angleterre se refuserait-elle à en avoir la gloire et à en recueillir le profit ? Tout passe, en Angleterre comme ailleurs. Le ministère Castlereagh passera, et celui qui lui succédera, héritier de tant de fautes, deviendra grand s’il veut seulement ne pas les continuer. Tout son génie peut se borner uniquement à laisser faire, à obéir aux vents qui soufflent ; au rebours de Castlereagh, il n’a qu’à se mettre à la tête des idées libérales au lieu de se liguer avec le pouvoir absolu, et il recueillera les bénédictions universelles, et tous les torts de l’Angleterre seront oubliés. Cet acte était à la portée de Fox ; Pitt ne l’eût pas entrepris : c’est que chez Fox le cœur échauffait le génie, au lieu que chez Pitt le génie desséchait le cœur. Mais j’entends un grand nombre me demander comment moi, tout-puissant, je n’ai point agi de la sorte ? comment, parlant si bien, j’ai pu agir mal ? Je réponds à ceux qui sont de si bonne foi que rien ici ne saurait se comparer. L’Angleterre peut opérer sur un terrain dont les fondements descendent aux entrailles de la terre ; le mien ne reposait encore que sur du sable. L’Angleterre règne sur des choses établies ; moi j’avais la grande charge, l’immense difficulté de les établir. J’épurais une révolution en dépit des factions déçues. J’avais bien réuni en faisceaux tout le bien épars qu’on devait en conserver ; mais j’étais obligé de les couvrir de mes bras nerveux pour les sauver des attaques de tous : et c’est dans cette attitude que je répète encore que véritablement la chose publique, l’État, c’était moi.

Le dehors en armes fondait sur nos principes, et c’est précisément en leur nom que le dedans m’attaquait en sens opposé. Or, pour peu que je me fusse relâché, on m’eût bientôt ramené au temps du Directoire ; j’eusse été l’objet et la France l’infaillible victime d’un contre-brumaire. Nous sommes de notre nature si inquiets, si faiseurs, si bavards !… Qu’il arrive vingt révolutions, et nous aurons aussitôt vingt constitutions ! C’est ce dont on s’occupe le plus, ce qu’on observe le moins. Ah ! que nous avons besoin de grandir dans cette belle et glorieuse route ! Nos grands hommes en ce genre se sont montrés si petits ! Fasse le ciel que la jeunesse d’aujourd’hui profite de tant de fautes, et qu’elle se montre aussi sage qu’elle sera ardente !!! etc. »

Aujourd’hui le gouverneur a commencé ses grandes réductions. Il a fallu nous séparer de huit domestiques anglais qu’on nous avait donnés. C’était pour eux une vive douleur, et c’est pour nous un sentiment doux de voir que tous ceux qui nous approchent s’attachent à nous et nous regrettent. Nous manquons réellement du nécessaire journalier : pour y pourvoir, l’Empereur va faire vendre son argenterie ; c’est sa seule ressource.

L’Empereur, ne pouvant s’endormir, m’a envoyé chercher vers minuit. Le hasard ou l’instinct avait fait que je ne m’étais pas encore couché. Je suis resté à causer avec lui jusqu’à deux heures…


Cour de l’Empereur – Présentation des femmes, etc. – Sur l’âge des femmes – Manuscrit de l’Île d’Elbe.


Dimanche 8.

L’Empereur m’a fait demander d’assez bonne heure ; il achevait sa toilette. Il n’avait point dormi de la nuit ; il se trouvait fort fatigué. Le temps était devenu supportable ; il a demandé son déjeuner sous la tente. Pendant qu’on le disposait, il a fait quelques tours de jardin, et est revenu sur la conversation de la nuit derrière avec moi…

Au déjeuner, il a fait appeler madame de Montholon, et de là nous sommes montés dans la calèche, dont l’Empereur n’avait pas fait usage depuis longtemps. Il y avait plusieurs jours qu’il avait à peine respiré l’air du dehors.

La conversation a été encore une fois sur la cour de l’Empereur aux Tuileries, la foule nombreuse qui la composait, l’adresse et l’esprit avec lesquels l’Empereur la passait en revue, etc. Je supprime beaucoup de choses, pour ne les pas répéter. « C’est encore plus difficile qu’on ne pense, disait-il, que de parler à une foule de personnes, et de ne leur rien dire ; que de connaître une multitude de monde, dont les neuf dixièmes vous sont inconnus, etc. »

Plus tard, il faisait observer combien, après tout, il était tout à la fois aisé et difficile de l’approcher, d’avoir affaire à lui, de s’en faire juger ; combien il tenait à peu avec lui de faire sa fortune ou de la manquer, « À présent que je suis hors de la question, disait-il, que me voilà simple particulier, que je réfléchis en philosophe sur ce temps où j’avais à faire les œuvres de la Providence, sans néanmoins cesser d’être homme, je vois combien réellement le hasard entrait dans les destinées de ceux que je gouvernais ; combien la faveur, le crédit, pouvaient être accidentels. L’intrigue est parfois si adroite, le mérite si gauche, ces extrêmes se touchent de si près, que mon atmosphère, avec la meilleure volonté du monde, devait être encore une véritable loterie. Et pouvais-je faire mieux ? Péchais-je par mes intentions, mes efforts ? D’autres ont-ils mieux fait ? C’est surtout par là qu’il faut me juger. Le vice est donc dans la nature du poste, dans la force des choses. »

De là on a parlé de la présentation des femmes à la cour, de leur embarras, de leurs secrètes dispositions, des vues, des espérances de quelques-unes. Madame de Montholon a dévoilé le secret de certaines de sa connaissance ; d’où il résultait que si, dans divers salons de Paris, on se récriait sur la brutalité des manières de l’Empereur, la dureté de ses paroles, la laideur de sa personne ; d’autres cœurs, mieux disposés, mieux informés, et bien différemment affectés, vantaient ailleurs la douceur de sa voix, la grâce de ses manières, la finesse de son sourire, et surtout sa fameuse main, belle, disait-on, jusqu’au ridicule.

Ces petits avantages, observait-on, mêlés à beaucoup de puissance, à beaucoup plus de gloire encore, pouvaient monter assez naturellement certaines têtes, créer certains romans. Aussi combien aux Tuileries aspiraient à plaire au maître ! combien cherchaient à faire partager un sentiment qu’on éprouvait peut-être réellement soi-même !

L’Empereur riait de nos observations et de nos conjectures ; et puis il convenait qu’à travers ces nuages d’affaires et d’encens, il avait cru plus d’une fois s’en apercevoir. Les moins timides, ou les plus vivement disposées, en avaient même parfois, disait-il, sollicité et obtenu des audiences. Nous en riions à notre tour, et disions que dans le temps elles avaient fourni matière à toute notre gaieté. Mais l’Empereur nous protestait sérieusement que cela avait été tout à fait à tort. Déjà dans une conversation particulière, à Briars, dans nos soirées du clair de lune, qu’on a vue plus haut, l’Empereur m’avait dit de même, et avait détruit tous les bruits d’alors, hormis un seul.

De là la conversation est tombée sur l’âge des femmes et leur répugnance à le laisser connaître. L’Empereur a été fort spirituel et très piquant. On a cité une femme qui a mieux aimé perdre un procès très considérable que d’avouer son âge. Il ne s’agissait que de produire son extrait baptistaire, et elle avait gagné ; mais elle ne put jamais s’y déterminer.

On en a cité une autre qui aimait beaucoup un homme. Elle était convaincue qu’elle trouverait le bonheur en s’unissant avec lui, mais elle ne pouvait l’épouser qu’en montrant son acte de naissance ; elle aima mieux y renoncer.

Enfin l’Empereur lui-même a cité une grande dame qui, en se mariant, avait trompé son mari de cinq ou six ans au moins, en imaginant de produire l’extrait baptistaire d’une sœur cadette morte depuis longtemps. « La pauvre Joséphine s’exposait pourtant là à de grands inconvénients, disait l’Empereur, ce pouvait être réellement un cas de nullité de mariage. » Ces paroles nous ont donné la clef de certaines dates qui, dans le temps, aux Tuileries, exerçaient notre malignité et nos rires, et que nous expliquions alors par la seule galanterie et l’extrême complaisance de l’almanach impérial.

Sur les quatre heures, il a pris fantaisie à l’Empereur de marcher un peu. Je n’étais pas avec lui. Il avait été, nous disait-il au retour, jusqu’au jardin de la compagnie, où il avait rencontré de très belles dames. « Mais je n’avais pas ma langue avec moi, ajouta-t-il en me montrant ; le vilain m’avait quitté, et rien n’a été plus fâcheux, car je n’avais jamais été mieux disposé, etc. »

Cette petite promenade n’a pas réussi à l’Empereur ; il en a rapporté une grande douleur de dents.

Un vaisseau venu du Cap est reparti pour l’Europe. Des généraux anglais qui s’y trouvaient passagers n’ont pu arriver jusqu’à l’Empereur, malgré leurs sollicitations réitérées. C’était une nouvelle méchanceté du gouverneur. Ces passagers étaient des hommes de marque, leurs rapports pouvaient avoir du poids. Le gouverneur, contre toute vérité, leur a dit que l’intention de Napoléon était de ne plus recevoir personne.

L’Empereur nous avait analysé, il y a quelque temps, un projet de dictée en quatorze chapitres (voyez plus haut, 27 août) qui m’avait vivement frappé par sa vérité, sa force, sa logique et sa dignité. J’y revenais souvent, puis, quand je me trouvais seul avec lui ; il avait ni plus d’une fois de ma ténacité sur ce point, laquelle, me disait-il, ne m’était pas usuelle. Aujourd’hui il m’a dit qu’il avait enfin fait quelque chose, bien que ce ne fût pas en quatorze chapitres ni sur le sujet promis, mais qu’il faudrait m’en contenter ; et j’ai lu ce qu’il avait dicté, c’est certainement un morceau très remarquable. Je ne pense pas que la révolution ait rien produit de plus serré, de plus fort sur la légalité des 25 dernières années en France, savoir : la république, le consulat et l’empire.

L’exposé des dix chapitres qui composent ce petit ouvrage, et le développement, peuvent être regardés comme un cadre parfait sur le sujet. La touche en est particulièrement simple et nerveuse ; leur ensemble compose une cinquantaine de pages.

J’ai compris que le fond de ses idées avait dû être le manifeste de l’Empereur lors de son débarquement de l’île d’Elbe. J’en vais transcrire littéralement ici, à peu de mots près, plusieurs chapitres qui serviront à en constater la source et l’authenticité.


CHAPITRE PREMIER..
Dans le seizième siècle, le pape, l’Espagne et les Seize veulent en vain élever sur le trône de France une quatrième dynastie – Henri IV succède à Henri III sans interrègne : il est vainqueur de la Ligue ; cependant il ne peut régner qu’en se ralliant de bonne foi au parti de la majorité de la nation..

« Henri IV fut proclamé roi à Saint-Cloud le jour même de la mort de Henri III : son autorité fut reconnue par toutes les églises protestantes et par une partie de la noblesse catholique. La sainte Ligue, qui s’était formée contre Henri III en haine des protestants et de l’assassinat du duc Guise, était maîtresse de Paris et commandait aux cinq sixièmes du royaume. Elle se refusa à reconnaître Henri IV, mais ne proclama aucun autre maître. Son chef, le duc de Mayenne, exerça l’autorité sous le titre de lieutenant-général du royaume. L’avènement de Henri IV ne changea rien aux formes adoptées par la Ligue pour exercer son pouvoir ; chaque ville était gouvernée, comme dans des temps de troubles et de factions, par des autorités locales ou militaires. À aucune époque, même le lendemain de son entrée à Paris, Henri IV ne reconnut les actes de la Ligue, et jamais celle-ci n’en éleva la prétention. Aucune loi, aucun règlement n’est émané d’elle. Le parlement de Paris se divisa en deux partis : l’un tint pour les ligueurs et siégea à Paris ; l’autre, pour Henri IV, se réunit à Tours. Mais les parlements n’enregistrèrent, ne firent que des actes judiciaires. Les provinces conservèrent leur organisation, leurs privilèges ; elles restèrent intactes, gouvernées par leurs coutumes. Nous avons dit que la Ligue n’avait proclamé aucun autre maître ; cependant elle reconnut un moment pour roi le cardinal de Bourbon, oncle de Henri ; mais ce cardinal ne consentit point à seconder les projets des ennemis de sa maison. Henri d’ailleurs s’était saisi de sa personne ; aucun acte n’émane de lui, et la Ligue continua à être gouvernée par l’autorité du duc de Mayenne, lieutenant-général. Il n’y eut donc aucun interrègne entre Henri III et Henri IV. Plusieurs partis divisaient la Ligue : la Sorbonne avait décidé que les droits de naissance ne pouvaient conférer aucun droit à la couronne à un prince ennemi de l’Église ; Rome avait déclaré que Henri IV, étant relaps, avait perdu ses droits pour toujours ; qu’il ne pourrait les recouvrer, même quand il rentrerait dans le giron de l’Église. Henri IV, roi de Navarre, était né dans la religion réformée ; au moment de la Saint-Barthélemy, il fut contraint d’épouser Marguerite de Valois et d’abjurer la réforme ; mais aussitôt qu’il put s’éloigner de la cour et qu’il se trouva au milieu des religionnaires, sur la rive gauche de la Loire, il déclara que son abjuration avait été forcée, et rentra dans la communion protestante. Cette démarche le faisait caractériser relaps endurci ; mais la majorité de la Ligue, tout ce qui avait des sentiments modérés, se rangea à l’opinion qu’il fallait sommer Henri de rentrer dans le sein de l’Église catholique, apostolique et romaine, et le reconnaître pour maître aussitôt qu’il aurait abjuré et reçu l’absolution des évêques.

