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Manifeste du parti communiste/Andler/II/Commentaire/4

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Traduction par Charles Andler.
Georges Bellais (tome 2p. 198-207).

IV
Attitude des communistes devant les divers partis d’opposition


75-78. Les fins du communisme étant ainsi précisées, sa position étant prise dans la lutte des classes, et son idéologie fixée par la critique des idéologies adverses, c’est sa tactique qu’il convient d’arrêter pour les batailles prochaines. Ces batailles, le communisme ne les livrera pas seul. Trop faible encore pour se passer d’alliances, c’est sur la nature de ses alliances seulement qu’il peut discuter. La politique ici encore doit être réaliste et non sentimentale. Il faut au communisme les alliances qui le fortifient. Mais ce ne serait point une force que de s’assurer des succès immédiats, s’il fallait, en les contractant, affaiblir le sentiment de classe. Sans doute les succès immédiats ne sont pas à dédaigner ; les fins lointaines et l’aboutissement du mouvement intégral cependant ont la primauté.

Marx et Engels découvrent deux sortes d’alliances possibles : 1° avec des partis ouvriers ; 2° avec des partis non ouvriers.

1°. Le premier cas n’offre pas de doute. « Les communistes ne forment, pas un parti distinct en face des autres partis ouvriers » (§ 33). Ils appuient toujours le parti ouvrier existant, quand même il ne serait pas encore communiste. Ce cas est fréquent en pays anglo-saxon. Les chartistes anglais n’ont, pour l’instant, qu’un programme surtout politique[1], mais dont le « caractère social » transparaît, depuis que Stephens a défini la question de la charte comme une « question de ventre ». « La puissance politique est pour eux le moyen d’action ; la béatitude sociale, la fin. » Malgré « l’apparence réactionnaire » de plusieurs de leurs réformes sociales et notamment de ce programme agraire, dont O’Connor s’engoua, ce parti, dont les contingents sont tous prolétariens, doit être soutenu[2].

Les réformateurs agraires (l’anti-rent league) des États-Unis n’ont pas un programme qu’il soit aisé d’approuver ; et la défense qui en était présentée par le socialiste philosophe Hermann Kriege (§ 62-65) achevait de le compromettre dans l’esprit des marxistes. Il s’agissait de soustraire à l’accaparement capitaliste 1.400 millions d’acres de biens d’État demeurés disponibles et d’en faire la concession gratuite aux travailleurs, en les répartissant par fermes de 160 acres. C’est ne pas tenir compte que ces lots seront de fécondité inégale ; l’échange rétablira l’inégalité que l’on a voulu ôter de la production, et cette réforme s’attarde dans un système de petite culture voué à la faillite tôt ou tard[3]. Mais le parti qui défend ce programme erroné est un parti prolétarien. Il faut le soutenir.

2° La difficulté est plus complexe quand il s’agit d’un parti auquel les effectifs ouvriers ne fournissent qu’une part de ses contingents. Le marxisme appuiera celui de tous les partis qui, avec le plus d’initiative énergique, réclame pour le prolétariat la plus grande part de pouvoir politique, simultanément avec la plus grande part d’améliorations sociales.

En France, entre les radicaux selon la Charte et les réformistes, la différence ne semble pas d’abord très grande. Le National d’Armand Marrast soutient qu’il faut « améliorer la condition des classes pauvres ou cesser de s’occuper de politique », comme la Réforme de Ledru-Rollin veut « faire passer les ouvriers de salariés qu’ils sont à l’état d’associés ». L’un et l’autre affirment que la forme politique la plus apte à procurer le gouvernement de tous par tous et pour tous, c’est la République. L’un et l’autre déclarent que les voies pacifiques sont les seules pour la fonder. Mais Marrast compte sur la conversion de la majorité parlementaire ; Ledru-Rollin sur la force organisée de la majorité nationale, exclue jusqu’alors de ses droits politiques, sur les masses populaires qu’il mettra en mouvement dans des manifestations imposantes. Le pétitionnement pour l’organisation du travail est dû à Ledru-Rollin, et s’il « hait les communistes », il veut désigner par là les utopistes indifférents à la forme du gouvernement, plutôt que les chefs du mouvement prolétarien. Son journal, plus favorable aux associations facultatives de Pecqueur qu’aux ateliers sociaux obligatoires de Louis Blanc, accueille les partis ouvriers de toute nuance. Le mouvement chartiste anglais, le mouvement marxiste allemand y ont des comptes-rendus réguliers, dont Frédéric Engels est chargé. Les communistes soutiendront donc les partisans de la Réforme[4].

