Ma double vie/29

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Charpentier et Fasquelle (p. 426-431).
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XXIX


La rentrée de la Comédie dans ses foyers devint un événement, mais un événement sournois. Notre départ de Paris avait été tapageur, gai, et public ; notre retour fut clandestin pour beaucoup : attristé pour les incompris, rageur pour les ratés.

Je n’étais pas à la maison depuis une heure, que notre administrateur Perrin me fut annoncé. Il commença doucement les reproches contre le peu de soin que je prenais de ma santé. Il me dit que je faisais trop de tapage autour de moi. « Mais, m’écriai-je, est-ce ma faute si je suis trop mince ! si j’ai trop de cheveux ! s’ils sont trop frisés ! et si je ne pense pas comme les autres ? Admettez que pendant un mois je prenne de l’arsenic à me faire gonfler comme un tonneau, que je me rase la tête comme un Arabe, et que je réponde oui à tout ce que vous dites : On dira que c’est pour faire de la réclame. — Mais, me répondit Perrin, mais, ma chère enfant, il y a des gens ni gras, ni maigres, ni rasés, ni chevelus, et qui répondent oui et non. »

Je restai pétrifiée par la justesse de ce raisonnement, et je compris le « parce que » de tous ces « pourquoi » que je me posais depuis des années. Je n’étais pas de la moyenne ; j’avais du « trop » et du « trop peu ». Et je sentais qu’il n’y avait rien à faire à cela. Je l’avouai à Perrin en lui disant qu’il avait raison.

Il profita de cette sage disposition pour me sermonner et, enfin, pour me donner le conseil de ne point paraître à la Cérémonie du retour, à la Comédie-Française. Il craignait une cabale contre moi. Les esprits étaient montés, à tort ou à raison ; un peu des deux, disait-il avec cet air fin et courtois qu’il gardât presque toujours.

Je l’écoutai sans l’interrompre, ce qui le gêna un peu, car Perrin était un ergoteur, pas un orateur.

Quand il eut fini : « Vous m’avez dit trop de choses qui m’excitent, cher Monsieur Perrin, j’adore la bataille. Je paraîtrai à la Cérémonie. Tenez, j’étais prévenue déjà : voilà trois lettres anonymes. Lisez celle-là ; elle est la plus jolie. » Il déplia le papier parfumé d’ambre et lut :

Mon pauvre squelette, tu feras bien de ne pas faire voir ton horrible nez juif à la Cérémonie après-demain. Je crains pour lui qu’il ne serve de cible à toutes les pommes qu’on fait cuire en ce moment dans ta bonne ville de Paris à ton intention. Fais dire dans les échos que tu as craché le sang, et reste dans ton lit à réfléchir sur les conséquences de la réclame à outrance.

Un Abonnné.

Perrin repoussa la lettre avec dégoût. « En voici deux autres, lui dis-je, mais elles sont trop grossières, je vous en fais grâce. J’irai à la Cérémonie. — Bien ! dit Perrin. On répète demain. Viendrez-vous ? — Je viendrai. »

Le lendemain, à la répétition, les artistes hommes et femmes ne tenaient guère à venir saluer avec moi. Je dois dire qu’ils y mirent tous, quand même, de la bonne grâce.

Mais je déclarai que je voulais entrer seule, contre la règle ordinaire, car je devais seule supporter la mauvaise humeur et la cabale.

La salle était archi-comble.

Au lever du rideau, la Cérémonie commença au milieu des bravos. Le public était heureux de revoir ses artistes aimés. Ils s’avançaient deux par deux, un à droite, l’autre à gauche, tenant la palme ou la couronne destinée à orner le buste de Molière.

Mon tour venu, je m’avançai seule. Je me sentais pâle et pleine de volonté conquérante. Je m’avançai lentement vers la rampe et, au lieu de saluer comme mes camarades, je restai droite, regardant de mes deux yeux dans tous les yeux convergeant vers moi. On m’avait annoncé la bataille : je ne voulais pas la provoquer, mais je ne voulais pas la fuir.

J’attendis une seconde, je sentais la salle frémissante, énervée ; puis tout à coup, soulevée par une impression de tendresse généreuse, elle éclata dans une fanfare de bravos et de cris. Et le public, si aimé et si aimant, se grisait de sa joie. Ce fut certainement un des plus beaux triomphes de ma carrière.

Quelques artistes furent très contents, les femmes surtout, car il est une chose à remarquer dans notre art : les hommes jalousent les femmes beaucoup plus que les femmes ne se jalousent entre elles. J’ai rencontré beaucoup d’ennemis parmi les hommes comédiens, et très peu parmi les femmes comédiennes.

