Manifeste du parti communiste/Andler/II/Commentaire/1

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Charles Andler.
Georges Bellais (tome 2p. 63-139).

I

BOURGEOIS ET PROLÉTAIRES


2. La lutte des classes. — Tout l’effort critique de la doctrine marxiste consiste à expliquer l’existence d’un prolétariat. Ce fait précis une fois expliqué, des conséquences s’en déduisent sans effort, touchant le déséquilibre social actuel et la manière de rétablir un équilibre social futur. Mais, en essayant de donner cette explication spéciale, Marx et Engels avaient trouvé une méthode générale d’explication, une sociologie. À l’origine de la division sociale des classes, il y a la forme de la production économique. La condition sociale d’un chacun dépend de la place qu’il occupe dans cette production. L’ensemble des hommes de la même condition forme une classe. Ces classes en présence, et qui ont dans la production, une place différente, qui leur assigne aussi dans la répartition des parts inégales, entrent en lutte à cause de ces intérêts en litige. L’histoire politique et intellectuelle tout entière n’est pas autre chose que cette lutte des classes. C’est l’aphorisme, qui ouvre le Manifeste (§ 2), et que Frédéric Engels donne, avec les raisons sociologiques où il se fonde, pour une « propriété unique et exclusive » de Marx (Préface de 1883, p. 8).

L’affirmation d’Engels, présentée avec cette raideur, ne laisse pas de soulever des objections. Loin d’être neuve, cette philosophie qui découvre que tout le contenu de l’histoire est une série de luttes de classes estime des parties les plus vieilles de la tradition socialiste.

N’avait-elle pas été très vivante dans cette Fédération des Bannis, où Théodore Schuster l’avait exprimée éloquemment ; et dans la Fédération des Justes, au nom de laquelle Weitling l’avait prêchée[1] ? Nous ne devons pas oublier que le Congrès communiste, qui donna mandat à Marx et à Engels de rédiger leur Manifeste, recueilli l’esprit de ces fédérations dissoutes. Mais les Bannis, affiliés à la Société des Droits de l’Homme, et les Justes, affiliés à la Société des Saisons, étaient imbus comme ces sociétés françaises de la tradition babouviste.

Le Manifeste des Égaux avait stigmatisé dès 1796 le scandale qui fait qu’à travers toute l’histoire « la très grande majorité des hommes travaille et sue au service et pour le bon plaisir de l’extrême minorité ». Il avait réclamé avec emphase que disparussent « les distinctions révoltantes de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernants et de gouvernés ». Et ce Manifeste, prototype de tous les manifestes socialistes et du Manifeste communiste lui-même, Buonarroti l’avait réédité dans son livre de la Conspiration pour l’Égalité dite de Babeuf (1828), qui fut le catéchisme des partis révolutionnaires sous Louis Philippe[2]. C’est Buonarroti encore, qui dans son résumé des doctrines du comité babouviste qui se réunissait chez Amar, peu de temps avant la conspiration, montrait que « jamais société civile ne put faire disparaître de son sein cette foule d’hommes qu’aigrit et rend malheureux l’idée des biens dont ils sont privés. Partout la multitude rampe sous la verge d’un despote ou sous celle des castes privilégiées… Les plus adroits ou les plus heureux dépouillèrent et dépouillent sans cesse la multitude[3]. » Aussi arrive-t-il un moment où, « la révolte des pauvres contre les riches est d’une nécessité que rien ne peut vaincre ».

Les sociétés républicaines, sous le règne de Louis-Philippe, étaient imbues de cette doctrine. Dès 1832, au Procès des Quinze, où furent condamnés les chefs de la Société des Amis du Peuple, Blanqui avait dit que toutes les luttes politiques se réduisaient à « la guerre entre les riches et les pauvres », et que « les riches étaient les agresseurs, puisqu’ils exerçaient un indigne péage sur les masses laborieuses[4] »

Mais Blanqui est le révolutionnaire qui eut le plus d’action sur la Fédération allemande des Justes sept ans plus tard[5].

