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M. Dufaure (G. Picot)/03

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M. Dufaure (G. Picot)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 52 (p. 5-26).
M. DUFAURE
SA VIE ET SES DISCOURS

III. [1]
LE SECOND EMPIRE
(1852-1870)

Si l’exercice du pouvoir donne la mesure du talent, les années passées loin des affaires publiques peuvent seules montrer ce que vaut la force de l’âme. Pour les plus fermes, il y a une heure critique au moment où à la vie active succède brusquement un repos absolu. Aussi l’épreuve était-elle rude pour les hommes d’état que, depuis trente ans, la France avait appris à respecter, lorsqu’ils furent tous jetés dans la retraite à la fin de l’année 1851 par le renversement subit des institutions libres qu’ils avaient servies. Ce sera devant l’histoire l’honneur des parlementaires, à quelque opinion qu’ils appartinssent, d’avoir montré (à une ou deux exceptions près) combien leurs convictions l’emportaient sur le souci de leurs intérêts et quel cas ils faisaient de leur conscience et du droit. Les vaincus du coup d’état furent lents à reprendre leur route dans la vie. C’est le sort des hommes de notre temps que la politique a absorbés et qui, au lieu d’y donner une part de leur esprit, s’y sont livrés corps et âme, de se trouver comme égarés au lendemain des révolutions. Suivant la trempe plus ou moins virile de leur âme, suivant les ressources intimes de leur esprit, l’incertitude ou le découragement sont de courte ou de longue durée. Chose singulière ! ce sont les plus jeunes qui ont été les plus atteints ; parmi ceux-ci, il en est qui ont traversé l’empire sans avoir su se décider, traînant avec eux la fatigante image de leur désœuvrement. Les plus âgés se sont donné des missions éclatantes ou silencieuses qui ont honoré leur retraite. M. Dufaure a pris très promptement son parti : il s’est décidé à recommencer sa vie d’avocat avec une résolution peu commune qui faisait l’admiration de ses amis, non sans provoquer l’étonnement de ceux qui se sentaient trop brisés pour agir.

Bien que, sous le coup de sa douleur, il fût disposé à fuir la politique, ce fut le droit violé par la dictature qui vint réclamer sa première consultation. Les décrets du 22 janvier 1852 avaient confisqué les biens des princes d’Orléans. Ceux-ci résolurent de demander aux jurisconsultes quels étaient les moyens légaux de résister à cette violation de la propriétés Ils s’adressèrent à M. Dufaure, ainsi qu’à MM. de Vatimesnil, Berryer, Odilon Barrot et Paillet. Aucun des cinq signataires n’aurait permis qu’on recherchât ce qu’il y avait d’individuel dans leur consultation collective. Tous proclamèrent le caractère inattaquable de la propriété qui résidait sur la tête des enfans du roi Louis-Philippe, l’impuissance légale du décret de confiscation et l’admissibilité de tout recours aux tribunaux. Aussi, quand MM. Paillet et Berryer prirent la parole pour réclamer au nom des propriétaires la sanction de leur droit, quand ils protestèrent, demandant des juges contre le brutal argument d’un déclinatoire d’incompétence. M. Dufaure les assistait à, lai barre et il était présent le jour où : le tribunal donna raison au droit outragé par la force.

Si, en rentrant au palais de justice après trente années écoulées, celui qui avait porté, pour la première fois, la robe d’avocat en 1820 n’y rencontrait plus toutes les espérances de sa jeunesse, s’il ressentait la douleur des déceptions les plus amères, il y rapportait du moins avec une force presque égale l’attachement au barreau. Aussi épris de l’indépendance qu’il l’était à vingt ans, il jouissait de penser qu’il ne devrait qu’à lui-même et à ses efforts de chaque jour la prospérité des siens. Depuis dix-huit ans, la politique, en le détournant de sa profession, lui avait imposé un complet oubli de tout ce qui ne touchait pas à l’intérêt public. Lorsque, sous les auspices de son ami Paillet, il sollicitait son inscription au tableau de l’ordre des avocats de Paris, il reprenait en réalité sa vie où il l’avait laissée en 1834.

A toutes les époques, le barreau de Paris avait été le champion ou le refuge des libertés. Sous le premier empire, la robe avait couvert les cœurs les plus fiers ; sous la restauration, quand l’âge de l’électorat porté à quarante ans excluait de la vie publique les ardeurs de la jeunesse, le barreau avait accueilli dans un vaste apprentissage les hommes politiques qui devaient plus tard se distinguer sous le gouvernement de Juillet. Le coup d’état renvoyait pêle-mêle à la barre les auteurs et les victimes des révolutions de 1830 et de 1848, tous ceux qui, dans des camps opposés, avaient, depuis quarante ans, poursuivi dans notre pays l’établissement d’un gouvernement libre. Réduits au silence par la force, ils cherchaient à retrouver sous les privilèges du barreau un peu de cette liberté dont la France semblait dégoûtée et que les franchises judiciaires devaient préserver dans l’enceinte des lois. Au milieu des tristesses d’un marasme universel, ils allaient trouver dans cet asile non-seulement la sécurité, mais la dignité du travail, au milieu des luttes.

M. Dufaure était d’autant plus résolu à se consacrer au barreau qu’il ne partageait pas îles espérances de ses amis, parmi lesquels quelques-uns conservaient « des illusions d’émigrés et supputaient gravement le nombre de mois que vivrait le gouvernement nouveau. » Avec M. de Tocqueville, il pensait que l’empire ne fonderait rien, mais durerait. Il fallait donc prendre de nouvelles habitudes et donner un but à la vie. Chacun se créa des devoirs, et les amitiés nouées au milieu de l’activité parlementaire se resserrèrent dans la mauvaise fortune. Quelques correspondances heureusement échappées à la destruction nous font pénétrer parmi ces hommes que le malheur rapprochait sans les aigrir.

On y voit passer et revenir sans cesse les mêmes noms, unis dans une égale répugnance pour le charlatanisme et les palinodies. Malgré des précautions qui à certains jours refroidissent et parfois glacent le style épistolaire, on retrouve le mouvement de ce groupe qui se tient à égale distance des intrigues et des faiblesses. En méditant sur le mystère de la révolution française, M. de Tocqueville, livré à de vastes recherches, poursuivait jusque dans les origines de cette révolution le problème de sa destinée ; fixé non loin de Tours, sur un coteau des bords de la Loire, il y attirait successivement ses amis. M. Dufaure, en revenant de Saintonge, s’arrêtait dans cette laborieuse retraite où il entendait parler de tous ceux qu’il aimait. Lorsqu’après les dispersions de l’été on reprenait à Paris les quartiers d’hiver, on, se réunissait une fois par semaine, tantôt chez M. Dufaure, tantôt chez M. Rivet, qui avait échappé à l’inaction en se consacrant aux grandes questions de chemin de fer qu’il avait étudiées dans les assemblées. C’était le samedi soir : Paillet et Freslon y représentaient le barreau. Gustave de Beaumont arrivant de la Sarthe, où il partageait sa vie entre l’agriculture et les lettres, peignait l’inertie de la province où toute vie collective était suspendue. M. de Corcelles y apportait ses convictions toujours fermes et ses espérances que rien ne lassait ; on parlait de tous les absens, de ceux que leur santé, comme M. Vivien, avait entraînés sur les rives de la Méditerranée pour aller chercher des forces qui les abandonnaient, puis des exilés de Bruxelles vers lesquels la pensée se portait tristement. Les noms de Lamoricière et de Bedeau revenaient sans cesse dans les correspondances. Avec l’élan de son cœur et son besoin d’activité, c’était Victor Lanjuinais qui allait le plus souvent en Belgique. On attendait impatiemment son retour. Parfois on se réunissait à l’improviste pour saisir au passage Mme de Lamoricière traversant Paris pendant quelques heures. Tous maudissaient l’exil et le tenaient pour le plus grand des maux, sans prévoir que bientôt d’autres douleurs allaient frapper leur amitié. La mort de M. Vivien fut le premier coup qui vint les atteindre. Ce ne fut pas le moins cruel. M. Dufaure perdait en lui le seul ami avec lequel il pût échanger à la fois les souvenirs de la jeunesse et les réflexions de l’âge mûr. Il aimait la clarté de son bon sens, la ferme décision d’un esprit né pour les travaux législatifs. Quelques années plus tard, ce fut le général Bedeau, enlevé par un mal dont il avait rapporté le germe de l’exil et que l’air de la Bretagne, si longtemps souhaité comme le souverain remède, avait été impuissant à guérir. Chaque vide resserrait les liens de ceux qui survivaient.