Je pense que l’Art dramatique est un art essentiellement féminin. En effet, farder sa figure, dissimuler ses vrais sentiments, chercher à plaire, vouloir attirer les regards, sont les travers qu’on reproche souvent aux femmes et pour lesquels on montre une grande indulgence. Ces mêmes défauts deviennent odieux chez un homme.

Et cependant, le comédien doit se rendre le plus attrayant possible, fût-ce avec le secours des fards, des barbes postiches, des petits toupets. S’il est républicain, il doit soutenir avec chaleur et conviction des théories royalistes, et s’il est conservateur, des théories anarchistes, si tel est le bon plaisir de l’auteur.

Au Théâtre-Français, ce pauvre Maubant était un radical des plus avancés, mais sa stature et la beauté de son masque le condamnaient à jouer les rois, les empereurs, les tyrans ; et tout le temps que duraient les répétitions, on entendait Charlemagne ou César jurer contre les tyrans, maudire les conquérants et réclamer pour eux les plus durs châtiments. Je prenais grand plaisir à cette lutte entre l’homme et le comédien.

Peut-être cette perpétuelle abstraction de soi-même donne-t-elle à l’acteur une nature plus féminine. Mais il est certain que le comédien est jaloux de la comédienne. Sa courtoisie d’homme bien élevé s’évanouit devant la rampe. Tel comédien qui, dans la vie privée, rendra service à une femme en peine, lui cherchera noise en scène. Il risquera sa vie pour la sauver d’un danger sur la route, en chemin de fer, en bateau ; mais, sur le tremplin des planches, il ne fera rien pour la tirer d’embarras si elle manque de mémoire ; ou si elle fait un faux pas, il la pousserait volontiers. Je vais peut-être un peu loin, mais pas si loin qu’on pourrait le croire.

J’ai joué avec des comédiens célèbres qui m’ont fait de méchants tours. En revanche, il en est parmi ceux-là qui sont des êtres exquis, restant en scène plus hommes que comédiens : Pierre Berton, Worms et Guitry sont et resteront les types les plus parfaits de courtoisie amicale et protectrice pour la comédienne. J’ai joué quantité de pièces avec chacun d’eux et, moi qui suis si « traqueuse », je me sentais en confiance avec ces trois artistes ; je les savais d’une intelligence supérieure, pitoyables à mon « trac » et en éveil pour les faiblesses nerveuses que me donnait ce trac.

Pierre Berton et Worms, deux grands, très grands artistes, se sont retirés de la scène en pleine vigueur artistique, en pleine force vitale : Pierre Berton pour se consacrer à la littérature, Worms, on ne sait pas pourquoi... Quant à Guitry, le plus jeune de beaucoup, il est le premier artiste de la scène française, car c’est un admirable comédien doublé d’un artiste, ce qui est fort rare. Je connais très peu d’artistes en France et à l’étranger réunissant ces deux qualités.

Henry Irving est un admirable artiste, mais pas un comédien. Coquelin est un admirable comédien, il n’est pas artiste. Mounet-Sully a du génie, qu’il met tantôt au service de l’artiste, tantôt au service du comédien ; mais, en revanche, il a parfois des exagérations comme artiste et comédien qui font grincer des dents les amateurs du Beau et de la Vérité. Bartet est une parfaite comédienne, ayant un sens artistique très délicat. Réjane, la plus comédienne des comédiennes, est artiste quand elle le veut.

Eleonora Duse est plus une comédienne qu’une artiste ; elle marche dans les routes tracées par d’autres ; elle ne les imite pas, certes, car elle plante des fleurs où il y avait des arbres, et des arbres où il y avait des fleurs ; mais elle n’a pas fait sortir de son art un personnage qui s’identifie à son nom ; elle n’a pas créé un être, une vision qui évoque son souvenir. Elle met les gants des autres, mais elle les met à l’envers, et tout cela avec une grâce infinie, un sans vouloir plein d’abandon. C’est une grande, très grande comédienne, mais ce n’est pas une grande artiste.

Novelli est un comédien de l’ancienne école, où on se préoccupait très peu du côté artistique. Il est parfait dans le rire et les larmes. Béatrice Patrick-Campbell est surtout une artiste, et son talent est fait de charme et de pensée ; elle exècre les routes battues ; elle veut créer, et elle crée.

Antoine est souvent trahi par ses moyens, car sa voix est sombre et son allure un peu ordinaire, aussi laisse-t-il souvent à désirer comme comédien ; mais il est toujours un artiste hors de pair, et notre Art lui doit beaucoup dans son évolution vers la vérité ; et celui-là non plus n’est pas jaloux de la comédienne.