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Manon Lescaut (opéra-comique)

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Œuvres complètesE. Dentu, libraire-éditeur (p. 234-365).
◄  Jenny Bell

PERSONNAGES. ACTEURS.
DESGRIEUX MM. Puget.
LE MARQUIS D’HÉRIGNY Faure.
LESCAUT, cousin de Manon Beckers.
GERVAIS, fiancé de Marguerite Jourdan.
M. DUROZEAU, commissaire du quartier Lemaire.
UN SERGENT Duvernoy.
UN BOURGEOIS Chapron.
RENAUD, inspecteur des détenus Nathan.
MANON LESCAUT Mmes Marie Cabel.
MARGUERITE, jeune ouvrière, amie de Manon Lemercier.
Mme BANCELIN, maîtresse d’un cabaret, boulevard du Temple Félix.
ZABY, jeune esclave nègre Bélia.


Aux premier et deuxième actes : Seigneurs de la Cour. — Bourgeois et Bourgeoises du boulevard du Temple. — Soldats aux Gardes. — Soldats du guet. — Ouvriers et Ouvrières. — Domestiques. — Au Troisième Acte : Habitants de la Nouvelle-Orléans. — Colons. — Nègres. — Négresses. — Soldats Coloniaux, Etc.


A Paris, aux deux premiers actes ; à la Nouvelle-Orléans, et dans les déserts de la Louisiane, au troisième acte.



ACTE PREMIER

Premier tableau.

Une mansarde. — Porte à gauche du spectateur ; à droite, sur le premier plan, une table, deux chaises.


Scène PREMIÈRE.

LESCAUT, puis LE MARQUIS.


LESCAUT, après avoir frappé plusieurs fois, entr’ouvrant la porte.

On ne répond pas ! la clef est à la serrure… je pense, monsieur le marquis, que nous pouvons entrer.


LE MARQUIS, entrant.

Personne, et la porte ouverte ! il faut que les habitants de cette mansarde soient bien confiants.


LESCAUT.
Ou n’aient rien qu’on puisse voler ! c’est comme chez moi ! je me croirais ici dans mon hôtel !

LE MARQUIS.

Personne à qui s’adresser… et nous aurons encore perdu les traces de ma gentille griselle.


LESCAUT.

Non, mon colonel… je crois être sûr de mon fait… vous me connaissez ?


LE MARQUIS.

Le plus mauvais sujet de mon régiment… mais actif, adroit, plein d’entregent et de génie, pour mal faire.


LESCAUT.

Mon colonel me flatte.


LE MARQUIS.

Du reste, ivrogne, ferrailleur, joueur !


LESCAUT.

Et gentilhomme !… Mon père, Boniface de Lescaut, que le malheur des temps avait réduit à être huissier à Amiens, était d’une noblesse d’épée qui remonte aux croisades.


LE MARQUIS, s’asseyant sur une chaise, près de la table, à droite.

Je le veux bien !


LESCAUT.

Et c’est pour relever l’éclat de mon blason que je me suis engagé soldat…


LE MARQUIS.

Peu m’importe !… pourvu que tu me serves comme tu me l’as promis…


LESCAUT.
Un gentilhomme n’a que sa parole ! « Lescaut, m’avez-vous dit, vingt pistoles pour toi si tu me découvres, rue Saint-Jacques, la demeure d’une jolie fille dont je raffole… et que j’ai rencontrée pour la première fois rue de la Ferronnerie, vis-à-vis un magasin de modes… » Pas d’autres renseignements !

LE MARQUIS.

Et le signalement exact que je t’ai donné.


LESCAUT.

Charmante, séduisante, piquante !… Signalement d’amoureux… elles se ressemblent toutes… et malgré cela je crois être sur la trace ; mais ce qu’il me faudrait, monsieur le marquis, ce sont les détails circonstanciés de l’anecdote.


LE MARQUIS.

A quoi bon ?


LESCAUT.

Pour savoir, avant d’aller plus loin… si mon honneur de gentilhomme me permet de m’embarquer dans une telle aventure…


LE MARQUIS.

Je croyais l’avoir dit vingt pistoles ?


LESCAUT.

J’ai bien entendu.


LE MARQUIS, souriant.

C’est là, je pense… le côté moral.


LESCAUT.

Il se peut que ma moralité exige davantage !


LE MARQUIS, riant.

C’est différent… (Se levant.) Avant-hier… mon cocher qui, je crois, était gris…


LESCAUT.

Je parierais pour !… je le connais !


LE MARQUIS, souriant.

Tu l’admets à l’honneur de trinquer avec toi !… Mon cocher avait renversé, près d’une boutique de modes, une jeune fille immobile d’admiration devant un bonnet rose ! Aux cris d’effroi que j’entends, je m’élance de la voilure… je prends la pauvre enfant dans mes bras, et la fais entrer, à moitié évanouie, dans la boutique, où l’on s’empresse autour d’elle… et quand elle eut repris ses couleurs…

AIR.
––––––––––Vermeille et fraîche,
–––––––––C’était de la pêche
–––––––––Le doux incarnat !
–––––––––La rose nouvelle
–––––––––Placée auprès d’elle,
–––––––––Aurait moins d’éclat !
–––––––Par mon ordre, en peu d’instants
–––––––Sa cornette chiffonnée,
––Sa robe par sa chute et noircie et fanée,
–––––––Se changent en vêtements
–––––––––––Elégants !
––––––––Y compris, et pour cause,
––––––––Le joli bonnet rose,
––––––––––Bonnet fatal,
–––––––Cause heureuse de tout le mal !

Qu’elle était belle alors !

––––––––––Vermeille et fraîche, etc.
––––––––Non jamais les duchesses,
––––––––Qui règnent en maîtresses
––––––––Au palais de nos rois,
––––––––N’auront de ma grisette
––––––––Ni la grâce coquette
––––––––Ni le piquant minois !

LESCAUT.

Je comprends, mon colonel.


LE MARQUIS.

Ce que tu ne pourrais comprendre… c’est la joie de cette jeune fille en se voyant si belle ; c’était un ravissement, si vrai, si naïf, que je restais en extase devant son bonheur ! « Dans une pareille toilette, m’écriai-je, vous ne pouvez retourner chez vous à pied, voulez-vous me permettre de vous reconduire ? — Bien volontiers. » Et nous voilà assis sur les coussins de ma voiture, elle radieuse et séduisante ; moi, admirant sa grâce, son esprit, son babil… « Où vous conduirai-je, mademoiselle ? — Rue Saint-Jacques. — Et le numéro ? — Le numéro ?… j’arrive à Paris, je l’ai oublié ; c’est égal… allez toujours, je reconnaîtrai la maison. — La rue est longue… — Tant mieux… je serai plus longtemps en voiture… — Et moi, mademoiselle, plus longtemps près de vous ! » Et, dans ce boudoir roulant, près de cette jeune fille folle et rieuse, dont la gaîté m’enhardissait, impossible de ne pas parler d’amour !


LESCAUT, chantant.
––––––Aisément cela se peut croire.

LE MARQUIS.
Mais d’un amour que je ressentais réellement et qu’elle écoutait à peine !… distraite, préoccupée par tous les objets extérieurs… « Ah ! regardez donc, monsieur, comme c’est éclatant, éblouissant, ces beaux magasins… — Oui, mademoiselle, ceux d’un joaillier ! il y a là telle parure qui, j’en suis sûr, vous irait à merveille et vous rendrait plus belle encore, si c’est possible… le voulez-vous ? — Si je veux être belle ?… eh ! mais… — Cocher, arrêtez !… dans l’instant, mademoiselle, je suis à vous ! » Et je descends, laissant mon cocher sur le siège el ma nouvelle conquête dans ma voilure… je dis ma conquête, car ses yeux… brillants de joie, d’émotion… et de reconnaissance, promettaient plus que de l’espoir… et le cœur me battait pendant que je choisissais pour elle à la hâte des boucles d’oreilles… des bracelets, un collier, jouissant d’avance de sa surprise et ne me doutant guère de celle qui m’attendait ! Ma piquante grisolle n’était plus là ! disparue !… évanouie !… comme une sylphide, une fée qu’elle était, et mon cocher, endormi sur son siège, n’avait rien vu ! Depuis ce jour-là je, ne rêve qu’à elle !… je la vois partout et ne la rencontre nulle part. Voilà mon histoire.

LESCAUT.

Laquelle n’offre rien jusqu’ici dont la susceptibilité d’un gentilhomme puisse être blessée ! Moi, de mon côté, voici ce que j’ai fait : depuis avant-hier que je bats le pavé de Paris, je n’avais rien découvert, moi, répandu comme je le suis, ayant des relations avec le guet, et même avec monsieur le lieutenant de police, par les maisons de jeu que je fréquente habituellement… c’était à confondre !… lorsque passant, ce malin, rue de la Ferronnerie… j’entre dans le magasin où s’est passé le premier chapitre de votre roman… Madame Duflos, femme très-distinguée… la marchande de modes…


LE MARQUIS.

Tu la connais ?


LESCAUT.

Je les connais toutes !… Madame Duflos… qui cause très-volontiers, me raconte, entre autres détails, votre histoire… dont elle ignorait le héros et l’héroïne ; mais elle avait trouvé dans la poche de la robe d’indienne… laissée chez elle…


LE MARQUIS.

C’est vrai…


LESCAUT.

Un papier appartenant, à mademoiselle Manon…


LE MARQUIS.

Manon !… quel joli nom…


LESCAUT.

N’est-ce pas ?


LE MARQUIS, avec jalousie.

Une lettre d’amour, peut-être ?


LESCAUT.

Non ! une sommation adressée à mademoiselle Manon… rue Saint-Jacques, n° 443… sommation de payer un demi-terme d’avance !


LE MARQUIS, souriant.

Preuve que Manon n’est pas aussi riche que jolie !


LESCAUT.

Quel malheur !


LE MARQUIS, vivement.

Quel bonheur, au contraire !


LESCAUT.

C’est juste… rue Saint-Jacques, 443, tout au haut de la rue… le sixième étage de la maison, toujours au plus haut… le domicile des anges… Nous y voici ! l’ange a déployé ses ailes, il s’est envolé, cela lui arrive souvent… attendons son retour.


LE MARQUIS, à qui Lescaut vient d’avancer une chaise à gauche, s’assied.

Attendons ! car cette fille-là me fait perdre la tête… cela ne ressemble en rien aux beautés pour lesquelles nous nous ruinons d’ordinaire, nous autres grands seigneurs. Je suis riche, et maître de ma fortune, et les folies que je ferai pour elle, chacun les approuvera ; (Souriant.) excepté la marquise ma mère qui est une sainte femme… et j’aurai l’ennui de quelques sermons…


LESCAUT.
Écoutez !.., que vous disais-je ? on vient… c’est elle. (Le marquis et Lescaut remontent le théâtre et se tiennent à l’écart au fond à gauche, près de la porte.)

Scène II.

Les mêmes ; MARGUERITE, tenant une robe sur le bras, et entrant sans voir le marquis et Lescaut.


MARGUERITE, se dirigeant vers la table à droite, où elle déploie la robe.

Ma voisine ! ma voisine ! mam’zelle Manon !…


LE MARQUIS, avec découragement.

Ce n’est pas elle !


LESCAUT, à demi-voix.

N’importe ! une voisine… on peut aller aux informations.


LE MARQUIS, de même.

Tu as raison.


MARGUERITE, se retournant.

Deux hommes… chez mademoiselle Manon ! (Le marquis s’avance et la salue.) O ciel !… monsieur le marquis d’Hérigny !…


LESCAUT, passant à gauche.

Vous êtes connu… mon colonel !


MARGUERITE.

Et ma noble protectrice, madame la marquise, votre mère, qui a été si malade ?


LE MARQUIS, avec embarras.

Merci, mon enfant, merci… hors de danger ! je célèbre demain sa convalescence…


MARGUERITE.

Et elle vous envoie… pour la remplacer !… vous venez comme elle visiter les mansardes..


LESCAUT.
Et y distribuer de l’or… précisément !

LE MARQUIS, à Lescaut avec honte.

Tais-toi ! (Regardent Marguerite.) Mais voilà des traits qui ne me sont pas inconnus… où t’ai-je vue, ma jolie fille ?


MARGUERITE.

Ah ! monsieur le marquis a peu de mémoire, ou il lui arrive souvent des aventures pareilles ! Marguerite, pauvre ouvrière qui, il y a deux ans, travaillait en journée au château de madame la marquise, et monsieur le marquis…


LE MARQUIS, l’interrompant.

Bien ! bien ! je me rappelle maintenant.


MARGUERITE, continuant.

Qui, dans les intervalles de la chasse ne savait à quoi s’occuper… s’était mis à me faire la cour… pour passer le temps. Parce qu’on plaisante et qu’on aime à rire, monsieur le marquis s’était persuadé, comme beaucoup d’autres, qu’une vertu gaie et de bonne humeur est une vertu pour rire… Erreur !


LE MARQUIS.

C’est vrai… à telles enseignes que tu n’as pas voulu m’écouter !


MARGUERITE, faisant la révérence, en riant.

J’ai eu cet honneur.


LE MARQUIS.

Une brave fille, vertueuse en diable !


LESCAUT.

Cela vous changeait !


MARGUERITE.

Je dois dire aussi que monsieur le marquis ne m’en a pas voulu ; au contraire, car il a du bon ! il a tout raconté à sa mère.


LE MARQUIS.
Qui, vu la rareté du fait, a pris Marguerite en amitié…

MARGUERITE.

M’a donné de l’ouvrage, sa pratique, celle de quelques grandes dames, et j’ai établi dans cette maison, sur le palier en face, un atelier de couture, où mon aiguille est au service de monsieur le marquis (Saluant.) et, de sa société.


LE MARQUIS.

Ce n’est pas de refus.


LESCAUT, à demi-voix au marquis.

Elle est piquante, la jeune ouvrière, et si ce n’étaient ses principes et ses six étages…


LE MARQUIS, de même, à Lescaut.

Oui ! c’est trop élevé pour toi ! (Haut à Marguerite.) Mais dis-moi, Marguerite, toi à qui l’on peut se fier, toi qui ne mens jamais, pourrais-tu me donner des renseignements ?… je te demande cela…


MARGUERITE.

De la part de votre mère ?

(Allant chercher une chaise qu’elle offre au marquis.)


LE MARQUIS, s’asseyent à droite.

Oui, sur une jeune personne qui demeure ici.


MARGUERITE.

Mademoiselle Manon, ma voisine ?


LESCAUT.

Précisément.


MARGUERITE.

Ah ! la gentille ! l’adorable fille !… quel dommage…


LE MARQUIS, vivement.

Quoi donc ?…


MARGUERITE.

Il y a des destinées qu’on ne peut vaincre ! Imaginez-vous qu’arrivée récemment de sa province en robe d’indienne, en cornette blanche, un petit paquet sous le bras… c’était tout son bagage… on voulait la renvoyer de cette mansarde pour quelques jours de loyer qu’elle devait déjà… Dame… vous jugez bien…


LE MARQUIS.

Que tu as payé pour elle ?


MARGUERITE.

Certainement ! ce qui nous a liées ensemble… Orpheline, sans fortune, on la destinait au couvent… qui ne lui plaisait guère, et le jour même où elle devait y entrer, elle rencontra un jeune et honnête gentilhomme de bonne maison… Il fallait que ce fût écrit là-haut… car du premier coup d’œil tous les deux s’aiment, s’adorent, jurent de ne jamais se réparer…


LE MARQUIS, à part.

Ah ! mon Dieu !


MARGUERITE.

Et de partir pour Paris.


LE MARQUIS.

Ensemble ?


MARGUERITE.

Non ; elle-était arrivée la première avec six livres tournois dans sa poche, et il y a deux ou trois jours j’entends rire et chanter dans la mansarde… c’était lui.


LE MARQUIS.

Qui, lui ?


MARGUERITE.

Le chevalier, son frère, son ami, que sa famille avait voulu retenir prisonnier, et qui s’était échappé aussi de sa province… un beau et grand cavalier, ma foi.


LE MARQUIS.

Et de son état, quel est-il ?


MARGUERITE.
Amoureux… comme un enragé !

LESCAUT.

Que fait-il ?


MARGUERITE.

Rien que d’aimer.


LE MARQUIS.

Et elle ?


MARGUERITE.

Elle aussi ! ne songeant ni au malheur, ni aux dangers, ni au lendemain… enfin pas le sens commun, c’est à mettre en colère contre eux !… et dès qu’on les voit, dès qu’on les entend, ou n’a pas la force de leur en vouloir ! vous-même, monsieur le marquis… vous leur pardonneriez !


LE MARQUIS, se levant et marchant avec colère.

Moi… jamais !


MARGUERITE.

Ils se marieront ! quand ils le pourront… mais le chevalier Desgrieux, qui est de naissance, ne peut espérer le consentement de son père…


LE MARQUIS.

Un honnête homme de père !


MARGUERITE.

Qui ne veut pas lui envoyer d’argent.


LE MARQUIS.

Il a raison !


MARGUERITE, souriant.

Oh ! oh ! comme vous êtes devenu sévère ! le pauvre garçon n’a pour toute ressource qu’une montre entourée de brillants qui lui vient de sa mère et que Manon ne veut pas lui permettre de vendre…

(Elle va replacer près de la table, la chaise que le marquis vient de quitter.)

LESCAUT, bas, au marquis.

A merveille ! l’amour à jeun… ne peut se soutenir longtemps…


LE MARQUIS.

Cela ne peut pas durer… Manon ne peut pas rester dans cette mansarde…


LESCAUT.

Nous l’enlèverons plutôt… dans l’intérêt de la morale.


MARGUERITE, près de la table.

Comment ! l’enlever ?


LE MARQUIS.

Oui… car je suis furieux de ce que j’apprends.


MARGUERITE.

Et moi j’y vois clair ! ce n’est point pour madame la marquise que vous prenez des renseignements, c’est pour vous-même, monseigneur.


LE MARQUIS.

Eh bien ! oui, c’est plus fort que moi, j’en perds la tête.


MARGUERITE, ouriant.

Juste ce que vous me disiez !


LE MARQUIS.

Je n’espère qu’en toi, Marguerite… si tu veux me protéger… me servir…


MARGUERITE.

Allons donc ! me laisser séduire pour une autre, moi qui ai résisté pour mon compte, non pas ! et avec tout le respect que je vous dois, je vous prie, monsieur le marquis, de renoncer à vos desseins sur mademoiselle Lescaut.


LESCAUT, poussant un cri.
Lescaut… dites-vous ?

MARGUERITE.

Oui, monsieur ! elle a des amis, des protecteurs… elle est d’une honnête famille… une famille d’Amiens…


LESCAUT.

D’Amiens !


MARGUERITE.

D’où elle arrive…


LESCAUT.

Ah ! mon Dieu ! (Bas, au marquis.) Monsieur le marquis, allons-nous-en, car nous sommes ici en famille !


LE MARQUIS.

Eh bien ?


LESCAUT, toujours à voix basse.

Je ne peux pas enlever mademoiselle Manon qui est ma cousine !


LE MARQUIS, de même.

Je croyais que nous étions convenus de vingt pistoles, et qu’un gentilhomme n’avait que sa parole !


LESCAUT, de même.

Certainement, mais l’honneur de ma maison…


LE MARQUIS, de même et froidement.

Cinquante !


LESCAUT, de même.

Et mes aïeux !…


LE MARQUIS, de même.

Soixante…


LESCAUT, de même.

Mais enfin…


LE MARQUIS, de même.
Cent pistoles !

LESCAUT, de même.

Vous en direz tant !…


LE MARQUIS, de même.

Tais-toi ! sortons ! (Haut.) Tu le vois, Marguerite, tu l’emportes encore… je cède, je me retire… je bats en retraite devant la vertu.

(Il la salue et sort suivi de Lescaut.)


Scène III.


MARGUERITE, seule et secouant la tête en les regardant sortir.

Belles paroles auxquelles je ne crois pas… car ils ont comploté tous les deux à voix basse ! Dans quel temps vivons-nous, mon Dieu ! voilà un grand seigneur qui est audacieux, mauvais sujet… et c’est un des meilleurs encore ! car au fond il a du cœur, il est aimable, généreux ! généreux surtout ! ah ! les pauvres filles ont bien du mal à être honnêtes ! (Soupirant.) Allons ! retournons à notre ouvrage, et remettons à demain le service que je voulais demander à mademoiselle Manon… (Allant à la table à droite reprendre la robe qu’elle y a laissée. — On entend chanter en dehors.) Eh !… c’est elle que j’entends.


Scène IV.

MARGUERITE, MANON, avec une touffe de lilas.


MANON.
COUPLETS.
Premier couplet.
–––––––Eveillée avec l’aurore,
–––––––Je viens des Prés-Saint-Gervais
–––––––Cueillir ces lilas si frais
–––––––Que Mai vient de faire éclore…
–––––––Du printemps qui nous invite
–––––––Profilons et vite… et vite…
–––––––Un jour voit fleurir, hélas !
–––––––La jeunesse et les lilas !
––––––––Tra la, la, la, la, la !

(Elle place des bouquets tout autour de la mansarde.)