Un long commerce d’amitié l’avait rapproché de M. de Tocqueville plus encore que le pouvoir. Il tenait pour un des bonheurs de sa vie la rencontre de cet esprit supérieur qui savait s’élever si haut avec tant de simplicité et de profondeur. Il ne manquait pas une occasion de lui témoigner de sa sympathie. Peu de mois après le coup d’état, lors de leur première séparation, il lui écrivait de Vizelle, en lui avouant qu’il s’abandonnait au charme un peu matériel de la campagne.


Pendant que je me livrais à ces soins, ajoutait-il, que ma main tenait la serpette ou l’arrosoir, mon âme n’était certainement pas endormie. J’ai revu par la pensée les événemens étranges que nous avons traversés depuis quatre ans et demi. J’ai pesé de nouveau sans regret ni remords les différentes résolutions que nous avons prises ; je me suis félicité du fond du cœur d’avoir rencontré dans cette phase si orageuse de ma vie politique des compagnons si éclairés, si fermes et si exclusivement dévoués à l’intérêt de leur pays.


Il portait un profond intérêt aux travaux de son ami, et s’efforçait de lui venir en aide : tantôt il lui adressait le fruit de ses recherches sur les arrêts de règlement du parlement de Paris, tantôt il l’excitait à hâter la publication de son livre sur l’ancien régime, attendu depuis quatre ans. « Il n’y a pas tellement loin, lui écrivait-il, de la Sarthe à Paris, que le bruit des lectures que vous avez faites chez Beaumont ne soit venu jusqu’à nous. Je souhaite bien que vous puissiez imprimer quelque chose pour l’hiver prochain. Cette société parisienne boit, mange, se rue aux emprunts pour aller jouer le lendemain à la Bourse. Il faut bien lui présenter de temps en temps le côté moral de son histoire, et mettre sous ses yeux le tableau des périodes de gloire ou d’humiliation qu’elle a traversées. » Le succès éclatant du livre de M. de Tocqueville fut pour M. Dufaure une des grandes joies de ce temps. Au milieu du silence général, il y voyait une revanche de l’esprit. A ses yeux, les jeunes gens avaient besoin de méditer ces pures et nobles doctrines pour être préservés des maximes perverses que l’on répand autour d’eux. Il pressait M. de Tocqueville de continuer « ces investigations profondes qui retrouvaient si bien la vie réelle du passé sous son histoire apparente ou convenue, » et il hâtait de ses vœux l’achèvement du second volume. La santé de plus en plus ébranlée de l’écrivain devait, hélas ! ralentir son travail et bientôt briser sa plume entre ses mains. Sa mort porta un coup sensible à M. Dufaure. Non-seulement il perdait en lui un cœur d’une rare délicatesse, mais il puisait des forces dans ce commerce avec une âme fière qui avait tiré de ses méditations le secret de nos malheurs, qui, dans une de ces époques de transition, où le découragement est le pire des maux, savait tenir ses amis et ses lecteurs à égale distance des illusions et du pessimisme. M. Dufaure connaissait trop son temps pour croire que son deuil fût partagé par d’autres qu’une élite, mais il jugeait avec raison que cette élite se composait de tous ceux qui avaient conservé l’habitude de penser : « Je crois comme vous, madame, écrivait-il à Mme de Tocqueville, que notre société française est égoïste et oublieuse ; dès qu’un homme lui est devenu inutile par son grand âge, sa retraite volontaire, ou par la mort, quelque service qu’il lui ait rendu, elle n’en tient plus aucun compte ; quelques-uns peuvent le regarder curieusement comme un débris d’un autre âge ; c’est le seul genre d’attention qu’on lui accorde. Mais il est des hommes rares, exceptionnels, dont les œuvres ou les écrits sont une mine féconde pour les conceptions de ceux qui leur survivent. Ils sont continués par tous ceux qui se nourrissent de leurs idées, et le monde n’a garde de les oublier ; à plus forte raison ceux qu’ils honoraient de leur amitié, qu’ils ont vus de près, qui ont eu la communication de leurs secrètes et nobles pensées. »

On dit qu’en serrant les rangs un bataillon décimé reprend courage. M. Dufaure énumérait les soldats encore debout ; il semblait faire l’appel : en envoyant le bulletin de leur santé à la veuve de son illustre ami, il terminait par ces mots si simples et pleins d’émotion contenue : . « Nous voilà tous, madame, avec le vide affreux que la mort a fait, dans nos rangs, fiers et émus au souvenir du passé, humiliés du présent et peu confians dans l’avenir, du moins dans celui qu’il nous sera donné de voir ! »

Ceux-là seuls qui ont vécu au milieu de l’opposition, sous un gouvernement absolu, savent quel mélange de petitesses et de nobles sentimens la société recèle alors dans son sein. Pendant que la valeur morale de quelques âmes s’élève, que les esprits supérieurs s’épurent, les plus médiocres vivent dans un mouvement perpétuel sans donner à leur vie d’autre but que de colporter les nouvelles et d’alimenter sans cesse les passions. M. Dufaure avait trop le goût de la mesure pour ne pas en souffrir : « Nos opinions, disait-il, se forment sur ces innombrables anecdotes qui, dans Paris, suppléent à la presse muette : anecdotes, les unes faites à plaisir, les autres exagérées à dessein ou sans le vouloir, mais qu’on ne recherche pas avec moins d’avidité, parce qu’on veut apprendre quelque chose. »

M. Dufaure avait besoin de s’arracher à cette atmosphère de frivolité dans laquelle il étouffait. Plus il souffrait des événemens contemporains, et plus il redoublait d’efforts pour échapper à l’obsession du dehors. C’est dans son cabinet, au milieu de la préparation des dossiers et des plaidoiries, qu’il trouvait l’oubli de ses tristesses. Doué d’une force de travail peu commune, il écartait tout ce qui pouvait troubler sa vie réglée. Le dimanche, sa famille et ses amis se partageaient ses rares heures de loisir, puis le travail reprenait ses droits, et aucune réunion ne l’empêchait d’être prêt à l’heure dite. Nul avocat ne demanda moins de remises. Les bras chargés de dossiers, la démarche alourdie par le poids des pièces, on le voyait entrer dans l’audience, consulter le rôle et s’asseoir à son banc avec la certitude qu’à l’appel de la cause, il se lèverait pour plaider.

