Mœurs des diurnales/1/08

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Loyson-Bridet ()
Mœurs des Diurnales : Traité de journalisme
Société du Mercure de France (p. 119-123).


DU DÉVELOPPEMENT


Bien que la rhétorique soit morte (et que ferions-nous aujourd’hui d’une Éducation destinée aux Grecs et aux Romains, et fâcheusement perpétuée par les pédants de collège), on peut trouver parfois quelques grains d’or dans ce fumier.

Ainsi l’art de savoir développer une matière n’est pas entièrement inutile à votre profession. Un de nos anciens régents de Sainte-Barbe avait coutume de nous dire : « Lorsque je passai mon examen de licence en Sorbonne, on nous dicta ce sujet :


Titi Livii lactea abertas.


Savez-vous, Messieurs, ce que je fis ? Je développai Titi Livii ; je développai lactea ; je développai ubertas. »

Pour faire la guerre, comme pour faire la galette, il faut « couper » et « envelopper ». Pour faire du journalisme, la méthode est aussi simple : il faut « couper » et « développer ».

Un télégramme vous annonce sèchement :


Révolte des brigands de Kasri-Chérin.


Ouvrez Larousse (qui vous sert à connaître la géographie), et écrivez, avec le soin d’indiquer au public qu’il sait tout cela mieux que vous :


Ce n’est en effet un secret pour personne que la vaste région qui sépare Kasri-Chérin du Nord du golfe Persique est habitée par des tribus turbulentes, dont les autorités locales n’ont pas toujours aisément raison. Depuis les temps les plus reculés, ces peuplades se livrent au brigandage, et, soit par zèle religieux ou par humeur farouche, il est dans leurs coutumes de ne pas témoigner une bienveillance excessive aux étrangers qui les visitent.

(Journal des Débats, 11 novembre 1902.)


Savez-vous bien ce que vous avez fait là, mes amis ? Vous avez développé révolte ; vous avez développé brigands ; vous avez développé Kasri-Chérin. Un bon journaliste fait de la rhétorique sans le savoir.

Un peu plus d’expérience vous donnera vite le moyen de fabriquer mieux, et avec plus d’habileté. Voyez ce joli morceau sur les timbres-poste empoisonnés. Avec des timbres, des éponges, et des plumes le rédacteur a composé un article exquis. Évidemment on pourrait encore varier les suggestions qu’il imagine ; mais déjà, que de fantaisie, que de grâce, et comme il est charmant de savoir amuser le lecteur de ces futiles inventions !


les timbres-poste empoisonnés


Le dernier Bulletin de la Société de préservation contre la tuberculose fait des bureaux de poste une description pittoresque et trop exacte. Asiles suprêmes de la crasse et de la puanteur, il n’est pas un détail qui n’y soit concerté pour obtenir le plus sûrement la mort ou tout au moins l’infection du paisible citoyen. La seule vente des timbres-poste décèle, avec un art infernal, le désir évident d’empoisonner ses semblables. Le timbre, détaché d’une main sale, est posé par elle sur la traînée gluante et verte qu’a laissée sous le guichet le passage des sous. Et quand, pendant ce voyage, il a été sature de tout ce que la poussière, l’homme et le métal peuvent receler de germes funestes, l’innocent Parisien le prend et le pose sur sa langue ! Aussi la Société a demandé à l’administration des postes de vouloir bien placer dans les bureaux de postes des éponges, propres à mouiller les timbres. L’administration des postes a répondu. Voici sa lettre :


« Monsieur,

« Vous avez demandé si, par mesure d’hygiène, il ne conviendrait pas de munir d’éponges mouillées les salles d’attente des bureaux de poste pour permettre aux expéditeurs de coller les timbres sur les objets de correspondance.

« J’ai l’honneur de vous faire connaître qu’il y aurait des inconvénients à adopter votre proposition.

« En effet, les éponges dont vous préconisez l’emploi ne pourraient être tenues en parfait état de propreté, parce qu’il serait impossible d’empêcher le public de s’en servir pour essuyer les porte-plumes. Les timbres que l’on frotterait alors sur les éponges seraient maculés d’encre et saliraient les objets de correspondance, ce qui provoquerait des réclamations.

« Pour ces motifs, je me trouve empêché de vous faire une réponse conforme à votre désir, et je vous en exprime mes regrets. »

Les bureaux de M. Bérard font paraître une prudence spécieuse, quoique trop timide et assez peu clairvoyante. Il serait facile d’empêcher le public d’essuyer les porte-plumes aux éponges, s’il était tente de le faire. Le porte-plume peut être fixé au pupitre par une assez longue ficelle, comme on le fait dans maint bureau. Tout simplement, on peut placer les éponges assez loin des pupitres. Et jamais l’homme qui écrit, et qui a peu l’habitude d’employer l’éponge à cette fin, n’aura l’idée de traverser le bureau pour nettoyer sa plume. Il se contentera de pester et de grommeler que l’encre est boueuse et la plume hors d’usage, ce qui sera quelquefois vrai.

(Journal des Débats, 11 novembre 1902.)