Les radicaux suisses sont suspects. À coup sûr, ils ont parmi eux des démocrates avancés, comme Frœbel, qui furent les alliés de Weitling. Il s’en faut cependant que la majorité, dans tous les cantons, comme à Lausanne, appartienne à la démocratie socialiste. Mais, présentement le libéralisme bourgeois lui-même, engagé dans sa guerre contre le Sonderbund jésuitique (1847), est menacé. Cinq grandes puissances se consultent pour écraser la Suisse libérale. Metternich et Guizot vont faire passer la frontière à leurs troupes. Il convient que les démocrates de tous pays courent à l’aide du seul pays « où le gouvernement de l’État soit exercé par des chefs élus, où l’administration est assurée presque, sans fonctionnarisme, la défense de l’État sans armée permanente, la prospérité commerciale de l’État sans douanes, la liberté des croyances religieuses sans domination théocratique »[5].

L’obscure, question polonaise s’éclaire depuis la révolte de Cracovie (février 1846)[6]. Une vaste conspiration communiste, alimentée d’argent, propagée par des écrits, aidée par l’introduction d’armes, avait couvert la Galicie depuis 1841. De grands propriétaires ruinés, de petits employés de la caste des slachcic (noblesse mendiante) fournirent les gros effectifs d’un parti qui proposa l’émancipation nationale par la réforme agraire. Dès longtemps, l’aristocratie demandait la suppression des redevances et des corvées féodales. L’Autriche les maintenait et obligeait en outre les seigneurs à prélever sur les paysans les impôts d’État, afin que la haine des paysans ruthènes se tournât contre l’aristocratie polonaise. L’aristocratie essaya de la révolution. Elle établit à Cracovie, le 22 février 1846, un gouvernement dictatorial communiste dont le manifeste contenait le passage suivant : « Tâchons de reconquérir une communauté où chacun jouira des biens de la terre d’après son mérite et sa capacité. Qu’il n’y ait plus de privilèges ! Que celui qui sera inférieur de naissance, d’esprit ou de corps trouve sans humiliation l’assistance infaillible de toute la communauté, qui aura la propriété absolue du sol, aujourd’hui possédé tout entier par un petit nombre ! Les corvées et autres droits pareils cessent, et tous ceux qui auront combattu pour la patrie recevront une indemnité en fonds de terre prise sur les biens nationaux ! »[7] À chaque paysan devait échoir l’usufruit viager d’une parcelle prise sur le domaine national. Les paysans ruthènes ne comprirent rien au manifeste et, fanatisés par Metternich, massacrèrent leurs seigneurs polonais. Toutefois il est acquis à jamais que la question polonaise ne pourra se résoudre qu’avec le programme de Cracovie. Elle se résoudra le jour où la démocratie des autres pays de l’Europe aura conquis la République sociale.

Sur la révolution allemande, la pensée des communistes semble avoir été très divisée. Que l’Allemagne fût à « la veille d’une révolution bourgeoise », Marx l’affirmait nettement ; mais de quels adversaires cette révolution devait-elle avoir raison ? Marx pensait-il aussi que « cette révolution serait le prélude d’une révolution prolétarienne » ? Cela est moins sûr. Au moment même du Congrès communiste, il dit que « c’est en Angleterre que commencera, selon toute probabilité, le combat qui se terminera par le triomphe universel de la démocratie ». N’est-ce pas en Angleterre que « l’antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie est le plus développé » ?[8] Cependant, dans son article célèbre sur la Philosophie hégélienne du droit (1844), n’avait-il pas dit que l’Allemagne ne pourrait plus faire une révolution partielle, parce que la seule classe capable de faire une révolution était aujourd’hui une classe de « déclassés purs », qui ne revendiquait pas de droits particuliers, accablée qu’elle est par une souffrance universelle et réduite par cette souffrance à reconquérir son humanité elle-même ? Cette classe est le prolétariat ; et sa révolution, si elle avait lieu, serait la suppression du prolétariat, c’est-à-dire la Révolution sociale.