Nul ne se doute, hors du Palais de Justice, de l’existence d’un avocat occupé. Les journées s’envolent sans qu’il soit possible de soustraire une heure au tumulte de la salle des Pas-Perdus, aux conversations de la bibliothèque, ou aux attentes fastidieuses des salles d’audience ; les deux heures qui séparent le retour au logis du repas du soir sont absorbées par la fiévreuse impatience des cliens. Le travail indispensable aux longues préparations des plaidoiries n’est donc possible qu’en prolongeant la soirée ou en devançant la matinée. C’est aux dépens de la nuit que, d’une manière ou de l’autre, il faut trouver le temps nécessaire au travail. M. Dufaure avait depuis longtemps fait son choix. La soirée était fort courte et toute consacrée à la vie de famille. Entre ses enfans dont il partageait les jeux et sa femme qui écoutait une lecture, les seuls instans de repos passaient vite, et le lendemain à quatre heures, souvent plus tôt, quand un travail pressait, M. Dufaure se mettait à sa table, ayant de la sorte six heures devant lui pour une de ces études approfondies dans lesquelles se complaisait sa rigoureuse poursuite de la vérité. Souvent il lui arrivait de refuser une cause après un examen où sa conscience se faisait juge. Il dut à cette sévérité de gagner plus de procès que la plupart des avocats de son temps. En lui apportant un dossier, le plaideur savait qu’il avait à franchir un premier degré de juridiction. Souvent l’instruction était longue, des notes étaient réclamées, des conférences avec le plaideur avaient lieu, puis, l’enquête faite, la décision était rendue et, si le dossier était accepté, le procès était à demi gagné. Telle est la puissance exercée dans leur cabinet par un de ces avocats dont le vulgaire ne sait pas l’autorité, que, pour un plaideur sincère, une hésitation de M. Dufaure ou de M. Hébert rendait un arrangement nécessaire.

M. Dufaure professait une grande admiration pour l’institution des justices de paix. En réalité, il en exerça pendant dix-huit ans la charge dans son acception la plus élevée, et il avait autant de goût à étouffer dans leur germe les procès que d’autres mettaient de soin à les entretenir.

Connaissant à fond chacune des affaires qu’il plaidait, comme si elle eût été l’unique objet de ses soins, dès les premiers mots il s’emparait du sujet, posait le problème, expliquait le fait, laissait pressentir la solution en un nombre si restreint de phrases qu’il était parvenu au cœur de la discussion en un temps qui n’aurait pas suffi à tout autre pour achever l’exposition. Il était impossible d’être à la fois plus rapide et si complet. Un de ceux qui l’ont le mieux loué disait en peignant son talent : « Il est une éloquence pressée d’agir qui va d’abord droit à la cause et, sans s’en laisser distraire un moment, en tire tous ses moyens, qui, d’argumens décisifs, habilement gradués, fortement liés, forme autour d’elle comme une armure impénétrable à toutes les atteintes, dont le mouvement, la chaleur sont surtout dans le progrès logique des idées, dont l’éclat résulte de la propriété énergique, de la portée agressive ou défensive de l’expression ; éloquence simple, sobre, austère même, mais d’un effet puissant et à l’action de laquelle concourt cette grande force oratoire qu’une définition célèbre chez les anciens et digne de l’adoption des modernes plaçait dans la probité reconnue de l’orateur, dans l’ascendant de son caractère moral [2]. »

L’œuvre de l’orateur judiciaire échappe à l’analyse. Dispersée sur mille sujets divers, elle n’offre point de traits communs, et il n’est point de méthode qui permette d’en grouper l’infinie diversité. Nous ne pouvons suivre M. Dufaure allant de juridiction en juridiction plaider des causes civiles dont la renommée éphémère ne franchissait que pendant quelques jours les limites du palais. Pour avoir fait grand bruit en leur temps, le procès Michel Lejeune, la nullité du testament Girardin, la succession Pescatore, ne sont demeurés que dans peu de mémoires ; mais le talent déployé par le jurisconsulte, l’éloquence de l’orateur, furent universellement reconnus et mirent sa réputation au-dessus de tout éloge.


II

Pendant les six années qui avaient suivi le coup d’état, M. Dufaure s’était confiné dans la défense des intérêts civils, s’efforçant d’oublier comment la France abdiquait entre les mains d’un seul. Un labeur acharné, sans apaiser sa douleur, le préservait des déceptions sans cesse renouvelées de ceux qui annonçaient chaque jour le réveil et qui essayaient par leurs écrits de secouer la léthargie des esprits. Parmi ses plus ardens amis, il n’en était pas de plus impatient que M. de Montalembert ; demeuré jeune de cœur, il brûlait de monter à l’assaut d’une constitution à laquelle il en voulait d’autant plus qu’il avait été un instant sa dupe et qu’il avait à cœur de prendre contre elle une revanche qui satisfît son honneur autant que ses convictions. Un Débat sur l’Inde au parlement anglais produisit, en octobre 1858, un effet que, de loin et au milieu du bruit d’une presse libre, nul ne peut aujourd’hui se figurer. C’était le cri d’une conscience étouffée revendiquant au milieu du silence universel « le droit de rester fidèle au passé, aux sollicitudes de l’esprit, aux aspirations de la liberté. » L’éclat et le retentissement de cette protestation prouvèrent que le sommeil des esprits n’était pas si profond. Le gouvernement se sentit frappé. M. de Montalembert fut traduit devant la 6e chambre, et M. Dufaure fut appelé, avec M. Berryer, à servir de témoin et de champion, plus encore que de défenseur, à son ancien collègue.

Ce n’était pas en effet pour l’écrivain qu’ils plaidaient l’un et l’autre, c’était pour l’homme politique, qui avait senti depuis sept ans « l’amertume des regrets, qui avait, lui aussi, pris part aux luttes de la tribune, qui avait connu les magnificences de la liberté. » M. Berryer et M. Dufaure se précipitèrent dans le débat avec l’ardeur d’athlètes irrités d’un long repos. Leur client avait dit que, lorsqu’il « étouffait sous le poids d’une atmosphère chargée de miasmes serviles et corrupteurs, il courait respirer un air plus pur et prendre un bain de vie dans la libre Angleterre ; » il semblait qu’appelés à défendre pour la première fois depuis l’empire les institutions qui avaient fait l’honneur de la France, que l’Angleterre possédait et que nous avions perdues, les deux orateurs, retrouvant tout à coup une tribune, ayant dans l’audience et au dehors, malgré les lois de presse, tout ce qui pensait pour auditeurs, se sentissent surexcités par l’aiguillon des souvenirs et la grandeur d’une telle cause. M. Berryer se surpassa. M. Dufaure, dont la logique impitoyable devant les premiers juges avait réduit à néant la prévention, recommença son œuvre devant la cour avec un succès que des extraits ne peuvent rendre parce que, dans son plaidoyer, tout se tient de telle sorte qu’un fragment ne peut être détaché de l’ensemble. Dans ce merveilleux travail d’esprit, chaque ligne est un argument, chaque phrase est un trait : il semble qu’auprès de M. Berryer, il ait voulu mettre un frein à sa parole pour ne faire appel qu’à la raison seule et ne triompher que par la dialectique. Vers la fin, cependant, il jette un regard sur celui qu’il défend, sur la France et sur les sentimens qui ont dominé son client : on sent éclater l’émotion jusque-là refoulée et dont les auditeurs notaient depuis quelque temps l’expression sur les lèvres frémissantes de l’orateur ; il ferme le dossier dont il avait disséqué toutes les feuilles ; sa tête, penchée pour lire les textes à la lueur indécise de quelques bougies, se redresse, et nul de ceux qui se pressaient sous les voûtes surbaissées de l’ancienne chambre des appels correctionnels, à la fin de cette longue audience, dans l’obscurité où ils ne voyaient éclairée que la tête de celui qui parlait, n’ont pu oublier quels accens prit sa voix, quand il montra les serviteurs et les courtisans du pouvoir absolu exaltant les bienfaits de l’autorité sans contrôle :


Au milieu de ce concert universel d’acclamations pour les bienfaits du pouvoir absolu, ne sera-t-il pas permis à un écrivain de dire les grandes choses que la liberté peut produire ? . Cet écrivain, d’ailleurs, n’aura-t-il pas dans sa situation personnelle quelque justification ? S’il a pris part lui-même aux affaires politiques, s’il y a consacré autrefois tous les efforts de sa plume et de sa parole, s’il a vécu soldat actif et vaillant du gouvernement parlementaire, en retrouvant ces institutions, en les revoyant en action dans un pays voisin, il sentira revivre tous les souvenirs de sa jeunesse, et ces souvenirs deviendront facilement des regrets.