Deuxième couplet.
–––––––Plus doux que le musc et l’ambre,
–––––––Ces lilas dans mon grenier
–––––––Seront le seul mobilier
–––––––Qui garnira notre chambre !
–––––––Sa fraîcheur fait son mérite ;
–––––––Profitons-en vite et vite !…
–––––––Un jour voit passer, hélas !
–––––––Le plaisir et les lilas !
––––––––Tra la, la, la, la, la !

MARGUERITE.

Sortir de si grand matin pour cueillir des lilas ! quelle raison, je vous le demande ?


MANON.

Des raisons ? les oiseaux en ont-ils besoin, pour prendre l’air et s’aimer au soleil ?… Tu raisonnes trop, Marguerite…


MARGUERITE.

Et toi, pas assez. (Regardant autour d’elle.) Eh mais, où est donc le chevalier ?


MANON.

Il avait une idée !… un ami qu’il s’est rappelé et qui lui prêtera, dit-il, l’argent dont nous avons besoin.


MARGUERITE.

Ici, à Paris ?…


MANON.
Oui.

MARGUERITE.

Un ami qui prête de l’argent !…


MANON.

Tu ne crois à rien… et moi je crois à tout, c’est là le bonheur ! Je suis donc revenue seule… et tu ne sais pas qui je viens de rencontrer dans noire escalier étroit et tortueux… devine !


MARGUERITE.

Deux messieurs, qui sortaient d’ici.


MANON.

Deux beaux messieurs… dont l’un me saute au cou.


MARGUERITE.

Le marquis !…


MANON.

Non ! l’autre ! « Ah ! ma cousine… ma chère cousine ; » c’était Lescaut, mon cousin, le fils de Boniface Lescaut, mon oncle d’Amiens qui voulait me faire entrer au couvent ; son fils n’est pas dans ces idées-là, au contraire !… comme ça se rencontre ! je ne suis plus seule à Paris… et sans répondants, comme le disait le vieux commissaire de notre quartier, monsieur Durozeau. Me voilà une famille ! un protecteur !


MARGUERITE, haussant les épaules.

Joliment !


MANON.

Mais oui ! mon cousin est un homme d’épée, qui fera toujours respecter l’honneur de la famille… il l’a dit en me présentant au marquis.


MARGUERITE, de même.

Encore mieux ! si lu le connaissais, celui-là !…


MANON.
Je le connais, et beaucoup !

MARGUERITE.

Miséricorde !


MANON.

Il m’a menée dans son carrosse.


MARGUERITE.

Toi ?…


MANON.

Un carrosse tout étincelant de glaces et de dorure… ah ! qu’on y était bien… au fond, à côté de lui !


MARGUERITE.

En tête-à-tête ?


MANON.

Non ! je te conterai cela… Enfin, j’y étais seule, quand Desgrieux… vois le hasard… Desgrieux qui passait dans la rue, m’aperçoit et pousse un cri ! sa figure était pâle, ses lèvres tremblantes… j’ai bien vite sauté à bas de la voiture. « Qu’as-tu, mon chevalier ? ne crains rien ! je quitterais pour toi les carrosses du roi ! viens ! viens ! » et je l’entraîne en lui disant à la hâte ce qui vient de m’arriver.


MARGUERITE.

El le marquis ?


MANON.

Je l’avais oublié, ainsi que sa voiture !… j’étais à pied !… mais près du chevalier, près de lui, qui serrait mon bras, qui riait, et nous rentrions à notre mansarde… tous les deux !


MARGUERITE.

Ah ! Manon ! tu es une drôle de fille ! le cœur est bon, mais la tête est folle !


MANON.
Qu’importe ?

MARGUERITE.

Il importe que tu agis d’abord, que tu raisonnes après, et que, dans l’intervalle, il peut arriver…


MANON.

Quoi ?…


MARGUERITE.

As-tu jamais pensé à ton avenir avec le chevalier ?


MANON.

Non !


MARGUERITE.

Est-ce que tu ne désires pas être sa femme ?


MANON.

Pourquoi ?


MARGUERITE.

Pour vous aimer toujours.


MANON.

C’est vrai ! Oh ! mais, à quoi bon lui donner une femme qui n’a rien, à lui qui est sans fortune ?


MARGUERITE.

Et s’il cherchait à s’en faire une ? S’il travaillait, et toi aussi ?


MANON.

Moi !… je ne sais pas travailler, cela m’ennuie à périr. Broder ou coudre me donne la migraine.


MARGUERITE.

Que sais-tu donc faire ?


MANON.

Rire, causer, chanter, et râcler de la guitare… quand j’en ai une.


MARGUERITE.
Mais à vivre ainsi, arrive la misère !

MANON.

Tais-toi ! ne prononce pas ce mot, il me fait peur.


MARGUERITE.

Le moyen de ne pas en avoir peur, c’est de faire comme moi, de prendre une aiguille. On gagne peu, mais on est sa maîtresse à soi el l’on n’a besoin de personne.


MANON.

C’est possible ! Toi, Marguerite, tu es née ouvrière, moi, j’étais née duchesse ! L’éclat, le luxe, l’opulence, c’est là mon élément ; il me semble que je suis faite pour le salin, les dentelles, les diamants ! Et tiens, l’autre jour, en montant dans ce beau carrosse… je n’ai été ni surprise, ni gênée ; il me semblait que j’étais chez moi !


MARGUERITE.

Mais avec ces idées-là, tu me fais trembler.


MANON.

En quoi donc ?…


MARGUERITE.

Parce qu’elles amènent après elles les regrets, les remords… on brille un instant, et on est malheureuse toute sa vie.


MANON.

Ah ! je n’aime pas que l’on me parle ainsi.


MARGUERITE.

Et moi je ne parle ainsi qu’à ceux que j’aime…


MANON.

D’amitié… car tu n’as jamais aimé d’amour.


MARGUERITE.

Qu’en sais-tu ?


MANON, gaiement.
Tu aurais un amoureux ?

MARGUERITE.

Pourquoi pas ?


MANON, de même.

A la bonne heure, au moins !… Raconte-moi cela.


MARGUERITE.

Un brave garçon avec qui j’ai été élevée !… Gervais, qui est au Havre, où il travaille de son côté, comme moi du mien ; et quand nous aurons, à force d’économies, amassé un petit trésor, nous nous réunirons pour ne plus nous séparer… nous nous marierons.


MANON.

Pas avant ?


MARGUERITE.

Pas avant !


MANON.

C’est du temps perdu !


MARGUERITE.

N’importe !… En attendant, voici une lettre de lui qui m’arrive.


MANON.

Que dit-elle ?…


MARGUERITE.

Je venais te le demander… car je sais coudre, moi, mais je ne sais pas lire.


MANON, prenant la lettre.

Donne vite, donne !…

DUO.

MANON, lisant, pendant que Marguerite suit des yeux.
––« Ma bonne Marguerite, ô toi mon seul amour,
––« Notre petit trésor augmente chaque jour ;
––« Chaque sou que je gagne avanc’ not’ mariage.
––« Pour toi… pour nos enfants… j’ travaille avec courage !… »

MARGUERITE.
––––Ce bon Gervais !

MANON, avec émotion.
––––Ce bon Gervais ! Je comprends ! je comprends !

(Continuant à lire pendant que Marguerite passe un de ses bras autour du cou de Manon.)

––« Tu m’as donné l’exemple… et mon cœur qui t’adore
––« Comme une honnête fille et t’estime et t’honore !
––« Et l’on doit être heureux et bien fier, je le sens,
––« D’aimer et d’estimer la mèr’ de ses enfants. »

(Manon baisse la tête et laisse tomber la lettre que Marguerite ramasse.)


MARGUERITE, se rapprochant de Manon, et à demi-voix.
––––––Pour que l’amour, ce bien suprême,
––––––Au logis puisse demeurer,
––––––Il faut de celui que l’on aime
––––––Avant tout se faire honorer !

MANON, avec émotion.
––––––Pour que l’amour, ce bien suprême,
––––––Au logis puisse demeurer,
––––––Il faut de celui que l’on aime
––––––Avant tout se faire honorer !

MARGUERITE.
––Il en est toujours temps ! courage !… du courage !
––––Viens avec moi ! viens travailler aussi !

MANON, hésitant.
––Oui… oui… je te promets… de me mettre à l’ouvrage.

MARGUERITE.
––Quand cela ?

MANON.
––Quand cela ? Dès demain !

MARGUERITE.
––Quand cela ? Dès demain ! Non pas ! dès aujourd’hui !

(Lui montrant la robe qu’elle a posée en entrant sur une chaise.)

––Vois ce manteau de cour, qu’à ce riche corsage
––Il faut coudre…

(Fouillant dans sa poche.)

––Il faut coudre… Voilà, pour toi, du fil… un dé !

(Lui montrant la table à droite.)

––Assieds-toi là ! commence !

MANON, s’asseyent.
––Assieds-toi là ! commence ! Allons ! c’est décidé !
––––Mais c’est bien ennuyeux !

MARGUERITE.
––––Mais c’est bien ennuyeux ! Non pas ! non pas !
––––––––––Tu le verras !
––––––––––Avec l’aiguille
––––––––––Qui va toujours,
––––––––––La jeune fille
––––––––––Rêve aux amours !
––––––––––Son cœur y pense
––––––––––En travaillant !
––––––––––L’ouvrage avance
––––––––––En fredonnant !
––––––––Tra, la, la, la, la, la !
––––––––––En fredonnant
––––––––––Un nom charmant,
––––––––Le nom de son amant !

MANON.
––––––––––Bien vrai ?

MARGUERITE.
––––––––––Bien vrai ? Bien vrai !

MANON.
––––––Allons ! j’en veux faire l’essai !

MARGUERITE et MANON.
–––––––––––Avec l’aiguille,
–––––––––––Qui va toujours,
–––––––––––La jeune fille
–––––––––––Rêve aux amours !
–––––––––––Son cœur y pense
––––––––––En travaillant.
––––––––––L’ouvrage avance
––––––––––En fredonnant :
–––––––––Tra, la, la, la, la !

(Marguerite sort par la porte du fond.)


Scène V.


MANON, seule, assise près de la table et travaillant.
–––––Tra, la, la, la, la, la, la, la, la !
AIR.
––Marguerite a raison ! il faut, prudente et sage,
–––––Tra, la, la, la, la, la, la, la, la !
–––––––Devenir femme de ménage !
––––Et travailler !…

(S’arrêtant.)

––––Et travailler !… Ah ! ce dé trop étroit
––––––Ne me va pas, et semble rude
––––––A mon doigt !…

(L’ôtant de ton doigt qu’elle regarde.)

––––––A mon doigt !… A ce joli doigt
–––––––Qui n’en a pas l’habitude !

(Le remettant.)

––––––Mais j’ai promis… c’est sérieux,
––––––Et je jure, quoi que l’on fasse,
––Que la sagesse… Allons, voilà mon fil qui casse…
––Que la sagesse… el puis l’ordre et la vertu !… Dieux !
–––––––––Que c’est ennuyeux
––De coudre et d’attacher cette vilaine jupe !

(La regardant.)

––Vilaine !… mais pas tant !…

(La regardant toujours.)


––Vilaine !… mais pas tant !… Un point me préoccupe :
––Je crois que ce manteau de cour m’irait…

(Haussant les épaules.)

––Je crois que ce manteau de cour m’irait… Allons !
––Il serait trop grand !

(Regardant autour d’elle.)

––Il serait trop grand ! Bah !… je suis seule !… essayons !

(Elle défait son casaquin et attache le manteau autour de sa taille.)

––––––Vous, que cette parure exquise
––––––Peut-être devait embellir,
––––––Pardon, madame la marquise,
––––––D’oser, avant vous, m’en servir !
––––––Mais, si vous l’avez commandée
––––––Comme un talisman séducteur,
––––––En l’essayant, moi, j’ai l’idée
––––––Que je lui porterai bonheur !

(Elle se regarde en marchant.)

––––––Eh oui ! ce n’est vraiment pas mal !
––––––La belle jupe !… ah ! quel dommage
––––––De n’avoir pas un petit page
––––––Pour la porter… Mais c’est égal !…
––––––––Les dames de Versailles,
––––––––Soit dit sans vanité,
––––––––N’ont pas plus noble taille,
––––––––Ni plus de dignité !
––––––––Pour moi, j’ignore comme
––––––––On leur parle d’amour…
––––––––Mais… mais si j’étais homme,
––––––––Je me ferais la cour !
––––––––O bonheur !… ô délire !
––––––––Quel chagrin de n’avoir
––––––––Personne qui m’admire,
––––––––Personne pour me voir !
––––––––Pas même de miroir…
––––––––––––Mais… mais…
––––––––––Je m’y connais…
––––––––Les dames de Versailles, etc.
(Elle a pris le corsage qu’elle essayer.)

Scène VI.

MANON, DESGRIEUX, entrant par la porte du fond.


MANON, se couvrant les épaules avec ses mains.

Qui vient là ? Ah ! c’est loi, chevalier ?


DESGRIEUX.

Oui, Manon… moi qui reviens près de toi et le plus heureux des hommes.


MANON.

De bonnes nouvelles ? Raconte-moi cela !


DESGRIEUX.

Tu sauras donc… que depuis que je t’ai quittée… (La regardant.) Ah ! Manon, que tu as de jolies épaules !


MANON.

Belles nouvelles ! A si tu n’en as pas d’autres…


DESGRIEUX.

Si vraiment… Mais qu’est-ce que je vois là ?


MANON.

Une robe que je fais… il faut bien l’essayer ! une robe de duchesse ! Elle mie va bien, n’est-ce pas ?


DESGRIEUX.

Ah ! tu es charmante ainsi !


MANON.

C’est ce que je me disais. Par malheur… il faut quitter tout cela et reprendre mon casaquin d’indienne… Aide-moi donc.


DESGRIEUX.
Et pourquoi renoncer à cette belle parure ?

MANON.

Parce que cela ne m’appartient pas.


DESGRIEUX.

Je te l’achète !… je te la donne… celle-là ou une autre pareille.


MANON.

Toi, mon chevalier ?


DESGRIEUX.

Je suis riche !


MANON.

Ah ! que tu es gentil ! que tu es aimable !


DESGRIEUX.

Six cents livres dans cette bourse ! Tiens, prends ! c’est à toi.


MANON.

C’est à nous ! C’est l’ami dont tu me parlais qui le les a prêtées ?


DESGRIEUX.

Mieux que cela !


MANON, étonnée.

Comment ?


DESGRIEUX, avec embarras.

Je veux dire que c’est mon bien… une somme qu’il me devait et qu’il m’a rendue.


MANON.

C’est très-bien à lui ! Mais six cents livres… qu’est-ce que nous ferons de tout cela ?


DESGRIEUX.

D’abord, nous achetons une belle robe.


MANON, étourdiment.
C’est fait ! c’est fini !… mais après ?

DESGRIEUX.

Vois toi-même…


MANON.

Voilà une heure que je travaille ! il faut bien se reposer un peu.


DESGRIEUX.

C’est trop juste !


MANON.

Si nous allions dîner tous les deux…


DESGRIEUX.

Au boulevard du Temple !


MANON.

Comme les seigneurs et les grandes dames.


DESGRIEUX.

Au Cadran Bleu ?


MANON.

Ou chez Bancelin.


DESGRIEUX.

En tête-à-tête ?…


MANON.

Oui, ce sera amusant… Mais il serait peut-être mieux d’inviter notre voisine, la petite Marguerite, qui est si bonne pour nous ?


DESGRIEUX.

C’est vrai !… mais j’aimais mieux le tête-à-tête.


MANON.

Bah !… Voyons, chevalier, ne fais pas la moue ! il ne faut pas être égoïste.


DESGRIEUX.
Je comprends bien… mais un tiers… c’est ennuyeux.

MANON, gaiement.

Tu as raison !… Si nous invitions non-seulement Marguerite, mais ses jeunes ouvrières…


DESGRIEUX.

C’est une idée !… Elles sont dix pour le moins.


MANON.

Et bavardes !… Nous causerons, nous rirons !


DESGRIEUX.

Quel tapage ! ce sera charmant !… Va les inviter.


MANON.

Mieux que cela, allons-y tous deux.


DESGRIEUX.

Mais avant tout, embrasse-moi.


MANON, tendant la joue.

C’est trop juste !


Scène VII.

MANON, DESGRIEUX, LESCAUT, paraissant à la porte du fond au moment où Desgrieux embrasse Manon.

TRIO.

LESCAUT, à part.
–––––––Mânes de mes aïeux !… ma vue
–––––––Serait-elle donc en défaut ?

DESGRIEUX, apercevant Lescaut.
––Quel est donc ce monsieur ?

MANON, courant à lui.
––Quel est donc ce monsieur ? C’est mon cousin Lescaut !

DESGRIEUX, s’avançant.
––Dont je veux avec vous fêter la bienvenue !

MANON, présentant Lescaut à Desgrieux.
–––––––Soldat aux gardes !…

DESGRIEUX.
–––––––Soldat aux gardes !… C’est très-bien !

LESCAUT, relevant sa moustache.
––Et gentilhomme !

DESGRIEUX.
––Et gentilhomme ! Eh ! mais cela ne gâte rien !

LESCAUT, le poing sur la hanche.
––––Et je venais, monsieur, à ce sujet,
–––––––Pour une affaire…

DESGRIEUX, cordialement.
–––––––Pour une affaire… Je suis prêt
––A vous servir !… à vous mon bras et mon épée !
––Mais nous devons dîner tantôt au Cadran Bleu !…

MANON.
––Ou bien chez Bancelin !

DESGRIEUX, lui tendant la main.
––Ou bien chez Bancelin ! Venez-y…

LESCAUT, à part et hésitant.
––Ou bien chez Bancelin ! Venez-y… Ventrebleu !

DESGRIEUX.
––Notre attente par vous ne sera pas trompée !

LESCAUT, avec embarras.
––Mais, monsieur…

DESGRIEUX.
––Mais, monsieur… Il le faut ! sans façons… en ami !
––––C’est accepté ?

LESCAUT, à part.
––––C’est accepté ? Moi qui venais ici
––Pour lui chercher querelle !… Après cela l’on dine !…
––Et l’on s’explique après !… (Haut.)
––Et l’on s’explique après !… Vous dites… un dîné
––––Chez Bancelin ?

DESGRIEUX.
––––Chez Bancelin ? Avec votre cousine.
––––––Quinze couverts !

LESCAUT.
––––––Quinze couverts ! Un bon dîné ?
––––––––L’avez-vous ordonné ?

DESGRIEUX.
––Pas encor !

LESCAUT.
––Pas encor ! Je m’en charge !

DESGRIEUX.
––Pas encor ! Je m’en charge ! Ainsi donc, touchez là !

LESCAUT, à part.
––Ils ont l’air opulent !

DESGRIEUX, lui prenant la main.
––Ils ont l’air opulent ! Touchez là.

LESCAUT.
––Ils ont l’air opulent ! Touchez là. Touchez là !

(A part.)

––––Dînons d’abord ! et plus tard, on verra !
Ensemble.

MANON, DESGRIEUX et LESCAUT.
–––––––Doux liens de la famille,
–––––––Voix du sang qui parle au cœur.
–––––––C’est par vous qu’à nos jeux brille
–––––––Le vrai bien, le vrai bonheur !

MANON.
––––––Ah ! quelle ivresse l’on éprouve !…

LESCAUT, lui prenant la main.
––––––Près de parents jeunes… ou vieux.

DESGRIEUX.
––––––Qu’avec plaisir on les retrouve !

LESCAUT, lui donnant une poignée de nain.
––––––Et surtout quand ils sont heureux !
Ensemble.

MANON, DESGRIEUX et LESCAUT.
–––––––Doux liens de la famille,
–––––––Voix du sang, qui parle au cœur,
–––––––C’est par vous qu’à nos yeux brille
–––––––Le vrai bien, le vrai bonheur !
––––––––Le plaisir nous rassemble,
––––––––Nous trinquerons ensemble
––––––––Au son des gais refrains !
––––––––Buvons à nos voisines,
––––––––Et vivent les cousines,
––––––––Et vivent les cousins !

LESCAUT.
––Le repas, à quelle heure ?

MANON.
––Le repas, à quelle heure ? A midi !

LESCAUT.
––Le repas, à quelle heure ? A midi ! C’est l’usage !

(A Desgrieux.)

––Quelle heure avons-nous ?

DESGRIEUX, avec embarras.
––Quelle heure avons-nous ? Mais je ne sais…

LESCAUT, à part.
––Quelle heure avons-nous ? Mais je ne sais… Je comprends
––La dernière ressource… oui, la montre aux brillants,
––––––––Vendue ou mise en gage !
––Il n’importe !

(Haut.)

––Il n’importe ! A tantôt ! Midi, chez Bancelin !
––Je me charge de tout !

MANON.
––Je me charge de tout ! Grand merci, mon cousin !
Ensemble.

MANON, DESGRIEUX et LESCAUT.
––––––––Le plaisir nous rassemble,
––––––––Nous trinquerons ensemble,
––––––––Et prendrons pour refrains :
––––––––Buvons à nos voisines,
––––––––Et vivent les cousines,
––––––––Et vivent les cousins !

(Ils sortent tous trois par le fond.)

Deuxième tableau.