Les ligueurs convoquèrent les États-généraux du royaume à Paris ; les ambassadeurs d’Espagne y démasquèrent les projets de leur maître ; ils sollicitèrent les États d’élever sur le trône de France une quatrième dynastie ; puisque Henri et Condé, déclarés relaps, avaient perdu tous leurs droits à la couronne, la ligne masculine des Capets était éteinte. Ils réclamaient donc les droits de l’infante d’Espagne, fille de la sœur de Henri II, roi de France, et la première dans la ligne féminine ; et si la nation croyait être rentrée dans ses droits par l’extinction de la ligne masculine et pouvoir disposer du trône, ils insistaient encore pour que le choix tombât sur l’infante : on ne pouvait trouver une personne d’une plus grande maison, et la France devait de la considération aux efforts que Philippe II faisait pour soutenir la cause de la Ligue. Des troupes espagnoles étaient à Paris sous les ordres du duc de Mayenne ; l’infante épouserait un prince français ; ils désignèrent même le duc de Guise, fils de celui qui avait été assassiné à Blois. Une armée de cinquante mille Espagnols serait entretenue à Paris par la cour de Madrid, qui prodiguerait ses trésors et sa toute-puissance pour assurer le triomphe de cette quatrième dynastie. Les Seize appuyèrent ces propositions, sanctionnées par la cour de Rome et soutenues de tous les efforts du légat. Tout fut vain, l’esprit national s’indigna devoir une nation étrangère disposer du trône de France : la partie du parlement qui siégeait à Paris fit, les chambres assemblées, des remontrances au lieutenant-général du royaume, duc de Mayenne, pour qu’il eût à veiller au maintien des lois fondamentales de la monarchie, et spécialement de la loi salique. Si les efforts de la faction d’Espagne l’eussent emporté, que les États-généraux eussent déclaré les descendants de Hugues Capet déchus du trône, et eussent élevé une quatrième dynastie ; si celle-ci eût chassé Henri du royaume et eût été acceptée par la nation, sanctionnée par la religion, reconnue par les puissances de l’Europe, les droits de la troisième dynastie eussent été éteints.

Henri vainquit la Ligue à Arques et dans les plaines d’Ivry ; il assiégea Paris. Cependant il reconnut l’impossibilité de régner en France sans se ranger du parti de la nation. Il avait été vainqueur avec son armée toute française ; s’il avait sous ses ordres un petit corps d’Anglais, les ligueurs en avaient un plus considérable d’Espagnols et d’Italiens : ainsi, dans les deux partis, le combat avait été de Français contre Français ; les étrangers n’y étaient qu’auxiliaires ; l’honneur et l’indépendance nationale n’étaient point compromis, de quelque côté que se fixât la victoire. Ventre-saint-gris ! Paris vaut bien une messe ! fut le langage dont Henri se servit pour sonder l’opinion des huguenots ; et lorsqu’il réunit au conseil de Beauvais les principaux des religionnaires pour délibérer sur le parti à prendre, la majorité, et surtout les meilleures têtes, conseillèrent au roi d’abjurer et de rentrer dans le parti de la nation. Henri abjura à Saint-Denis, il reçut l’absolution des évêques ; la capitale lui ouvrit ses portes, et son autorité fut reconnue de tout le royaume. Henri se rallia de bonne foi au parti national ; presque tous les emplois furent occupés par les ligueurs. Les religionnaires, ceux qui l’avaient constamment servi, et auxquels il devait ses victoires, firent entendre souvent leurs plaintes ; ils le taxèrent d’ingratitude ; cependant, malgré tous ces ménagements, la nation fut longtemps en défiance des intentions secrètes de Henri. La caque sent toujours le hareng, disait-on.


CHAPITRE II..
La république consacrée par la volonté du peuple, par la religion, par la victoire et par toutes les puissances de l’Europe..

Hugues Capet monta sur le trône par le choix du parlement, composé des seigneurs et des évêques, ce qui formait alors la nation. La monarchie française n’a jamais été absolue ; l’intervention des États-généraux a toujours été nécessaire pour les principaux actes de la législation et pour octroyer de nouvelles impositions. Depuis, les parlements, se prétendant les États-généraux au petit pied, secondés par la cour, usurpèrent les droits de la nation. En 1788, les parlements furent les premiers à le reconnaître ; Louis XVI convoqua en 1789 les États-généraux, et la nation rentra dans l’exercice d’une portion de la souveraineté. L’Assemblée constituante donna à l’État une nouvelle constitution, qui fut sanctionnée de l’opinion de toute la France ; Louis XVI l’accepta et jura de la maintenir ; l’Assemblée législative suspendit le roi : la Convention, formée des députés de toutes les assemblées primaires du royaume, et revêtue de pouvoirs spéciaux, déclara la monarchie abolie et créa la république. Tout ce qui tenait au parti royal quitta la France et appela le secours des armées étrangères. L’Autriche et la Prusse signèrent la convention de Pilnitz. Des armées autrichiennes et prussiennes, ayant avec elles l’armée des princes, commencèrent la guerre de la première coalition pour soumettre le peuple français. La nation tout entière courut aux armes : l’Autriche et la Prusse furent vaincues. Depuis, l’Autriche, l’Angleterre, la Russie formèrent la deuxième coalition : cette coalition fut détruite comme l’avait été la première. Toutes les puissances reconnurent la république :

1° La république de Gênes, par une ambassade extraordinaire, le 15 juin 1792.

2° La Porte, par la déclaration du 27 mars 1793.

3° La Toscane, par le traité du 9 février 1795.

4° La Hollande, par le traité du 16 mai 1795.

5° La république de Venise, par une ambassade extraordinaire, le 30 décembre 1795.

6° Le roi de Prusse, par le traité signé à Bâle, le 5 avril 1795.

7° Le roi d’Espagne, par le traité signé à Bâle, le 22 juillet 1795.

8° Hesse-Cassel, par le traité du 28 juillet 1795.

9° La Suisse, par le traité du 19 août 1795.

10° Le Danemarck, par la déclaration du 18 août 1795.

11° La Suède, par l’ambassade du 23 avril 1796.

12° La Sardaigne, par le traité de Paris, 28 avril 1796.

13° L’Amérique, par son ambassade extraordinaire du 30 décembre 1796.

14° Naples, par le traité du 10 octobre 1796.

15° Parme, par le traité du 5 novembre 1796.

16° Wurtemberg, par le traité du 7 août 1796.

17° Bade, par le traité du 22 août 1796.

18° La Bavière, par le traité du 24 juillet 1797.

19° Le Portugal, par le traité du 19 août 1797.

20° Le pape, par le traité signé à Tolentino le 19 février 1797.

21° L’empereur d’Allemagne, par le traité de Campo-Formio du 7 octobre 1797.

22° L’empereur de Russie, par le traité du 8 octobre 1801.

23° Enfin le roi d’Angleterre, par le traité signé à Amiens le 27 mars 1802.

Le gouvernement de la république envoya et reçut des ambassadeurs de toutes les puissances ; le pavillon tricolore fut reconnu sur toutes les mers et dans tout l’univers. C’était comme souverain temporel que le pape avait traité à Tolentino avec la république ; mais comme chef de la religion catholique, apostolique et romaine, il la reconnut et traita avec elle par le concordat signé à Paris le 18 avril 1802. La plupart des évêques qui avaient suivi le parti royal dans l’étranger se soumirent : ceux qui voulurent lui rester fidèles perdirent leurs sièges. La république, sanctionnée par l’universalité des citoyens, victorieuse par ses armées, reconnue par tous les rois, par toutes les puissances de l’univers, le fut également par toutes les religions, et notamment par l’Église catholique, apostolique et romaine.

Non-seulement toutes les puissances du monde reconnurent la république après la mort de Louis XVI, mais même aucune ne reconnut jamais de successeur à ce prince. Le procès de la troisième dynastie était donc terminé en 1800, tout comme ceux de la première et de la seconde. Les titres et les droits des Mérovingiens furent éteints par les titres et les droits des Carlovingiens ; les titres et les droits des Carlovingiens furent éteints par les titres et les droits des Capétiens, tout comme les titres et les droits des Capétiens furent éteints par les titres et les droits de la république. Tout gouvernement légitime éteint les droits et la légitimité des gouvernements qui l’ont précédé. La république a donc été un gouvernement de fait et de droit, légitime par la volonté de la nation, sanctionné par l’Église et par l’adhésion de l’univers.


CHAPITRE III.
La révolution a fait de la France une nouvelle nation : elle a affranchi les Gaulois de la conquête des Francs ; elle a créé de nouveaux intérêts et un nouvel ordre de choses, conformes au bien du peuple, à ses droits, à la justice, aux lumières du siècle.

La révolution française n’a pas été produite par le choc des deux familles se disputant le trône ; elle a été un mouvement général de la masse de la nation contre les privilégiés. La noblesse française, comme celle de toute l’Europe, date de l’incursion des barbares qui se partagèrent l’empire romain. En France, les nobles représentaient les Francs et les Bourguignons ; le reste de la nation, les Gaulois. Le régime féodal qui s’introduisit établit le principe que toute terre avait un seigneur. Tous les droits politiques furent exercés par les prêtres et les nobles ; les paysans furent esclaves, partie attachés à la glèbe. La marche de la civilisation et des lumières affranchit le peuple. Ce nouvel état de choses fit prospérer l’industrie et le commerce ; la majeure partie des terres, des richesses et des lumières était le partage du peuple dans le dix-huitième siècle. Les nobles cependant étaient encore une classe privilégiée : ils conservaient la haute et la moyenne justice, avaient des droits féodaux sous un grand nombre de dénominations et de formes diverses, jouissaient du privilège de ne supporter aucune des charges de la société, de posséder exclusivement les emplois les plus honorables. Tous ces abus excitaient les réclamations des citoyens. La révolution eut pour but principal de détruire tous les privilèges ; d’abolir les justices seigneuriales, la justice étant un inséparable attribut de l’autorité souveraine ; de supprimer les droits féodaux comme un reste de l’ancien esclavage du peuple ; de soumettre également tous les citoyens et toutes les propriétés, sans distinction, aux charges de l’État. Enfin elle proclama l’égalité des droits. Tous les citoyens purent parvenir à tous les emplois, selon leurs talents et les chances de la fortune. Le royaume était composé de provinces qui avaient été réunies à la couronne plus ou moins tard : elles n’avaient entre elles aucunes limites naturelles ; elles étaient différemment divisées, inégales en étendue et en population : elles avaient un grand nombre de coutumes ou lois particulières pour le civil comme pour le criminel, étaient plus ou moins privilégiées, très inégalement imposées, soit par la quotité, soit par la nature des impositions, ce qui obligeait à les isoler les unes des autres par des lignes de douane. La France n’était pas un État ; c’était la réunion de plusieurs États placés à côté les uns des autres sans amalgame. Les évènements des siècles passés, le hasard, avaient déterminé le tout. La révolution, guidée par le principe de l’égalité, soit entre les citoyens, soit entre les diverses parties du territoire, détruisit toutes ces petites nations, et en forma une nouvelle : il n’y eut plus de Bretagne, de Normandie, de Bourgogne, de Champagne, de Provence, de Lorraine, etc. ; il y eut une France. Une division de territoire homogène, prescrite par les circonstances locales, confondit les limites de toutes les provinces : même organisation judiciaire, même organisation administrative, mêmes lois civiles, mêmes lois criminelles, même organisation d’impositions : le rêve des gens de bien de tous les siècles se trouva réalisé. L’opposition que la cour, le clergé, la noblesse mirent à la marche de la révolution, et la guerre des puissances étrangères, amenèrent la loi de l’émigration, le séquestre des biens des émigrés, que, par la suite, on dut vendre pour subvenir aux besoins de la guerre. Une grande partie de la noblesse française se rangea sous la bannière des princes de la maison de Bourbon, et forma une armée qui marcha à côté des armées autrichiennes, prussiennes et anglaises ; des gentilshommes, élevés dans l’aisance, servirent comme simples soldats : la fatigue et le feu en firent périr un grand nombre ; beaucoup périrent de misère dans l’étranger ; la guerre de la Vendée, celle de la chouannerie, les tribunaux révolutionnaires, en moissonnèrent des milliers. Les trois quarts de la noblesse française furent ainsi détruits : toutes les places civiles, judiciaires ou militaires, furent occupées par des citoyens sortis du sein du peuple. Le bouleversement que produisirent dans les personnes et les propriétés les évènements de la révolution fut aussi grand que celui qui avait été opéré par les principes mêmes de cette révolution : il y eut une nouvelle Église ; les diocèses de Vienne, de Narbonne, de Fréjus, de Sisteron, de Reims, furent remplacés par soixante nouveaux diocèses dont le territoire fut circonscrit dans le nouveau concordat par de nouvelles bulles appropriées à l’état actuel du territoire. La suppression des ordres religieux, la vente des couvents et de toutes les propriétés du clergé furent sanctionnées ; celui-ci fut pensionné par l’État. Tout ce qui était le résultat des évènements qui s’étaient succédé depuis Clovis cessa d’être. Tous ces changements étaient si avantageux au peuple, qu’ils s’opérèrent avec la plus grande facilité, et qu’en 1800 il ne restait plus aucun souvenir ni des anciens privilèges des provinces, ni de leurs anciens souverains, ni des anciens parlements et bailliages, ni des anciens diocèses ; et pour remonter à l’origine de tout ce qui existait, il suffisait d’aller rechercher la loi nouvelle qui l’avait établi. La moitié du territoire avait changé de propriétaires ; les paysans et les bourgeois s’en étaient enrichis. Les progrès de l’agriculture, des manufactures et de l’industrie, surpassèrent toutes nos espérances. La France présenta le spectacle de plus de 30.000.000 d’habitants circonscrits dans des limites naturelles, ne composant qu’une seule classe de citoyens gouvernés par une seule loi, un seul règlement, un seul ordre. Tous ces changements étaient conformes au bien de la nation, à ses droits, à la justice et aux lumières du siècle.