Je ne voudrais rien dire contre mon cher et pauvre pays, mais nous avons, ce me semble, une étrange disposition. Les regrets qui s’attachent aux personnes, non-seulement nous les souffrons, mais nous les honorons. Un homme aura suivi l’empereur Napoléon sur les champs de bataille de l’Europe, il aura avec lui combattu pendant vingt ans, il aura vaincu, il aura souffert avec lui et pour lui, et, puis, pendant l’exil, après la mort, il se nourrira tristement des souvenirs que lui a laissés cette grande intelligence qu’il a eu l’honneur d’approcher ; un ancien et fidèle serviteur aura vu un vieux roi à cheveux blancs, dont il avait admiré la dignité et éprouvé la bonté, tomber d’un trône glorieux, pour prendre la route de l’exil, il conserve pour lui de respectueux et d’ineffaçables regrets ; un autre aura assisté à l’intérieur d’une royale et auguste famille dans laquelle, comme le dit une simple et belle épitaphe inscrite sur le tombeau des Douglas à l’abbaye de Westminster, dans laquelle toutes les filles étaient chastes et tous les fils étaient vaillans ; il conservera leur souvenir pieusement et il ira mêler ses larmes à la douleur de ses deuils trop répétés. Je le dis à l’honneur de ce pays, de tous, pouvoir et citoyens, on respectera, on honorera de tels regrets. Pourquoi ne voulez-vous pas qu’il y ait quelque regret aussi pour des idées dont notre intelligence s’est nourrie, pour des institutions dont nous espérions voir sortir la grandeur de notre patrie ?

Un homme est entré dans la vie publique à l’âge où, nous autres, nous cherchions laborieusement une profession. Il y est entré avec toutes les illusions et toutes les ardeurs de la jeunesse ; il a eu le bonheur de prendre en main, dès les premiers jours, une sainte et grande cause, et il l’a prise en main avec une telle autorité que personne en France n’a pu lui contester le droit d’en porter le drapeau ; il l’a défendue pendant vingt ans au milieu des luttes les plus vives ; il a obtenu des succès personnels éclatais et, ce qui lui était bien plus précieux encore, des succès réels pour la cause qu’il défendait, et il a obtenu tout cela par la liberté de la discussion, de la tribune ; je ne m’étonnerai vraiment pas, lorsque la tribune sera tombée, lorsque tout fera silence autour de lui, s’il va dans un pays voisin et s’il assiste à l’un de ces grands drames de la libre discussion dans lesquels se succèdent les plus éminens orateurs d’un pays très éclairé, je ne m’étonnerai pas s’il s’anime avec eux, s’il se passionne avec eux. Il croira revoir ses rivaux, ses amis, ses combats d’autrefois ; il éprouvera le besoin de dire, d’exprimer tout haut ses émotions. Son langage sera vif et coloré, et si, au milieu de ses expressions, quelque terme de comparaison avec des pays qui s’accommodent d’une autre vie lui échappe, vous ne saisirez pas ce mot au passage, vous, n’oublierez. pas l’impression générale d’un écrit de soixante-dix pages pour ne garder en mémoire qu’une phrase isolée, une expression trop vive, y voir un délit et le condamner !


Les jeunes gens d’aujourd’hui ne peuvent se douter de ce que ressentaient alors les hommes de leur âge. Étrange transformation des temps ! En vingt années, tout a changé de telle sorte que les souvenirs d’hier semblent d’anciennes réminiscences. Parce que la libre discussion ne ; leur a pas. donné le pouvoir, il est des gens qui sont prêts à blasphémer contre elle. En 1858, ceux qui. gémissaient du marasme des esprits voyaient à l’horizon la liberté comme uni mirage enchanteur destiné à calmer toutes les souffrances, en dissipant les ténèbres. Tous ceux qui la leur montraient étaient acclamés dans un cercle d’esprits en éveil, d’intelligences actives qui répétaient, à défaut d’une presse muette, toutes leurs paroles. Pas un journal ne put citer une ligne du plaidoyer de M. Dufaure ; mais les jeunes avocats qui avaient attendu six heures à la porte la faveur d’une place en un coin de la salle, les privilégiés qui avaient pu se serrer derrière le banc : où était assis le prévenu répétaient à l’envi des fragmens des harangues : la salle des Pas-Perdus, les conférences de stagiaires en retentissaient, M. Villemain exerçait sa surprenante mémoire à dicter le lendemain à un stagiaire, tout fier d’avoir osé prendre à la dérobée quelques notes, le discours de M. Berryer, et ces morceaux colportés et recopiés étaient réunis en Belgique, imprimés à Bruxelles et ramenés en France en petit nombre avec plus de peine que, sous Louis XIV, les gazettes de Hollande.

C’est ainsi que le procès de M. de Montalembert marque une date dans l’histoire du second empire : il fut l’occasion du premier symptôme de réveil du sentiment libéral en France. M. Dufaure y avait largement contribué.

Pour trouver au Palais de Justice et dans l’opinion publique à Paris une semblable secousse, il faut nous reporter en 1861. Dans un discours prononcé au sénat en faveur du royaume d’Italie et contre le pouvoir temporel, le prince Napoléon avait eu le triste courage d’insulter la famille d’Orléans. C’était une imprudence, elle lui coûta cher. Dans l’après-midi du 12 avril 1861, une petite brochure jaune fut mise en vente dans le quartier de la Bourse ; elle portait pour titre : Lettre sur l’histoire de France, par Henri d’Orléans, et contenait la plus sanglante réponse qu’insulteur ait jamais reçue. En deux heures, l’édition était enlevée, et quand le soir la police vint tenter une saisie, la boutique était vide. Dans Paris, les exemplaires se passaient de main en main et ce succès fut si prompt, si complet, l’esprit y éclatait avec une verve si française, il y avait là un coup de maître frappé si vite et porté si juste que les yeux se tournèrent aussitôt vers celui qui l’avait reçu.

Un procès fut la seule réponse. M. Dufaure soutint l’attaque. Le ministère public s’efforça de couvrir le prince Napoléon, de montrer les princes d’Orléans conspirant comme les Stuarts et lançant de loin des manifestes. Le défenseur du libraire Dumineray fit justice de cet habile sophisme ; il montra ce qu’avait été pour des esprits distingués, pour des âmes éprises de l’honneur national l’emploi de l’exil, il cita les écrits dans lesquels, par une sorte de tradition filiale, ils s’appliquaient à confondre dans un impartial éloge toutes les gloires de la France et prouva qu’aucun de ces écrits n’avait contenu une seule attaque contre l’empire. Il se demanda en d’habiles réticences ce qu’avait été, en un temps moins éloigné que celui où vivaient les Stuarts, la conduite d’autres prétendans et rechercha si l’écrit incriminé avait un seul des caractères d’un manifeste.

Dans son réquisitoire, le ministère public n’avait dressé qu’un long acte d’accusation contre le gouvernement de juillet afin de faire ressortir les grandeurs du second empire. M. Dufaure se refuse à le suivre dans ce dangereux parallèle. Il se contente de rappeler ce qu’était le gouvernement parlementaire et de citer le mot de M. Vivien lorsqu’il disait : « La liberté est une chose si sainte et si douce que je la prendrais de quelque main qu’elle sorte. Je serais heureux de la devoir à un Washington, elle me réconcilierait avec un Stuart et j’en saurais même gré à un Cromwell, s’il pouvait me la donner. » Ce souvenir satisfaisait son cœur autant que sa raison. Il attestait ainsi, en mettant la liberté au-dessus de tout, l’unité de sa foi politique.