(Le boulevard du Temple. Le jardin de Bancelin est au bord du boulevard ; au fond est sa maison, et au premier, le grand salon dont les fenêtres sont ouvertes. A gauche, sur le boulevard, un sergent et des soldats boivent devant la porte d’un estaminet. A droite, des bourgeois dînent en plein air près de leurs femmes, dans le jardin de Bancelin. Madame Bancelin va et vient et fait servir les différentes tables. — Dans le salon au premier, dont les fenêtres sont ouvertes, on entend Manon, Marguerite, ses compagnes et Desgrieux chanter en chœur, ainsi que les soldats à gauche et les bourgeois à droite.)


Scène VIII.

MANON, DESGRIEUX, MARGUERITE, Mme BANCELIN, un Sergent, Soldats, Bourgeois et Bourgeoises, Ouvriers et Ouvrières ; puis M. DUROZEAU et LESCAUT.


LE CHŒUR.
–––––––––C’est à la guinguette
–––––––––Que l’amour nous guette !
–––––––––L’amour en goguette
–––––––––Chancelle aisément !
–––––––––Amant et grisette,
–––––––––Que chacun répète :
–––––––––Vivent la guinguette,
–––––––––––Le vin blanc
–––––––––Et le sentiment !

UN OUVRIER.
–––––––Où l’ouvrier, le dimanche,
–––––––Trouve-t-il joie et repos,
–––––––Le plaisir, l’amitié franche,
–––––––Et l’oubli de tous ses maux ?
–––––––––C’est à la guinguette !…

TOUS, en chœur.
–––––––––C’est à la guinguette, etc.

Mme BANCELIN.
–––––––Où règne la gaîté folle
–––––––Avec ses joyeux éclats ?

LE SERGENT, à gauche.
–––––––Où le sergent qui raccole,
–––––––Trouve-t-il nouveaux soldats ?
–––––––––C’est à la guinguette !

Mme BANCELIN.
–––––––––C’est à la guinguette !

MANON, seule au fond.
–––––––––C’est à la guinguette…

TOUS, en chœur.
–––––––––C’est à la guinguette, etc.

(M. Durozeau vient de s’asseoir à droite, devant une petite table ; madame Bancelin s’empresse de lui servir une bouteille de bière. En ce moment, et venant du boulevard à gauche, Lescaut entre en rêvant. Il donne une poignée de main au sergent, qui lui offre un verre de vin. Lescaut refuse et continue, sans parler, à s’avancer au milieu du jardin.)


DESGRIEUX, paraissant à la fenêtre du premier et apercevant Lescaut.
Arrivez donc, mon cousin, nous vous attendons.

MANON, paraissant à la croisée à côté de Desgrieux.

Et nous avons été obligés de nous mettre à table sans vous.


LESCAUT.

Je le vois bien !


DESGRIEUX.

Venez vite, ou il ne restera plus de Champagne !


LESCAUT.

J’y vais… mais je voudrais auparavant dire un mot en particulier… à ma cousine.


MANON.

A moi ?…


LESCAUT.

A vous… pour affaires de famille !


MANON.

Je descends. (Se retournant vers les convives.) Continuez toujours… (S’adressant à Lescaut.) Le dîner que vous avez commandé était excellent… (Se retournant vers les convives.) N’est-ce pas, mesdemoiselles ?…

(Elle disparaît.)


LESCAUT, sur le devant du théâtre et à part.

J’aurais mieux fait d’y assister, exact au rendez-vous, au lieu de m’arrêter ici près… en passant sur le boulevard… à l’hôtel Vendôme, où je gagne d’ordinaire, et où j’ai perdu en une demi-heure, au biribi, les cent pistoles du colonel… sur une martingale qui allait réussir… c’est évident… quand les fonds ont manqué !… un dernier quitte ou double, et je faisais sauter la banque !… Mânes de mes aïeux !… pas un rouge liard dans ma poche !… quelle position de fortune pour un gentilhomme !


MANON, entrent en scène.
Eh bien ! mon cousin, de quoi s’agit-il ?

LESCAUT, mystérieusement.

D’une importante affaire !…


MANON.

Celle dont vous parliez ce matin ?


LESCAUT.

Précisément, cousine, une affaire d’où dépend l’honneur de la famille !


MANON, effrayée.

Ah ! mon Dieu !


LESCAUT.

Lequel honneur est ébréché, endommagé, perdu… faute d’une douzaine de pistoles !


MANON.

Est-il possible !…


LESCAUT.

Douze pistoles que je vous rapporterai dans une demi-heure.


MANON.

N’est-ce que cela ? (Tirant sa bourse de sa poche.) Tenez… prenez vite, car on m’attend pour la danse !… on va danser !


DESGRIEUX, paraissant à la fenêtre.

Allons donc, Manon !


MANON, lui répondant.

Me voici !


DESGRIEUX.

Je vais en inviter une autre !


MANON, à Lescaut.

Prenez vous-même, cousin, je n’ai pas le temps de compter.


LESCAUT.
On ne compte pas avec ses amis.

MANON.

Et pourvu, comme vous le dites, que vous me rapportiez cela dans une demi-heure…


LESCAUT, sortant virement.

Foi de gentilhomme !


LE CHŒUR.
–––––––––C’est à la guinguette, etc.

Mme BANCELIN, à M. Durozeau, qui achève sa bouteille de bière, et lui montrant les croisées du fond.

Quelle gaieté ! quel tapage ! et surtout quelle dépense !


DUROZEAU.

Cela vous charme, madame Bancelin ?


Mme BANCELIN.

Oui, monsieur Durozeau ; et vous ?


DUROZEAU.

Moi, je n’aime pas le bruit… il ne m’aime pas… il s’en va quand j’arrive.


Mme BANCELIN.

Ici, par bonheur, vous n’aurez pas à interposer votre autorité ; je vous réponds des convives.


DUROZEAU.

Vous êtes bien hardie…


Mme BANCELIN.

Que voulez-vous dire ?


DUROZEAU.

Qui a commandé le festin ?


Mme BANCELIN.
Ce monsieur Lescaut que vous venez de voir, un soldat aux gardes !

DUROZEAU.

Joueur ! bretteur ! et signalé sur mes notes comme n’ayant jamais le sou.


Mme BANCELIN.

Ce n’est pas lui qui paie, c’est monsieur le chevalier Desgrieux.


DUROZEAU.

Desgrieux !…


Mme BANCELIN.

Descendu de voiture avec une jeune et jolie fille… êtes-vous rassuré ?


DUROZEAU.

Pauvre madame Bancelin !…


Mme BANCELIN.

Qu’est-ce que cela signifie ?


DUROZEAU.

Le chevalier Desgrieux !… avec mademoiselle Manon… (Prenant son chapeau.) Adieu ! madame Bancelin.


Mme BANCELIN, le retenant.

Non pas ! vous ne partirez pas ainsi.


Scène IX.

Les mêmes ; LE MARQUIS, et deux Seigneurs de ses amis.


LE MARQUIS.

Salut à la chère madame Bancelin !


Mme BANCELIN.

Votre servante, monsieur le marquis.


LE MARQUIS.
Il nous faut un salon particulier et un dîner fin… vous savez que nous ne regardons pas à la dépense !…

Mme BANCELIN, saluant.

Vous êtes bien honnête, monsieur le marquis.


LE MARQUIS.

Et vous aussi… c’est connu !


Mme BANCELIN, criant à la cantonade.

Le numéro un à monsieur le marquis et à ses amis… qu’on n’épargne rien !… (Au marquis.) Ces trois messieurs sont-ils seuls ?


LE MARQUIS.

Peut-être !


Mme BANCELIN, à haute voix.

Six couverts !


DUROZEAU, bas à madame Bancelin.

Vous faites bien !… tâchez de vous rattraper sur ceux-là si vous le pouvez… car les autres…


Mme BANCELIN.

Vous m’effrayez… (Elle salue le marquis et ses amis qui sortent par le fond, et revient près de Durozeau.) Vous dites donc que monsieur le chevalier Desgrieux…


DUROZEAU.

Est un chevalier d’industrie ! et mademoiselle Manon une petite personne dont la fortune est comme la vertu…


Mme BANCELIN.

Des plus médiocres !


DUROZEAU.

Une vertu qui ne peut pas payer son terme… j’ai mes notes comme commissaire… et moi qui vous parle… si j’avais voulu…


Mme BANCELIN.

Juste ciel !


DUROZEAU.
Mais les mœurs… et ma dignité de magistrat…

Mme BANCELIN, apercevant Desgrieux.

C’est lui… c’est le chevalier.


DUROZEAU.

Silence !… mon devoir est d’éclairer dans l’ombre ! et sans qu’il y paraisse !


Scène X.

Les mêmes ; DESGRIEUX, sortant de la porte du fond.


DESGRIEUX, parlant à la cantonade et l’essuyant le front.

Oui, mesdemoiselles… c’est indispensable, c’est de rigueur… après la danse !… et puis Manon le veut !… (A madame Bancelin.) Des rafraîchissements, des sorbets… des glaces… Ce que vous aurez de mieux… (A madame Bancelin, qui se croise les bras.) Eh bien ! m’entendez-vous, madame Bancelin ?… vous restez là immobile… et comme si vous ne compreniez pas…


Mme BANCELIN.

J’ai compris, monsieur le chevalier, que votre dépense était déjà très-considérable.


DESGRIEUX.

Tant mieux pour vous !…


Mme BANCELIN.

Tant pis peut-être !… car ici, monsieur, avant de commencer un nouveau compte, on solde le premier.

(Elle lui remet un mémoire.)


DESGRIEUX, étonné.

Comment ?


Mme BANCELIN.
C’est l’usage de la maison ! (Montrant Durozeau.) Monsieur vous le dira… monsieur qui est un habitué et un ami…

DESGRIEUX.

Me faire un pareil affront… à moi !


Scène XI.

Les mêmes ; MANON, sortant de la porte du fond en s’éventant.


MANON.

On n’en peut plus ! on expire de chaleur ! et si les glaces n’arrivent pas…


DESGRIEUX.

Nous les prendrons ailleurs… donne-moi la bourse !…


MANON.

Que veux-tu dire ?…


DESGRIEUX.

Ou règle toi-même avec madame Bancelin… qui se défie de nous… et veut être soldée sur-le-champ… Allons, dépêche-toi !


MANON, bas à Desgrieux, avec embarras.

Mais c’est que…


DESGRIEUX.

Quoi donc ?…


MANON.

C’est que la bourse… je ne l’ai plus !


DESGRIEUX.

Grand Dieu ! où donc est-elle ?


MANON.

Je l’ai remise… c’est-à-dire prêtée à Lescaut, notre cousin.


DUROZEAU, bas à madame Bancelin.
Vous le voyez… ils se consultent.

MANON.

Qui doit nous la rapporter dans une demi-heure.


DESGRIEUX.

Et d’ici là… que devenir ?


DUROZEAU, de même à madame Bancelin.

Que vous disais-je ? ce sont des aigrefins qui ne paieront pas.


Mme BANCELIN, bas à Durozeau.

Un dîner de quinze couverts !… (Haut.) Monsieur, je vous invoque, non plus comme ami, mais comme commissaire.


DESGRIEUX.

Un commissaire !…


MANON, le regardant.

Le mien !… (Bas à Desgrieux.) Celui dont je me suis moquée l’autre jour.


DUROZEAU.

Il est de fait que ceci est de ma compétence.

FINALE.

DUROZEAU, s’adressant aux soldats à gauche et leur montrant Desgrieux.
–––––En prison ! en prison ! en prison !
––––––––––C’est un scandale
––––––––––Que rien n’égale.
––––––Il faut payer ! sinon, sinon,
–––––En prison ! en prison ! en prison !
––––––De ce fripon j’aurai raison !

DESGRIEUX et MANON.
–––––En prison ! en prison ! en prison !
––––––––––C’est un scandale
––––––––––Que rien n’égale.
––––––Qui, nous ? subir un tel affront !
–––––En prison ! en prison ! en prison !
––––––Ah ! c’est à perdre la raison !

Mme BANCELIN et LES BOURGEOIS.
–––––En prison ! en prison ! en prison !
––––––––––C’est un scandale
––––––––––Que rien n’égale.
––––––Il faut payer ! sinon, sinon.
–––––En prison ! en prison ! en prison !
––––––Ah ! quel affront pour la maison !

Scène XII.

Les mêmes ; LESCAUT, entrant brusquement et entendant ces derniers mots.


LESCAUT.
––En prison ! dites-vous ? que prétendez-vous faire ?

MANON, courant à lui avec joie.
––C’est Lescaut, mon cousin !

LESCAUT.
––C’est Lescaut, mon cousin ! Quoi ! c’est un commissaire
––Qui voudrait entacher l’honneur de ma maison ?
––––––––Déshonorer mon nom
––––––––––Et mon blason ?
––––––––––––Fi donc !

DESGRIEUX.
––Daignez nous écouter !

LESCAUT.
––Daignez nous écouter ! Non, de par mon épée !

(Montrant Durozeau.)

––La trame de ses jours serait plutôt coupée !

MANON, le calmant.
––Modérez-vous !

DESGRIEUX.
––Modérez-vous ! Eh oui ! dans ce péril urgent,
–––––––Il ne s’agit pas d’épée,
––––––Mon cousin ! mais d’argent !

LESCAUT.
––––––Mon cousin ! mais d’argent ! D’argent !
––Je n’en ai plus !

TOUS.
––Je n’en ai plus ! O ciel !

LESCAUT.
––Je n’en ai plus ! O ciel ! Une chance infernale,
––Au jeu m’a tout ravi ! je n’ai d’autre valeur
––Que la mienne !

DUROZEAU.
––Que la mienne ! Pas d’autre !

LESCAUT.
––Que la mienne ! Pas d’autre ! Et surtout mon honneur
––Qui garantit ma dette !

DESGRIEUX.
––Qui garantit ma dette ! O parenté fatale !

DUROZEAU et LE CHŒUR.
–––––En prison ! en prison ! en prison ! etc.

(Pendant que le commissaire donne des ordres au sergent et aux soldats qui sont à gauche, Manon, effrayée, approche de Desgrieux qui est en proie à un profond désespoir.)


MANON.

Le désespoir où tu te livres

––Me fait trembler !

(Elle aperçoit Marguerite et tes compagnes qui paraissent aux croisées du fond, elle leur fait signe de descendre.)


LESCAUT, s’adressant pendant ce temps à Desgrieux.
––Me fait trembler ! Allons ! cousin, de la raison !

DESGRIEUX.
––Je n’y survivrai pas !

LESCAUT.
––Je n’y survivrai pas ! Vous plaisantez ?…

DESGRIEUX.
––Je n’y survivrai pas ! Vous plaisantez ?… Non ! non !

(Froissant le mémoire entre ses mains.)

––Je donnerais ici mes jours pour deux cents livres !

LESCAUT, vivement.
––Bien vrai ? vous les aurez !

DESGRIEUX.
––Bien vrai ? vous les aurez ! A l’instant ?

LESCAUT.
––Bien vrai ? vous les aurez ! A l’instant ? A l’instant !

DESGRIEUX.
–––––––––Et comment ?

LESCAUT, regardant le sergent.
–––––––––Et comment ? Comment ?
––Sur votre bonne mine et votre signature,
––Le sergent en répond !

LE SERGENT, souriant.
––Le sergent en répond ! Eh oui ! je vous le jure !

DESGRIEUX, à Lescaut.
––Ah ! je vous devrai tout !

LESCAUT, riant.
––Ah ! je vous devrai tout ! Non, c’est moi qui vous dois !

DESGRIEUX, bas, à Manon.
––Attends-nous !… je reviens !

(Bas, à madame Bancelin.)

––Attends-nous !… je reviens ! On paîra cette fois !

DUROZEAU, bas, à madame Bancelin, en voyant Desgrieux, Lescaut et le sergent qui entrent dans l’estaminet à gauche.
––Je comprends ! mais d’ici j’ai l’œil sur notre gage,
––Et mam’zelle Manon nous servira d’otage !
(Marguerite et les jeunes ouvrières sont descendues pendant la fin de cette scène.)

MARGUERITE, s’approchant de Manon qui s’est laissée tomber sur une chaise à droite.
––––––Qu’as-tu donc ? d’où vient ton chagrin ?

MANON, préoccupée.
––Ce n’est rien, Marguerite !

(A part, et réfléchissant.)

––Ce n’est rien, Marguerite ! Oui, Lescaut, mon cousin,
––––––Va pour nous, dans le voisinage,
––Emprunter quelque argent !… Si je pouvais aussi
––––De mon côté les aider ?…

(Apercevant une chanteuse du boulevard qui entre dans ce moment avec sa guitare, elle pousse un cri de joie.)

––––De mon côté les aider ?… M’y voici !

(A la jeune fille.)

––Un instant, prête-moi cette vieille guitare…

MARGUERITE, étonnée, en voyant Manon qui accorde la guitare.
––Que fais-tu ?

MANON.
––Que fais-tu ? J’eus des torts !

MARGUERITE, de même.
––Que fais-tu ? J’eus des torts ! Eh bien ?

MANON.
––Que fais-tu ? J’eus des torts ! Eh bien ? Je les répare !

(Se levant et chantant à haute voix.)

––––––Tra, la, la, la, la, la, la, la !
––––––Pour peu que la chanson vous plaise,
–––––––Écoutez, grands et petits,
–––––––La nouvelle Bourbonnaise
–––––––Dont s’amuse tout Paris !
–––––––Tra, la, la, la, la, la, la !

(A ces accents, tous ceux qui sont en scène se sont levés et se rapprochent de Manon. Le marquis et ses amis sortent du salon.)


LE MARQUIS.
––––––Qu’est-ce donc ? messieurs, qu’est-ce donc ?
––––––Quelle est celle belle chanteuse,
––––––A la voix brillante et joyeuse ?

(A part.)

––––––Que vois-je ? ô bonheur !… c’est Manon…

MARGUERITE, bas à Manon.
––––C’est le marquis !

MANON, jouant toujours de la guitare.
––––C’est le marquis ! Ah ! pour moi quelle gloire !
–––––––Un aussi noble auditoire !

MARGUERITE, bas, à Manon, qui joue toujours de la guitare.
––––––Y penses-tu ? chanter ainsi ?…
––––––––––Et devant lui !

MANON, gaiement.
––––Eh oui ! cela me sourit et me plaît.

(A voix haute.)

BOURBONNAISE.
Premier couplet.
–––––Tra, la, la, la, la, la, la, la, la !
––––––––C’est l’histoire amoureuse,
––––––––Autant que fabuleuse,
––––––––D’un galant fier à bras !
–––––––––––Ah ! ah ! ah !

(Regardant Durozeau.)

––––––––D’un tendre commissaire
––––––––Que l’on croyait sévère
––––––––Et qui ne l’était pas !
–––––––––––Ah ! ah ! ah !
––––––––Il aimait une belle !
––––––––Il en voulait !… mais elle
––––––––De lui ne voulait pas !
–––––––––––Ah ! ah ! ah !
––––––––Or, voulez-vous apprendre
––––––––Le nom de ce Léandre.
––––––––Traître comme Judas !
–––––––––––Ah ! ah ! ah !
––––––––Son nom ?… vous allez rire !
––––––––Je m’en vais vous le dire
––––––––Bien bas… tout bas… tout bas…

(Tout le monde s’approche, et Manon dit avec force :)

–––––––Non !… je ne le dirai pas !

(Riant.)

––––––––Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
––––––––Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah !

LE MARQUIS, applaudissant ainsi que LE CHŒUR.
––––––––Brava ! brava ! brava !

DUROZEAU, à part.
––––––––Une telle insolence
––––––––Aura sa récompense,
––––––––Et l’on me le paîra !

MANON, bas à Marguerite.
––––Tu le vois bien ? mon triomphe est complet.

(A haute voix.)

––––––––––Second couplet !
Deuxième couplet.

(Regardant Durozeau.)

––––––––On le disait habile,
––––––––Car dans la grande ville
––––––––Il est des magistrats !…
–––––––––––Ah ! ah ! ah !
––––––––Il est des réverbères,
––––––––Vantés pour leurs lumières,
––––––––Et qui n’éclairent pas !
–––––––––––Ah ! ah ! ah !
––––––––Au logis de la bulle,
––––––––Un soir que sans chandelle
––––––––Il veut porter ses pas…
–––––––––––Ah ! ah ! ah !
––––––––L’escalier était sombre,
––––––––Et sur son nez, dans l’ombre,
––––––––Il tombe !… patatras !
–––––––––––Ah ! ah ! ah !
––––––––Son nom ?… vous allez rire
––––––––Je m’en vais vous le dire
––––––––Bien bas… tout bas… tout bas…

(Même jeu.)

–––––––Non, je ne le dirai pas !
––––––––Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
––––––––Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah !

LE MARQUIS et LE CHŒUR.
––––––––Brava ! brava ! brava !

DUROZEAU.
–––––––Ah ! morbleu ! l’on me le paîra !

LE MARQUIS et LES SEIGNEURS.
––––––Divin ! charmant ! sur mon honneur !

MANON, prenant la sébile de la chanteuse, et faisant la quête.
––––––––D’une main généreuse
––––––––Donnez à la chanteuse !…

(Elle présente la sébile au commissaire qui lui tourne le dos. — Les bourgeois et les seigneurs donnent, et Manon fait à chacun une révérence.)