CHAPITRE IV.
Le peuple français élève le trône impérial pour consolider tous les nouveaux intérêts. Cette quatrième dynastie ne succède pas immédiatement à la troisième, mais à la république. Napoléon a été sacré par le pape, reconnu par les puissances de l’Europe. Il a créé des rois. Il a vu marcher sous ses ordres les armées de toutes les puissances du continent.

Les cinq membres du Directoire se divisaient ; les ennemis de la république se glissaient dans les conseils et portaient au gouvernement des hommes ennemis des droits du peuple. Cette forme de gouvernement maintenait l’État en fermentation, et les grands intérêts que les Français avaient conquis dans la révolution se trouvaient sans cesse compromis. Une voix unanime sortit du fond des campagnes, du milieu des villes et du sein des camps, demanda qu’en conservant tous les principes de république, on établît dans le gouvernement un système héréditaire qui mît les principes et les intérêts de la révolution à l’abri des factions et de l’influence de l’étranger. Le premier Consul de la république, par la constitution de l’an VIII, l’était pour dix ans, la nation avait prolongé sa magistrature pour sa vie ; elle l’éleva sur le trône, qu’elle rendit héréditaire dans sa famille. Les principes de la souveraineté du peuple, de la liberté, de l’égalité, de la destruction du régime féodal, de l’irrévocabilité des ventes des domaines nationaux, de l’indépendance des cultes, se trouvaient consolidés. Le gouvernement de la France, sous cette quatrième dynastie, était fondé sur les mêmes principes que la république : ce fut une monarchie constitutionnelle et tempérée. Il y avait autant de différence entre le gouvernement de la France sous cette quatrième dynastie et la troisième, qu’entre celle-ci et la république. La quatrième dynastie succéda à la république, ou plutôt n’en fut qu’une modification.

Aucun prince ne monta sur le trône avec des droits plus légitimes que Napoléon. Le trône fut déféré à Hugues Capet par quelques évêques et quelques nobles ; le trône impérial fut donné à Napoléon par la volonté de tous les citoyens, constatée trois fois d’une manière solennelle. Le pape Pie VII, chef de la religion catholique, apostolique et romaine, religion de la majorité des Français, passa les Alpes pour oindre l’Empereur de ses propres mains, et environné de tous les évêques de la France, de tous les cardinaux de l’Église romaine et des députés de tous les cantons de l’empire. Les rois s’empressèrent de le reconnaître : tous virent avec plaisir cette modification faite à la république, qui mettait la France en harmonie avec le reste de l’Europe, consolidait le bonheur et l’état de cette grande nation. Les ambassadeurs des empereurs d’Autriche et de Russie, ceux de Prusse, d’Espagne et de Portugal, de Turquie, d’Amérique, enfin de toutes les puissances, vinrent complimenter l’Empereur. L’Angleterre seule n’envoya personne, ayant violé le traité d’Amiens, et s’étant mise de nouveau en guerre avec la France ; mais elle-même approuva ces changements. Lord Whithworth, dans les négociations secrètes qui eurent lieu par l’intermédiaire du comte Malouet, et précédèrent la rupture de la paix d’Amiens, proposa, de la part de son gouvernement, de reconnaître Napoléon comme roi de France, s’il voulait accéder à la cession de Malte. Le Premier Consul répondit que si jamais le bien de la France devait exiger qu’il montât au trône, ce ne serait que par la libre et seule volonté du peuple français. Lorsque depuis lord Lauderdale se rendit à Paris en 1806 pour négocier la paix entre le roi d’Angleterre et l’Empereur, il échangea ses pouvoirs, comme le prouve le protocole des négociations, et négocia avec le plénipotentiaire de l’Empereur. La mort de Fox fit échouer les négociations de lord Lauderdale. Le ministère anglais fut maître d’empêcher la campagne de Prusse[1] et de prévenir la bataille d’Iéna. Lorsque, depuis, les alliés présentèrent à Chaumont, en 1814, un ultimatum, lord Castlereagh, en signant cet ultimatum, reconnut de nouveau l’existence de l’empire dans la personne et la famille de Napoléon ; et si celui-ci n’accepta pas les propositions du congrès de Châtillon, c’est qu’il crut n’être pas le maître de céder une partie de l’empire dont il avait juré à son couronnement de maintenir l’intégrité.

Les électeurs de Bavière, de Wurtemberg, de Saxe, furent créés rois par l’Empereur.

Les armées saxonnes, bavaroises, wurtembergeoises, badoises, hessoises, combattirent avec les armées françaises. Les armées russes et françaises combattirent ensemble, dans la guerre de 1809 contre l’Autriche. Depuis, l’empereur d’Autriche conclut à Paris, en 1812, une alliance avec Napoléon, et le prince de Schwartzemberg commanda sous ses ordres le contingent autrichien dans la campagne de Russie, où il acquit le grade de feld-maréchal, sur la demande de la France. Un traité semblable d’alliance fut conclu à Berlin, et l’armée prussienne fit cette même campagne de Russie avec l’armée française.

Les plaies que la révolution a faites, l’Empereur les a cicatrisées : tous les émigrés rentrèrent, et cette liste de proscription fut anéantie. Ce prince eut la gloire la plus douce, celle de rappeler ainsi dans leur patrie et de réorganiser plus de vingt mille familles : leurs biens non vendus leur furent rendus ; et, passant entièrement l’éponge sur le passé, les individus de toutes les classes, quelle qu’eût été leur conduite, furent également appelés à tous les emplois. Les familles qui devaient leur illustration aux services qu’elles avaient rendus aux Bourbons, celles qui leur avaient été les plus dévouées occupèrent des places à la cour, dans l’administration et dans l’armée. On avait oublié toutes les dénominations ; il n’y avait plus d’aristocrates, de jacobins, et l’établissement de la Légion-d’Honneur, qui fut la récompense des services militaires, civils et judiciaires, réunit à côté l’un de l’autre le soldat, le savant, l’artiste, le prélat et le magistrat ; c’était comme le signe de réunion de tous les états, de tous les partis.


CHAPITRE V.
Le sang de la dynastie impériale est mêlé avec celui de toutes les maisons souveraines de l’Europe, celles de Russie, de Prusse, d’Angleterre, d’Autriche.

La maison impériale de France contracta des alliances avec toutes les familles souveraines de l’Europe. Le prince Eugène Napoléon, fils adoptif de l’Empereur, épousa la fille aînée du roi de Bavière, une des princesses les plus distinguées de son temps par sa beauté et par ses qualités morales. Cette alliance, contractée à Munich le 14 janvier 1806, remplit de bonheur la nation bavaroise. Le prince héréditaire de Bade, beau-frère de l’empereur de Russie, demanda en mariage la princesse Stéphanie, fille adoptive de l’empereur Napoléon ; ce mariage se célébra à Paris le 7 avril 1806. Le prince Jérôme Napoléon a épousé, le 22 août 1807, la fille aînée du roi de Wurtemberg, cousine germaine de l’empereur de Russie, du roi d’Angleterre et du roi de Prusse. D’autres alliances de cette nature furent contractées avec des princes souverains d’Allemagne, de la maison d’Hohenzollern. Ces mariages sont heureux ; de tous sont nés des princes et princesses qui en transmettront le souvenir aux générations futures.

Lorsque les intérêts de la France et de l’empire portèrent l’Empereur et l’impératrice Joséphine à rompre les liens qui leur étaient également chers, les plus grands souverains de l’Europe briguèrent l’alliance de Napoléon : sans des difficultés religieuses, et les retards occasionnés par la distance, il est probable qu’une princesse de Russie aurait occupé le trône de France. L’archiduchesse Marie-Louise, mariée à l’empereur Napoléon par procuration donnée au prince Charles, à Vienne, le 11 mars 1810, et à Paris, le 2 avril suivant, monta sur le trône de France. Ce mariage combla de joie les peuples de la France et de l’Autriche. Aussitôt que l’empereur d’Autriche eut appris à Vienne qu’il était question du mariage de l’empereur Napoléon, il témoigna sa surprise qu’on ne pensât pas à sa maison. Il n’était question que d’une princesse de Russie ou de Saxe. L’empereur François s’en expliqua avec le comte de Narbonne, gouverneur de Trieste, qui dans ce moment était à Vienne. Des instructions à ce sujet avaient été envoyées par le cabinet de Vienne au prince de Schwartzemberg, son ambassadeur à Paris. Un conseil privé fut convoqué aux Tuileries, en février 1810 ; le ministre des relations extérieures y communiqua les dépêches du duc de Vicence, ambassadeur en Russie : il en résultait que l’empereur Alexandre était très disposé à donner sa sœur, la grande duchesse Anne, mais paraissait attacher de l’importance à ce qu’il lui fût accordé le public exercice de son culte et une chapelle du rite grec. Les dépêches de Vienne firent connaître les insinuations et les désirs de cette cour. Il y eut partage d’opinions : l’alliance de la Russie, celle de la Saxe, celle de l’Autriche furent appuyées. Le vote de la majorité du conseil fut pour le choix d’une archiduchesse d’Autriche. Comme le prince Eugène avait été le premier à ouvrir cette opinion, l’Empereur, levant la séance à deux heures du matin, l’autorisa à en faire l’ouverture au prince de Schwartzemberg : il autorisa en même temps le ministre des relations extérieures à signer, dans la journée, avec l’ambassadeur d’Autriche, les conventions du mariage ; et pour lever toutes difficultés pour les détails, il l’autorisa à signer, mot pour mot, le même contrat que celui de Louis XVI et de l’archiduchesse Marie-Antoinette. Le prince Eugène vit dès le matin le prince de Schwartzemberg ; le contrat fut signé dans la journée : le courrier qui porta cette nouvelle à l’empereur d’Autriche le surprit agréablement. Les circonstances particulières de la signature du contrat de mariage firent penser à l’empereur Alexandre qu’il avait été joué par la cour des Tuileries ; qu’elle avait à la fois mené de front deux négociations. Il se trompait : la négociation avec Vienne commença et finit dans un jour[2]. La naissance d’aucun prince ne produisit plus d’ivresse dans une nation et plus d’effet dans l’Europe, que la naissance du roi de Rome : au premier coup de canon annonçant la délivrance de l’impératrice, tout Paris resta en suspens, dans les promenades, dans les rues, dans l’intérieur des maisons, dans les assemblées publiques. La population tout entière fut occupée à compter le nombre de coups de canon ; le 22e excita l’ivresse générale : il était d’usage de tirer 21 coups de canon pour la naissance d’une princesse, et 101 pour celle d’un prince. Toutes les puissances de l’Europe s’empressèrent d’envoyer les plus grands seigneurs de leurs cours pour complimenter l’Empereur. L’empereur de Russie envoya son ministre de l’intérieur ; l’empereur d’Autriche, le comte Clary, l’un des grands officiers de sa couronne : il apporta au jeune roi le collier en diamants de tous les ordres de la monarchie autrichienne. Le baptême du roi de Rome fut célébré en présence de tous les évêques et des députés de toutes les contrées de l’empire, et avec toute la pompe souveraine. L’empereur d’Autriche, parrain du jeune roi, se fit représenter par l’archiduc Ferdinand, son frère, grand-duc de Wurtzbourg, aujourd’hui grand-duc de Toscane.


Chapitre VI.


Qui donne occasionnellement la campagne de Saxe[3], démontre que la ligue de 1813 était, dans son objet, étrangère à la restauration.