La défense de M. Prévost-Paradol, poursuivi devant le tribunal correctionnel à la suite de la publication d’une brochure sur les Anciens partis, avait offert à M. Dufaure l’occasion de revenir sur le même sujet : « On a plusieurs fois, dit-il, reporté nos souvenirs à vingt années en arrière. Était-ce de cette manière que les anciens partis d’alors traitaient un gouvernement tolérant et modéré ? Attaques à main armée, invasions de territoire, débarquemens hostiles, attentats dans les rues de Paris, rien n’était épargné par deux vieux partis fanatiques de la force matérielle et des coups de main. »

En face de ces souvenirs, il montrait les hommes qui avaient appartenu au gouvernement parlementaire, ceux qui formaient alors ces anciens partis, « livrés paisiblement aux plus grands travaux qui puissent honorer leur temps, dans l’histoire, dans la philosophie, dans la politique, comme cet éminent écrivain que nous avons perdu il y a deux ans, donnant à son pays, au moment de mourir, son plus bel ouvrage. L’avenir dira donc que les anciens partis d’aujourd’hui, ces débris du régime parlementaire se sont assez respectés pour ne rien demander à la force matérielle, qu’ils n’ont cherché autre chose que de maintenir le feu sacré de leurs idées qui ne leur ont paru ni moins saines, ni moins nobles, pour avoir été vaincues. »

L’empire, à cette époque, n’avait pas seulement les libéraux pour adversaires. Un an après l’attentat d’Orsini, l’empereur, fidèle à d’anciennes promesses, avait commencé l’œuvre de l’unité italienne. La guerre de 1859, en ébranlant tous les trônes de la péninsule, avait eu pour contre-coup l’invasion des légations. Le pouvoir temporel, que nous sauvegardions à Rome, était menacé par nos alliés et l’empire commençait à pratiquer cette politique équivoque qui devait nous compromettre aussi bien avec nos amis que vis-à-vis de nos adversaires. Aux protestations de la papauté répondaient les protestations des évêques ; nul n’était plus ardent, plus souvent sur la brèche, plus prêt à la riposte que l’évêque d’Orléans. Ce que M. Thiers soutenait avec la verve de l’homme d’état qui ne cherchait et ne voyait que l’influence de la France en Europe, ce que M. Guizot professait avec la profondeur du philosophe politique, Mgr Dupanloup le proclamait avec une fougueuse éloquence de polémiste. Au cours de la lutte, une des feuilles gouvernementales crut avoir trouvé un moyen de réduire son adversaire au silence en publiant « une lettre pastorale de Mgr l’évêque d’Orléans au supérieur et au directeur de son petit séminaire, » dans laquelle l’inutilité du pouvoir temporel était démontrée. Le journaliste comptait sur l’équivoque due à la suppression des dates. Il s’agissait d’un écrit d’un prédécesseur de Mgr Dupanloup, Mgr Rousseau, qui l’avait publié au plus fort de la lutte entre le pape et l’empereur en 1810. Mis en contradiction avec l’un des prélats qui avaient occupé le siège d’Orléans, Mgr Dupanloup répondit sur-le-champ. On invoquait un témoignage sacré, il montra ce qu’était le témoin et sur des pièces irréfutables traça le portrait d’un de ces évêques tels qu’en tout temps le pouvoir absolu s’est efforcé de les faire. Le coup était rude et n’atteignait pas seulement l’imprudent journaliste qui avait si maladroitement puisé dans les archives du ministère des cultes. Le gouvernement voulut avoir le dernier mot, et, sur une plainte plus ou moins spontanée des héritiers de Mgr Rousseau, l’évêque d’Orléans fut traduit en police correctionnelle pour diffamation.

C’était la première chambre de la cour de Paris qui était compétente. Le journal le Siècle, de son côté, se prétendait diffamé, et les deux causes vinrent à la même audience. M. Berryer et M. Dufaure défendaient Mgr Dupanloup, l’un contre le Siècle, l’autre contre les héritiers Rousseau. M. Dufaure était non-seulement heureux de soutenir une cause qui convenait si bien à ses convictions, mais encore de rencontrer une occasion de constater la nature et de marquer la limite des droits de l’historien.

Naguère, au nom des enfans du prince Eugène, il avait attaqué les Mémoires du duc de Raguse et fait condamner l’éditeur à insérer des documens rectificatifs. On l’avait accusé de méconnaître la liberté de l’histoire, il s’était promis de chercher à compléter sa pensée. Il lui donna toute son étendue dans son plaidoyer qui n’a jamais été publié en France et dont on nous permettra de faire connaître quelques fragmens.

Dès le début, il soutint que toute parole blessante, offensante pour la. mémoire d’une. personne qui n’existe plus, donnait, ouverture à une action civile des héritiers, mais qu’elle ne constituait pas un délit. Cherchant, à démontrer combien il serait grave d’ériger en infraction pénale toute attaque contre un homme qui, de son vivant, a appartenu à l’histoire, M. Dufaure en arriva à se demander ce qu’était le souvenir, ce qu’était la mémoire d’un homme.


Au moment, dit-il, où la mort vient nous atteindre r cette partie immortelle de nous-mêmes qui fait toute notre personnalité, où se concentrent toutes nos facultés, naissent et se développent toutes nos erreurs et tous nos mérites, qui rattache pour nous le présent au passé par la mémoire : et le présent à l’avenir par l’espérance, cette partie immortelle qui s’exerce en moi lorsque je cherche à vous exprimer ma pensée, qui agit en vous lorsque vous me prêtez votre bienveillante attention, notre âme, à ce moment, entre dans les mystérieuses conditions d’une vie nouvelle, où la pensée humaine ne peut que vaguement la suivre, où les injures de ce monde, ai-je besoin de le dire ? ne peuvent, pas l’atteindre : quelques momens après, son enveloppe mortelle est pieusement déposée au sein de la terre, une pierre ou un monument la couvre. L’un et l’autre sont également protégés par nos lois contre toute injure et contre toute attaque, car la ville des morts a sa police comme la ville des vivans ; mais ce que nous appelons notre mémoire dans le monde, ce souvenir que nous laissons après nous, cher à quelques-uns, indifférent pour beaucoup, ombre vaine si prompte à disparaître, les lois la protégeront-elles contre les attaques des vivans, au point de déclarer que quiconque en dira librement sa pensée, aura commis un délit ?… Je ne m’étonnerais pas que quelquefois on le désirât ; nous avons seulement à nous demander, car nous raisonnons sur le droit positif, si les lois ont donné au souvenir des hommes cette protection ; si de toute attaque, elles ont fait un délit et si tous les jugemens de l’histoire sont du ressort de la police correctionnelle.

La double tâche de l’historien est très nettement indiquée. Il a deux choses à faire : il raconte et il juge. Il raconte avec vérité, et il juge avec liberté. Il raconte avec vérité, c’est la première condition, et, quant à moi, je la tiens pour absolue. Après avoir raconté avec vérité, il juge avec liberté ; du moment qu’on remplit la première condition, on a un champ sans limites pour remplir la seconde.