Pourtant la propagande saint-simonienne, qui avait repris avec une force sans égale en 1829 par les conférences où Bazard fit exposé de la doctrine, n’avait pas moins vigoureusement marqué la notion de lutte des classes[6]. Bazard usait d’un terme plus abstrait : l’exploitation de l’homme par l’homme. Mais il touché parfois à la terminologie marxiste elle-même quand il nous montre, dans les premiers stades de l’histoire, « les hommes partagés en deux classes, les exploitants et les exploités, les maîtres et les esclaves », quand, il montre que « la condition respective où se trouvaient dans le passé les maîtres et les esclaves, les patriciens et les plébéiens, les seigneurs et les serfs… se continue à un très haut degré dans les relations des propriétaires et des travailleurs[7] ».

Le tour oratoire par lequel les conflits sociaux de toutes les époques sont présentés comme le retour du même antagonisme entre classes exploiteuses et classés exploitées devient alors un des procédés coutumiers de la rhétorique socialiste[8]. Le socialisme philosophique allemand, vilipendé par Marx (§ 62-66), n’en a pas moins eu, avant lui, la perception distincte du rôle de la lutte des classes dans l’histoire. « L’histoire, disait Karl Grün, dans son traité de la Civilisation vraie (Ueber wahre Bildung, p. 22), en 1844, n’a été jusqu’à ce jour qu’une guerre unique, ininterrompue ; et, dans son essence, une guerre des heureux, des possédants, des vainqueurs contre les malheureux, les déshérités, les opprimés. En Grèce, ces derniers se sont appelés des esclaves et des ilotes, à Rome des esclaves, au moyen-âge des serfs ; en Russie, ils se nomment des paysans, dans l’Amérique du Nord, des nègres ; dans le monde civilisé de l’Angleterre, de la France et de l’Allemagne, ils se nomment des prolétaires[9]. » L’histoire entière s’est faite au milieu de la servitude qui enchaînait les pauvres aux riches. Il s’agit à présent de savoir comment l’histoire se fera dans la liberté de tous, par l’abolition des classes.

Que faut-il garder de l’affirmation pieuse d’Engels qui revendique pour Marx « la propriété exclusive » de la théorie de la lutte des classes ? Il est difficile de la sauver. Elle est un peu contradictoire, puisque F. Engels, avec raison, se vante d’en avoir « approché » lui-même dans son livre sur les Classes laborieuses en Angleterre (1845). Le socialisme philosophique, combattu par lui dans le Deutsches Bürgerbuch (1845-46), aurait suffi à la lui enseigner. L’observation seule du monde ouvrier anglais lui ouvrait les yeux. Il avait pu discerner la dominations du privilège de la propriété » plus brutale, plus hypocrite qu’ailleurs dans la bourgeoisie d’Angleterre, au regard de qui « les non possédants n’existent que pour être exploités par les possédants ». Et comme Babeuf, comme Blanqui, Engels en était arrivé à penser que « l’abîme entre les classes se faisant de plus en plus abrupt, la guerre des pauvres contre les riches éclaterait et serait la plus sanglante qui ait été jamais faite ».

Cela suffit pour que Marx ne soit ni le seul ni le premier à l’avoir dit.

3. Mais si l’histoire de toutes les époques est une lutte de classes, il s’en faut que cet antagonisme d’abord soit simple. Chacune des classes belligérantes est à son tour divisée par des luttes intestines. Le moyen-âge a eu côte à côte ses grands et petits vassaux, hostiles ensemble aux roturiers, mais ennemis entre eux ; ses maîtres et ses compagnons, qui s’entredéchiraient, malgré les guerres des villes contre les seigneurs ; ses serfs, exploités par tous leurs maîtres, nobles ou roturiers. Il y a eu « une hiérarchie de rangs sociaux multiples » (§ 2).

Mais cela encore Karl Grün notamment l’avait dit. Dans toutes les classes victorieuses, selon Grün, il y a encore des catégories opprimées ; et, parmi les vaincus, il y a encore des exploiteurs d’une multitude plus misérable qu’eux-mêmes. Il y a une organisation complexe des formes d’exploitation[10]. Le difficile serait seulement de savoir si Grün prête ici, ou s’il emprunte à Proudhon qui avait soutenu, en 1843, que la loi de l’ordre instinctivement réalisée par l’humanité est spécifiée par séries hiérarchisées de besognes, à ce point que chaque nouvelle division du travail, même dans les besognes les plus humbles, crée « un nouveau droit de suzeraineté et de privilège[11] ».