Les victoires de Lutzen et de Wurschen, les 2 et 22 mai 1813, avaient rétabli la réputation des armes françaises ; le roi de Saxe avait été ramené triomphant dans sa capitale ; l’ennemi avait été chassé de Hambourg ; un des corps de la grande armée était aux portes de Berlin, et le quartier impérial était à Breslau. Les armées russes et prussiennes, découragées, n’avaient plus d’autre parti que de repasser la Vistule, quand l’Autriche, intervenant dans les affaires, conseilla à la France de signer une suspension d’armes. L’Empereur retourne à Dresde ; celui d’Autriche quitta Vienne, et se rendit en Bohême ; celui de Russie et le roi de Prusse s’établirent à Schweidnitz. Les pourparlers commencèrent, le comte de Metternich proposa le congrès de Prague : il fut accepté ; ce n’était qu’un simulacre. La cour de Vienne avait déjà pris des engagements avec la Russie et la Prusse ; elle allait se déclarer au mois de mai, quand les succès inattendus de l’armée française l’obligèrent à marcher avec plus de prudence. Quelques efforts qu’elle eût faits, son armée était encore peu nombreuse, mal organisée et peu en état d’entrer en campagne. Le comte de Metternich demanda les provinces illyriennes, la moitié du royaume d’Italie, c’est-à-dire Venise jusqu’au Mincio, la Pologne, et la renonciation de l’Empereur au protectorat de l’Allemagne et aux départements de la 32e division militaire. Ces conditions excessives n’étaient mises en avant que pour être refusées. Le duc de Vicence se rendit au congrès de Prague. Le choix du plénipotentiaire russe, le baron d’Anstetten, fit entrevoir que ce n’était point la paix que voulait la Russie, mais donner le temps à l’Autriche de terminer ses préparatifs militaires. En effet, le mauvais augure qu’on avait tiré du choix de ce négociateur se confirma ; il ne voulut entrer dans aucune conférence ; l’Autriche, qui s’était prétendue médiatrice, déclara son adhésion à la coalition, quand son armée fut prête, sans même avoir exigé l’ouverture d’une seule séance ou rédigé un seul protocole. Ce système de mauvaise foi et de contradictions perpétuelles entre les actions, les paroles et les actes publics, fut constamment suivi par la cour de Vienne à cette époque. La guerre recommença. La victoire éclatante remportée par l’Empereur à Dresde, le 27 août 1813, sur l’armée commandée par les trois souverains, fut aussitôt suivie par les désastres que les manœuvres de Macdonald en Silésie firent éprouver à son armée, et par la perte de Vandamme en Bohême. Cependant la supériorité restait encore du côté de l’armée française, qui s’appuyait aux places de Torgau, Wittemberg et Magdebourg. Le Danemarck avait conclu un traité d’alliance offensive et défensive, et son contingent augmentait l’armée de Hambourg. En octobre, l’Empereur quittait Dresde pour se porter sur Magdebourg par la rive gauche de l’Elbe, afin de tromper l’ennemi. Son projet était de repasser l’Elbe à Wittemberg, et de marcher sur Berlin. Plusieurs corps de l’armée étaient déjà arrivés à Wittemberg, et les ponts de l’ennemi, à Dessau, avaient été détruits, lorsqu’une lettre du roi de Wurtemberg annonça que le roi de Bavière avait subitement changé de parti, et que, sans déclaration de guerre ni avertissement préalables, les deux armées autrichiennes et bavaroises, cantonnées sur les bords de l’Inn, s’étaient réunies en un seul camp ; que ces 80.000 hommes, sous les ordres du général de Wrède, marchaient sur le Rhin ; que lui, contraint par la force de cette armée, était obligé d’y joindre son contingent, et qu’il fallait s’attendre que bientôt 100.000 hommes cerneraient Mayence ; que les Bavarois avaient fait leur cause de celle de l’Autriche. À cette nouvelle inattendue, l’Empereur crut devoir changer le plan de campagne qu’il avait médité depuis deux mois, pour lequel on avait disposé les forteresses et les magasins, et qui était de jeter les alliés entre l’Elbe et la Saale, et, sous la protection des places et magasins de Torgau, Wittemberg, Magdebourg et Hambourg, d’établir la guerre entre l’Elbe et l’Oder (l’armée française possédait sur cette rivière les places de Glogau, Custrin et Stettin), et, selon les circonstances, débloquer les places de la Vistule, Dantzick, Thorn et Modlin. Il y avait à espérer un tel succès de ce vaste plan, que la coalition en eut été désorganisée, tous les princes de l’Allemagne confirmés dans leur fidélité et dans l’alliance de la France. On espérait que la Bavière tarderait quinze jours à changer de parti, et alors on était assuré qu’elle n’en aurait pas changé. Les armées se rencontrèrent sur les champs de bataille de Leipsick le 16 octobre. L’armée française fut victorieuse, l’armée autrichienne battue et chassée de toutes ses positions ; l’un des généraux commandant un des corps, le comte de Merfeld, fut fait prisonnier. Le 18, malgré l’échec éprouvé le 16 par le duc de Raguse, la victoire était encore aux Français lorsque l’armée saxonne tout entière, ayant une batterie de 60 bouches à feu, occupant une des positions les plus importantes de la ligne, passa à l’ennemi et tourna ses canons contre la ligne française. Une trahison aussi inouïe devait entraîner la ruine de l’armée et donner aux alliés tous les honneurs de la journée. L’Empereur accourut en toute hâte avec la moitié de sa garde, repoussa, chassa de leurs positions les Saxons et les Suédois. La journée du 18 se termina ; l’ennemi fit un mouvement rétrograde sur toute la ligne, et prit ses bivouacs en arrière du champ de bataille qui resta aux Français. Dans la nuit, l’armée française commença un mouvement pour se placer derrière l’Elster et se trouver en communication directe avec Erfurt, d’où elle attendait les convois de munitions dont elle avait besoin. Elle avait tiré plus de 150.000 coups de canon dans les journées des 16 et 18. La trahison de plusieurs corps allemands de la confédération, entraînés par l’exemple donné la veille par les Saxons, l’accident du pont de Leipsick, qui sauta à contretemps, firent que l’armée, quoique victorieuse, éprouva par ces funestes évènements les pertes résultant ordinairement des journées les plus désastreuses. Elle repassa la Saale au pont de Weissenfeld ; elle devait s’y rallier, y attendre et recevoir des munitions d’Erfurt, qui en était abondamment approvisionné, lorsque l’on eut des nouvelles de l’armée austro-bavaroise. Elle avait fait des marches forcées ; elle était arrivée sur le Mein, il fallut donc marcher à elle. Le 30 octobre, l’armée française la rencontra rangée en bataille en avant de Hanau, interceptant le chemin de Francfort. Quoique forte, et occupant de belles positions, elle fut culbutée, mise en déroute complète, chassée de Hanau, qu’occupa le comte Bertrand. Le général de Wrède fut blessé. L’armée française continua son mouvement de retraite derrière le Rhin, et repassa ce fleuve le 2 novembre. Des pourparlers eurent lieu : le baron de Saint-Aignan fut à Francfort ; il eut des conférences avec les comtes de Metternich, de Nesselrode et lord Aberdeen, et arriva à Paris porteur de paroles de paix sur les bases suivantes : – Que l’Empereur renoncerait au protectorat de la confédération du Rhin, à la Pologne et aux départements de l’Elbe, mais que la France resterait entière dans ses limites des Alpes et dit Rhin, la Hollande y compris, et qu’on discuterait une frontière en Italie, qui devrait séparer la France des États de la maison d’Autriche. L’Empereur adhéra à ces bases ; mais le congrès de Francfort était une ruse mise en avant comme le congrès de Prague, dans l’espoir que la France refuserait. On voulait avoir un nouveau texte de manifeste pour travailler l’esprit public ; car, au moment où ces propositions conciliatrices étaient faites, l’armée alliée violait la neutralité des cantons et entrait en Suisse. Cependant les alliés firent connaître enfin leur véritable intention ; ils désignèrent Chatillon-sur-Seine, en Bourgogne, pour la tenue du congrès. Les batailles de Champaubert, de Montmirail et de Montereau détruisirent les armées de Blucher et de Witgenstein ; on ne négocia pas à Chatillon ; les puissances coalisées y présentèrent un ultimatum dont les conditions étaient : 1° l’abandon de toute l’Italie, de la Belgique, de la Hollande et des départements du Rhin ; 2° l’obligation, pour la France, de rentrer dans les limites qu’elle avait avant 1792. L’Empereur rejeta cet ultimatum ; il consentait à faire aux circonstances le sacrifice de la Hollande et de l’Italie, mais se refusa à abandonner les limites des Alpes et du Rhin, la Belgique, spécialement Anvers. Les trahisons firent triompher les coalisés, malgré les victoires d’Arcis et de Saint-Dizier. Jusqu’alors ils n’avaient manifesté aucune prétention de s’immiscer dans les affaires intérieures de la France, ce que constate l’ultimatum de Chatillon, signé par l’Angleterre, l’Autriche, la Russie et la Prusse, lorsque plusieurs émigrés rentrés se réveillèrent à la vue des armées autrichiennes, russes et prussiennes, dans les rangs desquelles ils avaient longtemps porté les armes : ils crurent le moment arrivé de voir leurs rêves se réaliser ; les uns arborèrent la cocarde blanche, les autres la croix de Saint-Louis. Ils furent désapprouvés par les souverains alliés ; Wellington même désavoua à Bordeaux, quoiqu’il les favorisât secrètement, tous ceux qui voulaient relever les enseignes de la maison de Bourbon. Dans toutes les transactions qui détachèrent la Prusse de l’alliance de la France et la réunirent à la Russie, au traité de Kalich ; dans celui qui réunit l’Autriche à cette coalition ; dans tous les actes diplomatiques publics et secrets qui se sont succédé jusqu’au traité de Chatillon ; dans celui-là même, fait en France en février 1814, les alliés ne songèrent jamais aux Bourbons.

Les chapitres VII, VIII, IX disent et démontrent que les Bourbons, au retour, eussent dû commencer une cinquième dynastie et ne pas vouloir continuer la troisième. Le premier système eût rendu tout facile, le second a tout compliqué.

Le Xe chapitre enfin termine par une image de quelques lignes qui donne toute la magie du retour du 20 mars. Ces derniers chapitres renferment ce qu’il y a de plus nerveux, de plus serré, mais les applications sont directes, souvent même personnelles, j’ai supprimé les développements ; je n’ai pas voulu qu’on pût m’accuser, en toute raison, de reproduire un plaidoyer hostile.


Mon ménage – Intention de l’Empereur dans ses prodigalités, etc..


Lundi 9, mardi 10.

L’Empereur a passé une mauvaise nuit. Il m’a fait appeler de bonne heure, et m’a dit être assommé, tué. Il n’avait pu reposer et avait eu de la fièvre. Il a continué d’être souffrant ces deux jours. Il a passé presque tout le temps sur son canapé, et les soirées près du feu. Il n’a pu manger, et s’est contenté de boire de la limonade cuite. Je l’ai à peine quitté tout ce temps, l’ayant soigné plusieurs fois de mes propres mains. Il a sommeillé à divers intervalles, et le reste du temps il causait ou me questionnait sur une foule de différents objets. Une fois il s’est arrêté sur les dépenses de nos sociétés de Paris. Il a passé de là à mon ménage, et a voulu en connaître les plus minutieux détails.

Quand il m’a entendu dire que je n’avais que 20 000 fr. annuels, dont 15 à moi et 5 de traitement de son Conseil d’État, il s’est écrié. « Mais vous étiez donc fou ? Comment avez-vous osé approcher des Tuileries avec un aussi mince revenu ? Les dépenses y étaient énormes ; vous me faites frémir ! – Sire, je n’y étais pourtant pas différemment des autres, et je n’ai jamais rien demandé à Votre Majesté. – Je ne dis pas cela, mais vous deviez être ruiné en moins de quatre ou cinq ans. Non, Sire, j’avais passé la plus grande partie de ma vie dans l’émigration ; j’avais constamment vécu de privations, je demeurais encore, à fort peu de choses près, de même. Il est bien vrai qu’en dépit de toute mon économie, je mangeais encore 7 ou 8.000 fr. de mon capital chaque année ; mais, Sire, voici quel avait été mon calcul : il était reconnu qu’auprès de vous, avec du zèle, de la bonne volonté, tôt ou tard on attirait votre attention, et vos regards arrêtés, la fortune était faite. Or, j’avais encore quatre à six ans à poursuivre cette chance, au bout desquels, si les bienfaits n’arrivaient pas, je brisais avec les illusions de ce monde, et me retirais en province, seulement avec 10 ou 12.000 liv. de rente, il est vrai, mais bien plus riche cependant que je ne l’avais jamais été à Paris. – Eh bien ! disait l’Empereur, ce calcul, au fait, n’était pas mauvais, et vous aviez atteint, je crois, l’instant de la rentrée de vos fonds. N’avais-je pas commencé à faire quelque chose pour vous ? – Oui, Sire. – Et, si cela n’a pas été plus prompt ou plus brillant, la faute en a été uniquement à vous ; vous n’aviez pas su profiter, je crois vous l’avoir dit. »

Tout cela l’a conduit à revenir sur les sommes énormes qu’il avait répandues autour de lui ; et, s’animant par degré, il a dit : « Il serait difficile de les évaluer ; on a dû plus d’une fois m’accuser de prodigalité, et j’ai la douleur de voir que cela n’a guère profité dans aucun. Certainement il faut qu’il y ait eu fatalité de ma part, ou vice essentiel dans les personnes choisies. Quelle contrariété n’a pas dû être la mienne ! car on ne saurait croire que tout cela fût pour ma vanité personnelle. Je n’étais pas d’humeur à donner le spectacle d’un roi d’Asie ; je n’agissais ni par faiblesse ni par caprice ; tout en moi était calcul. Quelque tendresse que j’eusse pour les individus, je n’avais pas prétendu les gorger pour leurs beaux yeux ; j’avais voulu fonder en eux de grandes familles, de vrais points de ralliement, en un mot, des drapeaux dans les grandes crises nationales. Les grands officiers qui m’entouraient, tous mes ministres, ont souvent reçu de moi, indépendamment de leurs énormes appointements, des gratifications fréquentes, parfois des services complets d’argenterie, etc. Or, quelles étaient mes vues dans ces profusions ? J’exigeais qu’ils tinssent maison, qu’ils donnassent de grands dîners, qu’ils eussent des bals brillants ; et pourquoi tout cela ? pour fondre les partis, cimenter les unions nouvelles, briser les vieilles aspérités, créer une société, des mœurs, leur donner une couleur. Si j’ai conçu souvent de grandes et bonnes pensées, elles allaient toujours avorter ou je les déposais, car aucun de ces premiers personnages n’a jamais tenu de véritable maison. S’ils donnaient à dîner, ils s’invitaient entre eux ; et quand je me rendais à leurs bals fastueux, qu’y trouvais-je ? toute ma cour des Tuileries ; pas une figure nouvelle, pas un de ces blessés, de ces revêches boudant à l’écart, et qu’un peu de miel eût ramenés au bercail. Ils ne savaient pas me comprendre ou ne le voulaient pas ; j’avais beau me fâcher, vouloir, ordonner, le tout rien continuait pas moins ; c’est que je ne pouvais être partout et toujours : ils le savaient bien, et pourtant j’ai passé pour avoir une main de fer. Que doit-ce donc être avec les débonnaires ? etc., etc. »


Petitesse de son lit – Le tic revenu – Gardes de l’Aigle – Le coucou.


Mercredi 11.