Imaginez-vous ce que serait l’histoire si l’écrivain n’avait pas le courage ou le pouvoir de juger, d’apprécier, de blâmer ce qui lui parait blâmable, d’estimer, de louer, d’élever ce qui lui semble digne d’éloges ? Comment ! sous les yeux du lecteur passeraient les faits coupables ou vertueux, les grands hommes ou les criminels, sans qu’un mot de l’écrivain vînt indiquer la valeur de chacun d’eux et l’estime qu’il mérite, sans que l’écrivain paraisse ému des forfaits ou des grandes actions qu’il raconte ! Le lecteur peu à peu s’habituerait à lire froidement ce que l’écrivain aurait raconté froidement ; bientôt s’effacera la distinction du bien et du mal ; l’histoire, comme une loi menaçante l’aura faite, ne sera plus qu’une œuvre immorale et le passé ne pourra plus servir de leçon à l’avenir. Remarquez la marche que suivent les idées ! On commence par interdire d’apprécier, on punit le blâme, on finira par punir l’éloge, par interdire de louer les grands hommes. On arrive à ce temps où, selon Tacite, on punit de mort l’écrivain qui loue Helvidius ou Thraséas et on livre ses écrits aux flammes ! Voilà où l’on arriverait avec ce principe, que l’historien qui raconte véridiquement n’est pas libre pour l’appréciation des faits qu’il raconte.

Mais on se récrie : voyez donc ! On va troubler la cendre des morts ! Dans la plainte, on répète quatre fois : Vous allez frapper la pierre du tombeau ; vous portez atteinte à la tombe. Rejetons toutes ces figures. Le pieux asile de la tombe reçoit également la dépouille de l’homme vertueux et du criminel. On n’a jamais entendu qu’elle les mît à l’abri des justices de l’histoire. L’histoire veille, raconte, est juge impartiale, même en face du tombeau. On appelle cela de la calomnie, c’est la vérité qui se fait jour, qui éclate. On ne vit surtout de la vie publique qu’à cette condition. Du moment où vous y entrez, vos actes, vos paroles, vos actions bonnes ou mauvaises, n’ont pas seulement une influence sur votre temps et sur vos contemporains. Vous disparaissez. L’action que vous avez exercée dépasse les limites de votre vie. Votre souvenir sert encore de leçon, il excite encore des haines ou des sympathies, il appartient à l’histoire de dire si l’éloge ou le blâme, doit s’attacher à votre nom.

Non, l’histoire ne peut être utile ne doit être conservée qu’à la condition d’être libre, et l’homme public doit savoir, il est bon qu’il sache qu’il n’a pas seulement à se préoccuper de l’opinion de tous ceux qui l’entourent opinion trop souvent égarée, trop souvent factice, trop souvent injuste. Il est bon, quel qu’il soit, qu’il sache qu’après lui, en dehors de toutes ces influences locales, bien au-delà de toutes ces passions contemporaines, il y aura une justice, la justice de la postérité ; elle ne s’exerce que par la voie de l’histoire libre ; ne supprimez pas ce grand encouragement pour les bons, ce salutaire effroi pour les méchans.

Ainsi, tenons-le pour certain, la vérité avant tout doit être connue et l’appréciation doit être libre. Sans doute cette appréciation s’égare quelquefois ; l’erreur la domine au lieu de la vérité ; mais, peu à peu, l’erreur se dissipe, les passions se calment et la vérité pure, belle, noble dans tout son éclat reparaît, et l’histoire épurée nous enseigne ce que vaut le vice, ce que vaut la vertu. »


Les applaudissemens éclatèrent dans l’enceinte de la cour. Telle était l’émotion des auditeurs quel que fût leur rang, que nul de ceux qui en avaient la charge ne pensa à les réprimer. Les esprits avaient été portés à une telle hauteur que, dès ce moment, la cause était jugée : l’évêque d’Orléans fut acquitté et la doctrine de la libre critique des personnages qui ont joué un rôle dans l’histoire formellement consacrée par la cour.

Ces principes ont pu subir des éclipses momentanées ; une jurisprudence plus sévère a pu tenter d’attribuer à la magistrature le droit de réviser les jugemens de l’histoire. M. Dufaure, à toutes les époques, est demeuré le partisan déterminé des règles qu’il avait eu l’honneur de faire triompher devant la cour de Paris.


III

L’éclat des succès oratoires autant que l’autorité conquise dans les affaires avait mis depuis longtemps l’ancien avocat de Bordeaux au premier rang du barreau de Paris. L’ordre des avocats l’aurait déjà appelé à sa tête, s’il avait eu les dix années d’inscription au tableau qui permettent seules l’élection. A la fin de juillet 1862, la période était révolue, et ce qui pour tout autre permet d’espérer une candidature au conseil rendait certaine pour M. Dufaure une élection unanime comme bâtonnier de l’ordre. Il avait déjà exercé à Bordeaux cette charge que lui renouvelait, sur un plus grand théâtre, l’admiration de ses confrères. Il la reçut avec un sentiment profond de l’honneur et des devoirs qui y étaient attachés.

Il est de tradition à Paris que le bâtonnier ne se borne pas à maintenir la discipline ; sa tâche est avant tout de former des stagiaires. M. Dufaure aimait passionnément la jeunesse. Pendant quinze ans, il attira dans son cabinet et admit à son patronage les esprits les plus fins et les plus ouverts. S’intéresser aux travaux des jeunes gens, présider à leurs joutes oratoires, leur prodiguer ses conseils, suivre leurs progrès, étaient pour lui autant d’heures de satisfaction et de repos. Il fallait le voir, le samedi, s’impatienter de la longueur des plaidoiries qu’il suivait d’ordinaire sans paraître pressé, s’échapper de l’audience dès qu’il le pouvait, traverser d’un pas rapide les galeries du palais et pénétrer dans la vieille salle basse de la bibliothèque, où, au milieu des livres, s’assemblait, chaque semaine, la conférence des stagiaires. Il était heureux de déposer le fardeau de ses dossiers, il avait hâte d’interroger les secrétaires sur le sujet en discussion et de tourner ses regards vers l’avenir, en écoutant les voix de ces jeunes gens qui allaient être les recrues du barreau. Parmi ceux qui, pendant deux ans, suivirent sous son bâtonnat la conférence, quel est celui qui a pu oublier sa bienveillance et ses encouragemens ? Jamais maître ne s’est plus intéressé à ses disciples. Il prenait des notes sur tout ce qu’il entendait, et ses résumés contenaient les conseils les plus sûrs. Evidemment celui qui dirigeait ces travaux avec un tel soin se disait qu’il avait charge d’âmes.

Il ne se bornait pas à animer de sa parole la conférence du stage ; il aurait voulu multiplier les lieux de réunion, donner aux jeunes gens de plus fréquentes occasions de mûrir leur esprit en se formant à la discussion publique. Se souvenant de sa jeunesse, il voulait qu’un stagiaire fit partie de plusieurs conférences et ne se lassait pas de montrer quelle heureuse influence ce travail en commun peut exercer sur ceux qui le prennent au sérieux. Il appliquait à ces relations laborieuses ce que Cicéron disait de la grande société du genre humain : « C’est en s’instruisant les uns les autres, en discourant, en conférant ensemble ; c’est par la discussion et le raisonnement que les hommes se concilient entre eux et forment une certaine société naturelle. » Ainsi, disait-il aux stagiaires, vous vous préparez aux qualités que le barreau doit plus tard exiger de vous. Vous acceptez sans murmure la hiérarchie naturelle de l’ancienneté et du talent et vous commencez ces relations faciles, loyales, sans envie comme sans faiblesse, qui sont l’honneur de notre profession et feront en tout temps le charme de votre vie. »