Mais l’idée marxiste a une seconde face. Elle explique comment se sont simplifiés ces antagonismes complexes, jusqu’à se réduire à un seul couple antagonique : la bourgeoisie et le prolétariat. Cette explication est économique. « La différenciation sociale des hommes résulte de la production économique[12] » et se modifie avec elle. Le Manifeste esquissera cette évolution.

Il n’y arrivera pas sans artifice. Un schématisme domine cette description : l’évolution économique fait monter à la prépondérance la classe opprimée de l’âge précédent. « Les serfs du moyen-âge engendrèrent les bourgeois des premières communes» » Bien qu’emprunté à Bazard, cela est très inexact[13]. Ni les citoyens des villes gallo-romaines ou italiques du haut moyen-âge ne sont issus de serfs, ni le servage en Germanie même n’est aussi ancien que la classe des paysans libres ; et il y a eu des agglomérations communales d’hommes libres dès les temps germaniques primitifs.

Mais la commune une fois admise, dont l’origine est à expliquer autrement que ne fait Marx, le développement de la grande bourgeoisie urbaine par les grandes découvertes maritimes et coloniales, par l’essor du commerce, est décrit par Marx et Engels selon les résultats de la plus récente science historique et sociologique de leur temps.

4. Le matérialisme historique et la croissance de la bourgeoisie par l’industrialisme. — Ce serait trop leur demander que de vouloir que ces résultats fussent tous acquis par eux-mêmes. Nulle part sans doute Marx et Engels n’ont eu une peine plus aisée pour se souvenir simplement de ce qu’ils avaient, les premiers, su établir. En leur faisant cette part d’originalité, qui est grande, il ne sera pas exagéré de dire qu’ils doivent beaucoup à Proudhon, à Frédéric List, à Constantin Pecqueur et à son élève Vidal, à Sismondi et à son élève Buret.

L’idée directrice elle-même n’est pas d’eux. C’est banalité, presque, de le dire. L’économiste Blanqui déjà s’était aperçu qu’ « il existe entre l’histoire et l’économie politique des rapports tellement intimes qu’on ne peut les étudier l’une sans l’autre, ni les approfondir séparément. La première fournit les faits ; la seconde en explique les causes[14] ». Proudhon, dans son livre récent De la création de l’ordre dans l’humanité, avait dit : « Les lois de l’économie politique sont lés lois de l’histoire ; les sociétés se meuvent sous l'action des lois économiques et se détruisent par leur violation[15]. ». Mais ces lois sont les lois de la production. « Le progrès de la société se mesure sur le développement de l’industrie et la perfection des instruments[16]. » Sans doute Proudhon n’a pas poussé à bout cette idée. Il pense que « l'ordre politique se manifeste le premier et prélude à la création de l’ordre industriel », mais aussi que les sociétés périssent « quand elles font mépris des fonctions industrielles », comme le Sénat romain oublia d’organiser l’agriculture, et Carthage l’industrie[17]. Le problème historique essentiel, « puisque toute société débute par l’antithèse du patriciat et du servage », serait de contrer comment « le prolétariat grandit et supplante à la fin l’aristocratie » ; de dégager la loi de révolution du prolétariat. « Cette loi complexe ne peut se trouver que dans la science économique[18]. » Proudhon le soutient, mais, selon Marx, le Système des contradictions économiques n’a pas apporté cette loi. Marx et Engels à leur tour, en cherchent la « haute et difficile formule ».

Marx pousse à bout la pensée devant laquelle Proudhon avait reculé. C’est l’ordre industriel qui crée tout ordre politique et social ; et l’émancipation politique et sociale du prolétariat se produira par l’industrie ou elle ne se produira pas. La courbe de l’évolution industrielle, une fois déterminée, suffira à déterminer les chances d’affranchissement possible. Mais, l’histoire de l’industrie démontre que l’amélioration des moyens de communiquer, en augmentant l’étendue du débouché commercial, amène une amélioration des moyens de produire et réciproquement. La condition sociale, juridique et politique des hommes se définit par la place occupée par eux dans le trafic. Une amélioration générale de la production et du trafic bouleverse donc nécessairement tout l’équilibre social. Il se peut qu’elle atteigne un degré où, comme autrefois le servage, le salariat soit rendu impossible. Si elle se produit, l’affranchissement du prolétariat sera un fait accompli.

Cette théorie, si on veut la qualifier, apparaît comme une conciliation de Constantin Pecqueur et de Frédéric List.