––––––––Grand merci, monseigneur !

(Arrivée près du marquis.)

––––Et vous, marquis ?…

LE MARQUIS, hors de lui.
––––Et vous, marquis ?… Séduisante Manon !
––––––––Je n’y tiens plus !

(Il l’embrasse.)


MANON, souriant.
––––––––Je n’y tiens plus ! Pardon !

(Montrant la place du baiser.)

––––––––Ça, c’est pour la chanteuse ;
––––Et maintenant… donnez pour la chanson.

LE MARQUIS, lui jetant une bonne pleine d’or.
––Tiens ! tiens !

MANON, s’asseyent à droite et versant dans sa robe le contenu de la sébile.
––Tiens ! tiens ! Ah ! quel plaisir ! que d’or ! je n’y puis croire

(Rendant à la jeune fille sa guitare et une poignée d’argent.)

––Merci, ma chère enfant !… accepte sans façon.

(Se retournant fièrement.)

––Madame Bancelin, donnez votre mémoire,
––Donnez ! et rien par moi n’en sera retranché !
––––Oui, sans compter, je pairai tout, ma chère,
––Le dîner et les vins !… même le commissaire.
––––––––Par-dessus le marché !

(Chantant.)

–––––––Tra, la, la, la, la, la, la !

MARGUERITE, à voix basse.
––Manon !… quelle folie !

MANON, chantant toujours.
––Manon !… quelle folie ! Ah ! ah ! tra, la, la, la !
––C’est à moi que je dois cette fortune-là !

Scène XIII.

Les mêmes ; DESGRIEUX, pâle et défait, sortant de l’estaminet à gauche, suivi de LESCAUT.


DESGRIEUX, à part.
––J’ai signé… c’en est fait !

(Jetant de l’argent dans le tablier de Manon.)

––J’ai signé… c’en est fait ! Tiens, tiens, Manon, voilà
––De quoi nous acquitter !… partons !

MANON, riant.
––De quoi nous acquitter !… partons ! C’est inutile !

(Pendant que Desgrieux interroge Manon, le marquis s’adresse à Lescaut qui est près de lui.)


LE MARQUIS, bas, à Lescaut.
––––Qu’as-tu donc fait ?

LESCAUT.
––––Qu’as-tu donc fait ? Ah ! le coup est habile !

(Montrant Desgrieux.)

––––Votre rival, par moi, s’est engagé
––Dans votre régiment !

MANON, à Desgrieux, lui montrant ce qu’elle a dans son tablier.
––Dans votre régiment ! Vois donc tout ce que j’ai !…

DESGRIEUX.
––––Et d’où te vient cet or ?…

MANON.
––––Et d’où te vient cet or ?… Tu le sauras.

(Lui prenant le bras.)

––Viens-t’en, mon chevalier !

DESGRIEUX.
––Viens-t’en, mon chevalier ! Eh oui !… partons !

Scène XIV.

Les mêmes ; LE SERGENT et quelques Soldats.


LE SERGENT, se mettant devant eux.
––Viens-t’en, mon chevalier ! Eh oui !… partons ! Non pas !
––––––––Soldat !… il faut nous suivre !

MANON, étonnée.
––––––Que dit-il ?…

LE SERGENT.
––––––Que dit-il ?… Qu’il s’est engagé !

MANON.
––––––Et moi, monsieur, je le délivre ;
––––––Je vous achète son congé !

LE MARQUIS, bas, au sergent.
––Et moi, je le défends d’accepter.

LE SERGENT, à Manon qui lui offre de l’or.
––Et moi, je le défends d’accepter. Non, vraiment !
––––––C’est impossible, mon enfant !

(Regardant son colonel.)

––––––Le règlement nous le défend ! (A Desgrieux.)
––––––Il faut nous suivre sur-le-champ !

MANON, se jetant dans les bras de Desgrieux.
––Nous séparer !… jamais… jamais !…

LE SERGENT.
––Nous séparer !… jamais… jamais !… Et sur-le-champ !
––––––A la caserne, on nous attend !
Ensemble.

DESGRIEUX.
–––––––––O douleur mortelle !
–––––––––Quand sa voix m’appelle,
–––––––––Me séparer d’elle !
–––––––––O fatal devoir !
–––––––––Il faut, subalterne.
–––––––––Porter la giberne,
–––––––––Et dans leur caserne,
–––––––––M’enfermer ce soir,
––––––––––––Ce soir.

MANON, pleurant.
–––––––––O douleur mortelle !
–––––––––T’éloigner de celle
–––––––––Dont l’amour t’appelle,
–––––––––Toi, mon seul espoir !
–––––––––Tu vas, subalterne,
–––––––––Portant la giberne,
–––––––––Dans une caserne,
–––––––––T’enfermer ce soir,
––––––––––––Ce soir.

LE MARQUIS, regardant Manon.
–––––––––L’amour qui m’appelle,
–––––––––Me promet près d’elle
–––––––––Conquête nouvelle ;
–––––––––Mon cœur bat d’espoir !

(Regardant Desgrieux.)

–––––––––Rival subalterne,
–––––––––Ma voix qui gouverne,
–––––––––Dans une caserne,
–––––––––T’enferme ce soir,
––––––––––––Ce soir.

LESCAUT, au marquis.
–––––––––Conquête nouvelle
–––––––––Vous attend près d’elle,
–––––––––L’amour vous appelle,
–––––––––Pour vous quel espoir !
–––––––––Il va, subalterne,
–––––––––Portant la giberne,
–––––––––Dans une caserne,
–––––––––Gémir dès ce soir,
––––––––––––Ce soir.

MARGUERITE et LES JEUNES FILLES.
–––––––––O chance cruelle !
–––––––––Qui sépare d’elle
–––––––––Son ami fidèle !
–––––––––Injuste pouvoir !
–––––––––Il va, subalterne,
–––––––––Portant la giberne,
–––––––––Dans une caserne,
–––––––––Gémir dès ce soir,
––––––––––––Ce soir.

DUROZEAU et Mme BANCELIN.
–––––––––O chance nouvelle
–––––––––Qui nous venge d’elle !
–––––––––Cette péronnelle
–––––––––Ne peut plus le voir.
–––––––––Cela les consterne,
–––––––––Il va, subalterne,
–––––––––Dans une caserne
–––––––––Gémir dès ce soir !
––––––––––––Ce soir !

LE SERGENT et LES SOLDATS, à Desgrieux.
–––––––––O chance nouvelle !
–––––––––Glorieuse et belle,
–––––––––Viens ! l’honneur t’appelle !
–––––––––Fidèle au devoir.
–––––––––Sa loi nous gouverne,
–––––––––Portons la giberne,
–––––––––Et dans la caserne
–––––––––Mous boirons ce soir.
––––––––––––Ce soir !

DESGRIEUX, tenant Manon serrée contre son cœur.
––––Adieu, Manon, mon amour et ma vie.
––––––A tout prix, vers toi je revien !

(A Lescaut.)

––––––Mon cousin, je vous la confie !
––––––Veillez sur elle… et veillez bien !

LESCAUT, à Desgrieux.
––––Je défendrai l’honneur de la famille !

LE MARQUIS, bas à Lescaut.
––––Songes-y bien !… d’elle tu me réponds,
––––Et sur l’honneur !

LESCAUT.
––––Et sur l’honneur ! C’est par là que je brille

TOUS.
––––––––––Partons ! parlons !
Ensemble.

DESGRIEUX.
–––––––––O douleur mortelle ! etc.

MANON, pleurant.
–––––––––O douleur mortelle !

LE MARQUIS, regardant Manon.
–––––––––L’amour qui m’appelle, etc.

LESCAUT.
–––––––––Conquête nouvelle, etc.

MARGUERITE et LES JEUNES FILLES.
–––––––––O chance cruelle, etc.

DUROZEAU et Mme BANCELIN.
–––––––––O chance nouvelle, etc.

LE SERGENT et LES SOLDATS.
–––––––––O chance nouvelle ! etc.
(Le sergent et les soldats emmènent Desgrieux. Manon s’appuie pleurant sur Marguerite. Durozeau et madame Bancelin se frottent les mains. Le marquis sort avec Lescaut.)

ACTE DEUXIÈME

Un petit salon élégant. — Porte au fond ; deux portes latérales. Au fond, à droite, une croisée ; sur le premier plan, du même côté, une petite porte secrète, et de l’autre côté, un canapé.


Scène PREMIÈRE.

LE MARQUIS, assis à droite, près d’une table couverte de cartons, d’étoffes déployées, etc. Un Valet de chambre achève de rhabiller, tandis qu’un autre est debout près de la table.


LE MARQUIS, tenant un écrin et un carton, s’adressant au domestique qui est debout.

Je choisis décidément cet écrin et ces dentelles ! porte-les sur la toilette de ma mère. Le reste, on le rendra demain aux marchands qui les ont envoyés… tu m’entends ? (Le domestique sort par la porte à droite. Avec impatience.) Et toi, Jasmin, as-tu enfin achevé me m’habiller ? (Il se lève, ôte sa robe de chambre qu’il jette sur un fauteuil, et Jasmin lui passe son habit et lui présente une épée.) Non, l’autre… celle à poignée de brillants ? (Tout en mettant son épée, il dit avec humeur :) Voilà bien une idée de grandes dames ! nos duchesses, nos marquises et ma mère elle-même !… vouloir que je leur donne un bal, moi garçon, dans mon hôtel… pour le purifier sans doute ! quant à moi, ce que je trouve de plus ennuyeux au monde… (Se retournant avec impatience vers Jasmin.) Laisse-moi ! tu vois bien que je veux être seul. (Jasmin sort par la droite. Se promenant.) Ce que je trouve de plus terrible, c’est d’avoir à s’occuper d’un bal, d’une fête, d’une chose joyeuse… enfin, quand on est de mauvaise humeur, contrarié, furieux !… Faire coucher hier soir mon rival à la caserne, le faire mettre ce matin en prison, et tout cela pour rien ! une injustice en pure perte !… Mademoiselle Manon en proie à sa douleur, Manon qui pleurait son chevalier, n’a pas même voulu me recevoir !… morbleu ! et Lescaut qui me proposait de l’enlever !… à quoi bon ? pour qu’elle me brave encore et se rie de mes tendresses !… N’importe !… je la verrais du moins ! (S’arrêtant.) Ah çà ! est-ce que décidément j’en serais amoureux ?… moi !… allons donc !… pour qui me prendrait-on ?

COUPLETS.
Premier couplet.
––––––Manon est frivole et légère,
––––––Oui, légère !… et même un peu plus !
––––––Et je veux… je saurai lui plaire
––––––De par l’amour !… ou par Plutus !

(Gaiement.)

––––––C’est un caprice, une folie ;
––––––Ce n’est rien qu’une fantaisie !

(D’un air triste.)

––––––––Fantaisie ! fantaisie !
––––––––Plus forte que l’amour !
––––––––Fantaisie ! fantaisie !
––––––––Qui décide en un jour
––––––––Ou destin de la vie !
Deuxième couplet.
––––––Manon, Manon ! mon adorée,
––––––Je brave tout pour tes beaux yeux !
––––––Fût-ce d’une chaîne dorée,
––––––L’amour nous unira lotis deux !
––––––C’est un caprice, une folie,
––––––Ce n’est rien qu’une fantaisie !

(Reprenant un air sombre.)

––––––––Fantaisie ! fantaisie ! etc.

Scène II.

LE MARQUIS, MARGUERITE, un paquet à la main.


MARGUERITE, à sa cantonade.

Oui, oui, c’est pour madame la marquise.


LE MARQUIS, vivement.

Ah ! c’est Marguerite ! quel bonheur !


MARGUERITE, saluant.

Vous êtes bien bon, monsieur le marquis.


LE MARQUIS.

Je suis heureux de le, voir ! tu viens de sa part ?


MARGUERITE, étonnée.

Comment ?…


LE MARQUIS.

De la part de Manon ?


MARGUERITE.

Du tout !… Adieu, monsieur.


LE MARQUIS.

Où vas-tu donc ?


MARGUERITE.

Essayer à madame la marquise votre mère, la robe qu’elle m’a commandée pour le bal de ce soir.


LE MARQUIS, avec indifférence.

Ah ! c’est pour cela que tu viens ?


MARGUERITE.

Avec d’autant plus d’empressement que madame la marquise a, dit-elle, de bonnes nouvelles à me donner, concernant Gervais.


LE MARQUIS.

C’est bien ! que je ne te retienne pas ! (Marguerite s’éloigne : la rappelant.) Marguerite ?… as-tu vu Manon, aujourd’hui ?


MARGUERITE.

Je la quitte à l’instant.


LE MARQUIS.

Bien triste ?


MARGUERITE.

Elle chantait et riait dans sa mansarde.


LE MARQUIS, avec indignation.

Par exemple !…


MARGUERITE.

Elle allait voir le chevalier.


LE MARQUIS, avec satisfaction.

Il est aux arrêts.


MARGUERITE.

Raison de plus pour l’aller voir ! on laisse entrer près des prisonniers leurs femmes ou leurs sœurs, surtout quand elles sont jolies !… el l’idée d’aller à la caserne l’enchante ! l’idée de son pauvre chevalier l’attendrit, de sorte quelle pleure et rit à la fois.


LE MARQUIS, avec colère.

Morbleu !


MARGUERITE.

Vous ne pouvez pas l’empêcher de pleurer.


LE MARQUIS.

Si vraiment !


MARGUERITE.
Alors, laissez-la rire, ou plutôt, monsieur le marquis, ne vous occupez pas d’elle.

LE MARQUIS.

Quand je la vois malheureuse !


MARGUERITE.

C’est son bonheur ! laissez-lui le sien et gardez le vôtre. Hier soir, par exemple, et pendant que ce pauvre Desgrieux se rendait à la caserne… pourquoi chercher à voir Manon ?


LE MARQUIS.

Pour la rassurer !… pour la consoler !


MARGUERITE.

N’étais-je pas là ?


LE MARQUIS.

C’est peut-être toi, alors, qui l’as empêchée de me recevoir ?


MARGUERITE.

Précisément ! est-ce que cela était convenable ?… se présenter à une pareille heure ! vous, jeune, aimable et séduisant… car vous l’êtes beaucoup, monseigneur, vous le savez bien ! et tout ce déploiement de forces, contre une grisette, une jeune fille sans appui ! ce n’est pas brave !… ce n’est pas bien !


LE MARQUIS, avec hauteur.

Marguerite !


MARGUERITE.

Il vous faut des ennemis plus dignes de vous ! de grandes coquettes habituées à l’attaque et à la défense ! mais mademoiselle Manon ?… qu’est-ce que c’est ?… un caprice !… pas autre chose !


LE MARQUIS.

C’est possible ! mais rien ne ressemble à une passion comme un caprice… contrarié.


MARGUERITE.
Allons donc !

LE MARQUIS.

Rien n’en peut détacher…


MARGUERITE.

Qu’un autre, un nouveau ! ce soir, par exemple, toutes les jeunes et belles duchesses qui ont voulu, dit-on, voir votre nouvel hôtel.


LE MARQUIS.

Oui, pour le connaître.


MARGUERITE, souriant.

Vous croyez ? (Vivement.) Enfin !… supposons que cela soit ! en voilà qui seraient fières de vos hommages ! détournez-les de ce côté, ce sera à la fois un plaisir et une bonne action !


LE MARQUIS, souriant.

En vérité !


MARGUERITE.

Oui, n’allez plus sur les brisées de ce pauvre chevalier qui n’a rien au monde que le cœur de Manon ! qu’il le garde, à lui tout seul, si c’est possible !


LE MARQUIS, allant s’asseoir près de lu table, à droite.

Tu as peut-être raison ! rien ne dure ici-bas, et en attendant qu’elle l’oublie…


MARGUERITE.

En attendant… je serais généreux tout à fait ! c’est dans votre régiment qu’il est engagé, c’est parce qu’il voulait, en dépit de la consigne, sortir ce malin pour voir Manon, qu’on l’a mis aux arrêts…


LE MARQUIS.

C’est probable !


MARGUERITE.
J’agirais en gentilhomme ! je le rendrais à la liberté, à ses amours… et une fois qu’ils seront réunis, qu’ils seront heureux… A quoi pense monseigneur ?…

LE MARQUIS.

A ce que tu me dis là ! c’est un moyen ! C’est une drôle de fille que Manon ! Tant que le chevalier sera malheureux ou absent… elle ne pensera qu’à lui et pas à d’autres ! (Souriant.) Mais s’il lui était rendu à tout jamais…


MARGUERITE.

Eh bien ?…


LE MARQUIS.

La plupart des femmes n’oublient leurs maris que parce qu’ils sont toujours là.


MARGUERITE.

Mauvaise pensée, monseigneur ! mais si elle peut amener une bonne action, peu importe !


LE MARQUIS.

N’est-ce pas ?


MARGUERITE.

J’accepte votre promesse… vous délivrerez Desgrieux.


LE MARQUIS.

Oui.


MARGUERITE.

Vous ne reverrez plus Manon… jamais… (Geste du marquis.) Ou du moins de bien longtemps… ce qui revient au même, car alors vous l’aurez oubliée, et moi, pour le bouquet de fête de votre mère, je vais lui raconter un nouveau trait de générosité de son fils. J’ai idée que cela lui fera plus de plaisir encore que le bal de ce soir.


LE MARQUIS, la retenant par la main et après un instant de silence.

Sais-tu que tu es une terrible fille, Marguerite, et qu’au fond tu n’es pas aussi bonne que tu en as l’air.


MARGUERITE, avec émotion.
C’est la différence qu’il y a entre nous deux, monsieur le marquis ! Adieu, monseigneur !

LE MARQUIS.

Adieu, Marguerite !


Scène III.


LE MARQUIS, seul, la regardant sortir.

Oui, c’est une brave fille !… de plus, fort agréable… et certainement Gervais ne sera pas malheureux !… Allons, à quoi vais-je penser ? j’ai promis, je tiendrai ma parole. Il n’en coûte pas tant que l’on croit d’être honnête homme !… il y a même du plaisir… je sens là comme une satisfaction inconnue… et Marguerite a raison, la résolution que je viens de prendre doit me porter bonheur !… (Poussant un cri.) Ah ! Manon !… Qu’est-ce que je disais ?… Manon chez moi… à cette heure !


Scène IV.

MANON, LE MARQUIS.


MANON.

Ah ! quel bonheur de vous trouver !


LE MARQUIS, avec joie.

Dis-tu vrai ?


MANON.

Vos gens prétendaient que vous n’y étiez pour personne.


LE MARQUIS.

Je les renverrai tous.


MANON.
Moi, j’ai répondu qu’il fallait absolument me laisser entrer, que vous m’attendiez…

LE MARQUIS.

C’est vrai, toujours !


MANON.

Je n’ai donc pas menti ?


LE MARQUIS.

Non, car à l’instant encore, je pensais à toi.


MANON.

Et moi à vous… comme ça se rencontre !


LE MARQUIS.

Ah ! dame ! Manon… j’avais promis… j’avais juré…


MANON.

Quoi donc ?…


LE MARQUIS.

Rien ! mais si tu viens me tenter… ce n’est plus ma faute.


MANON, regardant autour d’elle.

Dieu ! que c’est joli ici ! les beaux salons… le beau canapé !… (S’asseyant sur un canapé à gauche.) Comme on est bien sur celui-ci !… (Tirant son mouchoir.) Allez, monsieur le marquis, j’ai bien du chagrin…


LE MARQUIS.

Conte-moi cela…


MANON, regardant l’étoffe du canapé.

C’est du lampas, n’est-ce pas ?


LE MARQUIS.

Je n’en sais rien !


MANON, regardant toujours.
Avec des clous dorés… à la bonne heure, au moins… au lieu de mes vilaines chaises de paille… fi donc !… (Se remettant à pleurer.) Imaginez-vous, monsieur le marquis, que je viens de la caserne…

LE MARQUIS.

Eh bien ?


MANON.

Pour voir ce pauvre chevalier que j’aime plus que jamais. Aussi le cœur me battait rien qu’en arrivant dans la rue, et quand je me suis présentée en faisant au factionnaire ma plus belle révérence. — « On ne passe pas. — C’est pour voir un prisonnier. — On ne les voit pas. — C’est mon amoureux, monsieur le soldat, laissez-moi passer, au nom de votre bonne amie ! vous en avez une… j’en suis sûre… » Il a souri et il a repris plus doucement : — « On ne passe pas sans permission. — Permission de qui ? — Du colonel. — Quel est-il ? — Le marquis d’Hérigny. » A ce nom, j’ai manqué tomber de joie et de surprise… le soldat m’a soutenue, pauvre garçon ! et m’a embrassée…


LE MARQUIS, avec colère.

Lui !…


MANON.

Dame ! ce qui tombe dans le fossé est pour… Je suis partie toujours courant, et me voici ! Et vite, monsieur le marquis, il n’y a pas de temps à perdre, donnez-moi un ordre… un permis…


LE MARQUIS, froidement.

Pourquoi ?


MANON.

Comment, pourquoi ? Mais depuis hier, depuis un siècle que je ne l’ai vu, je ne peux pas vivre ainsi… j’en deviendrais folle !