Les discours prononcés en 1862 et 1863, lors de l’ouverture de la conférence du stage, portent l’empreinte d’une grande émotion. C’est qu’au fond M. Dufaure aimait le barreau d’un amour filial. Non-seulement il y voyait l’emploi des plus hautes facultés, mais surtout la nécessité de cultiver « ces trois nobles dispositions de l’âme : l’indépendance, le désintéressement et la modération. (6 décembre 1862). » Il ne connaissait pas de profession qui exigeât plus impérieusement l’exercice de ces vertus. Il répétait non sans fierté ce mot d’un vieux magistrat : « Ce que les autres hommes appellent des qualités extraordinaires, les avocats les considèrent comme des devoirs indispensables. » Jamais il ne peignit mieux les sentimens qu’il éprouvait que le jour où, montrant aux stagiaires tout ce que le barreau pouvait leur offrir de satisfaction modeste ou de brillante renommée, il termina en leur adressant ces paroles : « Notre profession permet enfin à chacun de vous de laisser après lui, en mourant, la réputation d’avoir été, dans le sens le plus large du mot, un honnête homme et, si les épreuves de la vie viennent à s’y prêter, un grand homme de bien. » Pour M. Dufaure, ce titre représentait le sommet des ambitions ; parmi ses auditeurs de 180S, il en était plus d’un qui déjà n’hésitait pas à le lui décerner. On avait enfin franchi les années stériles et silencieuses qui avaient suivi l’établissement de l’empire ; les âmes s’échauffaient, et autour de ceux qui parlaient de contrôle et de liberté, il se faisait un mouvement qui attestait le réveil de plus en plus marqué des esprits. Les grandes causes de M. de Montalembert, de l’évêque d’Orléans, de M. Prévost-Paradol et de M. le duc d’Aumale avaient eu un long retentissement et avaient uni à la renaissance libérale le nom de M. Dufaure. La foule des électeurs, tenue en lisière, pouvait tarder à l’acclamer, c’était une raison de plus pour qu’un suffrage d’élite rendît hommage à son talent. La candidature de M. Dufaure à l’Académie française se produisit, à son insu, au lendemain des défenses politiques dont on redisait tout bas les plus beaux fragmens. Quand il en fut in fermé, elle était posée. Autant il mettait de soin à fuir les appels qui le pressaient de rentrer dans la vie publique, autant il fut touché du désir qui poussait ses cliens à l’avoir pour confrère. Il se souvenait d’avoir préféré la littérature au droit ; à aucune époque, il n’avait entièrement délaissé les lettres, et un commerce assidu avec les chefs-d’œuvre de notre langue tenait dans sa vie une grande partie du temps que sa profession laissait libre. En l’accueillant, l’Académie ne voyait que ses discours, sans se douter de cette part intime de sa vie.

Appelé à remplacer le chancelier Pasquier, M. Dufaure trouvait dans sa harangue de réception le moyen de tout dire. L’avocat tint à honneur d’exprimer, dès le début, son culte envers le barreau qui regarde « comme son devoir le plus glorieux de défendre, quand les circonstances le demandent et contre tout adversaire, une liberté sans laquelle l’Académie, comme le barreau, n’existeraient plus, la liberté de penser, de parier et d’écrire. » L’étudiant de 1820 ne manqua pas de rendre hommage au professeur devenu secrétaire perpétuel en invoquant le souvenir toujours présent des cours de la Sorbonne et de « ces improvisations que la tribune politique ne surpassait pas. » Enfin le politique, — tout ému de la lecture des Mémoires dans lesquels un jeune conseiller de vingt ans peint du fond du parlement l’ancienne société française, décrit la fièvre d’enthousiasme qui précéda la révolution, les déceptions et les désordres qui l’accompagnèrent, les persécutions de la terreur et « l’anarchie du directoire tempérée par les violences, » — fit un tableau de la jeunesse de M. Pasquier, qui, sans sortir des bornes de la biographie, demeure une page d’histoire.

Tout son récit est vif, animé et parfois d’une concision éloquente. On a parlé souvent de ses ironies ; ses réticences n’étaient pas moins cruelles. Il faut l’avoir entendu prononcer sa phrase sur le coup d’étal de brumaire pour se figurer l’effet qu’elle produisit sur l’assistance. « Mon prédécesseur, dit-il, n’a pris aucune part au 18 brumaire ; ainsi, je n’ai pas à vous en dire mon opinion : je m’en félicite, je ne trouverais peut-être pas en moi l’impartialité nécessaire pour en parler. » Prononcées avec le son toujours grave de sa voix, mordante, ces paroles tombaient de sa bouche comme une sentence.

Il suivit M. Pasquier dans les diverses phases de sa vie d’homme d’état, tour à tour, sous trois gouvernemens, préfet de police, garde des sceaux et président de la chambre des pairs, servant le despotisme avec dignité et la liberté sans faiblesse. Puis il arriva, à ces quinze dernières années d’une incomparable vieillesse, qui furent accordées au chancelier comme une suprême faveur de la Providence pour juger de plus loin et de plus haut son temps, les hommes et lui-même.

Comme son prédécesseur, M. Dufaure prit au sérieux son titre d’académicien et il en accepta tous les devoirs. Il s’attacha de cœur aux, travaux de sa nouvelle compagnie, se montra assidu aux séances, attentif aux délibérations, soucieux des droits de l’Institut et s’intéressant à tout ce qui pouvait les compromettre ou les fortifier. Soit qu’il eût à prononcer le discours sur les prix de vertu, soit qu’il eût mission de rendre compte de quelques-uns des livres soumis chaque année à l’Académie, il recevait avec joie cette part de la charge commune. D’autres ont pu parler de l’autorité qu’il avait conquise dans les délibérations et des relations si douces qu’il aimait à y entretenir ; mais il n’est pas besoin d’avoir assisté aux séances intérieures de l’Académie pour rendre témoignage de la place qu’elle tenait dans sa vie. Pour cette intelligence habituellement occupée de matières légales, absorbée par les questions de gouvernement ou d’administration, les sujets littéraires présentaient un attrait particulier. Suivant l’heureuse expression que M. Patin appliquait à M. Pasquier, « il aimait à s’y engager, et l’on apercevait alors que son goût avait toute la sûreté de son discernement politique. »

Il retrouvait d’ailleurs parmi ses confrères l’écho des sentimens qui s’agitaient dans son âme ; le charme d’un commerce régulier avec des esprits de même trempe, souffrant des mêmes maux et appréhendant pour leur patrie les mêmes malheurs, ne détournait pas son esprit de l’objet habituel de ses méditations, et il continuait à avoir pour clientes ces causes d’un ordre supérieur qui intéressent la conscience humaine ou les garanties politiques.

Dans les derniers temps de l’empire, les fautes du gouvernement lui offrirent deux occasions solennelles de défendre de nouveau le droit et la liberté. Le souvenir de la brochure publiée par M. le duc d’Aumale hantait à ce point l’imagination des ministres qu’ils commirent à l’occasion d’un écrit de ce prince, non-seulement l’acte le plus inique, mais la plus lourde maladresse. Possesseur des archives de la maison de Condé, leur héritier avait consacré les heures de l’exil à retracer l’histoire des princes de cette maison pendant le XVIe siècle. Le premier volume était imprimé quand, en 1863, le préfet de police le fit saisir chez le brocheur. Entendait-on le poursuivre ? Nullement. Sous ce terme équivoque de saisie, c’était une confiscation déguisée. L’auteur ne manqua pas une si belle occasion de recommencer la lutte contre le pouvoir arbitraire. Devant le tribunal et devant la cour, M. Dufaure et M. Hébert défendirent le droit de propriété. Le préfet de police, abrité derrière la séparation des pouvoirs, ayant refusé de plaider le fond de l’affaire, les tribunaux admirent l’exception ; mais, devant la conscience publique, ce fut le droit qui triompha et, en 1869, le volume, devenu célèbre avant que de paraître, fut restitué.