Pecqueur, par son ouvrage des Intérêts du commerce, de l’industrie et de l’agriculture (1838) et par son traité des Améliorations matérielles dans leurs rapports avec la liberté (1840), est le premier qui ait édifié en France un système complet de matérialisme historique, de même que List en Allemagne dans son traité de l’Économie politique nationale (1841). Mais Pecqueur a sur List l’avantage d’une intelligence plus large des questions sociales. La difficulté, que n’effleure pas même List, celle de l’affranchissement des classes opprimées, Pecqueur pensa qu’elle se résolvait par la répercussion sur tous les rapports d’homme à homme des améliorations apportées à l’outillage humain.

Il s’agissait beaucoup moins, pensait-il, « de la quantité des richesses crées ou consommées » par le fait d’une amélioration technique, que « des changements qu’elle entraînait dans le mode de production, de circulation et de consommation ; dans la distribution de ces richesses, dans le mécanisme industriel et l’organisation du travail[19] ». Or ces changements sont toujours dans le sens de la liberté, tant il est vrai que « l’esclavage est incompatible avec le travail » ; et l’histoire démontre abondamment que les peuples les plus actifs industriellement sont aussi les plus libres[20].

Frédéric List, dont le Système d’économie politique nationale (1841) offre avec la doctrine de Pecqueur des ressemblances stupéfiantes, avait insisté surtout sur la solidarité qui existe entre les modes de production et les modes de circulation. Mais il ajoutait que les méthodes de production cependant sont décisives ; et telle était l’importance qu’il attribuait aux forces productives que l’apparition seule de ce vocable suffit à déceler l’influence de List. Nous donnerons (§ 68) des preuves formelles de cette influence chez Marx. Mais aucune preuve ne la signale plus fortement que cette apparition même du mot de « forces productives » connu des seuls disciples de List, et que Marx emploie avec tout le cortège d’idées économiques dont, chez List, il s’accompagne.

L’essentiel, pour une société, est, selon List, d’éveiller les « forces productives » dont elle recèle le germe. Il n’y a d’autre différence essentielle entre les civilisations que celle des « forces productives » dont elles usent. Elles sont pastorales, agricoles, commerçantes et manufacturières : et toute leur civilisation, même intellectuelle dépend de ces ressources matérielles dont elles vivent. Mais le plus haut degré de civilisation aujourd’hui accessible à une nation est celui où s’unissent la manufacture et le commerce. Or, c’est là une situation où ne se maintiennent que les nations manufacturières, Celui-là peut commercer toujours qui détient les industries productives, puisqu’il lui suffit pour cela de construire les moyens de transport et que la perfection des moyens de transport est en raison de l’outillage industriel. Mais on peut toujours évincer du commerce les nations qui se bornent à faire de l’entremise sans fabriquer elles-mêmes : on les évincera d’autant plus sûrement qu’on améliorera plus vite qu’elles le réseau des voies et les véhicules de transport.

Historiquement, dans cette évolution, la création des grandes voies de communication transocéaniques est la première ; et la première bourgeoisie capitaliste est celle des grandes publiques maritimes, des grandes compagnies portugaises, génoises, vénitiennes, hanséatiques, hollandaises. Mais le débouché accru stimule à son tour la production, tout d’abord celle des marchandises européennes que l’on peut offrir en échange des denrées tropicales ; puis la production industrielle améliore à son tour les moyens de transport ; et c’est de la sorte que l’Angleterre de 1800 à 1841 a dépensé pour ses moyens de transport par voie ferrée et par bateau plus que la totalité des républiques italiennes ensemble durant leur existence.

Ces considérations, Marx les avait reprises dans son Anti-Proudhon (1847). La découverte de l’Amérique, les galions d’or et les marchandises coloniales amoncelées stimulèrent, avait-il expliqué, la production jusqu’à ce que les bras vinssent à manquer ; mais quand les machines eurent suppléé aux bras dans une production centuplée, du même coupelles centuplèrent les moyens de communication. « Le fileur put habiter l’Angleterre en même temps que le tisserand séjourne aux Indes orientales ». « La grande industrie, détachée du sol national, dépendit uniquement du marché universel, dés échanges internationaux »[21]. On voit là cette réciprocité d’action du commerce et de la production décrite déjà par List.