LE MARQUIS.

Vous l’aimez donc toujours ?…


MANON.
Éperdument !

LE MARQUIS.

Et moi, ingrate ?


MANON.

Vous aussi ! vous êtes si bon, si généreux, et puis vous allez me signer ce permis, et alors je vous aimerai encore plus.


LE MARQUIS.

Comme Desgrieux ?


MANON.

Non !


LE MARQUIS.

Comment donc alors ?


MANON.

Je ne sais ! vous avez des manières si gracieuses, si élégantes, si avenantes, qu’on se sent dès la première vue attiré vers vous.


LE MARQUIS.

Rien de plus ?…


MANON.

Si vraiment… (Avec embarras.) On se prend à se dire que vous seriez celui peut-être à qui on donnerait son cœur… si on l’avait ! (Gaiement.) Mais on ne l’a plus… alors vous comprenez ?


LE MARQUIS.

Ah ! Manon ! est-ce ma faute si je suis venu trop tard ! si je n’arrive qu’aujourd’hui !


MANON, riant.

Il fallait arriver hier !


LE MARQUIS.

Et demain ! demain ne peux-tu choisir encore ?


MANON.
Dès qu’on aime, monseigneur, on ne choisit plus !
DUO.

MANON.
––––––A vous les dons qui savent plaire,
––––––A vous l’éclat et l’or d’un roi ;
––––––Et nous n’avons tous deux sur terre
––––––Que moi pour lui, que lui pour moi !

LE MARQUIS, souriant.
––––––Si, moins farouche et moins sévère,
––––––Tu jetais un regard sur moi,
––––––A toi, Manon… ma vie entière,
––––––A toi mon cœur, à toi ma foi !

MANON.
––––––Si je cédais à ce délire,
––––––Je pairais trop cher mon orgueil !

LE MARQUIS.
––––––Trop cher ?… je ne veux qu’un sourire !
––––––Je ne demande qu’un coup d’œil !

(Avec amour.)

––––––––––Belle et parée,
––––––––––Mon adorée,
––––––––––Tu brillerais,
––––––––––Quand rose et fraîche,
––––––––––Dans ta calèche,
––––––––––Tu t’étendrais !
––––––––––Robes nouvelles,
––––––––––Riches dentelles,
––––––––––Bijoux coquets,
––––––––––Rendraient ta vie
––––––––––Douce et jolie
––––––––––En ce palais !
––––––En ce palais, où je serais
––––––Le plus soumis de tes sujets !
––––––Si tu voulais… si lu voulais…
––––––Manon ! Manon ! si tu voulais !
––––––––––Si tu voulais !

MANON, qui l’a écouté malgré elle avec plaisir, veut s’éloigner de lui.
––––––––Taisez-vous ! taisez-vous !
––––––––Ce langage est trop doux.
––––––––A l’entendre, on s’expose…
––––––––De plaisir je frémis !
––––––––Je ne veux qu’une chose :
––––––––Mon permis ! mon permis !
––––––––Oui, monsieur le marquis,
–––––––––––Mon permis !
–––––––––––Mon permis !

LE MARQUIS.
––Tu l’auras ! tu l’auras ! j’en jure ici ma foi !
––Mais un instant… Manon !… Manon, écoute-moi.
––––––––––Que de prestiges,
––––––––––Que de prodiges
––––––––––Te souriraient !
––––––––––Dans nos spectacles,
––––––––––Que de miracles
––––––––––T’appelleraient !
––––––––––Rien qu’à ta vue,
––––––––––La foule émue
––––––––––De tant d’attraits,
––––––––––Dirait : c’est elle !
––––––––––C’est la plus belle !
––––––––––Tu régnerais !
––––––De loin, de près, tu régnerais !
––––––Et je serais en ce palais
––––––Le plus soumis de tes sujets,
––––––––––Si tu voulais,
––––––––––Si tu voulais,
––––––Manon, Manon, si tu voulais !

MANON, qui s’est bouché les deux oreilles avec ses doigts, met sa main sur la bouche du Marquis.
––––––––Taisez-vous ! taisez-vous ! etc.

LE MARQUIS.
––Tu l’auras ! tu l’auras ! comment le refuser ?

MANON, avec joie.
––D’un cœur reconnaissant, ah ! recevez l’hommage !

LE MARQUIS.
––Eh bien ! si tu dis vrai, j’en demande un seul gage.

MANON, vivement.
––Parlez, monsieur, parlez !

LE MARQUIS.
––Parlez, monsieur, parlez ! Eh bien ! un seul baiser.

MANON.
––––––––Taisez-vous ! taisez-vous !

LE MARQUIS.
––––––––Vois déjà quel courroux ?
––––––––Je m’arrête et je n’ose…
––––––––A tes ordres soumis,
––––––––Je ne veux qu’une chose :
–––––––––––Un permis !
–––––––––––Un permis !

MANON, se défendant à peine.
––––––––Ah ! monsieur le marquis !…

LE MARQUIS.
––––––––Le mien est à ce prix !
Ensemble.

MANON, à part.
––––––––––Mais il m’attend.
––––––––––Et chaque instant
––––––––––Nous causerait
––––––––––Double, regret…
––––––––––C’est par devoir…
––––––––––C’est pour le voir,
––––––––––Qu’ici, Manon
––––––––––Ne dit plus non !

LE MARQUIS.
––––––––––Moment charmant !
––––––––––Elle se rend !
––––––––––Elle permet !
––––––––––Elle se tait !
––––––––––O doux espoir !
––––––––––Oui, je crois voir,
––––––––––Qu’enfin Manon
––––––––––Ne dit plus non !

LE MARQUIS, embrassant Manon.
––––––––––Manon ! Manon !
––––––––J’en perdrai la raison !
––C’est trop peu d’un baiser !… un second… un second !

MANON, avec impatience.
––––Alors… alors !… mais dépêchez-vous donc !
Ensemble.

MANON, à part.
––––––––––Car il m’attend, etc.

LE MARQUIS.
––––––––––Moment charmant ! etc.

(Il l’embrasse et tombe à ses genoux.)


Scène V.

Les mêmes ; MARGUERITE, rentrant par la porte du fond, à droite, et s’arrêtent toute effrayée en voyant le marquis aux genoux de Manon.


LE MARQUIS, se relevant et à part.

Dieu ! Marguerite !


MARGUERITE, à part.
J’arrive à temps ! (Haut.) Madame la marquise, votre mère, à qui j’ai fait part de vos généreuses intentions, vous prie, monsieur le marquis, de vouloir bien passer près d’elle… (Geste d’impatience du marquis.) à l’instant ! je ne fais que vous transmettre ses ordres !

LE MARQUIS.

Il suffit… j’y vais. (A Manon.) Ainsi que je vous l’ai promis, mademoiselle Manon, je reviens vous apporter ce permis… attendez-moi, de grâce !

(Il la salue et sort.)


Scène VI.

MANON, MARGUERITE.


MARGUERITE, vivement, aussitôt que le marquis est sorti.

Ne l’attends pas, et viens-t’en !


MANON.

C’est un permis dont je ne peux me passer… pour voir Desgrieux.


MARGUERITE.

Il aimera mieux que tu te passes de la permission…


MANON.

Mais il le fallait absolument, et dans ce cas-là, on fait de nécessité…


MARGUERITE.

Vertu !… allons donc ! sans moi, tout à l’heure, Dieu sait ce qui allait arriver…


MANON.

Je te jure, Marguerite, que c’était à bonne intention !


MARGUERITE.

Et justement ! ce sont les bonnes intentions qui nous perdent ! On se défie des autres, tandis que celles-là, on s’y laisse aller… on y trouve du plaisir.


MANON.
C’est vrai !

MARGUERITE.

Quand je te le disais ! Monseigneur lui-même était de bonne foi quand il m’a juré ici ce matin… de l’oublier… et il n’a pas pu !…


MANON.

Le pauvre garçon !


MARGUERITE.

Tu le plains ! Tu vois bien !… tu es perdue si tu le revois… il n’y a qu’un moyen de salut.


MANON.

Lequel ?


MARGUERITE.

Je suis si heureuse, qu’il faut bien que tu partages mon bonheur ! Madame la marquise possède bien loin de France, à la Louisiane, des terres, des forêts immenses, exploitation importante, qui demande un homme honnête et laborieux… elle a pensé à Gervais, dont je lui avais si souvent parlé ; elle lui a écrit, il y a quelques jours, au Havre, de s’embarquer à l’instant sur le Jean-Bart, un vaisseau qui était en partance, et j’irai, dès demain, le rejoindre pour partager ses fatigues, ses travaux… pour l’épouser ! Tu comprends bien alors que je ne peux garder ici ni mes pratiques, ni mon état, je te cède tout cela !


MANON.

A moi !


MARGUERITE.
Un bel et bon état, une fortune assurée ! avec du travail, de l’ordre, de l’économie ; pas de fausse honte, mets-toi à l’ouvrage : Aide-toi, le ciel t’aidera ! Madame la marquise, à qui j’ai tout raconté, te prend sous sa protection, et force son fils à donner à Desgrieux son congé… tu l’épouseras, et dès lors tu n’as plus rien à craindre, rien à faire, qu’à vivre en honnête femme.

MANON.

Mais permets, ma bonne Marguerite…


MARGUERITE.

Voilà déjà que tu trouves des difficultés !


MANON.

Non, mais monsieur le marquis qui va revenir ?


MARGUERITE.

Nous ne l’attendrons pas, partons !


MANON.

Il sera furieux !


MARGUERITE.

De ce que tu es une brave et honnête fille ! Deux de suite qu’il rencontre !… il peut se vanter d’avoir de la chance !


MANON.

Mais le chevalier que nous ne pourrons pas voir aujourd’hui, car il est aux arrêts !


MARGUERITE.

Il n’y sera pas toujours, nous le verrons demain… Viens, te dis-je, ne restons pas en ce pavillon, c’est ici qu’est le vrai danger.

(Elle entraîne Manon, et toutes deux vont sortir.)


Scène VII.

Les mêmes ; LESCAUT.


LESCAUT, entrant, à moitié gris.

Bonnes nouvelles du chevalier, mon colonel.


MANON.

C’est Lescaut !


LESCAUT.
Tiens ! ma cousine ! et la petite couturière !

MARGUERITE.

Bonnes nouvelles… disiez-vous ?


MANON.

De Desgrieux ?… parlez donc !


LESCAUT.

Quand je dis bonnes nouvelles… je veux dire mauvaises… cousine… mauvaises pour la famille.


MANON.

Comment cela ?


LESCAUT.

J’allais ce matin à la caserne voir le cousin… c’est dans le malheur que les parents se montrent… et un soldat de son régiment, à qui j’ai proposé une ou deux bouteilles… je ne sais pas au juste… c’est lui qui a payé… m’a appris… que…


MANON, l’interrompant.

Qu’il est aux arrêts, nous le savons.


MARGUERITE.

Et qu’on ne peut pas le voir.


LESCAUT.

Aux arrêts !… ah ! bien oui, si ce n’était que cela !…


MANON.

Qu’y a-t-il donc ?…


LESCAUT.

Il y a que, malgré la discipline, il voulait sortir dès ce matin… sortir pour voir mademoiselle Manon, ma cousine, dont il était inquiet et jaloux !


MANON.

Est-il possible !


LESCAUT.

Inquiet ! je le conçois ! jaloux… non pas ! parce qu’il doit savoir que notre famille… est vétilleuse… sur le chapitre de la vertu…


MANON, d’un air suppliant.

Enfin, Lescaut ?…


MARGUERITE, de même.

Achevez… Vous dites ?


LESCAUT.

Je dis que les amoureux ne devraient jamais s’engager… militairement s’entend !… parce que l’amour est vif comme la poudre, et la poudre faisant explosion…


MANON.

Vous me faites mourir, mon cousin… (Vivement.) Eh bien ! le chevalier ?…


LESCAUT.

Est entré en fureur contre le caporal… qui voulait l’empêcher de sortir… et il a levé la main sur un supérieur…


MANON.

O ciel !


LESCAUT.

Sur un caporal !…


MARGUERITE.

Mais il est perdu !


LESCAUT, froidement.

Fusillé !… pas autre chose ! C’est ce que je venais annoncer au colonel.


MANON.

Et moi je cours lui parler.


MARGUERITE, retenant Manon.
Demeure, le voici !

Scène VIII.

Les mêmes ; LE MARQUIS.


LE MARQUIS, froidement.

Je reçois à l’instant de graves et d’importantes nouvelles concernant le chevalier.


MARGUERITE.

Ah ! monsieur le marquis…


LE MARQUIS, de même.

Il suffit ! Laissez-nous, Marguerite, il faut que je parle à mademoiselle Manon.


MARGUERITE, inquiète.

Mais, vous laisser avec elle…


LESCAUT.

Est-ce que je ne suis pas là… pour protéger et sauvegarder l’honneur de la famille ?…


MARGUERITE.

C’est juste ! (Bas, à Manon.) Mais prends garde… prends bien garde… et songe surtout…


MANON, vivement.

Je ne songe qu’à lui et n’aime que lui !


MARGUERITE.

A la bonne heure !

(Elle sort.)


LESCAUT, se rapprochant de Manon.
Soyez tranquille, cousine…

Scène IX.

MANON, LE MARQUIS, LESCAUT.


LE MARQUIS, après un instant de silence.

Lescaut !…


LESCAUT.

Mon colonel !


LE MARQUIS.

Il y a ce soir bal à l’hôtel ; et il doit y avoir, si je ne me trompe, un buffet très bien garni… en viandes froides… et en vins fins…


LESCAUT.

Vous croyez ?…


LE MARQUIS.

Je le suppose ! mais je ne l’empêche pas de t’en assurer par toi-même ; que je ne te retienne pas !


LESCAUT.

Et ma cousine ?


LE MARQUIS.

Sois tranquille ; je reste avec elle.


LESCAUT.

Je vous le demande ! car avant tout, notre nom et notre blason…


LE MARQUIS.

J’y veillerai…


LESCAUT.

A la bonne heure !… (Sortant par la porte du fond à droite.) Diable ! il s’agit ici de marcher droit.

(Il sort en chancelant.)

Scène X.

MANON, LE MARQUIS.


LE MARQUIS, froidement.

Daignez m’écouter ; Desgrieux, après avoir rudement repoussé le caporal qui voulait le retenir, a pris la fuite…


MANON, à part.

Quel bonheur !


LE MARQUIS.

Ajoutant ainsi au premier crime celui de la désertion.


MANON, effrayée.

Ah ! mon Dieu ! que va-t-il devenir ?


LE MARQUIS.

Rien ne peut le soustraire au châtiment qu’il a mérité !… Moi seul, en cherchant bien, pourrais peut-être trouver un moyen.


MANON, vivement.

Quel est-il ? quel est-il ?… parlez ! je vous en conjure !


LE MARQUIS.

J’ai depuis hier entre les mains l’engagement du chevalier, lequel est bien signé par lui…


MANON.

O ciel !


LE MARQUIS.

Mais pas encore par moi.


MANON, avec joie.

Je comprends.


LE MARQUIS.
Jusque-là, il n’est pas encore soldat.

MANON, vivement.

Et pas coupable… c’est évident ! quel bonheur ! vous le sauverez ! n’est-ce pas ?


LE MARQUIS, souriant.

A certaines conditions, qui ne dépendent pas de moi, mais de vous !


MANON.

De moi ?… lesquelles ?…


LE MARQUIS.

Je vais vous les dire.

COUPLETS.
Premier couplet.
––––––Je veux qu’ici vous soyez reine.
––––––Que chacun soit à vos genoux,
––––––Que cet hôtel vous appartienne,
––––––Que pour vous brillent ces bijoux.

(Geste de Manon.)

––––––Je le veux !… et vous, mon bel ange,
––––––Vous ne pouvez me refuser,
––––––Car je ne veux rien en échange.
––––––Rien de vous ! pas même un baiser.
––––––ans espoir et sans exigence,
––––––En humble esclave, à vos genoux.
––––––J’attendrai tout dans le silence.
––––––De mes soins, du temps, et de vous.

MANON, étonnée et baissant les yeux.

Il est de fait… monsieur le marquis… que si vous ne demandez pas autre chose ?…


LE MARQUIS.

Pas autre chose… pour moi !… mais pour d’autres, c’est différent !


MANON.
Que voulez-vous dire ?…

LE MARQUIS.
Deuxième couplet.
––––––Je veux qu’une absence éternelle
––––––Éloigne un rival que je hais !
––––––Je veux la promesse formelle
––––––Que vous ne le verrez jamais !

(Geste de Manon.)

––––––Je le veux !… de votre réponse
––––––Son sort va dépendre aujourd’hui ;
––––––Lorsqu’à vous, hélas ! je renonce,
––––––J’entends qu’il y renonce aussi !
––––––Car, sans espoir, sans exigence,
––––––En humble esclave, à vos genoux,
––––––J’attendrai tout dans le silence,
––––––De mes soins, du temps et de vous.

MANON.

Quoi ! ne plus le revoir !


LE MARQUIS.

Par affection pour lui ; pour lui sauver la vie !


MANON.

Jamais !


LE MARQUIS.

Vous voulez donc qu’il meure ?


MANON, vivement.

Non ! non !


Scène XI.

MANON, LE MARQUIS, LESCAUT et deux Domestiques, entrant par le fond.


LESCAUT.
Le buffet est splendide… Voilà comme j’aime les bals… Je viens vous dire que l’on arrive de tous les côtés…

LE MARQUIS, à part.

Obligé de recevoir dans un pareil moment… quel ennui ! (Haut, s’adressant aux domestiques qui sont restés au fond.) Que ce pavillon soit réservé… que personne n’y pénètre… et rappelez-vous bien que ce n’est plus à moi (Montrant Manon.) mais à madame…


LESCAUT, à part, avec joie.

Madame !…


LE MARQUIS.

Que chacun doit obéir.


LESCAUT, de même.

Déjà !


LE MARQUIS, bas à Lescaut.

Oui ! elle a daigné accepter ces bijoux, ces dentelles et cet hôtel qui, désormais, lui appartient, et dont je te nomme l’intendant et le majordome !


LESCAUT.

A la bonne heure ! la famille est donc enfin traitée selon son rang. (Regardant les diamants qui sont sur la table, à droite.) Tout cela est à nous ! tout !


LE MARQUIS, s’approchent de Manon et à demi-voix.

J’enverrai dès demain l’ordre de cesser les poursuites contre le chevalier… ce soir, d’autres soins me réclament… un bal… une fête… je ne pouvais prévoir, Manon, votre arrivée… chez vous ! Je tâcherai de congédier tout ce monde de bonne heure, et, au lieu de souper là-bas, je vous demanderai avant de me retirer et de prendre congé de vous… l’honneur de souper ici… en ami… sans façon… vous me le permettez ?…

(Pendant ce qui précède, Lescaut s’est approche de la table, à droite, et a pris un écrin qu’il regarde.)


LESCAUT.
Bijoux de famille !

LE MARQUIS, aux deux domestiques.

Deux couverts dans ce petit salon, vous servirez dès que madame l’ordonnera. (Se retournant vers Lescaut, qui est près de la table, à droite.) Lescaut !


LESCAUT, mettant dans son chapeau l’écrin qu’il tient à la main.

Mon colonel !


LE MARQUIS.

Aie soin que l’on choisisse ce qu’il y aura de plus délicat, de plus recherché.


LESCAUT.

Soyez tranquille ! je connais le buffet ! (Aux domestiques.) Allez ! (Les retenant ou moment où ils vont sortir.) Un instant ! après moi, vous autres !

(Il sort suivi des deux domestiques. Le marquis, après avoir salué Manon, se dirige vers le salon à droite ; on entend un commencement d’orage.)


LE MARQUIS, à Manon.

Voici un orage qui se prépare… et seule ici, vous aurez peur peut-être… je reste alors… je reste !


MANON, vivement.

Non, monsieur le marquis, tout ce monde qui vous attend… laissez-moi… je vous le demande… je vous en prie…


LE MARQUIS.

M’en prier !… vous êtes bien bonne… vous pouviez l’ordonner !

(Il la salue respectueusement et sort par la droite.)

Scène XII.


MANON, seule.

(Le bruit de l’orage augmente, puis diminue peu à peu.)

AIR
–––––––Plus du rêve qui m’enivre.
–––––––––––Plus d’espoir !
–––––––Ami, c’est mourir que vivre
–––––––––––Sans te voir !
–––––––Oui, le cœur bientôt se glace
–––––––––––Sans amours,
–––––––Semblable au printemps qui passe
–––––––––––Sans beaux jours !

(Elle tombe assise près de la table à droite sur laquelle elle jette un regard.)

––––––Autour de moi que d’opulence !
––––––Hélas ! qu’importent à mes yeux
––––––Et ce luxe… et cette élégance,
––––––Et ces objets si précieux ?…

(Ouvrant l’écrin.)

––––––Et cet écrin… comme il scintille !
––––––Je m’y connais peu, jeune fille ;
––––––Mais à ces feux étincelants,
––––––Ce sont… je crois, des diamants…
––––––Oui… oui… ce sont des diamants !

(Refermant l’écrin.)