Il y a des heures où les gouvernemens sont condamnés à accumuler les fautes. A la suite des élections de 1863, le ministre de l’intérieur, irrité qu’un comité électoral eût osé se fonder, avait résolu de le poursuivre sous l’inculpation d’association illicite de plus de vingt personnes. Le nombre coupable ne s’était pas rencontré. Treize personnes seulement avaient été poursuivies. Plus le fondement de l’inculpation était faible et plus fut ardente la vivacité des poursuites. A l’appel des prévenus, tous inscrits au barreau, le conseil de l’ordre s’était levé et avait résolu de défendre, sous le nom des jeunes avocats en cause, la liberté électorale menacée. A côté de MM. Berryer, Grévy, Hébert, Marie et Favre, M. Dufaure tint tête au ministère public, aussi bien au tribunal que devant la cour. Il rappela ses luttes de la restauration, les grandes élections d’où était sorti le renversement des ministères Villèle et Polignac et les comités électoraux de Bordeaux qui comprenaient tout le barreau. Il suivit pas à pas la prévention et conclut qu’elle reposait sur une de ces hallucinations politiques qui trompent et perdent le pouvoir. Après les maîtres de l’éloquence, il sut trouver des développemens nouveaux, éclairer d’une lumière plus brillante tel point obscur et troubler ses adversaires. Il y eut un moment où, fatigué de démontrer une certitude, et se souvenant de cette série de procès dans lesquels le ministère public ne se lassait pas de lui opposer la chute des gouvernemens qu’il avait servis, il s’écria :


Voilà trois fois qu’on me répond que, si les gouvernemens antérieurs sont tombés, c’est tantôt parce qu’on n’a pas violé le secret des lettres, tantôt parce qu’ils ne se sont pas violemment emparés de publications qu’aucune loi ne condamnait, et, aujourd’hui enfin, parce qu’ils n’ont pas empêché des réunions que le législateur a oublié d’interdire. Je laisse à la conscience publique à apprécier ces vues nouvelles sur les causes de la grandeur et de la décadence des gouvernemens. Quand on me dit que des gouvernemens sont tombés parce qu’ils ont ainsi respecté les droits des citoyens, ou du moins parce qu’ils ont été très timides, très réservés, très modérés dans l’application de nos lois, je me demande s’il n’en est pas d’autres qui sont tombés pour avoir eu le défaut absolument contraire. Si l’on craint d’imiter les exemples de la restauration et du gouvernement de juillet, j’engagerais fort à ne pas imiter la convention, le directoire et le premier empire qui n’ont jamais été arrêtés par les mêmes scrupules, et l’histoire jugera s’il revient moins d’honneur aux gouvernemens qui sont tombés parce qu’ils ont apporté quelques tempéramens à l’exécution des lois, qu’à ceux qui sont tombés après avoir outrageusement violé toutes les lois et méconnu tous les droits des citoyens.


Il y avait six ans que M. Dufaure était sur la brèche, défendant à toute heure le droit et la liberté. Tous ceux qui suivaient avec un ardent intérêt les progrès de l’esprit de contrôle, qui espéraient soit la transformation de la constitution de 1852, soit, si elle était impossible, la chute de l’empire, désiraient également que M. Dufaure consentît à entrer au corps législatif. En 1863, on ne parvint qu’à la dernière heure à vaincre ses répugnances, et il fut le seul à se sentir heureux et comme délivré par son échec.

Mais ses amis qui luttaient au corps législatif ne s’accommodaient pas de son absence, et, lorsque une vacance se produisit en 1868 dans le Var, ils se servirent de tous les moyens pour triompher de ses hésitations : il s’agissait de représenter Toulon, et les souvenirs de la grande enquête sur la marine se joignant à l’intérêt public contribuèrent à le déterminer à une nouvelle campagne. Certes, il fallait que ses anxiétés patriotiques fussent bien profondes pour qu’on obtînt de lui ce sacrifice. En quelques jours, la presse ne retentit de Strasbourg à Bayonne et du Havre à Marseille que du bruit de la lutte engagée entre M. Dufaure et un candidat officiel inconnu. La France se divisa en deux camps : aux libéraux de toute nuance faisant des vœux, avec M. Thiers, pour que le nouveau député apportât à l’opposition « le secours de sa voix puissante et vénérée, » répondaient les partisans de l’empire ; mais leur nombre n’eût pas suffi à assurer l’échec de M. Dufaure. Il se fit une alliance, ou plutôt une rencontre étrange. Contre l’ancien ministre du général Cavaignac, se dressèrent ceux qui se glorifiaient des souvenirs de l’insurrection de juin 1848. M. Dufaure était un bourgeois et un clérical, il portait la livrée officieuse ; il n’était pas démocrate et méritait l’animadversion du peuple. Delescluze dans le Réveil, Duportal à Toulouse, d’autres à Marseille, tous ceux qui regrettaient et rêvaient l’anarchie, jouèrent le jeu de l’empire, en répétant que l’élection de M. Dufaure serait un malheur public. La préfecture du Var fit distribuer et colporter les feuilles de ses alliés, et cette heureuse diversion, venant s’ajouter aux actes les plus violens de pression administrative, donna la victoire au candidat officiel. Singulière campagne, bien faite pour jeter la lumière sur des procédés de gouvernement qui favorisaient l’aveuglement et devaient aboutir à la ruine !

Lors des élections générales de 1869, M. Dufaure refusa de se laisser porter, mais il s’occupa activement, à Paris, de l’élection de M. Thiers, que le gouvernement, à l’imitation de ce qui lui avait réussi à Toulon, cherchait à étouffer entre un candidat bonapartiste et un candidat radical.

Le jour où fut connu le résultat de la lutte d’où M. Thiers sortait triomphant, M. Dufaure prit la parole dans la salle même du comité où se pressaient les principaux électeurs. Il est rare qu’en si peu de mots un orateur ait produit une si profonde émotion. Saluant le nouvel élu, il rappela ses récens combats, lui promit non des triomphes, mais des luttes dignes de lui et lui montra la fidélité des électeurs prêts à le soutenir jusqu’au bout pour la revendication des libertés nécessaires.

La constitution de 1852 s’écroulait de toutes parts. Ses auteurs, qui ne l’avaient fait vivre que de silence et de compression, renonçaient à la défendre. Le seul problème était de savoir s’ils pourraient la rajeunir et lui donner à temps une force nouvelle. Il vint un jour où, acculés et sentant le sol trembler sous leurs pieds, ils recoururent à ce remède héroïque. Étaient-ils de bonne foi ? Cherchaient-ils sincèrement à effacer de nos lois les maximes qui avaient suivi le coup d’état ? Ce n’est pas le lieu de sonder ici les cœurs, ni de juger les intentions. Il nous suffit de dire que M. Dufaure ne crut pas à leur sincérité. Il était persuadé que l’empire était incapable de se transformer, que si, « par malheur, la France se laissait prendre aux séductions qui lui étaient offertes, elle aurait prochainement à déplorer sa faiblesse et que, le jour des remords, elle verserait des larmes de sang, il était de cette génération qui, éclairée et obsédée à la fois par les malheurs de 1814 et de 1815, prédisait une troisième invasion comme terme et châtiment de nos fautes diplomatiques. A ses yeux, la constitution révisée de 1870 était impuissante à mettre obstacle à « ces coups de volonté absolue qui pouvaient jeter du jour au lendemain la France dans les plus graves embarras et, suivant son expression elle-même, compromettre irréparablement son avenir. »

L’heure approchait en effet de l’un de ces coups de volonté absolue que pressentait trop bien sa vieille expérience. Dieu seul peut savoir si M. Dufaure, dans ses jours de plus sombre pessimisme, avait jamais prévu dans quel abîme de maux nous jetteraient l’empire et ses suprêmes folies !


GEORGES PICOT.

  1. Voyez la Revue du 1er avril et du 15 mai.
  2. M. Patin, Discours pour la réception de M. Dufaure, 7 avril 1864.