L’Empereur a continué de souffrir. Je l’ai trouvé fort abattu, et faisant changer son lit de place. Ce lit, si longtemps le fidèle compagnon de ses victoires, n’était plus aujourd’hui que son grabat de douleur. L’Empereur, dans sa souffrance, se plaignait qu’il fût trop petit pour sa personne ; il trouvait à peine à s’y remuer, mais l’espace de sa chambre rien comportait pas de plus grand. Il l’a fait porter dans son cabinet, à côté d’un petit lit de repos ou canapé, de manière à ce que, assujettis ensemble, ils lui composassent un lit plus spacieux. Voilà pourtant à quoi il en est réduit !!!… L’Empereur, revenu sur son canapé, s’est mis à causer. Parlant de son avènement au consulat, et de l’effroyable désordre qu’il avait rencontré dans toutes les branches du service public, il disait qu’il avait été tenu à de nombreuses épurations immédiates qui avaient beaucoup fait crier, mais qui pourtant n’avaient pas peu contribué à resserrer tous les liens sociaux. Cette épuration s’était étendue jusqu’à l’armée, parmi les officiers, les généraux mêmes, dont plusieurs l’étaient devenus Dieu sait par qui, disait-il, et Dieu sait comment. À ce sujet, je me suis permis de lui citer une anecdote de ce temps, qui avait fort amusé le cercle où je passais ma vie. Un de nous, et malveillant ainsi que je l’étais alors moi-même, s’était trouvé dans une de ces petites voitures de Versailles avec un soldat de la garde, et l’avait malicieusement excité à parler. Ce soldat était mécontent, et disait que tout se gâtait ; qu’on exigeait à présent qu’on sût lire et écrire pour pouvoir avancer. Et voilà déjà le tic revenu, disait-il ; il appelait cela le tic. Le mot nous plut et resta dans notre société. « Eh bien ! disait l’Empereur, qu’aura dit votre soldat lorsque j’ai créé les gardes de l’Aigle ? ils m’auront sans doute réhabilité dans son esprit. J’avais établi, a-t-il ajouté, deux sous-officiers, gardes spéciaux de l’Aigle dans les régiments, placés à droite et à gauche du drapeau ; et, pour éviter que l’ardeur dans la mêlée ne les détournât de leur unique objet, le sabre et l’épée leur étaient interdits ; ils n’avaient d’autre arme que plusieurs paires de pistolets, d’autre emploi que de veiller froidement à brûler la cervelle de celui qui avancerait la main pour saisir l’Aigle. Or, pour obtenir ce poste, ils étaient obligés de faire preuve qu’ils ne savaient ni lire ni écrire, et vous devinez pourquoi. – Non, Sire. – Nigaud ! tout soldat qui sait lire et écrire, et a de l’instruction, avance toujours ; mais celui qui n’a pas ces avantages ne parvient bien certainement qu’à force d’actes de courage et par des circonstances extraordinaires, etc.[4]. »

Comme j’étais en train de raconter, je lui ai cité sur le sujet une autre anecdote qui avait fait encore l’amusement de nos salons. On disait que, dans je ne sais quelle circonstance, un régiment ayant perdu son Aigle, lui, Napoléon, le haranguant à ce sujet avec beaucoup d’indignation sur ce qu’il avait eu le déshonneur de laisser enlever son Aigle par l’ennemi, un soldat gascon s’était écrié : « Mais ils se sont attrapés ; ils n’ont eu que le bâton, car voilà le coucou, je l’avais mis dans ma poche, » montrant effectivement l’Aigle. L’Empereur n’a pu s’empêcher d’en rire, et a dit : « Eh bien ! je ne garantirais vraiment pas qu’il ne soit en effet arrivé quelque chose de la sorte ou approchant. Mes soldats étaient fort à leur aise, très libres avec moi. J’en ai vu souvent me tutoyer. » Je racontais qu’on nous avait dit qu’à Iéna, je crois, ou ailleurs, la veille d’une bataille, parcourant certains postes, fort peu accompagné, un soldat lui avait interdit le passage, et s’était fâché de le voir insister, jurant que, quand ce serait le petit caporal lui-même, il ne passerait pas ; et, quand il avait vu qu’effectivement c’était le petit caporal, il n’en avait été nullement déconcerté. « C’est qu’il avait la conviction d’avoir fait son devoir, a dit l’Empereur, et puis le fait est que je passais pour un homme terrible dans vos salons, parmi les officiers, et peut-être même les généraux, mais nullement parmi les soldats : ils avaient l’instinct de la vérité et de la sympathie, ils me savaient leur protecteur, au besoin leur vengeur, etc. »


L’Empereur continue d’être souffrant, etc. – Gaieté – Horrible nourriture ; vin exécrable, etc..


Jeudi 12.

Aujourd’hui l’Empereur, bien qu’il ne fût pas mieux, a résolu de brusquer, disait-il, sa souffrance. Il s’est habillé et a gagné le salon, où il a dicté deux ou trois heures à l’un de ces messieurs. C’était le troisième jour qu’il n’avait pas mangé. Il n’éprouvait pas encore la crise qu’il cherche et obtient d’ordinaire par le régime singulier qu’il s’est créé. Il continuait toujours de prendre de la limonade cuite.

Cet état l’a conduit à demander combien de temps l’on pourrait vivre sans manger, et dans quelle proportion le boire pouvait suppléer à la nourriture. Il a fait venir l’Encyclopédie britannique où il s’est trouvé des choses fort curieuses, une femme, par exemple, ayant vécu cinquante jours sans autre secours que d’avoir bu deux fois ; une autre qui s’était soutenue pendant vingt jours à l’aide d’eau seulement, etc., etc.

Quelqu’un disait à ce sujet que Charles XII, par seule expérience sur lui-même, et par pure contradiction pour les raisonnements soutenus autour de lui, était demeuré cinq à six jours sans manger ; et au bout de ce temps avait avalé un dindon et un gigot, mais il avait failli en crever. L’Empereur en riait, et nous assura qu’il n’avait pas la prétention d’aller jusque-là, quelque tentant d’ailleurs que fût le modèle.

Le grand maréchal est arrivé. L’Empereur lui a demandé comment il le trouvait : « Mais un peu jaune, » a répondu Bertrand, et c’était très vrai. L’Empereur, dans un mouvement de gaieté, s’est mis à le poursuivre dans le salon pour lui saisir l’oreille, disant : « Comment, un peu jaune ! vous m’insultez, Monsieur le grand maréchal ; vous prétendez dire par là que je suis bilieux, morose, atrabilaire, violent, injuste, tyran ; allons, livrez-moi cette oreille, que je me venge, etc. »

Le dîner est arrivé, et l’Empereur a hésité s’il dînerait avec nous ou s’il dînerait dans son intérieur, et il s’est décidé pour ce dernier, de peur, disait-il, d’être tenté d’imiter Charles XII, s’il venait à la grande table. Mais, certes, cela lui eût été bien difficile, car étant venu nous surprendre au milieu du dîner, nous lui avons fait pitié, disait-il ; et en effet, nous avions littéralement à peine de quoi manger. Cette circonstance l’a conduit à prendre un parti extrême. Il a ordonné, dès cet instant, de vendre chaque mois une portion de son argenterie pour subvenir à nos besoins de table.

Ce qu’il y avait de pis à notre mauvais dîner, et qui est devenu le sujet d’une conversation sérieuse, c’était le vin exécrable depuis quelques jours, et qui nous a tous incommodés. Nous avons été obligés d’en faire demander au camp, espérant qu’on nous changerait celui que nous ne saurions boire.

Dans le cours de cette conversation, l’Empereur a dit que, situé comme il l’avait été, il avait reçu une foule d’indices et d’avertissements de la part des chimistes et des médecins ; que tous s’étaient accordés à lui signaler le vin et le café comme les objets dont il devait le plus se garantir. Tous s’accordaient aussi à lui dire de les repousser à la moindre odeur d’ail ; et pour le vin surtout, de le rejeter à l’instant, si seulement il se sentait le moindrement étonné en le goûtant. Comme il avait toujours eu, disait-il, son même vin de Chambertin, il avait été rarement dans le cas d’avoir rien à repousser. Mais aujourd’hui, c’était tout autre chose ; s’il avait rejeté son vin à chaque étonnement, il y a longtemps qu’il n’en boirait plus, etc., etc.


Poème de Charlemagne, du prince Lucien ; critique – Homère.


Vendredi 13.

Deux bâtiments avaient été signalés.

L’Empereur est venu nous retrouver au milieu de notre dîner : il avait mangé comme quatre, disait-il, et cela l’avait remis.

On cherchait un sujet de lecture. Il a demandé Charlemagne, de son frère Lucien. Il a analysé le premier chant, puis parcouru plusieurs autres, puis cherché le sujet, le plan, etc. « Que de travail, que d’esprit, que de temps perdu ! a-t-il observé ; quel décousu de jugement et de gout ! Voilà vingt mille vers dont quelques-uns peuvent être bons, pour ce que j’en sais ; mais ils sont sans couleur, sans but, sans résultat. C’est dans l’auteur une vocation forcée, sans doute, mais encore est-elle mal suivie. Comment Lucien, avec tout son esprit, ne s’est-il pas dit que Voltaire, maître de sa langue et de sa poésie, à Paris, au milieu du sanctuaire, a échoué dans une pareille entreprise ? Comment lui, Lucien, a-t-il pu croire qu’il était possible de faire un poème français en pays étranger, hors de la capitale de la France ? Comment a-t-il pu prétendre établir un rythme nouveau ? Il a fait là une histoire en vers, et non un poème épique. Le poème épique ne comporte pas l’histoire d’un homme, mais seulement celle d’une passion ou d’un évènement. Et quel sujet encore a-t-il été prendre ? Quels noms barbares il a introduits ! A-t-il cru relever la religion qu’il pensait abattue ? Son ouvrage serait-il un poème de réaction ? Il sent du reste tout à fait le sol sur lequel il fut composé ; ce ne sont que des prières, des prêtres, la domination temporelle des papes, etc., etc. A-t-il pu consacrer vingt mille vers à des absurdités qui ne sont plus du siècle, à des préjugés qu’il ne peut avoir, à des opinions qui ne sauraient être les siennes ? C’est prostituer son talent. Quel travers ! et que ne pouvait-il pas faire de mieux ! car il a certainement de l’esprit, de la facilité, du faire, du travail. Or il était à Rome au milieu des plus riches matériaux, à même de satisfaire à toutes les recherches ; il connaissait la langue italienne ; nous n’avons pas de bonne histoire d’Italie, il pouvait la composer : son talent, sa position, sa connaissance des affaires, son rang, pouvaient la rendre excellente et classique ; il eût fait un vrai présent au monde littéraire et se fût rendu immortel. Au lieu de cela, qu’est-ce que son poème ? Que fera-t-il à sa réputation ? Il s’ensevelira dans la poussière des bibliothèques, et son auteur obtiendra tout au plus quelques minces articles, peut-être ridicules, dans les dictionnaires biographiques ou littéraires. Que si Lucien ne pouvait échapper à sa destinée de faire des vers, il était digne, convenable et adroit à lui d’en soigner un manuscrit magnifique, de l’enrichir de superbes dessins, d’une riche reliure ; d’en régaler parfois les yeux des dames, d’en laisser percer de temps à autre quelques tirades, et de le laisser en héritage, avec la défense sévère de le publier jamais. On eût alors compris ses jouissances. »

Puis, le mettant de côté, il a dit : « Passons à l’Iliade, » Mon fils a été la chercher, et l’Empereur nous en a lu quelques chants, s’arrêtant souvent pour admirer, disait-il, à son aise. Ses observations étaient précieuses, abondantes, singulières. Il s’y est attaché tellement, qu’il avait atteint minuit et demi quand il a demandé l’heure pour se retirer.


Manque de nourriture – Le vin ridiculement fixé, etc. – Retour de l’île d’Elbe – Bizarrerie du hasard, etc..


Samedi 14.

Le temps continue toujours à être détestable et à nous confiner dans nos misérables cahutes : nous sommes tous malades.

L’Empereur a dicté pendant une partie du jour.

À dîner nous avions littéralement à peine de quoi manger. Le gouverneur opérait successivement ses réductions. L’Empereur a ordonné qu’on cherchât à acheter quelque chose de surplus, et qu’on le payât avec ce qui proviendra de la vente de l’argenterie.

Le gouverneur a signifié que le vin demeurait fixé à une bouteille par tête, l’Empereur compris. Cela se croira-t-il ! Une bouteille pour une mère et ses enfants. C’est l’expression employée dans la note, etc.

L’Empereur, retiré chez lui, m’a fait demander. « Je ne me sens pas l’envie de dormir, m’a-t-il dit en me voyant. Je vous ai envoyé chercher pour passer la veillée, causons quelques quarts d’heure. » Et le cours de la conversation a ramené l’île d’Elbe, ses travaux, ses sensations, ses idées durant le séjour qu’il y avait fait ; enfin son retour sur le sol français et le succès magique qui l’accompagna, et dont il n’avait, disait-il, pas douté un seul instant, etc. « Et qu’on explique cela comme on voudra ou comme on pourra, a-t-il repris dans un certain moment ; mais je vous jure que je ne me sentais aucune haine directe et personnelle contre ceux que je venais renverser. C’était uniquement pour moi de la querelle politique. Je m’en étonnais moi-même, tant je me trouvais le cœur libre, aisé, même bienveillant je pourrais dire. Vous avez vu comme j’ai relâché le duc d’Angoulême ; j’en eusse fait autant du roi, ou lui eusse accordé, à son gré, asile et sûreté. Le triomphe de la cause ne tenait nullement à sa personne, et je respectais son âge, ses malheurs. Peut-être aussi lui tenais-je compte de certains ménagements que lui, nominativement, avait toujours observés à mon égard. Il est bien vrai qu’en ce moment il m’avait déclaré hors la loi, et avait mis ma tête à prix, je crois ; mais tout cela n’était à mes yeux que style de manifeste. Tous à Vienne en ont fait autant, sans m’ulcérer davantage, voire même le cher beau-père ; et de lui, c’est pourtant bien fort ! l’époux de sa fille chérie !!! etc., etc. »

Mais puisque voilà le retour de l’île d’Elbe mentionné de nouveau, c’est peut-être ici le lieu de tenir la promesse que j’ai faite plus haut au premier volume, d’en donner plus tard la relation. Que si on me demande pourquoi cette transposition, je réponds que le sujet par lui-même était délicat, que je n’avais point encore donné de preuves du véritable esprit de mon Recueil, qu’on y eût peut-être pu suspecter alors certaine malveillance ; tandis qu’aujourd’hui, que je dois avoir convaincu que mes récits sont purement philosophiques, moraux, historiques, on sentira que, quelles que soient les erreurs qu’ils contiennent, c’est à l’historien, au critique seul, à me redresser ou à me combattre. Du reste, cette relation se trouve dans tous les journaux, dans tous les ouvrages, dans tous les pays. Celle-ci ne saurait donc avoir rien de bien neuf, seulement elle a été recueillie de la bouche de Napoléon. Je réunis ici ce qu’il en a dit en différents moments.