Il est vrai. Mais, entre 1843 et 1847, Marx a passé du socialisme philosophique au matérialisme économique. Il n’étudie plus le prolétariat dans son concept et comme destine à réaliser la philosophie allemande. Il l’étudie dans sa situation réelle ; et les fins qu’il lui assigne, il les mesure à sa force. Or s’il y avait, en Allemagne, un prolétariat, ce n’était pas encore, dans sa majorité, une classe ouvrière travaillant pour une industrie capitaliste. Les ouvriers travaillaient dans l’atelier des petits patrons, résidu de l’artisanerie médiévale. Ils avaient les idées de ces petits patrons, dont ils partageaient la vie. Ils étaient capables de révolution dans la mesure où la petite bourgeoisie en était capable elle-même. Seule une minorité, éclairée par leur vie ambulante de compagnons, par l’observation de l’étranger et par la propagande des écrits utiles, avait su acquérir la notion de leur émancipation de classe. Cette émancipation, il n’était pas question qu’ils l’accomplissent eux-mêmes tout de suite[9]. Si la révolution allemande, prédite par le Manifeste, est une révolution capitaliste destinée à donner à la bourgeoisie capitaliste la victoire à la fois « sur la monarchie absolue, la propriété foncière féodale et la petite bourgeoisie » (§ 75), Marx n’y croit donc point. Il estime sans doute que cette révolution ira plus loin que le constitutionnalisme « financier, boursicotier et exploiteur ». Elle ira jusqu’au socialisme d’État, jusqu’à la république, mais avec l’aide des petits bourgeois et non malgré eux. Marx est prêt à accepter cette république avec son socialisme partiel, sauf à la transformer en la république sociale vraie, quand le prolétariat aura mûri (§ 32).

Ces alliances du prolétariat avec les autres partis d’opposition évitent le danger des compromissions, par la conscience, qui demeure vivante chez les ouvriers, de l’intérêt de classe. Il s’agit pour le prolétariat « de conquérir le terrain pour sa propre bataille », fût-ce avec l’aide d’un allié qui trahira le lendemain. Mais on combattra sans scrupule après sa trahison l’allié félon.

Pour ce lendemain, il faut que tous les prolétariats s’entendent. On a vu leurs intérêts solidaires (§27, 33). Une politique réaliste veut que ces intérêts soient aperçus dans toute leur étendue, et que l’effort qui les fera prévaloir soit concerté d’une énergie unanime. La révolution bourgeoise s’est accomplie de la sorte, et elle a réalisé l’affranchissement des capitalistes dans l’unité nationale. La révolution sociale doit être l’émancipation de tous en toute nation. C’est pourquoi elle exige l’unification universelle de la conscience prolétarienne avec un effort prolétarien universellement concerté. Le cri qui termine le Manifeste n’a pas d’autre signification. Ce n’est pas une devise utopique comme la formule usitée chez les démocrates jusqu’alors : « Tous les hommes sont frères ! » et il est vain d’user ainsi de contre-vérités sentimentales. Il n’est pas vrai que les prolétaires soient les frères des capitalistes. Mais ce qui leur convient, c’est une mise en garde et un précepte d’action, dans un cri de ralliement.

  1. Ce sont les six points fameux : 1° suffrage universel ; 2° renouvellement annuel des Chambres ; 3° traitement pour les députés ; 4° scrutin de ballottage : 5° égalité des circonscriptions électorales ; 6° suppression du cens d’éligibilité.
  2. Sur ce programme agraire, v. Appendice au Manifeste, p. 80 sq. Plus tard, le marxisme se sépara de la fraction O’Connor, « disposée à la réconciliation », et ne resta en contact qu’avec le chartisme révolutionnaire. Voir la circulaire de juin 1850, dans Enthüllungen über den Kommunistenprozess, p. 88.
  3. Voir les articles de Marx et d’Engels dans le Westphaetisches Dampfboot (juillet 1846), réédités dans Neue Zeit, XIVe année, t. II, 1895-96.
  4. Sur cette collaboration d’Engels à la Réforme, v. Appendice au Manifeste, p. 75 sq.
  5. Adresse de l’Association démocratique de Bruxelles au peuple suisse, en date du 29 novembre 1847 et signée de Karl Marx. (V. la Réforme du 5 décembre 1847.) Cette adresse est donc contemporaine du Manifeste communiste.
  6. Sur l’organisation de l’émeute, v. Metternich, Mémoires, t. VII, p. 167 sq., 194 sq., 287 sq. ; sur la répression, Chodzko, Massacres de Galicie. Paris, 1861.
  7. Garnier-Pagès, Histoire de la Révolution de 1848, t. II, p. 170. Paris, 1861.
  8. V. les discours de Marx et d’Engels à Londres sur la question polonaise. Appendice au Manifeste, p. 77 sq.
  9. Marx. Révolution und Kontre-Revolution, p. 9, 49.