–––––––Mais pour que je les regarde,
–––––––Ah ! je l’essairais en vain !
–––––––Non, non, non, que Dieu m’en garde,
–––––––J’ai pour ça trop de chagrin !

(Pleurant.)

–––––––Oui, oui, j’ai trop de chagrin !

(Elle se rapproche malgré elle de ta table à droite et regarde les diamants.)

––––––Et vouloir que tout m’appartienne,
––––––Et que j’ordonne en souveraine !

(Sans le vouloir, elle agite la sonnette sur laquelle elle s’appuyait. Les deux domestiques paraissent.)


LES DEUX DOMESTIQUES.
––Que veut madame ?…

MANON.
––Que veut madame ?… Rien !… laissez-moi.

(Les deux domestiques sortent. — Avec satisfaction.)

––Que veut madame ?… Rien !… laissez-moi. C’est certain,
––––Tout m’obéit… mais pour parler en reine,
–––––––Ah ! j’ai bien trop de chagrin,

(Se mettant à pleurer.)

–––––––Oui… oui !… j’ai trop de chagrin !

(Elle entend à droite une ritournelle de danse. Elle essuie vivement ses yeux.)

––––––Qu’entends-je ? O ciel !… eh ! oui… du bal
––––––L’orchestre a donné le signal !

(Courant écouter à la porte à droite.)

–––––––––Doux bruit de la danse !
–––––––––J’entends en cadence
–––––––––Que chacun s’élance…
–––––––––Le sol retentit.

(Entr’ouvrant la porte.)

–––––––––O joie enivrante !
–––––––––Leur délire augmente ;
–––––––––Et la foule ardente
–––––––––De plaisir frémit !
––––––––De ces pas pleins d’attraits
––––––––Que mon âme est émue,
––––––––Je les suis de la vue,

(Piétinant.)

––––––––Des pieds je les suivrais…

(Refermant la porte.)

––––––Mais… mais pour que je m’y hasarde,
–––––––Ah ! je l’essairais en vain !
–––––––Non, non, non ! que Dieu m’en garde,
––––––J’ai pour cela trop de chagrin,
–––––––Oui, oui, j’ai trop de chagrin !

(En ce moment l’orage qui avait peu à peu recommencé reprend avec force et se combine avec le bruit de danse de l’orchestre. — Montrant la porte à droite.)

––––––Et pendant ce joyeux tapage…

(Montrant la fenêtre à droite.)

––––––La foudre gronde avec fureur !
––––––Là le sourire… ici l’orage !
––––––Hélas ! c’est comme dans mon cœur.
––––––Oui, le plaisir et la douleur
––––––Font à la fois battre mon cœur !

(Manon va s’asseoir sur le canapé à gauche.)


Scène XIII.

MANON, DESGRIEUX, s’élançant dans l’appartement par la fenêtre à droite.


DESGRIEUX, apercevant Manon et s’avançant vers elle.

C’est donc vrai !


MANON, se retourne, l’aperçoit, pousse un cri et s’élance vers lui.

Toi ! mon chevalier.


DESGRIEUX, la repoussant.

Vous, Manon… dans ces lieux !… je ne pouvais le croire.


MANON.

Je n’y suis venue que pour te sauver.


DESGRIEUX, avec ironie.

Oui ! Marguerite, que je viens de voir… car c’est chez vous, d’abord, que j’ai couru, Marguerite m’a conseillé de me hâter.


MANON.
Mais je t’ai arraché aux dangers qui te menaçaient ; j’ai obtenu ta grâce !

DESGRIEUX.

Qui vous avait dit de la demander ? était-ce moi ?… et vous avez pu croire que je l’accepterais à un tel prix ?


MANON.

On n’en a exigé aucun… je te le jure…


DESGRIEUX.

Et comment se fait-il alors que vous soyez ici, à une pareille heure, chez le marquis ?


MANON.

Je suis chez moi… Lescaut te le dira ! Tout ici m’appartient… tout cela est à moi.


DESGRIEUX.

Est-ce qu’une semblable générosité est possible ? à qui persuaderez-vous qu’elle est désintéressée ?… Vous allez tout quitter… tout abandonner… et me suivre à l’instant…


MANON.

Écoute-moi…


DESGRIEUX, avec force.

Ou je crois tout !


MANON, vivement et lui prenant le bras.

Viens ! partons !


DESGRIEUX, avec joie.

Est-il possible ?… (Tombant à ses pieds.) Manon… Manon… tu m’aimes donc ?


MANON, l’embrassent.

Toujours ! et ça ne cessera jamais ! ce que nous deviendrons, je l’ignore !… si tu fuis, je le suivrai… si tu meurs… je mourrai ! (Gaiement.) Tu as raison, cela vaut mieux… nous ne nous quitterons pas !


DESGRIEUX, l’entraînant vers le fond.
Oui, toujours ensemble !… partons !

MANON.

Pas par là ! les antichambres sont remplies de domestiques de la maison, ou de laquais étrangers.


DESGRIEUX, l’entraînant vers la droite.

De ce côté alors…


MANON.

Nous tomberions au milieu d’un bal magnifique. Mais cette fenêtre par laquelle tu es monté…


DESGRIEUX.

Toi… y penses-tu ? dans ce moment, d’ailleurs, la pluie tombe par torrents, jamais je ne l’exposerai à une pareille tempête.


MANON.

Dans quelques instants cela sera passé… attendons.


DESGRIEUX.

Attendre… ici !…


MANON.

Nous le pouvons sans crainte ! personne… je te le jure, n’y pénétrera sans mon ordre… (Regardant Desgrieux qui s’appuie sur un fauteuil.) Ah mon Dieu ! qu’as-tu-donc ? comme tu es pâle… tu le soutiens à peine…


DESGRIEUX.

Ce n’est rien !… l’émotion… la fatigue…


MANON.

Le besoin, peut-être…


DESGRIEUX, se soutenant à peine.

C’est possible… car depuis hier…


MANON, vivement.
Tu n’as rien pris !…

DESGRIEUX.

Qu’importe ?…


MANON.

Ce qu’il importe ? (Voyant qu’il tombe dans un fauteuil.) Ah ! mon Dieu !… il se trouve mal ! c’est évident, la fatigue, la faiblesse ! (Elle sonne vivement. Les deux domestiques paraissent.) Que l’on serve ! deux couverts et à l’instant ! (Les deux domestiques sortent. — Se retournant vers Desgrieux.) Ami… ami… reviens à toi… il ouvre les yeux… ses couleurs renaissent. (Aux domestiques qui viennent de rentrer, portant une table richement servie qu’ils placent à gauche.) C’est bien !… laissez-moi, je n’y suis pour personne ! (Voyant leur étonnement.) Ne m’avez-vous pas entendue ? laissez-nous… qu’est-ce qu’ils ont ?… ne dirait-on pas qu’on leur demande des choses… (Les deux domestiques sont sortis par la porte du fond qu’ils referment. Sur la ritournelle du morceau suivant, Manon va tirer les verrous qui sont à la porte du fond et à la porte à droite.) Comme cela, je l’espère, on ne nous dérangera pas ! sans cela, il n’y aurait pas moyen d’être un instant seule chez soi !


Scène XIV.

MANON, DESGRIEUX ; puis LE MARQUIS, ensuite LESCAUT, Seigneurs et Dames, DUROZEAU avec des Soldats du guet ; plusieurs Domestiques.

FINALE.

(Desgrieux, pendant la fin de la scène précédente, est peu à peu revenu à lui, et ouvre les yeux.)


DESGRIEUX.
––Ciel ! où suis-je ?…

MANON, riant.
––Ciel ! où suis-je ?… A souper chez Manon !

DESGRIEUX, se levant avec indignation.
––Ciel ! où suis-je ?… A souper chez Manon ! Moi ! jamais !

MANON, avec impatience.
––Nous souperons d’abord !… nous partirons après ;
––e l’ordonne ! ou sinon, soit raison, soit caprice,
––––Je ne pars plus !… Tout à l’heure à vos vœux
––––Sans hésiter, j’ai cédé… Moi, je veux
–––––––Qu’à mon tour l’on m’obéisse !

(Avec coquetterie.)

––Ce que l’on vous demande est-il donc si fâcheux !
––Souper auprès de moi !… souper… rien qu’à nous deux !
––Vous souriez !

DESGRIEUX, doucement et d’un ton de reproche.
––Vous souriez ! Manon ! mais c’est une folie !

MANON, gaiement.
––––Raison de plus !…

(Frappant du pied.)

––––Raison de plus !… Je le veux ! je le veux !

(Manon fait asseoir Desgrieux près d’elle à la table, et tous deux font face aux spectateurs. Elle lui déplie sa serviette, le sert, lui verse à boire, et lui montre la fenêtre que la pluie vient battre encore.)

COUPLETS.
Premier couplet.
––––––––Lorsque gronde l’orage,
––––––––Qui dans le voisinage
––––––––Sème partout l’effroi,
––––––––Ah ! qu’il est doux et sage
––––––––D’être dans son ménage
––––––––Et de souper chez soi !
––––––––Buvez, buvez, mon roi,
––––––––C’est à vous que je boi !

DESGRIEUX, la regardant tristement et avec tendresse.
––Manon !… tu réjouis et mon cœur et mes yeux !

MANON, le regardant.
––Alors, pourquoi cet air sombre, mon amoureux ?

(Elle lui tend la main que Desgrieux saisit avec transport.)


DESGRIEUX.
Deuxième couplet.
––––––––O charmante maîtresse,
––––––––Qu’avec loi la tristesse
––––––––S’envole sans retour !
––––––––O fée enchanteresse !
––––––––Tout pour un jour d’ivresse
––––––––Tout pour un jour d’amour !
––––––––L’univers est à moi,
––––––––Tu m’aimes !… je suis roi !

(A la fin de ce couplet, on frappe légèrement à l’une des portes dont Manon a tiré les verrous.)


DESGRIEUX.
––––Écoute donc !… on a frappé…

MANON.
––––Écoute donc !… on a frappé… Qu’importe ?

(Gaiement.)

––––Je n’y suis pas ! j’ai défendu ma porte !
Ensemble.

MANON et DESGRIEUX, reprenant à demi-voix le premier couplet.
––––––––Lorsque gronde l’orage,
––––––––Qui dans le voisinage
––––––––Sème partout l’effroi,
––––––––Qu’il est prudent et sage
––––––––D’être dans son ménage
––––––––Et de souper chez soi !

MANON.
––––––––Buvez, buvez, mon roi,
––––––––C’est à vous que je boi !

DESGRIEUX.
––––––––Oui, je suis près de toi.

(L’embrassant.)

––––––––Je t’aime !… je suis roi !

(Pendant que Manon et Desgrieux, assis pris l’un de l’autre, chantent ensemble ce couplet, une petite porte secrète cachée dans la boiserie sur le premier plan s’ouvre, et parait le marquis sans être entendu ni vu. Il les regarde un instant, cherche à contenir sa colère ; mais au moment ou Desgrieux embrasse Manon, il s’avance vivement.)


DESGRIEUX et MANON, l’apercevant et restant stupéfaits en tenant leur verre à la main.
––Le marquis !

LE MARQUIS, avec ironie.
––Le marquis ! Desgrieux !… qui par fraude s’installe
––La nuit en mon logis !… la chose est peu loyale. !
––Me voler ma maîtresse et son amour… d’accord !
––Mais mon souper, monsieur… ah ! vraiment c’est trop fort !

DESGRIEUX.
––Monsieur, un tel discours…

MANON, au marquis et lui montrant Desgrieux.
––Monsieur, un tel discours… Ah ! c’est le méconnaître !

DESGRIEUX.
––Vous m’en rendrez raison !

LE MARQUIS, avec ironie.
––Vous m’en rendrez raison ! Raison ?… vous plaisantez !

(Il va tirer le verrou de la porte du fond, et plusieurs domestiques paraissent. S’adressent à eux en leur montrant Desgrieux.)

––Que l’on jette à l’instant monsieur par la fenêtre !

DESGRIEUX, apercevant l’épée qui, depuis la première scène, est restée sur la toilette, la saisit, et faisant reculer les domestiques.
––Si vous faites un pas… oui, si vous le tentez…
––Je vous châtirai tous !… les gens…

(Montrant le marquis.)

––Je vous châtirai tous !… les gens… Et puis le maître !… (Regardant fièrement le marquis.)
––Si quand on le défie, il est trop grand seigneur
––Pour daigner, par le fer, défendre son honneur !

LE MARQUIS, tirant son épée.
––––Ah ! c’en est trop !

LESCAUT, paraissant à la porte du fond et voyant les deux adversaires qui viennent de croiser l’épée.
––––Ah ! c’en est trop ! Qu’ai-je vu ? le fer brille !

(Il s’approche de Manon et lui dit à demi-voix :)

––––Un tel éclat compromet la famille ;
––––Partons !

MANON.
––––Partons ! Non pas.

LESCAUT, à part, regardant la table à droite et frappant sur sa poche.
––––Partons ! Non pas. J’ai dû, c’était prudent,
––Sur tous ses intérêts veiller en bon parent.
Ensemble.

MANON.
––Dieu qui vois ma terreur… à toi seul j’ai recours !
––Viens et veille sur lui ! viens protéger ses jours !

LE MARQUIS.
––Oui, pour te châtier, à moi seul j’ai recours.
––Défends-toi ! défends-toi ! car il me faut tes jours

DESGRIEUX.
––A moi de châtier tes insolents discours !
––Défends-toi ! défends-toi ! car il me faut les jours !

LESCAUT, à part et frappant sur sa poche.
––Diamants ! votre éclat à celui des amours,
––Et le vôtre, de plus, dure et brille toujours !

LES DOMESTIQUES du marquis, courant sur le théâtre, ouvrant la porte du fond et la porte à droite.
––––––––Au secours ! au secours !
––––––––On attente à ses jours !
––––––––Le guet ! le commissaire !
––––––––Au secours ! au secours !

CAVALIERS et DAMES du bal, entrant par la porte à droite.
––––––––Au secours ! au secours !
––––––––Que devenir ? que faire ?
––––––––Au secours ! au secours !

(Pendant le chœur précédent le marquis et Desgrieux ont continué à s’attaquer avec fureur. Tout à coup le marquis pousse un cri, laisse échapper son épée et tombe dans les bras de ses amis qui s’empressent de le soutenir. Manon s’est jetée au cou de Desgrieux, pâle, hors de lui, l’épée sanglante à la main. En ce moment, M. Durozeau, le commissaire, et un groupe de soldats du guet, conduits par un sergent, paraissent à la porte du fond. Les seigneurs et les dames accourent en désordre et en habit de bal.)


TOUS, poussant un cri.
––––––––––––O ciel !…

(A voix basse avec terreur.)

–––––––––C’est son colonel !
––––––Par lui frappé d’un coup mortel !

(Avec force et montrant Desgrieux.)

–––––––––Non, non, point de grâce !
–––––––––Lorsque son audace
–––––––––De si noble race
–––––––––A versé le sang !
–––––––––De lui qu’on s’empare,

(Montrant Manon.)

–––––––––Et qu’on les sépare !
–––––––––Que sa mort répare
––––––––Un forfait aussi grand !

DUROZEAU, aux soldats et au sergent.
––De ce drame sanglant, de cet affreux scandale,
––––––Qu’on arrête tous les auteurs !

(Montrant Manon.)

––Cette fille d’abord, qu’ici je vous signale ;
––Je la connais !

DESGRIEUX, voulant prendre sa défense.
––Je la connais ! Monsieur !…

DUROZEAU, l’interrompant.
––Je la connais ! Monsieur !… La justice, d’ailleurs,
––Saura l’interroger ! c’est là son ministère !

(Au sergent, montrant Desgrieux.)

––Quant à lui, tous délais deviendraient superflus…
––Emmenez-le, sergent… car son affaire est claire !
––Frapper son colonel !…

LE MARQUIS, à part.
––Frapper son colonel !… Non, je ne l’étais plus !

(Il se soulève des bras de ses amis, tire de son sein l’engagement de Desgrieux et le déchire en morceaux sans qu’on l’aperçoive.)

Ensemble.

MANON.
–––––––––Grâce pour lui… grâce !
–––––––––La mort le menace,
–––––––––J’implore sa place
–––––––––Et son châtiment !

(Aux soldats qui veulent l’entraîner.)

–––––––––Mais qu’on nous sépare,
–––––––––Ah ! c’est trop barbare !
–––––––––Ma raison s’égare,
–––––––––C’est trop de tourment !

DESGRIEUX.
–––––––––Eh bien ! point de grâce !
–––––––––La mort me menace !
–––––––––Je l’attends en face,
–––––––––Frappez hardiment !

(Aux soldats.)

–––––––––Mais qu’on nous sépare,
–––––––––Ah ! c’est trop barbare !
–––––––––Ma raison s’égare,
–––––––––C’est trop de tourment !

LESCAUT.
–––––––––Pour ma noble rare !
–––––––––Ah ! quelle disgrâce
–––––––––De perdre une place
–––––––––Qu’ici j’aimais tant !
–––––––––Le destin avare,
–––––––––Hélas ! m’en sépare,

(Frappant sur sa poche.)

–––––––––Mais tout se répare
–––––––––Avec du talent !

LE CHŒUR.
–––––––––Pour lui point de grâce !
–––––––––Lorsque son audace,
–––––––––De si noble race
–––––––––A versé le sang !
–––––––––De lui qu’on s’empare,
–––––––––Et qu’on les sépare ;
–––––––––Non, rien ne répare
–––––––––Un malheur si grand !
(Le guet, les soldats, le commissaire entraînent Desgrieux et Manon de deux côtés différents. Le marquis est retombé entre les bras de ses amis. Désordre général.)

ACTE TROISIÈME

Premier tableau.

Trois mois après, à la Louisiane. — Une riche habitation aux bords du Mississipi et sur la route qui conduit à la Nouvelle-Orléans. — A droite, les bâtiments d’exploitation et la maison du colon. A gauche, une enceinte de palissades qui sert de limite et de défense. Au fond et derrière une rangée de pieux, on aperçoit les champs et les forêts de l’Amérique septentrionale, le cours du fleuve, et dans le lointain les principaux édifices de la Nouvelle-Orléans qui s’élèvent.


Scène PREMIÈRE.

Des Indiens, des Esclaves nègres, hommes et femmes, ZABY, entrent de différents côtés avec empressement.


LE CHŒUR.
–––––––Jour nouveau vient de renaître,
–––––––Et nous gaîment accourir !
–––––––Quand esclave avoir bon maître,
–––––––Bon maître il aime à servir !
–––––––Le défendre et le servir
––––––––––Est un plaisir !

(Les Indiens et Indiennes amènent sur le bord du théâtre Zaby, un jeune esclave nègre, qu’ils prient de chanter.)


ZABY.
––Oui, moi chanter à vous, chanson du pays, oui.
(Il chante pendant que les nègres et les créoles dansent autour de lui.)
CHANSON.
–––––––––Mam’zelle Zizi,
–––––––––Mam’zelle Zizi,
––––––––––Un peu d’espoir
––––––––––Au pauvre noir,
––––––––––Pitié pour lui !
–––––––––Le teint n’y fait rien,
–––––––Quoique noir, on aime bien.
––––––Soleil ardent de nos climats
––––––Noircit mes traits ; mais vois-tu pas
––––––Qu’ardent soleil de nos climats
––––––Jusqu’à mon cœur pénètre, hélas !
––––––––––Ah ! ah ! ah ! ah !
––––––––––D’amour, d’ennuis
––––––––––Je me péris…
–––––––––Mam’zelle Zizi, etc.
––––––––––––Souvent
––––––––––––Bon blanc
––––––––––Est inconstant,
––––––Et pauvre noir toujours aimant !
––––––Comme son teint, l’amour qu’il a
––––––Jamais, jamais ne changera.
––––––––––Ah ! ah ! ah ! ah !
––––––––––D’amour, d’ennuis,
––––––––––Je me péris…
–––––––––Mam’zelle Zizi, etc.

LE CHŒUR, se retournant vers le fond.
––Mais c’est monsieur Gervais, oui, c’est notre bon maître,
––Qu’avec sa fiancée enfin l’on voit paraître.

Scène II.

Les mêmes ; GERVAIS, en habit de noce, et tenant sous le bras MARGUERITE, avec la robe blanche et la couronne de mariée.


AIR.

GERVAIS.
–––––––––––O bonheur !
–––––––––O jour enchanteur !
–––––––––L’amour nous enchaîne !
––––––––––––A moi
––––––––––––Sa foi !
––––––––Enfin, et non sans peine,
––––––––––Elle est à moi,
–––––––––Pour toujours à moi !
––––––––Sur ces bords étrangers,
–––––––Sur cette lointaine rive,
––––––––Après tant de dangers
–––––––Marguerite enfin arrive.
–––––––––––O bonheur ! etc.
––––––––O touchant souvenir
–––––––Du pays et de l’enfance !
––––––––Tous les deux nous unir,
–––––––C’est encor rêver la France
––––––––Et son doux souvenir !
–––––––––––O bonheur ! etc.

LE CHŒUR.
–––––––Quel beau jour pour nous va naître !
–––––––Nous boire et nous divertir !
–––––––Quand esclave avoir bon maître, etc.

(Ils sortent tous, et sur la ritournelle du chœur précédent, Gervais les reconduit en leur parlant.)