Napoléon vivait à l’île d’Elbe sur la foi des traités : il apprend qu’il est question au congrès de Vienne de le déporter hors de l’Europe ; on n’observait avec lui aucun des articles de Fontainebleau, les papiers publics l’instruisaient de la disposition des esprits de France ; son parti fut pris. Il en garde le secret jusqu’aux derniers moments ; tout se prépare, sous un prétexte ou sous un autre. Ce n’est qu’en se trouvant à bord que les soldats conçurent les premiers soupçons, et mille ou douze cents hommes et quelques esquifs mettent à la voile pour aller tenter la repossession d’un empire de trente millions d’hommes !!!

Il y avait près de cinq ou six cents hommes sur le brick où Napoléon s’embarqua ; c’était, disait-il, l’équipage d’un 74. On fut rencontré par un brick de guerre français avec lequel on parla. On a prétendu que le capitaine du brick français avait reconnu les figures, et avait crié trois fois en se séparant : Bon voyage ! Quoi qu’il en soit, l’officier qui conduisait l’Empereur lui proposa d’aborder ce brick et de l’enlever. L’Empereur repoussa cette idée comme absurde : elle ne pouvait être raisonnable que si on y eût été forcé par la nécessité. « Autrement, à quoi bon, disait-il, compliquer mon dessein de ce nouvel incident ? De quelle utilité eût pu m’être le succès ? À quoi ne m’exposait pas le plus léger contretemps ? »

Et que ne peuvent la bizarrerie et les rapprochements du hasard ! J’ai eu la preuve, depuis, que le brick sur lequel était l’Empereur et celui avec lequel on parlementa étaient jumeaux, et avaient été construits précisément avec des bois donnés à l’État par Napoléon, qui les tenait d’un héritage en Toscane, celui sans doute du vieil abbé son parent, dont il a été question ailleurs.

Lors de l’échec qu’on éprouva en débarquant par la capture d’une vingtaine d’hommes qu’on avait envoyés sommer Antibes, diverses opinions s’élevèrent à cet égard, et même avec assez de chaleur : les uns voulaient qu’on se portât aussitôt sur Antibes pour l’enlever de force, et prévenir par là le mauvais effet que pouvaient produire la résistance de cette place et l’emprisonnement des 20 hommes. L’Empereur répondait que la prise d’Antibes ne faisait rien à la conquête de la France ; que le peu de temps qu’il y perdrait suffirait pour réveiller partout et créer des obstacles sur la seule, la véritable route ; que les moments étaient précieux, qu’il fallait voler ; qu’on remédierait au mauvais effet de l’évènement d’Antibes, en marchant plus vite que la nouvelle. Un officier de la garde ayant fait sentir indirectement qu’il n’était pas bien d’abandonner ainsi ces 20 hommes, l’Empereur se contenta de dire qu’il jugeait bien mal de l’étendue de l’entreprise ; que si la moitié d’eux se trouvait dans le même cas, il les laisserait de même ; que s’ils y étaient tous, il continuerait de marcher seul[5].

Il avait débarqué au golfe Juan quelques heures avant la nuit, et y avait établi son bivouac. On lui amena bientôt après un postillon en belle livrée. Il se trouva qu’il avait fait partie de sa maison ; il avait appartenu à l’impératrice Joséphine, et servait en ce moment le prince de Monaco, qui lui-même avait été écuyer de l’impératrice Joséphine. Ce postillon, questionné par l’Empereur, lui disait, dans son grand étonnement de le trouver là, qu’il arrivait de Paris, qu’il pouvait lui garantir qu’on allait le revoir partout avec plaisir ; que sur toute sa route, jusqu’à Avignon, il n’avait entendu que des regrets de l’avoir perdu ; son nom était publiquement dans toutes les bouches. Il ajoutait que sa belle livrée avait été souvent pour lui un objet de défaveur et d’insulte. Il assura l’Empereur que, la Provence une fois traversée, il trouverait tout le monde sur son passage, prêt à se réunir à lui. C’était là le témoignage d’un homme du peuple : il fut très agréable à l’Empereur, qui avait calculé précisément de la sorte. Le prince de Monaco, amené lui-même, fut moins explicite ; l’Empereur d’ailleurs ne le questionna point sur la politique : il avait des témoins au bivouac, il ne voulait pas s’exposer à entendre aucun détail qui pût laisser de mauvaises impressions sur ceux qui l’entouraient : la conversation ne fut donc que de plaisanterie : elle roula toute sur les dames de son ancienne cour des Tuileries, dont Napoléon s’informait en détail avec beaucoup de gaieté.

Au lever de la lune, vers une ou deux heures du matin, le bivouac fut rompu, et l’on se porta sur Grasse. Là, l’Empereur comptait trouver une route qu’il avait ordonnée sous l’empire : elle n’avait point été exécutée. Il fallut se résoudre à suivre des défilés difficiles et pleins de neige, ce qui lui fit laisser à Grasse, à la garde de la municipalité, sa voiture et deux pièces de canon qu’il avait débarquées : c’est ce que les bulletins d’alors appelèrent une capture.

La municipalité de Grasse était fort royaliste ; mais l’apparition de l’Empereur fut si soudaine, qu’il n’y eut pas moyen d’hésiter, elle vint donc faire sa soumission. L’Empereur traversa la ville, et fut s’arrêter militairement sur une hauteur un peu au-delà ; on y fit halte, et il y déjeuna. Bientôt il y fut entouré de la population de la ville, et il parcourut cette multitude comme il l’eût fait à son cercle des Tuileries. C’étaient la même attitude, les mêmes demandes que s’il n’avait jamais quitté la France. L’un se plaignait de n’avoir pas encore reçu sa pension, l’autre demandait qu’on voulût bien augmenter la sienne ; la croix de celui-ci avait été retenue dans les bureaux ; celui-là demandait de l’avancement, etc. Il lui fallut recevoir une foule de pétitions qu’on avait déjà eu le temps d’écrire, et qu’on lui remettait comme s’il venait de Paris, faisant une tournée dans les départements.

Quelques patriotes chauds, versés dans les affaires, lui dirent mystérieusement que les autorités du lieu lui étaient fort opposées ; mais que la masse de la population, le petit peuple, était toute à lui, qu’on attendait seulement qu’il eût le dos tourné, et qu’alors il serait bientôt délivré des mécréants. « Donnez-vous-en bien de garde, s’écria l’Empereur, réservez-leur le supplice de voir notre triomphe, sans avoir de reproches à nous faire, soyez donc tranquilles, conduisez-vous sagement. »

L’Empereur allait comme l’éclair. « La victoire, disait-il, devait être dans ma célérité. La France était pour moi dans Grenoble. Il y avait cent lieues, moi et mes grognards nous les fîmes en cinq jours[6], et dans quels chemins ! et par quel temps ! J’y entrais, que M. le comte d’Artois, averti par le télégraphe, ne faisait que de quitter les Tuileries. »

Napoléon s’était regardé comme si sûr de la disposition des esprits et des choses, que le succès, pensait-il, ne devait tenir nullement aux forces qu’il amènerait avec lui. Se garantir d’un piquet de gendarmerie, disait-il, était tout ce qu’il lui fallait ; or tout arriva comme il l’avait calculé : la victoire marcha au pas de charge, et l’aigle nationale vola de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame. « Mais, ajoutait-il, ce ne fut pourtant pas d’abord sans de vives inquiétudes. » À mesure qu’il avançait, toutes les populations se prononçaient avec ardeur, il est vrai ; mais il ne voyait aucun soldat, on les lui enlevait de son passage. Ce ne fut qu’entre Mure et Vizille, à cinq ou six lieues de Grenoble, et le cinquième jour de route, qu’on rencontra enfin un premier bataillon. L’officier qui le commandait refusa même de parlementer : alors l’Empereur n’hésita pas ; il s’avança seul de sa personne ; cent de ses grenadiers marchaient à quelque distance de lui, leurs armes renversées. La vue de Napoléon, son costume, sa petite redingote grise surtout, furent magiques sur les soldats, qui demeurèrent immobiles. Il continua droit à un vétéran dont le bras était chargé de chevrons, et le prenant rudement par la moustache, lui demanda s’il aurait bien le cœur de tuer son empereur. Le soldat, les yeux mouillés, mettant aussitôt la baguette dans son fusil pour montrer qu’il n’était pas chargé, lui répondit : « Tiens, regarde si j’aurais pu te faire beaucoup de mal : tous les autres sont de même. » Et des cris de vive l’Empereur ! partent de tous côtés. Napoléon commande au bataillon un demi-tour à droite, et tout marche vers Paris.

À peu de distance de Grenoble, le colonel Labédoyère, à la tête de son régiment, vint se joindre à lui. Alors l’impulsion fut prononcée, et la question, dit l’Empereur, à peu près décidée.

Tous les paysans du Dauphiné bordaient les routes : ils étaient ivres et furieux de joie. Quand le premier bataillon dont on vient de parler hésitait encore, il s’en trouvait des milliers sur ses derrières, cherchant à le décider par leurs cris de vive l’Empereur ! tandis qu’une foule d’autres étaient sur les derrières de Napoléon, excitant la petite troupe à avancer, l’assurant qu’il ne lui serait fait aucun mal.

Dans une certaine vallée s’offrit le spectacle le plus touchant qu’on puisse imaginer : c’était la réunion d’un grand nombre de communes, ayant avec elles leurs maires et leurs curés. Du milieu de cette foule se précipite aux pieds de l’Empereur un des plus beaux grenadiers de sa garde, qui manquait depuis le débarquement, et sur lequel on avait même conçu des doutes ; dans ses yeux roulaient de grosses larmes de joie, il tenait dans ses bras un vieillard de 90 ans ; il le présentait à l’Empereur : c’était son père qu’il était venu chercher et qu’il amenait au milieu de cette multitude. L’Empereur avait ordonné plus tard, aux Tuileries, qu’on peignît un tableau de cette circonstance.

Napoléon arriva à la nuit sous les murs de Grenoble : sa promptitude déjouait toutes les mesures ; on n’avait pas le temps de couper les ponts ni même de mettre les troupes en mouvement. Il trouva les portes de la ville fermées ; on refusait de les ouvrir ; le colonel qui commandait dans la place s’y opposait. « Car une circonstance qui doit caractériser spécialement cette révolution sans pareille, disait l’Empereur, c’est que les soldats ne manquèrent pas, jusqu’à un certain point, de discipline ni d’obéissance envers leurs chefs ; seulement ils employèrent pour leur compte la force d’inertie comme un droit qu’ils auraient cru leur appartenir. » Ainsi on vit le premier bataillon exécuter toutes les manœuvres commandées, se retirer, ne vouloir pas communiquer, mais il ne chargea point ses armes ; il n’aurait pas tiré. Devant Grenoble, toute la garnison sur les remparts criait vive l’Empereur ! on se donnait les mains par les guichets, mais on n’ouvrait pas, parce que les supérieurs l’avaient défendu. Il fallut que l’Empereur fît enfoncer les portes, ce qui s’exécuta sous la bouche de dix pièces d’artillerie des remparts chargées à mitraille. Et pour achever la bizarrerie des circonstances, le chef du premier bataillon et le colonel, qui s’étaient si ouvertement opposés à l’Empereur, questionnés par lui s’il pouvait compter sur eux, répondirent que oui, que leurs soldats les avaient abandonnés, mais qu’eux n’abandonneraient pas leurs soldats, que puisqu’ils s’étaient prononcés pour lui, ils lui seraient fidèles, et l’Empereur les conserva.

Du reste, il n’est point de bataille où l’Empereur ait couru plus de dangers qu’en entrant dans Grenoble : les soldats se ruèrent sur lui avec tous les gestes de la fureur et de la rage ; on frémit un instant, on eût pu croire qu’il allait être mis en pièces ; ce n’était que le délire de l’amour et de la joie ; il fût enlevé lui et son cheval. À peine commençait-il à respirer dans l’auberge où il avait été déposé, qu’un redoublement de tumulte se fait entendre : c’étaient les portes de la ville que les habitants venaient lui offrir, disaient-ils, au défaut des clefs qu’on n’avait pu lui présenter.

« Une fois dans Grenoble, j’étais devenu une véritable puissance, disait l’Empereur, j’eusse pu nourrir la guerre, s’il fût devenu nécessaire de la faire. »

L’Empereur regrettait fort alors de n’avoir pas fait imprimer ses proclamations à l’île d’Elbe ; mais il avait craint de laisser pénétrer son secret. Il les avait donc dictées à bord du brick, où tout ce qui savait écrire avait été employé à les copier. On était obligé d’en écrire encore chemin faisant, afin de les répandre dans la route, tant elles étaient avidement demandées, elles étaient donc rares, souvent incorrectes ou même illisibles ; et pourtant on en sentait à chaque pas la nécessité, car on s’apercevait aussitôt de toute l’impression qu’elles produisaient. Ces populations se sont fort éclairées par nos vingt dernières années, et, malgré tout le bonheur de revoir l’Empereur, on s’y demandait cependant avec inquiétude quel allait être son objet. Tous étaient aussitôt satisfaits quand ils avaient lu le sentiment national des proclamations, et leur joie surtout était extrême quand ils apprenaient là que Napoléon n’avait pas de troupes étrangères avec lui. Sa marche était si rapide et ses mouvements si prompts, qu’on avait fait mille contes sur ses forces et leur composition. On voulait qu’il eût avec lui des Napolitains, des Autrichiens, etc., même des Turcs.