Cependant ce processus par où l’élargissement des moyens de circulation réagit sur les moyens de production, si Pecqueur et List l’ont constaté, comment s’explique-t-il ? Est-il possible que l’ancienne industrie corporative suffise au débouché universel ? Voilà où Marx et Engels avaient amoncelé les recherches originales, et il leur était apparu qu’un conflit se produit « entre le mode de circulation nouveau et le mode de production ancien ». Il faut bien entendre ce que signifie dans le marxisme cette expression, qui désigne, sous des abstractions qu’elle semble personnifier, des faits multiples et très tangibles. Elle signifie : 1o que les maîtres de corporation sont évincés par les commerçants industriels, par les fédérations d’armateurs ; 2o que les nouveaux patrons auront avec leur main d’œuvre des rapports autres que ceux de maîtres à compagnons.

« Ce fut le marchand qui devint le chef de l’atelier moderne et non pas l’ancien maître des corporations[22]. » L’industrie corporative, qu’elle soit urbaine comme celle dont Marx étudie les transformations, ou rurale, comme celle de ces tisserands dont Engels a esquissé la monographie, est domestique. Elle suppose un atelier de famille capable de réaliser en totalité son produit, depuis le filage jusqu’au tissage, et capable aussi de subvenir, par quelque agriculture, à la majorité de ses besoins immédiats. Cette population vit dans « une simplicité d’idylle », dans une ignorance candide et pieuse, dans une soumission patriarcale » devant le squire ou devant le patriciat citadin. Elle végète dans la solidité des croyances et dans une robuste santé physique ; mais elle demeure asservie à une élite d’aristocrates[23]. C’est à ce régime que commence à mettre fin l’ère du grand commerce maritime qui a l’atelier substitua la manufacture.

C’est le mérite particulier de Marx et un des résultats les plus certains de son livre contre Proudhon[24] que d’avoir établi comment la manufacture n’est pas due d’abord à une modification technique de la production. Elle n’est à l’origine qu’un groupement quantitatif nouveau, la substitution d’un grand atelier collectif, de besogne homogène, au petit atelier de famille. Il arrive ainsi que le grand commerçant armateur crée hors ville, hors de la juridiction corporative, des ateliers de tissage pour lesquels il achète encore les filés à l’industrie domestique, tandis que se juxtaposent sous le même toit les métiers jusque là épars dans les chaumières. L’utilité de l’atelier consistait à épargner sur le coulage par la discipline stricte et sur les frais d’immeuble par le travail en commun. Au xviie siècle encore, « la manufacture hollandaise connaissait à peine la division ».

L’industrie domestique se défend. À l’activité disciplinée et économique de l’atelier groupé, elle tache de suppléer par l’ingéniosité d’un mécanisme qui vingtuple la besogne individuelle. Un simple tisserand, Hargreave (1764), crée la jenny qui fait mouvoir à la main dix-huit bobines On abandonne l’agriculture pour intensifier le travail d’atelier. Vains efforts. La manufacture juxtapose les jennys par batteries, invente de les faire marcher par la force hydraulique économise ainsi la main d’œuvre, vend à plus bas prix. Dès lors, c’en est fait de l’industrie domestique. Elle émigré de l’atelier de famille. Les bras sont obligés de se vendre à la grande manufacture, et la manufacture, à mesure qu’une analyse plus subtile, des procédés permet de les confier à des mouvements mécaniques simples, mais reliés entre eux d’un mouvement continu, à mesure que ce mouvement est à la fois intensifié et discipliné par la vapeur, cède la place à l’usine moderne. Après avoir refoulé les maîtres de métiers, « la petite bourgeoise industrielle à son tour cède la place aux millionnaires de l’industrie, aux chefs de véritables armées industrielles, aux bourgeois modernes » (§ 4). Ainsi se trouve éliminé l’ancien antagonisme du maître et du compagnon. Il est remplacé par l’antagonisme du bourgeois et du prolétaire… Buret avait déjà démontré dans ce livre de La Misère des classes laborieuses en France et en Angleterre (1840), dont le travail d’Engels n’est qu’une refonte et une mise au point, comment les machines substituent définitivement « de vastes ateliers à la petite industrie », et divisent la population en deux classes qui ne se connaissent plus : la classe des capitalistes et la classe des salariés (t. II, p. 165.)