Scène III.

GERVAIS, MARGUERITE.



GERVAIS, à la cantonade.

Oui… ce matin à dix heures… aux premiers sons de cloches de la chapelle… c’est convenu ! (Revenant près de Marguerite.) Eh bien ! ma petite femme, que dis-tu du local et des environs ?


MARGUERITE.

Que c’est un beau pays que la Louisiane !


GERVAIS.

Et quel beau fleuve que le Mississipi ! c’est quasiment la mer !


MARGUERITE.

Oui, c’est’plus grand que la Seine, même au Pont-Neuf !… il ne manque à ce pays que des habitants.


GERVAIS.

Tais-toi donc ! il n’en viendra que trop ! voilà M. Law, le contrôleur des finances, qui a mis en actions la Louisiane et le Mississipi, et pour peu que les Français aient de l’esprit…


MARGUERITE.

Ils en ont tant !


GERVAIS.

Ils feront comme madame la marquise… ils troqueront, puisqu’il ne tient qu’à eux, leurs chiffons de papier de la rue Quincampoix contre de belles et bonnes terres au soleil…


MARGUERITE.

En vérité !


GERVAIS.

Depuis trois mois à peine, que j’ai créé, cette habitation où madame la marquise a voulu me donner un intérêt… j’ai bien travaillé, par la mordieu !… mais je réponds de la fortune de notre bienfaitrice et de la nôtre…


MARGUERITE.

Déjà !…


GERVAIS.

Fortune à laquelle il ne manquait que le bonheur !… tu me l’apportes… le voilà, et Dieu sait comme tu étais attendue !…


MARGUERITE.

Dame ! la tempête et les vents contraires qui nous ont forcés de relâcher si longtemps… ça ne t’effraie pas, Gervais, un mariage qui commence par une tempête ?


GERVAIS.

Je les aime mieux avant qu’après ! mais avec toi, Marguerite, je suis toujours sûr du beau temps ! Et dis-moi !… m’apportes-tu des nouvelles de France ?


MARGUERITE.

Aucune ! pas même de ma meilleure amie, la petite Manon… à qui j’ai cédé mon fonds de couturière… pour épouser Desgrieux… de pauvres enfants que tu ne connais pas…


GERVAIS.

Ainsi, tu n’as pas entendu parler de notre nouveau gouverneur ?… on ne sait pas qui il est ?


MARGUERITE.

On doit donc en envoyer un ?


GERVAIS.

Eh oui ! avec des troupes ! les établissements français dans la Louisiane ont pris une telle importance… une ville superbe qui s’élève au bord du fleuve, et qu’en l’honneur du régent… on appelle la Nouvelle-Orléans.


MARGUERITE.

Est-ce loin ?…


GERVAIS.

A une lieue… en remontant le fleuve… et si ce n’étaient les tribus sauvages, les Natchez… qui nous inquiètent parfois…


MARGUERITE.

Des sauvages… il y en a donc ici ?


GERVAIS.

Tiens ! à deux pas commence le désert… mais nous serons bientôt protégés de ce côté par un fort que l’on construit… le fort Sainte-Rosalie, auquel on fait travailler nuit et jour les détenus qui arrivent de France… ainsi, rien à craindre ; quant à moi, je n’ai qu’une peur…


MARGUERITE.

Laquelle ?


GERVAIS.

Que notre mariage ne se fasse pas.


MARGUERITE.

Quelle idée !… encore une heure… et tu verras ! d’abord me voilà prête depuis le point du jour.


GERVAIS.

Et moi aussi.


MARGUERITE.

Monsieur le curé nous attendra à Sainte-Rosalie. Et dès que les cloches sonneront…


GERVAIS.

Nous nous mettrons en route…


MARGUERITE, passant son bras dans le sien.

Bras dessus ! bras dessous !


GERVAIS, se retournant.

Hein !… qui vient là nous déranger ?… (A Marguerite.) Tu vois bien déjà !…


Scène IV.

Les mêmes ; RENAUD, entrant par la gauche.



RENAUD, parlant à la cantonade.

Que la charrette attende quelques minutes à la porte de l’habitation… Bras-de-Fer et Laramée veilleront sur mes nouvelles pratiques ! (Entrant.) Que diable ! on peut bien, par la chaleur qu’il fait, se rafraîchir d’un doigt de vin… il y en a ici… et du bon ! du vin de France !


GERVAIS.

A votre service, monsieur Renaud. (A Marguerite.) C’est monsieur Renaud, ancien garde-chiourme, surveillant des détenus du fort Sainte-Rosalie… et qu’on a surnommé Tapefort !


RENAUD.

Il faut cela dans la position que j’occupe. (Faisant le geste d’appliquer des coups de canne. — A Gervais qui lui verse un verre de vin.) Merci, mon voisin ! Car si vous saviez (Faisant le geste de battre.) combien l’ouvrage est rude pour nous…


GERVAIS.

El pour eux ?…


RENAUD, continuant près de la table à droite à se verser à boire.

C’est leur état ! (A Gervais.) A votre santé !


GERVAIS.

A la leur !


RENAUD, de même.

J’avais déjà bien assez de monde à gouverner, lorsqu’est arrivée ce matin au fort Sainte-Rosalie, une dépêche annonçant qu’un brick venait de débarquer, à l’embouchure du fleuve, un chargement considérable, des provisions pour moi…


GERVAIS.

De nouveaux détenus ?


RENAUD.

Non ! cette fois il n’y a que des femmes ! une attention du gouvernement qui nous les envoie pour peupler la colonie.


MARGUERITE, s’avançant.

O ciel ! ces pauvres femmes !


RENAUD.

Allez ! elles ne sont pas à plaindre ! elles riaient ! fallait les entendre ! excepté une seule qui est jolie… mais qui pleure toujours ! sans cela, et comme j’ai le droit de choisir, je la prendrais pour moi !


MARGUERITE, avec effroi.

O mon Dieu ! qu’est-ce qu’elle a donc fait pour ça ?…


RENAUD.

C’était, dit-on, la maîtresse d’un grand seigneur… qui, dans une querelle… dans une orgie… aurait été blessé ou tué…


MARGUERITE.

Par elle ?


RENAUD, froidement.

C’est possible !… on n’est pas parfait !… on parle aussi de diamants qui auraient disparu… enfin ! ça ne me regarde pas… elle m’a été remise ce matin… avec les autres ! l’envoi était régulier… j’en ai donné un reçu… et maintenant qu’elle est sous ma garde…


MARGUERITE, d’un air suppliant.

Vous serez bon pour elle.


RENAUD, durement.

Pourquoi faire ?


MARGUERITE, de même.

Bon et clément !


RENAUD, de même.

A quoi bon ? (Avec ironie.) clément ! (Regardant Marguerite.) Qu’est-ce qu’elle a donc, celle-là ?


GERVAIS, vivement.

C’est ma femme !… une femme qui mérite l’estime et le respect de chacun !


RENAUD.

C’est différent ! jusqu’ici, je n’avais encore rien rencontré de pareil dans la société…


GERVAIS, bas à Marguerite.

Je le crois bien ! dans la sienne ! ! (Regardant à gauche pardessus les palissades.) Ah ! mon Dieu ! une longue charrette découverte…


RENAUD.

C’est mon équipage !


GERVAIS, regardant toujours.

Exposée à un soleil ardent… et gardée par une escouade de soldats de la colonie.


RENAUD.

Qui ont ordre de faire feu à la moindre tentative d’évasion…


GERVAIS.

Elle est bien impossible ! ces pauvres malheureuses sont attachées deux à deux par le milieu du corps…


RENAUD, buvant toujours.

C’est ma méthode à moi, pour fixer la beauté…


GERVAIS, regardant toujours à gauche.

Eh ! mais… je ne me trompe pas… en voilà une qui penche la tête… elle se trouve mal.


MARGUERITE, à droite, près de Renaud.

Monsieur !… monsieur !… ordonnez qu’on la détache… qu’on puisse lu porter quelques secours…


RENAUD, froidement.

Ce n’est pas dans mes instructions.


GERVAIS.

C’est vrai, monsieur Renaud ! (Prenant la bouteille qui est sur la table.) mais la bouteille est vide, et pendant que vous en boirez une seconde, on pourra la rappeler à la vie !…

(Marguerite s’élance dans la cave à droite.)


RENAUD, souriant.

Une seconde bouteille, dites-vous ?


GERVAIS.

Oui ! vous consentez, n’est-ce pas ?


RENAUD, remontent vers le fond et parlant à la cantonade.

Qu’on détache cette femme, et qu’on l’amène !


GERVAIS.

Et puis qu’on mette la charrette là-bas, à l’ombre sous ce grand hangar… ainsi que les soldats qui ne la quitteront pas.

(Marguerite sort vivement de la cave dont elle laisse la porte ouverte, et place une bouteille sur la table devant Renaud.)


RENAUD, la débouchant.

Vous faites de moi tout ce que vous voulez, madame Gervais ! (Levant son verre.) Hommage à la vertu !


Scène V.

Les mêmes ; MANON en robe de bure de couleur brune, amenée de la gauche par deux Nègres qui la soutiennent. Gervais lui approche une chaise sur laquelle on l’asseoit, et Marguerite lui humecte le front et les tempes avec de l’eau fraîche. Manon, qui a tenu la tête penchée sur sa poitrine, revient à elle peu à peu, relève la tête, aperçoit Marguerite debout près d’elle en robe blanche avec le bouquet et la couronne de mariée ; toutes deux poussent un cri en même temps.



MARGUERITE.
––Dieu tout-puissant !

MANON.
––Dieu tout-puissant ! Dieu juste !

MANON et MARGUERITE.
––Dieu tout-puissant ! Dieu juste ! Ah ! qu’est-ce que je voi ?

MANON, à Marguerite, qui veut se jeter dans ses bras, et à demi-voix.
––Ne me reconnais pas, Marguerite, et pour toi,
––––––––––Tais-toi, tais-toi !

Scène VI.

Les mêmes ; Indiens, Nègres, Négresses, Créoles.


(On entend dans le lointain sonner les cloches de la chapelle. Les Indiens, les nègres et négresses accourent de tous côtés en dansant et en se donnant le bras ; ils entourent Gervais et Marguerite, a qui ils offrent des bouquets.)


CHŒUR vif et bruyant.
–––––––Plaisir et joyeuse ivresse !
–––––––Le ciel, dans cet heureux jour,
–––––––Récompense la sagesse
–––––––Et le travail et l’amour !

(Manon se détourne et cache sa tête dans ses mains.)


UN NÈGRE et UNE CRÉOLE, à Gervais et à Marguerite.
––––––Entendez-vous à la chapelle
––––––Les doux époux que l’on appelle ?

LE NÈGRE.
––Bon curé vous attend.

LA CRÉOLE.
––Bon curé vous attend. Et le bonheur aussi !

GERVAIS, prenant le bras de Marguerite qui voudrait rester près de Manon.
––On nous attend ; partons… partons…

MARGUERITE, résistant.
––On nous attend ; partons… partons… Mais… mon ami…

GERVAIS.
––––––Qu’as-tu donc ?

MARGUERITE.
––––––Qu’as-tu donc ? Rien.

GERVAIS.
––––––Qu’as-tu donc ? Rien. Alors, viens vite.

MARGUERITE, regardant toujours Manon.
––Mais… c’est que…

GERVAIS, vivement.
––Mais… c’est que… Tu le vois… je l’ai dit… elle hésite…

MARGUERITE, vivement.
––Moi ! par exemple !…

GERVAIS.
––Moi ! par exemple !… Eh bien ?

MARGUERITE, s’adressent à Renaud avec hésitation.
––Moi ! par exemple !… Eh bien ? Pendant l’ardeur du jour…
––Si vous vouliez, ici, jusqu’à notre retour,
––––Attendre… à l’ombre !… et du repas de noce
––Accepter votre part ?

GERVAIS, avec humeur à Marguerite.
––Accepter votre part ? Quoi, tu l’inviterais ?…

RENAUD.
––Si ce n’est pas trop long…

MARGUERITE, à part, avec joie.
––Si ce n’est pas trop long… Le voilà moins féroce.

RENAUD.
––La consigne un instant pourra s’oublier… mais
––––––C’est pour vous, madame Gervais.

(Levant son verre.)

––––––––Hommage à la vertu !

LE CHŒUR.
–––––––Plaisir et joyeuse ivresse, etc.

(Gervais, suivi des Indiens et des nègres, entraine Marguerite dont il a pris le bras, et qui sort en adressant à Manon des regards d’amitié et de consolation.)


Scène VII.

MANON, à droite ; RENAUD, à gauche devant la table.



RENAUD, suivant la noce des yeux.

Se marier ! !… voilà une drôle d’idée !… ce Gervais est un original !… enfin !… il y en a comme ça… il en faut ! (Se retournant vers Manon qui, assise è droite, cache toujours sa tête dans ses mains.) Ah çà, dites donc, la belle éplorée… ça commence à m’ennuyer… d’autant que je veux bien te l’avouer… j’ai des vues sur toi… mais faut en être digne et mériter ton bonheur par un air plus jovial !… (Entendant du bruit à gauche, et saisissant sa canne.) Hein ? qu’est-ce que c’est ?… est-ce qu’on n’est pas content là-bas ? (S’appuyant sur la palissade et regardant.) Ah ! c’est encore le même… il menace… non… il supplie nos soldats… un jeune voyageur… jolie tournure… tenue de gentilhomme, qui, depuis trois lieues environ, et par le soleil qu’il fait, suit de loin, à pied, et toujours courant, notre charrette dont nos soldats l’empêchaient d’approcher ! Quel diable de plaisir ! lui, qui n’y est pas forcé ! par la mordieu ! à qui en veut-il ?… Je le saurai ! (Criant par-dessus la palissade.) Laissez-le passer !


Scène VIII.

MANON, assise à droite, DESGRIEUX, RENAUD.


(Desgrieux entre vivement par la porte à gauche, regarde autour de lui aperçoit Manon qui, au bruit de ses pas, lève la tête.)

TRIO.

DESGRIEUX, poussant un cri.
––––––––Manon !

MANON, de même.
––––––––Manon ! C’est lui !

DESGRIEUX.
––––––––Manon ! C’est lui ! C’est elle !

MANON et DESGRIEUX, se jetant dans les bras l’un de l’autre.
––––––Enfin, te voilà ! te voilà !

RENAUD, à part, les regardant.
––Quelle ardeur !…

(Haut.)

––Quelle ardeur !… C’est assez ! à mon devoir fidèle,
––––––Je dois vous séparer !

MANON et DESGRIEUX.
––––––Je dois vous séparer ! Déjà !

RENAUD.
––––––––Sur-le-champ ! ou j’appelle !

DESGRIEUX.
––Ah ! monsieur l’inspecteur, quelques instants encor,
––––––Cinq minutes !

RENAUD.
––––––Cinq minutes ! Discours frivole !

DESGRIEUX.
––Dussé-je les payer, monsieur, au prix de l’or !

RENAUD, riant.
––––Ta, ta, ta, ta ! c’est bon pour la parole !

DESGRIEUX, avec chaleur.
––––––Un louis d’or par minute ?

RENAUD, vivement.
––––––Un louis d’or par minute ? Comptant !

DESGRIEUX, portant la main à son gousset.
–––––––Les voici !

RENAUD.
–––––––Les voici ! C’est différent !

DESGRIEUX, les sortant de sa poche.
––––––––Les voici ! les voici !

RENAUD, tirant sa montre.
––Quand on est ponctuel, moi, je le suis aussi.

DESGRIEUX, comptant des pièces d’or sur la table à gauche.
––Un, deux, trois, quatre, cinq !

(Quittant Renaud, qui met les louis dans sa poche, et courant près de Manon.)

––Un, deux, trois, quatre, cinq ! C’est toi, ma bien-aimée !

MANON.
––––––––Toi, l’ami de mon cœur !

DESGRIEUX.
––––––––Mon âme ranimée
––––––––S’ouvre encore au bonheur !

MANON.
––––––––Par toi l’infortunée
––––––––Dont on flétrit les jours,
––––––––N’est pas abandonnée…

DESGRIEUX.
––––––––Moi ! je t’aime toujours !
––––––––Tu le vois bien… toujours !

RENAUD, tirant sa montre et comptant les minutes.
–––––––Une !

DESGRIEUX et MANON.
–––––––Une ! Le malheur, l’infamie,
––––––––En vain brisent nos jours ;
––––––––A toi, mon sang, ma vie !
––––––––A toi mes seuls amours !
––––––––A présent et toujours,
––––––––A toi mes seuls amours !
––––––––Toujours ! toujours ! toujours !

RENAUD, comptant toujours.
––Deux !

DESGRIEUX, à Manon.
––Deux ! Le marquis, par moi, frappé d’un coup fatal,
––En déchirant l’écrit signé par son rival,
––M’a d’un cœur généreux préservé du supplice !

RENAUD, de même.
––Trois !

DESGRIEUX.
––Trois ! Sorti de prison !… et libre, libre enfin,
––––Je te cherchais !… Une horrible injustice
––––Te condamnait à ce climat lointain !
––––Sur le navire où l’on t’avait placée
––Je pris passage !

MANON, avec reconnaissance.
––Je pris passage ! Toi !

DESGRIEUX.
––Je pris passage ! Toi ! Mais vois quel sort affreux !…

RENAUD, de même.
––Quatre !

DESGRIEUX.
––Quatre ! Près l’un de l’autre, et séparés tous deux,
––Impossible, pendant toute la traversée,
––Toi, prisonnière, toi, soustraite à tous les jeux,
––––De t’entrevoir… de te parler !… et toi ?
––––Que faisais-tu ?

MANON.
––––Que faisais-tu ? Moi ! je pensais à toi !

RENAUD, regardant sa montre.
––Cinq !

(S’approchant d’eux.)

––Cinq ! Cinq minutes !

DESGRIEUX et MANON.
––Cinq ! Cinq minutes Ciel !

RENAUD, brutalement.
––Cinq ! Cinq minutes Ciel ! Allons, qu’on se sépare !

MANON, avec désespoir.
––––Déjà !

DESGRIEUX, de même.
––––Déjà ! Déjà ! quand j’avais tant encor
––De choses à te dire !

RENAUD, brusquement.
––De choses à te dire ! Allons, qu’on se sépare !
––––Sinon… j’appelle !

MANON.
––––Sinon… j’appelle ! Ah ! barbare ! barbare !

DESGRIEUX, frappant sur ses poches et poussant un cri de joie, en s’adressent à Manon.
––Rassure-toi ! je crois qu’il me reste de l’or !

RENAUD, d’un air défiant.
––En êtes-vous bien sûr ?

DESGRIEUX, tirant quelques pièces de sa poche.
––En êtes-vous bien sûr ? La fin de mon trésor ! (Les comptant dans le chapeau de Renaud.)
––Un, deux, trois, quatre, cinq.

(Avec joie.)

––Un, deux, trois, quatre, cinq. Pour nous quel heureux sort !

(Courant près de Manon ; reprise du premier motif.)

––––––––O toi, ma bien-aimée !

MANON.
––––––––Toi, l’ami de mon cœur !

DESGRIEUX.
––––––––Mon âme ranimée
––––––––S’ouvre encore au bonheur !

MANON.
––––––––Par toi l’infortunée
––––––––Dont on flétrit les jours,
––––––––N’est point abandonnée !

DESGRIEUX.
––––––––Moi ! je t’aime toujours !

RENAUD, regardant sa montre et comptant.
––––––Une !

MANON et DESGRIEUX.
––––––Une ! Le malheur, l’infamie, etc.

RENAUD, comptant sur sa montre.
––––Deux !

DESGRIEUX.
––––Deux ! J’oubliais l’important… cet écrin…
––Tu sais…

MANON.
––Tu sais… Qu’on m’accusait d’avoir fait disparaître !
––Quelle infamie !

DESGRIEUX.
––Quelle infamie ! Eh bien ! je ferai reconnaître
––La vérité !

RENAUD, comptant.
––La vérité ! Trois !

DESGRIEUX.
––La vérité ! Trois ! Oui ! c’est Lescaut ton cousin !
––Depuis j’en eus la preuve ! En France on écrira,
––––––Et justice l’on nous rendra !
––––––––O toi ma bien-aimée !

MANON.
––––––––O l’ami de mon cœur !

DESGRIEUX.
––––––––Sois enfin ranimée
––––––––Par l’espoir du bonheur.

MANON et DESGRIEUX.
––––––––Enfin la destinée
––––––––Semble offrir à nos jours,
––––––––Chance plus fortunée
––––––––Et riantes amours !

RENAUD, comptant toujours.
––––––Quatre !

MANON et DESGRIEUX.
––––––Quatre ! Sur ton bras je m’appuie,
––––––––Et quels que soient nos jours,
––––––––A toi mon sang, ma vie !
––––––––A toi mes seuls amours !
––––––––A présent et toujours,
––––––––A toi mes seuls amours !
––––––––Toujours ! toujours ! toujours !

RENAUD, regardant sa montre.
––Cinq minutes !

DESGRIEUX et MANON.
––Cinq minutes ! O ciel !

RENAUD, montrant la montre à Desgrieux.
––Cinq minutes ! O ciel ! Cinq ! vous le voyez bien !
––Il faut partir !