De Grenoble à Paris, ce ne fut plus qu’une marche triomphale.

Durant les trois ou quatre jours que l’Empereur demeura à Lyon, il y eut constamment plus de vingt mille âmes sous ses fenêtres ; les cris ne discontinuèrent jamais.

C’était comme un souverain qui n’aurait jamais quitté ses sujets ; il signait des décrets, expédiait des ordres, passait des revues, etc. Tous les corps, toutes les administrations, toutes les classes de citoyens s’empressaient de faire preuve de dévouement et d’hommages. Il n’y eut pas jusqu’à la garde nationale à cheval, composée de ce qu’il y avait de plus pur et de plus ardent dans le parti opposé, qui ne vînt solliciter l’honneur de garder sa personne ; mais ils furent les seuls maltraités. « Messieurs, je vous remercie de vos services, dit l’Empereur, votre conduite envers M. le comte d’Artois m’apprend trop ce que vous feriez à mon égard si la fortune venait à m’abandonner ; je ne vous soumettrai point à cette nouvelle épreuve. » En effet, M. le comte d’Artois, en quittant Lyon, n’avait trouvé, assure-t-on, qu’un seul d’entre eux qui se dévouât à le suivre à Paris ; et l’Empereur, sur qui tout ce qui était généreux avait des droits, apprenant la fidélité de ce volontaire, lui fit remettre la décoration de la Légion d’honneur.

Enfin l’Empereur, dans Lyon, administrait déjà, par des actes publics, avec cette précision, cette fermeté, cette confiance compagne d’une stabilité non interrompue. Rien en lui ne laissait apercevoir la trace des grands revers qui avaient précédé, ou des chances immenses qui pouvaient suivre, et, s’il était possible de tout raconter, j’aurais à produire une anecdote privée bien plaisante, qui prouverait quels étaient le calme du cœur et la liberté d’esprit de Napoléon au milieu de la grande crise qui, autour de lui, changeait la face de la France et allait remuer toute l’Europe.

À peine sorti de Lyon, l’Empereur fit écrire à Ney, qui se trouvait à Lons-le-Saulnier avec son armée, qu’il eût à mettre ses troupes en marche et à venir le joindre. Ney, au milieu de la confusion générale, abandonné par ses soldats, frappé des proclamations de l’Empereur, des adresses du Dauphiné, de la défection de la garnison de Lyon, de l’élan des provinces voisines et des populations environnantes ; Ney, l’enfant de la révolution, se livra au torrent et donna son fameux ordre du jour. Toutefois, ayant présents les souvenirs de Fontainebleau, il écrivit à l’Empereur que tout ce qu’il venait de faire était principalement en vue de la patrie, et que, sentant qu’il avait dû perdre sa confiance, il allait se retirer chez lui ; mais l’Empereur lui fit écrire de venir le joindre, et qu’il le recevrait comme le lendemain de la bataille de la Moskowa. Ney, en revoyant l’Empereur, se montra embarrassé et lui répéta que, s’il avait perdu sa confiance, il ne lui demandait plus qu’une place parmi ses grenadiers. « Il est sûr, disait l’Empereur, qu’il avait été assez mal pour moi ; mais le moyen d’oublier un si beau courage et tant d’actes passés ! Je lui sautai donc au cou en l’appelant le brave des braves, et dès cet instant tout fut comme jadis, etc. »

Le trajet jusqu’à Paris se fit à peu près en poste. Nulle part il n’y avait opposition, ni lutte ni combat ; ce n’était, à l’aspect de l’Empereur, littéralement parlant, qu’un simple changement de décoration théâtrale. Les avant-gardes n’étaient autre chose que les troupes qui se trouvaient en avant sur la route et auxquelles on envoyait des courriers. C’est ainsi que l’Empereur est entré dans Paris, avec les troupes mêmes qui en étaient sorties le matin pour le combattre. Un régiment, posté à Montereau, en franchit spontanément le pont, courut sur Melun et chargea les gardes du corps qui s’y trouvaient ; et c’est, dit-on, ce qui décida le départ si soudain de la famille royale.

L’Empereur nous dit souvent que, s’il eût voulu ou ne s’y fût pas opposé, il eût traîné avec lui à Paris deux millions de paysans. À son approche, toutes les campagnes se levaient en masse ; aussi répète-t-il souvent qu’il n’y a eu de véritables conspirateurs que l’opinion.

Le lendemain de l’arrivée de l’Empereur aux Tuileries, quelqu’un lui ayant dit qu’il ne vivait que de prodiges, mais que ce dernier allait effacer tous les autres, je l’entendis répondre qu’il n’avait ici d’autre mérite que d’avoir bien jugé de l’état des choses en France, et d’avoir su lire dans le cœur des Français. Dans un autre moment, il nous rappelait que cela seul avait été toutes ses intelligences ; « car, observait-il, si l’on excepte Labédoyère qui accourut à moi d’enthousiasme et de cœur, et un autre encore qui me rendit franchement de grands et vrais services, presque tous les autres généraux, sur la route, se montrèrent incertains et de mauvaise grâce ; ils ne firent que céder à l’impulsion de leurs soldats, si même ils ne se montrèrent hostiles.

« Tout le monde sait bien aujourd’hui, disait-il, que Ney quitta Paris tout au roi, et que, s’il tourna contre lui quelques jours plus tard, c’est qu’il crut ne pouvoir faire autrement.

« J’étais si loin de compter en aucune manière sur Masséna que je me crus obligé, en débarquant, de le sauter à pieds joints ; et le questionnant plus tard à Paris sur ce qu’il aurait fait si je ne me fusse éloigné aussi rapidement de la Provence, il eut la franchise de répondre qu’il serait bien embarrassé de me le dire ; mais que le plus sûr, dans tous les cas, avait été d’agir ainsi que j’avais fait ; que de la sorte le tout avait été pour le mieux.

« Saint-Cyr s’était vu en danger pour avoir voulu contenir les soldats confiés à ses ordres.

« Soult me confessa que le roi lui avait inspiré un véritable goût, tant il se trouvait bien de son régime, et ne voulut reprendre du service qu’après le Champ de mai.

« Macdonald ne reparut point ; le duc de Bellune suivit le roi à Gand. Ainsi, concluait-il, si les Bourbons ont eu à se plaindre de la désertion complète du soldat et du peuple, certes ils n’ont pas le droit de reprocher le manque de dévouement et de fidélité aux principaux de l’armée, à ces élèves ou chefs de la révolution qui, malgré une habitude de vingt-cinq ans, disait-il, n’ont montré dans cette circonstance que de vrais enfants en politique. On ne les a trouvés ni émigrés ni nationaux !… etc., etc. »

Napoléon en avait eu l’instinct, et s’était tenu fidèle à son grand principe de n’agir que sur les masses et par les masses. Au moment de l’entreprise et après son débarquement, on le sollicita plusieurs fois d’essayer de traiter avec quelques-uns des chefs ; mais il fit constamment sa belle réponse : « Si je suis demeuré dans le cœur de la masse, je dois m’importer peu des chefs ; et si je n’avais que ceux-ci, à quoi me serviraient-ils contre le torrent de la masse ? »

Voici qui montrera du moins le peu d’intelligence que Napoléon avait entretenue avec la capitale. Le matin de son entrée à Paris, en arrivant de l’île d’Elbe, 150 officiers à la demi-solde, traînant quatre pièces de canon, quittent spontanément Saint-Denis, où ils avaient été stationnés par les princes, et marchent vers la capitale ; ils sont rencontrés dans leur route par quelques généraux qui se mettent à leur tête, et poursuivent avec cette petite troupe jusqu’au château des Tuileries, où ils convoquent les chefs des administrations, qui tous conviennent d’agir au nom de l’Empereur. C’est ainsi que Paris fut gouverné ce jour-là à l’amiable par le souffle de l’opinion et l’élan des affections privées. Aucun des grands partisans de l’Empereur, aucun de ses anciens ministres n’ayant reçu nul avis de lui, aucun d’eux n’osa signer aucun ordre ni prendre aucune responsabilité. Les papiers publics n’eussent pas paru le lendemain, si ce n’eût été le zèle de simples particuliers, qui, sans autorisation et de leur propre mouvement, les firent remplir de ce qui les animait et de ce qu’ils voyaient. Ce n’est pas autrement que Lavalette fut prendre possession des postes. Paris vécut ce jour-là sans police, sans autorité, et jamais il ne fut plus tranquille.

L’Empereur fit son entrée aux Tuileries vers neuf heures du soir avec une centaine de chevaux, et comme s’il arrivait de l’un de ses palais. Mettant pied à terre, il faillit être étouffé par un gros d’officiers et de citoyens qui se l’arrachèrent pour en toucher quelque chose, et le transportèrent à bras dans son salon. Il y trouva son dîner prêt, et se mettait à table quand arriva de Vincennes l’officier qu’on y avait envoyé le matin pour sommer le château ; il rapportait la capitulation du commandant, qui n’y avait mis, dit-on, autres conditions que celle d’un passeport pour lui et sa famille.

Une circonstance bien singulière, c’est que le matin, une fois maître des Tuileries, et comme on faisait courir dehors pour se procurer un drapeau tricolore, on en trouva un tout fait au pavillon Marsan, dans la fouille du château que faisait faire la prudence ; et c’est celui qu’on fit hisser sur-le-champ. Il était tout neuf et d’une dimension plus grande que de coutume. On s’est demandé par quel hasard il était là et quelles avaient pu être les intentions à cet égard.

Du reste, plus les temps se sont éclaircis, plus on a pu se convaincre qu’il ne fut d’autre conjuration que celle de la nature des choses ; l’esprit de parti seul peut chercher de nos jours à élever des doutes à cet égard, l’histoire n’en aura point.

Peu de jours après l’établissement de Napoléon à Longwood, il fut question, devant les officiers qui lui furent présentés, du retour de l’île d’Elbe, et l’un de ces officiers se hasarda de dire que cet évènement merveilleux avait offert aux regards de l’Europe attentive le contraste de ce qu’il y avait de plus faible et de plus sublime. Les Bourbons abandonnant une monarchie tout entière pour s’enfuir à l’approche d’un seul homme, qui avait la magnanime audace d’entreprendre à lui seul la conquête d’un empire. Monsieur, lui dit l’Empereur, vous êtes dans l’erreur ; vous avez mal saisi le sens de l’affaire : les Bourbons n’ont pas manqué de courage, ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient faire. M. le comte d’Artois a volé à Lyon, madame la duchesse d’Angoulême s’est montrée dans Bordeaux en amazone, et M. le duc d’Angoulême a marché en avant autant qu’il a pu. Si, malgré tout cela, ils n’ont pu venir à bout de rien, c’est moins leur faute que la force des circonstances ; c’est qu’à eux seuls ils ne pouvaient faire davantage, et ils en étaient là ; la contagion, l’épidémie avaient gagné tout le monde, etc., etc. »


Poème de Charlemagne, etc. – Les frères et sœurs de l’Empereur auteurs, etc..


Dimanche 15.

Aujourd’hui l’Empereur a profité d’un instant de beau temps pour aller se promener vers le jardin de la compagnie. J’étais seul avec lui ; je me suis livré à lui faire certaines peintures à la suite desquelles j’osais me permettre de suggérer quelques idées. Il les a repoussées en se moquant fort de moi. « Allons, allons, mon cher, a-t-il dit, vous êtes un niais ; et ne vous fâchez pas de l’épithète, a-t-il repris aussitôt, je ne la prodigue pas à tout le monde ; et elle est toujours de ma part un brevet d’honnête homme. »

Après le dîner, l’Empereur, s’obstinant toujours à tâcher de se raccommoder, disait-il, avec le poème de son frère Lucien, qu’il avait repris hier au soir et bientôt abandonné, a, comme les deux jours précédents, employé la soirée entre le poème de Charlemagne, qu’il a bientôt quitté derechef, et celui d’Homère, qu’il a repris pour se refaire, disait-il gaiement ; et la censure a recommencé pour le prince Lucien, et l’admiration pour le bon Homère.

La lecture interrompue, on a dit à l’Empereur que Lucien avait tout prêt un autre poème semblable à son Charlemagne ; c’était Charles Martel en Corse, et en outre une douzaine de tragédies. « Mais il a donc le diable au corps ! » s’est écrié l’Empereur.

On lui a dit aussi que son frère Louis avait fait un roman. « Il pourra y avoir de l’esprit, de la grâce, observait-il, mais ce ne sera pas toutefois sans métaphysique sentimentale, ni sans niaiseries philosophiques. »

On lui dit encore que la princesse Élisa avait aussi fait un roman, ce qu’il ne savait pas. Enfin il n’y avait pas jusqu’à la princesse Pauline qui n’eût le sien, disait-on. « Oh ! pour celle-là, a repris l’Empereur, l’héroïne oui, mais l’auteur non ; et à ce compte, prononçait-il, il n’y aurait donc que Caroline qui ne serait pas auteur. Aussi bien, dans sa petite enfance, on la regardait comme la sotte et la Cendrillon de la famille ; mais elle en a bien rappelé ; elle a été une très belle femme, et est devenue très capable, etc. »


Nous manquons de déjeuner – Sophisme de gaieté – Sur les impossibilités, etc. – L’Empereur change et s’affaiblit – Argenterie brisée.


Lundi 16 au jeudi 19.

Le matin, à l’heure accoutumée, mon domestique est venu me dire qu’il n’y avait ni café, ni sucre, ni lait, ni pain pour mon déjeuner. La veille, quelque temps avant l’heure du dîner, me sentant besoin, j’avais demandé une bouchée de pain, on n’avait pu me la donner. C’est ainsi qu’on nous dispute le boire et le manger. On aura de la peine à le croire au loin, sans doute, et pourtant je ne consigne littéralement ici que des faits.