5. Définition d’une classe dirigeante. — Le problème historique qui consiste à Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/84 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/85 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/86 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/87 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/88 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/89 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/90 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/91 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/92 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/93 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/94 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/95 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/96 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/97 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/98 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/99 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/100 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/101 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/102 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/103 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/104 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/105 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/106 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/107 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/108 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/109 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/110 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/111 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/112 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/113 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/114 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/115 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/116 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/117 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/118 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/119 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/120 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/121 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/122 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/123 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/124 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/125 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/126 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/127 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/128 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/129 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/130 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/131 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/132 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/133 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/134 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/135 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/136 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/137 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/138 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/139 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/140 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/141 Page:Marx et Engels - Le manifeste communiste, II.djvu/142 successivement, elle n’en bouleversera aucun d’un seul coup. En chaque pays, elle se composera d’une double série de secousses prolongées : 1° la couche sociale qui d’abord remontera à la surface sera la petite bourgeoisie. Cette structure sociale s’appellera la République démocratique et sociale ; 2° une succession violente de tremblements sismiques fera affleurer ensuite, en refoulant cette couche superficielle, la couche la plus profonde de la société : le prolétariat. Ce sera là la République communiste.

Entre la théorie d’Engels qui attend la révolution d’un effondrement soudain, et celle de Marx, qui lui assigne de longs délais, la transaction semble impossible. Il n’est pas étonnant que, présentées simultanément dans le Manifeste, elles y aient laissé des traces d’incohérence.

  1. V. plus haut, p. 25 sq.
  2. Buonarroti. Histoire de la Conspiration pour l’Égalité, t. II, p. 133.
  3. Buonarroti, ouv. cit., I, 84.
  4. Babeuf, Tribun du peuple du 13 vendémiaire, cité par V. Advielle. Histoire de Gracchus Babeuf, t. II, p. 31. — Procès des Quinze, 1832, p. 79, et Tchernoff, ouv. cit., p.261.
  5. V. plus haut, p. 23 sq.
  6. Bazard. Doctrine saint-simonienne, 1854, 6e séance : Transformation successive de l’exploitation de l’homme par l’homme, et du droit de propriété. Maître, esclave. — Patricien, plébéien. — Seigneur, serf. — Oisif, travailleur.
  7. Bazard, pp. 114-123.
  8. C’est à l’école de Saint-Simon que se rattache l’économiste Blanqui lorsque, antérieurement encore à Bazard, en 1825, il se livre aux réflexions suivantes, signalées par Tcherkesoff, Pages d’histoire socialiste, p. 40 : « Je suivis pas à pas les grands événements. Il n’y a jamais eu que deux partis en présence : celui des gens qui veulent vivre de leur travail et celui des gens qui veulent vivre du travail d’autrui… Patriciens et plébéiens, esclaves et affranchis, guelfes et gibelins, roses rouges et roses blanches, cavaliers et têtes rondes, libéraux et serviles, ne sont que des variétés de la même espèce. »
  9. V. David Koigen. Zur Vorgeschichte des modernen philosophischen Sozialismus in Deutschland. Berne, 1901, p. 210.
  10. Karl Gruen. Ueber wahre Bildung, p. 22. V. Koigen, Zur Vorgeschichte des modernen philosophischen-Sozialismus, p. 210.
  11. Proudhon. Création de l’ordre, p. 406.
  12. F. Engels. Préface de 1883.
  13. Bazard avait dit : « Les communes, c’est-à-dire les corporations d’industriels autrefois serfs ». Doctrine, p. 466.
  14. Cité par Tcherkesoff. Pages d’histoire socialiste, p. 40.
  15. Cette démonstration a été faite par David Koigen. Zur Vorgeschichte des modernen philosophischen Sozialismus, p. 252 sq. — Proudhon. Création de l’ordre, pp. 453, 468, 483, 484.
  16. Ibid, 336.
  17. Ibid, pp. 467-477.
  18. Ibid, p. 442.
  19. Pecqueur. Des Intérêts du Commerce, pp. 5, 92, 95, 96.
  20. Pecqueur. Des Améliorations matérielles.
  21. Marx, Misère de la Philosophie. 2e éd., pp. 189, 193, 194.
  22. Marx. Anti-Proudhon. 2e éd., p. 190.
  23. Engels. Die Lage der arbeitenden Klassen. 2e éd., pp. 2-3.
  24. Marx. Anti-Proudhon. 2e éd., pp. 187-191.