DESGRIEUX.
––Il faut partir ! Et rien ! il ne me reste rien !
Ensemble.

DESGRIEUX, à Manon qu’il presse contre son cœur.
––––––––––O barbarie !
––––––––––Te perdre encor,
––––––––––Toi, ma chérie,
––––––––––Mon seul trésor !
––––––––––Tu resteras,
––––––––––Dût le trépas
––––––––––M’atteindre, hélas !
––––––––––Entre tes bras !

MANON.
––––––––––O barbarie !
––––––––––Te perdre encor,
––––––––––Mon bien, ma vie,
––––––––––Mon seul trésor !
––––––––––Tu resteras,
––––––––––Dût le trépas
––––––––––M’atteindre, hélas !
––––––––––Entre tes bras !

RENAUD, comptant les louis d’or.
––Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf et dix,
––––––––––Les beaux louis,
––––––––––Qu’ils sont jolis !

(Montrant son gousset.)

––––––––––En ce logis,
––––––––––Mes chers amis,
––––––––––Soyez admis !

(S’adressent à Desgrieux et à Manon.)

––––––Assez causé ! la loi condamne
––––––L’amour exclusif qui vous tient.

(Montrant Manon.)

––––––De droit, cette belle appartient
––––––Aux colons de la Louisiane !

(Geste d’indignation de Desgrieux.)

––Rassurez-vous, c’est moi qui la prends pour sultane !

DESGRIEUX, le prenant au collet et le secouant.
––––––Misérable !… crains mon courroux !

RENAUD.
–––––––M’oser toucher !

(Courant prendre sa canne.)

–––––––M’oser toucher ! A genoux !

(S’avançant sur Desgrieux et sur Manon, la canne haute.)

––––––––Tous les deux… à genoux !…
––––––Ou je vous brise sous mes coups !

(Desgrieux tire de sa poche un pistolet dont il présente le canon à Renaud qui s’arrête immobile et abaisse sa canne. En ce moment, Marguerite entre par le fond à droite, mais elle n’avance pas et reste cachée derrière la porte de la cave qui est demeurée ouverte.)

Ensemble.

DESGRIEUX, toujours menaçant Renaud qui recule pas à pas.
––––––––––Si tu t’avances,
––––––––––Je punis, moi,
––––––––––Tes insolences.
––––––––––Tais-toi ! tais-toi !
––––––––––N’appelle pas,
––––––––––Et pas un pas,
––––––––––Ou, de mon bras,
––––––––––Crains le trépas !

RENAUD, reculant toujours vers la droite.
––––––––––Fatale chance !
––––––––––Je meurs d’effroi ;
––––––––––Et si j’avance,
––––––––––C’est fait de moi !
––––––––––Ne faisons pas
––––––––––Vers eux un pas ;
––––––––––N’appelons pas,
––––––––––Ou le trépas !

MANON, près de Desgrieux, à gauche.
––––––––––Quelle imprudence !
––––––––––Modère-toi.
––––––––––Plus d’espérance,
––––––––––Je meurs d’effroi.

(A Renaud.)

––––––––––N’avance pas,
––––––––––N’appelle pas,
––––––––––Ou, de son bras,
––––––––––Crains le trépas !

MARGUERITE, au fond, et derrière la porte de ta cave.
––––––––––Quelle imprudence !
––––––––––Je meurs d’effroi.
––––––––––Mais du silence,
––––––––––Et restons coi.
––––––––––N’avançons pas ;
––––––––––Mais sur son bras,
––––––––––Mais sur leurs pas,
––––––––––Veillons, hélas !

(Desgrieux présente toujours le pistolet à Renaud qui recule devant lui, jusqu’aux premières marches de la cave. Au moment où il y entre, Marguerite qui est derrière la porte la pousse, enferme Renaud et se trouve face à face avec Manon et Desgrieux étonnés.)


Scène IX.

MANON, DESGRIEUX, MARGUERITE, adossée contre la porte de la cave.



MARGUERITE, à Desgrieux et à Manon, qu’elle regarde en se croisant les bras.

C’est donc vous que je revois… aussi insensés et aussi malheureux que par le passé !


DESGRIEUX, vivement et montrant Manon.

Elle n’est pas coupable ! croyez-moi bien !


MARGUERITE.

Mais vous l’êtes tous les deux en ce moment envers M. Renaud, dont la vengeance sera implacable !… Sur sa seule déclaration, on vous condamnera sans vous entendre… il n’y a pas de justice en ce pays ! et il y en aurait, que bien souvent encore… (S’interrompent.) Enfin… il faut vous cacher… mais ici… impossible !


DESGRIEUX, montrant Manon.

Je l’emmène !


MARGUERITE.

Où ça ?


DESGRIEUX.

Au fort Saint-Laurent, où j’ai des amis ; là, nous serons en sûreté.


MARGUERITE.

Mais pour y arriver, il faut traverser le désert.


DESGRIEUX.

Qu’importe !…


MARGUERITE.

Mais sans parler d’autres dangers, comment sortir d’ici ?


DESGRIEUX.

Je suis libre !


MARGUERITE, à Desgrieux.

Vous !… (Montrant Manon.) mais elle ?


MANON, montrant la palissade à gauche, par-dessus laquelle elle vient de regarder.

C’est vrai !… de ce côté, mes gardiens.


DESGRIEUX, montrant la droite.

Et de celui-ci ?…


MARGUERITE.

C’est une fatalité ! un détachement de soldats vient d’arriver au-devant du gouverneur dont on a signalé le vaisseau et qui doit débarquer aujourd’hui…


MANON, avec désespoir.

O mon Dieu ! mon Dieu !


DESGRIEUX, avec frayeur et regardant à droite.

On vient !… on vient…


MANON, courant se jeter dans les bras de Desgrieux.

C’est fait de nous !


MARGUERITE.

Non !… c’est mon mari !


Scène X.

MARGUERITE, à gauche ; GERVAIS, DESGRIEUX et MANON, à droite.



GERVAIS, allant à Marguerite sans voir Desgrieux ni Manon.

Enfin, et non sans peine, ma femme est à moi, et maintenant je ne la quitterai plus !


MARGUERITE.

Si vraiment !


GERVAIS, étonné.

Que dis-tu ?


MARGUERITE.

Qu’il faut partir !


GERVAIS.

Moi !…


MARGUERITE.

Sur-le-champ !


GERVAIS.

Et pourquoi ?


MARGUERITE.

Pour sauver des amis !… des amis malheureux qui ne méritent pas leur sort ! et une bonne action, un jour de noce… ça commence bien un ménage ! ça lui porte bonheur !


GERVAIS.

Mais songe donc…


MARGUERITE, vivement.

Et puis, tu seras revenu ce soir ! qu’est-ce que je dis donc ?… bien avant !


GERVAIS, se grattant l’oreille.

J’entends bien ! c’est l’essentiel… mais cependant…


MARGUERITE.

Bien ! bien ! tu consens !


GERVAIS, après avoir un instant hésité.

Eh bien ! oui…

(Il embrasse Marguerite.)


MARGUERITE.

Où sont les soldats qui viennent d’arriver de la ville ?


GERVAIS.

Dans la grande salle… où ils se reposent…


MARGUERITE, à Desgrieux.

Cette grande salle… qu’il faut traverser…


GERVAIS.

Et puis à la porte de l’habitation, ils ont placé plusieurs factionnaires.


MARGUERITE, de même, à Desgrieux.

Devant lesquels il faudra passer…


MANON, montrant son costume.

Et avec moi, c’est impossible.


MARGUERITE.

Peut-être !

QUATUOR.

MARGUERITE.
––––––Courage ! amis, Dieu nous regarde.
––––––Avec nous il est de moitié.
––––––Marchons sans crainte sous la garde
––––––De l’amour et de l’amitié ! (A Desgrieux.)
––Veillez au loin !

(A Manon.)

––Veillez au loin ! Et nous… de cette robe brune,
––––––Triste souvenir d’infortune,
––Défaisons-nous d’abord…

(A Gervais qui s’avance.)

––Défaisons-nous d’abord… Toi, ne regarde point…

MANON, à Marguerite qui dénoue sa robe.
––––––Mais quel est ton dessein, ma chère ?

MARGUERITE, détachant toujours la robe de Manon, qui reste en jupe de dessous blanche.
––Qu’on ne raisonne pas et qu’on me laisse faire ;
––––––C’est là, pour moi, le premier point.

(Otant de sa tête à elle la couronne et le voile de mariée.)

––Que ce long voile blanc te couvre… t’environne
––––Et te dérobe aux regards curieux !
––Pour mieux l’assujettir, plaçons cette couronne…

MANON, la repoussant.
––––Y penses-tu ?

MARGUERITE, avec impatience.
––––Y penses-tu ? Je le veux ! je le veux ?

MANON.
––––––Qui ? moi ! porter ce noble signe ?
––––––Non ! non ! mon front n’en est pas digne !

MARGUERITE.

Deux vertus l’ont purifié.

(Montrant Manon.)

––––––Le repentir !…

DESGRIEUX, montrant Marguerite.
––––––Le repentir !… Et l’amitié !
Ensemble.

TOUS LES QUATRE.
––––––Du courage ! Dieu nous regarde ! etc.

MARGUERITE, à Gervais, lui montrant Manon, à qui elle a donné sa couronne et son bouquet de mariée.
––––Toi, maintenant, traverse la grand’salle,
––––––Tenant ta femme sous le bras !

(A Desgrieux.)

––––Vous, suivez-les… vous verrez nos soldats,
––Du costume admirant la blancheur nuptiale,

(Montrant Manon.)

––––Avec respect s’incliner sur ses pas !

GERVAIS.
––Mais ceux en faction m’inspirent des alarmes…

MARGUERITE, gaiement.
––Devant les mariés ils porteront les armes.

(A demi-voix à Gervais.)

––Lorsque loin du danger tu les auras conduits,
––Reviens !… pour qu’on te paie !

GERVAIS, avec joie.
––Reviens !… pour qu’on te paie ! Oui ! oui ! je me dépêche.

MARGUERITE, au chevalier.
––Et vous, pour le désert, tenez… prenez ces fruits !
––––––Emportez surtout cette eau fraîche.

(Lui présentant un panier de provisions dont Gervais se saisit. — Gaiement et avec émotion.)

––––Et maintenant… partez ! mes trois amis.
Ensemble.

TOUS LES QUATRE.
––––––Du courage ! Dieu nous regarde ! etc.

(Gervais, donnant le bras à Manon, sort par la porte du fond à droite. Desgrieux marche derrière eux.)


Scène XI.


MARGUERITE, regardant par la porte qui est restée ouverte et les suivant des yeux.

Ils s’avancent dans la salle… bien ! je m’en doutais !… l’officier les salue… les soldats aussi ! ils sortent… aucun obstacle… (Écoutant.) Tout aura réussi… car je n’entends rien ! (On entend un coup de canon.) Ah ! mon Dieu !… un coup de canon !… est-ce pour signaler leur fuite !… (Écoutant à gauche.) De ce côté quels cris !… (Écoutant à droite Renaud qui frappe avec force à la porte de la cave.) et de celui-ci, quel tapage !

(Elle va ouvrir.)


Scène XII.

MARGUERITE, RENAUD, apparaissant sur le pas de la porte.



MARGUERITE, jouant l’étonnement.

Dieu ! monsieur Renaud !… Par quel hasard étiez-vous là, dans notre cave ?


RENAUD, avec colère.

J’y étais… j’y étais…


MARGUERITE.

Pour chercher la fraîcheur ?


RENAUD, de même.

Non !


MARGUERITE.

Pour chercher du vin !… il fallait nous le dire.


RENAUD, brusquement.

Il s’agit bien de cela… N’entendez-vous pas le bruit du canon ?…


MARGUERITE, avec effroi.

Eh bien ?…


RENAUD.

C’est le nouveau gouverneur qui débarque en ce moment, le marquis d’Hérigny.


MARGUERITE, poussant un cri de joie.

Le marquis d’Hérigny ! vous en êtes sûr !…


RENAUD, sortant vivement.

Eh oui ! celui que le régent vient de nommer !


MARGUERITE.

Ah ! quel bonheur !… Manon ! Desgrieux ! vous êtes sauvés !

(Elle sort en courant par le fond.)

Deuxième tableau.

L’entrée d’une forêt dans un désert de la Louisiane.


Scène XIII.


DESGRIEUX, pâle et blessé, soutient MANON qui marche avec peine. Tous deux s’avancent lentement.
DUO.

DESGRIEUX.
––Errants, depuis hier dans ces steppes sauvages
––––––Nous avons de notre chemin
––––Perdu la trace !

MANON.
––––Perdu la trace ! Et de ce ciel d’airain
––L’ardeur me brûle !

DESGRIEUX, lui montrant l’entrée de la forêt.
––L’ardeur me brûle ! Viens ! et cherchons des ombrages
––Là-bas sous ces forêts !… encore quelques pas !

MANON.
––C’est trop loin ! je ne peux !… et puis… je n’ose pas !
ROMANCE.
Premier couplet.
––––Je crois encor de ce tigre sauvage
––––––Entendre le rugissement !
––––Tu m’as sauvée… ami, par ton courage !

(Montrant le bras de Desgrieux qui est taché de sang.)

––––––Mais te fut au prix de ton sang !
––––Dans ces déserts la terreur m’environne.
––––––Et j’ai beau faire… malgré moi…

(Portant la main à son cœur.)

––––Je me sens là mourir !

(Avec amour.)

––––Je me sens là mourir ! Non, non, pardonne !

(Se serrant centre lui.)

––––––Je suis bien !… je suis près de toi !
Deuxième couplet.
––––Autour de nous la solitude immense
––––––S’étend toujours… toujours… hélas !
––––Et du désert rien ne rompt le silence…
––––––Rien !… que le bruit sourd de nos pas !
––––Ce ciel de feu qui sur nos fronts rayonne
––––––M’anéantit !… Et malgré moi
––––Je me sens là mourir…

(Avec amour.)

––––Je me sens là mourir… Non, non, pardonne !
––––––Je suis bien !… je suis près de toi !

(Elle le presse dans ses bras.)

––––––Mais toi-même ?

(Le regardant.)

––––––Mais toi-même ? O ciel ! il chancelle ! (Elle l’aide à s’asseoir sur un quartier de roche. — Regardant sou bras.)
––Sa blessure d’hier !… Une pâleur mortelle
––––Couvre son front !

(Elle prend la gourde et lui fait boire le peu d’eau qui y reste.)

––––Couvre son front ! Reprends tes sens, ami !

(Le regardant.)

––––Il revient… il renaît !

DESGRIEUX, ouvrant les veux.
––––Il revient… il renaît ! Merci ! merci !

(Se levant.)

––––Ce n’était rien !… marchons, ma bien-aimée ;
––Le pourras-tu ?

MANON, s’efforcent de paraître forte.
––Le pourras-tu ? Mais oui… je m’appuirai sur toi !

DESGRIEUX, prenant la gourde.
––Tiens ! par cette eau d’abord que la soif soit calmée !

(Avec terreur.)

––Plus rien !… rien !

MANON, souriant.
––Plus rien !… rien ! A quoi bon ?… je n’ai pas soif !… crois-moi.
Ensemble.

MANON, s’efforçant de sourire.
––––––Je ne souffre plus ! je respire !
––––––Je sens renaître, avec bonheur,
––––––Et sur mes lèvres le sourire,
––––––Et l’espérance dans mon cœur.

DESGRIEUX.
––––––Son sein plus doucement respire !
––––––Je vois renaître, avec bonheur,
––––––Et sur ses lèvres le sourire.
––––––Et l’espérance dans son cœur.

(A la fin de cet ensemble, Manon qui a jusque-là cherché à se contraindre, succombe à ses souffrances.)


DESGRIEUX, se précipitant vers elle.
––––––Ah ! qu’as-tu donc ?…

MANON.
––––––Ah ! qu’as-tu donc ?… Ma force expire.
––Je succombe !… va-t’en ! va-t’en !

DESGRIEUX.
––Je succombe !… va-t’en ! va-t’en ! Qu’oses-tu dire ?…

MANON, mourante.
––––––––C’est ici que ma vie…
––––––––Doit s’éteindre… et finir.
––––––––Va-t’en, je t’en supplie,
––––––––Et laisse-moi mourir !

DESGRIEUX, avec force.
––––––Non, non… unis pendant la vie,
––––––––La mort doit nous unir !
––––––––A tes côtés, amie,
––––––––Je reste pour mourir.

(Il soutient dans ses bras et étend sur le sol Manon, qui n’a pas quitté sa main et qui l’attire vers elle.)


MANON, à Desgrieux qui se penche pour l’écouter.
––Plus près… plus près encore… un seul instant me reste.

(Joignant les mains.)

––Pardonne-moi les maux qu’hélas ! je t’ai causés.
––Je n’ai jamais aimé que toi… je te l’atteste :
––––Que par ce mot mes torts soient excusés !
Ensemble.

MANON.
––––––––Oui… je sens… que ma vie
––––––––Va s’éteindre et finir…
––––––––Va-t’en, je t’en supplie !
––––––––Et laisse-moi mourir !

DESGRIEUX.
––––––––Unis pendant la vie,
––––––––La mort doit nous unir !
––––––––A tes côtés, amie,
––––––––Je reste pour mourir !

DESGRIEUX, sanglotant.
––––Mon cœur se brise !

MANON.
––––Mon cœur se brise ! Allons ! sèche les pleurs,
––Je suis heureuse, ami, car dans tes bras je meurs,
––––––––Et n’aurais dans mon âme
––Rien… rien à désirer !… si je mourais ta femme !

DESGRIEUX, avec exaltation.
––Ce sera !… par le Dieu qui doit lire en nos cœurs !

MANON.
––Et comment ? seuls, ici ?… dans ce désert immense…

DESGRIEUX, de même.
––Où tout d’un Dieu vivant atteste la puissance !
––––––––Dans ces vastes forêts
––––––––Dont les dômes épais
––––––––Nous serviront de temple,
––––––––A la face du ciel
––––––––Et devant l’Eternel,
––––––––Qui tous deux nous contemple,
––––––––A genoux ! à genoux !

(Manon se soulève, s’appuie d’une main sur la terre et lève l’autre au ciel.)

––Mon Dieu, jette sur nous un regard favorable !

MANON, priant à demi-voix.
––––––––––Pardonnez-nous !

DESGRIEUX.
––Tu fis du repentir la vertu du coupable !

MANON.
––––––––––Pardonnez-nous !

DESGRIEUX.
––Le malheur châtia notre coupable flamme.

MANON.
––––––––––Pardonnez-nous !

DESGRIEUX.
––Accepte nos serments, et qu’elle soit ma femme !

(Les harpes retentissent à l’orchestre comme annoncent la réponse qui descend du ciel.)


MANON, avec exaltation.
––––––––Sa femme !… je suis sa femme !
––––––––––Comme un doux rêve.
––––––––––Ce jour s’achève. !
––––––––––Mon cœur s’élève
––––––––––Vers l’Eternel !
––––––––––Je suis sa femme !
––––––––––Je sens mon âme.
––––––––––Rayon de flamme,
––––––––––Monter au ciel.
––––––––Oui… je vais… moi, ta femme,
––––––––T’attendre dans le ciel !

(Sa voix expire, sa tête tombe sur sa poitrine.)


DESGRIEUX, au désespoir, se jette sur son corps, baise ses mains, ses cheveux, la regarde, lui parle et veut se faire entendre d’elle.
––Manon ! Manon… c’est moi qui t’appelle et qui t’aime ;
––––Écoute-moi !… réponds !

(Avec désespoir.)

––––Écoute-moi !… réponds ! Soins superflus
––––Rien ! rien !… ton cœur du moins… (Il met la main sur son cœur et écoute quelque temps, puis s’écrie, éperdu et hors de lui.)
––––Rien ! rien !… ton cœur du moins… Ah ! son cœur même
–––––––––Ne me répond plus !

(On entend au loin dans le désert un air de marche. Desgrieux se relève et écoute.)

––––––––––Qu’entends-je ? ô ciel !

Scène XIV.

Les mêmes ; MARGUERITE, GERVAIS, Nègres et Indiens.



MARGUERITE et GERVAIS, entrant les premiers et apercevant Manon et Desgrieux.
––––––––Les voilà ! ce sont eux !

(Courant à eux.)

––Sauvés !

GERVAIS, à Desgrieux.
––Sauvés ! Le gouverneur, ennemi généreux…

MARGUERITE, à Manon.
––M’envoie, et c’est enfin le bonheur qu’on l’apporte !

(Se penchant sur le corps de Manon.)

––Libre… justifiée… entends-tu ?…

DESGRIEUX, montrant Manon.
––Libre… justifiée… entends-tu ?… Morte !

TOUS, avec, effroi.
––Libre… justifiée… entends-tu ?… Morte ! Morte !

(Les uns l’entourent et se penchent vers elle, d’autres se mettent à genoux et prient.)


TOUS.
––––––––Pauvre enfant, que l’orage
––––––––Brisa sur son passage,
––––––––Tu cesses de souffrir !
––––––––Et Dieu, dans sa clémence,
––––––––A placé l’espérance
––––––––Auprès du repentir !