Aujourd’hui, durant notre promenade, madame Montholon chassait un chien qui l’avait approchée. « Vous n’aimez pas les chiens, Madame ? lui disait l’Empereur. – Non, Sire. – Si vous n’aimez pas les chiens, vous n’aimez pas la fidélité, vous n’aimez pas qu’on vous soit fidèle, donc vous n’êtes pas fidèle. – Mais…, mais…, disait-elle. – Mais…, mais…, disait l’Empereur, quel est le vice de ma logique ? Renversez mes arguments, si vous pouvez ! etc. »

Un de nous s’était offert pour quelque manipulation, il y avait quelques jours, l’Empereur lui a demandé s’il avait enfin obtenu son résultat. L’autre s’est plaint de n’avoir pas les objets nécessaires. « Véritable enfant de la Seine, disait l’Empereur, vrai badaud de Paris, qui vous croyez toujours aux Tuileries. La véritable industrie n’est pas d’exécuter avec tous les moyens connus et donnés, l’art, le génie est d’accomplir en dépit des difficultés, et de trouver par là peu ou point d’impossible. Mais d’ailleurs ici de quoi vous plaignez-vous ? De n’avoir point un pilon, quand le premier barreau de chaise peut vous en servir ? De n’avoir point de mortier ? Mais tout est mortier autour de nous, cette table est un mortier ; une casserole, un chaudron est un mortier ; mon auge…, celle du premier venu… sont des mortiers ; mais véritablement enfant de la Seine, a répété l’Empereur, qui se croit toujours dans la rue Saint-Honoré, au milieu des marchés de Paris ! »

Le grand maréchal a dit alors à l’Empereur que cette circonstance lui rappelait la première fois qu’il avait eu l’honneur de lui être présenté, et les premières paroles qu’il en avait reçues. C’était à l’armée d’Italie, lorsque lui, Bertrand, se rendait en mission à Constantinople. Le jeune général le voyant officier du génie, lui donna une commission relative au métier. « C’était peu loin du quartier-général ; à mon retour, disait le grand maréchal, je vins vous dire que j’avais trouvé la chose impossible. Sur quoi Votre Majesté, à qui je ne m’adressais qu’en tremblant, me dit avec bonté : – Mais voyons un peu, Monsieur, comment vous y êtes-vous pris ? ce qui est impossible pour vous ne l’est peut-être pas pour moi. – En effet, disait Bertrand, à chacun de mes moyens Votre Majesté disait : Je le crois bien, et en substituait d’autres. Si bien qu’en peu d’instants il me fallut être convaincu ; mais non sans emporter un sentiment profond, et des souvenirs qui m’ont bien servi depuis. »

L’Empereur a passé sa matinée à recueillir encore des renseignements sur les sources du Nil, dans les divers auteurs modernes, Bruce, etc… Je l’ai aidé dans ce travail. À trois heures, il s’est habillé et est sorti. Le temps était assez beau. L’Empereur a demandé la calèche, et s’est enfoncé à pied dans le bois ; nous avons marché jusqu’à la vue du rocher des Signaux. Il m’entretenait de notre position morale et de certaines contrariétés que devaient lui donner quelques circonstances de notre intimité même. La calèche est venue le joindre avec M. et madame de Montholon. L’Empereur se félicitait de l’arrivée de sa voiture, disant qu’il ne se sentait pas capable de regagner sa demeure à pied. Il s’affaiblit visiblement ; sa démarche devient pesante ; il a le pied traînant, ses traits s’altèrent. Sa ressemblance avec Joseph devient frappante, au point qu’il y a peu de jours, allant le joindre au jardin, j’aurais juré que c’était Joseph, jusqu’au moment où je l’ai abordé. D’autres en ont été frappés comme moi, ce qui nous a fait dire que si nous croyions à la prévision ou à la double vue des Anglais, dont j’ai parlé dans un autre endroit, nous devions nous attendre bientôt à quelque chose d’extraordinaire sur l’Empereur ou sur son frère.

Au retour, l’Empereur a considéré un gros panier rempli d’argenterie brisée, qu’on devait envoyer le lendemain à la ville. C’était désormais le complément indispensable de notre subsistance d’un mois, d’après les dernières réductions du gouverneur.

On savait bien que des capitaines de la compagnie avaient offert jusqu’à cent guinées d’une seule assiette. Cette circonstance avait porté l’Empereur à ordonner qu’on limât les écussons, et qu’on brisât les pièces de manière à ce qu’elles ne présentassent aucun vestige qui pût montrer qu’elles lui avaient appartenu. De petits aigles massifs surmontaient tous les couvercles : c’est la seule chose qu’il a voulu qu’on épargnât, et il les a fait mettre de côté. Ces derniers débris étaient l’objet du désir de chacun de nous. Ils étaient des reliques à tous les yeux. Ce sentiment avait quelque chose de religieux et de touchant.

Lorsqu’il avait fallu porter le marteau sur cette argenterie, c’était devenu le sujet d’une grande émotion et d’une véritable douleur pour les gens. Ils avaient porté la main avec peine sur des objets qu’ils vénéraient tellement. Cet acte renversait leurs idées ; c’était pour eux un sacrilège, une désolation ; quelques-uns en pleuraient.


Nouvelle vexation du gouverneur – Topographie de l’Italie.


Vendredi 20.

Avant huit heures, l’Empereur m’a fait éveiller pour que je fusse le trouver en calèche dans le bois, où il se promenait déjà avec M. de Montholon, s’entretenant sur les dépenses de la maison. Le temps enfin était revenu au beau ; c’était une matinée de printemps délicieuse ; nous avons fait deux tours.

Aujourd’hui, nouvelle vexation incroyable du gouverneur. Il nous a fait défendre de vendre l’argenterie brisée à tout autre qu’à celui qu’il indiquerait. Quelle peut avoir été son intention dans cette violation nouvelle de toute justice ? de se rendre plus outrageant et de commettre un abus d’autorité de plus.

L’Empereur a déjeuné sous la tente ; il a dicté, immédiatement après, la bataille de Marengo au général Gourgaud. Il m’a dit de demeurer, que j’écouterais. Il s’est retiré vers midi dans sa chambre pour essayer de reposer.

Sur les trois heures, il est rentré dans ma chambre. Il nous a trouvés, mon fils et moi, occupés à collationner Arcole. Il savait que c’était mon chapitre de prédilection, que je l’appelais un chant de l’Iliade. Il a voulu le relire, et il a dit qu’en effet il lui faisait plaisir. Je l’ai inséré plus haut.

Dans le principe, l’Empereur faisait lire ses chapitres le soir. Mais une de ces dames s’étant endormie, il n’y revint plus, et me disait un jour à ce sujet : Les entrailles d’auteur, mon cher ; elles se retrouvent toujours.

La lecture d’Arcole a réveillé les idées de l’Empereur sur ce qu’il appelait ce beau théâtre d’Italie. Il nous a commandé de le suivre au salon, et nous y a dicté durant plusieurs heures. Il avait fait étendre une immense carte d’Italie, qui couvrait la plus grande partie du salon, et, couché dessus, il la parcourait à quatre pattes, un compas et un crayon rouge à la main, comparant et mesurant les distances à l’aide d’une longue ficelle dont l’un de nous tenait une des extrémités. « C’est comme cela, nous disait-il, riant de la posture où je le voyais, qu’il faut toiser un pays pour en prendre une idée juste, et faire un bon plan de campagne. » Ce qu’il a dicté peut servir de base à un très beau morceau de géographie politique sur l’Italie.

  1. Pendant que lord Lauderdale était à Paris et négociait avec les plénipotentiaires de l’Empereur, la Prusse courut aux armes et prit une attitude hostile. Lord Lauderdale paraissait ne point approuver cette conduite et croire la lutte fort inégale. Instruit que l’Empereur se préparait à se mettre à la tête de l’armée, il demanda si l’Empereur consentirait à retarder son départ et à s’arranger avec la Prusse, si l’Angleterre acceptait la base de la négociation, c’est-à-dire l’uti possidetis de part et d’autre, en y comprenant le Hanovre. La discussion était sur le Hanovre, que l’Angleterre voulait recouvrer indépendamment de cette base. Par la réponse du cabinet de Saint-James, lord Lauderdale fut rappelé : l’Empereur partit et la bataille d’Iéna eut lieu ; Fox était mort alors.
        Nous avons été, à cette époque, témoins oculaires des regrets et de la répugnance qu’avait le monarque français pour la guerre de Prusse ; il était disposé à laisser à cette puissance le Hanovre, et à reconnaître une confédération du nord de l’Allemagne. Il sentait que la Prusse n’ayant jamais été ni battue ni humiliée par la France, étant tout entière, n’avait aucun intérêt contraire aux siens, mais qu’une fois vaincue, il faudrait la détruire.
  2. Le bruit est assez généralement répandu que le mariage de l’archiduchesse Marie-Louise avec l’Empereur Napoléon a été un des articles secrets du traité de Vienne : cette opinion n’est pas fondée. Le traité de Vienne est du 15 octobre 1809, et le contrat de mariage a été signé à Paris, le 7 février 1810.
        Tous les individus qui ont assisté au conseil privé du 1er février peuvent affirmer que les circonstances du mariage sont telles qu’elles sont rapportées ci-dessus ; qu’il n’était nullement question de l’alliance de la maison d’Autriche avant la lecture des dépêches du comté de Narbonne, et que le mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise fut proposé, discuté et décidé dans le conseil et signé dans les vingt-quatre heures.
        Les membres du conseil étaient : l’Empereur, les grands dignitaires de l’empire les grands officiers de la couronne, tous les ministres, le président du Sénat, celui du corps législatif et les ministres d’État, présidents des sections du Conseil d’État, total vingt-cinq.
  3. Je n’ai pas voulu supprimer ce résumé de la campagne de Saxe, bien que le même sujet se trouvât déjà traité. Si quelques-uns le considèrent comme une répétition, d’autres le trouveront une comparaison, une vérification ; car l’un des récits provient des documents publiés en Europe, tandis que l’autre a été dicté à Sainte-Hélène par Napoléon lui-même.
  4. Au moment d’envoyer à l’impression, le hasard m’ayant fait mentionner cette circonstance à deux ou trois militaires, ils m’ont dit ne pas avoir eu connaissance de cette institution, sans me garantir toutefois qu’elle n’existât pas. Ne feraient-ils que l’ignorer, ou me serais-je trompé moi-même en prenant pour fait, dans les paroles de l’Empereur, ce qui n’eût été qu’intentionnel ?
        N. B. J’avais cru un devoir de consigner ici la défiance que j’avais de moi-même en cette occasion, et mes scrupules n’ont pas tardé à recevoir leur récompense ; car ce sont eux précisément qui m’ont procuré la certitude dont je manquais. À peine le Mémorial avait-il paru, qu’il m’a été adressé à la fois, bien que de deux points fort éloignés, l’assurance positive que je ne m’étais point trompé, et que je devais reprendre pleine et entière confiance dans l’exactitude de mon récit ; et chacun des bienveillants informateurs a eu le soin de joindre à son témoignage des détails authentiques que je vais transcrire ici.
        « L’institution que vous mentionnez, me mandait le premier, officier au 9e de ligne, existait réellement ; ces sous-officiers étaient choisis et armés ainsi que vous le dites, etc. ; je les ai constamment vus au régiment dont je faisais partie jusqu’en 1814, etc. »
        Le second, ancien sous-inspecteur aux revues, allait plus loin encore ; il me transmettait le texte même des décrets relatifs à cette institution.
        Premier décret, du 18 février 1808. (Berriat, Législation militaire, 2e vol., p. 47.) « Deux braves, pris parmi les anciens soldats non lettrés, qui, par cette raison, n’auront pu obtenir d’avancement, seront toujours placés à côté de l’Aigle ; ils sont nommés par nous et ne peuvent être destitués que par nous. »
        Deuxième décret du 25 décembre 1811. (Berriat, Législation militaire, 1er vol., p 422.) « Le deuxième et le troisième Porte-Aigle auront un casque et des épaulettes défensives ; ils seront armés d’un épieu avec flamme, ou esponton de parade et de défense, avec une paire de pistolets. »
        Ainsi, et je me plais à le redire, parce que je ne saurais trop le répéter, toutes les fois que les circonstances m’ont conduit à vérifier jusqu’aux moindres parties d’une conversation journalière, bien qu’elle fût parfois abondante et souvent des plus négligées, j’ai eu lieu de me convaincre que le tout en était de la plus stricte vérité.
  5. Ce n’est pourtant pas qu’il négligeât de s’occuper de ces hommes, car un moment il chargea le commissaire des guerres, M. Ch. Vauthier, qui se trouvait près de lui de courir en toute hâte sous les murs d’Antibes, et de délivrer les prisonniers, en essayant d’enlever la garnison, lui répétant à diverses reprises, lorsqu’il s’éloignait déjà : « Mais surtout n’allez pas vous faire bloquer aussi. »
  6. Le 1er mars, débarque sur la plage de Canne, au golfe Juan ; le 2, entre à Grasse ; le 3, couche à Barème ; le 4, dîne à Digne et couche à Maligeai ; le 5, couche à Gap ; le 6, couche à Corps, au-delà duquel, le lendemain, l’Empereur harangue et rallie les soldats du 5e. Peu d’heures après, il est joint par Labédoyère, à la tête du 7e ; le 7, à Grenoble, séjour ; le 9, couche à Bourgouin ; le 10, à Lyon, reste trois jours ; le 13, couche à Macon. Fameuse proclamation de Ney, prince de la Moskowa ; le 14, couche à Chalons ; le 15, à Autun ; le 16, à Avalon ; le 17, à Auxerre, reste un jour, y est joint par le prince de la Moskowa ; le 20, arrive à Fontainebleau à quatre heures du matin et entre aux Tuileries à neuf heures du soir.